‹ La Bible (volume 5)Chapitre 4 sur 117 · LA THÉOLOGIE JOH ANNIQUE · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE JOH ANNIQUE

Si les arguments que nous venons de produire peuvent servir à démontrer qu'il n'est guère probable que cet évangile ait été écrit à une époque bien rapprochée de la ruine de Jérusalem, il n'y a pas lieu non plus de descendre bien bas dans le second siècle pour déterminer la limite extrême à assigner à sa rédaction. Car plus on reculerait son origine dans ce sens, moins on serait à même d'expliquer l'autorité dont il n'a cessé de jouir dès le moment où il paraît s'être répandu dans les églises. Nous ajouterons même que les différences, en partie si saillantes, entre ce livre et les autres évangiles, seraient d'autant moins concevables et auraient d'autant plus amoindri son autorité, qu'on lui assignerait une date plus récente. Les rapports que nous avons constatés entre nos évangiles semblent prouver que les Synoptiques commençaient à être plus généralement connus, mais qu'ils ne jouissaient pas encore de cette dignité absolue qui leur fut attribuée plus tard.

Après cela, la question du lieu, auquel se rattache l'origine de l'évangile johannique, ne présente pas un grand intérêt, à notre avis. On sait que la tradition patristique veut que le fils de Zébédée ait passé la dernière partie de sa vie à Éphèse, où il serait mort, et où Ton montrait plus tard encore son tombeau. L'opinion commune est donc qu'il a écrit son livre dans cette même ville.

De nos jours il y a eu de grands débats à ce sujet parmi les critiques, les uns plaidant pour la crédibilité de la tradition, les autres prétendant qu'elle ne repose sur aucun fondement solide. En tout cas, le monument funéraire, s'il a réellement existé à une certaine époque, ne prouve rien. De tout temps on a montré des tombeaux de personnages bibliques, dont l'authenticité était plus que sujette à caution. Cependant, pour notre compte, nous ne voyons aucune raison qui s'oppose péremptoirement à ce que l'apôtre Jean, après la ruine de Jérusalem, à laquelle il peut très-bien avoir survécu, se soit retiré dans le chef-lieu de l'Asie proconsulaire. Mais nous ne comprenons pas davantage ce que cela fait à la question de l'authenticité du livre qui lui est attribué. Au point de vue de la discussion relative à l'auteur de notre évangile, le séjour d'Éphèse est un fait parfaitement indifférent. Si le livre a été écrit dans cette ville, il ne s'ensuit pas encore que

personne d'autre que Jean ne peut en avoir été l'auteur, et si celui-ci Ta réellement composé, il peut l'avoir fait tout aussi bien ailleurs. Les deux thèses ont été soutenues de nos jours. Mais, dit-on, ces deux noms de Jean et d'Éphèse sont inséparables dans la tradition; l'un n'y va pas sans l'autre. Il s'agit donc d'examiner sur quoi elle se fonde. Or, bien qu'elle ne soit pas du nombre de celles dont le caractère apocryphe se trahit à première vue, elle n'est pourtant pas tellement élevée au-dessus de toute contestation qu'on puisse la ranger au nombre des faits historiques indubitables. Elle repose, en dernière analyse, sur le témoignage de deux auteurs qui ont écrit dans les dernières années du second siècle. L'un, Irénée, dit tenir la chose de Polycarpe de Smyrne, qu'il aurait connu dans sa jeunesse, et qui lui-même aurait été disciple de Jean, en même temps que Papias d'Hiérapolis. Mais Papias lui-même, dans un fragment qui a été conservé parEusèbe {Hist. ecclés.y III, 39), distingue le Jean qu'il a connu personnellement, le presbytre, de l'apôtre, qu'il range parmi les hommes d'une génération antérieure avec laquelle il n'a plus été directement en rapport. Il y a donc là confusion de noms et de personnes. Puis, le même Irénée aflSrme tout aussi positivement que l'évangile a été écrit pour combattre l'hérésie de Cérinthe: qui donc croit cela aujourd'hui? Il affirme que l'Apocalypse a été écrite sous I)omitien : on lui prouve qu'il se trompe. Il rapporte, toujours sur la foi de la tradition, que Jésus aurait révélé des choses étonnantes sur la fécondité des vignes pendant le règne de mille ans : cela donnera-t-il du crédit à ses prétendues sources ? L'autre témoin est Polycrate d'Éphèse, cité par Eusèbe (liv. III, 31 ; V, 24). On devrait sans doute penser qu'un évêque éphésien aura été bien renseigné sur l'histoire de son église. Mais voilà que déjà un quart de siècle auparavant un évêque de Gorinthe affirme que la sienne a été fondée par Pierre et par Paul voyageant ensemble, et allant ensemble de là à Rome (Eusèbe IV, 23). Gela nous donne la mesure du savoir historique de ces braves gens. De plus, ce môme Polycrate raconte que Jean a été prêtre. Geci est d'un rhéteur et non d'un historien. Gomme les évangiles n'en disent rien, il l'a probablement trouvé dans l'Apocalypse (chap. I, 6), où Ton a aussi découvert son martyre. Il confond l'apôtre Philippe, l'un des Douze, avec le diacre dont il est fait mention dans les Actes (chap. XXI). Les lettres d'Ignace, dont le témoignage sera d'autant plus significatif qu'elles seront plus récentes et que le

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parti pris seul peut faire remonter aux premières années du siècle, ne mentionnent nulle part la présence de Jean à Éphèse, quoiqu'elles soient adressées en grande partie aux églises d'Asie, et que celle aux Éphésiens rappelle explicitement l'apôtre Paul, comme intéressant de préférence les chrétiens de cette ville. Le fameux fragment publié par Muratori, qui est probablement plus ancien encore que plusieurs des textes cités tout à l'heure, contient une tout autre version de l'histoire du quatrième évangile. Il raconte que les disciples étant assemblés avec leurs évéçties, Vapdtre André leur fit part d'une révélation qui lui était parvenue, et d'après laquelle on chargea le disciple Jean de rédiger une relation complète de l'histoire évangélique, écrite en son nom, mais que tous les autres sanctionneraient {recogmscentiAus cwnctis). Le texte insinue même que cela garantit l'exactitude des faits, malgré les différences qu'on peut remarquer entre les divers récits. Personne ne prendra cela pour de l'histoire; mais cela prouvera toujours que dès les plus anciens temps on avait constaté le caractère particulier du quatrième évangile, et qu'on sentait le besoin d'en sauvegarder la valeur historique, tandis qu'on ne savait rien de précis sur les circonstances (de temps et de lieu) de sa rédaction. Ou bien les défenseurs de la tradition s'engageront-ils à prouver que les douze disciples se sont trouvés ensemble à Éphèse ?

Nous laissons donc tomber cette question éphésienne, comme ne pouvant en aucune façon contribuer quoi que ce soit à la solution de l'autre, plus importante, relative à l'auteur du livre. Tout ce qu'il y a non seulement de vraisemblable, mais de certain à l'égard de la première, c'est que ce livre n'a pas été écrit en Palestine, mais dans un milieu où le judaïsme n'exerçait plus aucune influence sur le développement des idées chrétiennes, et où celles-ci pouvaient se trouver facilement en contact avec la métaphysique alexandrine ; en vue d'un public, enfin, pour qui les usages des Juifs et les termes particuliers à leurs dogmes et à leur culte, avaient besoin d'explication ^ Comme aujourd'hui tout le monde est d'accord là-dessus, peu importe le nom propre de la localité.

1 Chap. II, 6; IV, 9, 45; XIX, 40. — Chap. I, 39, 42, 43; XIX, 13, 17.

Un argument qui a été souvent produit de nos jours contre l'origine apostolique du quatrième évangile, se fonde sur ce que les chrétiens de l'Asie mineure, au second siècle, célébraient la Pâçue le 14 du mois de Nisan, comme les Juifs, et qu'ils faisaient remonter cette coutume à leurs premiers apôtres Jean et Philippe. Or, l'évangéliste raconte que Jésus mourut le jour même dans la soirée duquel les Juifs allaient manger l'agneau pascal. On en concltit qu'il est impossible que l'apôtre, qui doit avoir consacré par la pratique l'nisage en question, ait aussi écrit un livre qui en renverse la base. Cet argument ne nous paraît pas avoir une grande force probante. D'abord, nous ne faisons pas trop de fond sur des traditions ecclésiastiques de ce genre. Nous ne voyons pas pourquoi les chrétiens des premières générations n'auraient pas pu continuer à férier la Pâque en même temps que les Juifs, puisque, après tout, l'institution pascale, quoique ayant changé de signification pour les chrétiens, remonte à une époque bien antérieure à la naissance du christianisme. Et nous trouvons fort naturel que ces mêmes chrétiens, lorsque plus tard on se fut tout à fait séparé des Juifs, et qu'on voulait éviter toute apparence de communauté avec leurs coutumes rituelles , aient persisté dans la leur et repoussé l'innovation qui finit par prévaloir, en se fondant sur l'autorité de leurs premiers apôtres. Quant à ceux-ci, l'invocation de leurs noms signifie tout simplement, ce nous semble, que cette coutume existait de mémoire d'homme, et qu'on la rattachait à la présence, dans le pays, des personnes qu'on regardait, à tort ou à raison, comme les fondateurs des premières communautés de la province. Les noms propres n'ont ici aucune importance. Quant à Philippe, il est certain que la tradition a confondu deux personnages nommés dans les Actes, et quant à Jean, nous savons de science certaine que ce n'est pas lui qui a fondé les églises de l'Asie mineure, et qu'en tout cas la fête de Pâques a dû y être célébrée avant l'arrivée de Jean, Paul aussi ne se dispensant pas des devoirs que lui imposait la loi. Une coutume religieuse invétérée est plus forte que l'assertion d'un historien, quelque respectable qu'il soit, le peuple s'en tenant à l'ordre établi et ne lisant pas de livres, dans le but de contrôler cet ordre.

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D'un autre côté, qui nous empêcherait donc de dire que ces chrétiens ont férié le 14, le jour de la mort de Jésus, immolé comme le véritable agneau pascal ? C'est du moins ce qu'a enseigné l'apôtre des gentils à Éphèse même (1 Cor. V, 7), et certes, cette idée, parfaitement conforme au point de vue duquel la théologie apostolique déterminait en général les rapports de l'Évangile et de la loi, nous expliquerait suffisamment l'usage des églises de cette contrée. Si, pour le justifier, on a invoqué plus tard le nom d'un apôtre, au lieu du principe religieux même qui l'avait provoqué, cela prouve seulement que l'Église devenait de plus en plus autoritaire, tout en perdant l'intelligence de ses propres institutions. Et si cette tradition nommait de préférence Jean au lieu de Paul, cela prouve encore une fois qu'elle n'est pas toujours une base bien solide pour le jugement de l'historien. Ainsi, de ce chef, il n'y a rien à conclure contre l'origine johannique du quatrième évangile.

xn.

L'argument le plus puissant qu'on a coutume d'alléguer en faveur de l'opinion qui attribue à l'apôtre Jean la rédaction du quatrième évangile, c'est le témoignage de la tradition. Et il faut convenir que cet argument est de nature à peser beaucoup dans la balance de notre jugement. Car non seulement il est unanime et nullement contrebalancé, dans la haute antiquité, par quelque affirmation ou supposition contraire, mais cette unanimité est d'autant plus significative que l'ouvrage est anonyme. On est donc amené à penser qu'elle repose, en fin de compte, sur des données très-positives.

A la vérité, les premiers écrivains ecclésiastiques qui prononcent le nom du fils de Zébédée comme celui de l'auteur du livre, appartiennent tous au dernier quart du second siècle, et sont ainsi séparés de l'époque jusqu'à laquelle ce disciple peut avoir vécu, par un espace de quatre-vingts ans et plus. Cet intervalle est certainement assez long pour qu'on soit autorisé à demander quelle garantie un pareil témoignage peut offrir. Cependant il n'est pas trop difficile de montrer que cette apparente lacune dans la chaîne de la tradition n'est pas aussi grande, et par cela même compromettante pour sa sûreté, qu'elle pourrait le paraître à pre-

mière vue. Si, par des motifs que nous avons déjà discutés, c'est-à-dire en vue des prétendus rapports du livre avec le gnosticisme, on a cru pouvoir en remettre l'origine à une époque bien plus récente que la fin du siècle apostolique, vers l'an 150, on se heurte contre le fait que bientôt après, et dès la première mention d'un évangile johannique (chez Théophile d'Antioche et dans le canon dit de Muratori), il y a parfait accorda ce sujet dans toutes les parties du monde chrétien. Il faut donc que la conviction relative au nom à mettre en tête de l'ouvrage date de plus loin. Elle était même dès lors tellement enracinée, qu'on s'était familiarisé avec l'idée que le nombre des évangiles reçus ou à recevoir dans l'Église était déterminé providentiellement et qu'on imaginait toutes sortes de raisons plus ou moins singulières pourquoi il ne devait y en avoir ni plus ni moins.

Si les témoignages qui nomment explicitement l'apôtre Jean comme auteur ne se rencontrent que fort tard, les traces de l'existence du livre remontent plus haut, et peuvent être constatées chez les représentants des deux tendances théologiques qui divisaient l'Église vers le milieu du second siècle. Nous croyons qu'on se montre bien difficile quand on conteste ce fait. Sans doute, il ne servira pas à établir péremptoirement l'origine directement apostolique du livre, mais il faudra bien en conclure qu'il jouissait d'une grande considération dans un cercle très-étendu. Â cet égard, nous insistons surtout sur ce que cet évangile était lu et exploité dans les écoles dissidentes par différents philosophes gnostiques, qui le mettaient à profit, en y prenant ce qui pouvait, plus ou moins facilement, se combiner avec leurs propres idées.

Tout cela cependant, si l'on ne veut pas en exagérer la portée, prouve seulement que la théologie de l'évangile (que nous avons à notre tour reconnue comme la chose essentielle dans ce livre) devenait de plus en plus celle du siècle. Et s'il est aisé de concevoir que la croyance à son origine apostolique devait singulièrement favoriser cette influence croissante, il est tout aussi impossible de nier que la prédilection pour le contenu ait pu corroborer une opinion de ce genre, primitivement encore incertaine ou hypothétique.

n y a ici à faire une remarque qui nous semble assez importante. On a coutume aujourd'hui de faire grand fond sur une phrase de Justin-Martyr, qui présente une si frappante analogie avec un passage de notre évangile (chap. III, 3 suiv.), qu'il n'est guère

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possible de se refuser à révidence d*un emprunt direct. Après cela on reconnaît aussi une certaine affinité entre la théologie du philosophe-apologète et celle de nos textes. Gela prouvera Texistence du livre et le crédit dont il jouissait à l'époque où Justin écrivait, mais rien de plus. Il convient de se rappeler ici qu'il n'y a jamais recours là où il se réclame des évangélïstes pour établir les faits historiques dont il tenait à se prévaloir dans l'intérêt de ses démonstrations. Et certes, on ne dira pas que le quatrième évangile ne contient pas d'éléments à lui propres, en fait de récits, qui auraient été à utiliser pour exalter la dignité de la personne de Jésus. Nous en concluons que Justin ne comprenait pas cet évangile parmi ceux qu'il cite généralement sous le nom de Mémoires des apôtres.

En remontant au delà de Justin, on ne trouve plus, chez les quelques écrivains chrétiens qui sont censés représenter l'intervalle entre le siècle apostolique et les commencements de la littérature patristique, aucune trace de l'évangile johannique. Nous constatons ce fait tout simplement, sans le faire valoir contre Tauthenticité de cet ouvrage. Nous voulons seulement dire que la chaîne de la tradition est ici interrompue, pour autant que nous voudrions baser nos convictions sur les témoignages des générations intermédiaires entre la ruine de Jérusalem et le dernier quart du second siècle. Nous ne voulons pas en inférer que le livre n'a pas encore existé à cette époque. Car, du même coup, nous nierions aussi l'existence de la plupart des autres livres du Nouveau Testament. Et pour parler seulement des évangiles, il est constaté que Papias, l'évêque d'Hiérapolis, qui doit avoir écrit au plus tard vers 125, ne parle, dans les fragments qu'Eusèbe nous a conservés, que de deux évangiles à lui connus, et que ces deux évangiles ne sont rien moins qu'identiques avec ceux qui portent aujourd'hui les noms qu'il leur donne.

Ainsi, de toute façon, la tradition n'est pas de force à décider, à elle seule, la question qui nous occupe en ce moment. Elle est, en général, un guide bien peu sûr. Elle s'est rendue l'écho de trop de fables pour qu'on puisse, sans plus ample information, la croire toujours et partout sur parole. Ici même, malgré cette unanimité dont nous ne voulons pas marchander l'importance relative, elle ne nous semble pas avoir une valeur absolue. Elle affirmait aussi que le même apôtre a écrit l'Apocalypse ; elle y a même attaché son nom bien antérieurement à l'époque où il est parlé

pour la première fois d'un évangile de Jean, et pourtant elle est revenue de cette opinion, du moins en Orient, et Ta abandonnée. Une critique consciencieuse n'admet pas que les deux livres aient eu le même auteur. Ceux qui sont d'une dpinion contraire se fondent sur la tradition de l'Occident, qui, certes, est une base bien moins solide encore. La tradition affirme aussi le prétendu fait de la seconde captivité de Paul. Elle fait revenir l'apôtre à Épbèse peu de temps avant la guerre de Judée, à l'époque où l'auteur de l'Apocalypse a dû se trouver dans cette même contrée depuis plus ou moins longtemps, puisque, en Tan 68, il connaît si bien l'état des églises d'Asie. Mais il n'y a nulle trace d'une rencontre entre les deux apôtres dans les documents qu'on assigne à cette époque. Aussi la critique ne tient-elle aucun compte de ces traditions qui, prises isolément, paraissent quelquefois assez plausibles, mais qui, rapprochées les unes des autres, se contredisent plus souvent encore et, loin d'affermir les convictions, ne font que provoquer le doute. Nous avons déjà fait voir par de curieux exemples combien le sens historique est faible chez les auteurs anciens en général, surtout chez les écrivains ecclésias* tiques, uniquement préoccupés de théories et de besoins pratiques. En voici un autre encore, et qui rentre directement dans notre sujet. Irénée, ce même Irénée sur le témoignage duquel on prétend établir la continuité de la tradition et la rattacher à la personne de l'apôtre Jean lui-même, affirme (liv. II, chap. 22, 5) que Jésus, baptisé à l'âge de trente ans, a enseigné jusqu'à l'âge de près de cinquante ans (Jean VIII, 57), et il invoque à ce sujet le témoignage de tous les anciens qui avaient été les disciples immédiats de Jean et qui ont tenu cela de la bouche de cet apôtre lui-même ! ! De quel droit fait-on un triage de ces traditions, rejetant les unes, préconisant les autres, selon les besoins de la cause qu'on défend ?

Tout le monde sait que le quatrième évangile ne prononce jamais le nom du fils de Zébédée ; mais il est tout aussi certain que sa personne elle-même est sur le premier plan dans plusieurs des principales scènes de l'histoire. Il est vrai que sa première apparition dans le texte, si elle était la seule, n'aurait guère été remarquée. Deux des disciples de Jean-Baptiste sont les premiers

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qui s'adressent à Jésus sur les bords du Jourdain. L*un d'eux est André, le frère de Simon Pierre (chap. I, 41), l'autre n'est pas nommé. Était-ce un individu obscur ? Le rédacteur ne savait-il pas son nom ? Ce se'çait chose possible et sans aucune importance. Mais on est facilement amené à penser que l'auteur savait de qui il voulait parler. Car il y a d'autres passages où le disciple anonyme, tout en gardant cet incognito sous la plume du rédacteur, se présente à nous de manière qu'il est impossible de ne pas reconnaître que celui-ci supprime son nom à dessein, quoiqu'il le connaisse parfaitement bien. Ainsi, lors du dernier repas (chap. XIII, 23), ce disciple est assis à côté de Jésus ; il est même désigné comme celui que le Maître chérissait plus particulièrement. Aussi lui est-il fait, à voix basse, une communication que les autres ne reçoivent pas. L'identité est un peu moins certaine à une occasion subséquente (chap. XVIII, 15), où Pierre et un autre disciple, en suivant Jésus prisonnier, se rendent à la maison du prêtre Annas, et où Pierre obtient l'admission dans l'intérieur par les soins de son collègue, qui a des relations dans la maison du pontife. Cependant personne n'a jamais douté qu'il s'agit toujours du même personnage, qui n'est anonyme que pour la forme. Mais tout doute disparaît en vue des deux derniers textes que nous avons à citer ici. Le disciple bien-aimé est au pied de la croix à côté de la mère de Jésus, que celui-ci lui recommande dans ce moment suprême : le disciple, est-il dit, la reçut dès lors dans sa maison (chap. XIX, 26). Il est évident que l'auteur de ce récit n'a pas entendu parler d'un inconnu. Enfin, le surlendemain, Pierre et ce même disciple sont avertis par Marie que le tombeau est vide (chap. XX, 2), et ils s'empressent d'y aller ensemble pour constater le fait.

Nous n'hésitons pas à dire que cette manière de parler d'un certain disciple, qui n'est jamais désigné par son nom, mais sur la personne duquel il ne saurait y avoir de doute, montre qu'entre celui-ci et la rédaction de l'évangile il y a un rapport tout particulier. Nous ajouterons qu'il ne peut pas être question, soit de chercher au loin le nom de ce disciple mystérieux, soit de renoncer à le trouver, comme c'est le cas à l'égard d'autres personnages vaguement désignés dans nos textes (2 Cor. VIII, 18, 22. Phil. IV, 3). Tout le monde comprend qu'il doit avoir *été du nombre des Douze. Or, de ceux-ci Pierre, André, Thomas, Philippe, les deux Judas, sont nommés dans différents endroits du

livre. Parmi les autres, il n'y a que les deux fils de Zébédée qui, dans les textes synoptiques, nous sont signalés comme étant les intimes du Seigneur. Mais Jacques, le frère de Jean, est mort peu de temps après Jésus (Actes XII, 2), et il n'y a pas Ueu de songer à lui pour le mettre dans un rapport quelconque avec la rédaction de l'évangile. D'un autre côté, il est à remarquer que Jean ne prend jamais la parole dans les conversations qui en font la substance principale, tandis que, plus d*une fois, elle est donnée par l'auteur à ses condisciples, qui n'en usent que pour montrer, eux comme tout le monde, qu'ils ne sont pas à la hauteur de renseignement qui, d'après les textes, est donné par Jésus à tous ses auditeurs indistinctement. A moins de prétendre que Jean n'a jamais osé ouvrir la bouche en présence de son maître, il faudra bien conclure qu'il est représenté ici, de propos délibéré, comme étant supérieur à ses collègues quant à l'intelligence des discours qui leur étaient adressés en commun. Nous recommandons ce fait à la méditation de ceux qui ne veulent voir dans ce livre que de la pure histoire.

Mais ce même fait est amplement confirmé par un autre non moins remarquable. C'est que tout aussi directement, tout aussi intentionnellement, Pierre est mis au second rang dans ce livre, ce même Pierre auquel, sous l'impression que nous laissent les récits synoptiques, nous avons l'habitude d'assigner la première place, et qui l'a effectivement occupée dans l'Église primitive et dans la tradition séculaire des générations suivantes. Si, d'après nos autres narrateurs (Matlh. IV, 18. Marc I, 16. Luc V, 4), Pierre est le premier disciple que Jésus appelle à lui et qui n'hésite pas à suivre cet appel, ici (chap. I, 35 suiv.) Jean le devance, sans même attendre un appel, et ce n'est qu'après lui, et sur l'avis d'un intermédiaire, que Pierre s'engage dans la même voie (v. 42). Lors du dernier repas (chap. XIII, 23), Pierre, pour avoir l'explication d'un mot de Jésus, s'adresse à Jean, auquel elle est donnée, mais qui la garde pour lui sans en faire part à qui que ce soit (v. 28). A la même occasion, quelques instants auparavant (v. 8), Pierre reçoit une réprimande de la part de Jésus, pour n'avoir pas compris un acte de son maître, qui devait lui inculquer, d'une manière symbolique, le devoir capital de son futur ministère, tandis qu'avant lui d'autres disciples (v. 5), au nombre desquels nous serons sans doute autorisés à mettre notre anonyme, acceptent cette leçon sans s'en défendre.

N. T. 6« part. 7

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A Gethsémané, c'est Pierre qui lire Tépée (les autres évangélistes ne le nomment pas) et qui est blâmé pour cet acte inutile et inconsidéré. Chez le prêtre, où Ton a conduit Jésus après son arrestation, c'est sous le patronage de Jean que Pierre obtient la fatale permission d'entrer dans la cour. Jean y est donc aussi (ce dont les autres évangélistes ne savent rien), car on ne dira pas qu'il aura pris un moindre intérêt que son condisciple au sort de son maître, et que lui, le disciple bien-aimé, après avoir installé son collègue dans la cour, n'aura eu rien de plus pressé à faire que de s'éclipser. Cela est d'autant moins admissible que, toujours d'après notre évangile, il accompagne Jésus jusque sous la croix, où Pierre n'est pas. Il aura donc été, lui aussi, dans la cour, et sans doute dans le voisinage de Pierre. Le reniement de celui-ci devient d'autant plus blâmable qu'il est le seul, dans cette circonstance, qui cède à la crainte des hommes, et il est impossible de ne pas reconnaître que le rédacteur, en laissant supposer que Jean était à ses côtés, a voulu relever cette diflférence entre les deux disciples. Il y a plus. Tandis que les trois premiers évangélistes affirment que Pierre ne tarda pas à reconnaître sa faute et qu'il en versa des larmes amères, le quatrième, qui a pourtant lu les trois autres, ne dit pas un mot de cette dernière circonstance et laisse le lecteur sous l'impression d'un sentiment très-peu favorable à celui qui avait reçu le surnom du Rocher. Supposons que ce quatrième narrateur ait été l'apôtre Jean, pourquoi glisse-t-il sur ce qu'il a fait après avoir introduit Pierre dans la maison ? et s'il n'y a pas été luirmême, comment sait^il ce qui s'y est passé?. Dans ce cas, il ne pouvait le savoir que par les autres, auxquels il donne un démenti en supprimant le repentir et les larmes de Pierre. Enfin, le lendemain du sabbat, les mêmes deux disciples, avertis que le corps de Jésus a disparu, courent ensemble au tombeau, mais Jean y arrive le premier. Tous les deux entrent dans le caveau et constatent la présence des linges seuls, mais Pierre se contente de les contempler; Jean, aussitôt, croit que Jésus est ressuscité. Même encore dans l'appendice (chap. XXI, 7), c'est Jean qui reconnaît Jésus d'abord, et c'est de lui que Pierre, qui ne l'avait pas reconnu, apprend que c'est le Maître.

Nous ne pouvons nous défendre de Tidée que cette espèce de parallèle entre les deux disciples, lequel tourne toujours au désavantage de celui que l'Église a mis au premier rang dès le

début, révèle un parti pris, un antagonisme d'autant plus sensible, que dans plus d'un cas il est en contradiction directe avec les récits synoptiques, que nous sommes pourtant obligés de supposer connus de l'auteur. Gela serait de toute évidence, si nous devions regarder comme fictifs les faits sur lesquels porte le parallèle en question ; mais cela n'est guère moins sûr si nous les acceptons comme la pure vérité bistorique. Ceux du moins qui maintiennent Tentière crédibilité de notre auteur, et qui mettent le quatrième évangile sur la même ligne que les trois premiers, comme source de l'bistoire, seront embarrassés d'expliquer pourquoi ceux-ci, tout en exaltant Pierre comme le courageux et enthousiaste coryphée des Douze, ne nomment guère Jean que pour le blâmer (Marc X, 35. Luc IX, 54 suiv. ; comp. Marc III, 17. Luc IX, 49).

On ne trouvera pas étrange que la critique, en présence de tous ces faits, ait conçu des doutes au sujet des affirmations de la tradition. Cette position prééminente assignée au fils de Zébédée, tant en général et relativement à tous ses condisciples, que particulièrement aux dépens de Pierre, l'apôtre en chef d'après une tradition plus ancienne encore et confirmée d'avance par les récits synoptiques et les Actes, est-elle bien de nature à corroborer l'opinion qu'il est lui-même l'auteur d'un livre qui revendique pour lui cette place privilégiée ? £h, sans doute, s'il n'y avait pas, dans ce livre, autre chose encore que cet élément et cette tendance à faire valoir la personne d'un individu, on pourrait se rappeler que celui-ci avait autrefois déjà réclamé, de la part de Jésus, le siège d'honneur dans son royaume. Mais si ses dispositions et ses aspirations étaient restées ce qu'elles ont dû être lors de ses débuts, il aurait été bien peu propre ou préparé à s'élever à la hauteur des conceptions religieuses et théologiques qu'ofire à chaque page cet évangile, auquel d'ailleurs les espérances toutes matérielles du judaïsme sont si absolument étrangères. Ici tous les mortels s'efiacent à côté de la personne du Sauveur, et l'écrivain, qui n'en excepte pas même Jean-Baptiste, se serait réservé à lui-même la première place après le Maître céleste ? lui que Paul met sur la même ligne avec les chefs de l'église de Jérusalem, lesquels ne croyaient pas même avoir la mission de prêcher l'Évangile aux païens, dont ils se bornaient à accepter l'aumône (Galat. Il) ?

Après tout on se demande ce que signifie cette afiectation de

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désigner Tun des douze disciples, un seul, d*une manière si mystérieuse ? On peut répondre à cette question de trois manières.

Les uns, et ce sont les anciens d*abord, et tous leurs successeurs qui ont simplement adopté la tradition ecclésiastique, ainsi que de nos jours encore la grande majorité des chrétiens, n'y ont vu que la preuve la plus directe de l'identité de ce disciple avec l'auteur du livre.

D'autres, en bien petit nombre, ont voulu y voir la prétention d'un écrivain anonyme de se faire passer pour l'apôtre Jean. Cette opinion repose, à ce qu'il nous semble, sur une base bien peu solide. Il est vrai que les siècles de la grande transformation religieuse, avant et après la naissance de Jésus^hrist, nous ont laissé une si prodigieuse quantité d'ouvrages supposés, juifs et chrétiens, qu'un examen préalable est partout utile et nécessaire. Mais ils trahissent généralement leur véritable origine d'une manière bien plus directe et s'appliquent surtout à accentuer les noms qui doivent leur servir de passe-port. Ici, nous ne voyons rien de pareil. L'auteur, en supposant qu'il ait voulu en imposer à ses lecteurs, aurait sans doute éprouvé le besoin de se poser comme apôtre d'une manière directe. Mais il y songe si peu, qu'il n'ajoute pas même au nom du seul Jean qu'il introduit nominativement l'épithète du Baptiste qui lui est donné partout ailleurs. On serait donc plutôt autorisé à dire qu'il tenait à faire oublier qu'il y en avait encore un autre qui a pu jouer un rôle dans cette histoire. Ce n'est pas ainsi que procédaient alors les écrivains de cette catégorie. Mais il y a encore une autre remarque à faire à rencontre de cette hypothèse. Nous avons constaté que cet évangile a été écrit après les autres et que l'auteur a connu ceux-ci et les a mis à profit. Croit-on que, s'il avait été ce que nous appellerions aujourd'hui un faussaire, c'est-à-dire, s'il avait voulu passer pour l'un des premiers disciples, il aurait osé s'écarter tant de fois des récits synoptiques èf l'égard de faits généralement connus, au risque de voir aussitôt les siens taxés d'erreurs et de mensonges ?

S'il fallait absolument choisir entre ces deux manières de comprendre le rapport du disciple anonyme avec l'ouvrage que nous étudions, nous croyons que la critique, malgré tous les motifs qu'elle peut avoir de réserver son jugement, ou même de formuler des doutes positifs et sérieux, se déciderait difficilement pour la seconde solution du problème. Pour notre compte, nous

aurions d^autant plus de peine à nous ranger à cet avis, que le quatrième évangile, par son essence théologique, a plus d'originalité, et que, tout en rompant non sans éclat avec le judéochristianisme, il ne peut pas être considéré comme une simple évolution du paulinisme * . Mais il y aurait peut-être moyen de trouver le mot de l'énigme dans une troisième formule, et de concilier les deux séries d'observations que nous avons faites et discutées dans cette introduction, les unes favorables à l'idée d'une origine apostolique du livre, les autres autorisant des doutes et créant des embarras : ce serait de regarder l'apôtre Jean, non comme l'auteur direct, comme le rédacteur, et encore moins comme le prête-nom, mis en avant par un écrivain qui aurait trouvé utile de prendre un masque, mais comme le garant d*un certain nombre de détails historiques, et de certaines paroles provenant de Jésus, qui ne se rencontrent pas dans nos autres sources et qui portent le cachet de l'authenticité. Car il nous semble impossible de dénier ce caractère à toute une série d'éléments du texte que nous avons déjà relevés en passant et que nous tâcherons de faire valoir davantage dans le commentaire. Mais, d'un autre côté, il nous est bien difficile de nous faire à l'idée qu'un disciple intime de Jésus, et avec cela un pêcheur du lac de Génésaret, ait disposé si librement de ses souvenirs qu'il soit arrivé à lui composer, en sous-œuvre, des discours métaphysiques, à lui faire une biographie dépendant d'un plan inspiré par la réflexion subjective, à sacrifier presque partout, à l'exposé de conceptions plus ou moins abstraites, et en tout cas au-dessus de la portée du public auquel il les suppose destinées, les couleurs locales, les portraits individuels, les réalités concrètes, enfin, qui, sous la plume d'un témoin oculaire, auraient dû prêter à ses récits une vie et une animation plus énergique encore que celle que nous admirons dans les autres évangiles, lesquels ne sont pourtant en grande partie que le résidu d'une tradition moins immédiate.

Nous avouons que cette troisième manière de résoudre le problème nous paraît être de nature à devoir être prise en sérieuse considération. Mais nous abandonnons à nos lecteurs le soin de peser les divers arguments qui ont été produits de côté

^ Voir le parallèle que nous avons essayé de tracer dans le dernier chapitre de notre Bittcire di la théologie chrétienne au sièeh apostolique, T. Il, 572 suiv.

102 LA THÉOLOaiE JOHANNIQUE.

et d'autre, et auxquels nous n'avons voulu rien enlever de leur force respective. Nous croyons même que pour longtemps encore la grande question de l'origine du quatrième évangile se décidera, pour la plupart de ceux qui l'étudient à leur tour, d'après leurs dispositions personnelles. Les uns se sentiront entraînés de préférence par les faits qui paraissent confirmer l'opinion reçue ; les autres s'attacheront davantage aux objections qui, pour n'avoir été mises en avant que de nos jours, ne leur sembleront pas pouvoir être écartées par une simple fin de non-recevoir. La discussion en sera plus animée et plus longue ; mais c'est par elle seule que la science, qui recherche la vérité, atteindra son but, si tant est qu'elle y arrive jamais. Et de fait, nous croyons nous apercevoir que sur plus d'un point important, la lumière s'est faite dans un sens auquel nos pères ne songeaient guère.

Mais le résultat auquel nous venons d'arriver, semble être directement contredit par deux arguments dont nous n'avons pas encore parlé, et qui, avec celui tiré de l'unanimité de la tradition, sont mis de nos jours au premier rang des preuves de l'origine apostolique du quatrième évangile.

L'un de ces arguments est tiré de la clause finale du dernier chapitre (de l'Appendice), où, après avoir raconté un fait relatif à l'apôtre Jean, le rédacteur ajoute ces mots : «C'est ce même disciple qui atteste ces choses et qui a écrit cela et nous savons que son témoignage est véridique.» Cette phrase affirme deux choses : elle constate la vérité du fait qui précède, et son auteur se porte garant, en quelque sorte, pour celui dont il le tient ; ensuite elle déclare que celui-ci a écrit le corps du livre (chap. I-XX). Car il est impossible de restreindre cette affirmatiçn à la dernière page seule. Nous ferons remarquer que la question toujours encore controversée, de savoir si le vingt-unième chapitre a été rédigé par une autre plume que le reste, n'a aucune influence sur la valeur de l'argument que nous allons discuter. Cet argument se base principalement sur la considération que le témoignage, rendu dans les dernières lignes à l'auieur-apôtre, doit être de beaucoup antérieur à tous les autres qu'on peut recueillir dans la littérature du second siècle. Il rempUt ainsi

très-utilement la grande lacune entre la rédaction de l'évangile et la première citation nominative que nous avons relevée plus haut. On a même pu dire que cette clause finale a dû être écrite par des personnes qui avaient encore connu Tapôtre Jean^ et cela bientôt après sa mort. Car ce n'est, dit-on, que dans ce moment qu'il y avait lieu de rectifier une opinion assez singulière, qui s'était répandue dans la sphère de son activité pastorale, et qui consistait à dire que Jésus lui avait promis qu'il ne mourrait pas avant son retour pour la consommation des temps. De plus, le chapitre XXI se trouvant dans toutes les copies, il n*y a pas de trace de ce qu'il aurait jamais manqué dans les exemplaires les plus anciens. Voilà donc, semble-t-il, un témoignage irréfragable et qui, au besoin, suffirait à lui seul pour établir la parfaite autorité de la tradition reçue dans TÉglise.

Nous ne songeons pas à contester, à ceux qui acceptent cette tradition, avec ou sans contrôle, le droit de se prévaloir de cet argument. Nous convenons que les apparences sont on ne peut plus favorables à leur opinion. Et si nous n'avions pas rencontré sur notre chemin un si grand nombre d'autres éléments de conviction, qui nous ont empêché de conclure dans le même sens, nous n'hésiterions pas à reconnaître la force probante de celui-ci. Aussi bien Tavons-nous mis autrefois nous-même en avant, comme devant décider la question. Aujourd'hui, la chose ne nous paraît plus aussi sûre, et voici nos raisons. La phrase : « Nous savons que son témoignage est véridique, » se retrouve à un autre endroit dans le corps de l'évangile (chap. XIX, 35) : «Celui qui l'a vu l'a attesté, et son témoignage est véridique. » L'analogie est patente ; elle provoque la réflexion. On y a vu de tout temps la preuve que le rédacteur s'y présente comme ayant été témoin oculaire de la scène qu'il vient de raconter. On pourrait déjà être frappé de ce fait, que l'auteur trouve nécessaire d'attester si solennellement un phénomène physiologique très-naturel. On a expliqué cette singularité par le besoin de constater la parfaite humanité du Christ, niée, comme on sait, par certains philosophes dès le commencement du second siècle. (Nous donnerons une autre explication dans le commentaire.) Ce qui paraît plus grave, c'est ce qui suit : «Son témoignage est véridique, et lui (le témoin oculaire) sait qu'il dit la vérité. » Si c'est le témoin oculaire qui a écrit cela, il suffisait de dire : Je l'ai vu de mes propres yeux. S'il avait eu à craindre que quelqu'un ne le crût

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