‹ La BibleChapitre 26 sur 61 · RUE DB SEINE · texte numérisé non relu

RUE DB SEINE

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In rcbus obscuris cuivis licet divinare. Si erro, Teniam meretur primus labor, nam aliofum cogitationes longe plus absurdatis babcnt.

Luther.

Omnibus naturam et naturaB suae omnia.

Ce n'est qu'avec une certaine hésitation que nous abordons le Cantique, pour le joindre aux autres livres bibliques. D'après notre plan général, sa place était marquée d'avance parmi les poésies lyriques, qui nous restent de l'ancienne littérature des Hébreux. Mais comme, par des motifs qu'il est inutile d'exposer ici, la publication de notre ouvrage a commencé par les Psaumes, nous avons compris que beaucoup de lecteurs seraient choqués en recevant dès le début un livre si totalement difTérent de tout le reste de l'Écriture sainte, et conçu dans un esprit, nous ne dirons pas anti-religieux, mais positivement étranger aux sentiments qui dominent partout ailleurs dans ce recueil. Il est certain que la Bible renferme plus d'un écrit qui, apprécié au point de vue purement littéraire, est bien inférieur au Cantique, mais il n'y en a pas un qui ne soit destiné à éveiller ou à fortifier le sentiment religieux et propre à le nourrir. Les livres mêmes que les théologiens protestants ont négligés ou placés au second rang, ou rejetés tout à fait, sont de nature à nous intéresser comme représentant des convictions digues de respect, dût-on ne les envisager que comme l'expression sincère de l'état des croyances à une époque donnée. Cet élément manque ici d'une manière absolue. Nous avons maintenant affaire à une poésie profane. En nous servant de ce terme, nous ne voulons pas exprimer un

A. T. 5« part. 1 *

blâme, mais seulement constater le fait que nous ne pouvons reconnaître à ces quelques pages aucun des caractères qui leur assureraient, à n'importe quel titre, la place qu'elles occupent dans le volume sacré, et que pendant dix-huit siècles, et à deux ou trois exceptions près, personne n'a songé à leur contester. C'est là aussi la seule raison pour laquelle il ne pouvait être question de les exclure. Mais nous ne les mettons entre les mains de nos lecteurs que tout à la fin et comme une espèce de hors d'œuvre, qu'ils pourront joindre au reste, ou en retrancher, selon leur convenance.

Le fait est que le petit livre connu sous le nom du CaïUiqtu des Cantiques ne se trouve dans la Bible que par suite du plus étrange malentendu, et qu'il ne s'y est maintenu que grâce au despotisme de la tradition, qui a mieux aimé s'accommoder des plus monstrueuses extravagances de l'exégèse, que d'avouer une erreur, obstinément niée et pourtant si facile à découvrir.

Ce livre, d'un bout à l'autre, parle d'amour, de l'amour d'un homme et d'une femme C'est là un rapport non seulement naturel, mais qui peut devenir la source du plus grand bonheur des individus et la base la plus solide de la société, s'il est sanctifié par la fidélité mutuelle et par un dévouement réciproque et sans bornes. Il n'y a pas de nation tant soit peu avancée dans la civilisation qui n'ait compris ce qu'il y a de poétique dans ce sentiment et qui n'ait eu ses poésies d'amour. Nous ne ferons pas aux Israélites l'injure de les croire plus pauvres que d'autres à cet égard. Mais, dans la haute antiquité, les poésies de cette espèce n'avaient guère la chance de se conserver, et ne devaient pas longtemps survivre aux sentiments qui les avaient fait naître. Par un hasard heureux, disons franchement par le plus inexpUcable des hasards, en voilà qui ont échappé à la faux des siècles. Les érudits de la Synagogue les découvrirent, on ne sait où ni comment. Leur âge respectable attira sur elles l'attention des gens d'école. En les lisant, on y trouva le nom de Salomon. Or, la tradition vantait le génie poétique de ce roi. Aussitôt ou conclut qu'il en était l'auteur. Cette conclusion fiit acceptée avec d'autant plus d'empressement qu'on en était déjà à octroyer à chaque ouvrage anonyme un auteur de convention. Et comme Salomon passait pour le philosophe par excellence, et que la

philosophie des Juifs, comme bientôt aussi celle des chrétiens, consistait à loger dans les textes tout ce qu'on avait sur le cœur ou dans la tête, sans se demander si les textes y trouvaient leur compte, on ne s'arrêtait pas au sens prochain que celui-ci semblait avoir, et Ton donnait libre carrière à l'imagination pour en trouver un qui ne fût pas à fleur de terre et qui ne rentrât pas tout simplement dans l'expérience de tous les jours.

Cependant les choses ne paraissent pas être allées aussi vite que la science traditionnelle se plaît à le dire et est intéressée à le croire. Dans le Nouveau Testament il n'y a pas encore de trace de la présence du Cantique dans le recueil officiel, ni de ce qu'on en aurait fait usage dans un but d'édification ^ . On peut même dire que la seule preuve de son existence à cette époque serait la note de l'historien Josèphe, qui dit qu'au nombre des livres sacrés des Juifs il y a quatre livres d'hymnes, compte dont il est assez difficile de faire la vérification, et qui, au besoin, pourrait être réputé juste sans notre livre. D'un autre côté, il nous est rapporté que, parmi les docteurs mêmes, la question de savoir si l'on recevrait le livre au canon scripturaire resta longtemps controversée, comme ce fut aussi le cas de l'flcclésiaste, et par des motifs analogues. Cette hésitation fait honneur au bon sens de ceux qui concevaient des scrupules à ce sujet et qui voulaient, au dire d'Origène, en défendre la lecture aux jeunes gens avant la trentième année. Probablement ce ne fut qu'au second siècle que la chose se trouva définitivement décidée en faveur de ces deux ouvrages. En attendant ils avaient été traduits en grec, et cette traduction, qui est très-littérale, ne contient rien qui nous révèle, chez son auteur, une préoccupation mystique.

Malgré cela, nous pouvons être assurés qu'on n'aurait pas joint ce livre aux autres réputés inspirés si on ne lui avait prêté un sens qui justifiait cette place. Cependant nous ne sommes pas renseignés d'une manière exacte sur la méthode d'interprétation suivie dans les écoles juives. Nous savons seulement que bien plus tard on s'accordait à y voir, comme cela était du reste assez naturel, une allégorie relative au rapport entre Jéhova et Israël. On peut

1 L'allégorie qu'oû lit Éph. V, 26 suiv., se rattache directement au récit de la Genèse (v. 32). Et l'image de la fiancée (2 Cor. XI, 2. Apoc. XXI, 2) peut être dérivée de certaines paroles ou paraboles de Jésus (Matth. IX, 15 ; XXV, 1, etc.), si l'on n'aime mieux remonter à l'allégorie bien connue et si fréquente chez les prophètes.

même dire que, l'idée d'une allégorie étant donnée et acceptée, il n'y avait pas de raison pour chercher ailleurs et au loin la pensée intime d'un écrivain israélite, disciple des prophètes, et c'est à elle qu'il faudrait certainement s'arrêter à l'exclusion de toutes les rêveries chrétiennes, si des raisons majeures ne s'opposaient pas à toute interprétation de ce genre.

Avec la traduction alexandrine le Cantique passa aux mains des chrétiens. Quant à ceux-ci, nous n'aurons pas besoin de dire que ce même principe de l'allégorie dirigeait leurs méditations et dictait leurs travaux éxégé tiques, et cela d'autant plus inévitablement qu'il était de mode et quasi de rigueur à l'égard de l'Ancien Testament en général, même de ses lois les plus positives et de ses histoires les plus simples. C'est ainsi que jusqu'à nos jours l'exégèse a battu la campagne pour extorquer, à un texte partout transparent et naturel, pour peu qu'on voulût laisser aux mots leur signification propre, un sens d'autant plus éloigné de la pensée du poète qu'il afTectait d'être plus profond et plus mystérieux. Nous ferons grâce à nos lecteurs des détails fastidieux de cette longue histoire ^ Il suffira d'en retracer les traits généraux, et d'enregistrer les essais, faibles et timides d'abord, et toujours entravés par l'empire du préjugé, qui ont été faits de temps à autre à l'effet d'ouvrir à l'interprétation du livre des voies nouvelles et en apparence moins arbitraires.

Origène, l'oracle des exégètes jusqu'à la fin du moyen âge, est le plus ancien docteur chrétien dont il nous ait été conservé quelque chose d'un peu étendu sur le Cantique. Il l'avait expliqué, selon ses principes bien connus, d'après trois sens différents, dans un ouvrage en dix livres dojit un tiers à peu près nous est parvenu dans une traduction latine. Le sens littéral est écarté comme inadmissible et indigne du saint Esprit ; le sens moral (tropologique) représente Tamour de Tâme pour son fiancé céleste, et le sens mystique peint l'union du Christ avec l'Église. C'est à ce double thème que reviennent au fond tous les innombrables commentaires qui ont été écrits sur ce texte jusque au delà du milieu du siècle passé, surtout en Occident, et dans la période où un mysticisme sentimental et chaleureux faisait le seul contre-poids d'une froide et sèche scolastique.

^ Ed. Cunitz, Histoire critique de l'interprétation du Cantique des cantiques. Strasb.y 1834. — F. Uhleman, De varia Cantici interpretandi ratione. Berl., 1839.

D est superflu de nommer ici des noms propres. Si ces élucubrations diffèrent quelque peu les unes des autres, ce n'est que dans rinterprélation des détails, à Tégard desquels l'imagination pouvait se donner libre carrière dans l'art de travestir la pensée du poète. Cet art était une nécessité, rien que par la raison que l'exemple des anciens l'exigeait impérieusement ; mais on aimait aussi à revenir à un texte dans l'étude duquel on trouvait une espèce de compensation à des jouissances bannies de la solitude du cloître. Le culte de la Vierge lui fournit un aliment nouveau en plaçant celle-ci au centre même du livre. Mais ce principe herméneutique subsista même dans les écoles protestantes auxquelles le mysticisme était étranger, parce que c'était alors le seul moyen de garantir au Cantique sa place au canon. Or, quant à celui-ci, on ne pouvait y toucher sans compromettre à la fois le fondement même sur lequel on avait assis toute la théologie et la légitimité de l'opposition qu'on faisait à Rome. On peut même dire que, si dans le sein de l'Église catholique c'avait été de tout temps plutôt une affaire de goût et d'habitude, conforme d'ailleurs aux méthodes exégétiques qu'on suivait à l'égard de la Bible en général, chez les Protestants, et surtout chez les Luthériens, ce genre d'exégèse, appliqué à ce seul livre, était devenu un article de foi, une thèse de la dogmatique orthodoxe. Dans celte sphère, on s'accoutuma si bien à voir dans Salomon le type de Jésus- Christ, et à assimiler ainsi le Fils de Dieu, sauveur du monde, à un despote voluptueux qui ruina le sien, qu'encore de nos jours, dans des églises dont les conducteurs spirituels tiennent aux vieilleries, on chante des cantiques dans lesquels le Seigneur est tout bonnement appelé Salomon.

On ne s'amuse plus aujourd'hui à réfuter ces rêveries mystiques. Pour des lecteurs qui ont leur bon sens on n'a pas besoin d'insister sur ce que le saint Esprit, pour diriger les fidèles dans la voie qui conduit au salut et à la paix de l'âme par l'union avec son sauveur, n'aurait pas choisi un langage si équivoque et des images parfois si scabreuses, qui senSblent bien peu faites pour atteindre le but indiqué ^ Il suffirait même de constater que

1 • La leclure de ce petit drame exige uûe grande innocence de mœurs, une entière pureté d'imagination et une grâce spéciale d'en haut, pour s'attacher par dessus tout au sens mystique que TEsprit divin a eu en vue dans l'inspiration de ce bel ouvrage. » (H. Laurens, Morceaux choisis de lu Bible, p. 242.)

les textes ne contiennent pas le moindre mot qui trahirait un sens caché, qu'il faudrait tâcher de découvrir par des efforts malgré lesquels les plus savants risquent de s'égarer. Sans doute les prophètes ont employé plus d'une fois l'allégorie d'un rapport conjugal quand ils voulaient parler de celui de Jéhova et d'Israël, mais d'un côté leurs discours ne laissent pas subsister le moindre doute au sujet de leur intention, et de l'autre on n'oubliera pas que celui-là même qui s'aventure à soulever le voile plus que la décence ne le permettrait, ne le fait que pour exprimer le dégoût que lui inspire la corruption religieuse et morale de ses contemporains, et pas le moins du monde de manière à flatter les sens et à faire faire fausse route à des cœurs mal gardés.

Au Ueu donc de nous arrêter à une réfutation désormais superflue, rappelons plutôt que de temps à autre, même avant l'époque de la régénération de l'exégèse, il y a eu des hommes qui ne se sont pas laissé subjuguer par le préjugé universel. Ainsi, dans l'antiquité, on peut signaler l'école d'Antioche, dont l'illustre chef, Théodore de Mopsouhestia, fut condamné par un concile, cent ans après sa mort, pour s'être contenté du sens littéral. Plus tard encore, divers écrivains, comme Théodorète et Philastrius, parlent d'hérétiques qui n'auraient vu dans le Cantique qu'un poème relatif aux noces de Salomon avec la princesse égyptienne. La naïveté du siècle des Minnesinffer avait trouvé moyen de concilier les deux théories. La Bible historiée allemande nous dit que le roi le composa d'abord en l'honneur de la Vierge, puis, quand il conçut une passion pour la païenne, il le dédia à celle-ci. De là l'importante question, agitée encore bien plus tard dans les écoles protestantes, de savoir si le roi a été damné, ou s'il a eu la chance de faire son salut à la dernière heure. On composa aussi de joUes petites chansons d'amour sur des motifs tirés de notre texte ^ Vers le même temps, Nicolas de Lyra, disciple des Rabbins, qui eux-mêmes avaieat découvert dans le Cantique toute l'histoire d'Israël depuis Abraham, se borna à modifier cette opinion, en y ajoutant aussi les destinées de l'Église chrétienne 2.

1 Ed. Reuss, Die doutsche Ilistoricubibel. léna, 1855.

"^ Il faut cependant remarquer qu'au i2« siècle déjà, Aben-Esra avait osé faire précéder son interprétation allégorique d'une autre toute littérale, qui admet simplement qu'il s'agit au fond de l'amour d'une jeune fille et d'un berger. D'autres Juifs du moyen àgc^trouvcrent dans le Cantique leurs systèmes de philosophie.

La renaissance des études classiques dégoûta de Tallégorie les savants qui prenaient part à la nouvelle vie littéraire. Dans le monde théologique même on ressenlit Tinfluence de ce changement sur la direction des esprits. Cependant il n'y eut là que bien peu d'hommes qui osèrent tirer les conséquences du principe, avec une entière liberté. Le malheureux Chastillon fut obligé de quitter Genève et de renoncer au ministère ecclésiastique, entre autres parce que son bon sens lui disait que le Cantique n'était pas à sa place dans la Bible. La plupart des autres, pour l'y maintenir, se retranchèrent derrière le rempart de la typologie et cherchèrent au moyen du double sens à concilier un besoin pratique avec les exigences de la philologie. Le mariage de Salomon avec la fille de Pharaon dut faire les affaires de la science ; les intérêts de l'édification continuaient à être satisfaits par la vieille méthode d'Origène. Il y a cependant quelques exceptions à noter. Luther eut la singulière idée d'y trouver le fils de David remerciant Dieu de la prospérité de ses sujets et le priant de la leur conserver, insinuant en même temps qu'elle était l'effet de son administration modèle et des excellentes institutions que lui leur avait octroyées. Cette exégèse politique et loyale ne fit pas fortune, et nous serons les derniers à blftmer ceux qui, dans ce dilemme, préférèrent le royaume de Christ au régime de Salomon.

Au dix-septième siècle, Coccéius, professeur à Leide, le célèbre chef de l'école fédéraliste, mit à la mode une interprétation d'après laquelle le Cantique, comme l'Apocalypse et d'autres textes, racontait prophétiquement l'histoire de l'Église chrétienne en sept périodes. Grotius y voyait tout bonnement Salomon révélant les arcana nuptiarum, et illustrait cela par de nombreux parallèles tirés des classiques. Enfin Richard Simon envisagea le livre comme un recueil d'idylles de divers auteurs inconnus. C'était le premier pas, fort peu assuré encore, d'une science qui essayait de s'émanciper du joug de la tradition; la hardiesse allait dès lors en croissant, mais elle effrayait plus qu'elle ne gagnait le public et il se passa encore près d'un siècle avant que la glace fût rompue. Et alors, comme de raison, le fleuve des hypothèses commença par déborder. Il est bien loin encore de rentrer dans son lit.

Il ne saurait être question ici de les énumérer toutes avec leurs innombrables modifications ; encore moins est-ce le cas de suivre,

pour les faire connaître à nos lecteurs, un ordre purement chronologique, au risque de nous perdre dans des répétitions oiseuses. Mais nous tenons à en caractériser succinctement les divers groupes, sans nous engager à enregistrer tous les noms propres qui se rattachent à chacun d'eux. Nous ne nous arrêterons pas davantage à les discuter à fond, convaincu que nous sommes que la simple inspection des textes suffira, dans la plupart des cas, pour fixer le jugement des lecteurs non prévenus. Et nous espérons n'en avoir pas d'autres. Nous devrons cependant faire ime exception à Tégard de celle de ces hypothèses qui, avec des variations assez notables, domine aujourd'hui sur presque toute la ligne, et qui mérite par cela même la plus sérieuse attention.

Ce fut vers 1770 qu'on commença à essayer, avec une liberté jusqu'alors inconnue ou proscrite , d'une exégèse rationnelle appliquée au Cantique. Le goût littéraire s'affranchissait des entraves que lui avaient jusque-là suscitées l'esprit de routine mis au service d une théologie pétrifiée. Mais comme l'interprétation traditionnelle avait toujours pu se prévaloir d'une certaine obscurité du texte (qu'elle avait pourtant plutôt créée que constatée), celui-ci ne devenait pas partout transparent du premier coup, par le seul fait qu'on changeait de système. En effet, bien que l'immense majorité des commentateurs, qui ont dès lors consacré leurs veilles à l'étude de ce petit livre, aient revendiqué pour lui le droit de parler un langage naturel, il s'en faut de beaucoup qu'ils l'aient tous compris de la même manière, et jusqu'à nos jours des conceptions passablement différentes les unes des autres se disputent la palme sur ce terrain.

Cette circonstance, jointe à l'empire de l'habitude, nous explique pouquoi, même en Allemagne, dans cette patrie privilégiée de la critique moderne, il s'est toujours trouvé des auteurs qui en ont repoussé et les principes et les résultats. Il y avait de plus, comme autrefois, le besoin de ne pas laisser entamer le canon biblique, dans lequel des poésies erotiques ne pouvaient avoir de place. Aussi bien dans les écoles catholiques l'interprétation qui a recours à l'allégorie domine-t-elle encore presque sans partage ^

1 Nous pourrions citer ici un bon nombre d'auteurs allemands. La littérature française est moins riche. Mais nous recommandons surtout les Etudes littéraires sur les poôtes de la Bible de Mgr. Plantier, évoque de Nîmes, T. I, p. 3l8 suiv. L'autorité de Bossuet conârmait ici celle des Pères.

et sans s'écarter beaucoup des théories que nous avons caractérisées plus haut. Dans les rangs de l'orthodoxie protestante, il va sans dire qu'on est autant que possible conservateur dans le même sens. Cependant ici il n'est pas rare qu'on se prête à certaines concessions et qu'on essaie des compromis, soit pour concilier les intérêts du sentiment religieux avec les droits irrécusables de la science, soit pour découvrir au moins un sens qui permette d'assurer au Cantique sa place dans le recueil sacré des Israélites. Les représentants de l'ancien mysticisme, qui y voyaient le désir de l'âme de s'unir au Sauveur, ou l'amour de celui-ci pour sa fiancée spirituelle, sont maintenant peu nombreux, du moins parmi les Allemands et dans les pays qui se sont associés au mouvement scientifique d'outre -Rhin. Mais on s'est beaucoup ingénié pour trouver de nouvelles combinaisons allégoriques. Nous en distinguons deux classes, qui n'ont de commun que le refus de s'arrêter à la lettre du texte, mais dont l'une seulement tient à sauvegarder, avec plus ou moins d'énergie, le caractère religieux du livre, tout en accordant qu'il y est question d'amour, tant au fond que dans la forme , tandis que l'autre écarte les deux sentiments, Tamour et la religion, pour réduire le tout à une allégorie politique. Il sera superflu d'ajouter que cette seconde classe ne rentre plus en aucune façon dans la sphère de ce qu'il serait permis d'appeler de la théologie, sans que pour cela elle fasse la part du bon goût et du sens naturel.

Citons quelques exemples de ces différentes théories ^ Tel commentateur en est revenu à l'interprétation rabbinique qui parle du rapport entre Jéhova et Israël ^. Tel autre pense que le mariage de la fille de Pharaon avec le roi du peuple élu, qui est censé former le cadre du poëme, est destiné à symboliser la conversion du paganisme au culte du vrai Dieu 3. Au paganisme, un autre substitue Sion qui, sous le nom de la Sulamite, repré-

^ Nous nous bornons à do simples citations, sans y ajouter la moindre critique. Mais nous recommanderons aux théologiens français, qui savent l'allemand, le jugement qu'un homme justement vénéré, feu M. Bunsen, a formulé sur la manie de certaines gens de trouver Jésus-Christ et son église dans le harem de Salomon. {Oott in der Oetchiehte, I, 467 suiv.

^ E. F. C. RosenmQller, Ueber den Sinn des H. L. (in Keil's Ânalekten, I8l3).

— C. F. Keil, Einleitung in's A. T., 1853. — O. Zœckler, Das Hohe Lied. 1868.

— A. Franck, Études orientales, 1861, p. 427.

3 (Harmar), Materialien zu einer neuen ErklArung des H. L., 1778.

sente le judaïsme soupirant après son sauveur^. Partant de celte donnée, un autre parvient à y distinguer, dans la Sulamite l'Israël spirituel, et l'Israël charnel dans les femmes du harem, voire même les chefs israélites antérieurs au roi-poëte dans les frères de la bergère 2. Ailleurs ce roi, représentant du Christ, est caractérisé comme s'acquittant de sa mission auprès du paganisme japhétique (européen ?), lequel se rend à son appel, après quelque hésitation, et à la fin on entrevoit même la conversion du paganisme hamite (africain?) représenté par la jeune sœur de rhéroïne^. Au lieu du paganisme et du judaïsme, on peut aussi, si Ton veut, y voir le christianisme dans son état actuel de division et de déchirement, avec la perspective de sa restauration d'après le modèle de l'église apostolique*. Enfin on y a aussi vu l'amour de Salomon et de la sagesse 5,

Nous osons à peine mentionner ici un autre commentateur moderne, le plus sensé, le moins arbitraire de tous ceux qui tiennent à ménager les consciences timorées. Cet auteur^ est d'avis que Salomon, blasé sur les jouissances de son harem et épris d'iîne jeune fille galiléenne, l'a élevée à la dignité de reine et mène avec elle la vie de la campagne et des chaumières. Il chante maintenant le bonheur et l'excellence de la monogamie. Nous aurions donc là à la fois une histoire, une pastorale et un enseignement moral, et partant, pour le livre, le droit à une place au canon. Malheureusement /'histoire donne un démenti éclatant à cette histoire (1 Rois XI), et nous avons de la peine à nous familiariser avec l'idée que celui qui aime une femme sincèrement et passionnément et qui par ce fait même ne songe pas à la polygamie, éprouve le besoin de faire de l'enseignement théorique

1 E. W. Ilengstenberg, Das H. L. Salomonis, 1853. — Le même, Ghrîstologio des A. T., 2« éd., tome I. — II. G. Ilœlemann, Die Krone des H. L., 1856.

2 F. Godet. Études bibliques, t. I, 1873.

3 H. A. Ilahn, Das H. L. von Salomo erklârt, 1852.

** G. F. Goltz, Das H. L., eine Weissagung von den letzten Zeiten der Kirche, 1850.

5 Rosenmûller, Scholia in C. C, 1830.

^ Fz. Delitzsch, Das H. L. Qbersetzt und ausgelegt, l85l . — Commentar zum H. L.,

1875. — La mdme idée avait déjà été indiquée par F. H. Lindemann, Versuch eiser

neuen Erkl&rung des H. L., I8l6, et par un savant catholique, J. Jahn, Einleitong in's

A. T., 1801. Nous mentionnerons plus bas l'ouvrage de H. Grœtz, qui représente une

tendance analogue.

dans ce sens, surtout si ses propres antécédents sont de nature à neutraliser d'avance Teffet de sa prédication.

Parmi les allégoristes politiques il y a aussi des divergences, mais leurs découvertes à tous sont si étonnantes, qu'on est dans un grand embarras pour savoir auquel d'entre eux on doit décerner le premier prix de sagacité. L'un, qui ne voit dans les différentes scènes du poëme qu'une série de rêves, rêve lui-même que, sous la figure de la bergère qui est amoureuse de Salomon, il faut reconnaître le royaume des dix tribus qui veut se donner au roi Ézéchias^. Un autre, que cette simple donnée ne satisfait point, y découvre une histoire bien plus compliquée et d'autant plus intéressante, qu'elle est, d'un bout à l'autre, le produit de l'imagination. L'héroïne, c'est la ville de Samarie, récemment conquise par les Assyriens. Désirant secouer le joug de l'étranger, elle s'allie avec le roi éthiopien Taraqqah, lequel, par parenthèse, réside dans le Liban. Celui-ci, en effet, se met en possession de la ville et s'y maintient pendant plusieurs années, jusqu'à ce que Asarhaddon mette de nouveau fin à l'indépendance des rebelles ^. On comprend qu'il n'a fallu à l'auteur, pour faire ces brillantes découvertes, que le courage de changer le texte trois ou quatre fois dans chaque ligne. Un troisième ^ transporte la scène à quelques siècles plus loin et métamorphose ces poésies erotiques en une espèce d'épopée relative à Zeroubbabel, Esdras et Néhémie,

Tout cela cependant s'arrange sans trop de peine, avec un peu d'imagination et de bonne volonté, et nous regrettons de ne pas avoir ici la place nécessaire pour entrer dans quelques détails à propos de ces élucubrations si étonnamment originales. On serait tenté de les prendre pour des satires destinées à persifler les méthodes d'ime exégèse fourvoyée, s'il n'était pas trop évident que leurs auteurs les ont prises au sérieux. Nous préférons ajouter un dernier échantillon du genre à ceux qui précèdent.

Salomon est dégoûté du gouvernement. Il parcourt ses jardins, tourmenté par l'ennui, et ne se soucie plus des affaires. Voilà qu'il se présente une députation de campagnards qui lui deman-

1 J. Léonhard Hug (catholique) Das H. L. in einer noch unversuchten Deutung, iSiS.

^ L. Noack, Tharraqah und Sunamiih, das H. L. in seinem geschichtlichen uod landschaftlicben Ilintergrunde, 1869.

3 G. P. C. Kaiser, Das H. L. ein Collectiv-Gesang auf Senibbabel, Esra und Nehemia, 1825.

dent instamment de reprendre sa tesogne de roi. Discours du trône : Salomon déclare qu'il aime les gens du peuple ; il donne même l'accolade aux députés, les invite à dîner, loue leur loyauté, promet monts et merveilles, et eux, dans leur enthousiasme, s'engagent à payer régulièrement les impôts ^ Si tout cela n'est pas précisément dans le texte hébreu, cela ne manque pas de vérité ni d'à propos.

Mais laissons là tous ces jeux d'esprit, qui ont eu le tort de discréditer la science, et abordons la grande et respectable cohorte des commentateurs qui s'en sont tenus purement et simplement au sens littéral, c'est-à-dire, qui ont franchement reconnu dans le Cantique de la poésie erotique. On peut les diviser en groupes d'après difTérents points de vue. D'abord il y en a qui acceptent, pour leur compte, l'ancienne opinion que Salomon est l'auteur du livre, tandis que d'autres lui contestent cet honneur et inclinent à voir en lui, soit seulement le héros du poème, soit au moii^ l'un des personnages qui y jouent un rôle prééminent. Mais cette première différence n'est pas le point capital sur lequel roulent les discussions critiques de ces derniers temps. On peut même dire que les voix qui plaident pour les droits d'auteur du fils de David sont devenues bien rares de nos jours. Nous ne nous arrêterons donc pas à ce premier principe de classement, pour passer tout de suite à un autre beaucoup plus important lorsqu'il s'agit de déterminer la nature et l'objet du livre. C'est que les uns veulent y voir un recueil de poésies détachées, tandis que les autres prétendent y reconnaître une pièce unique, et dont toutes les parties sont reliées entre elles par un lien indissoluble. On peut dire que cette dernière conception tend à prévaloir de plus en plus, quoique l'autre trouve encore quelquefois des défenseurs dont l'autorité scientifique et littéraire lutte sans grand succès, peut-être aussi sans trop d'adresse, contre celle de la majorité qui compte dans ses rangs les hébraïsants les plus renommés de notre époque.

Les auteurs qui considèrent le livre comme une collection de pièces composées par le roi, et recueillies probablement par quelqu'un d'autre, appartiennent à l'époque des débuts de la critique

1 E. G. Slellwagen, Das H. L. Salomo's, ein Lied fûr Fûrst imd Volk, 1860.

moderne 1. S'ils inclinent à penser que Salomon n'a pas mis luimême la dernière main à ce petit fascicule de poésies, en d'autres termes, qu'il n'en a pas été l'éditeur, c'est qu'ils n'ont pu se rendre compte du sens des morceaux qui, dans nos éditions, forment le dernier chapitre du livre. Ils pensent que ce sont des fragments, plus ou moins inintelligibles dans l'état actuel du texte, qu'on aura ajoutés à la fin pour ne rien laisser perdre de ce qui provenait de l'illustre poëte. Nous ne mentionnerions pas cette circonstance , à propos d'une catégorie si peu intéressante de commentateurs, si elle ne nous revenait pas assez fréquemment dans les autres groupes. Il importera davantage de signaler une autre différence qui caractérise les essais que nous enregistrons ici ; c'est qu'on ne s'accorde pas sur le nombre des pièces que contient le recueil, chaque interprète décomposant le texte autrement, et selon son sentiment personnel, en un nombre plus ou moins grand de sections. Les uns s'en tiennent à la coupe traditionnelle des chapitres , les autres vont jusqu'à presque tripler le nombre des pièces. Du reste, dans ce camp là, on n'est pas arrivé à préciser nettement la nature du fond de ces poésies et à se rendre compte des faits qui pouvaient les avoir inspirées.

La plupart des savants qui ont reconnu dans le livre du Cantique une série d'idylles erotiques , indépendantes les unes des autres, ont renoncé à l'idée de les faire remonter à Salomon. Une divergence entre les commentateurs de ce groupe consiste en ce que quelques-uns ont cru que tous les morceaux compris dans le recueil se rapportent à un seul et même sujet , tandis que d'autres prétendent y reconnaître des pièces de différents poètes et de diverses époques. Cette modification du principe herméneutique a été introduite et recommandée par un théologien qui a rendu les plus éminents services à l'étude de l'Ancien Testament, par le goût exquis avec lequel il a su découvrir et apprécier l'élément poétique dans cette partie de la Bible *^. Il a ouvert ainsi à la science exégétique des horizons qui étaient restés à peu près complètement cachés à l'érudition routinière et dog-

1 J. J. Kleuker, Sammlung der Gedichte Salomons, 1780. — J. Tph. Lessing, ficlogs régis Salomonis, 1777. — J. F. Schlez, Salomons Lieder^ 1782. -^ H. E. G. Paulus, Ueber das H. h., 1785 (in Eichhorns Rep. t. 17).

^ Ji Gf. Herder, Lieder der Liebe^ die filtesteo tind schônsten aus dem Morgenlande, 1778.

malique des écoles protestantes. Aussi bien est-ce à lai principalement qu'est due la faveur croissante et le triomphe désonnais assuré de l'interprétation littérale de ces textes si cruellement tourmentés depuis des siècles. Au point de vue philologique, les explications de Ilerder laissent beaucoup à désirer , et il n'a pas toujours eu la main bien heureuse dans la coupe des textes, qu'il dépèce assez généralement en trop petites parties , dont plusieurs ne comprennent, d'après lui, qu'un seul verset. Ainsi les deux premiers chapitres se trouvent embrasser jusqu'à sept pièces diflFérentes.

La plupart de ses successeurs ont évité cet inconvénient, mais ce n'est pas sans encourir le reproche (que nous avons déjà fait à d'autres commentateurs) de n'avoir pas réussi à caractériser, d'une manière suffisamment nette, les rapports des personnes qui parlen ou agissent dans les diverses pièces du recueil, ni surtout celui du poëte, ou des poètes, avec celles qui sont mises en scène ^. E pourtant, quand il s'agit de poésies qui font allusion à des faits ou qui expriment des sentiments, la moindre des choses qu'a puisse demander c'est de savoir si le poëte veut exposer d relations étrangères , vraies ou fictives , ou s'il se borne à rendre compte de la sienne propre.

Quelques interprètes ont trouvé moyen de pousser plus loi encore la méthode de Herder, quant à la division du texte e parcelles de minime dimension ^. On a été jusqu'à déclarer qu'un -* partie des morceaux ainsi détachés ne représentent plus que der--s fragments, ou des additions posliches faites à des pièces pli%;s anciennes, par des glosateurs mal avisés^. Dans les deux cas, ot2 a cru faire avancer Tintelligence d'un livre , dont on s'exagéra î/ l'obscurité , en bouleversant l'ordre actuel de ses éléments d'une manière tellement arbitraire, qu'on ne se contenta pas de changer la succession des différentes idylles, mais qu'on alla jusqu'à composer celles-ci librement, en combinant ensemble, pour les former,

1 W. F. llufnagel, Salomons H. L. geprtilt und erklart, 1784. — J. Fx. Beyer, Sammlung von Liedern der Liebe im Geschmack Salomo's, 1792. «^ C. W. Justi, Salomonischc Hochgesânge der Liebe, 1808. — J. C. C. Dœpke, Commenter zum II. L. Salomo's, 1829. — A. T. Hartmann, Ueber Charakter und Âuslegung des H. L., 1829. — IntroducUons de De Wette, 1 81 7 ; de Bleek, 1862. — S. Munk, Le Palestine, p. 449. ^ Ileiligstedt, Comment., 1848, etc.

^ F. Albrecht, Das II. L. eine Sammlung von bebr&iscben LiebesUedern, 1858.

3 E. J. Magnus, Kritischo Bearbeitung des II. L., 1842.

des versets tirés de divers chapitres. Cela revenait au fond à des essais de rédiger en sous-œuvre des poésies lyriques nouvelles, en brodant sur des motifs empruntés au Cantique et d'après des conceptions toutes subjectives , comme nous l'avons vu faire aux poètes allemands du treizième siècle.

Déjà longtemps avant ces divers essais de donner au Cantique un sens plausible, et de revendiquer pour son auteur le droit de parler le langage de la nature, on avait tenté une voie nouvelle qui eut d'abord quelque peine à se faire accepter dans le monde savant. Il s'agissait de remplacer les deux théories alors en vogue, celle des pièces détachées et celle de l'allégorie , par une autre, d'après laquelle le texte , compris d'ailleurs comme nous venons de le voir en dernier lieu, c'est à dire comme une poésie erotique, formait un seul tout homogène et continu; ou, pour le dire d'une manière plus claire , racontait une histoire. Ce nouveau principe finit par conquérir des suffrages de plus en plus nombreux, et l'on peut dire qu'aujourd'hui il domine dans la littérature exégétique consacrée à ce livre si singulier et en apparence si insaisissable. C'est au point que les opposants ne parviennent guère à se faire écouter et qu'il y a de la témérité à se mettre de leur côté.

A la vérité , ce point de vue, non moins que les autres , a donné naissance à des applications fort différentes. L'histoire '.qu'on prétend y découvrir varie selon le rôle qu'on y assigne au roi Salomon, qui tantôt en est le héros, tantôt partage cet honneur avec un personnage anonyme auquel il doit céder la première place. Nous aurons l'occasion de faire connaître à nos lecteurs, à titre d'exemples., au moins quelques-unes des principales combinaisons que la sagacité des commentateurs a mises au jour et, comme il va sans dire, nous nous arrêterons de préférence à celles qui sont recommandées par nos hébraïsants contemporains les plus juslemcnl estimés , et dont le nom seul donne déjà du crédit aux produits de leur imagination.

Ce fut en 1771 qu'un ecclésiastique du Hanovre^ publia un petit travail sur le Cantique dans lequel il proposa, comme solution de toutes les énigmes de ce livre, la simple histoire que voici : La fille d'un vigneron de Jérusalem a été récemment ma-

^ (J. F. Jacobi), Ûas durch eine leichte und ungekUnstelte Erklârung von seinen Vorwûrfen gerettete H. L., 1771.

A. T. 5' part. 2

riée à un jeune berger des environs. Elle est enlevée pour être conduite dans le harem de Salomon. Mais elle résiste à toutes les sollicitations du roi et finit par rejoindre son mari. C'est à dessein que nous nous bornons ici à ces contours tout à fait généraux et décolorés, parce que plus tard ils ont servi à de nombreux tableaux qui souvent se ressemblent très-peu les ims aux autres. Ils varient quant au nombre des personnages qu'on suppose intervenir dans l'intrigue et dans le dénouement , quant aux localités qu'on fait servir de théâtre aux diflFérentes scènes dont le récit est censé se composer , enfin quant à la forme littéraire qu'on y croit reconnaître. Il y aurait même encore une distinction à faire entre ceux qui regardent le poëme comme représentant des fait appartenant à l'histoire, et ceux qui n'y voient qu'un jeu de l'ima gination avec ou sans tendance morale.

Pour mieux faire voir comment cette idée d'une histoire a d'un roman a pu être modifiée à l'infini dans l'exposé du sujet» nous répartirons les interprètes de cette dernière catégorie erm. trois groupes, d'après la méthode qu'ils ont employée à cette fin . Les uns se maintiennent généralement dans les formes du récit, et le Cantique, sous leurs mains, rentre en quelque sorte dans le genre épique. Selon d'autres, il se compose plutôt d'un cycle de romances arrangées pour le chant , et appartient ainsi au genre lyrique. D'autres enfin , et ce sont à la fois les plus nombreux et les plus écoutés, y voient un véritable dra7ne. Malgré cette diversité dans la forme littéraire, la fable est à peu près la même dans les trois groupes, et telle que nous l'avons esquissée tout à l'heure, sauf quelques exceptions plus ou moins remarquables que nous relèverons de préférence.

Dans le premier groupe, nous ne mentionnerons qu'en passant ceux qui s'en tiennent aux données indiquées ci-dessus ^ Nous reviendrons dans l'occasion à quelques différences de détail qui pourront être utilisées pour la critique de tout le système. Ici nous nous bornerons à signaler quelques modifications plus importantes et qui touchent au fond même de l'histoire supposée. Voici d'abord un auteur^ qui attribue le poëme à Salomon

1 (Ch. F. Ammon), Salomons verschmâhte Liebc oder die belohnte Treue, 1790. — Bh. Hirzel, Das Liedder Lieder oder der Sieg der Treue, 1840. — S. Blau^ Der Unschuld Kampf und Sieg, 1842. — Jac. Altschul, Der Geist des H. L., 1874., etc.

2 W. F. Hezel, Neue Èrklfining des H. L.. 1777.

lui-même; celui-ci y raconterait un fait réel, dans lequel il aurait joué un rôle peu enviable , mais qu'il aurait tenu à porter à la connaissance du public pour faire profiter ses sujets de la leçon qu'il avait reçue et méritée pour sa part. Un autre ^ pense au contraire que le poëme date d'une époque bien postérieure au siècle de Salomon, et que l'histoire (purement fictive) qu'il raconte a une portée toute religieuse , en ce qu'elle doit inculquer aux lecteurs le devoir de la fidélité envers le Dieu national , dans un temps où les séductions du paganisme, appuyées sur la puissance politique, menaçaient d'entamer le judaïsme traditionnel. Plusieurs interprètes^ écartent complètement la personne du berger, ou plutôt l'identifient avec le roi , en supposant que la jeune fille aime celui-ci sans le connaître, et est heureuse de pouvoir s'unir à lui , croyant (du moins au commencement) qu'il est un simple berger. Ailleurs^ on lit que la Sulamite, qui, sans être encore mariée, avait des relations avec un berger, cède, sans hésiter, aux sollicitations du roi, qui , l'ayant vue par hasard , l'emmène au palais et l'épouse. Cependant l'image de son berger lui revient dans une série de rêves, et elle a l'imprudence de les raconter aux autres femmes du harem, qui ne manquent pas d'en faire part au roi. Celui-ci finit par la chasser ; elle rentre dans sa famille, où son ancien amant la recherche de nouveau. Mais elle reste fidèle à son royal époux et décline toute autre liaison. Tout cela doit en même temps symboliser les causes de la ruine prématurée de la monarchie israélite et le prochain réveil de la nation. Si nous ajoutons que, dans la pensée de cet exégète, la Sulamite est ellemême l'auteur du livre, on conviendra qu'il a eu raison de caractériser son ouvrage comme un ensemble de visions. Au gré d'un autre ^, plus modeste dans ses prétentions à la sagacité, c'est le roi Salomon qui raconte ses relations avec sa première femme Naamah (1 . Rois XIV, 22). Dans ce cas, nous aurions ici la preuve de ce fait, aussi peu rare que peu édifiant, que la plus ardente passion peut n'être qu'un feu de paille. Enfin on pourra ranger dans ce groupe une explication d'après laquelle il n'est pas du

^ F. B. Kœster, Neue Untersuchungen Oberdas U. L., 1839.

2 Â. Rebenstein, Das Lied der Lieder, 1834. — F. E. Weissbach, Das H. L. Salomo's, 1858. — D. Sanders, Das H. L. Salomonis, 1866.

S G. F. W. Lippert, Sulamith oder das Lied der Lieder dem Salomo, 1855.

4 A. B. Grulich, Gedanken ûber das H. L., 1782.

iO LE CANTIQUE.

tout question de Salomon, mais simplement de deux jeunes gens de la campagne , dont Tamour , passablement rustique, a pour principal théâtre un cabaret , où l'héroïne va même s*endormir. Le reste est à l'avenant ^

Dès à présent nos lecteurs peuvent entrevoir que le système de l'interprétation historique n'est pas de nature à guider les exégètes d'une manière plus sûre que ne l'a pu faire la méthode allégorique. L'imagination est encore pour beaucoup dans les combinaisons au moyen desquelles on espère se rendre maître de textes quelquefois favorables, mais plus ordinairement rebelles à ces procédés arbitraires. C'est souvent un mot, une phrase, entre cent autres, qui fournit le cadre de l'histoire supposée; le reste est négligé ou torturé jusqu'à ce qu'il s'y prête. Voyons maintenant si chez les représentants des autres groupes ces inconvénients disparaissent.

Nous en signalerons d'abord quelques-uns qui considèrent le livre du Cantique comme un recueil de chants lyriques, ou une chaîne ^ d'idylles ou de ballades, qui toutes se rapportent à une seule et même histoire, vraie ou fictive, et comparables, dans leur ensemble, à ce que nous appellerions aujourd'hui une opérette, avec des solos, des duos, des chœurs, etc. Ce système pouvait se combiner avec le roman que nous connaissons, et la différence entre les quelques essais que nous citons en note consiste principalement dans le nombre des morceaux de musique que les divers auteurs y distinguent, et dans le choix des personnages auxquels ils les attribuent. Cependant le roman lui-même a aussi pu être modifié d'une manière bien notable ^. Les frères de la bergère orpheline, sous la tutelle desquels celle-ci se trouve placée, sont les fermiers d'une vigne que Salomon possède dans le Liban. Ils vendent leur sœur au roi, qui l'a aperçue par hasard, et qui s'en est épris. Ou bien* : Les frères veulent empêcher leur sœur de courir les champs avec le berger qui 1p recherche; ils l'envoient chasser les renards dans les vignes

1 E. Pierotti, Notes sur le Cantique des Cantiques, 1869.

2 J. G. Vaihinger, Das H. L. rhythmisch ûbersetztund erklârt, 1868. — B. Blauba DasII. L., 1855.

3 J. C. VelUmsen, Der Schwesternhandel, eine morgenlOndische Idjrllen-K 1*786. — Idem, Catcna .cantilenarum in Salomonem, 1786. — Kelle, Der Un» Brautgesang, I8l5.

4 E. Mcier, Das H. L., 1854.

Seule elle s'y ennuie, se hasarde sur la grande roule, et se trouve tout à coup au milieu du cortège du roi qui séjourne dans un lieu de plaisance des environs, etc. Celte histoire est racontée dans une série de strophes, qu'on suppose avoir été chantées à l'occasion d'une fêle de noces du temps de Jéroboam II, c'est-àdire deux siècles après la mort de Salomon. Au lieu d'une voix, un autre commentateur ^ en reconnaît deux: C'est Salomon lui-même qui est l'auteur du poëme pastoral, et qui le chante alternativement avec la princesse égyptienne à l'occasion d'une fête de la cour.

De cette conception il n'y a pas loin à la forme directement dramatique. De fait, comme nous l'avons déjà dit, la plupart des interprètes modernes (même quelques-uns de ceux qui maintiennent le sens allégorique dans l'une ou l'autre de ses formes) se* sont familiarisés avec l'idée que le Cantique est un véritable drame. Seulement tous n'ont pas osé lui appliquer les règles du nôtre. TeP s'est contenté de relever la forme du dialogue (entre l'époux et l'épouse) avec accompagnement de deux chœurs (de femmes et de paranymphes), le tout divisé en un certain nombre de tableaux, et sans trop se préoccuper de l'action qui devrait pourtant être la chose principale. A cet égard, l'auteur que nous avons cité comme le véritable inventeur de l'interprétation historique^ a l'imagination beaucoup plus vive et le canevas de son drame mérite d'être exposé en détail. Aussi sa conception, comme nous l'avons déjà fait remarquer, a-t-elle été très-goûtée dans ces derniers temps, et incessamment reprise et retouchée par les érudits** et par les simples dilettantû Nous ne croyons pas nécessaire d'énumérer les innombrables modifications qui distinguent, les uns des autres, ces derniers essais, de découvrir

1 S. Horowitz, Das H. L. das ftl teste dramatische Gedicht aus dem Morgenlande,

2 C. Richelet, Le Cantique des Cantiques attribué à Salomon, 1843.

^ Jacobi, ci-dessus page 17. — Mentionnons en passant Tillustre Bunsen, qui dans son BihelvDtrkj t. VI, estime que le Cantique appartient à la fois aux genres épique, lyrique et dramatique.

** F. W. C. Umbreit, Lied der Liebe, das ftlteste und scbônste aus dem Morgenlande, 1828. — A. Réville, Le Cantique des Cantiques (Revue tbéol, t. XIV). — E. F. Friedrich, Das sogenannte H. L. Salomons, oder -vielmehr das pathetische Dramation Sulamit, 1866. — IL Sachsse, De œconomia cantici canticorum, 1875. — S. J. Kœmpf, Das II. L.. 1877. etc., etc.

le secret du poëte et de résoudre un problème littéraire qui, depuis vingt siècles, tourmente, amuse et nargue les savants et qui a également réussi à inspirer du dégoût à la pruderie et à édifier la piété la plus mystique. Cependant il ne sera pas hors de propos d'en donner au moins quelques échantillons.

Pour bien faire voir à nos lecteurs à quels tours de force exégétiques un texte biblique peut se prêter, nous allons leur soumettre quelques-uns de ces essais sous la forme d'un tableau comparatif. Mais comme nous ne voulons pas trop multiplier les colonnes de notre Synopse, nous nous bornerons à cet égard à deux auteurs plus anciens, qui des premiers ont tenté la fortune en usant de la clef du drame historique ^ et à quatre de nos contemporains, généralement connus et estimés comme hébraïsants hors ligne ^. Pour d'autres, nous trouverons dans le commentaire l'occasion de signaler au moins les divergences les plus remarquables de leurs élucubrations.

L'étude comparative de ces six combinaisons ou distributions de rôles est on ne peut plus intéressante. Mais pour bien apprécier chaque scène du drame, il sera nécessaire qu'on jette en même temps un regard sur le texte correspondant de nos bibles ordinaires. Nous insistons sur cette dernière qualification; ce n'est pas notre traduction nouvelle que nous recommandons à cet effet, mais n'importe quelle autre qui se contente de reproduire l'original tel qu'il nous est parvenu, verset pour verset, et sans se permettre le moindre changement dans la disposition du texte reçu. De cette manière on distinguera facilement ce qui appartient au vieux poëte, de ce que l'imagination de nos dramaturges modernes y a vu et ajouté. Déjà dans ces six colonnes ce dernier élément apparaît incomparablement plus riche que le premier. Que serait-ce si nous avions pu ou voulu en augmenter le nombre ! Quot capita tôt se7isus! Il y a trois, quatre, cinq ou six actes; on compte de cinq à seize scènes. La pièce n'a pas été composée pour la représentation publique : il est hors de doute qu'elle a été représentée dans des fêtes populaires. Elle l'a été à la cour même :

1 Jacobi (p. n) et C. F. Stœudlin. Ueber das H. L., 1792.

2 G. H. A. Ewald, Das H. L. Salomo's (1826), dernière édition (modifiée), 1867. — F. Bœttcher, Das II. L. als Bûhncndichtung, 1850. — F. Hitzig, Commenter (iber das II. L., 1855. — E. Renan, Le Cantique des Cantiques traduit de Hiébreu avec une étude sur le plan, Tâge et le caractère du poOme, 1860.

elle Ta été dans un but hostile à la royauté. Il n'y a pas d'action : tout y est action. Elle est du genre bucolique : elle est plutôt de tout autre genre. Elle a été faite pour égayer une fête nuptiale : il ne s'y agit pas du tout de mariage. Elle a été composée en l'honneur de Salomon : elle doit le rendre ridicule et odieux. Le sujet est ime histoire véritable conservée par la tradition : le fond est purement fictif. La scène est à Jérusalem ou à Baal-Hamon, en partie à Tcqoa*, au nord ou au sud. La patrie de l'héroïne est Sulem ou *Ên-g'edî. Le héros habite le Liban ou un faubourg de la capitale. Mais avant tout il faudrait savoir qui est ce héros : le roi Salomon ou un pâtre anonyme ? dans le premier cas, si l'héroïne l'aime ou si elle le déteste ; s'il est un heureux Séladon, ou, selon la spirituelle définition d'un critique contemporain, un George Dandin doublé de Trissotin ^ ; dans le second cas, si le couple est marié ou non. Tel ne met en scène que deux personnages, tel autre trois. Puis il y a çà et là d'autres interlocuteurs, un ou deux chœurs, des femmes de la ville ou du harem royal, ces dernières jalouses ou compatissantes. Enfin on entrevoit aussi des comparses. La bergère est vendue par ses frères ou ravie à leur insu par les gens du roi. Elle se plaît à la cour : elle s'y livre au désespoir. Elle fait la sourde oreille aux compliments du roi : elle en est enchantée. Elle ne songe qu'à son berger absent et ne parle que de lui : elle l'a quitté, le cœur léger et comme une étourdie. Puis, tout à coup, elle se met à rêver de lui et à raconter ses rêves : de là, dépit du roi qui la chasse, ou qui la laisse partir dans un mouvement de noble générosité. Mais elle peut aussi s'être échappée secrètement ou avoir été enlevée par son amant. Vous avez le choix, le texte observant à cet égard un discret silence. Enfin, pour ce qui est de la morale prêchée au public : l'auteur a voulu proscrire la polygamie; il a voulu faire l'éloge de la fidélité conjugale; il a voulu faire admirer la vertu, victorieuse de la séduction; il a voulu se rendre l'organe de l'indignation démocratique en face de la corruption de la cour

I Ad. Franck, Éludes orientales, p. 446.

Chap.

Personnages,

Salomon. Un berger des environs de Jérusalem. Sulamith, sa femme. Femmes du harem royal. Jeunes gens et filles de Jérusalem.

Sulamith^ emmenée de chez elle, s'adresse à son mari : <I1 veut me baiser, mais c'est toi que je préfère.

Emmène-moi, courons, autrement le roi me conduit dans son harem. •

Sulamith à des femmes du harem, placées a quelque distance et qui la regardent avec mépris : • Je suis noire. 1 etc.

Sulamith à son mari :

• Dis-moi où tu fais paître tes brebis.» Elle veut signifier à Salomon qu'elle refuse ses avances.

Salomon : • Si tu ne connais pas tes charmes, va rejoindre ton troupeau. *

Salomon lui prodigue ses caresses et lui promet des bijoux.

STiEUDUN. 1792.

Personnages.

Salomon. Sulamith, jeune bergère. Un berger, son amant. Femmes du harem royal. Frères de Sulamith.

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