‹ La Bible (volume 5)Chapitre 6 sur 117 · II. m · texte numérisé non relu

II. m

• Les deux autres épîtres, qui ne comprennent que peu de lignes chacune, n^ont pas une grande importance comme documents de la théologie apostolique. Les quelques idées religieuses qui y sont effleurées en passant nous sont suffisamment connues par la première épître, dont elles reproduisent même en partie les termes favoris et caractéristiques. En revanche, elles renferment une série d'énigmes que la critique ne parvient pas à expliquer et

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qui achèvent de leur enlever l'intérêt qu'elles pourraient avoir à d'autres titres et par leur antiquité même.

Déjà le terme par lequel l'auteur se désigne dans ces deux billets, est de nature à arrêter le lecteur. Ce terme peut se traduire de deux manières : Le Vieux ou V Ancien (presbytre). On conçoit que cette ambiguïté a fourni matière aux conjectures. D'un côté, on y a vu la preuve palpable que c'est l'apôtre Jean qui parle, parce que lui seul, censé avoir été centenaire à l'époque où il écrivait, aurait pu être connu, dans la sphère de son activité, comme le Vieux par excellence. De l'autre côté, on en a pris texte pour y reconnaître un certain Jean presbytre, à distinguer de l'apôtre, et dont parlent plusieurs des anciens écrivains ecclésiastiques. Nous ne discuterons pas ces diverses opinions. Nous estimons que la question relative à l'auteur ne se décidera pas à propos de cette désignation, mais que sa solution dépendra toujours de celle qu'on aura cru devoir donner au sujet de l'évangile. Car, pour le dire tout de suite, il n'y a aucune raison de songer ici à des compositions apocryphes. La ressemblance du style de ces deux pages avec celui de la première épître nous paraît évidente, et l'on s'en convaincra à la lecture la plus superficielle. Il est vrai qu'elles n'ont été comprises que bien tard dans les recueils des livres apostoliques. Elles paraissent être restées inconnues à toute une série de Pères. TertuUien, en Occident, ne les a pas eues entre les mains ; en Orient, la première traduction syriaque ne les renferme pas non plus. Origène et Eusèbe affirment que de leur temps elle n'étaient pas encore reçues dans toutes les églises. Plusieurs autres anciens témoins ne parlent que de deux épîtres johanniques, et non de trois. Mais tout cela nous paraît s'expliquer d'une manière fort naturelle. Des pièces de si peu d'importance, et qui, par leur destination même, n'avaient guère de chance de tomber dans le domaine public, ont dû se répandre fort lentement dans les églises, et ont même pu être négligées à dessein là où elles étaient connues, à cause de leur inutilité pour l'usage pratique dans l'instruction de la communauté.

Mais en parlant d'énigmes, nous avons songé de préférence au but prochain que l'auteur a dû avoir en vue en les composant. La troisième, à laquelle nous voulons nous arrêter d'abord, est adressée à un certain Gaïus, qui avait peut-être été disciple de l'écrivain. Cet homme y est loué pour avoir exercé l'hospitalité à

regard de plusieurs étrangers qui paraissent avoir fait un voyage de mission. Il est question ensuite d'un nommé Diotréphès, qui en a agi tout autrement, et qui doit avoir causé du désordre dans réglise. Enfin, un troisième individu, Démétrius, est mentionné avec éloge. A la fin, l'auteur promet d'aller voir bientôt son correspondant. Toutes ces personnes nous sont inconnues, et ce qui est dit d'elles n'est pas assez dair pour permettre n'importe quelles combinaisons historiques. L'épître n'a pu être reçue au canon que parce qu'on ne voulait rien laisser se perdre de ce qui, par suite d'un heureux hasard, avait survécu aux premiers siècles. Car beaucoup de billets pareils ont pu disparaître dès le lendemain de leur naissance.

Quant à la seconde, elle est plus énigmatique encore, mais pour une autre raison. La personne à laquelle elle est adressée, est désignée par deux mots au sujet desquels on est embarrassé de dire si ce sont des noms propres ou communs. On peut les traduire : A la Dame élue ; ou : A la Dame Eklekté, ou encore : A Kyria l'élue. Toutes ces différentes traductions ont été recommandées tour à tour par les commentateurs. Le texte ajoute ensuite : et à ses enfants que j'aime et qu'aiment aussi tous les fidèles. Qu'un apôtre ou un autre chef d'église ait pu écrire à une dame et à sa famille, cela n'a absolument rien de surprenant, et l'incertitude en ce qui concerne le nom peut s'expliquer aussi sans faire naître de soupçon, les Grecs choisissant librement les noms de leurs enfants, entre autres dans le langage usuel, à cause de leur signification même. Les noms d'Eklekté (l'élue), de Kyria (dame, en hébreu Marthe) pouvaient donc fort bien se rencontrer dans les familles. D'un autre côté, ce serait chose assez singulière que l'adresse n'eût point exprimé de nom propre du tout, comme si dans une église chrétienne, même dans les tout premiers temps, il n'y avait pas eu plus d'une personne de l'autre sexe. Mais on est arrêté encore par d'autres considérations, qui portent sur toutes . les trois manières de traduire l'adresse. L'auteur exprime sa satisfaction de ce qnelçtieljtces-uns des enfants de la Dame marchent dans la vérité (ont la vraie foi) ; il leur recommande de s'aimer entre eux et les met en garde contre des séducteurs qui ne reconnaissent pas Jésus- Christ venu en chair (voir ci-dessus, page 360) ; il finit par les exhorter à ne pas recevoir de pareilles gens dans leur maison et même à ne pas les saluer. S'il est dît que quelques-uns seulement d'entre les enfants ont la vraie

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foi, et qu'en même temps la foi qui n'est point la vraie est caractérisée comme nous venons de le voir, il faut en conclure que les autres enfants donnaient dans les erreurs du docétisme. Que dans une même famille il ait pu se trouver des orthodoxes et des hérétiques, cela se conçoit; mais qu'un apôtre ait pu enjoindre à des frères ou sœurs, vivant sous le même toit, et mangeant à la même table, de ne pas se saluer, cela n'est pas trop vraisemblable (comp. 1 Cor. VII, 12 suiv.). De plus, il faut remarquer cette phrase : Ne les recevez pas dans votre maison. Voilà donc des enfants de la Dame qui ne logent pas chez elle. Plus nous avançons, plus la chose s'embrouille. Mais il est dit encore plus loin : Les enfants de ta sœur l'élue (Eklekté) te saluent. On voit ici que le mot grec ne représente pas un nom propre, car dans ce cas les deux sœurs auraient porté le même nom. Il n'y a donc là qu'un simple adjectif, qui de toute façon doit désigner un membre de l'église. Mais pourquoi cette sœur n'a-t-elle pas de nom propre ? et pourquoi les salutations ne viennent^Ues que de ses enfants et non pas aussi d'elle-même ? Aurait-elle été déjà morte ? L'addition de l'adjectif semble exclure cette supposition.

Par toutes ces considérations on est amené à penser que ces sœurs élues sont des églises et non des personnes individuelles, que l'auteur s'adresse ici à une autre qu'à celle de l'endroit où il réside, et qu'il en salue les membres fidèles (à l'exclusion des hérétiques) au nom de ceux avec lesquels il est dans un rapport immédiat. Et dans ce cas, ne serait-il pas permis de conjecturer que le mot de Dame (Kyria) a été employé pour désigner une communauté chrétienne, comme le masculin Kyrios (Seigneur) l'est généralement pour désigner le chef suprême de toutes les églises ? Mais si cette conjecture devait être plus qu'une idée en l'air, et inacceptable, un pareil langage porte-t-il bien le cachet de la simplicité apostolique? Il n'y a que le style apocalyptique qui ait adopté une métaphore quelque peu analogue. Comme nous avons prononcé le mot d'énigme, nous n'osons décider.

Ce qui était dès le commencement^ ce que nous ayons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché, relativement à la Parole de la vie — (et la vie s^est manifestée, et nous Tavons vue, et nous eu rendons témoignage, et nous vous annonçons la vie éternelle, laquelle était auprès du Père et s'est manifestée à nous) — ce que nous avons vu et entendu, nous vous Tannouçons, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Et notre communion à nous est avec le Père et avec son fils Jésus-Christ. Et nous vous écrivons ceci pour que votre joie soit complète.

I, 1-4. Préambule. L'auteur, témoin oculaire des faits primordiaux de la révélation évangéUque. et, en cette qualité, en communion avec le père céleste paf son fils, s'adresse à ses lecteurs, non pas autant pour les inviter à entrer à leur tour dans cette communion, puisqu'ils sont déjà chrétiens, mais plutôt pour leur donner des instructions plus complètes à son égard et leur en faire connaître les conditions d une façon plus précise et plus explicite.

Pour la forme du discours, il faut constater un certain décousu dans l'agencement des phrases, dont nous avons cherché à écarter l'obscurité par une parenthèse. Pour le fond, il ne peut échapper à personne que, malgré la forme abstraite et neutre des termes qui désignent ce que l'auteur dit avoir vu, et ce qu'il veut

366 PREAilÈRE éPITRE I, 5-10.

annoncer, il parle positivement de la personne du Christ historique. Mais il évite, à dessein sans doute, de le nommer dès Fabord, comme une personne, ou comme un homme, parce qu'il est dominé par Tidée de sa nature transcendante, telle que nous la connaissons surtout par le prologue de Tévangile. Le Christ de l'histoire, c'est le Logos, la Parole créatrice, qui a été auprès du père (dans le sens expliqué à propos du passage cité), et qui s'est manifestée (en chair) d*une manière palpable dans la personne de Jésus de Nazaret. La puissance ou la mission créatrice de la Parole est double ; elle se rapporte à la vie physique (la création proprement dite, Év. I, 3) et à la vie morale. Ici il est de préférence question de cette dernière. — La préposition que nous soulignons est la même, dans l'original, que celle qui se lit dans les premières lignes de l'évangile. Mais nous l'avons rendue autrement ici, parce que le sujet lui-même est autrement énoncé, sans qu'au fond la conception soit difiérente.

^Or, le message que nous avons entendu de sa part et que nous vous annonçons à notre tour, c'est que Dieu est lumière et qu'il n'y a point de ténèbres en lui. Si nous dbons que nous sommes en communion avec lui^ et que nous marchions dans les ténèbres, nous mentons et nous ne pratiquons pas la vérité. Si au contraire nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous sommes en communion les uns avec les autres et le sang de son lils Jésus nous purifie de tout péché. ^ Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. Si nous confessons nos péchés, lui est fidèle et juste, pour nous pardonner les péchés et pour nous purifier de toute iniquité. Si nous disons que nous n'avons point péché, nous faisons de lui un menteur et sa parole n'est point en nous.

I, 5-10. Dès l'abord, la tendance de Fépître se caractérise comme étant essentiellement pratique. Après avoir offert en perspective à ses lecteurs la vie étemelle dans la communion avec le Père et le Fils, il expose que cette conmiunion implique, et que l'obtention de la vie présuppose, l'absence du péché. Car Dieu est lumière. On voit tout de suite que ce terme est à prendre ici dans le sens éthique, pour désigner la vérité et la sainteté, c'està-dire : la norme et la réalisation absolue du bien. Le terme de ténèbres s'expliquera en conséquence. Nous savons déjà par l'évangile que le mot de vérité n*est. pas à prendre dans le sens

parement intellectuel dans lequel nous nous en servons communément, c'est-à-dire dans celui de Tharmonie absolue entre la connaissance ou le jugement et la réalité des faits. Voilà pourquoi Tauteur peut se servir du terme de pratiquer la vérité, ce qui revient à dire : agir conformément à la loi étemelle et absolue du bien.

De fait et par lui-même Thomme est pécbeur ; Dieu, en nous offrant le pardon et le salut, par Teffet de sa grâce, a déclaré lui-même que nous en avions besoin. Prétendre le contraire et se dire sans pécbé, c'est donc donner un démenti à Dieu, et décliner son offre gracieuse. Cette dernière est rattagbée en passant au fait de la mort sanglante de Jésus, à laquelle l'auteur attribue, comme tous ses collègues, une vertu purifiante à l'égard du péché, sans dire quel est le vrai rapport entre la cause et l'effet, et même sans préciser sa pensée à l'égard de celui-ci. La purification peut avoir pour objet les péchés antérieurs au moment de la conversion, ou bien aussi ceux qui déparent occasionnellement la vie du chrétien, lequel est loin de réaliser l'idéal de la* sainteté dès le premier moment de sa nouvelle vie, ou même en général dans la vie présente. Le v. 9, qui distingue en apparence le pardon et la purification, comme deux faits différents, ne décide point cette question, mais elle est directement résolue par le passage chap. II, 1, 2.

Le pardon et la purification sont attribués à la fidélité et à la justice de Dieu. La première est nommée sans doute parce que le bienfait a été précédé d'une promesse, la seconde nous semble presque introduite ici par suite d'une réminiscence du langage de l'Ancien Testament. Car, à vrai dire, il est impossible de parler de justice dès qu'il est reconnu que Dieu ne nous doit rien, et il serait vraiment hors de propos de faire servir cette expression d'argument en faveiir de la théorie scolastique de la rédemption. Nous dirons plutôt que ce mot s'est trouvé sous la plume de l'auteur, parce qu'il voulait exprimer l'antithèse entre Thomme qui peut vouloir se tromper lui-même et tromper Dieu, et Dieu qui est incapable d'un pareil procédé. Dans les langues sémitiques, les notions de vérité et de justice se rencontrent dans la même racine.

En mentionnant, à côté de la communion avec Dieu, celle qui unit les croyants entre eux, l'auteur avait eu en vue le fait que pour un certain nombre d'hommes les bonnes dispositions étaient

une réalité, la foi éprouvée, la vie en Christ active, tandis qu'il s'agissait encore d'affermir les autres, et de faire servir l'union générale à l'édification de tous.

*Mes enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez point. Et si quelqu'un a péché, nous avons un soutien auprès du Père, Jésus-Christ, le juste ; c'est lui qui est une propitiation pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres^ mais aussi pour le monde entier. Et c'est à ceci que nous reconnaissons que nous l'avons reconnu lui-même, savoir, si nous gardons ses commandements. * Celui qui dit : Je l'ai reconnu ! et qui ne garde point ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est point en lui. Celui^ au contraire^ qui garde sa parole, en lui l'amour de Dieu est véritablement parfait, et c'est à cela que nous reconnaissons que nous sommes en lui. Celui qui prétend demeurer en lui, doit marcher, lui aussi, de la manière dont Jésus a marché.

II, 1-6. Tout en continuant à se mouvoir dans le même cercle d'idées, l'auteur les présente sous une forme nouvelle, et les précise par des explications et des développements, en partie plus populaires, en partie plus théologiques.

Son but, en écrivant, est toujours d'inculquer à ses lecteurs le devoir suprême d'éviter le péché. Cette injonction négative est remplacée par l'injonction positive correspondante, empruntée du reste au langage ordinaire, de garder les commandements de Dieu ou de Christ (Év. XV, 10, etc.), ou cette autre équivalente : de marcher comme Jésus avait marché. Il se présente ici une petite difficulté : c'est de savoir si, en parlant de ses commandements, l'auteur a pensé à Dieu ou à Christ ? L'usage de l'apôtre autorise l'une comme l'autre interprétation^ comme on peut le voir par le passage cité tout à Theure ; le contexte et la syntaxe (surtout au v. 5) semblent devoir faire préférer la seconde combinaison ; on n'oubliera pas surtout que l'esprit général des écrits johanniques ne nous oblige pas de songer de préférence à une pluralité de préceptes moraux, mais à ce fait, que tous les devoirs se résument dans celui de l'amour (chap. IV, 7 suiv.) et que celui-ci a été signalé explicitement comme le commandement de Christ (Év. XIII, 34). Cependant la plupart des commentateurs ont préféré entendre la phrase en question des commandements de Dieu, parce que, au fond, la pensée dominante du texte est la communion avec Dieu, considérée comme le but suprême des aspirations

du chrétien (chap. I, 6). Or, cette idée, dit-on, est reproduite ici (chap. II, 6) dans la phrase : dermurer en lui, par conséquent ce lui désigne proprement Dieu lui-même et doit ainsi décider du sens des pronoms qui précèdent. Au fond, les commandements de Dieu et de Christ ne pouvant pas être différents les uns des autres, la question n'est pas d'une importance majeure. — Du reste, la pratique du devoir, voilà le vrai et parfait amour de {pour) Dieu (v. 5) ; vivre en Dieu, aimer Dieu, faire ce qu'il veut, c'est tout un ; les formules varient, on peut même dire qu'elles appartiennent à des points de vue différents, mais pour tout ce qui est essentiel elles reviennent au même.

A son tour, l'expression populaire : garderies commandemenls , est mise en regard d'une autre, appartenant essentiellement à la terminologie théologique de notre auteur : avoir reconnu (Dieu ou Christ). Nous avons déjà eu l'occasion d'étudier la portée de ce terme (Év. XIV, 7 ; XVI, 3 ; XVII, 3, 8) et nous pouvons nous borner ici à rappeler qu'il ne dénote pas un simple acte de l'intelligence qui constaterait un fait extérieur, sans même le juger, mais qu'il implique l'idée d'une adhésion à la fois spirituelle et morale. Le texte que nous avons sous les yeux est particulièrement fait pour confirmer cette interprétation. Avoir reconnu (Dieu ou Christ) et ne pas garder les commandements, sont deux choses qui s'excluent ; il y a mensonge à prétendre les unir ; la connaissance et la pratique sont deux éléments inséparables d'un même fait religieux.

Tout ceci est de la Vérité théorique. De fait, cependant, le péché subsiste (chap. I, 8 suiv.) et le chrétien ne s'en dégage pas d'un seul coup ni absolument. Mais à cet égard il a la consolation de se savoir soutenu auprès de Dieu par Jésus-Christ, le juste, c'est-à-dire le seul qui ait été sans péché. Le terme grec que nous avons rendu par le mot soutien s'est déjà rencontré dans l'évangile (chap. XIV, 26 ; XV, 26 ; XVI, 7). Il y est appliqué à l'esprit de Christ promis aux disciples à l'effet de les instruire, éclairer et guider ; ici il est question évidemment d'une intercession; leparaclet, c' est Vadvocatus des LaXinSy l'ami dont la présence devant le juge, à côté de l'accusé, doit relever le courage de celui-ci et inspirer à celui-là un sentiment de bienveillance (et non pas Yavocat, dans le sens moderne, qui se charge de prouver que l'accusé est innocent). L'emploi de ce terme exclut donc toute idée de droit strict, de paiement, de satisfaction, de substi-

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lution, OU telles autres qu'il a plu aux théologiens de recommander pour expliquer le pardon des péchés par des procédés de jurisprudence. Il n'y a là de place que pour la pure grâce de Dieu, L'intervention de Christ est cependant désignée encore par une seconde figure. Le mot àe propitiation (qui ne se trouve que dans cette seule épître, ici et chap. IV, 10) est emprunté aux conceptions religieuses de l'Ancien Testament. D'après l'usage que les Septante font de ce terme, et qui difTère un peu de celui des auteurs classiques, il faut se représenter les péchés couverts (c'est le sens étymologique du mot hébreu), c'est-à-dire ôtés, eflFacés, lavés, pardonnes par l'eflFusion du sang d'une victime; faire la propitiation, c'est donc accomplir les cérémonies liturgiques destinées à obtenir cet effet. Jésus est appelé ailleurs (Hébr. II, 17) le prêtre qui s'acquitte de ces fonctions ; ici il est représenté comme la victime, ou plutôt sa mort, c'est l'acte même dont il vient d'être question. Si cet acte, dans le rituel mosaïque, a une portée pratique, c'est que Dieu veut bien pardonner ; de même ici rien ne laisse entrevoir que l'apôtre songe à sortir de la sphère de la ffrâce pour se placer sur le terrain du droit et pour représenter Dieu comme obligé de pardonner, parce que le sang de Christ aurait satisfait, une fois pour toutes, à sa colère, même à l'égard des péchés futurs. Nous convenons que ces images, comme celle du sang qui purifie (chap. I, 7), sont assez vagues, mais précisément à cause de cela il ne faut pas vouloir y trouver la confirmation des formules et théories scolastiques auxquelles la théologie a fini par s'arrêter, à une époque où les aspirations toutes mystiques de l'évangile avaient fait place aux besoins exclusivement dialectiques du rationalisme. Les apôtres et leurs disciples immédiats comprenaient, comme par intuition, que la mort du fils de Dieu et la réconciliation du pécheur avec le Père céleste étaient deux faits corrélatifs : mais c'était chez eux un sentiment dont ils cherchaient à se rendre compte par diverses images plus ou moins naturelles, plus ou moins heureusement choisies, et le fait même qu'ils en employaient plusieurs à la fois prouve que ce sentiment n'était point encore parvenu à se transformer en une notion susceptible d'être définie et analysée.

On remarquera, enfin, que l'auteur effleure en passant l'idée de l'universalité de la réconciliation. Il va sans dire qu'il s'agit d'une universalité éventuelle, puisqu'il y a des conditions. Ce ne

sont pas seulement ceux qui aujourd'hui déjà sont entrés en communion avec Dieu par Christ, auxquels ce pardon est assuré, c'est le monde entier, en tant qu'il suivra la même voie. Cette idée cependant n'est pas retenue par l'auteur et il n'y revient pas. Au contraire, il restreint son horizon, comme à dessein, et concentre ses pensées dans la sphère de son activité pastorale telle qu'elle lui était tracée par les faits.

' Mes bien-aiméS) ce n*est pas un commandement nouveau que je vous écris, mais un commandement ancien, celui-là même que vous aviez dès le commencement. Cet ancien commandement, c^est la parole que vous avez entendue. Cependant c*est aussi un commandement nouveau que je vous écris^ ce qui est vrai quant à lui et quant à vous, parce que les ténèbres vont passer, et que la vraie lumière lait déjà. ^ Celui qui prétend être dans la lumière et qui hait son irère, est dans les ténèbres jusqu'à présent. C'est celui qui aime sou frère, qui reste dans la lumière, et il n'y a pas en lui de cause de péché. Celui, au contraire, qui hait son frère, est dans les ténèbres et marche dans les ténèbres, et il ne sait pas où il va, parce que les ténèbres Tout rendu aveugle.

II, 7-11. L'auteur venait de parler de commandements à garder (au pluriel). A vrai dire, au point de vue de l'évangile, il ne s'agit que d'un seul commandement, c'est celui-là même qui a été désigné par les différentes formules de : marcher dans la lumière, suivre Christ, et qui va être résumé d'une manière plus concrète par celle de : aimer ses frères (comp. chap. III, 11). En effet, c'est chose oiseuse que de poser la question, si l'auteur veut parler de cet amour ou de l'attachement à Jésus, puisque la vie tout entière de celui-ci est l'apphcation constante de ce principe de l'amour.

Ce commandement, est-il dit, n'est pas nouveau ; c'était bien la première chose que chacun apprenait, en embrassant la foi chrétienne ; la prédication évangéhque se résumait dans ce principe (Matth. XXII, 37 suiv. Jean XIII, 35. Gai. V, 14, etc.). A un autre point de vue, cependant, on peut aussi l'appeler nouveau ; car jusqu'ici il n'a point prévalu dans le monde ; au contraire, la haine, et tout ce qui tient aux ténèbres, voilà quel était le caractère général de l'humanité. Mais cet état de choses est en train de changer; déjà la vraie lumière, la connaissance de la vérité, fait sentir son influence dans le inonde ; les ténèbres commencent à se dissiper, une nouvelle ère est inaugurée, et

désormais ce principe de l'amour va prendre la place de celui qui a prédominé jusqu^à présent. Ce commandement de rameur, considéré comme l'essence môme de la parole évangélique, est vrai quant à Christ et qtuint aux chrétiens^ c'est-à-dire en ce que lui en a donné l'exemple et qu'eux ne sauraient mieux faire que de le suivre.

L'amour fraternel est si bien la marque distinctive de tout ce qui appartient à la sphère de la lumière, que celui qui le pratique, sincèrement et sans réserve, n'a point en lui de cause de péché, c'est-à-dire aucun mobile qui serait de nature à l'y faire tomber; par la simple raison que cet amour exclut tout égoïsme. Pour exprimer cette idée, l'auteur se sert d'un terme fréquemment employé dans l'Ancien Testament et signifiant proprement un piège, une trappe qui sert à prendre l'animal ; c'est donc toute occasion de chute morale.

Du reste, il convient de dire que cet amour des frères^ dont cette épître parle comme de la chose essentielle et caractéristique dans la vie du chrétien, n'est pas précisément cet amour un peu vague qu'il peut consacrer à tous les mortels indistinctement. Nous constaterons que l'auteur a plus spécialement, pour ne pas dire exclusivement, en vue la communauté des fidèles (comp. chap. m, 11, 16; V, 1).

''Je vous écris, mes enfants, parce que vos péchés vous ont été pardonnes à cause de son nom. Je vous écris, pères, parce que vous avez reconnu celui qui est dès le commencement. Je vous écris, jemies gens, parce que vous avez vaincu le malin. Je vous ai écrit, mes enfants, parce que vous avez reconnu le père. Je vous ai écrit, pères, parce que vous avez reconnu celui qui est dès le commencement. Je vous ai écrit, jeunes gens, parce que vous êtes forts, et que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le malio.

II, 12-14. Ces quelques lignes sont sans doute destinées à faire bien comprendre aux lecteurs que les principes déjà formulés, ainsi que les recommandations qui vont suivre, s'adressent à tous les fidèles indistinctement, aux jeuiies comme aux vieux^ et de cette manière elles servent en même temps à rendre les exhortations plus pressantes. Le terme ^enfants ne désigne point une troisième catégorie de membres de la communauté chrétienne, les moins âgés, puisque les deux autres réunis expriment suffisamment l'idée de la totalité. Tout au contraire, ce dernier terme

les embrasse tous, d'après l'usage constant de l'auteur, qui se sert même, à cet effet, indistinctement des deux mots grecs qu'on trouve dans notre texte (chap. II, 1, 18, 28; III, 7, 18, etc.), de sorte qu'il est tout à fait hors de propos de distinguer les enfiants du V. 12 de ceux du v. 13.

On est plus embarrassé pour rendre compte des répétitions tant soit peu oiseuses qu'offrent ces phrases, et qui ont même engagé quelques interprètes à suspecter l'authenticité de l'une ou de l'autre d'entre elles. Pour notre part, nous rappellerons plutôt les longueurs habituelles du style johannique, et nous pensons que l'auteur, lequel, à vrai dire, ne se répète qu'une seule fois ici tout à fait littéralement, dans ce qu'il dit aux pères, et en partie seulement dans ce qu'il dit aux jeunes^ reproduit ses assertions en mettant le verbe au prétérit, après l'avoir mis d'abord au présent, pour insinuer que, dès le commencement de son écrit, et non pas seulement en ce moment ou pour la suite, il a eu en vue la totalité des fidèles. Il est inutile de supposer que le prétérit se rapporte à quelque écrit antérieur (par exemple l' évangile).

Tous les autres éléments de notre texte expriment au fond une seule et même idée : Je vous écris — parce que vous êtes chrétiens, et que, par conséquent, les exhortations que je vous adresse sont parfaitement à leur place : les devoirs que je vous prêche (v. 1 , 7, 15, etc.) découlent naturellement de cette qualité. Nous n'attachons aucune importance exégétique à ce que tel élément se trouve mentionné dans l'adresse aux pères, tel autre dans celle aux jeunes gens, tel autre enfin dans celle à tous les enfants de l'apôtre. Car ce ne sont pas les vieux seuls qui ont reconnu celui qui est dès le commencement (chap. I, 1), c'est-à-dire Christ; ce ne sont pas les jeunes seuls qui, par leur union avec Christ, sont devenus assez forts pour vaincre le malin, c'est-à-dire le diable et les tentations, ou dans lesquels doit demeurer la parole de Dieu, comme la source de la nouvelle vie spirituelle. Ces diverses formules ou plutôt ces diverses phases de la vie chrétienne doivent s'appliquer aux deux catégories, comme c'est aussi le cas pour les autres points que l'auteur met en relief. Reconnaître le père, pourrait se dire de la conversion d'un païen au monothéisme ; il est cependant plus naturel de penser ici à la miséricorde divine qui accueille le pécheur, et à la sainteté qui se l'assimile en en faisant une nouvelle créature ; car se sont là des idées auxquelles les textes précédents ont déjà fait allusion. Les péchés (de la vie

antérieure) ont été pardonnes à cause du iiom de Christ, c'est-àdire, en tant qu'on en a demandé et obtenu le pardon en invoquant ce nom et en acceptant ce sauveur.

'^ N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, Tamour du Père n'est point en lui : car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, et la convoitise des yeux et Tostentation, ne vient pas de Dieu, mais vient do monde. Et le monde passe et sa convoitise aussi; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.

II, 15-17. Gomme l'antithèse entre le monde et la sphère de Christ est Tune des conceptions fondamentales de la théologie johannique {Hist. de la théoï, ap,, livre VII, chap. 8), nous pouvons regarder les lignes qu'on vient de lire comme le résumé de l'enseignement pratique que l'apôtre avait à donner à ses lecteurs, bien entendu, en "tant qu'il s'agissait de le formuler d'une manière purement négative. Et à ce propos il n'est pas nécessaire de chercher à arriver à une définition bien précise de la notion du monde, telle que l'auteur a pu la concevoir ici, et de demander par exemple s'il est question plutôt des hommes étrangers à Christ, en général, ou des pa'nms en particulier, ou bien d'une manière plus abstraite de l'ensemble des choses qui sont en dehors du royaume de Dieu. Nous ne croyons pas que l'auteur se soit posé de pareilles questions, ni qu'il ait donné à sa pensée la netteté qui résulte de l'analyse. Il n'y a pas lieu de lui demander, à cet égard, plus que l'enseignement populaire de Jésus et des écrivains apostoliques n'a éprouvé le besoin de déterminer. Il est question des tendances ou de l'esprit qui caractérisent les uns et les autres, et qu'vm sens moral tant soit peu exercé et sanctifié sait facilement distinguer.

Le texte signale du reste trois points par lesquels la pensée principale se détermine davantage. 1** Objectivement, l'amour du monde est opposé à l'amour du Père; l'un exclut l'autre. Le monde est donc en tout cas quelque chose d'antipathique et d'hostile au Père et à sa volonté. Ce dualisme sera exprimé plus loin d'une manière plus concrète, en ce que l'auteur substituera à la notion du monde, celle du diable. 2** Subjectivement, l'amour du monde se manifeste par des désirs et des préoccupations contraires à la volonté et à l'esprit de Dieu. A titre d'exemples, l'auteur nomme trois de ces manifestations, dans lesquelles on a

voulu voir, très-mal à propos, une classification scientifique des vices. Il ne peut pas être question d'une pareille intention de la part de l'apôtre, par la simple raison que les trois se réduisent au fond à deux : les désirs malsains relatifs à des choses qu'on n'a pas, et la fausse appréciation des choses qu'on a. En efiet, il serait bien difficile d'établir une distinction tranchée entre les convoitises de la chair et celles des yeux, lors même qu'on prendrait celles-ci dans un sens tout à fait restreint (Matth. V, 28). Quant à l'expression de V ostentation (litt. : la jactance ou la gloriole de la vie), elle est assez obscure. Nous y voyons cependant l'idée d'un attachement excessif à des choses qui n'ont point de valeur intrinsèque suffisante pour le justifier, et ïa vie, dans cette combinaison, doit être la condition matérielle de l'existence, la situation économique de l'individu. 3° Téléologiquement, la valeur relative des biens appartenant à l'une ou à l'autre des deux sphères entre lesquelles l'homme doit choisir, est déterminée par le fait que les uns passent^ tandis que les autres subsistent ; la direction exclusive de la volonté vers les premiers est donc pleine d'illusions et doit conduire finalement et fatalement à ce qu'il y a de plus contraire à la satisfaction que Ton recherchait. L'objet de ses désirs échappe à l'homme mondain, ou, ce qui revient au même, il le perd après l'avoir obtenu, et reste ainsi en face du néant.

'* Mes enfants, la dernière heure est là, et, comme vous avez entendu que Tantichrist doit venir, il y a dès à présent beaucoup d'antichrists. C*est par là que nous reconnaissons que c'est la dernière heure. Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient point des nôtres; car s'ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous : mais c'était afin qu'ils fussent reconnus comme n'étant pas tous des nôtres. Mais vous, vous avez l'onction de la part du Saint et vous savez toutes choses. '*Je ne vous ai point écrit parce que vous ne sauriez point la vérité, mais parce que vous la savez, et qu'aucun mensonge ne vient.de la vérité. Qui est menteur, si ce n'est celui qui nie que Jésus soit le Christ ? L'antichrist, c^est bien celui qui renie le Père et le Fils. Quiconque renie le Fils, n'a pas non plus le Père, celui qui confesse le Fils a aussi le Père. '^ Quant à vous, ce que vous avez entendu dès le commencement doit demeurer en vous. Si ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous, vous aussi vous demeurerez dans le Fils et dans le Père. Et c'est là la promesse qu'il nous a faite lui-même : la vie éternelle. Je

VOUS ai écrit cela, en vue de ceux qui vous trompent. Quant à vous, l'onction que vous avez reçue de lui reste en vous, et vous n'avez pas besoin que (|uelqu'un vous instruise ; mais selon que son onction vous instruit en toutes choses, et qu'elle est vraie et non u?: mensonge, vous resterez en elle selon ce qu'elle vous a enseigné.

II, 18-27. La liaison des idées entre ce morceau et le précédent est facile à reconnaître : Le monde passe, et il passera bientôt ! Notre auteur partage donc la conviction de tons ses collègues relativement à la proximité de la révolution qui devait mettre fin à la condition actuelle du monde, et de l'avènement définitif et triomphant du royaume de Christ.

Il produit même immédiatement un argument matériel et positif en faveur de cette assertion. La théologie judaïque, dont la première génération des chrétiens hérita directement, indiquait, entre autres signes précurseurs du prochain avènement du Messie, l'apparition de VAntichrist^, c'est-à-dire d'un personnage mystérieux et terrible qui, avec le secours du prince des ténèbres, ferait des efforts suprêmes pour contrecarrer et ruiner d'avance l'œuvre restauratrice de la pure théocratie (voyez 2 Thess. II. Apoc. XIII; XVII). Cette idée, l'auteur l'accepte à son tour, mais il ne s'arrête pas au sens concret et personnel dans lequel elle était prise généralement ; il la spiritualise en quelque sorte, en changeant l' Antichrist unique en des antichrists nombreux, ou pourrait dire en une tendance antichrétienne qui se manifesterait dans beaucoup d'individus. Or, une pareille tendance existe, dit-il, indubitablement et visiblement: donc il y a lieu d*en conclure que la révolution finale est proche.

Cependant, en appliquant le terme d'Antîchrist à un phénomène différent de celui qu'attendait la croyance populaire, Fauteur n'entend point rester dans le vague des abstractions et des généralités. Il ne suffit pas, pour comprendre sa pensée, de songer à tout ce qu'il pouvait y avoir dans le monde d'éléments hostiles à l'Évangile, par exemple aux convoitises, aux péchés, à l'absence de l'amour, dont il a été parlé plus haut. Notre texte fait voir très-clairement que l'auteur avait en vue un fait beaucoup plus spécial. En parlant d'autichrists au pluriel, il signale,

1 Nous disons l'Ântichrist, et non l'Antéchrist, contrairement à l'usage et à la règle du Dictionnaire. La préposition grecque anti signifie opposé; la préposition latine amU signifie anUrieur, et n'a rien à faire ici.

non des faits purement moraux et impersonnels, mais certains individus, évidemment connus dans le cercle des communautés auxquelles il s'adresse : ils sont sortis du milieu de nous (v. .19); 'i\% nient que Jésus soit le Christ, ce en quoi ils mentent (v. 22); ils cherchent à vous tromper (v. 26). On voit par là qu'il s'agit de faux docteurs qui, dans le sein de l'Église même, ont semé l'erreur, et que cette erreur portait sur des questions théologiques d'une importance fondamentale. Gomme l'auteur reviendra encore sur ces accusations en les précisant, nous n'avons pas besoin de les approfondir dès à présent. Nous ferons seulement remarquer qu'il ne peut pas avoir voulu parler de gens qui auraient simplement affirmé que Jésus de Nazareth n'était pas le Messie attendu, comme c'était le cas pour les Juifs incrédules : car de pareilles gens ne pouvaient pas sortir de l'Église, puisqu'ils n'y étaient jamais entrés. Us existaient d'ailleurs en grand nombre dès le début de la prédication de l'Évangile et leur présence actuelle n'était rien de nouveau et n'aurait rien prouvé pour la proximité de la parousie (comp. chap. IV, 1 suiv.).

Pour le moment, nous avons à relever un autre fait constaté par noire texte : c'est que l'Église comprenait dans son sein des éléments divers, de faux et de vrais chrétiens. Le vrai chrétien se reconnaît à deux choses : il a l'onction, et il a le Père. Ce qui est appelé ici Vonction, c'est ce que le Nouveau Testament appelle ordinairement le saint esprit, c'est-à-dire ce principe de vie spirituelle qui régénère et sanctifie, et qui sert d'arrhes pour tout ce qui tient au salut (2 Cor. I, 21) ; il est le gage de la vie éternelle que Christ nous a promise (corap.'chap. I, 2). Plus particulièrement encore il éclaire et dirige notre intelligence ; il fait que nous sachions tout, c'est-à-dire tout ce qu'il nous importe de savoir pour notre salut, la vérité concernant Dieu et sa volonté (Év. XVI, 13). Celui qui se soumet de cœur et d'âme à celte direction, qui accepte le don de la grâce et qui confesse le Fils qui est venu l'apporter, a aussi le Père, c'est-à-dire est avec lui dans cette communion intime et bienheureuse dont il a été parlé dès les premières lignes de cet écrit (chap. I, 3). Nous recommandons ce terme fonction à l'attention de ceux qui prétendent trouver dans le Nouveau Testament la thèse de la personnalité de l'esprit saint.

Le faux chrétien, cela va sans dire, n'a rien de tout cela : ni lonction, ni le Fils, par conséquent il n'a pas non plus la vérité, ni le Père. La liaison avec l'ÊgUse a donc été tout extérieure.

fortuite, passagère. L'événement prouve cela : sa sortie, c'eslràdire la séparation d'avec la communauté au sujet de ce qu'il y a de plus essentiel, démontre qu'au fond il n'en était point membre. Car l'esprit de Dieu exerce, sur l'homme qu'il saisit, une influence telle, et le transforme de manière qu'il ne saurait être question de scission ou de rechute. Il y a plus : la providence arrange les choses de façon que le mensonge est amené à se découvrir, que tout ce qui se revêt d'une fausse apparence finit par se montrer dans sa couleur naturelle, et les plus hautes vérités deviennent la pierre de touche ou, si l'on veut, la pierre d'achoppement des esprits mondains.

''Et maintenant, mes enfants, demeurez en lui, afin qae, lorsqu'il se manifestera, nous ayons bon courage et ne soyons pas dans le cas de nous retirer de lui honteux, lors de son avènement. Si vous êtes convaincus qu'il est juste, vous reconnaîtrez aussi que quiconque pratique la justice est né de lui. ' Voyez quel amour le Père nous a accordé pour que nous fussions appelés enfants de Dieu ! C'est pour cela que le monde ne nous reconnaît pas, parce qu'il ne Ta point reconnu lui non plus. Mes bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et il n'a point encore été manifesté ce que nous serons un jour ; mais nous savons que, lorsque ce sera devenu manifeste, nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est. Et quiconque a cette espérance fondée sur lui, se purifie luimême, de même que lui aussi est pur. Quiconque pratique le péché agit contre la loi, et le péché, c'est l'opposition à la loi. Et vous savez que lui s'est manifesté pour ôter les péchés et qu'il n'y a point de péché en lui. Quiconque demeure en lui ne pèche point ; quiconque pèche ne l'a point vu ni reconnu. ''Mes enfants, que personne ne vous égare ! Celui qui pratique la justice est juste, comme lui aussi est juste. Celui qui pratique le péché est enfant du diable, car le diable pèche depuis le commencement. C'est pour cela que le fils de Dieu s'est manifesté, pour qu'il détruisit les œuvres du diable. Quiconque est né de Dieu ne pratique point le péché, parce que son principe vital demeure en lui, et il ne peut pas pécher, psirce qu'il est né de Dieu.

il, 28 -III, 9. Tout ce morceau est une espèce d'application pratique, sous une forme exhortatoire, de ce qui avait été dit relativement au rapport normal entre le croyant et Dieu ou le Christ sauveur: absolue incompatibilité entre le péché et la qualité de chrétien, antithèse radicale entre la sphère de Dieu et

celle du diable. Nous n'aurons guère d'observations de détail à faire pour suivre l'auteur dans son exposition, qui n'est pas exempte de redites.

Une première remarque portera sur l'emploi peu précis du proDom de la troisième personne , à l'égard duquel on peut avoir des doutes très-légitimes quant à la personne qu'il désigne (comp. ci-dessus chap. II, 3). Rien n'empêche de songer à Christ quand lauteur commence par dire : Demeurez en lui, d'autant plus qu'il est question immédiatement après de sa parousie. Plus loin, l'épi- Ihète de Juste convient au Fils (chap. II, 1) comme au Père (chap. I, 9) ; mais celui dont l'homme juste est l'enfant (v. 29), c'est pourtant ce dernier, d'après l'usage constant du style théologique des apôtres, qui ne parlent jamais d'enfants de Christ. Aussi bien lauteur s'expUque-t-il dans ce sens à la ligne suivante (chap. III, 1 ; comp. V. 2, 9). Voilà donc une transition tacite d'un sujet à l'autre. Mais, à partir du troisième verset, le pronom désignera encore Christ, quand il est parlé de sa sainteté, de l'absence du péché en lui, de sa mission de détruire les œuvres du diable. De tout cela, il résulte que dans la pensée de l'écrivain les deux personnes se trouvaient associées à tant d'égards et dans un rapport si intime, l'une avec l'autre, que les formes du discours n'avaient pas besoin de les séparer d'une manière rigoureuse, à l'effet de réserver à chacune sa sphère tout à fait distincte.

La notion de chrétien est définie ici par deux formules qui appartiennent au fond à deux ordres d'idées différentes. Il y a d'abord le terme de justice, pratiquer la justice, qui nous rappelle la phraséologie de l'Ancien Testament, où ce mot correspond à nos termes modernes de vertu, d'accomplissement du devoir, etc. C'est donc une locution toute populaire, antérieure à la conception évangélique. Seulement on ne perdra pas de vue que, dans l'Ancien Testament déjà, le bien moral, considéré comme devoir, est toujours mis dans la dépendance absolue et exclusive de la volonté de Dieu ; il est l'objet d'un commandement positif. C'est pour cela que l'auteur a soin de rappeler que le péché est une violation de la loi. On comprend qu'il s'agit là de la loi étemelle et sainte de Dieu et non d'une loi ou règle accidentelle et arbitraire de la société humaine.

Mais à côté de cette formule populaire il y en a une autre qui appartient essentiellement au mysticisme de la religion de l'évangile, c'est celle qui parle à' enfants de Dieu, d'une Tiaissance dont

Dieu est l'auteur (Év. 1, 12, 13), pour laquelle il a donné le principe vital, le germe fécondant (litt. : le sperme). L'image est plus expressive que celle dont l'auteur s'était servi d'abord, quand il parlait de communion, de demeurer en Dieu (chap. I, 3, 6), car elle implique la notion d'une cause qui ne saurait manquer de produire son effet (v. 9), tandis que l'autre phrase se borne à constater Tincompalibilité entre les deux faits opposés (v. 6).

Il y a plus : cette génération spirituelle et divine, qui est l'effet, non de notre mérite antérieur, mais du pur amour de Dieu (v. 1), et qui nous sépare d'un monde, lequel nous repousse pour cette raison même (comp. Év. XV, 21), nous ouvre aussi une perspective réjouissante pour l'avenir. Il est vrai que les conditions, nous voulons dire, les formes de notre existence future ne nous sont pas encore connues, et surtout qu'elles ne sont pas encore réalisées (v. 2), mais une chose est sûre : par le fait même que Dieu a bien voulu faire de nous ses enfants et nous honorer de ce nom, il nous laisse entrevoir un rapport qu'il nous est permis de qualifier dès à présent par le terme de ressemblance (ce qui est bien autre chose que l'égalité), et que nous pouvons comprendre, quant à ses moyens, comme une vision, comme une intelligence plus directe et plus complète (1 Cor. XIII, 12).

En somme: Christ, le fils de Dieu, étant sans péché, étant même venu pour défaire l'œuvre du diable, l'instigateur perpétuel du péché, il s'ensuit : P que quiconque est véritablement en communion avec Christ ne péchera pas ; 2® que celui qui pèche est foncièrement étranger à Christ (v. 5, 6). Ces thèses, dans leur absoluité, paraissent être en contradiction avec ce qui a été dit plus haut, chap. II, 1. Mais nous avons ici la théorie, stricte cl rigoureuse, telle qu'elle est aussi formulée par Paul dans plus d'un endroit, sans que cela l'empêche de faire ailleurs la part do la réalité tristement imparfaite.

Pour ce qui est dit du diable, voy. Év. VIII, 44, et Ifist. de la théoL apost,, tom. II, p. 470. Comme la qualité d'enfants de Dieu dérive d'une génération, c'est-à-dire de la communication d'un principe de vie, de tendance et d'action, nous devons nous représenter de la même manière la portée du terme d'enfants du diable. La parallélisme doit être parfait ici.

'^ C'est à cela que se reconnaissent les enfants de Dieu et les enfants du diable : quiconque ne pratique pas la justice n'est pas de

PREMIÈRE ÉPITRB III, 10-24. 381

Dieu, noD plus que celai qui n'aime pas son frère. Car c'est là le message que vous avez entendu dès le commencement, que nous devons nous aimer les uns les autres, et ne pas être comme Gain, ce fils du malin, qui égorgea son frère. Et pourquoi Tégorgea-t-il ? Parce que ses œuvres étaient mauvaises, et que celles de son frère étaient justes. "Ne vous étonnez pas, mes frères, si le monde vous bait. Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce qae nous aimons les frères : celui qui n'aime point demeure dans la mort. Quiconque hait son frère est un meurtrier, et vous savez que nul meurtrier n'a la vie éternelle demeurant en lui. ^^ C'est en ceci que nous avons reconnu l'amour, savoir en ce que lui a donné sa vie pour nous, et nous aussi nous devons donner notre vie pour les frères. Si quelqu'un possède les biens de ce monde, et voit son frère dans le besoin, et lui ferme son cœur^ comment l'amour de Dieu peut-il demeurer en lui? Mes enfants, n'aimons point de bouche et de paroles, mais en action et en vérité. Et c'est à cela que nous reconnaissons que nous sommes de la vérité, et devant lui nous persuaderons à nos cœurs, en quelque chose que notre cœur nous condamne^ que Dieu est plus grand que notre cœur et qu'il sait tout. "Mes bien-aimés^ si notre cœur ne nous condamne point, nous avons le coul'age de nous approcher de Dieu^ et quoi que nous lui demandions^ nous l'obtenons de sa part, parce que nous gardons ses commandements et que nous pratiquons ce qui lui est agréable. Et c'est là ce qu'il nous commande : que nous croyions au nom de son fils Jésus-Christ et que nous nous aimions les uns les autres, comme il nous l'a commandé. Et celui qui garde ses commandements demeure en lui^ et réciproquement; et c'est à cela que nous reconnaissons qu'il demeure en nous, savoir à Tesprit qu'il nous a donné.

III, 10-24. Si dans le morceau précédent Tauteur a caractérisé les enfants de Dieu comme pratiquant la justice, et qu'ici il dit qu on les reconnaît à ce qu'ils aiment leurs frères, il ne faut pas . envisager cela comme si cet amour était l'une des vertus, plus ou moins nombreuses, que pouvait comprendre le terme plus général de la justice. Au contraire, il s'agit de la même chose dans les deux phrases. Car nous avons lu plus haut déjà (chap. II, S'S., 7 s.) que, pour être en communion avec Dieu, il faut garder ses commandements, et que ces commandements se résument dans celui de l'amour. Nous revenons donc ici à l'idée dominante de toute répîlre, nous voulons dire à celle qui énonce le plus clairement et le plus simplement le but de la prédication évangélique, qui est de faire prévaloir parmi les hommes le sentiment dont Dieu et le

Christ ont donné l'exemple. C'est l'amour de Dieu qui veut nous mener de la mort (à laquelle nous appartenions par le péché) à la vie éternelle ; c'est l'amour qui a porté le Christ à donner sa vie terrestre pour nous assurer celle du ciel. Nous n'en pouvons faire autant pour nos frères, mais nous pouvons leur donner, dans la mesure de nos moyens, toutes sortes de preuves de notre amour, sans même prétendre les appeler des sacrifices. Celui qui les refuserait, prouverait par cela même qu'il n'aime pas Dieu (chap. IV, 20).

Le contraire de l'amour, le sentiment que l'apôtre désigne à dessein par le terme le plus dur qui soit à sa disposition, la haine (chap. II, 11), est le trait caractéristique des enfants du diable, ou, ce qui revient au même, du monde. C'est un sentiment homicide (Matth. V, 21) et qui conduit aussi à la mort, ou plutôt qui fait qu'on ne peut se soustraire à la puissance de celle-ci. Le fratricide Caïn est le type de cette tendance ou de cette catégorie d'hommes. En effet, il n'avait aucun motif qui pût excuser ou atténuer son crime, point d'injure à venger, ni de tort à punir : il tua son frère uniquement et précisément parce que celui-ci était juste, et que lui-même ne l'était pas. (Nous n'aurons pas besoin de faire remarquer que cette explication du fait n'appartient pas au texte de la Genèse, mais à l'auteur, ou plutôt à l'exégèse de l'école qui voulait suppléer au silence de l'histoire. Elle se rattache à l'idée exprimée dans l'Év. III, 19 s. Théol. apost., n, 472 s.) Et voilà, ajoute-t-il, la position que le monde prend vis-à-vis des enfants de Dieu, qui n'ont d'autre tort que celui de n'être pas avec le monde et comme lui (Év. XV, 19).

Les dernières lignes de notre texte, à partir du v. 19, sont moins transparentes et ont donné lieu à des interprétations trèsdiverses. Il nous semble cependant que l'auteur continue à préconiser l'amour des frères. C'est par lui, dit-il, c'est-à-dire, quand nous en sommes pénétrés, que nous avons la conscience d'être de la vérité, c'est-à-dire d'être animés et vivifiés par l'esprit de Dieu, qui nous révèle sa sainte volonté et nous donne la force de Taccomplir (comp. chap. II, 21). Puis il signale un second effet rassurant de cet amour : notre cœur est maintes fois dans le cas de nous condamner, en d'autres termes, notre conscience nous fait souvent des reproches très-fondés ; alors Dieu, qui sait tout, et qui par conséquent sait aussi s'il y a au fond, de nos cœurs un sincère amour des frères, nous pardonnera en vue de ce sentiment

(1 Pierre IV, 8; comp. ci-dessus chap. I, 9); sa grâce sera plus grande, plus puissante que notre conscience accusatrice, et nous tranquilliserons nos cœurs effrayés par le sentiment de nos fautes, en pouvant mettre devant lui ce gage précieux de notre soumission. Enfin, quand notre cœur n'a aucun reproche à nous faire au sujet de nos rapports avec nos frères, nous nous approchons de Dieu avec une sereine assurance, sûrs de voir nos prières exaucées, puisque, étant entièrement préoccupés du bien des autres, notre volonté est à l'unisson avec celle du père céleste.

Le morceau se termine encore par une espèce de récapitulation, où la foi en Christ et l'amour des frères sont placés sur la même ligne et en quelque sorte identifiés, et où l'existence réelle de ces deux courants de la vie du chrétien, qui sont parallèles ou plutôt convergents, est dépeinte comme aboutissant à une union de l'enfant avec le Père, à l'égard de laquelle on peut dire tout aussi bien que celui-ci demeure (vit) en celui-là, que le contraire; (pioique, à vrai dire, la première formule doive avoir la priorité au point de vue de la suite naturelle des faits : car d'abord Dieu établit sa demeure dans le mortel, en lui donnant son esprit, puis l'homme, se séparant du monde, ne vit plus qu'en Dieu.

'Mes bien-aimés^ ne croyez pas à tout esprit; mais examinez les esprits, s'ils sont de Dieu : car beaucoup de faux prophètes sont apparus dans le monde. Voici à quoi vous reconnaîtrez l'esprit de Dieu : Tout esprit qui professe Jésus, le Christ venu en chair, est de Dieu, et tout esprit qui ne professe point Jésus, n'est point de Dieu ; mais c'est celui de Tantichrist qu'on vous a dit devoir venir, et qui maintenant est déjà dans le monde. ^Vous, mes enfants, vous êtes de Dieu, et vous les avez vaincus, parce que celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde. Ce sont eux qui sont du monde; c'est pour cela qu'ils parlent selon le monde, et que le monde les écoute. Nous, nous sommes de Dieu : celui qui connaît Dieu nous écoute; celui qui n'est pas de Dieu ne nous écoute pas. Voilà à quoi nous reconnaissons l'esprit de la vérité et l'esprit de Terreur.

IV, 1-6. L'apôtre revient à parler des faux docteurs qu'il a déjà signalés plus haut (chap. II, 18 s.). Il y est amené assez directement par la mention qu'il vient de faire de Y esprit que Dieu a donné aux chrétiens. Or, il y a bien des gens qui prétendent avoir cet esprit et être ainsi les dépositaires de la vérité, mais

dont il faut se déGer. Il y a esprit et esprit, et il est important de savoir distinguer l'esprit de Dieu, le vrai esprit, de tout ce qui usurpe ce nom mensongèrement.

Il ne sera pas difficile de constater qu'il est parlé ici de l'espril, d'un côté, comme du principe ou de la force émanant de Dieu et communiquant à l'homme la connaissance de la vérité (c'est dans ce sens qu'il est question de l'esprit de Dieu) ; de l'autre côté, comme de la manifestation concrète et individuelle de ce principe dans la bouche de ceux qui en ont reçu la communication (c'est ainsi qu'il est parlé d'esprits au pluriel, même dans le bon sens : des esprits qui sont de Dieu, de toiU esprit qui professe Jésus- Christ; comp. 1 Cor. XIV, 32). A ce dernier point de vue, le soi-disant prophète, le prétendu interprète de la vérité, celui-là même qui ne professe point Jésus-Christ et qui, par conséquent, est dans l'erreur et la propage, pouvait aussi être appelé un esprit, et en général cette désignation impliquait plutôt la notion de la nature religieuse de l'objet de l'enseignement, qu'un jugement sur la valeur de celui-ci. On se convaincra facilement qu'un pareil emploi du mot trahit l'absence d'une conception bien précise de l'inspiration et surtout l'absence de celle de la personnalité do l'Esprit dans le sens de la formule trinitaire.

En présence de ce fait, constaté d'ailleurs aussi par Paul (1 Thess. V, 21), il importe, disons-nous, qu'on sache distinguer le vrai du faux; mais cette capacité n'est pas donnée à tout le monde au même degré (1 Cor. XII, 10; XIV, 29). L'auteur indique à ses lecteurs un moyen sûr d'apprécier à sa juste valeur l'enseignement qui pourrait leur être offert. Il y a une vérité suprême qui leur servira de critérium ; ils reconnaîtront comme venant de Dieu, comme conforme à la vérité, tout enseignement qui professera Jésus, le Christ venu en chair. C'est là Vespril de vérité; soit l'inspiration authentique considérée comme principe, soit la manifestation de ce principe dans l'individu, ce qui, dans la pratique, revient au même. La négation de cette thèse fondamentale, c'est Terreur, c'est le fait ou Vespril de l'antichrist.

Mais cette phrase : Jésus, le Christ venu en chair, est susceptible d'interprétations différentes. Faut-il mettre l'accent sur le Christ? Alors la chose essentielle, d'après l'auteur, serait qu'on reconnaisse Jésus le Nazaréen pour le Christ promis et réellement venu. Ou bien faut-il appuyer sur le mot chair? Alors l'auteur aura eu en vue, d'une manière toute spéciale, une fausse doctrine

qui, niant la véritable humanité de Christ, en faisait un être fantastique. Cette dernière interprétation est la plus répandue de nos jours (voy. l'Introduction). Le sens reste le même, si on rend le texte simplement par : Jésus-Christ, venu en chair. Nous avons déjà dit plus haut pourquoi nous croyons aussi devoir nous en tenir à l'idée d'une polémique toute particulière contre des éléments gnostiques, existants dans le sein même de l'Église ou du moins sortis de ses rangs. L'auteur s'adresse à des lecteurs censés être restés fidèles à la saine et pure doctrine : ils ont vaincu ces esprits séducteurs, ont résisté à leurs suggestions, parce que l'esprit de Dieu a agi en eux plus puissamment que l'esprit du monde. Les organes de celui-ci (ceux qui parlent selon le monde, ou plus littéralement : qui parlent du monde, c'est-à-dire en puisant dans les éléments du monde, en y prenant ce qu'ils disent) ont sans doute aussi leurs adhérents, et la chance d'être écoutés ; mais leur sphère d'action et d'influence est celle que l'esprit de Dieu n'a pas pénétrée; et nous nous trouvons encore une fois en face de la conception théologique signalée plus haut, à propos de la mention de Caïn et d'Abel ^age 381).

' Mes bien-aimés^ aimons-nous les uns les autres, parce que Tamour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime point, n'a point connu Dieu : car Dieu est amour. ^ C'est en ceci que Tamour de Dieu s'est manifesté parmi nous, que Dieu a envoyé son fils unique dans le monde, afin que nous eussions la vie par lui. C'est en ceci que consiste l'amour, non point que ce serait nous qui aurions aimé Dieu, mais que c'est lui qui nous a aimés, et qu'il a envoyé son fils comme une propitiation pour nos péchés. ^'Mes bien-aimés, si c'est ainsi que Dieu nous a aimés, nous aussi nous devons nous aimer les uns les autres. '^Personne n'a jamais vu Dieu ; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous. C'est à cela que nous reconnaissons que nous demeurons en lui, et lui en nous, savoir à ce qu'il nous a donné de son esprit. Et nous, nous avons vu et nous attestons^ que le Père a envoyé le Fils comme sauveur du monde. Celui qui professera que Jésus est le fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu. Et nous, nous avons reconnu l'amour que Dieu manifeste en nous, et nous y avons cru. Dieu est amour^ et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui. *' C'est en ceci que l'amour devient parfait chez nous, que nous ayons de l'assurance au jour du jugement, parce que tel qu'il est, lui, tels aussi nous sommes dans ce monde. La crainte n'est point dans

N. T. 6"' part. 25

386 PREMIÈRE ÉPITRB IV, 7-21.

Tamour; aa contraire^ Tamour parfait exclut la crainte; parce que la crainte implique une peine, et celui qui craint, n'est pas parfait dans Tamour. Nous aimons, parce que lui nous a aimés d'abord. '^ Si quelqu'un dit : J'aime Dieu^ et qu'il haïsse son frëre^ il est un menteur; car celui qui n'aime point son frère qu'il a vu^ comment peut-il aimer Dieu qu'il n'a pas vu ? Et c'est là le commandement que nous tenons de lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère.

IV, 7-21 . Deux fois déjà l'auteur a insisté sur l'amour fraternel des croyants comme sur la manifestation caractéristique et indispensable de Fesprit propre à la communauté des enfants de Dieu et des disciples de Christ (chap. II, 7 ss. ; III, 10 ss.). Il reprend cette thèse une troisième fois et la développe plus amplement, tout en reproduisant en partie ses précédentes formules. Il y a encore un peu de décousu dans ses développements, et surtout des répétitions : il convient donc de ramener les divers éléments du texte à des points de repère, et de reconnaître, au moyen de cette simplification, le fond de la pensée de Tapôtre d'une manière plus précise.

Nous ferons remarquer tout d'abord qu'il n'est question dans tout ceci que de l'amour des chrétiens entre eux. Cela résulte, de la manière la plus évidente, de la base exclusivement et spécifiquement évangélique sur laquelle est fondé ici le devoir de l'amour mutuel ou, plus exactement, cet amour mutuel lui-même considéré moins comme devoir à prescrire, que comme effet naturel du rapport dans lequel on se trouve avec Jésus-Christ (v. 15).

De même que l'apôtre a dérivé la sainteté, comme caractère indispensable du chrétien, de ce que Dieu est lumière (chap. I, 5 suiv.), de même il dérive ici un second caractère, également indispensable, de ce que Dieu est amowr (v. 8, 16). L'amour est l'essence même de Dieu ; celui qui est véritablement né de Dieu, par cette génération d'en haut (chap. III, 9. Év. 1, 12, 13; 111,3), dont il a déjà été parlé ailleurs, ne saurait donc être sans cet élément essentiel (v. 11), et celui qui aime montre par cela même qu'il tient sa vie actuelle de cette puissance génératrice (v. 7). A côté de cette expression, qui du reste donne l'explication la plus directe et la plus complète de la nécessité et de la nature de cet amour, l'auteur en emploie deux autres, moins mystiques pour la forme, mais équivalentes pour le fond: connaître Dieu

(v. 6, 7), ce qui certes ne saurait être compris d'une simple instruction extérieure et superficielle ; et puis : avoir reçu r esprit de Dieu (v. 13; comp. chap. III, 24), ou plus exactement: une portion de l'esprit, celui-ci étant considéré comme une quantité, un trésor, dont plusieurs peuvent avoir leur part (Actes n, 17).

Mais l'auteur ne se borne pas à afltener que Dieu est amour, il veut aussi le prouver; et la preuve, c'est que l'amour a été d'abord en Dieu avant d'être en nous (v. 10, 19). C'est donc, comme qui dirait, dans son propre fonds que Dieu a puisé cet amour qu'il veut faire passer en nous. Il Ta montré par cet acte qui est la source de notre salut, l'envoi du Fils (v. 9, 10. Év. III, 16), lequel, par sa mort, est devenu, pour ainsi dire, une victime de propitiation (chap. H, 2), en vue de laquelle la grâce de Dieu est intervenue pour eflfacer nos péchés. Gomme il s'agit ici d'un fait historique, l'auteur insiste (v. 14, 16) sur ce que lui et ceu^^qui ont été dans la même position que lui, les hommes de la première génération de chrétiens, ont vu ce fait, en ont été témoins oculaires (chap. I, 1 suiv.), et peuvent par conséquent l'attester et s'en porter garants.

A tout ceci il s'ajoute encore quelques assertions particulières destinées à caractériser l'amour chrétien : P Si nous nous aimons les ims les autres, cette pratique est la preuve de ce que nous aimons vraiment Dieu (v. 12; comp. chap. II, 5). 2® La présence de l'amour dans le cœur du chrétien, c'est la présence de Dieu, ou mieux encore, une pénétration mutuelle de Dieu et du croyant, une union mystique parfaite (v. 12, 16). On efiace complètement le sens du texte en traduisant : l'amour que Dieu a pour nous (v. 16). n est vrai que nous ne voyons pas Dieu, nous ne constatons pas sa présence par le moyen des sens extérieurs (v. 12, 20. Év. I, 18), mais nous la sentons; nous reconnaissons, par des facultés plus perspicaces que les yeux du corps, cette présence du Dieu-amour en nous (v. 16). 3® Enfin cet amour divin, devenu notre apanage, nous procure encore un autre bien : l'absence de la crainte du jugement (v. 17 suiv.), car, en aimant, nous sommes passés de la mort à la vie (chap. III, 14; comp. Év. III, 18; V, 24), et tout en étant encore dans le monde, nous sommes dans la. condition du Christ, lequel est dès à présent inaccessible à la mort, et auquel nous sommes unis. Qui dit crainte, dit peine ; car ce n'est que la perspective de celle-ci qui suscite celle-là ; la

présence de la crainte prouve donc que l'amour, ce caractère du vrai croyant sûr de son salut, n'est point encore réalisé.

' Quiconque croit que Jésus est le Christ, est né de Dieu, et quiconque aime celui qui est Fauteur de cette naissance, aime aussi celui qui est né de lui. C'est à cela que nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu, quand nous aimons Dieu et que nous pratiquons ses commandements. Car c'est en cela que consiste Tamour de Dieu, que nous gardions ses commandements, et ses commandements ne sont pas lourds à porter. Car tout ce qui est né de Dieu triomphe du monde^ et ce qui remporte la victoire sur le monde, c'est notre foi. Qui est-ce qui triomphe du monde, si ce n'est celui qui croit que Jésus est le fils de Dieu?

V, 1-5. Ce morceau se rattache au précédent de la manière la plus intime, car, à vrai dire, le premier verset ne fait que reproduire, sous une nouvelle forme, la pensée exprimée dans la dernière ligne du quatrième chapitre. Cependant nous rencontrons ici quelques idées nouvelles et Tauteur s'attache plus particulièrement à faire ressortir le rapport intime entre la foi et l'amour ou, comme nous dirions aujourd'hui, entre l'élément religieux et l'élément moral de l'évangile.

La foi n'est pas autrement définie ici que par son objet, Jésus le Christ, le fils de Dieu. Mais nous savons que ce n'est pas là une froide déclaration, la reconnaissance d'un simple fait extérieur ou historique; qu'il s'agit plutôt d'une union intime et personnelle (chap. I, 3; II, 24), qui est en même temps le gage d'une union analogue avec Dieu (chap. IV, 15), et qui se manifeste par la communication de l'esprit (chap. III, 24; IV, 13). et par suite nous préserve du péché (chap. III, 6). Les deux attributs de Christ et de fils de Dieu n'ont sans doute pas la même valeur étymologique, mais sous la plume d'un apôtre la difTérence primitive s'efface, et les deux termes deviennent synonymes dans le langage religieux du christianisme (comp. v. 1 et 5), comme ils l'étaient déjà, à un autre point de vue, dans le langage populaire tel que nous le connaissons par les relations synoptiques.

Cette foi est un effet de la Tiaissance que nous devons à Dieu, ou plutôt c'est une nouvelle naissance elle-même considérée au point de vue subjectif. Dieu est ainsi pour le chrétien un père, dans un sens bien autrement éminent que celui que pourrait reconnaître toute créature intelligente par l'observation de la

nature et rexpëriencc de la vie. De même, le sentiment d'amour qui unit l'enfant au père, et les enfants du même père entre eux, par l'effet de l'instinct naturel, devient ici un élément essentiel dans la vie du chrétien, dans un sens plus élevé. Le véritable amour du Père ne saurait exister sans se reporter aussi sur ses enfants, et celui qu'on a pour les enfants n'est le véritable qu'autant qu'il est basé sur celui du Père. Enfin, l'amour du Père même ne reste pas à l'état de sentiment, il est actif de sa nature, il traduit en actes ce qu'il reconnaît être la volonté de Dieu.

Pour tout acte il faut un effort ; il en faut surtout là où l'acte doit se produire en face d'une puissance hostile, du monde (chap. II, 15 suiv. ; IV, 4 suiv.). Or, cette puissance est vaincue par la foi, par cet élément divin communiqué à l'homme qui se donne à Dieu, et qui lui assure le triomphe sur tout ce qui demeure en dehors de cette sphère et en opposition avec elle (chap. IV, 4). Le texte, que nous avons dû un peu affaiblir pour le rendre intelligible, dit même formellement: la victoire.... dest la foi (v. 5).

"C^est lai qui est veuu au moyen de Peau et du sang, Jésn9 le Christ : non pas au moyen de l'eau seule, mais de Teau et du sang ; et c'est Tesprit qui en rend témoignage, parce que Tesprit est la vérité. Car il y en a trois qui rendent témoignage, l'esprit, l'eau et le sang, et ces trois sont d'accord. Si nous acceptons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est supérieur, parce que le témoignage de Dieu est celui qu'il a rendu à l'égard de son fils. *® Celui qui croit au fils de Dieu, a ce témoignage en lui-même ; celai qui ne croit point à Dieu, en fait un menteur, parce qu'il n'a pas cru au témoignage que Dieu a rendu à l'égard de son fils. Et c'est en cela que consiste ce témoignage, que Dieu nous a donné la vie éternelle, et cette vie est dans son fils. Celui qui a le fils, a la vie; celui qui n'a point le fils de Dieu, n'a point la vie.

V, 6-12. Comme à plusieurs reprises l'accent, dans cette prédication apostolique, avait été mis sur la foi en Jésus, le fils de Dieu, il convenait de dire quelques mots sur la certitude objective de cette conviction, en d'autres termes, d'en alléguer les preuves.

D'après l'esprit de toute la théologie johannique, la preuve capitale, pour établir la dignité et l'autorité de la personne du Sauveur (Év. V, 32), émane directement de Dieu et n'a pas besoin de s'appuyer sur des arguments extérieurs et matériels.

Si, à d'autres égards, nous admettons la validité du témoignage d un homme (v. 9), par exemple dans les procès ou affaires communes, ou même à l'égard de Christ, celui de Jean-Baptiste et des apôtres, à plus forte raison nous inclinerons-nous devant le témoignage direct de Dieu, qui doit d'autant plus faire autorité qu'il s'agit de son propre fils, par conséquent de quelqu'un ou de quelque chose qui tient à Dieu même. Et comment ce témoignage direct de Dieu se manifeste-t-il ? C'est par son esprit^ cet esprit qui est la vérité même (v. 6) et qui est communiqué aux hommes, de sorte qu'on peut dire (v. 10) que le croyant, celui qui a reçu l'esprit de Dieu, «, sent, entend ce témoignage en lui-même, et que ce serait un démenti donné à Dieu, une accusation de mensonge, par conséquent un blasphème, que de s'y refuser. Mais il y a plus : ce n'est pas seulement l'intelligence ou le sentiment qui arrive ainsi à la conscience de la vérité communiquée par l'esprit de Dieu ; nous en avons une preuve pour ainsi dire matérielle dans la participation à la vie éternelle (v. 11) qui ne s'obtient que par la communion avec Jésus, et dont la possession est donc la preuve la plus irrécusable que ce Jésus est le fils de Dieu, le dépositaire et révélateur de cette vie (chap. I, 2).

Cependant l'auteur ne se contente pas de cette démonstration toute spirituelle ou mystique. Il y arrive par une espèce de détour. Le Christ est venu, s'est manifesté et recommandé au monde m moyen de deux autres faits qui peuvent être allégués comme des preuves subsidiaires ou, si l'on veut, préliminaires, de sa dignité personnelle : de l'eau et du sang. Quant au sang^ il va sans dire qu'il est question de sa mort sanglante sur la croix, à l'importance de laquelle pour le salut des hommes il a déjà été fait allusion plus haut (chap. II, 2; IV, 10), et qu'un auteur parlant à des chrétiens n'avait pas besoin de relever ici plus amplement. Il est plus difficile de dire à quoi il a songé en parlant de Xeau^ et les applications les plus variées ont été faites de ce second terme. A première vue, rien ne semble mieux répondre aux exigences du contexte que le baptême, considéré comme institution chrétienne (Év. III, 5), de sorte que l'auteur dirait que le baptême, tout en étant la condition de la participation aux espérances évangéliques, ne suffit pas à lui seul, mais n'a de valeur que par suite de la mort expiatoire du Christ, objectivement, et subjectivement par la communication de l'esprit saint. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'il ne s'agit pas en ce moment des moyens de salut, mais des

preuves de la dignité de Jésus. Or, rinstilution du baptême ne prouve rien à cet égard. Nous devons donc voir dans cette mention de Teau une allusion au baptême de Jésus lui-même, à roccasion duquel il fut déclaré fils de Dieu par la voix céleste (Ev. I, 32 suiv.). Cela nous paraîtra d'autant plus plausible, que nous avons vu l'auteur se prononcer explicitement (chap. II, 18 suiv.; IV, 1 suiv.) contre des philosophes ou théologiens qui contestaient la réalité de la nature humaine de Christ et qui, par conséquent, niaient aussi la réalité de sa mort. Ils disaient bien que lors du baptême le Logos s'était uni à Thomme Jésus, mais ils prétendaient qu'il l'avait quitté avant le crucifiement (Matth. XXVI, 46). C'est en vue de ces théories que l'auteur dit : non pas au moyen de l'eau seule ^ mais aussi du sang, phrase dont la forme ne trouve d'explication que dans ces faits constatés par l'histoire.

Ainsi Jésus consacré par le baptême et proclamé fils de Dieu, Jésus mort sur la croix et devenu, par la volonté de Dieu, propitiation pour nos péchés, reçoit encore un témoignage de la part de l'esprit ; de sorte que l'on peut parler de trois témoins ^ dont les dires aboutissent à une seule et même affirmation (v. 7, 8).

On sait que cette exposition si simple et si conforme à l'esprit général des écrits johanniques a été singulièrement obscurcie et dénaturée par la remarque d'un lecteur malavisé, qui a trouvé convenable de rappeler en passant que dans un autre ordre d'idées encore, il y en a aussi trois qui font un. Les mots du texte reçu que nous avons bifiés avec tov^ les critiques modernes : Il y en a trois qui témoignent dans le ciel, le père, le verbe et le saint esprit^ et ces trois sont un, et il y en a trois qui témoignent sur la

terre ces mots, disons-nous, manquent dans tous les manuscrits

grecs antérieurs au 16° siècle, dans presque toutes les versions, ils sont restés inconnus à tous les pères grecs, qui ont pourtant assez discuté les textes à faire valoir pour le dogme trinitaire, et en Occident ce n'est qu'à partir de la fin du 5"* siècle qu'on en trouve des traces positives. C'est par la Vulgate qu'ils se sont répandus dans les versions subséquentes ; les premières éditions du texte original ne les admettaient pas, à l'exception de la Polyglotte d'AJcala, qui les emprunta à la traduction latine. Luther ne les a jamais insérés dans ses bibles, et les luthériens ne les ont intercalés que vers la fin du 16*" siècle, les traducteurs réformés presque dès le commencement.

*' Je VOUS ai écrit ceci poar que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du fils de Dieu. Et c'est là l'assurance que nous avons envers lui, savoir que si nous demandons quelque chose selon sa volonté^ il nous exauce. Et si nous savons qu'il nous exauce, quoi que nous lui demandions^ nous savons que nous obtenons les choses que nous lui avons demandées. ^*Si quelqu'un voit commettre à son frëre un péché qui ne soit pas mortel, il demandera, et Dieu lui donnera la vie, savoir à ceux qui ne pèchent point mor> tellement. Il j a un péché mortel : ce n*est pas au sujet de celui-ci que je dis qu'il doit prier. Toute iniquité est un péché, et il y a un péché qui n'est pas mortel.

V, 13-17. Les premiers mots de ce morceau ont presque Tair de vouloir introduire une espèce de péroraison de toute Tépître. Cependant on peut aussi les regarder comme un corollaire final de ce qui précède immédiatement. Celui qui croit au fils de Dieu (ou qui Ta), a aussi la vie éternelle : c'était là une affirmation toute générale et théorique. Ici nous en avons en quelque sorte l'application concrète et personnelle : vous croyez ; vous saurez donc que vous avez la vie éternelle.

Mais cette conscience de posséder la vie dans la foi, et ce sentiment que la foi implique un rapport intime entre le croyant et l'objet de sa foi, donnent à celui-ci un courage, ou une assu- Tance en face d'un être autrement inacessible, et qui inspirerait plutôt la crainte et la confusion. L'effet de cette assurance, le fruit de ce rapport, a déjà été décrit plus haut (chap. III, 21, 22) et presque dans les mêmes termes. En promettant que les demandes faites selon la volonté de Dieu seront exaucées, l'apôtre ne veut pas amoindrir la portée de son assertion, ou reprendre, pour ainsi dire, d'une main ce qu'il avait donné de l'autre. Car il est impossible que celui qui est véritablement entré dans cette union avec Dieu par le Fils, ait des désirs, des aspirations qui seraient contraires à sa volonté.

A titre d'exemple de demandes à adresser à Dieu, qui seront sûres d'être exaucées, l'apôtre cite l'intercession pour les frères qui pèchent. Mais à cette occasion il fait une distinction et une réserve qui ont donné lieu à bien des hésitations et des conjectures de la part des commentateurs. Toute iniquité, toute transgression d'un commandement positif, tout manquement à un devoir quelconque, est un péché. Mais il y a deux sortes de péchés : les uns sont mortels (litt. : sont, ou conduisent, à la mort), les autres ne

le sont pas. L'auteur met ici des deux côtés le singulier, il parle dic péché non mortel, comme du péché mortel : il ne veut pas signaler comme mortel un péché unique, en l'opposant à de nombreux péchés non mortels; ou, si l'on aime mieux, il parle de deux catégories de péchés, en disant le péché mortel, et le péché non mortel. Nous rappellerons encore que les uns et les autres sont supposés se rencontrer chez des membres de la communauté chrétienne ; car dans toute cette épître, les frères ne sont pas les hommes en général, mais les croyants. Ensuite la mort, dont il est parlé, et qui est opposée à la vie, doit être la mort dans le sens spirituel, et non dans le sens légal ou physique. Mais enGn, qu'est-ce donc que le péché mortel? Il y a deux autres passages dans le Nouveau Testament qu'on a cru devoir rapprocher de celui-ci comme pouvant fournir les éclaircissements que notre texte ne donne pas lui-même. C'est d'abord Matth. XII, 31, où il est parlé du blasphème contre le saint esprit qui seul ne saurait être pardonné, et Hébr. VI, 4 ss., où il est déclaré qu'il est impossible que la rechute ou l'apostasie de celui qui a été dans la communion de Christ, sçit suivie d'une nouvelle conversion. Mais le premier passage doit être écarté ici, parce qu'il signale le péché en question précisément chez les adversaires obstinés de l'Évangile et non pas dans le sein de l'Église. Le second passage est beaucoup plus apte à être mis en regard du nôtre; cependant il n'écarte pas toutes les difficultés. L'auteur veut parler évidemment d'une distinction à faire par les frères : mais l'apostasie ne se produit-elle pas bien plus souvent dans le cœur de l'homme, que par des déclarations publiques et positives? Et dans ce dernier cas même, n'est-ce donc pas le devoir du chrétien de chercher à ramener son frère égaré, par tous les moyens, y compris la prière d'intercession, plutôt que de l'abandonner à une erreur peut-être accidentelle et pas du tout irrémédiable? Et si l'on voulait s'en tenir à la conduite, aux actes d'un homme ainsi fourvoya, comme à un signe non méconnaissable de ses dispositions intérieures, n'arriverait-on pas nécessairement à considérer tous les péchés comme les symptômes d'une pareille apostasie ?

Nous croyons donc qu'il est humainement impossible de distinguer les deux catégories de péchés dont l'apôtre parle, soit au point de vue de la science, soit au point» de vue delà pratique. U nous semble qu'il s'est placé plutôt au point de vue de Dieu,

394 PREMIÈRE ÉPITRE V, l8-2i.

lequel doit parfaitement bien distinguer les péchés qui sont susceptibles d'obtenir le pardon de ceux qui ne le sont pas; et il fait allusion à cette dernière catégorie, pour prévenir ses lecteurs que, malgré ce qu'il venait de dire, il y a certaines prières que Dieu n'exaucera pas, par des raisons à lui connues et suffisantes. Il ne veut pas engager les chrétiens à prier pour tùus les pécheurs, dans la conviction qu'ils obtiendront la grâce de tous, puisqu'il y en a qui ne l'obtiendront pas ; mais il ne veut pas dire non plus : gardez-vous de prier pour ceux qui ont péché mortellement ! par la simple raison que personne ne peut savoir ce qui en est.

Quant à la phrase : il demandera, et il lui donnera la vie, nous pensons que le sujet change, et que le second il représente Dieu. Nous nous sommes même cru autorisé à mettre le nom propre dans le texte. Car si la pensée de l'auteur avait été de dire : il demandera et aidera ainsi à lui obtenir la vie, il ne se serait pas servi du mot donner, qui ne convient qu'à Dieu.

*' Nous savons que quiconque est né de Dieu ne pêche point, mais celui qui est né de Dieu se garde lui-même, et le malin n*a pas de prise sur lui. Nous savons que nous sommes de Dieu, et le monde entier est au pouvoir du malin. Mais nous savons aussi que le tils de Dieu est venu, et nous a donné Tintelligence afin de connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, dans son fils Jésus- Christ. C'est lui qui est le Dieu véritable et la vie éternelle. Meiî enfants, soyez en garde contre les idoles!

V, 18-21. Les différentes affirmations qui commencent uniformément par ces mots : noVrS savons, représentent en quelque sorte une récapitulation des idées fondamentales développées dans cet écrit.

Gomme il venait d'être question de péchés commis par des membres de la communauté, l'apôtre trouve utile et nécessaire d'accentuer encore une fois la pure et vraie théorie, le principe même de l'Évangile : la communion avec Dieu et son fils excluent le péché (chap. I, 6; III, 6 suiv.) : il y a ici incompatibiUlé objective et matérielle. Le péché, chez le croyant, sera donc toujours un état anormal,- impliquant contradiction, c'est une interruption du rapport salutaire, laquelle, si elle n'est arrêtée aussitôt, risque de devenir une rupture. Or, en dehors de Christ

PREMIÈRE éPITRE V, i8-2l. 395

il y a le monde^ dans le sens de ce mot que nous connaissons (chap. II, 15; III, 13; IV, 5), et le monde est au diable (chap. IV, 4).

Heureusement, ajoute l'apôtre en terminant, ce danger n'est point le nôtre : le fils de Dieu est venu ; c'est là un fait, et partant un gage et une assurance. Il nous a donné l'intelligence, c'est-àdire la faculté de comiaUre le seul vrai Dieu (qui, par conséquent, est appelé le VérUablCy terme qui devient ici comme un nom propre) et de nous rapprocher de lui dans le sens indiqué plus haut (chap. II, 13). En effet, cette connaissance n'est pas un simple savoir, une notion plus ou moins juste; elle aboutit naturellement à une existence en lui, laquelle s'effectue par l'union préalable avec son fils (chap. II, 24, etc.). Car ces deux phrases : dam le Véritable, dans son fils, ne sont pas coordonnées. L'auteur veut dire : nous sommes dans le Père, en tant que nous sommes dans le Fils (comp. Év. XVII, 21).

n fallait toutes les préoccupations polémiques des anciens exégètes pour se méprendre sur le sens de ce verset, et pour rapporter ces mots : c'est lui qui est le Dieu véritable, à Jésus- Christ, de manière à trouver là une affirmation très-explicite de sa divinité absolue. Mais l'apôtre lui-même a affirmé plus explicitement le contraire, Év. XVII, 3, où il distingue Jésus du seulxc^ Dieu. Dans tout le contexte, le Véritable, c'est Dieu; l'auteur veut dire : c'est lui, savoir celui que nous reconnaissons par le Fils, avec lequel nous sommes unis dans le Fils, qui est le vrai Dieu, et nul autre. Quant à la construction, notre auteur même ne s'astreint pas à rapporter le pronom démonstratif au sujet prochain, il le rapporte au sujet principal, par exemple chap. n, 22, et surtout 2® ép. 7.

Le même contexte nous empêche de voir dans les idoles les images des dieux du paganisme, dont cette épître ne s'est occupée nulle part. Évidemment l'apôtre appelle idoles tout ce qui est en dehors de cette conception chrétienne de Dieu et de ses rapports avec le monde qu'il a voulu sauver. C'est un sens figuré qui n'est pas étranger au langage moderne.

L'ancieD à la Dame élue et à ses enfants, que j'aime véritablement (et non seulement moi, mais tous ceux qui ont reconnu la vérité) à cause de la vérité qui demeure en nous, et qui sera avec nous pour toujours : grâce, miséricorde et paix seront avec vous de la part de Dieu le père, et de la part de Jésus-Christ le fils du père, en vérité et en charité.

V. 1-3. La vérité dont Fauteur parle à plusieurs reprises, est la vérité par excellence, celle de l'Évangile; ceux qui Font reconnue sont donc les chrétiens. L'amour que l'auteur dit éprouver pour ceux auxquels il écrit, et qu'il dit être partagé par ceux avec lesquels il est en communauté de foi, se fonde précisément sur cette même communauté qui existe aussi entre les deux cercles de personnes mises en rapport les unes avec les autres par la présente épître.

Si, à la fin de la salutation, la charité est nommée à part à côté de la vérité, c'est qu'il a plu à l'écrivain d'analyser la notion du christianisme ou de la vie chrétienne, et d'y distinguer la sphère de rintelligence et celle de l'action, ce que d'ordinaire la théologie johannique ne fait point. C'est dans ces deux sphères que doit se manifester l'action de Dieu et de Christ, l'influence de leur esprit.

^J'ai été fort réjoui de trouver quelques-uns de tes enfants marchant dans la vérité^ comme nous en avons reçu le commandement de la part du Père. Et maintenant^ Dame, je te prie — non pas, comme si j'avais à décrire quelque commandement nouveau, mais celui-là même que nous avons reçu dès Tabord — que nous nous aimions les uns les autres. Et cet amour consiste en ce que nous marchions selon ses commandements. C^est là le commandement (conune vous Tavez entendu dès l'abord) que vous marchiez dans cet amour.

V. 4-6. Marcher dans la vérité, dans Tamour, selon les commandements, sont des expressions familières au style apostolique, qu'on décolorerait trop si Ton affectait de les rendre par des locutions modernes. Elles sont dérivées de la métaphore bien connue qui appelle la vie un chemin, la conduite une démarche. L'auteur dit donc avoir été heureux de constater que quelques-^uns des enfants de la Dame avaient embrassé la foi évangélique ; il fait des vœux pour que la nouvelle vie se manifeste aussi par la qualité essentielle du vrai chrétien, l'amour des frères. Cet amour est, à vrai dire, le résumé de tous les autres commandements (Gai. V, 14; Col. III, 14); c'est le commandement essentiel, fondamental, distinctif (Jean XIII, 34). De là cette double thèse, en apparence si peu logique : l'amour consiste à faire la volonté de Dieu, la volonté de Dieu est que l'on s'aime les uns les autres.

^ Car il s'est répandu dans le monde beaucoup de séducteurs qui ne reconnaissent point Jésus-Christ venu en chair. Voilà bien le séducteur, Tantichrist ! Prenez garde à vous, afin de ne pas perdre le fruit de votre travail, mais d'obtenir une pleine récompense. Quiconque va au delà et ne reste point attaché à la doctrine de Christ, n'a point Dieu ; celui qui reste attaché à cette doctrine, celui-là a le Fils et le Père. Si quelqu'un vient à vous et n'apporte point cette doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et ne le saluez pas. Car celui qui le salue, prend part à ses mauvaises œuvres.

V. 7-11. La liaison de ce morceau avec ce qui précède s'établit sans doute par l'antithèse de l'étroite communion des vrais croyants entre eux, que l'auteur vient de leur recommander, et de la séparation d'avec les fauteurs d'erreurs dont il va leur faire un devoir.

DEUXIÈME ÉPITRK 7-il. 399

Quant à ces derniers, nous en avons suffisamment parlé à loccasion de 1 Jean IV, 2 et dans l'Introduction. L'exclamation relative à l'Antichrist s'explique par le passage parallèle 1 Jean n, 18.

Le mot de travail appartient plutôt à l'image qu'à la théologie. L'auteur veut dire qu'en se laissant aller à la séduction, on perdrait le fruit des efforts antérieurs; c'est comme si Ton n'avait pas même commencé la nouvelle vie chrétienne (2 Pierre H, 20). Pour obtenir la pleine rècom/pense^ c'est-à-dire la jouissance de tous les biens spirituels et futurs promis aux fidèles, il faut nécessairement persévérer jusqu'au bout dans le droit chemin de la vérité. En se servant de l'expression aller au delà^ au lieu de dévier, s' égarer y l'auteur a sans doute eu en vue la prétention des faux docteurs d'élever leurs disciples à une intelligence supérieure, de les faire avancer dans la science de Dieu ; tandis que le terme de rester y qu'il oppose à cette prétention, s'explique par le point de vue que la vérité est déjà toute trouvée et que, pour la conserver, il ne faut pas aller la chercher au loin. Les phrases : avoir Dieu, avoir le Fils, ont été expliquées 1 Jean II, 23.

La défense de donner l'hospitalité aux hérétiques et même de les saluer, a valu à l'auteur des critiques sévères, mais il a aussi trouvé et trouve encore de fervents disciples qui estiment ce devoir plus facile à remplir que celui qui avait été inculqué dès T abord. Pour apprécier équitablemenl le précepte en question, il faut ne pas perdre de vue la position de l'Église naissante au milieu d'une fermentation croissante des idées philosophiques et religieuses, et le niveau général de Tinstruction de ses membres, qui risquaient de devenir la proie ou les dupes de toutes sortes de faiseurs de systèmes ou même d'aventuriers. Il faudrait encore connaître à fond les tendances de ceux contre lesquels on met ici en garde les simples. Enfin il est très-probable que le mot de saluer a ici un sens un peu figuré.

On remarquera que notre traduction diffère en plusieurs endroits du texte vulgaire, lequel dit, par exemple, que les faux docteurs sont entrés dans le monde que nom ne perdions, etc Quiconque transgresse sans parler de quelques autres variantes

plus insignifiantes.

"Quoique j'aie beaucoup de choses à vous écrire, je n'ai pas voulu le faire avec du papier et de Tencre ; mais j'espère me trouver

auprès de vous et vous parler de vive voix, afia que notre joie soit complète. Les enfants de ta sœur Télue te saluent.

V. 12, 13. Plusieurs éléments de cette partie du texte ont dû être examinés dans Tlntroduction. — Le mot de papier doit être pris à la lettre ; il s'agit de celui qu'on fabriquait avec le tissu intérieur du papyrus et dont on se servait pour les lettres. Voyez sur cette fabrication, Pline, Hist, nat. XIII, 21 suiv.

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