La Bible
En abordant cette dernière partie de notre travail sur les écrits du Nouveau Testament, nous devons commencer par rappeler à nos lecteurs que les livres qui vont nous occuper ont été plus d'une fois déjà l'objet de nos études et de nos publications ^ Ceux qui ont eu l'occasion de prendre connaissance de l'une ou de l'autre de ces dernières, devront donc s'attendre à voir se reproduire, dans les pages qu'ils vont lire, non-seulement la même conception de la nature et de la tendance des écrits en question, et surtout du principal d'entre eux, et les mêmes arguments qui ont déjà servi précédemment à justifier cette conception, mais souvent encore une rédaction qui ressemblera peut-être un peu trop à celle qui a été soumise autrefois au jugement du public français. Il y a près de quarante ans que nous avons osé émettre, sur le compte de l'évangile johannique, comparé aux trois autres que nous possédons, une opinion assez différente de celle qui avait prévalu jusque-là dans la littérature exégétique. Cette
1 Ideen tut Binleitung in âas Jttangelium Johannis (Considérations sur l'évangile selon saint Jean). Strasb., 1840. — Die johanneiachê Théologie (la Théologie Johannique}. léna, 1847. — Qeschickte des Neuen Testaments (Histoire du Nouveau Testament. 1842]. 5« édit , Bninsvic, 1874, §213-229. — Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique (1852). Strasb., 3* édit., 1864, tome II, p. 367-600.
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opinion, loin d'avoir eu le sort commun et mérité des hypothèses hasardées et précaires, n'a fait que gagner du terrain depuis cette époque, et Ton peut dire que la majorité des savants compétents Ta adoptée, en la développant, en en tirant même des conséquences qui n'avaient point été formulées dès l'abord. Loin donc d'avoir été amené à l'abandonner, ou à la modifier dans son essence, nous croyons pouvoir la soutenir aujourd'hui encore, et ceux de nos lecteurs qui ont sous les yeux la partie correspondante de notre Histoire de la théologie chrétienne au premier siècle, voudront bien nous excuser si nous leur offrons une seconde fois la substance de l'un ou de l'autre chapitre de notre introduction à la théologie johannique.
La théologie johannique ! Ce seul mot, que nous avons inscrit en tête du présent volume, doit immédiatement faire connaître, à ceux qui ne le sauraient pas encore, le point de vue auquel nous nous plaçons pour apprécier le quatrième évangile comparé aux trois premiers. A notre gré, la démonstration de la justesse et de la légitimité de ce point de vue est la chose capitale et indispensable dans l'introduction à une étude sûre et sérieuse de ce Uvre, qui est l'un des documents les plus importants de la littérature chrétienne du premier âge. Car il a exercé une influence prépondérante sur le développement de la théologie ecclésiastique, une influence à certains égards beaucoup plus grande que ce n'a été le cas même pour les épîtres pauUniennes, dont les principes, à vrai dire, ne sont arrivés à leur pleine et entière application que dans la théologie protestante. Il s'agit de reconnaître et de prouver que nous avons là un ouvrage dont le but est essentiellement, exclusivement théologique, et que l'auteur, en tant qu'il raconte des faits, a toujours en vue d'en tirer, d'une manière directe et positive, des enseignements d'une portée plus élevée, et formant dans leur ensemble un système de théologie évangélique bien coordonné, et qui lui est propre. Toutes les autres questions, historiques, littéraires ou critiques, qu'on peut soulever à propos de cet évangile, sont secondaires et subordonnées à celle que nous venons de signaler comme la dominante,
On a énlrevu de tout temps, il est vrai, que le quatrième évangile diSëre> à plus d'im égard, des trois autres. On a même été frappé de ce qui le caractérise plus particulièrement. Mais comme on n'a pas pu se défaire du préjugé que son premier but était de raconter Vhistoire de Jésus, ainsi que cela était celui des Synoptiques, on n'est point arrivé à une intelligence complète de ses rapports, soit avec ceux-ci, soit avec la marche générale des idées religieuses dans le sein de l'Église chrétienne. C'est précisément ce nom à^évangile^ commun aux quatre livres que nous avons l'habitude de désigner par ce nom, qui a empêché Timmense majorité des lecteurs, même lettrés, du Nouveau Testament de saisir au juste le vrai caractère de celui dont nous avons maintenant à parler. Sans doute, ce nom lui convient parfaitement, et si nous nous en tenons à son vrai sens, nous oserons dire que ce livre le justifie mieux encore que ne le font les trois premiers. Mais on sait que, dans l'usage vulgaire, ce nom a perdu sa signification primitive, d'après laquelle il ne peut y avoir qu'un seul évangile, la bonne nouvelle du salut offert par la médiation de Jésus-Christ. Elle a été remplacée par celle d'une composition littéraire racontant la vie du Sauveur. Et comme les trois premiers évangiles (le nom pris dans ce dernier sens), à cause de leur méthode plus populaire et de leur contenu plus généralement accessible même aux intelligences moins cultivées, fournissent le plus de matériaux pour l'instruction élémentaire, c'est sur eux que s'est façonnée la notion que la plupart des chrétiens se font à' un évangile. Or, cette notion est d'ordinaire appliquée sans réserve à tous les quatre indistinctement, et, de cette manière, le caractère tout particulier du quatrième est méconnu, ou du moins n'a pas toujours été suffisamment relevé par la science même.
Les évangiles synoptiques, surtout le second et le troisième, sont des recueils de faits isolés et de paroles détachées dont la tradition avait conservé le souvenir. Si l'on fait abstraction du commencement et de la fin de chaque récit, la place a3signée aux divers détails dont se compose le corps de ces livres ne paraît pas avoir été déterminée par des raisons chronologiques. Nous dirons la même chose du premier, quoique le rédacteur de celui-ci ait disposé ses matériaux (au moins dans la première partie de son ouvrage) d'après un plan conçu d'avance. Au fond, la différence entre ces trois écrits n'est guère sensible. Aussi les
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a-t*on généralement comparés entre eux et appréciés d*après la richesse relative des éléments que leurs auteurs sont parvenus à réunir, et tout le monde sait qu*à ce titre le livre qui porte le nom de Marc a eu la chance d^être mis au dernier rang, tandis que la critique moderne lui a enfin reconnu, pour d'autres motifs, une importance au moins égale à celle des autres. Rappelons encore plus particulièrement que les discours de Jésus, qui sont insérés en plus ou moins grand nombre dans ces trois rédactions, se composent d'ordinaire d'une série d*apophthegmes ou de maximes indépendantes les unes des autres, et pouvant se disjoindre sans rien perdre de leur portée ni de leur caractère, comme cela se voit quand on compare les textes parallèles. Or, à tous ces égards le quatrième évangile diffère des trois premiers d'une manière très-notable. Les faits matériels y occupent peu de place et sont comparativement rares; les discours forment, à vrai dire, la substance, Tessence même du livre, et Ton en vient sans peine à se convaincre qu'ils ne sont pas le produit accidentel d'un travail basé sur la tradition .
Mais ce n'est pas tout. Le caractère anecdotique, commun à la rédaction des trois premiers évangiles, est tellement étranger à celle du quatrième, que nous avons pu dire dès le principe, et que nous affirmons encore aujourd'hui de la manière la plus explicite, que ce dernier nous apparaît comme un ouvrage rédigé d'après un plan bien arrêté et dont toutes les parties se tiennent, non pas seulement dans ce sens qu'elles se rapportent toutes à un même personnage (car ceci va de soi et n'a pas besoin d'être relevé), mais en ce qu'elles concourent toutes, et chacune à sa place, à fonder, à développer, à compléter un enseignement méthodique de la théologie de /'Évangile. Les faits matériels, les miracles n'en forment que le cadre. Mais eux aussi ne sont pas simplement racontés comme des incidents extraordinaires, qui seraient de nature à provoquer l'étonnement et l'admiration, ou qu'il s'agirait de préserver de l'oubli. Ils sont introduits dans un tout autre but. L'auteur leur prête une signification spirituelle, idéale, théologique. L'idée qu'ils représentent est pour lui la chose capitale ; le miracle lui-même est, pour ainsi dire, le vase qui la contient, le vêtement qui l'enveloppe et qui lui donne une couleur plus apparente pour des yeux moins exercés. A titre d'exemple, nous recommandons à nos lecteurs l'étude des discours qui se rattachent à l'histoire de la multiplication des pains, à la guérisou
de raveugle-né, à la résurrection de Lazare, etc. Les individus n'ont pas d^importance. Us sont là pour démontrer (chap. IX, 3 ; XI, 4) que le Fils de Dieu est le dispensateur de la santé, de la lumière, de la vie. Nous dirons volontiers que les quelques miracles rapportés par Tévangéliste nous apparaissent comme ces actes symboliques des anciens prophètes, lesquels recevaient également leur valeur de Tidée qu'ils étaient destinés à inculquer aux esprits par la voie de Timagination.
Nous pourrions encore citer ici bien d'autres différences entre les discours insérés par-ci par-là dans les trois premiers évangiles et ceux qui forment la substance même du quatrième. Mais comme nous aurons à revenir plus bas sur ces derniers pour d'autres motifs, nous nous bornerons pour le moment à un petit nombre de remarques qui ne seront pas hors de propos. Et tout d'abord nous rappellerons que les paraboles qui, dans leur pittoresque et attrayante lucidité, constituent l'un des plus grands ornements des récits synoptiques, et la forme la plus populaire et la plus insinuante de l'enseignement relatif à la morale de l'Évangile, manquent tout à fait dans la rédaction johannique. Elles y sont, à la vérité, remplacées par des allégories d'une grande portée religieuse, telles que celles du pain, de l'eau, de la vigne, de la porte, du berger, etc. ; mais celles-ci s'adressent à des intelligences plus mûres, à des ftmes qui ont déjà appris à vivre de la vie intérieure, et l'auteur lui-même a soin de nous dire que le commun des mortels ne sait qu'en faire. Nous ajouterons qu'en général les discours insérés dans ce livre ne sont pas adressés aux interlocuteurs que l'écrivain met en présence de celui qui les prononce, et qui régulièrement ne les comprennent pas, mais aux lecteurs appelés à les méditer dans la suite des siècles.
A l'égard de ces mêmes discours, il y a encore à relever un fait capital, auquel l'exégèse ne s'est guère arrêtée autrefois. Â y regarder de près, il y a là moins des discours proprement dits que des conversations. Les personnes auxquelles Jésus s'adresse, d'après le récit de l'auteur, l'interrompent à chaque instant par des questions et des objections, et ce qu'elles disent amène les évolutions subséquentes de la pensée qu'il s'agit de développer. Et toutes ces questions, sans en excepter une seule, proviennent de malentendus, de méprises l'une plus étrange que l'autre, en ce que les paroles de Jésus, qui auraient été à prendre dans le sens spirituel et figuré, sont régulièrement prises dans le sens
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propre et matériel ^ On s*est donné beaucoup de peine pour trouver ces méprises naturelles et excusables en vue du faible degré d'instruction religieuse qu'on croit pouvoir supposer aux divers interlocuteurs. S*il n y avait que les réponses mises dans la boucbe de la Samaritaine, ou des gens que Jésus a dû rencontrer sur la place publique, on pourrait s'arrêter à cette explication. Mais comment y avoir recours quand il s'agit d'un homme instruit, comme Nicodème, membre de la haute cour, ou des propres disciples du Seigneur, qui depuis plus ou moins longtemps avaient vécu dans son intimité, et qui devaient être sufl^amment familiarisés avec ses idées et sa méthode ? Il est vrai que dans l'évangile de Marc ils sont également représentés comme ayant de la peine à s'élever à des conceptions étrangères au judaïsme vulgaire, surtout en tant que cela touchait à leurs espérances messianiques. Mais il y a pourtant une grande différence entre des préjugés que le temps seul et l'expérience pouvaient déraciner, et une inintelligence aussi étonnante que celle qui se produit dans certains passages cités tout à l'heure. Dans la plupart des cas on se demande comment Jésus, en présence de pareils auditeurs, a pu renoncer aux formes si populaires de son enseignement tel que nous le connaissons par les Synoptiques. Là, il a recours tantôt à la simple narration parabolique, pour inculquer un précepte de morale, ou pour caractériser le but de toute son œuvre, tantôt à Texagération paradoxale, pour frapper à la fois l'imagination et la conscience. Ici, il se complaît dans une exposition où la science des écoles, tout exercée qu'elle est à se rendre compte des choses abstraites et de tout ce qui dépasse l'horizon de la vie ordinaire, a tant de peine à suivre le fil de ses idées et à pénétrer dans les profondeurs de sa pensée religieuse. Et si, dans quelques cas, les réponses ou objections de certains individus peuvent nous paraître moins inconcevables, moins absurdes que dans d'autres, il y a une analogie trop constante entre toute^, pour qu'il puisse être question d'en faire un triage et de les expliquer diversement. Gela est si vrai, que là même où
1 Voy. chap. II, 20; III, 4, 9; IV. 11, 15.33; VI, 28, 31. 34, 52; VIII, 27, 35; VIII, 19, 22, 83, 39. 41, 52, 57; IX, 40; XI, 12 ; XIV, 5, 8, 22; XVI, 29. Cette liste peut être tugmentée, si Ton veut y ajouter les passages & propos desquels les exégèta« eont tombés dans le mdae défaut, eu se trompant sur la portée de la pensée de Jéeus. Comp. les oommeotaires sur ohap. IV, 14; V, 21, 25, 36; XIII, 10» etc.
Ton pourrait être tenté de leur trouver un sens tant soit peu plausible» il faut, pour être sûr de ne pas se tromper au sujet de ïmtenUon du rédacteur, préférer celui qui est directement opposé à ridée exprimée par Jésus. De fait, il demeurera avéré que ces questions et ces objections n'appartiennent pas à l'histoire, mais à la forme de la rédaction. L*auteur voulait opposer la doctrine évangélique, dans ce qu'elle avait de plus spirituel et de plus sublime, à Tesprit et aux conceptions du monde, du vulgaire, incapable de la saisir dès l'abord, de la sonder, de se Tassimiler. Les paroles qui sont prêtées à ce monde, convié à la communion avec le Sauveur, et tantôt plus, tantôt moins disposé à recevoir la lumière d'en haut, ces paroles peignent à merveille Tétat des esprits et le degré d'intelligence religieuse que l'Évangile, tel qu'il est compris et exposé dans ce livre, rencontrait en face de lui, dans la période de son avènement. En même temps le portrait qui en est fait ici devait servir, dans la pensée de l'évangéliste, à donner un avertissement salutaire à ses lecteurs, s'ils avaient encore besoin de s'y reconnattre eux-mêmes, ou à leur faire mesurer, avec bonheur, la distance qui séparait leur rapport actuel avec le Christ de l'aveuglement de ses contemporains.
Avec tout cela nous n'avons pas encore épuisé notre sujet. Notre thèse, d'après laquelle c'est l'enseignement théologique dont l'auteur se préoccupe exclusivement, et non la narration objective, l'intérêt qui s'attache aux faits considérés en euxmêmes, cette thèse peut encore se prévaloir d'autres phénomènes qui se présentent à l'attention du lecteur. Il y a des discours entrecoupés de notices en apparence historiques, lesquelles sont destinées, non à rappeler les circonstances d'ime rencontre ou d'une conversation particulière, qui aurait eu lieu à un certain mom^it, avec certaines personnes, mais à caractériser, d'une manière générale, les tendances permanentes des masses. Ainsi le discours du chap. Y (v. 16 suiv.), est plusieurs fois interrontpu par cette phrase : ils le poursuivaient, ils cherchaient à le tuer; et Von voit sans peine par le contexte, ainsi que par la forme du verbe» mis à l'imparfait, qu'il ne s'agit pas d'un acte momentané, mais d'une disposition constante, pouvant se manifester par toute une série de paroles ou de machinations. Aussi, quand l'auteur continue par celte formule : Jésus répondit (au passé défini), nous ne la prendrons pas davantage dans le sens anecdotique, comme introduisant une parole prononcée une fois.
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dans telle occasion spéciale. D'après Texégèse vulgaire, il faudrait se représenter les Juifs courant après Jésus dans les rues et le poursuivant à coups de pierres, tandis qu'il aurait toujours continué à parler. Conçoit-on une pareille scène ? Dans la même catégorie on mettra le passage du chap. VII, 30, où il est dit que les Juifs cherchaient à se saisir de sa personne, mais que personne ne porta la main sur lui. La contradiction flagrante entre ces deux verbes, énoncés dans des temps difiërents, disparaît aussitôt qu'on adopte notre système d'interprétation. Un troisième exemple, et non le moins significatif, c'est le discours du huitième chapitre. Au v. 12, Jésus s'adresse à eiix, et l'on est en droit de se demander : à qui ? car le texte ne le dit pas. Immédiatement après (v. 13), les pharisiens font opposition et Jésus leur répond. Puis (v. 21) il y a une autre parole, également adressée à eux, et v. 22 il suit une réponse des Juifs. Après diverses interruptions, dont les auteurs ne sont pas désignés individuellement, il est dit (v. 30) que plusieurs crurent en lui. La suite du discours (v. 31) s'adresse à ces croyants, et ils (v. 33) répondent de façon que Jésus les accuse (les croyants ?) de vouloir le tuer ! De tout cela nous conclurons encore qu'il ne s'agit pas là d'histoire et de faits concrets, mais d'une exposition d'idées théologiques, mises en regard des diverses tendances et dispositions, en présence desquelles l'Évangile s'est trouvé à son début, et se trouve encore. L'auteur, uniquement préoccupé du besoin de caractériser cet antagonisme, néglige les formes qu'il a choisies pour le mettre en évidence, ce qu'il n'aurait certainement pas fait s'il n'avait été qu'historien.
Un dernier mot encore sur la manière dont l'auteur débute, comparée à celle de nos trois autres évangélistes. Les deux premiers n'offrent rien qui ressemble à un préambule ; ils commencent immédiatement le récit des faits, avec cette seule différence que l'un les reprend de plus haut, tandis que l'autre laisse de côté tout ce qui est antérieur à l'époque où Jésus parut sur la scène publique. Luc seul a une préface, d'ailleurs très-courte, dans laquelle il rend compte de son but et de ses sources. Malgré ces différences, on voit tout de suite qu'il y a là de véritables mémoires biographiques, comme un auteur du second siècle les a si justement nommés. Sans doute cela n'excluait pas l'intention des auteurs de former ou d'affermir, dans l'esprit de leurs lecteurs, des convictions religieuses ; mais personne ne s'avisera de
dire pour cela que ces écrits sont des traités de théologie. Il en est tout autrement de notre quatrième évangile. Il commence aussi par une espèce de préface, par ce qu'on est convenu d'appeler le Prologue. Mais ce prologue, tout court qu'il est (car à notre avis il ne comprend que les cinq premiers versets), n'esl pas le moins du monde destiné soit à annoncer un ouvrage d'histoire, soit à rendre compte des moyens et ressources qui auraient été à la disposition de l'historien. Il doit servir à orienter le lecteur dans une histoire qu'il est censé connaître déjà ; et à cet effet il le place, sans autre introduction, sur le terrain de la spéculation théologique. Il lui indique, par un petit nombre de thèses, le point de vue duquel cette histoire doit être envisagée, jugée et mise à profit. Il la résume d'avance, de manière à faire voir que les faits matériels et de détail n'ont qu'une importance secondaire, et s'effacent, pour ainsi dire, devant les grandes idées fondamentales qu'ils représentent, et dont la connaissance est la chose capitale pour un monde qui a tant de peine à les comprendre. En effet, si l'on veut bien peser la valeur réelle des éléments du prologue, on se convaincra que le corps de l'ouvrage n'est que le développement, sous une forme plus concrète, des formules abstraites placées en tête, comme une espèce de programme. Le Verbe du prologue, c'est le Fils de Dieu des textes subséquents ; sa préexistence s'appellera plus populairement une venue du ciel ; sa nature divine s'expliquera comme unité avec le Père. Le prologue disait que l'univers tient sa vie du verbe ; le livre tout entier fait voir que, dans un sens spécial, et qui nous intéresse directement, le Sauveur seul est l'auteur et la source de la vraie vie des hommes. Il a été nommé la lumière luisant dans les ténèbres, et le passage de Jésus sur la terre est, d'un bout à l'autre, la confirmation de cette thèse. Et s'il est dit que les ténèbres n'acceptèrent point cette lumière, ce n'est là que l'annonce préalable de l'issue du grand drame et du refus opposé par le monde à la grâce, au moins dans la majorité de ses enfants. Pour eux, la lutte aboutit à la mort du prophète rejeté ; pour le petit nombre des élus, elle devient la glorification du révélateur divin. La fin de l'histoire est ainsi racontée d'avance ; cela prouve à la fois qu'elle n'a pas été un accident, mais une nécessité, et qu'elle doit être exposée en conséquence. Méconnaître ce rapport entre le prologue et ce que nous appellerons son commentaire, persister à ne voir dans ce livre qu'une simple
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narration, an peu autrement rédigée que les précédentes, et enrichie d'un certain nombre de matériaux nouveaux, c'est fermer les yeux à l'évidence, el renoncer de gaîté de cœur à l'intelligence de cet ouvrage, unique dans son genre dans la littérature du premier âge chrétien.
Nous n'avons encore parlé que de la forme du livre, et nous avons montré que celle-ci suffirait au besoin pour prouver que nous avons là une œuvre essentiellement théologique, et foncièrement différente des évangiles dits synoptiques. Ceux-ci, malgré des différences assez nombreuses, se ressemblent au point que rien n'empêche de les étudier simultanément, voire de les imprimer textes en regard. C'est de là aussi que leur est venu le nom collectif par lequel on a l'habitude de les distinguer du quatrième. Aussi rien n'est absurde comme l'amalgame du texte de ce dernier avec le leur, tel qu'on le voit dans certaines éditions modernes (grecques ou françaises) de la Synopse. Par cette sotte méthode, le texte johannique, dont tous les éléments se tiennent, en raison même de l'idée qui a présidé à la rédaction, est affreusement disloqué, déchiré, écartelé, le plan du livre est voilé, et ce qu'il a de plus caractéristique, de plus individuel, est décoloré, rendu méconnaissable, et se perd, sans que Tintelligence y gagne le moins du monde. Et tout cela par suite de cette ridicule lubie, qui prétend reconstruire, ou plutôt découvrir, la chronologie des événements dont les évangélistes ne savaient plus rien eux-mêmes.
Si déjà la forme du quatrième évangile nous autorise à y voir autre chose qu'une simple biographie, cette première impression est amplement confirmée par le contenu du livre, par sa substance môme. C'est en vérité un traité théologique, tout autant que l'est l'épître aux Hébreux, et plus que ne l'est aucune de celles de Paul. C'est un exposé de la foi chrétienne, en tant que la personne de Jésus en est le centre. On amoindrit même sa portée en disant que c'est une histoire pragmatique de la lutte des Juifs avec leur Sauveur méconnu et répudié : c'est le tableau de l'opposition du monde (de tous les siècles) contre la lumière qui vient de Dieu, pleine de grâce et de vérité. Ce n'est pas à
dire que cette théologie ne se fonde pas sur une base historique. Tout au contraire, l'évangile johannique est une preuve éclatante que toute théologie chrétienne s'édifie sur une base pareille, et que c'est par là qu'elle se distingue d'une théologie purement philosophique. Mais nous affirmons que l'auteur n'a pas voulu apprendre l'histoire à ses lecteurs ; il la sait ou suppose connue, et s'applique à l'interpréter, à en révéler le sens intime, à démontrer qu'il y a là autre chose que des enseignements populaires, des miracles capables de frapper l'imagination, ou des complications tragiques, comme on en rencontre partout dans les annales de l'humanité.
Mais entrons dans quelques considérations spéciales. Tout d'abord on ne peut s'empêcher de remarquer, par la comparaison avec les autres évangiles, que le quatrième, s'il avait dû être ce que sont ceux-ci, serait très-incomplet et présenterait de nombreuses et regrettables lacunes. Nous savons bien qu'on écarte cet argument en disant que l'auteur n'a voulu que compléter les ouvrages de ses prédécesseurs. Nous aurons à revenir sur cette hypothèse, qui est bien la preuve la plus palpable du peu de pénétration des exégètes qui l'ont recommandée. Mais tout en reconnaissant que l'auteur nous offre une série d'éléments étrangers aux rédactions antérieures, nous devons faire remarquer qu'il reproduit aussi un certain nombre de faits déjà connus par elles, et qu'il joint aux premiers par des motifs autres que ceux qu'on veut bien lui prêter. Et même à l'égard de ceux qu'il omet, on peut sans peine s'apercevoir de la tendance de sa rédaction. Nous en relèverons plusieurs dans notre étude ; citons provisoirement à titre d'exemple l'institution de la Cène. Si l'auteur avait voulu être simple historien, il n'aurait pu la passer sous silence. Il aurait dû au moins la mentionner en deux mots, surtout parce qu'il raconte d'autres faits qui, d'après nos sources, s'y rattachaient de la manière la plus intime (chap. XIII). Mais comme il est avant tout théologien, il se contente d'en avoir donné d'avance, dans le sixi^e chapitre, le sens qu'il y découvre, et qu'après lui TÉglise y a toujours reconnu également.
Ensuite nous appellerons l'attention de nos lecteurs sur les passages assez nombreux où l'auteur commence le récit d'un fait particulier, mais y rattache presque aussitôt soit ses réflexions propres, soit une explication théologique mise dans la bouche de Jésus. C'est évidemment cet autre élément qui le préoccupe
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davantage ; il le développe plus ou moins longuement, sauf à perdre de vue son point de départ, de sorte qu'on n'apprend rien sur la suite ou la fin de la rencontre qui a amené la conversation ou le discours, et que les personnes introduites d'abord et mises, pour ainsi dire, sur le premier plan, disparaissent comme des ombres sans réalité, dès que la lumière de l'enseignement théologique a éclairé la scène. Pour des exemples, on n'a que l'embarras du choix. Dans le premier chapitre, nous voyons paraître une députation du Sanhédrin, qui interroge Jean-Baptiste sur sa personne et son œuvre. Il répond, mais on n'apprend pas si cette réponse a été acceptée comme pleinement suffisante. Cela est d'autant plus surprenant, qu'il leur a annoncé en termes couverts la présence du Messie. L'expulsion des marchands du temple (chap. II) est mentionnée par tous les évangélistes ; mais le récit qui en est fait dans notre livre se termine par une question des Juifs à laquelle il n'est pas fait de réponse, parce que l'auteur s'arrête à une parole prononcée par Jésus à cette occasion, et dont il a hâte de signaler la portée, sans se préoccuper autrement soit de l'impression produite sur le public par l'acte du Maître, soit des conséquences que cet acte a dû avoir pour celui-ci môme. Un exemple plus frappant encore est celui de Nicodème (chap. III), que nous voyons venir, mais que nous ne voyons pas partir. U pose sa question, et la réponse qui lui est donnée aboutit à une exposition théorique de l'Évangile, rédigée de manière qu'il est impossible de dire où finit le discours de Jésus, et où commence celui du disciple rédacteur. En tout cas il n'est plus question de Nicodème. Citons encore les Grecs du chap. XII. Ils demandent à voir Jésus, et s'adressent pour cela à Philippe; Philippe s'adresse à André ; puis ils vont tous les deux les annoncer au Maître. Déjà cette introduction par plusieurs intermédiaires n'a de raison d'être qu'autant qu'on s'en tient au symbolisme du récit, calqué sur des expériences faites ultérieurement; car, d'après les autres évangiles, les païens n'avaient pas besoin de tels détours pour aborder celui qui se donnait volontiers à tous. Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'à l'annonce faite par les deux disciples, Jésus prononce un discours dont on retrouve facilement la liaison intime avec la demande des Grecs, mais nous n'apprenons pas même si ceux-ci ont réussi à s'approcher de lui, et en tout cas son discours ne s'adresse pas à eux.
Nous irons plus loin et nous dirons que, pour notre auteur, à côté de la seule personne qui remplit le livre tout entier, et qui absorbe à elle seule toute la vie du drame dont elle est le centre, les personnages qui se relèvent dans ses tableaux, ceux-là même qui appartiennent à Thistoire ou à la tradition, sont avant tout des types qui représentent les tendances, les passions, les erreurs, les préjugés, avec lesquels le nouveau principe de vie, incarné dans le Christ révélateur, avait à lutter, et dont la résistance ou la soumission déterminait les destinées et du monde et de la vérité. Prenons encore pour exemple les Grecs dont il vient d*étre question. Il est de toute évidence qu'ils ne sont là que pour la forme, pour ouvrir la perspective de la conversion des païens. L'auteur ne les présente pas comme des individus connus de lui ; il les fait apparaître à Thorizon de l'avenir comme représentant une catégorie d'hommes, dont le contact avec l'Évangile a été le fait capital de la période apostolique. Ils sont les types du paganisme aspirant à la connaissance du salut, comme Nicodème est le type du docte pharisien, qui ne comprend pas même les éléments de la vérité religieuse ; comme la Samaritaine, choisie exprès dans la portion schismatique de la nation, est le type de la foi naïve et confiante des pauvres en esprit. Il en est de même dans d'autres scènes comprises dans la narration de ce livre, où Fauteur ne se donne pas même toujours la peine d'individualiser ses types. Nous avons déjà signalé plus haut sa méthode d'ébaucher en quelques lignes un fait concret, pour y rattacher aussitôt un enseignement théologique qui est pour lui la chose essentielle, comme certainement il l'est aussi pour nous autres. Au sujet de Jean-Baptiste, les évangiles synoptiques, et notamment celui de Luc, nous apprennent un grand nombre de détails des plus intéressants. Ici, tout ce qui le caractérise comme le prophète de l'ancienne alliance, le dernier et le plus grand, comme Jésus le nomme lui-même, est omis et effacé. Il est question exclusivement de la position qu'il prend en face du Christ, et à cet égard il parle comme un chrétien, comme un évangéliste, au point qu'il est impossible de distinguer ses discours de ceux du rédacteur (chap. III, 31 suiv.), et que des scènes comme celle du XP chapitre de Matthieu (Luc VII), non-seulement sont passées sous silence, mais sont absolument incompatibles avec le rôle qui lui est assigné ici, lequel à son tour est exclu par le jugement de Jésus (Matth. XI, 11).
U) LA THÉOLOGIE JOHANNIQUE.
G*est ici le oas de signaler un autre fait encore, qui nous semble de nature à confirmer notre jugement sur le caractère exclusivement théologique ou ihéorique de cet ouvrage. L'auteur, disionsnous, ne veut pas raconter une histoire que ses lecteurs connaissaient tous ; il veut Tinterpréter. Or, Thisloire nous dit que les disciples ont toujours refusé de croire à la mort de Jésus quand i] leur en parlait, non comme d'une simple éventualité, mais comme d'un fait à la fois certain et nécessaire, parce qu'il était prédit dans les Écritures. Nous voyons qu'ils protestaient hautement contre une pareille issue (Matth. XVI, 22, etc.). Notre auteur ne mentionne pas ces protestations. Il sait et déclare dès l'abord (chap. I, 5} que les ténèbres rejettent la lumière, et il rapporte, en termes propres, des déclarations analogues de Jésus adressées même au public (chap. III, 14; XII, 33, etc.), sans se préoccuper de ce que les gens en ont pu penser.
On dira que pourtant le quatrième évangile raconte des miracles, comme les trois autres, et qu'à moins de prétendre que l'auteur n'y croyait pas, on ne pourra lui contester le titre de narrateur. Cette objection à déjà été réduite à sa juste valeur par l'observation que nous avons faite au sujet du rapport qui existe entre ces récits et l'enseignement qui s'y rattache. Mais nous ajouterons encore qu'à un certain égard ces mêmes miracles sont exposés, ou plutôt interprétés ici d'après un point de vue unique, cdui de la cbristologie qui est la base de la théologie de ce livre. Si, d'après le récit des autres évangiles, Jésus fait de nombreux miracles, consistait pour la plupart en guérisons, l'impression que nous en recevons» et dans beaucoup de cas les déclarations positives des évangélistes, nous les font envisager oonmie des actes de charité, et maintes fois ce caractère s'y. dessine delà manière la plus touchante. Ici rien de pareil. Les miraeles racontés dans le quatrième évangile (dont l'auteur ne donne qu'un choix) n'ont tous qu'un seul but, celui de révéler et de glorifier le Fils de Dieu. Ce ne sont pas les souffrances des individus qui les provoquent ; c'est le besoin de manifester la puissance du représentant de la divinité, du Verbe fait chair (chap. II, 11; IV, 48 suiv,; V, 5, 36; VI, 6; IX, 3; X, 38; XI, 15, 40; XIV, 11; XV, 24). Ils ne présupposent pas même toujours, chez les personnes qui en sont l'objet, la foi, cet élément représenté comme indispensable dans les ai^tres relations (Matth. VIII, 10; IX, 2, 22; XIII, 58, etc.; comp. Jean V; IX). Or, il faut remarquer que,
d*aprè3 notre évangile lui-même, qui en cela n*a certainement pas faussé rhistoire, Jésus ne s'est pas placé à ce point de vue. U déclare à différentes reprises (par ex. chap. X, 37 suiv. ; XIV, 11), qu*il peut invoquer pour sa légitimation de meilleures preuves que les miracles, sans compter que, d'après les autres évangiles, il refuse le miracle là où on le lui demandait comme une preuve de sa mission et n'en accorde le bienfait que là où la foi vient au devant de lui.
Résumons-nous : Si Tauteur est Tun des disciples intimes du Seigneur, témoin de tous ses actes, du commencement jusqu'à la fin, pourquoi est-il si parcimonieux en fait de communications de ce genre ? pourquoi, en fin de compte, n*apprenons-nous guère {dus par lui que par ceux qui n*ont pu puiser que dans la tradition ? C'est que son but n'a pas été d'écrire une histoire, mais de professer et de propager des idées religieuses.
Nous ne poursuivrons pas plus loin ces observations destinées à convaincre nos lecteurs que le quatrième évangile est avant tout un ouvrage de théologie, lequel, pour la forme, s'en tient à l'histoire de Jésus suffisamment connue dans le monde chrétien, mais qui, dans la pensée de son auteur, devait exposer et faire prévaloir une conception dogmatique. On sait que ce but a été atteint : l'Église a adopté cette conception, du moins quant à sa base spéculative. Il y aurait encore bien des choses à dire sur ce sujet ; mais comme nous serons obligé d'y revenir plus bas, à propos d'une autre question capitale, nous nous bornerons pour le moment à ce qui a été exposé dans ces deux premiers paragraphes. Si nos arguments devaient avoir besoin d'une plus ample confirmation, ils la trouveraient dans ce que nous aurons à dire plus tard sur le degré d'authenticité historique des discours de Jésus qui fbrment l'élément le plus important de l'évangile johannique. En outre, nous pourrions encore invoquer le témoignage des plus illustres théologiens de tous les ftges, depuis Clément d'Alexandrie jusqu'à Schleiermacher, qui n'ont pu se reftiser à r^vidence des faits, et qui, à leur point de vue personnel, l'ont tistingué des trois autres pour relever son caractère théologique ei pour lui donner, à ce titre, la préférence. Mais pour ne pas avoir l'air de vouloir faire dépendre la valeur de notre jugement de celui des autres, nous nous contenterons de rappeler le surnom donné à l'apôtre Jean par les Pères grecs : ils l'appelèrent le tkiologieny par excellence, parce qu'ils reconnaissaient ce que
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bien des gens aujourd'hui s^obsUnent à ne pas voir, savoir que son ouvrage principal, sur kquel TÉglise fbndait son dogme christologique, était avant tout écrit pour la diriger dans cette partie de sa tâche. Mais nous ne pouvons nous empêcher de citer l'opinion du fondateur de la théologie protestante, dont la saga^cité critique est d'autant plus admirable que la science contemporaine ne lui avait pas préparé le terrain. Luther, dans la préface placée en tête de sa traduction du Nouveau Testament, s'exprime en ces termes : « La meilleure source à laquelle on puisera la connaissance de la religion chrétienne, c'est l'évangile de Jean et les épîtres de Paul, notamment celle aux Romains, et de plus la première de Pierre. Ces livres devraient être le pain quotidien de tout chrétien. Car il n'y est pas beaucoup question de miracles ; en revanche il y est parlé maîtrement de la foi qui sauve, et c'est bien en cela que consiste la bonne nouvelle. Si j'étais obligé de choisir, je m'en tiendrais à cette prédication de Christ et je renoncerais volontiers à ses miracles qui ne me servent de rien; Ce sont les paroles de Jésus qui donnent la vie, comme il le dit lui-même. Or, Jean cite bien peu d'œuvres de Christ, mais 11 insiste beaucoup sur sa prédication, tandis que les trois autres évangélistes font tout juste le contraire. C'est pourquoi l'évangile de Jean est l'évangile par excellence, l'évangile unique et tendre (il voulait dire, parlant au cœur), et de beaucoup préférable. Cet évangile, avec les épîtres citées, suffirait au besoin, et nous pourrions nous passer de tout le reste. » Nous aimons à croire que l'historien et le moraliste chrétiens ne seront pas trop pressés de souscrire aux conclusions du grand homme ; mais nous recommandons son jugement sur les faits dont il le dérive à l'attenticm de ceux qui seraient enclins à faire leurs réserves à l'égard du nôtre : ils n'auront pas de peine à se convaincre qu'il ne serait pas arrivé à s'exprimer d'une manière aussi tranchante, s'il n'avait pas clairement reconnu la différence radicale entre le quatrième évangile et les trois Synoptiques.
S'il est vrai, comme nous croyons l'avoir démontré, que le livre, dont nous allons analyser le texte, est essentiellement un ouvrage de théologie, ce serait peut-être le cas de présenter ici à nos lecteurs, pour mieux les orienter dans cette étude, un résumé plus ou moins complet de ce qui y est enseigné. Cela pourrait servir à abréger le commentaire, mais cela aurait aussi Tinconvénient d'enlever, jusqu'à un certain point, à la partie exégétique de
notre travail le caractère d'indépendance et d'objectivité qui doit être la première des qualités, et la plus indispensable, de toute étude de ce genre. Nous aurions Tair de vouloir marcher dans une ornière^ dans laquelle, malheureusement, les exégèles de tous les siècles, en trè&-grand nombre, se sont succédé à Tenvi ; c'est-'à-dire, d'étabUr d'avance, soit notre système à nous, soit du moins celui que nous voudrions prêter à notre auteur, sauf à le retrouver ensuite dans ses textes en les forçant à y souscrire. Nous avons d'ailleurs une autre raison à faire valoir pour être dispensé de cette tâche préliminaire. Ceux qui désireraient voir léunis en faisceau, et d'une manière systématique, les éléments de la théologie qu'ils rencontreront épars dans les pages de l'évangile, trouveront de quoi les satisfaire dans notre ouvrage sur la théologie apostolique, et cette lecture suivra le plus convenablement celle du commentaire.
Nous nous bornerons donc à relever ici deux faits qui, sans toucher au fond même de la théologie du quatrième évangile, serviront à en caractériser la tendance générale, à nous en faire distinguer les sources ou éléments, et à déterminer le rapport entre ces derniers. Disons d'abord très-nettement que ce livre est étranger aux discussions et aux querelles qui ont agité l'Église primitive, dans toutes les localités où elle s'est établie, et que xM)Us connaissons ^ bien par la plupart des autres écrits apostoliques, notamment par les plus anciennes épîtres pauliniennes et par les Actes des apôtres. La question relative à l'autorité de la Lot pour le chrétien, cette question capitale et si chaleureusement débattue des deux c6tés, n'est pas même effleurée, ou plutôt elle est explicitement rayée de l'ordre du jour, au moyen d'une conception tout idéale de l'Évangile. La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ (chap. I, 17). Tout ce qui a précédé celui-ci, Sion tout aussi bien que Gariztm (chap. IV, 21), appartient à un passé désormais sans valeur, et même ne peut servir qu'à égarer les hommes et à leur faire manquer la porte du salut (chap. X, 8) ; et Tamour, ce souffle vital de la communauté des croyants, dans le présent comme dans l'av^r, est un nouveau commandement (chap. XIII, 34).
L'autre fait, qui est plus important encore, mais qui a été généralement méconnu par la théologie officielle, c'est que celle qui est enseignée ici n'est pas le produit de la spéculation et n'a pas sa racine dans la métaphysique Elle l'a dans le sentiment,
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dans le cœur ; elle est un produit de la contemplation. Les gens d'école ont été de tout temps d'un avis opposé, non seulement parce que les premières lignes du livre semblent nous contredire directement, mais surtout parce que dans la sphère des savants le raisonnement, la réflexion, le travail intellectuel, enfln, a ton* jours prédominé; le besoin d'analyser et de définir les notions transcendantes a été irrésistible. Ils n'ont guère été disposés à se rendre compte des choses spirituelles par la voie, en apparence moins sûre, du sentiment et de l'intuition instinctive. Personne ne niera plus aujourd'hui que l'évangile johannique a servi de base et de point de départ aux spéculations christologiques qui ont alimenté les débats des théologiens grecs pendant de longs siècles, et qui ont abouti aux formules de Nicée et de Chaloédoine, formules qu'on nous donne aujourd'hui encore pour l'essence du christianisme, tandis que ce qu'il y avait, dans 06 livre, de plus pur, de plus profond, de plus propre à l'auteur, a été négligé, et n'a été compris que par un petit nombre d'âmes repliées sur elles-mêmes et ne siégeant pas aux concOes. Pro* nonçons le mot : il s'agit là d'une théologie mystique, c'est-à-dire d'un ensemble d'idées religieuses, nées pour ainsi dire spontanément dans le cœur, mais provoquées par le contact immédiat et mystérieux avec une personnalité supérieure et divine. Ailleurs c'est celle de Dieu môme ; ici, c'est celle du Christ, vers lequel rhomme se sent attiré et auquel son être éprouve le besoin dfe s'unir, pour vivre de sa vie, en se séparant d'un monde qui refuse de le suivre dans cette voie, qtii n'a rien à lui oflrir d'équivalent, et qui n'a . pas même d'organe pour comprendre ses aspirations intimes. Une théologie de ce genre, disons mieux, une vie religieuse émanée d'une pareille source, peut s* édifier de naanière ou d'autre sur quelques idées théoriques qui lui servent de base ; mais ces idées peuvent lui venir du dehors ; elle petit les devoir à un enseignement tout populaire mis antérieurement à sa portée ; elle peut aussi se fonder sur des thèses empruntées à une théologie spéculative, à la métaphysique d'une école de philosophie* Mais dans l'un comme dans l'autre cas, ces éléments se présentent moins comme les parties intégrantes d'un système artistement construit, que comme de simples prémisses sur lesquelles s'appuie ce qui constitue l'essence de la religion mystique et ce qui, relevant du sentiment seul, risquerait de se perdre dans le vague, sans ce fondement tant soit peu plus solide. La théologie johannique
esi un exemple frappant de ce dernier cas. Elle Test au point que l'auteur tient à poser ses prémisses spéculatives dès le début ; ses premières lignes sont de la pure métaphysique, et rien n'est plus aisé que de constater que cette métaphysique ne lui appartient pas en propre, c^u'elle a été conçue et enseignée dès avant la prédication de l'Evangile, et que même son application à la personne de Jésus est antérieure à la rédaction de cet ouvrage, tandis que ce qui forme la substance de celui-ci, ce qui constitue son individualité, est bien certainement la propriété de l'auteur. Voici une dernière remarque, et non la moins importante, qui 66 rattache intimement à ce que nous venons de dire sur le rap* port entre les deux éléments que nous distinguons dans la théologie johannique. Les prémisses spéculatives étant des thèses d'emprunt, il arrive qu'elles ne sont pas toujours retenues et appliquées rigoureusement, et que la phraséologie, qui en était l'expression authentique, peut à tout instant être remplacée par une autre qui n'y répond pas exactement, qui semble même en coBlredire les données fondamentales. Le but du théologien n'étant pas d'enseigner la métaphysique, qu'il a pu mettre à profit pour son compte, il peut en négliger les formules, et les remplabcer par des locutions plus populaires tout aussi propres à rendre sa pensée, mais qui n'ont plus aucun rapport avec la spéculation et ne sont plus même en harmonie avec elle. Ainsi nous verrons que, dans cet évangile, la thèse du Verbe créateur est bien souvent perdue de vue, et que Dieu, le dieu des gens qui ne font pas de la philosophie transcendante, reprend la place qu'il occupe dans leur catéchisme. Le sentiment religieux n'y perd rien, tout aussi peu que lorsque ce Verbe préexistant, ce Verbedieu, descend, dans l'occasion, au rang du Messie prophète et se subordonne à celui qui est le seul vrai Dieu (chap. XVII, 3 ; XIV, 28y ete.).
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Etant donné le fait que nous avons là un ouvrage de théologie et non une simple narration, on s'attend à ce que l'auteur se soit tracé un plan pour sa composition. Si cette attente est justifiée par l'analyse du texte, ce sera une preuve de plus, et non la moins concluante, de la justesse de notre appréciation. Nos prédécesseurs aussi, les exégèles qui ont envisagé le quatrième évangile comme un récit historique à mettre, à cet égard, sur la même ligne que les trois autres, ont cru y trouver un plan très^nettement accusé, et ils l'ont adopté d'autant plus volontiers comme base de l'interprétation, qu'il semblait combler une lacune regrettable dans nos autres sources de l'histoire de Jésus. Nous voulons parler des indications chronologique qu'on y rencontre en assez grand nombre. C'est qu'à plusieurs reprises il est parlé de la présence de Jésus à Jérusalem, à l'époque des fêtes natio*nales. Trois fois (chap. II, 13; VI, 4; XII, 1), c'est la Pâque; une fois, la fête des tabernacles (chap. VII, 2) ; une autre fois (chap. X, 22), celle de la dédicace du temple. Ces notices, jointes à une série d'autres où les faits racontés sont répartis sur certains jours (le lendemain, chap. 1, 29, 35, 44; VI, 22; après deux jours, chap. IV, 43; le troisième jour, chap. II, 1, etc.), ont convaincai les commentateurs que l'évangéliste s'était préoccupé avant tout de fixer le plus exactement possible la date des événements, ce qui n'avait pas réussi du tout à ses prédécesseurs, si tant est qu'ils s'y soient appliqués. D'après cela, on s'est accoutumé à diviser le livre (ou plutôt l'histoire elle-même) en certaineis périodes dont les points d'intersection devaient être les diverses fêtes de Pftques dont il est fait mention.
Nous déclarons que ce point de vue ne nous paraît aucunement avoir été celui de l'auteur. Nous ne saurions nous persuader que la chronologie ait eu pour lui une importance prépondérante. Ses indications peuvent avoir une valeur historique, nous l'admettons; mais elles pouvaient manquer tout à fait, sans que le livre perdît quoi que ce soit de sa nature et de sa portée. Que devaient ou pouvaient-elles donc prouver? Est-ce que le fond de l'histoire changeait d'une période à l'autre? Jésus, d'après ce livre.
variait-il dans ses méthodes ? Le peuple, ou ses chefs, prenaientils en face de lui une autre attitude ? Y a-t-il quelque part la moindre trace d'un progrès, d'un développement dans n'importe quel sens, comme on a cru le découvrir dans les Synoptiques, et qui nous montrerait une tendance rétrograde dans les chances du succès, ou qui préparerait la catastrophe ? Mais celle-ci est assurée dès le début (chap. II, 19, 24). Tout cela est si vrai, que le texte lui-même ne fournit pas les éléments nécessaires pour rétablir cette chronologie exacte que Ton s'imagine y avoir constatée. Plus d'une fois, l'auteur se borne à ces formules vagues que nous rencontrons aussi à chaque page des autres évangiles (chap. III. 22; VI, 1; VU, 1, etc.). De chap. VII, 2 à chap. X, 21, il n'y a plus une seule indication chronologique. £st*ce à dire que, seloQ Tauteur, tout ce qui est rapporté dans ces quatre chapitres s'est passé coup sur coup, vers le même temps ? Il y a plus : Avec le ofaap. X, 22, une autre époque est indiquée et pourtant la eonversation commencée dans la première partie de ce chapitre est tout simplement continuée. Il parle aussi d'une fête, sans indiquer d'une manière précise quelle est celle dont il s'agit (chap. V, 1). Or, comme il l'introduit avec Tarticle {la fête des Juifs), nous serons bien autorisés à y voir également la Pâque, de sorte qu'il y en aurait quatre. De quel droit s'obstine-t-on à circonscrire, d'après ces textes, la durée du ministère de Jésus, dans une période d'un peu plus de deux années ! Et comment se fait-il qu'un auteur, si préoccupé (à ce qu'on assure) du besoin de déterminer la succession chronologique des choses qu'il raconte, et en même temps si formellement en contradiction avec la chronologie, vraie ou apparente, qu'on peut tirer des autres biographies du Seigneur, que cet auteur, disons-nous, ne nous est d'aucun secours pour résoudre le problème insoluble de l'époque précise de son miiûstère et de sa mort? A cela il n'y a qu'une réponse : Ces questions n'avaient aucun intérêt pour Tévangéliste théologien, et les quelques indications tout accidentelles que nous venons d'énumérer ne sont nullement destinées à former le cadre et les subdivisions d*un ouv<rage qui vise bien plus haut. D'ailleurs il y aarah à dire que, plus on insiste sur les prétendues préoccupatioos chronologiques de* l'auteur, plus son récit paraîtra pauvre de faits, un seul remplissant toute une saison (ex. chap. VI, 4 à VU, 2), ce qui servira encore à confirmer notre thèse relative au caractère général du livre.
24 LA THÉoiA)eia jqhannique.
DécidéipeDt il faut ohiercher ailleurs le principe de la dispoditiou des matériaux dans le quatrième évangile. Nous croyoDS Tavoît trouvé (et cela ne nous a pas paru trop difficile) dès la piemièrb fois que nous nous sommes livré è une étude approfondie du texte; et toutes -les fois que nous avons eu Tocoasion d'y revenir, notre conception s'est justifiée davantage à nos yeux< Nous ne pouvons donc que la reproduire ici, sans y rien changer au fond, mais ed donnant un peu plus de développement à Texposition des âétailsl
Nous avons dit que Tauteur débute par Ténoncé de son pro*. gramme (chap. I, 1-5), qui peut se résumer en deux mote :. Is Verbe, dieu et créateur, source et principe de toute vie, devaii être aussi la lumière des hommes. Cette lumière vint à luire dans les ténèbres, mais les ténèbres ne Taieceptèrent pas. VcÂlè^ d'un trait de plume, et la théorie métaphysique, Télément. spéeun latif de la théologie, et le résumé de Thistoire: la mission. d^ Christ qui vient donner au monde ce qui lui manque, et mettre la lumière à la place des ténèbres, TajEnour à la place de Tinimitiév la vie à la place de la mort ; sa venue et son action qui a Utt double effet : il se fait une scission parmi les hommes ; les Uns, et c'est la majorité, rejettent la lumière et la vie, la minorité le» reçoit. De là, cette simple division du livre en deux parties princâ-^pales: le Christ en face. du monde rebelle à ses sollicitatious^ et en face de ia mdnorité qui Taocepte, La première partie est pré-» cédée d'une espèce de prélude, ou d'introduction , qui doit carao^ tériser les moyens d'aotiom du Sauveur et les divers éléments d& l'humanité auxquels il devait s'adresser ; la seconde est suivie -du tableau de la double issue de sa destinée personnelle, de sa<raine> apparente et de sa glorification réelle.
I. Dans ce 4{ue nous avons appelé le prélude ou riAtr<^uction4 ily a donc deux séries de scènes, indépendantes l'une de l'autffe, mais servant toutes les deu;KLà une exposiliicm. préparatoire de ce. qui formera la substance même de l'histoire. Il y a d^abord la. légitimation de la personne du révélateur, élément indispensable dans ré(;»noinie de rx>uvrage, et qui, si l'on y regarde bien^ se retrouva de manière ou d'autre au fond de. tout ' easeigneiBeiit chrétien, déjà dans la littérature «q)ostolîque, et jusqu'à misjours. Cette légitimation s'aocomplit successivement: 1^ par lé témoignage de Jean^Baptiste, le prophète dont c'était la miâsion, spéciale de désigner directement celui qui avait été annoncé par les anciens organes de la révélation ; 2"" par sa propre science
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absohio, en ce qu'il sait ce qui se passe au fond des cœtirs ; 3^ par le im»2c/4f' symbolique par excellence, qui opère un chang^ement dans la nature même des choses, la matière servant ici de couver** tare à Te^prit ; 4P par le îwJfequi revendique pour le nouveau prophète une autorité supérieure à celle des coutumes traditionnelles ; 5^ par led prophéties anciennes accomplies par lui et en lui ; enfin 6^ par la prédiction positive des faits contingents de revenir (ohap. 1,6- II). La seconde série iiitroduit les différentes catégories de personnesf avec lesquelles le Christ se trouvera en ri^poit. Là nous rencontrons tour à tour : P Nvcodèvne, le repréâentaïit delà science judaïque qui ne comprend rien, ûiéme aux premiers éiéments de TËvangile ; 2^ les disciples de Jean- BûpHst&y mieux préparés sans doute, mais non moins déroutés par ce qui passe sous leurs yeux ; 3^ la SafMiritûme schismatique, dôDt k naïve simplicité se laisse gagner plus aisément ; enfin 4^ Vùfieiêfpa^M, qui obtient la guérison de son fils, pour avoir mis sa confiance pleine et entière dans lé prophète juif (chap. m ; IV):
II. La première partie nous offire le tableau de Topposition du mondé ' (restreint ici naturellement à la sphère judaïque), inaceessSilei 'à l'enseignement qui lui est offert, et cela autant par manque dlntelligence que par suite die ses dispositioiis morales. C'est fei que l'auteur développe, dans une sférie de discours ou de ^conversations, les idéesl fondamentales de TÉvangile, la mission^du Sauveur, les notions de la' foi, de Tesprit, de la liberté, de la himiàre et de la vie. Cet eosposé est fait tantôt directement ei'-en^ termes propres, tfintOt au moyen d'allégories, et le plus souvent en rattachant ces idées è des événements miraculeut qui eH' denennmt ainsi comme les symboles. Partoiït et toujours re&deijgnemeni est mal compris, et les méprises, auxquelles il donne lieâ, peignent ainsi en même temps, d'après l'intention de Pdute«ir, la distance qui sépare ce monde ignorant et hostile dé la éource de la vie et de la ioîe du àalut. C'est à peîtae si Ton entrevoit quefl^ques individus isolés se détiachant des masses et se trarsant-vers la lumière ; encore la foi de ces dei^niers est-elle souvent chancelante et exposée à des retouris de doute et dUncrédulité (chap. V-» XI). A la fiù, quand il est constaté que le judatamey^ dans Timlnense majorité de ses membres, restait sourd aur soUicîtalions pressantes qui lui étaient faites, ou qu'il ne voyait dans l'Évani^ie que la > réalisation de ises espérances mondaines
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et politiques, et. quand Jésus a aooepté» dans le petit cercle de ses intimes, une espèce de consécration symbolique pour sa mort prochaine (chap. XII, 1*19)* apparaissent à rhorizon les représentants an poj/anisme ^00 qui demandent à rapprocher, et doiil la présence, plutM annoncée qu'effectuée, nous ouvre la perapec-^ tive sur ravenir, et les chances heureuses de la prédication. aposr tolique dans une sphère toute différente (chapi XII, 20-36). Enfin, cette partie se termine par un double résumé qui oonatate le rejet dlsraël, et reproduit en quelquies lignes la substance de renseignement compris dans les chapitres précédents (chap. XII, 37^0),
III. La seconde partie (chap. XIII*XVII) nous présente le Sauveur dans son rapport intime avec les siens. C'est ce qu'on pour-» rait appeler la partie pratique de l'Évangile, la réalisaUoia des idées religieuses dans la vie de l'individu. Jusque là nous avions vu Jésus engagé dans une lutte continuelle avec le monde ; iôi il se renferme dans le cercle étroit d'un petit nombre d'amis. Là il avait fait valoir sa personne contre l'incréduUté ; ici il ^i montre la puissance et la portée pour la foi. Là le jugement menaçait ceux qui se détournaient de lui ; ici la vie rayonne et briUe pour ceux qui le cherchent. D'abord le pays tout entier avait été le théâtre de ses actes, révélateurs de sa dignité, et avait entendu son sérieux et suprême appel aux consciences ; maintenant nous sommes introdtdts dans une chambre où il y a de la place pour les Douze. Permis, à qui le voudra, de ne voir ici que de Thistoite pure et nue. Nous voyons bien autre chose dans ces deux tableaux que l'auteur fait passer sous nos yeux, et nous sommes sûrs de ne pas lui ayoir prêté nos pensées, disons nos rêveries et nos illusions à nous, si nous comprenons que dans ce symibo-» lisme à la fois spirituel et louchant, les Douze ne sont pajsleà seuls auditeurs des derniers, discours du Maître, mais qu'ils rejurésentent tous ceux qui, en un âge et en im lieu quelconques, sont unis véritablement au Seigneur^ ai ce n- est toujours avec l'intelligence parfaite de l'esprit, du moins avec la simplicité sympathique du cœur.
IV. La dernière partie (chap. XVIII*XX) amène le déneuefâent des deux rapports précédemment établis, la double péripétie suprême de la divine tragédie. Sans doute, un lecteur auperfieiel nei verra là jamais aulre chose que les scènies de la passion eti de la résurrection j racontées à peu près comme dans nos trois pre-
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miers évangiles, et il se fondera sur Timpression qu*il aura reçue de ce récit pour faire encore ses réserves à Tégard de notre conception générale du livre. Il n*y trouvera qu'une simple narra^ tk>n dont la nature dent déterminer le jugement sur tout le reste. Eh bien» nous croyons que ce serait là une erreur. Les faits qui remplissent les dernières pages du livre sont dans une liaison trop intime Avec les deux tableaux qui forment le corps de ToU"* vrage, pour que nous ne dussions pas admettre que, dans la pensée de Tauteur, ils sont loi, comme partout ailleurs; le cadre de ridée théologique qu'ils représentent et qu'il s'agit d'en dégager. Le fils de Dieu était venu opérer une séparation entre les hommes. 'Nous avons vu comment cette séparation s'est réellement accomplie, et s'accomplit encore dans l'histoire de l'humanité comme du temps de Jésus. Mais sa propre personne subit, pour ainsi dire, l'eSet de son action ; sa propre destinée le reflète perp^uellement : il succombe lui-même dans la lutte aveo le monde, et reste mort pour les incrédules, tandis qu'il ressuscite victorieusement pour les croyants, de sorte que les premiers héritent eux-mêmes de la mort qu'ils lui ont prépatée, les autres obtiennent la vie que lui possède en propre et quil avait voulu donner à tous. C'est ainsi que l'histoire, jusqu'au bout, est le miroir des vérités religieuses. On n'oubliera pas que dans tout le cours du livre cette double issue, mort et vie, s'est offerte en perspective au lecteur, et pour les hommes et pour le Sauveur, et que de plus la mort de celui-ci a constamment été signalée comme une 6x:altation ou glorification (chap. III, 14 ; VIII, 28 ; XII, 32 suiv;; VII, 39 ; XII, 16, 23; XIII, 31; XVII, 1): S'il fallait encore des preuves spéciales pour appuyer notre HumièFe de comprendre cette dernière partie, nous pourrions invoqfoer certains traits étrangers aux autres évangiles et qui sont caractéristiques pour l'esprit de celui-ci (par ex. chap. XVin, 6; XiX, 34 suiv.), et surtout certaines paroles de Jésus (chap. XVIII, 36 suiv. ; XIX, 11 ; XX, 17,21,29),oudel'évangéliste même (chap. XVIII, 9), qui tient à rattacher les feits qu'il raconte aux idées qui ont été exposées antérieurement.
A tout ce que nous venons de dire sur le plan du livra, nous devons encore joindre une dernière observation qui ne nous paraît pas la moins importante. Elle confirme pleinement les résultats de notre analyse. Nous disions donc que cet évangile, en laissant de côté ce que nous avons appelé le double préambule
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et le dénouement, se divise en deux sections, Tune plaçant Jésus en face du monde non régénéré, l'autre le mettant en rapport avec les siens, les croyants. Nous soutenons que, dans Tespril de l'auteur, il n'y a aussi que deux discours dans son livre, en ce sens que dans chacune.de ces deux sections les discours ne forment qu'un seul tout et se combinent logiquement entre eux* Pour la seconde partie, on ne fera pas de difficnlté de noua accorder la chose, parce que Fauteur resserre tout ce qu'il avait â dire dans les limites étroites d'une ôenle soirée, voire d'une seule heure. Mais cet arrangement est intentionnel, nous devrions dire arbitraire. Voudrait-on nous faire croire que jamais auparavant Jésus n'a communiqué à ses disciples intimes les idées qu'il expose ici à la dernière heure ? Ce sont donc précisé* toent ces chapitres XIV suiv. qui prouvent notre thèse de la manière la plus directe. Mais nous affirmons la même thèse à î'égatd de la première partie, où personne ne s'est encore aperçu du fait. Prouvons^le par quelques exemples. Les Juifs disent à Jésus (chap. X, 24) : Si tu es Christ, dis-le franchement. Et il répond : En vérité, je vous l'ai dît. Sans doute, il Ta dit, et à plusieurs reprises. Mais les auditeurs du moment ont-ils donc été, d'après les textes, les mêmes que ceux qui avaient assisté aux autres discours ? Pourtant, ajoute Jésus, vous ne me croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis, comme je vous Tai dit. Mais nulle part Jésus n'avait dit cela dans les chapitres pré*cédents. L'allégorie des brebis et du berger avait été présentée è un public tout différent de celui qu'il est censé avoir devant lui^ d'après ce qui est dit à l'endroit indiqué. De même ce mot : je vous l'ai dit, est adressé (chap. VI, 36) aux gens de Caphar-^ naoum, pour rappeler une assertion contenue (chap. V, 38) dans un discours censé prononcé à Jérusalem. Ainsi tout cela, assertions dogmatiques et figures, se combine naturellement dans l'esprit du théologien rédacteur. Les discours, sous sa plume, prennent déjà dans la bouche de Jésus la forme qu'ils ont dû avoir alors que l'histoire tout entière était devenue une idée et un dogme. Et au fond, comme nous l'avons fait entrevoir à une précédente occasion, les discours ne sont pas adressés aux personnes mises en scène par le récit qui leur sert de cadre, mais aux lecteurs du livre qui les contient.
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Dans tous les livres qui parlent de rjévaogile johanmque^.îatror ductioQS ou commeotaires, on consacxe un <^apitre spécial à ]^ âisousaion de ce qu on appelle le but d^ Tauteur. Cette questioi^ du but e$t ausai ancienne que naturelle. Dès que cet ouvr.age eut attiré Vattention des écrivains ecdésias tiques , a'est-à-dire dès ayant la fin du second siède, on s'aperçut que qu'était une compositioD. ibft différente des autres évangiles^ et Ton s'ingénia à trouver la raison de cette différence. Déjà les Pères ont. proposé diverses solutions du problème, hormis la. seule juste, indiquée cependant par révangélistô lui-même. Et les modernes, jusqu'à nos jourSi' n'ont fait que reproduire, à Tenvi ces vieilles explicar tiona, eu les modifiant, en les amplifiant, en les combinant entre elles» en les étayant de l'appareil d'une plus^ grande érudition, et ^rtoutt en les combattant à tour de rôle, pour (aire voir pli^ clairement qu^aucune n'était satisfaisante.
Nous nous sommes demandé s'il était bien nécessaire de nous arrêter ici à cette question. A vrai dire, nous y avons répondu d'avance dans les paragraphes précédents, en établissant l,e caraqtàre particulier du quatrième évangile et en développant soq plan. Car en cherchant à prouver que l'auteur n'a pas .voulu être un simple narrateur ou biographe, mais qu'ils écrit un résigné de la théologie évangélique telle qu'elle peut et doit, s'édifier sur le fait de la divinité >du Sauveur, nous ^vons suffisamment pa^lé de son but* Nous ne lui en reconnaissons pas d'autre. Nous c^râiprenons que là où Ton attache au mot d- évangile la notion d'un,réoit4e faits matériels,, parce que cette notion s^applique très-bien ta trois des quatre, livres qui portent ce .nom, .d'aprè$ une ancienne tradition>. on ait de la peine à se .familiariser avee notre manière de voir. En France. . surtout, elle a été, quelque jchosa de, tout à fait nouveau, et elle a provoqué des. contradictions très^énergiques* On affecte^ da croire que. nojos portons aJfteiute è la .dignité de c(E) livre» que nous en. rabaissons, la valeur, en mettant Ji'«eycent sur^ oe qui ^utr^ois» a^ gré des plus aAQiens théologiens de l'Église, comme aussi du phef.de 'fil^ de .o^u;x..du protestantisme, avait été l'élément en vue duquel ils lui ont assigné le premier rang parmi les quatre. Nous pourrions donc
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nous dispenser de reprendre cette question du but, et laisser à nos lecteurs le soin de peser nos arguments et de les contrôler en étudiant les objections qui nous ont été faites. Si Ton avait essayé de mettre en avant quelque chose de nouveau, alors, sans doute, il serait de notre devoir d'examiner jusqu'à quel point notre conception est encore soutenable, ou si elle ne devrait pas céder le pas à une autre mieux fondée. Mais tant qu'on ne sait que se rejeter sur Tune ou l'autre hypothèse déjà cent fois produite et cent fois reconnue insulBSsante, nous ne voyons vraiment pas la nécessité de les enregistrer à notre tour, sauf à les écarter enoore. Et si, en fin de compte, on croit leur donner plus de valeur en les combinant entre elles, en parlant d'un but ou d'un double but principal et de «plusieurs buts secondaires» , on ne fait que trahir la faiblesse de chacune de ces hypothèses, faiblesse qui certes ne sera pas rachetée par cette espèce d'assurance mutuelle.
Cependant comme de nos jours cette question se trouve placée dans un rapport intime avec celle de l'origine et de l'antiquité du quatrième évangile, nous ne voulons pas la laisser tout à fait de c6té. Car ce ne sont plus seulement les défenseurs des opinions traditionnelles qui croient avoir un intérêt à protester contre ce qui leur apparaît comme une dangereuse innovation ; la cri*» tique qui suspecte toutes les traditions, et qui, en ce qui concerne l'évangile johannique, à rompu avec l'opinion autrefois adoptée par tout le monde et sans conteste, elle aussi se plaît, dans roocasion, à puiser des arguments dans ces mêmes théories, relatives au but supposé de l'auteur, qui sont mises en avant par ses adversaires. Il convient donc de bien se rendre compte de la nature et de la portée de ces théories.
Disons d'abord que, selon nous, notre auteur lui-même s'est expliqué, d'une manière aussi claire que catégorique, sur la pensée qui lui a mis la plume à la main. Voici textuellement la déclaration qu'il fait à ce sujet en terminant son ouvrage (chap. XX, 31) : Ceci est écrit, dit-il, afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le fils de Dieu, et que par cette foi vous ayez la vie. Qu'on n'objecte pas que c'est là le but de tous les évangélistes, de tous les auteurs du Nouveau Testament, et que, par couse* quent, cela n'explique pas le moins du monde le caractère spé* cial du livre. A cela il y a à répondre que les paroles que nous venons de transcrire ne sont pas un simple lieu commun. Il faut se rappeler que le livre tout entier est consacré à exposer, à
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définir, à inculquer les trois notions ou idées fondamentales de fils de Dieu, de foi et de vie, et Ton compreodra qu^il valait bieoi la p^ne de récrire pour les faire passer dans Tesprit des lecteurs, membres de TÊglise, et pour en faire la base de leur vie reli* gieuse. Certes, ce n'est pas la même chose que le but apologétique de Matthieu» qui tient à prouver, par les faits de détail, Taccom* plissement des prophéties, ou que le but crilique et chronologique de Luc, qui est préoccupé du besoin de fournir à son ami Théor phile un récit bien exact des choses passées. C'est donc sur la dédaratîon même de Tauteur que nous pouvons fonder notre thèse concernant son but; les faits matériels ne sont là que comme des pièces à Tappui, et il est dit explicitement (1. c.) qu'on aurait pu en donner un plus grand nombre si cela avait été nécessaire, mais que le choix très^restreint qui en a été fait suffisait pleinement pour la démonstration.
Mais c'est' précisément là ce qu'on persiste à méconnaître, en répétant aujourd'hui encore avec les anciens que Jean a voulu compléter les récits de ses trois prédécesseurs. C'est ainsi qu'on interprète son silence relativement à une série de faits plus ou moins importants, qui sont consignés dans les autres évangiles ; par exemple, la tentation, la transfiguration, Tinstitution de la cène, l'ascension, une série de guérisons miraculeuses, surtout toutes celles opérées sur des démoniaques. C'est ainsi encore qu'on explique le fait qu'il se rencontre chez lui des allusions à certains événements qui ne sont pas racontés dans le texte, mais supposés connus, tels que le baptême (chap. I, 32), l'incarcération de Jean-Baptiste (chap. III, 24), le choix des Douze (chap. VI» 70), les rapports de famille de Jésus (chap. I, 46; II, 1; VII, 3), etc. C est ainsi, enfin, qu'on prétend épuiser ce qu'il y avait à dire sur les discours qui, à tant d'égards, diffèrent de ceux qu'on lit ailleurs. Sans doute, le quatrième évangile parait devoir compléter les autres par Taddition d'un certain nombre d'éléments nou* veaux ; en fait de miracles, nous avons là l'histoire de la noce de Cana, la guérison du paralytique de Béthesda, celle de l'aveuglené, la résurrection de Lazare ; en fait de personnes, nous rencon* trons Nathanaêl, Nicodème, la Samaritaine, etc. Mais n'y a*t-il pas aussi des pages qui reproduisent tout au long des récits compris dans les autres textes : la descente du Saint-Esprit, l'expulsion des marchands du temple, le capitaine de Capharnaoum, la multiplication des pains, la marche sur la mer, l'onction,
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rentrée triomphale à Jérusalem, et une série de scènes de Thistoire de la passion ? Ces éléments sont assez nombreux, et (pour autant qu'il s'agirait d'une simple composition supplémentaire) en partie assez superflus, pour rendre plus que douteuse la justesse de Topinion que nous combattons.
Mais ce n'est pas tout. A y regarder de près, la comparaison des récits que nous venons d'énumérer avec les textes parallèles des autres évangiles, fait constater presque partout des différences plus ou moins notables, de sorte que, si Ton veut soutenir la thèse que notre auteur a écrit en vue des ouvrages de ses devanciers, il sera plus juste de dire qu'il a voulu les rectifier, les corriger, et qu'en fin de compte il les contredit plus souvent qu'il ne les complète. Gela est si vrai, que l'un des commentateurs les plus récents de l'évangile johannique, et qui s'est le plus catégoriquement prononcé contre les résultats de notre critique, s'est vu conduit, à la fin d'une longue discussion, à ajouter au but principal du livre, qu'il énonce en disant que l'auteur veut amener le croyant à la pleine jouissance de sa foi, un but secondairây qui consistait, selon lui, à compléter et même à rectifier des récits antérieurs, dont les lacunes et les inexactitudes pouvaient troubler la pure intuition de la vie de Christ, et soulever des doutes chez quelques lecteurs. Voilà bien des aveux à noter. La pleine jouissance de la foi et la pure intuition de la vie de Christ, qu'est-ce donc autre chose que ce que nous avons affirmé nousmême comme constituant le but de l'auteur, et non pas seulement son but principal, mais son but unique ? Car si ce même savant ajoute que l'évangéliste a voulu l'atteindre en faisant toucher au doigt la parfaite certitude de l'histoire, cette dernière phrase, destinée à introduire le but secondaire, est d'avance contredite par ce qui est dit de rectifications d'inexactitudes capables de troubler la foi des fidèles. Singulière manière d'affermir la foi du chrétien, en lui suggérant l'idée que ce qu'il a pu lire précédemment dans Matthieu ou dans Luc a grandement besoin d'être corrigé. Et si l'auteur a voulu rectifier ses prédécesseurs et rassurer ses lecteurs troublés par leurs inexactitudes, pourquoi n'essaie-t-il pas de faire accorder les deux récits inconciliables de l'histoire de l'enfance de Jésus ? pourquoi ne cherche-t-il pas à expliquer ce que c'est que ces deux généalogies contradictoires du mari de la Vierge ? pourquoi passe-t-il sous silence tant d'autres divergences qui de tout temps ont troublé le sommeil des lecteurs tant soit
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peu^atteottife et timorés? Mais tout au contraire, on dirait qu'il 3'étudie à les troubler darantage. Aux deux récits de ronction (Matth.' XXVI. Luc VII), il ea ajoute un, troisième ; aux deux relali(M;iaâ0ia première vocation des disciples (Matth. IV. Luc. V),'il substitue une troisième ; il néglige le désaccord manifeste entre lea deux récits relatifs à la mission des disciples (Mattb. X. Luc X), au démoniaque de Gadara (Matth. VIII et Luc VIII), au moment de la désignation du traître, ety pour ne pas trop insister sur "des faits généralement connus des exégètes, il leur crée des difficultés nouvelles à Tégard du fait capital de la résurrectiod, après. toutes celles qu'on y constate déjà sans lui.
Ainsi, pour n^ pas devoir avouer franchement que les anciens se sont fait une idée fausse et mesquine du quatrième évangile, en parlant d'un simple complément, on n'hésite pas à y substituer, oomme but de Tauteur, la rectification d'une histoire jusque-^là très^imparfaitev à ce qu'il semble. Et c'est au profit de cette assertion passablement compromettante qu^on déclare que le seul but positivement exclu, c'est le but spéculatif ou didactique, Vin^ tention de donner au dogme chrétien un développement nouveau. Ckmime si ce n'avait pas été l'évangile johannique qui a servi de base et de point de départ aux formules de Nicée et de Chalcé^ doine i Et la théologie consacrée par ces formules n'est-elie pas, jusque dans ses racines, le produit de la spéculation et de la •métaphysique? Ne sont-ce donc pas avant tout les éléments : didactiques (théologiques) qui complètent le récit des autres évan- 'giles? Le Logos préexistant n'en dit-il donc pas plus que la oonoeption immaculée opérée par le saint Esprit? L'enseignement de Jesm^Baptiste dans notre livre n^est'il donc pas infiniment plus ihéologîque- qu'ailleurs, voire: exclusivement théologique, tandis que dans les trois autres textes le prophète se contente de prêcher la morale et le repentir? Et, pour tout dire en un mot, tous ces discours, qui forment ressence même de notre livre, ne méritent*^ ils donc pas l'épithète de didactiques ? Ne contiennent-ils pas un -enseignement beaucoup plus élevé, plus abstrait, moins populairey que tout- ce que nous lisons dans les évangiles synoptiques? Aussi bien est-ce dans ceux-ci que le coknmun des croyants a puisé de tout temps son édification , tandis que le denûer venu a préoccupé l'intelligence des penseurs , qui en ont distillé quelques sèches formules à l'usage de ceux qui ne spéculaient pas.
N. T. 6* part. 3
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Les commentateurs modernes, en grande majorité, ont eu raison d'abandonner cette vieille thèse de l'évangile -complément. On a compris que c'était là une explication absolument insuffisante, une appréciation trop superficielle et trahissant une étude restée bien au-dessous de sa tâche. En revanche, on a repris l'hypothèse d'un but polémique ; on a pensé que l'auteur a voulu combattre certaines graves altérations de la vérité au sein de l'Église, relativement à un point vital de la foi chrétienne, la personne de Christ. Cette opinion est également fort ancienne et a déjà été produite dans les premiers siècles. Seulement on n'a jamais pu tomber d'accord sur la question de savoir contre qui cette polémique a été dirigée. On fait écrire l'évangéliste contre une série de sectes, les unes réelles, les autres imaginaires, avec lesquelles il se serait trouvé en contact. On a parlé des Docètes, des Cérinthiens, des Nicolaïtes, des Ébionites, des Gnostiques, des Zabiens même, et quand on n'ose pas se prononcer à cet égard d'une manière explicite, parce qu'on sent bien que les arguments à faire valoir feraient défaut, on se rabat sur cet expédient commode de dire que la polémique était l'un des buts secondaires.
Nous croyons avoir réduit cette prétendue polémique à sa juste mesure. Nous avons rappelé qu'en théologie, comme dans toutes les sciences, en établissant un principe on contredit implicitement le principe opposé. Mais ce n'est pas là ce qu'on appelle de la polémique. Celle-ci se reconnaît à l'attaque directe des erreurs qu'on veut réfuter, soit qu'on commence par les exposer clairement pour en venir à les discuter à fond, soit qu'on les signale du moins en passant et de manière que le lecteur ait conscience des antithèses et arrive à savoir ce qu'il doit répudier. On n'a qu'à voir les épîtres pauliniennes, parmi lesquelles il n'y en a presque pas une seule qui ne fasse de la polémique véritable, soit de propos délibéré, soit dans l'occasion et accidentellement. En tant qu'il s'agit là du parti pharisaïque qui voulait enter l'Évangile sur le judaïsme légal, ses principes et ses moyens sont si nettement caractérisés, qu'il ne peut rester aucun doute sur son esprit et ses doctrines. Et si d'autres théories y sont exposées d'une manière moins lucide et moins précise, pourtant le lecteur peut toujours s'apercevoir sans peine qu'il est question de combattre, et de combattre avec énergie, des tendances qui égaraient la foi et par cela même faussaient la morale.
Ici il n'y a rien de pareil. D'un bout à l'autre de son livre, l'auteur se borne à des affirmations. Il n'y a pas de trace d'un besoin de discussion, d'un raisonnement dialectique opposé à quelque enseignement positif et contradictoire. Nulle part Jésus n'a en face de lui des théologiens, des philosophes, disons hardiment des adversaires qu'on pourrait juger dignes de lui. Il a affaire à des Juifs grossièrement inintelligents, à des gens à vues étroites, esclaves d'une tradition qui a perdu ce qu'elle a pu avoir jadis de sève et de saveur, et le seul érudit qui paraît sur la sc^ne parle comme un imbécile. Ah bien oui, si l'on veut donner à ces conversations, qui forment la substance du livre, le nom de polémique, nous n'avons rien contre ; mais alors qu'on veuille laisser de côté toutes ces sectes philosophiques, ou prétendues telles, que nous avons énumérées plus haut, et qu'on mette à leur place le commun des mortels, la masse inerte et ignorante, les esprits incapables de s'élever à des conceptions idéales et généreuses, les cœurs non encore touchés par la grâce, le monde, enfin, pour lequel l'Évangile du salut est provisoirement encore une lettre close, une chose insaisissable et partant méprisée.
Pour y trouver autre chose, pour y découvrir cette polémique spéciale et directe qui nous permettrait de recourir à des noms propres, on a dû se cramponner à quelques traits isolés et sans portée. S'il a coulé du sang de la blessure faite au côté du crucifié (chap. XIX, 30) ; si le ressuscité montre aux disciples ses mains percées (chap. XX, 20, 27), cela n'a été raconté, au dire de cette sagace critique, que pour réfuter le docétisme qui niait la réalité du corps matériel de Christ. A ce prix, Luc devrait être regardé comme un fauteur de cette hérésie, parce qu'il fait subitement disparaître Jésus au milieu de la foule qui voulait le saisir et le mettre à mort (chap. IV, 30; comp. chap. XXIV, 31. Jean VIII, 59 ; X, 39). Et l'évangile johannique lui-même prêcherait le docétisme, puisqu'il fait entrer Jésus par des portes fermées (chap. XX, 19, 26). En général, il convient de rappeler ici que la critique moderne a cru pouvoir y signaler une série d'éléments qui lui paraissaient offrir des analogies plus ou moins évidentes avec les idées philosophiques (gnostiques) du second siècle, et elle s'est familiarisée avec la supposition que l'auteur aurait plutôt subi l'influence de ces idées qu'il n'aurait eu l'intention de les combattre. Ce n'est pas encore le moment d'examiner cette supposition, à laquelle nous aurons l'occasion de revenir. Ajoutons
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seulement encore un mot sur l'opinion qui veut que Tévangéliste ait eu rintention ou éprouvé le besoin de prendre à partie des gens qui auraient regardé Jean-Baptiste comme le Messie. De fait, il déclare qu'il ne l'a pas été et qu'il a lui-même désigné Jésus comme le Christ véritable, mais c'est tout. L'histoire du christianisme primitif ne sait absolument rien d'une secte telle que cette hypothèse la suppose. Il est bien question de disciples de Jean- Baptiste longtemps après la mort de Jésus (Actes XVIII, 25; XIX, 1 suiv.). Mais il s'agit là de personnes qui, originairement étrangères à la Palestine, pouvaient avoir été en relation avec le prophète, et avoir reçu de sa main le baptême, à une époque où il parlait encore de l'avènement prochain du Messie d'une manière générale, et qui depuis, n'ayant plus été à môme de faire la connaissance de Jésus, attendaient encore l'accomplissement des prédictions de leur ancien maître. Gela est même dit très-nettement dans les deux passages des Actes que nous venons de ciler. Mais de là à la secte des Zabiens, découverte au dix-septième siècle dans un canton obscur de l'Asie, il y a bien loin ; sans compter que le nom de chrétiens de S. Jean qu'on a donné à cette secte provient d'une méprise désormais réduite à sa juste valeur. Et en admettant même qu'en faisant dire au Baptiste qu'il n'était pas le Christ (chap. I, 20 ; III, 28), l'auteur ait eu en vue des gens qui persistaient à le croire, ce que nous nions pertinemment, est-ce à dire que tout l'évangile a été écrit dans ce but? Où donc en verrait-on la moindre preuve ? On n'a qu'à poser cette question, pour réfuter une idée aussi singulière que gratuite.
Encore un dernier mot sur cette matière : Si l'évangéliste a voulu combattre le gnosticisme, il s'y est pris d'une façon assez maladroite. Car ce sont précisément les Gnostiques qui, loin de se sentir repoussés par sa théologie, lui ont emprunté toute une série de termes et d'idées pour les faire servir à leurs théories.
Une autre question, qui se rattache à ce que nous avons dit plus haut sur le plan du livre, est celle relative à son intégrité. On aura remarqué que, dans l'analyse que nous en avons faite, nous n'avons parlé que des vingt premiers chapitres, et que nous avons cité le dernier verset du vingtième comme la fin de l'ouvrage. Nous avons ainsi implicitement émis l'opinion que le vingtunième, par lequel l'évangile se termine dans toutes les éditions et versions et, nous devons l'ajouter, dans tous les manuscrits, n'est pas une partie intégrante de la composition primitive. Ceci demande une explication, laquelle est d'autant plus nécessaire que la question est controversée depuis deux siècles et que, jusqu'à nos jours, des voix nombreuses et autorisées se sont prononcées à cet égard dans les deux sens opposés.
Le chapitre XXI se termine par ces mots : « C'est ce même disciple qui atteste ces choses et qui a écrit cela, et nous savons que son témoignage est véridique. Il y a beaucoup d'autres choses encore que Jésus a faites, et si on les écrivait toutes, l'une à la suite de l'autre, je crois que le monde entier ne pourrait contenir les livres qu'on écrirait.» Ces lignes sont de nature à arrêter tout lecteur tant soit peu attentif. Nous n'insisterons pas sur ce qu'il y a d'exagéré, et partant d'étranger au ton général du livre et à l'esprit qui l'a dicté (chap. XX, 30), dans cette idée d'une bibliothèque incommensurable qui ne suffirait pas pour enregistrer tous les miracles du Seigneur. Les exégètes les plus conservateurs font aujourd'hui bon marché de cette hyperbole ; il s'en est même trouvé qui l'ont tout simplement supprimée dans le texte grec. Nous nous bornerons à appeler l'attention sur la première phrase. Il est incontestable qu'elle est écrite au nom de plusieurs personnes qui se portent garants de la vérité du récit qui précède. Nous savons^ disent-ils, que le témoignage du disciple qui atteste ces choses est véridique. Évidemment il faut distinguer ces garants du disciple-témoin, et ce n'est pas ce dernier qui peut avoir écrit cette phrase. Mais ce n'est pas tout. Si Ton en pèse bien tous les éléments, elle servira à constater autre chose encore. Elle affirme que le disciple dont il est parlé immédiatement auparavant (v. 20-23), ce même disciple, est aussi celui qui atteste le