Epilogue
Sulem. Pavillon au fond d'un jardin. Les frères ignorent et l'enlèvement et le retour de leur sœur. Ils veulent la vendre.
Premier frère : • Que ferons-nous ? •
Le second frère répond.
La Sulamite intervient brusquement : « Ma vertu a été inébranlable et il m'a laissée en paix. ■
Elle se moque et de Salomon et de ses frères qui l'ont si mal gardée.
(L'acteur q\ii représente Salomon étant toujours encore sur l'estrade, l'épigramme le frappe eu pleine poitrine au grand applaudissement des spectateurs).
Le berger se présente au pied du pavillon, avec les paranymphes. Le mariage s'apprête.
Elle le renvoie par plaisanterie.
Tout cela, et mainte autre chose encore, doit se trouver dans ces huit petites pages, car cela se trouve de fait dans de gros commentaires qui se comptent par douzaines. Cependant c'est à dessein que nous avons choisi, pour notre tableau comparatif, des interprétations qui, tout en se séparant les unes des autres dans beaucoup de détails, présentent pourtant une grande analogie dans la conception générale. Car tous les six auteurs dont nous analysons le libretto partent de l'idée d'un enlèvement d'une jeune personne conduite au sérail, acte dont le royal ravisseur ne recueille que la honte. Les divergences ne portent que sur des scènes ou situations accessoires, chaque commentateur s'étant convaincu à son tour que les découvertes et les arrangements de son devancier se heurtent quelque part au texte, ou ne tiennent pas compte de tel élément qui lui paraît avoir de l'importance. Nous laisserons donc provisoirement de côté toutes les combinaisons non représentées ici, pour examiner jusqu'à quel point la solution proposée par les coryphées de la science, et popularisée par leur autorité d'ailleurs incontestable, peut mettre fin à tout tâtonnement ultérieur.
Nous ne nous ferons pas un argument de la grande variété des combinaisons que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs. Tant que l'exégèse respecte le texte et se borne à le suivre pas à pas, les divergences dans l'interprétation peuvent tout aussi bien provenir de l'état de celui-ci, et de son obscurité propre, que de l'insuffisance des moyens philologiques ou autres dont dispose le commentateur. Notre critique ne portera donc pas sur le détail de la traduction littérale, mais exclusivement sur ce qu'y a ajouté, en fait de situations et de décors, la sagacité plus ou moins bien inspirée de ceux qui se sont mis à la recherche du fond dramatique supposé.
Nous ne ferons pas valoir non plus le fait si souvent allégué (et non sans cause), que la littérature hébraïque, ainsi que celle des autres peuples sémitiques, n'a pas connu le drame. Car, s'il était prouvé que nous en avons un dans le présent livre, aucune assertion théorique ne saurait prévaloir contre ce fait. Cependant nous nous permettrons de demander en passant, pourquoi il n'y en a pas la moindre trace dans les autres livres hébreux, et pourquoi, si le genre existait, il a cessé d'être cultivé? La poésie hébraïque n'a pas été rien que religieuse, et le drame même n'est pas rien que profane. Mais passons.
Ce qui nous frappe d'abord, c'est la division en Actes (scènes, journées). Le poëme ne comprend que 116 versets, dont une bonne partie ne sont que des distiques. On arrive de cette manière à des Actes de 15 et même de 10 versets ; aucun n'en compte plus de trente à trente-six, et les moins longs mêmes se subdivisent en plusieurs scènes. Qu'on songe à l'effet qu'aurait produit sur les spectateurs cette rapidité dans la succession des tableaux. A moins d'y intercaler des entr' actes de longue haleine» ils doivent avoir eu de la peine à saisir le sens de la pièce, même abstraction faite des autres inconvénients que nous allons signaler.
Et d'abord il convient de faire remarquer que le texte n'offre pas' la plus légère indication relativement à la distribution des rôles. On s'en convaincra en jetant un regard dans telle traduction usuelle qu'on aura sous la main. Si l'original avait pourvu le moins du monde à ce besoin incontestable, on en trouverait certainement la trace dans les versions, même les plus mal faites, comme on trouve encore dans les psaumes la note musicale Sélah, quoique personne ne puisse plus dire au juste ce que cela signifie. Sans doute, on reconnaît en général, et avec assez de facilité, si telle phrase ou tirade est mise dans la bouche d'un homme ou d'une femme. Cependant cela même n'est pas toujours le cas, et il y a eu moyen de s'y tromper. (Voyez au tableau les passages chap. I, 8, 17; II, 7; III, 5; IV, 6, etc.) Mais les passages où les interprètes se séparent les uns des autres quant au choix des interlocuteurs du même sexe sont innombrables, et nous nous abstenons d'en citer ici des exemples. On a prétendu que le poëte a indiqué les rôles au moyen des formules d'allocution employées par les différentes personnes. Le roi dirait toujours: Mon amie! le berger: Ma sœur! ou: Ma fiancée! le chœur: Ma belle ! Hé bien, ce moyen, si tant est qu'il ait été réellement mis en œuvre,, paraît avoir été bien insuffisant, car il n*a pas empêché nos auteurs de n'en tenir aucun compte, et de répartir les passages où se trouvent ces formules, d'après leurs convenances respectives. Nous ne leur en ferons pas un crime, car la thèse en question n'est elle-même que le fruit d'un caprice.
Mais si, étant donnée l'idée d'un drame, cette étonnante divergence dont nous venons de parler est chose possible, si les erreurs qui peuvent se produire sur ce terrain sont presque
inévitables, conçoit-on que le texle destiné à la représentation ait pu jamais être écrit comme nous le voyons, sans le moindre secours pour le régisseur (pardon du mot!) et les acteurs? Admettons môme que le poëte aurait pu présider personnellement à la première mise en scène, et dire à chacun de ses compagnons ce qu'il avait à débiter; dès que son œuvre était rédigée par écrit pour être conservée et transmise à une autre génération, la copie des paroles seules ne suffisait plus, et il est impossible de s'arrêter à l'hypothèse d'un pareil procédé. Il n'est pas moins inadmissible que les copistes auraient négligé ou supprimé un élément aussi indispensable. Aussi est-ce avec satisfaction que nous enregistrons l'aveu de l'un de nos dramaturges, qui déclare qu'il fallait, pour faire réussir la pièce, des acteurs très-exercés dans leur art, ce qui nous fait entrevoir en même temps une littérature dramatique très-riche.
Continuons. Ce que nous avons dit des difficultés résultant pour le lecteur de l'absence d'indications relatives à la distribution des rôles, n'est encore rien en comparaison de celles qui résultaient pour le spectateur de l'absence des moyens matériels qui auraient dû faciliter l'intelligence de la pièce. Car celle-ci, comme nous le verrons tantôt, n'est rien moins que claire, tant qu'on ne voit ou n'entend que le texte seul. On suppose des changements de lieu. Comment cela s'est-il fait? La scène est d'abord dans le palais à Jérusalem; puis dans la rue, où Ton voit passer un cortège; enfin à Sulem, à la campagne, et il est question d'un pommier sous lequel le couple va se reposer. Et notez bien que ces scènes, avec leur petit nombre de distiques ou de quatrains, passent en un clin d'œil, sans que les interlocuteurs, à défaut de changements visibles des décors, prennent la peine de nous orienter un peu sur la nature et le but de ces brusques changements. Us laissent ce soin aux spectateurs du dix-neuvième siècle, qui se contredisent à chaque moment, et qui pouuaient bien se renvoyer l'épithète de visionnaires, comme du reste l'un ou Tautre n'a pas manqué de le faire. Pour se convaincre de la justesse de ces remarques, on n'a qu'à étudier notre tableau; on y verra que les notices et explications que nos commentateurs trouvent absolument nécessaires d'intercaler entre les différentes portions du texte, y occupent presque plus de place que le texte lui-même.
L'illustre savant , auquel nous avons consacré la dernière de nos colonnes . est d'avis que tous les acteurs ont dû être sur la
scène simultanément, et qu'ils doivent être censés ne pas s'entendre, tant qu'ils n'ont pas directement affaire les uns aux autres, n va jusqu'à supposer que Salomon est encore présent alors que le couple qu'il avait voulu séparer esl déjà heureusement arrivé à son village , et qu'il est ainsi témoin (passif et silencieux) des railleries dont on le gratifie. M. Renan dit qu'il y a des indécisions dans les entrées et les sorties , que les changements de scène sont plutôt supposés que réellement visibles , que les scènes ne sont pas rigoureusement localisées, que c'est l'imagination des personnages du drame et celle des spectateurs qui les transporte de Jérusalem à la campagne, que la réunion finale au village n'est montrée qu'en perspective. Ces excuses sont presque des aveux. Mais nous n'insisterons pas là-dessus. Nous nous hâtons plutôt d'ajouter que des suppositions ou concessions de cette portée, lesquelles pourraient bien étonner les lecteurs qui se mettraient au point de vue du théâtre moderne, ne sont pas ce qui nous choque dans l'hypothèse du drame. Au contraire , nous trouvons qu'il y a là un sentiment très-juste de ce qu'on peut attendre de l'art de la haute antiquité. Mais nous sommes d'avis qu'avec de pareilles réserves on ferait mieux de ne plus parler du tout de drame et de théâtre, et de revenir à l'hypothèse du cycle de romances, laquelle a été en faveur autrefois. Et cela d'autant plus que le même auteur arrive à constater que les actes sont parallèles, chacun (ou du moins plusieurs) reprenant l'action au début pour la faire aboutir à une conclusion analogue ou identique , le troisième la commençant môme plus tôt que les deux premiers. Est-ce qu'on a jamais appelé cela un drame? Et pourtant il faut bien que ce soit l'opinion du commentateur, car il croit même entendre quelque part les applaudissements de l'assistance.
Nous n'avons encore parlé que de la forme du prétendu drame. Ce qu'il importe bien plus d'examiner, c'est le drame lui-même, l'histoire ou la fable qu'il doit représenter. Le poëte , dit-on, a voulu préconiser la vertu résistant à la séduction, qui s'adressait à elle avec tous les avantages que pouvaient lui prêter la richesse et la puissance. Nous admettons que c'est là un sujet très-beau et très-utile dans tous les temps. Ce sujet étant donné, nous ne trouvons pas de mal à ce qu'on ait fait de Salomon le mauvais génie de la pièce. Aussi tous nos six auteurs, et beaucoup d'autres que nous pourrions leur adjoindre, sont-ils d'accord à cet égard. Voyons maintenant comment ils procèdent pour tirer parti de ce sujet.
Quant au premier , à l'inventeur du système , nous pourrons nous borner à peu de mots. Son factum est fort simple et passablement prosaïque. Déjà le choix d'un bonhomme du faubourg, mari d'une honnête bourgeoise, ôte au drame tout élément de poésie et même de vraisemblance. Non que Salomon , dans son insatiable passion, n'ait pu chercher des distractions jusque sous rhumble toit d'un homme du peuple ; mais on n'a qu'à relire rapidement la série des scènes composées d'après ces données, pour les trouver assez singulières. Si l'on s'en tient aux discours, les trivialités y alternent avec des élans poétiques qui, dans ce cadre, frisent le ridicule. Puis le royal séducteur disparaît dès le second chapitre, après un premier assaut repoussé sans trop d'efforts , et tout le reste n'a plus de raison d'être. Il n'y a plus qu'un va et vient de la femme et du mari, qui se cherchent, se manquent, se trouvent et se quittent, on ne sait pourquoi. Le roi ayant abandonné la partie/c'est un jeune fat de la cour qui se charge de son rôle; le mari, qui est toujours absent ou muet dans les moments critiques, devient éloquent dès que le danger est passé. Il y aurait bien d'autres singularités à noter , mais ce n'est pas la peine de s'y arrêter , et nous en retrouverons quelques-unes ailleurs.
Les cinq autres combinaisons que nous avons mises sous les yeux de nos lecteurs, ont été incontestablement inspirées par un goût meilleur, en assignant les beaux rôles à deux jeunes gens, une fille de la campagne et un berger, et en ménageant au roi une place considérable dans l'action. La plupart de ces versions admettent que la jeune fille a été enlevée sur la grande route. On suppose que Salomon était allé faire une excursion dans le nord, avec toute sa cour et son harem. En passant près d'un jardin planté de noyers, on y aperçoit une jolie fille dansant toute seule sur le gazon. C'était une orpheline à laquelle ses frères rendaient la vie dure en l'envoyant garder leur vigne. Elle aime un berger du voisinage, et cet amour la rend si heureuse que, malgré son triste isolement, elle se livre à l'exercice de la danse. Se trouvant tout à coup presque au milieu des voitures de la cour , elle veut fuir; on la rappelle, on la contemple, bref, on l'emmène, et la voilà qui est internée au cliâtcau de Jérusalem. Tout cela se présente très-bien, et si vous en retranchez les voitures de la cour, il n y a là rien d'impossible qui puisse vous arrêter. La question est seulement de savoir si ces belles choses sont réellement dans le texte, et si les arrangements scéniques sont également naturels.
INTRODDCTION. 47
Uu premier doute à cet égard surgit involontairement, quand on voit que nos auteurs ne s'accordent pas sur le choix de la personne dans la bouche de laquelle ils doivent mettre les compliments adressés à l'héroïne. Les uns songent à Salomon, qui veut s'insinuer dans le cœur de la belle ; un autre croit entendre Tamant préféré; un troisième leur donne la parole à lous les deux successivement. Il y en a même un qui, dans ime circonstance particulière , fait parler la jeune fille elle-même, laquelle, pour se fortifier dans sa vertueuse résolution, se rappelle les choses aimables que son berger lui a dites autrefois. Ces hésitations sont de nature à nous faire douter dès l'abord de la justesse de la combinaison proposée. Un exemple très-instructif de ce quiproquo se trouve dans les interprétations du chap. VI, 8. On y lit ces mots : Il y a soixante reines, quatre-vingts concubines et des filles sans nombre, ime seule est ma colombe, etc. Qui dit cela ? Un amoureux, sans doute. Mais qui est-il ? C'est le berger, dit le commentateur ; il méprise tout le luxe du harem royal et est heureux de l'amour de celle qui lui a donné son cœur. Non , dit un autre, c'est Salomon qui parle , et qui affecte de préférer sa nouvelle conquête à toutes les précédentes. C'est bien Salomon, dit un troisième, mais c'est par dépit qu'il jette ce mot à la beauté rebelle: J'en ai assez d'autres, je n'ai pas besoin de toi. Uy a plus, n n'est pas même sur que la jeune Sulamite soit toujours et partout l'objet des flatteries du roi , là où l'on s'accorde à dire que c'est le roi qui parle. Comme il n'entend pas se passer d'amour jusqu'à ce qu'il ait réussi à vaincre la résistance de la campagnarde, il conte fleurette à une autre beauté qui n'est pas aussi difficile, et c'est celle-ci qui prend la première place dans une série de scènes. Si l'on veut se donner la peine d'étudier un peu le tableau, on trouvera de nombreuses divergences semblables.
Mais cette incertitude du rapport entre le texte et le commentaire est une bagatelle en comparaison des invraisemblances de l'action qu'on prétend y découvrir. Parlons tout d'abord de ce qu'il y a de plus saillant, et de ce qui à lui seul pourrait décider la critique. Comment le drame finit-il ? On répond à l'unanimité : n finit à la satisfaction du public et de la morale. La bergère est rendue à son berger. Mais pour cela il faut qu'elle quitte le harem, qu'elle quitte Jérusalem ; il faut que Salomon soit mis hors de cause, de manière ou d'autre. Or, de tout cela le texte ne dit pas un traître mot. Voici comment on remplit cette malencontreuse
lacune. La jeune captive tombe en pâmoison (pour la troisième fois, si nous ne nous trompons, car c'est le moyen ordinaire de clore les actes), le berger est censé entrer au harem pour la recevoir dans ses bras, et à la ligne suivante, le voyage de Jérusalem à Sunem (quarante kilomètres ou plus) est censé effectué, et l'on voit arriver le berger qui porte sa bien-aimée, toujours endormie, et qui la dépose sous le pommier de la ferme , et le poète ou le Sage proclame la morale de la pièce.
Ainsi les choses essentielles , les motifs et les circonstances de la délivrance de l'héroïne , sont si peu indiquées dans le texte, que les commentateurs , comme nous l'avons fait voir plus haut, ont pu songer tour à tour à tous les dénouements imaginables, sans avoir à craindre un démenti de la part du poète , qui le^ laisse faire , chacun à sa guise , et qui, pour son compte , garde le silence. Mais ce n'est pas tout encore. Après avoir heureusement reconduit la jeune fille chez elle, ils se trouvent en face de sept versets dont ils ne savent que faire. Un grand nombre de savants ont tout simplement pris le parti de retrancher ces versets et de dire qu'ils sont étrangers au reste du livre, que ce sont des fragments inintelligibles, etc. On n'a qu'à jeter un regard sur notre tableau synoptique, pour se convaincre qu'ils n'ont pas précisément tort. Il s'agit là d'une petite sœur, au sujet de laquelle ses frères se livrent à de graves délibérations. Qui est cette petite sœur ? Est-ce la sœur cadette de l'héroïne ? Est-ce la Sulamite elle-même, à l'époque de son retour de Jérusalem, ou à une époque bien antérieure ? Ensuite que nous veut cette histoire de la vigne de Salomon, racontée soit par la fille, comme disent les uns, soit par les frères, comme le veulent les autres ? On appelle cela un Épilogue, la pièce étant terminée auparavant. Mais dans quel rapport cet épilogue est-il avec le roman dramatisé ? Continue-t-il l'action, alors que tout est heureusement terminé et que les spectateurs sont dûment instruits de ce qu'on a voulu leur enseigner? Et la fin de l'épilogue? De nos six colonnes, une seule, ou deux au plus, parlent de la noce qui s'apprête; dans les autres, au contraire, le couple est obligé de fuir pour ne pas tomber de nouveau dans les pièges du roi, ou du moins la belle fait la prude et envoie promener son prétendant.
Ce qui nous a toujours choqué le plus dans ce drame, c'est l'idée passablement confuse qu'on veut nous faire accepter relativement au harem royal. On fait sortir et rentrer la jeune captive
comme si elle élait parfaitement libre ; elle court les rues, elle va au jardin, au milieu de la nuit, pour voir fleurir les buissons ; quand elle a assez couru, elle rentre au bercail sans songer à s'évader. Elle cause avec son berger, à la fenêtre , elle en haut, lui en bas. Dans l'occasion, il est même à l'intérieur de la chambre des femmes , où il entre brusquement , avec ou sans la permission du roi, lequel, tantôt tranquille, tantôt stupéfait, assiste aux causeries amoureuses du couple, qui a l'air de se moquer de lui. Le hardi Daphnis embrasse sa Ghloé à la barbe du roi, en lui disant : Viens avec moi, sors de cet antre de bêtes sauvages ! Et le sultan s'en va tout doucement « prendre ses mesures». Il était bien temps, car l'audacieux jeune homme a amené avec lui une troupe de camarades, qui, au lieu de détaler au plus vite avec leur payse heureusement délivrée, se jettent avec ardeur sur les tables déjà chargées du festin de noce. Cependant, au gré d'un autre, tout cela n'est qu'un rêve, et il faudra bien le croire, car le libérateur se contente d'apparaître au pied de la tour du sérail, et elle, en le regardant d'en haut, lui accorde un baiser.
Après cela , il ne vaut pas 1^ peine de relever ce qu'a de singuUer et d'invraisemblable la supposition que, dans les dialogues où Salomon et la Sulamite sont seuls en présence, les paroles de celle-ci s'adressent invariablement, non au roi, auquel eUe est ceiisée tourner le dos, mais à son ami absent, auquel elle parle comme s'il était présent. Puis cette scène du jardin, à minuit, où Salomon arrive en voiture avec une escorte militaire, où elle lui débite un fier mensonge qu'il accepte avec bonhomie, et où elle refuse de monter dans son char, préférant aller à pied , ce qui fournit au roi l'occasion d'admirer ses souliers. Ou encore ces longs discours prononcés en songe, et ces évanouissements réitérés, qui semblent peu naturels chez une fille de la campagne, accoutumée à garder la vigne et à en chasser les renards (à ce qu'on dit), et dont le teint hâlé ne fait pas pressentir des nerfs trop délicats ^ .
Mais, nous croyons en avoir dit assez pour le moment, à l'effet de justifier, aux yeux des lecteurs non prévenus, notre opinion
^ L'hypothèse d une forme dramatique ù appliquer au Cantique a été directement combattue dans larticle déjà cité do M. Ad. Franck, et par le Dr. H. Graetz, Das Salomonische lloheliedj ûborsetzt und erlilutert. Wien, 1871.
A. T. 5« part. 4
que la science exégétique s'est fourvoyée avec cette idée du drame de Uenlècement du sérail. Du moins, si cette hypothèse du Cantique-drame devait n'être pas le fruit d'une étrange méprise, il faudrait convenir que jusqu'ici on n'a pas réussi à la rendre plausible. Et comme nous ne nous sentons ni le courage ni la sagacité nécessaires pour faire mieux dans cette direction, nous abandonnons volontiers cette tâche à d'autres plus avisés ou plus heureux.
Jusque là nous nous contenterons de jouir des beautés du poëme, en nous attachant à la lettre du texte sans y rien mettre de notre fonds. Nous espérons démontrer qu'il y a là surabondamment de quoi charmer le lecteur sympathique, qui sait s'approprier le vieil adage : Hotim mm, hvmani nihil a me alienum putOf et qui comprend que le langage inspiré par la passion peut quelquefois ne pas se renfermer dans les limites tracées par la froide raison, et par la discrétion conventionnelle, surtout quand il s'agit de l'antiquité et de l'Orient. Mettez cela hors de la Bible, si vous le jugez à propos : nous ne nous y opposerons point; mais de grâce, ne le faussez pas par vos allégories, dont le style guindé nous soulève le cœur, et dont la tendance, en mettant dans la bouche du Saint Esprit prophétisant des paroles dont vous rougissez, est presque im blasphème.
Voici maintenant en deux mots les principes de notre propre interprétation. Nous inscrivons de nouveau en tête de notre commentaire la devise qui a déjà servi d'épigraphe à la première livraison de notre ouvrage : 07nnibus naturam et nutura sue omnia. L'exégèse théologique a fait assez de ravages, et a semé assez de mauvaises herbes dans le champ de la littérature hébraïque. Il faut enfin sérieusement revenir au sens naturel, qui sera partout le plus simple et le plus facile à constater, si l'on n'y apporte pas l'entêtement du préjugé.
Nous ne reconnaissons au Cantique aucune arrière-pensée. Nous n'y voyons que l'expression chaleureuse d'une passion qui n'éprouve pas le besoin de se cacher, comme si elle était blâmable ou criminelle. Nous n'y découvrons rien qui trahisse, delà part de l'auteur, une intention qui dépasserait la sphère de son sentiment personnel. Il ne veut pas instruire, ni enseigner n'importe quelle vertu ou qualité morale. Il parle, il chante, pour lui-même d'abord, et pour celle qu'il aime : le reste du monde ne l'intéresse point.
Nous accordons, ou plutôt nous affirmons par conviction, que tous les éléments du livre appartiennent au même auteur. Nous ne voyons pas là une anthologie de poésies erotiques, recueillies de côté et d'autre par la main d'un tiers. Mais encore moins nous admettons que le poète veut peindre l'amour objectivement, en créant à cet effet des personnages fictifs, ou en brodant sur un sujet donné. L'amoureux, c'est lui-même ; ce sont ses propres sentiments qui l'inspirent, et s'il se rencontre par ci par là quelques vers qui semblent ne pas se prêter à cette explication, il faut se résigner à avouer qu'ici, comme partout, la poésie lyrique n'explique pas toutes ses allusions, et ne révèle pas tous ses secrets. Mais ces passages sont rares.
Ensuite nous soutenons que le livre se compose d'un certain nombre de morceaux détachés, que c'est un recueil de petits poëmes lyriques, malheureusement peu nombreux, comme toutes les nations modernes les possèdent par centaines, et comme en Orient ils ne sont rien moins que rares, surtout chez les Arabes, qui les appellent des divans, ou portefeuilles. Le terme grec d'idylles servirait parfaitement à en caractériser la nature, si sa signification n'avait changé dans notre langage. Nous nommons ainsi des poésies pastorales, bucoliques, ce qui dans Virgile comme dans Gesner et Florian est un genre peu naturel ; ici nous avons autre chose : la bergerie y est un élément accessoire et fort isecondaire.
Mais ce à quoi nous tenons surtout, c'est que le poète parle seul, tout seul, d'uu bout à l'autre du livre. Si de temps à autre il fait parler sa bien-aimée, c'est une affaire de forme, et rien de plus. Cette tournure prête à ses couplets une grâce particulière, une élégante et naïve vivacité. Gela nous obligera-t-il à recourir à l'hypothèse du drame ? Est-ce donc un drame, que cette jolie ode d'Horace (liv. III, 9) : Donec gratus eram tibi, le dialogue du poète et de sa Lydie ? Ne pourrait-on pas citer la plupart de nos chantres lyriques modernes, pour trouver d'autres exemples de cette forme ? Ici elle est d'autant plus naturelle, qu'il est évident, dès le début, que le poète n'est pas réduit à soupirer, à espérer, à faire des monologues, que son amour est partagé, qu'il a le droit de parler de son bonheur, de jouir de ses souvenirs mêmes, et par conséquent de se faire dire et redire par son amie ce qui le rend heureux. U l'est si bien, son bonheur est si peu troublé, que son humeur devient espiègle dans l'occasion et qu'il confie à
sa lyre des notes qui ne doivent se traduire en paroles que sur le papier ou dans la solitude.
Non (et c*est en cela que nous nous séparons tout aussi décidément des auteurs que nous combattons), notre poète amoureux n'a pas de rival. Ce roi Salomon, ce loup ravisseur de Topérette, qui en veut au petit chaperon rouge, n'existe que dans l'imagination de ces Messieurs ; le texte fait allusion à lui deux ou trois fois, comme à un personnage historique (et déjà presque légendaire), mais de lui assigner un rôle actif dans le roman, il n'eu est pas question le moins du monde.
Nous n'avons donc pas besoin de nous creuser la tête pour savoir comment la petite bergère parvient à sortir du harem ou son berger à y entrer : ils n'y ont jamais été. Nous n'avons pas besoin d'examiner si l'action avance ou si les actes sont parallèles : il n'y a pas d'actes du tout. Les rêves qui, dans le drame, sont d'autant plus déplacés qu'ils sont plus nombreux, et qui, en tout cas, se refusent à la représentation, deviennent de jolies romances sous la plume du poêle. Si Salomon disparaît de la scène, il n'y a pas de raison pour que Bathséba y fasse son apparition. Les chœurs rentreront dans les coulisses ; la table du festin de noces, la fenêtre grillée et la tour du sérail, les voitures de la cour, la promenade à Baal-IIamôn, et beaucoup d'.autres choses encore, deviennent superflues. Nous en conserverons assez pour animer et pour embellir notre scène à nous, c'est-à-dire celle du poète. Et si, entre autres, nous y laissons des moutons et des chèvres, nos lecteurs voudront bien se souvenir que les propriétaires de troupeaux, dans ce bon vieux temps, n'étaient pas les pauvres patres à gages que nous voyons circuler en automne dans les campagnes dépouillées. David et Amos étaient bien bergers aussi, et cela ne les a pas empêchés d'être poètes.
Ceci nous conduit à une dernière observation préliminaire. Quelle époque assignerons-nous à ce recueil de poésies ? Si nous devions consulter les opinions des autres, nous serions dans un grand embarras. Nous aurions le choix entre toutes les combinaisons possibles et impossibles. Un grand nombre de gens, savants ou non, tiennent encore pour Salomon. D'autres, moins aflSrmatifs, mais n'osant pas heurter la tradition en face, parlent d'un poëte contemporain, ou à peu près, qui aurait écrit dans l goût ou dans le genre de Salomon. On a parlé d'un fond aulher tique, venant du lils de David, et retouché plus tard par i
inconnu. On a nommé, à tout hasard, le dixième, le neuvième, le huitième siècle ; on a soupçonné un Éphraïmite, contemporain de Jéroboam II, de s'être emparé malicieusement d'une tradition relative à une amourette champêtre du sage roi, dont la réputatation n'était pas trop brillante dans le pays. On est allé jusqu'à l'exil et au delà ; on est descendu jusqu'aux Ptolémées, dans la bibliothèque desquels Théocrite aurait lu notre poème, pour s'en faire le plagiaire. On en a fait hommage au deuxième siècle avant Jésus-Christ. On a même pensé que la danse de la Sulamite, si danse il y a eu, doit nous rappeler celle de la fille d'IIérodias qui coûta la vie à Jean-Baptiste.
Cette variété d'hypothèses ne prouve qu'une chose, c'est que le texte ne contient rien qui décide la question péremptoirement. Nous ferons grâce à nos lectetirs des arguments produits à l'appui de ces différentes opinions, en nous contentant de résumer succinctement ceux qui nous semblent militer pour une haute antiquité. Nous conviendrons tout d'abord que notre principale raison est toute subjective et ne saurait avoir de valeur absolue. Il y a dans ces charmants petits poèmes un parfum si exquis de la nature champêtre, une touche si heureuse dans la peinture des fleurs et des bois, une allure si libre de toute gêne, au point qu'il n'est pas même question des règles sociales conventionnelles, que nous ne saurions nous familiariser avec l'idée que le judaïsme, dans la période du règne absolu de la loi, ait pu produire rien de pareil. Et certes, la poésie a ici coulé de source et n'est pas le fruit de l'étude. A une époque aussi récente, Salomon n'aurait pas été cité exclusivement pour son luxe ; sa réputation alors était colorée tout autrement. Et si, comme personne n'en doutera, le poète n'a pas appartenu à la basse classe, le coloris de son style, ses allusions à la vie champêtre, la fraîcheur de ses paysages, le placeront dans un milieu où la vie intellectuelle et littéraire ne se concentrait pas encore dans les cités et dans les cabinets. Ajoutez à cela qu'il parle un dialecte qui ne paraît pas être celui de Jérusalem, et que les allusions topographiques qui éipaillent ses chants nous conduisent, à une seule exception près, dans le nord du pays qui perdit sa liberté et sa tranquillité dès le huitième siècle. L'époque à laquelle il peut avoir vécu se précisera encore davantage, s'il nous est permis d'insister sur le passage (chap. VI, 4) où Tirçah est nommée à côté de Jérusalem, et même avant elle, comme la belle ville par excellence du pays de Canaan. Or,
c'est pendant une partie du W siècle que Tirçah était la résidence des rois d'Éphraïm. Plus tard, ce fût Samarie ou Yizre'el. Les filles de Jérusalem, nommées à plusieurs reprises, ne prouveront pas le contraire. Elles n'apparaissent pas en personne, mais comme ornements rhétoriques, pour donner du relief à celle qui les vaut toutes.
Cette manière de voir, qui naguère était celle de la plupart des grands hébraïsants de notre époque, a été très-chaudement combattue dans les derniers temps, et avec un tel luxe d*arguments, que nous devons avouer, en toute humilité, que la question ne semble pas encore vidée, si tant est qu'elle puisse l'être jamais. Nous citerons ici de préférence l'un des ouvrages les plus récents sur le Cantique ^ , dont l'auteur veut prouver que ce poème a été composé vers l'an 220 avant Jésus-Christ, à une époque où la cour d'Alexandrie donnait l'exemple de la plus scandaleuse corruption, et qu'il était destiné à prémunir les Juifs de la Palestine, alors encore sujets des Lagides, contre la fôcheuse influence des mœurs grecques, en opposant au dévergondage de leurs maîtres étrangers le tableau d'un amour pur et chaste. Le poète est donc encore ici tout simplement un moraliste, et môme un censeur et, pour atteindre son but, il fait parler, d'un bout à l'autre de son livre, une jeune fille qui raconte, à un auditoire fictif de femmes de Jérusalem, l'histoire de ses rapports parfaitement innocents avec un jeune homme qui l'aime, mais qui ne paraît point sur la scène. Nous laissons à nos lecteurs le soin d'examiner si cette version est plus naturelle et plus conforme au texte que n'importe quelle autre dont nous les avons entretenus. Nous nous permettrons seulement de demander pourquoi le censeur prend le masque d'une femme et pourquoi il ne s'adresse pas aux jeunes gens, lesquels probablement avaient plus besoin de ses avertissements que l'autre sexe.
Quant aux arguments qu'on fait valoir pour justifier cette hypothèse d'une composition si récente du livre, ils sont fournis essentiellement par la philologie. On signale un certain nombre de mots étrangers à l'ancienne littérature hébraïqpie, mais parais sant appartenir au langage des derniers siècles, et être d'origin aramaïque, persane et môme grecque. On prétend y trouver d' traces de mœurs et d'institutions que les Israélites n'auraient •
* Groptz, voyez ci- dessus, papre 49.
connaître que depuis la conquête macédonienne. On arrive jusqu'à se persuader que le poëte hébreu a puisé une série d'images dans les idylles de Théocrite. Tout cela nous paraît fort discutable, et en accordant même que Tune ou l'autre de ces assertions mérite un sérieux examen, nous ne pouvons pourtant pas nous empêcher de faire remarquer, que ce qui nous est resté de la littérature hébraïque ne suffit guère pour établir d'une manière certaine et détaillée l'histoire du développement de la langue, et que le Cantique, qui est l'unique monument de son genre dans cette littérature, se refuse à une critique basée sur des observations linguistiques dont un bon nombre paraissent assez gratuites.
Mais il est temps d'offrir au public le moyen de se former luimême un jugement sur un livre si diversement expliqué. Nous exposerons les textes d'après l'ordre consacré dans toutes les bibles. Nous pourrions nous faciliter la tâche en changeant cet ordre, de manière à mettre en tête les morceaux qui sont le plus éminemment favorables à notre système d'interprétation, sauf à n'en venir aux autres que lorsque l'impression désirée serait produite. Mais nous renonçons à cet avantage, d'autant plus volontiers, que de nos jours on a étrangement abusé de cette liberté.
Voici cependant une dernière remarque préliminaire que nous croyons utile d'ajouter à toutes celles qui ont»précédé. Quelle que soit l'antiquité du Cantique, et dans le cas même où son origine ne remonterait qu'au troisième siècle avant notre ère, nous ne saurions être surpris de trouver que le texte a souffert plus d'une fois sous la main des copistes. Le livre n'a été définitivement rangé parmi les Écritures canoniques qu'après la destruction du second temple. Jusque-là beaucoup de ceux qui pouvaient le connaître le regardaient certainement comme un ouvrage profane, et son texte n'a point été soumis à cette scrupuleuse surveillance dont profitaient sans doute les écrits compris dans la collection officielle de la Synagogue. Il n'est donc pas étonnant que les savants modernes ont pu se croire autorisés, plus souvent ici qu'ailleurs, à proposer des conjectures là où le texte reçu présentait de sérieuses difficultés. Nous nous sommes imposé le devoir de nous abstenir de ces hardiesses et de renoncer à cet expédient, en préférant laisser subsister les obscurités là où il n'y avait pas moyen de les écarter complètement, et en tâchant de tirer le meilleur parti possible des leçons que la tradition nous
offrait. Nous ne croyons pas que par l'emploi de cette méthode l'intelligence de l'ensemble soit compromise ou rendue impossible, tandis qu'avec un procédé différent on risque de mettre ses propres idées à la place des sentiments du poëte. Cependant, dans des endroits où le texte semble exiger le secours de ce qu'on pourrait appeler la chirurgie philologique, nous ne négligerons pas d'en dire quelques mots dans les notes.
(Chap. I, 2-8.)
Ah qu'il me donnât * un baiser de sa bouche ! Plus douces que le vin sont tes caresses ; Tes huiles répandent une odeur suave; Ton nom même distille un parfum:
Aussi les jeunes filles t'aiment-elles.
Entraîne-moi ! courons vite !
Le roi m'emmènerait-il dans son harem.
C'est avec toi que nous nous livrerions à la joie. Prisons ton amour plus que le vin I On t'aime si sincèrement!
Je suis brunctte.
Mais je suis jolie, Filles de Jérusalem !
Comme les tentes de Qédar. Comme les tapis de Salomon.
1 Litt. : Qu'il me fit boire, etc. Car il faut nécessairement lire : ias'qéitî, Comp. chap. VII, 10. De cette manière, la comparaison avec le vin est amenée très-naturellement.
Ne regardez pas à mon teint si noir !
C'est le soleil qui m'a hâlée.
Les fils de ma mère, peu charitables, M'ont envoyée garder leurs vignes —
Ma vigne à moi, je ne l'ai pas gardée!
Dis-moi, ô toi que mon cœur chérit^ Où mènes-tu paître tes brebis?
Où les fais-tu reposer à midi?
* Pour que je ne sois pas comme égarée
Entre les troupeaux de tes compagnons.
cSi tu ne le sais pas par toi-même, 0 toi, la plus belle des femmes !
Va toujours sur les traces des moutons, Et fais paître tes chèvres Près des cabanes des bergers. »
Nous ne nous étonnons pas de ce que, à la première lecture de ces strophes, on ait été frappé de ce vers : Le roi m'a emmenée dans ses chambres (traduction autorisée par la syntaxe). Du premier coup la situation paraissait être donnée. Et, à vrai dire, le drame tout entier, tel qu'il est compris aujourd'hui par la plupart des commentateurs, est édifié sur cette phrase-là. Mais, en y regardant de plus près, la chose n'est pas aussi simple qu'elle paraît Têlre à première vue. Car malgré ce point fondamental, gagné en apparence, nous sommes en présence d'une variété infinie d'interprétations qu'on prétend y rattacher ou en déduire, surtout par suite d'une distribution on ne peut plus capricieuse des rôles.
Ceux qui font le moins de dépense en fait de sagacité, s'accordent à mettre les cinq premières strophes dans la bouche de la bergère emmenée au harem. Mais après cela, divergence absolue. Selon les uns , elle est amoureuse de Salomon (il y en a qui pensent qu'elle ne sait pas au juste qui il est, ni où elle est), et c'est à lui qu'elle adresse ses paroles. Selon les autres , au contraire, elle dédaigne son ravisseur et son discours s'adresse à son amant absent. Enfin , on a pu supposer qu'elle a déjà été renvoyée du harem, parce qu'elle avait obstinément repoussé les avances du
royal prétendant ; elle a rejoint son berger , mais celui-ci, à son tour, ne veut plus d'elle. Ainsi la scène se passerait, non dans le palais, mais à la campagne.
Dans toutes ces hypothèses, la dernière strophe est attribuée à un autre interlocuteur. Nous venons de voir que d'après ceux que nous avons cités en dernier lieu, c'est l'ancien prétendant qui repousse une fille compromise à ses yeux. Ceux qui estiment que la jeune bergère a toujours soupiré après son bien-aimé, mettent les dernières lignes sur le compte de Salomon qui se moquerait ainsi de sa pruderie, ou bien ils les prêtent aux autres femmes du harem qui exprimeraient un sentiment analogue.
Beaucoup d'auteurs, dans ces derniers temps, non contents d'une exposition aussi simple, peuplent le théâtre d'un nombreux personnel. Nous nous trouvons dans le gynécée de Salomon, devant un buffet chargé de vin ; la bergère vient d'être introduite au milieu des autres odalisques. Celles-ci expriment, soit toutes ensemble en chœur , soit l'une après l'autre et à tour de rôle , le plaisir qu'elles éprouveraient si le sultan leur jetait le mouchoir (str. 1). Mais l'embarras commence dès la seconde strophe. Selon les uns, ce sont encore les mêmes femmes (ou l'une d'elles) qui demandent à être emmenées. Selon les autres, qui comprennent que c'est la bergère qui parle , Salomon n'y est pour rien , et le poète a précisément voulu mettre en regard la fidélité de l'amour rustique et le dévergondage du harem royal. La jeune captive s'adresse à son ami absent. Elle aussi préfère l'amour au vin qu'on lui offre, mais c'est l'amour de celui qu'elle chérissait déjà antérieurement. Puis se voyant entourée de cette multitude de personnes étrangères , mais incontestablement belles, et exposée à leur importune curiosité, elle dit modestement qu'elle ne peut se comparer aux autres, le teint d'une fille de la campagne étant trop vite gâté par la vie en plein air.
Il va sans dire qu'on lui octroie aussi l'avant-demière strophe. Mais à qui parle-t-elle ? Nous avons déjà constaté qu'il y a différentes réponses à cette question. Voici des détails qui rendent la chose plus dramatique. Après ses dernières paroles (str. 4), elle s'est endormie, elle rêve. C'est dans son rêve qu'elle parle à son ami absent. Mais non, dit-on encore, elle ne rêve pas ; elle est à la fenêtre ; le berger, qui dans l'intervalle a pris soin des chèvres de sa belle, est en bas dans la cour. Elle veut le suivre, mais d'abord s'informer du chemin, pour ne pas être rudoyée par
d'autres pâtres qui rarrêteraîent au passage. Ou bien elle se trouve au jardin, où ces dames ont la permission de se promener à l'heure de ntidi, et là, par dessus la cloison , elle peut s'entretenir à s<m aise avec son bei^er et convenir avec lui des mesures à prendre. Nous aurions mauvaise grâce de demander si tout cela était dans les usages du harem de Salomon, ou pourquoi elle avait besoin de demander le chemin, comme s'il n'y avait plus d'autre obstacle à surmonter.
On le voit : les textes sont par trop complaisants. Ils disent tout ce qu'on leur demande. Mais c'est précisément cette nécessité, pour les commentateurs, de faire à chaque strophe, et presque à chaque ligne , des suppositions plus ou moins gratuites et forcées, pour obtenir les éléments d'un drame, avec sa fable et son intrigue, qui nous rend si peu vraisemblables tous les essais faits dansi cette intention;
Nous disons donc que c'est le poète qui parle ici d'un bout à l'autre, c'^est-à-^dire, qui a composé ces strophes, mais de manière à les mettre toutes, à l'exception de la dernière, dans la bouche de sa bîeù^aimée. On conviendra que telle phrase qui, dans celle d'une jeune fille , pourrait paraître un peu hasardée et même choquantej n'est pas sans charme quand on veut bien y trouver, sous une tournure plaisante et enjouée [humoristique), l'expression des sentiments, des désirs et des souvenirs d'un jeune amoureux. C'est bien lui, et non elle, qui pouvait sérieusement se poser la question de la douceur relative du vin ou d'un baiser. C'est lui qui lui prête, à elle, des flatteries (fin de la première sirophe) qui sentent un peu la fatuité, mais qui au fond lui reviennent à elle-même , puisqu'il Ta choisie entre toutes. La mention des huiles, dont il use pour sa toilette, nous fait voir qu'il n'est pas le grossier campagnard auquel il faudrait songer, si la bergerie de ces petits poèmes n'était pas une pure afiaire de convention poétique.
Quant à la fameuse phrase : Le roi m'emmène dans son harem (si Ton s'en tient à la construction la plus simple, en la séparant de ce qui suit) , nous convenons qu'elle ne s'explique pas aussi aisément que le reste. Mais elle s'explique encore moins d'après la supposition ordinairement préférée, d'après laquelle il faudrait traduire : Il m'a emmenée. Comment une femme réellement enfermée dans le harem royal peut-elle dire à son ami absent : Emmène-moi, courons vile ! etc. Le ton général de la strophe
n'accuse en aucune façon un sentiment de gène ou de tristesse. Il faut nécessairement chercher une autre explication. En partant du point de vue que c'est au fond le jeune homme qui parle dans toute cette pièce, en prêtant à sa bien-aimée ses propres sentiments, ne pourrions-nous pas dire que c'est une nouvelle flatterie de la part de l'amoureux poète , plus directe encore que les autres ? Elle est si jolie qu'elle risque d'être enlevée pour le compte d'un puissant et insatiable despote qui ne met aucun frein à ses passions ? Nous n'aurons pas même besoin de songer pour cela à Salomon (2 Ghron. XI, 21). Mais de fait, la syntaxe hébraïque nous suggère une explication plus naturelle encore. On n'a qu'à joindre cette ligne à la suivante, et aussitôt la première se trouve exprimer une hypothèse. Elle assure qu'elle préférerait au roi même celui que son cœur a choisi.
Les deux strophes suivantes sont très-bien tournées. Dans l'une, le poëte parle du teint de sa belle, un peu malicieusement, si l'on veut, mais de manière à racheter sa petite raillerie par un adroit complirrîent. Il se permet de comparer sa figure hâlée, encadrée de cheveux noirs, aux tentes des Bédouins Qédarites , faites de poil de chèvre ou de chameau, et présentant un aspect sombre ;. mais il ajoute aussitôt, en entrelaçant les vers d'une façon on ne peut plus élégante , que sa beauté égale celle des tentures d'un palais royal. Il va sans dire que les lilles de Jérusalem ne sont pas présentes en réalité, ni dans le harem, ni ailleurs, mais qu'elles servent encore, dans la bouche du poëte, à assurer son amie qu'il la préfère à toutes les autres, même aux belles de la capitale.
Pour ce qui est de la vigne mal gardée (str. 4), nous espérons qu'on ne nous en demandera pas la signification. En tout cas, ce n'est pas le coteau où croissent les raisins, ni la beauté de la jeune personne, et encore moins l'amant lui-même, auquel on a fait l'honneur de le découvrir sous cette image. On en devinerait le vrai sens, lors même que le poëte n'y reviendrait pas à différentes reprise^ (chap. Il, 15; VII, 9; VIII, 12). D'ailleurs, les passages ne sont pas rares, qui nous disent assez nettement qu'entre lui et elle il n'y a plus de barrière à franchir et que son amour est satisfait (chap. II, 6; III, 4; V, 1; VII, 3, 9 suiv.,etc.). Mais il conviendra de rappeler encore une fois , à ce propos, que c'est toujours le poëte qui parle, et s'il voile sa pensée par une image, amenée naturellement par ce qui précède, c'est qu'il la
prête à une femme qui lui est chère, tandis qu*au fond c'est lui qui se félicite de son succès.
Les deux dernières strophes parlent tout simplement d'un rendez- vous. Il y a de l'espièglerie à ce que ce soit à elle qu'il impose le rôle de le demander, tout en feignant d'ignorer où elle trouvera celui qu'elle cherche. La réponse insinue qu'elle n'a pas à s'en préoccuper, on se trouvera. Et nous y assisterons. (N^ IIL) Les brebis et les chèvres servent de décors.
(Chap. I, 9 — II, 7.)
A la cavale da char de Pharaon
Je te compare, mon amie.
Tes joaes sont ravissantes avec ces chaînettes,
Ton cou est beau avec son collier.
Nous te ferons des colliers d'or
Avec des points d'argent.
Pendant que le roi est à son festin^
Mon nard exhale son parfum.
< Mon bien-aimé est comme le sachet de myrrhe,
Qui repose sur mon sein.
Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troëne^ Des jardins de Én-G'edî. »
Tu es belle, mon amie, oui, tu es belle !
Tes yeux sont des colombes.
« Tu es beau, mon ami, oui, tu es charmant.
Notre couche, c'est le vert gazon. »
La charpente de notre maison, ce sont les cèdres, Les cyprès nous servent de toit.
< Je suis le narcisse de S'arôn,
Le lis de la prairie. »
Ce que le lis est parmi les buissons,
Mon amie l'est parmi les jeunes filles.
< Ce que le coignassier est parmi les arbres de la forêt.
Mon bien-aimé l'est parmi les jeunes hommes.»
c J'aime à m'asseoir a son ombre.
Sou fruit est si doux à mon palais.
Il me conduit dans son cellier:
L'amour étend sur moi sa bannière. >
« Rafraîchissez-moi avec du gâteau de raisins, Avec des coings restaurez- moi !
Car je meurs d'amour —
Su gauche sous ma tète, sa droite mVmbrasse >
Je vous conjure, filles de Jésusalem, Par les gazelles et les biches des champs.
Ne réveillez pas mou amour, Nu la réveillez pas avant qu'elle le veuille !
Comme on entend ici incontestablement plusieurs voix qui alternent , l'idée d'une scène dramatique s'offrait d'elle-même, el comme il est aussi question d'un roi et d'un char de Pharaon, on n'hésitait pas à y introduire Salomon comme auteur. El Ton avait beau jeu pour broder tout un roman sur ces données , en apparence si positives. Mais à l'égard des détails, l'imagination des commentateurs n'a cessé de battre la campagne.
Rien qu'au sujet du lieu où Ton doit placer la conversation, on a fait toutes sortes de conjectures. Tandis que la majorité se décide pour le harem du prince, quelques-uns préfèrent la campagne ; ou bien ils supposent tout à coup un changement de décoration, pour n'avoir pas besoin de choisir. On a parlé d'une promenade en voiture , pour utiliser le char en question ; on s'est transporté , avec tout le personnel des filles de Jérusalem^ c'est-à-dire des femmes du harem, dans un cabaret rustique, orné de son enseigne, pour mettre à profil les indications des trois dernières strophes.
Quant aux interlocuteurs, on s'est contenté quelquefois de Salomon et de la bergère, mais en partie de manière à supposer que les paroles aimables prononcées par la jeune fille s'adressent, non au roi, comme si elle était sensible à ses flatteries, mais au berger absent qui seul occupe ses pensées. D'autres fonl survenir celui-ci inopinément , sans nous expliquer comment il a réussi à
CANTIQUK I, 9- II, 7. 65
pénétrer dans ce sanctuaire ; les amants sont réunis et heureux, et Salomon disparaît on ne sait comment. On a même découvert que le roi, ne pouvant vaincre la résistance de la jeune fille, en emmène une autre plus facile.
Nous passons d* autres combinaisons, et des plus singulières. Mais nous ne pouvons nous refuser de dire un mot de l'extrême embarras dans lequel les exégètes se sont trouvés en face de la dernière strophe. Est-ce le berger qui parle au chœur (à quel chœur ?) , pour le prier de ne pas vouloir engager la jeune personne à aimer quelqu'un d'autre ? Est-ce elle-même qui parle aux autres odaUsques dans le même sens ? Est-ce Salomon qui contemple avec ravissement la belle , qui s'est endormie , par suite du trouble dans lequel l'ont jetée ses sollicitations ? Est-ce Bathséba, qui veut protéger le sommeil de la pauvre enfant, pendant que son fils s'en est allé avec l'autre? Est-ce, enfin, le poète, qui se charge du rôle de moraliste pour clore l'acte dans lequel la vertu a triomphé? Tout cela a semblé possible, rien de tout cela n'est vraisemblable.
En présence de pareils tâtonnements, il sera bien permis de penser que le système de l'interprétation dramatique ne se recommande pas ici par son évidence, et qu'en tout cas il ne réussit pas, quant à cette partie du texte , à représenter une situation naturelle. Était-il donc besoin d'un pareil échafaudage d'hypothèses, l'une plus arbitraire que l'autre, pour comprendre un petit poème dont le fond est de tous les siècles et de toutes les littératures? De fait, nous ne voyons ni n'entendons ici, comme partout, qu'un seul acteur, le poète. Pour quelle raison lui conteste-t-on le droit de faire parler son amie comme cela lui plaît? Est-ce donc nécessairement une scène d'opérette, quand son imagination, ravivant ses souvenirs, fait intervenir la perr sonne de sa bien-aimée et donne à leurs sentiments mutuels la vie et le charme du dialogue ? Oui, c'est le poète qui parle, et ce qu'il a en vue, ce n'est pas autant le désir d'exalter la beauté de son amie, qu'il décrit ailleurs avec plus d'emphase, que surtout le besoin de savourer le bonheur qu'il éprouve d'être aimé, et dont il met l'affirmation dans la bouche de l'objet de sa tendresse, par une tournure qui, tout en étant gracieuse, trahit aussi un peu de vanité.
Si, au début, il se permet une comparaison qui blesse notre goût, il faut se rappeler que les poètes-guerriers arabes ont éga-
A. T. 5« part. 5
66 CAiwTlQUE 1, 9-11, 7.
lement rhabilude d'associer, dans leurs chants, leurs coursiers et les dames de leur cœur. El plus près de nous, Théocrile (Id. XVIIl, 30) compare Hélène à un cheval thessalien attelé à un char, et Horace (liv. HI, ode 11, str. 3) se sert d'une image analogue pour en faire hommage à la belle Lydé. La mention du char (litt. : dés chars) de Pharaon , ne prouve nullement que c'est Salomon qui parle, car l'histoire ne dit pas que le roi d'Egypte lui ail fait cadeau d'un char ; le roi d'Israël achetait les siens aux charrons d'Egypte à beaux derniers comptants (1 Rois X, 29), ainsi que les chevaux. Il s'agit du char de Pharaon lui-même, considéré comme le plus beau qu'on pût imaginer , et attelé d'un cheval superbe aussi. Du temps de SsJomon on avait des chars de guerre, et l'on allait à cheval, mais on ne se promenait pas en voiture dans les rues étroites et escarpées de Jérusalem. H est vrai que le texte permet de traduire : ma cavale , mais la voyelle finale ne marque pas nécessairement le pronom. Elle sert aussi tout simplement à relier deux mots, comme il y en a bien d*aaties exemples (Os. X, 11. Gen. XLIX, 11. Psaume GXIII, 5 suiv. Es. I, 21. Lament. I, 1). On remarquera encore qu'il est parié des chars, au pluriel, ce qui achève de faire voir qu'il s'agit d'une catégorie d'objets, et par conséquent d'une image, et non d'un char déterminé.
Le distique qui termine la seconde strophe a donné lieu à bien des méprises. On le met d'ordinaire dans la bouche de la bei^re, soit comme le commencement d'un monologue dans lequel elle parlerait de son ami absent, tout heureuse de ce que le roi, qui l'obsède de ses poursuites importunes, est à table et la laisse en repos ; soit comme une boutade qu'elle lui jette à la tête, en lui disant carrément : Tant que tu n'y étais pas, j'étais à mon aise. A la place du festin, on propose aussi de mettre le consdl des ministres, ou un divan. Nous soutenons que c'est le poète qui parle. Il compare sa belle à une fleur qui exhale un doux parfum, et s'estime plus heureux qu'un roi dans son palais et en face de tout ce qui peut plaire aux sens.
Le mention du parfum amène une nouvelle application de la même image. Pour la forme, c'est la jeune fille qui parle. Le texte fait allusion à la coutume de pulvériser les feuilles sèches de certaines plantes odoriférantes , et de les porter ainsi sur soi dans un sachet. Par cette image, elle rend à son ami le compliment qu'il vient de lui faire. *Ên-g'edî est un endroit sur la côte occiden-
taie de la mer morte, le seul, d'ailleurs, de cette partie du pays qui soit nommé dans ce livre. Tous les autres, en exceptant toutefois Jérusalem, appartiennent à la région du nord. On a très-mal à propos conclu de ce passage que le berger était domicilié à 'Êng'edî. S'arôn est le nom d'une belle plaine, au sud du promontoire du Carmel. Les yeux pouvaient être comparés à des colombes, soit pour la mobilité du regard, soit en général pour ce qu'ils ont de doux et de gracieux. L'image est fréquente dans ce livre (chap. II, 14; V, 1,12; VI, 9).
C'est surtout dans les dernières strophes qu'on s'aperçoit que c'est au fond le poëte qui parle. Écartons toutes les hypothèses superflues qu'on a faites à propos de ces vers et tenons-nous en à la simple nature. Ce n'est pas Salomon qui montre à la bergère les lambris et les plafonds de bois de cèdre dans son appartement, tandis qu'elle regarde par la fenêtre ; il ne descend pas avec elle dans la cave pour lui offrir du vin ; elle ne s'est pas échappée du harem pour rejoindre son berger dans le bocage ; encore moins demande-t-elle du cidre pour se rafraîchir , toutes choses qu'on a cru découvrir dans ces strophes que nos chastes commentateurs ont aflecté de ne pas comprendre. Le vert gazon servant de couche au couple amoureux, les branches de cèdres et de cyprès qui le couvrent de leur ombre, le coignassier dont le fruit est consacré à l'amour {Cydo7hia), l'amour qui étend sa bannière comme un voile sur la jeune fille, ivre d'amour (car c'est là ce que dit la phrase du cellier, que nous n'avons pas voulu décolorer^) et s'cndormant sous les caresses de son amant — tout cela , c'est lui et lui seul qui pouvait se permettre de le dire, ou plutôt de l'écrire, et se complaire dans la description de cette scène intime ; Tespièglerie, avec laquelle il se le fait rappeler par elle, est plus que de l'indiscrétion.
Reste la dernière strophe. Il va sans dire que les filles de Jérusalem ne sont pas présentes en personne, ni dans le harem, ni au cabaret, ni à l'ombre des cèdres, où on les a placées tour à tour comme spectatrices. Et ce n'est pas Salomon qui ordonne à la troupe de ses femmes de laisser dormir la belle, ni la jeune fille qui les prie de la laisser tranquille , ou qui conjure le roi de ne
' Nous avouerons cependant qu'il y a lieu de douter de Imtégrité de ce texte. Les Septante avaient devant eux une leçon tant soit peu différente, mais qui ne nous semble pas préférable.
pas vouloir exciter en elle un sentiment qu'elle ne partagera pas, ni même le berger qui chanterait une chanson pour Tendormir — c'est le poëte qui veut veiller seul sur sa sœur épouse , comme il l'appellera tantôt, après que le sommeil Ta surprise (chap. VII, 10); le reste du monde n'a rien à y voir. Plût à Dieu que les scholiastes se le fussent tenu pour dit.
(Chapitre II, 8-1 "7.;
La voix de mon bien-aimé!
Le voici qui vient !
Il franchit la montagne.
Il accourt par la colline, Pareil au chevreuil, Au faon de la biche.
Le voici qui s'arrête Derrière notre mur!
II regarde par la fenêtre; Ses yeux brillent A travers le treillis —
Mon bien-aimé parle et me dit :
c Lève-toi, mon amie!
Viens, sors, ma belle!
L'hiver est passé.
Les pluies s'en sont allées, Elles n'y sont plus.
cLes fleurs se montrent Dans la campagne; Le temps des chansons Est arrivé;
La voix de la tourterelle Retentit dans nos prés.
70 CANTIQUE II, 8-n.
cLe fruit du figuier
Commence à rougir;
La vigne exhale
Le parfum de ses fleurs —
Lève-toi^ mon amie!
Viens, sors, ma belle!
«Ma colombe dans le creux du roc, Dans la cachette escarpée.
Laisse-moi voir ton visage,
Entendre ta voix!
Ta voix est si douce.
Ton visage si joli !
«Attrapez les renards.
Les petits renards.
Qui ravagent les vignes!
Notre vigne est en fleur.»
Mon bien-aimé est à moi;
Je suis à lui, Â mon berger, qui parcourt
La prairie aux lis.
Quand viendra à soufiSer La brise du soir,
Quand les ombres s'allongent, Pareil au chevreuil.
Au faon de la biche.
Reviens par les monts qui nous séparent.
Voici bien la plus jolie idylle de tout le recueil, et qui n'a pu que perdre à être enchâssée dans le prétendu drame du harem. Pour lui trouver une place dans celui-ci, on a imaginé toutes sortes de situations. Ceux qui tiennent à ce que la bergère se soil endormie au milieu des autres femmes, la font rêver mainlenanl, et (î est pendant son sommeil qu'elle débite cette longue tirade. Ceux qui mettent les derniers mots de la scène précédente (v. 7) dans la bouche de Salomon, supposent que la jeune captive, dont Toreille en est vaguement frappée, croit entendre son ami et, par une association naturelle de ses idées, se reporte, en songe, aux scènes de son passé. Elle est à la campagne, elle attend son berger, elle le voit arriver, elle entend sa voix D'autres,
cependant, ne croient pas avoir besoin d'un rêve. Selon eux, nous avons là un monologue dans lequel elle se rappelle le beau temps de sa liberté champêtre. Ou bien on dira qu'elle fait part de ses souvenirs aux odalisques (fui l'entourent et l'écoutent. D'autres, enfin, veulent que l'action continue : le berger arrive réellement pour l'enlever ; elle le voit venir et le prie d'y être le soir même pour exécuter son dessein. D faut alors admettre que les fenêtres de l'appartement des femmes, dans le palais de Salomon, sont au rez-de-chaussée et donnent sur la campagne !
Nous ne voyons rien de tout cela dans notre texte, qui est bien l'un des plus simples et des plus transparents de ce petit livre. Il nous offrira un tableau d'autant plus charmant, que nous le considérerons à part. Car il est bien évident que ce morceau ne se rattache en aucune façon à celui qui précède. Là, le poète nous représentait sa bien-aimée endormie dans ses bras, lui veillant sur elle pendant son sommeil. Ici il est loin d'elle; il désire la revoir, son imagination est toute remplie du plaisir d'une prochaine entrevue; mais, par une tournure on ne peut plus élégante, c'est à elle qu'il fait faire la description du rendez-vous. C'est elle qui peint son arrivée, qui tressaille à sa voix, qui répète des paroles qu'elle a maintes fois déjà entendues. Dès qu'on a constaté qu'il se sait aimé, et aimé passionnément, cette apparente interversion des rôles, loin d'être étrange, prête un charme de plus au tableau.
Le petit poëme est donc mis tout entier dans la bouche de la jeune fille. Elle parle d'abord en son propre nom et termine de même. Mais la majeure partie des strophes consiste en paroles qu'elle est censée entendre de son ami, paraissant à sa fenêtre et l'appelant dehors. Comme à la fin elle l'engage à venir la visiter vers le soir, et qu'elle ne songe pas à le retenir à Theure même où il est représenté comme étant déjà sur les lieux, cela prouve que sa présence n'est qu'une fiction poétique. L'invitation qu'il lui adresse, est pour elle un souvenir; celle qui termine la pièce appartient à ce que nous pourrions appeler la réalité, mais au fond, c'est lui qui la formule, parce qu'il sait qu'il sera le bienvenu.
Les divers traits du tableau n'exigent pas de longues explications. La campagne en Palestine est plus ou moins accidentée et l'horizon généralement restreint. Dans le langage du pays, la moindre élévation s'appelle une montagne. L'amant impatient descend la côte en courant et cette course rapide amène l'image
du chevreuil (comp. 2 Sam. I, 19. Psaume XVIII, 34). Cela ne doit pas nous faire croire que le gibier, dans ces temps-là, circalait paisiblement dans le voisinage des habitations humaines. Arrivé à la demeure de sa belle, le jeune homme regarde par la fenêtte, c'est-à-dire par l'ouverture pratiquée dans le mur ou la paroi, et garnie d'un treillis qui donnait accès à Faîr, et qui permettait de voir ce qui se passait au dehors, mais très-peu de distinguer l'intérieur.
. La description du printemps, à la fois simple et riche de couleurs» ne donne lieu qu'à un petit nombre d'observations. Le mot que nous avons traduit par cka7iso7iSf est diversement expliqué. L'étymologie permettrait de dire : l'époque où Ton taille les vignes. Gela irait assez au contexte; il y aurait cependaniâ objecter qu'on ne taille pas les vignes quand elles sont en fleur, comme paraît le dire une strophe suivante (d'après rintei|)FétatioD reçue). Si l'on s'en tient à la signification ordinaire de la racine, ce n'est pas le chant proprement dit (des hommes ou des oiseam) auquel il faudrait songer de préférence, mais plutôt la musique des instruments avec laquelle les pâtres auraient salué le retour de la belle saison. Une petite difficulté philologique se présoite aussi au sujet du mot par lequel le poème se termine : à la place de la séparation, d'autres mettent des ravins^. Il j a bien des mots dans ce livre qui ne reviennent pas ailleurs et dont le sens n'est pas bien fixé.
La comparaison d'une jeune fille avec une colombe se rencontre chez plus d'un poëte. Si elle se dérobe modestement aux regards des curieux, elle est, comme ici, assimilée au pigeon sauvage,
oui domus et dnlces latebroso in pumice nidi ^.
Avant de passer outre, il faut que nous nous arrêtions à la septième strophe, où il est question d'une chasse aux renards. C'est le passage qui, entre tous les autres, a le plus dérouté les interprètes et leur a donné bien du fil à retordre. Il est vrai que ceux qui ne voient dans notre livre qu'un recueil de pièces diverses n'ont pas eu trop de peine à se tirer d'aflaire. Pour eux, c'était un quu train isolé, une petite chanson de chasseur, ou même un
^ Ou, en changeant le texte d'eprès chop. VIII, 14, des parfums. 2 Virg. Aen. V, 2l3.
CANTIQUE il, 8-17. 73
couplet pour les buveurs. Mais nos dramaturges ne sont pas si faciles à contenter. Les plus avisés se bornent à maintenir que rhéroïne continue à rêver, et qu'elle croit tout à coup se trouver dans les vignes, occupée à en chasser les renards. L'incohérence des idées est chose naturelle dans une pareille situation. D'autres cependant, la supposant éveillée et tout entière à ses souvenirs, lui font chanter une de ses chansons favorites. Peut-être même Taurait-elle entonnée pour se faire reconnaître par le bei^er qui venait la délivrer. Mais comme ce qui précède est censé être dit par celui-ci, on a pensé devoir lui octroyer aussi cette autre strophe. C'est donc lui qui chante, soit pour faire voir à son amie qu'il songe encore à elle, soit pour lui annoncer sa présence, comme Blondel Ta fait devant la prison du roi Richard. Dans d'autres commentaires, la scène s'anime. Le libérateur amène avec lui ses compagnons, des garçons résolus qui s'apprêtent à dégager la belle captive par un coup de main : les renards sont les gardes du palais qu'il s'agit de désarmer. Enfin, on a eu la lumineuse idée que ce sont les frères de la bergère qui parlent ici et qui, pour mettre un terme aux visites du jeune gars, envoient leur sœur dans la vigne, chasser les renards (comme si là elle eût été plus introuvable). On ajoute même que cette brusque interruption du tendre babil des amants (par une grosse voix de basse-taille ?) doit avoir produit sur le théâtre un charmant effet musical. Dans tout ceci on n'a oublié qu'une seule circonstance : c'est que les renards doivent être chassés parce que la vigne est en fleur. Or, nous avons bien entendu que l'impudent quadrupède s'attaque aux raisins (non seulement dans la fable), sauf à dire qu'ils ne sont pas mûrs quand il ne peut les atteindre. Mais ici il paraît qu'il est aussi friand de la fleur de vigne, ce qu'Ésope et Bufibn ont ignoré.
A quoi bon chercher au loin ce que le poëte nous explique luimême? Par lui, nous savons ce que c'est que sa vigne à lui, et sa vigne à elle (uM, strophe 4 ; n^XI, str. 5; n** XV, str. 2). Il revient à plusieurs reprises à cette image légèrement voilée, mais facile à comprendre. Dès qu'on en aura saisi le sens, on s'apercevra que les renards, qu'il s'agit de tenir à distance, n'ont que deux pieds, et personne ne s'étonnera que le bien-aimé veuille l'être seul et sans partage. Plus sa Chloé est belle, plus il redoute la concurrence. Et la métaphore une fois donnée, le terme d'attraper n'est pas hors de propos.
(Chap. III, 1-5.)
Une nuit» sur ma couche, Je cherchais celui que mon cœur chérit. Je Tai cherché.
Je ne l'ai pas trouvé.
Je veux me lever, Je veux parcourir la ville,
Les rues et les places :
Je veux chercher celui que mon cœur chérit.
Je Tai cherché, Je ne Tai pas trouvé.
Je rencontrai les gardiens qui faisaient la ronde <\vez-vous vu celui que mon cœur chérit?»
A peine les avais-je dépasses.
Que je trouvai celui que mon cœur chérit. Je le saisis, Je ne le lâcherai plus.
Jusqu'à ce que je Taie introduit Dans la maison de ma mère, Dans la chambre de celle
Qui m'a donné le jour.
Je vous conjure, filles de Jérusalem,
Par les gazelles et les biches des champs,
Ne réveillez pas mon amour.
Ne la réveillez pas avant ciu'elle le veuille!
Si l'on compte les voix, la majorité décidera que Théroïne raconte un rêve qu'elle a eu. Mais, à part cette donnée générale, il n'y a plus d'accord. A qui le raconte- t-elle ? Les uns disent : c'est aux femmes du harem; d'autres: à Bathséba; d'autres encore : à elle-même, c'est-à-dire qu'elle recueille ses souvenirs qui lui représentent un rêve qui l'a beaucoup agitée dans le temps (elle se croyait enlevée par son amant), malgré les gâteaux que ses compagnes lui avaient apportés (chap. II, 5), et auxquels divers savants pensent qu'elle n'a pas touché.
Cependant tout le monde n'est pas d'avis qu'il s'agit d'un rêve, récent ou ancien. On a aussi trouvé l'explication de cette scène dans les dernières lignes de la précédente. Elle a donné un rendez-vous à son amant, pour le soir. Il n'y vient pas. Elle parcourt la ville pour le chercher. (Du harem, il n'en est pas question.) Elle le trouve en effet, l'emmène chez elle, et raconte cela à qui veut l'entendre. Au lieu de la ville on peut aussi songer au jardin d'une résidence royale au pied du Liban. En tout cas, au moment où elle trouve son ami elle tombe évanouie entre ses bras.
Si vous deviez préférer mettre la scène dans le palais de Jérusalem, d*où elle se serait échappée, sauf à y rentrer furtivement le lendemain matin, ou dans lequel aurait pénétré le jeune homme, n'allez pas demander comment cela a pu se faire. Le couple est réuni, c'est l'essentiel.
Et la dernière strophe? C'est le berger, disent les uns, qui s'adresse aux autres odalisques pour les prier de ne pas troubler le sommeil de la pauvre fille. Mais non, disent les autres; l'amant n'y est pas; c'est Bathséba qui prononce ces paroles, Non, dit-on encore, c'est Salomon qui s'est glissé dans la chambre, et qui, prenant la syncope pour un simple sommeil, défend qu'on la réveille. Nous avons vu tout cela à une précédente occasion. Cependant on a aussi cru y voir un petit couplet chanté par le chœur des femmes, comme on en chante aux petits enfants pour les faire dormir. On a cru que la malheureuse captive, tout en rêvant, répète les paroles qu'elle a entendues en s'endormant l'autre fois (chap. II, 7). On a cru toutes sortes de choses.
Quant à nous, nous croyons que c'est le poète amoureux luimême, qui parle d'un bout à l'autre dans ce morceau, comme partout ailleurs. Il nous semble qu'il ne faut pas une grande perspicacité pour voir que la scène, décrite dans les cinq
premières strophes, ne représente pas un fait réel. Mais ce n'est pas non plus un rêve que la jeune fille aurait eu et qu'elle raconterait maintenant à n'importe qui. Le bon goût se révolte contre une pareille supposition. C'est le poëte qui, dans un accès d'humeur espiègle, se le raconte à lui-même, c'est-à-dire,. qui se plaît à rêver cela les yeux ouverts, comme il le fera une seconde fois au n*" IX. Sa passion est si ardente, que l'absence même de Tobjet de sa tendresse, dont il se sait aimé, lui suggère sans cesse de nouvelles scènes, ou des souvenirs qu'il aime à vivifier par la poésie. La vagabonde, ce n'est certes pas sa bien-aimée, mais sa propre imagination. La dernière strophe peint à merveille le plaisir qu'il éprouve à la voir endormie dans ses bras, et les passages parallèle? (chap. II, 7 ; VII, 10 et VIII, 4) ne laissent aucun doute sur la portée de celui-ci.
Il est d'ailleurs absolument impossible de rattacher ce morceau au précédent (bien qu'on ait prétendu le faire), et cette seule circonstance suffirait au besoin pour faire écrouler le fantastique échafaudage d'actes et de scènes qu'on nous otfre comme la clef d'une porte que nous estimons être ouverte.
(Chap. 111, 6-if .)
Qu'est-ce qui vient là de la campagùe, Comme une colonne de fttmée^ Sentant la myrrhe et Tencens, Et toutes les poudres du marchand?
Voyez 1 c'est son palanquin,
Celui de Salomon., Soixante guerriers Tentourent,
Des preux d'Israël.
Tous ils sont armés d'épées^
Exercés au combat.
Chacun a le cimeterre au côté,
Contre les terreurs de la nuit.
Le roi Salomon s'est fait faire Une litière de bois du Liban,
Aux colonnes d'argent^
Au dossier d'or.
Le siège est de pourpre L'intérieur un tissu en couleurs,
amour.
Des filles de Jérusalem.
Venez voir, filles de Jérusalem!
Regardez le roi Salomon!
Avec la couronne dont Ta couronné sa mère, Au jour de sa noce et de la joie de son cœur.
Ceci est clair, n'est-ce pas ? Salomon fait son entrée triomphale dans une splendide litière, entouré de ses gardes, et comme il y a des parfums au commencement et une noce à la fin, le drame est sauvé et notre poëte amoureux est de trop.
Un peu de patience, s'il tous plaît. Voyons d'abord comment cette scène se combine avec le reste et quelle place l'action qui y est décrite doit prendre dans la marche de l'ensemble. Voilà déjà une première énigme à résoudre, et très-diversement résolue, comme on va le voir. Tout à l'heure l'héroïne s'est évanouie, elle dormait au harem, et en un tour de main elle vient de la campagne, avec un splendide cortège; elle rêvait tristement de son ami absent, et la voilà qui épouse le roi qu'elle est censée détester. C'est du moins l'opinion de la majorité des modernes. Mais elle n'est pas partagée par tout le monde, tant s'en faut, et il vaut la peine de passer en revue les innombrables hypothèses qui la contredisent ou la modifient.
Qui est-ce qui parle dans ce morceau ? ce sont les paranymphes, ce sont les courtisans, ce sont les femmes du harem. Il sera plus simple de songer aux curieux de la rue qui attendent le cortège au passage, et nous nous abstiendrons de demander dans quelle rue de Jérusalem on pouvait voirie ^.déserU. Mais cela peut aussi être l'une des reiiies qui regardait par la fenêtre, et à laquelle un eunuque explique ce qui se passe dehors. Ou bien, c'est Salomon lui-même qui fait une description de sa splendeur pour éblouir la petite paysanne revêche ; ou ce sont les autres filles du harem qui, pendant qu'elle dort, s'amusent à chanter une chanson composée autrefois en l'honneur du roi; ou ce sera la bergère elle-même qui voit le cortège du roi partant pour la campagne, et qui, toute ravie de ce brillant attirail, appelle la jeunesse féminine de Jérusalem à jouir également de ce spectacle.
Si déjà on ne peut s'entendre sur la personne qui parle, on est moins d'accord sur la signification delà scène elle-même. Salomon épouse la Sulamite, l'acte (civil?) s'est fait quelque part au dehors. Tel exégète sait même que c'était à Jéricho. Le couple fait son entrée solennelle à Jérusalem. Dans le morceau suivant, les nouveaux mariés sont en conversation intime. Mais au dernier moment la nouvelle favorite est saisie de remords et — nous verrons la suite. Tout cela n'étant pas trop naturel, on écarte ridée d'une noce et Ton parle d'une fête de la cour organisée en l'honneur de la jeune fille enlevée, et toujours insensible aux
avances du roi. On va plus loin, on revient au cortège nuptial, mais il s'agit d'une autre femme que Salomon épouse pour se dédonunager du refus qu'il a reçu.
Encore une question. Le palanquin de la seconde strophe et la litière de la quatrième, est-ce la même chose ou sont-ce deux meubles? Dans ce dernier cas, sans doute, on y logera les deux personnages principaux de la fête, à moins que l'un ne soit provisoirement encore inoccupé. Dans l'autre cas, les deux peuvent s'y trouver ensemble, ou il n'y a que lui qui va on ne sait où, ou elle qu'on est allé chercher, ou enfin il n'y a encore personne dedans. Tous ces cas sont possibles, car tous ils sont représentés dans les différents commentaires.
De quelque manière qu'on tourne la chose, elle ne se laisse encadrer dans le drame que par des procédés qui sont positivement arbitraires, pour ne pas dire violents. Elle reste \m hors-d'œuvre.
Gela nous servira d'excuse quand nous ferons un aveu semblable pour notre part. Car il n'y a pas là le moindre mot qui rappelle les relations entre les deux amants, qui, d'après notre système d'interprétation, sont seuls en présence. Comme nous maintenons, avec une entière conviction, le fait que tout le livre se compose de pièces détachées, l'insertion d'un morceau pareil n'a rien d'étrange ou d'impossible. Cependant celui-ci ne nous semble pas être tout à fait hors de propos. Car au fond il forme un contraste avec les morceaux qui, comme le suivant, exaltent les grâces naturelles de la belle adorée par le poëte, lesquelles n'ont pas besoin d'être rehaussées par la splendeur artificielle, et le luxe d'armes, d'étofles et de métaux précieux dont s'entourent les amours royales.
Il y a d'ailleurs dans le texte plusieurs mots autrement inconnus au dictionnaire hébreu. Et à î' avant-dernière strophe le texte a évidemment souflert dans les anciennes copies. Nous l'avons traduit à la lettre pour faire ressortir la lacune. On a fait difiérentes conjectures pour tirer un sens de ce qui reste. On y a vu tour à tour d'élégantes broderies faites par les demoiselles de la ville, et l'une d'elles, choisie entre toutes, brillant au centre de la litière. On a changé Y amour en bois cCébène, et mis les filles de Jérusalem deux fois au vocatif, avec les verbes : venez, voyez, répétition qui nous paraît plus que froide.
(Chap. IV, \-l.)
Que tu es belle, mou amie !
Que tu es belle !
Tes yeux, des colombes, Derrière ton voile; Tîi chevelure, une troupe de chèvres, Reposant sur les hauteurs du G'ile'ad.
Tes dents^ un troupeau De brebis tondues sortant du bain ; Toutes elles sont jumelles.
Aucune n'est privée de sa sœur.
Tes lèvres, un til de pourpre, Ta bouche si jolie:
Ta joue, une moitié de ^enade.
Derrière ton voile.
Ton cou pareil à la tour Bâtie par David pour ses armes:
Mille boucliers y sont suspendus, Avec les carquois des guerriers.
Tes deux seins soni pareils A deux jeunes faons.
Jumeaux de la udzelle,
l\ii>sant au milieu des lis.
Quand soufflera la brise du soir, Quand les ombres s'allongent, J'irai à la montagne de la myrrhe, Au coteau des parfums.
Tu es toute belle, mou amie!
Rien ne manque à tes charmes.
En lisant ces strophes, on devrait penser qu'il n'y a pas moyen de se tromper au sujet de la personne qui y parle, dès qu'on a renoncé aux fantasmagories de l'interprétation allégorique des théologiens. Pourtant ce n'est pas le cas. La plupart des modernes voient ici un discours de Salomon, mais ils se divisent sur la question de savoir quelle est la belle dont il exalte les charmes. Est-ce la bergère qu'il a enlevée? Est-ce une des princesses de son harem? ou une nouvelle beauté qu'il vient d'y introduire? (Voir le morceau précédent.) Quelques-uns seulement croient entendre ici le berger qui a pénétré jusqu'à sa bien-aimée, on ne sait comment.
Quant à nous, nous n'hésitons pas un instant à maintenir notre point de vue, ici comme partout, et même, si cela se pouvait, plus sûrement encore qu'ailleurs. C'est le poëte amoureux qui chante les charmes de celle qu'il aime, dans un langage pour chaque ligne duquel nous pourrions citer de nombreux parallèles, recueillis dans les poésies erotiques de toutes les littératures, surtout de l'Orient. La facture des vers est très-élégante; les six quatrains sont encadrés dans une espèce de refrain d'une extrême simplicité. On voit d'ailleurs que notre poëte ne se pique pas d'être en fonds d'idées. Les yeux, comparables à des colombes, l'ont déjà captivé dans la seconde pièce (str. 4); la chevelure, pareille aux chèvres du G'ile'ad, reviendra dans la dixième (str. 2), où Ton trouvera aussi la joue-grenade (str. 4) et les dents jumelles blanches comme des brebis (str. 3). Une tour représentant le cou de la belle reparaîtra dans la onzième (str. 2) avec les jumeaux de la gazelle. Enfin, nous avons déjà rencontré dans la troisième (str. 9) la brise du soir et les ombres qui s'allongent.
Du reste, nous ne trouvons pas que ce morceau demande beaucoup d'explications de détail.
A. T. 5« part. 6
A la première strophe, si Ton s'en tient à la traduction qui parle d'un voile, on songera à la forme que cet objet de toilette a quelquefois encore aujourd'hui en Orient. Il se compose de deux pièces, dont l'une cache la partie inférieure du visage et retombe sur la poitrine, l'autre couvre le front et est repliée sur le derrière de la tête. De cette manière, les yeux et la partie supérieure des joues restent visibles, et celles-ci, supposées rouges, ressemblent à des pommes de grenade coupées par le milieu. Cependant d'autres commentateurs remplacent le voile par des boucles de cheveux.
Quant à ceux-ci, ils sont naturellement noirs, et pour cette raison comparés à un troupeau de chèvres, noires aussi, reposant sur la pente des hauteurs alpestres du district de G'ile*ad, célèbre pour ses riches pâturages.
La phrase relative aux dents est parfaitement claire dans la traduction que nous en donnons. Elle dit, dans une tournure gracieuse, que la blancheur en est irréprochable, et la garniture complète et sans brèche. Mais le texte hébreu dit à la lettre : chacune (des brebis) a fait des jumeaux et aucune n'est stérile. Pour notre goût, cette apphcation de l'image est trop hardie.
Dans la strophe qui parle du cou il n'est pas diflBcile de voir que le poëte veut en louer la forme et en même temps le collier qui lui sert d'ornement. Il y a cependant à dire que le texte comprend deux mots dont la signification n'est rien moins que sûre. Ce sont ceux que nous avons traduits à tout hasard par arn/ies et par carquois.
Pour la strophe suivante, nous nous bornerons à rappeler que la gazelle {antilope dorcas) est un animal favori des poètes orientaux (ci-dessus chap. II, 7; III, 5, etc. ; comp. 2 Sam. L 19; II, 18), et a même fourni un nom de femme (Act. IX, 36). Sa robe est brune sur le dos, blanche au ventre. En admettant que le lis du texte est blanc aussi, le lecteur trouvera le reste.
Le dernier quatrain a joué de malheur. Après ce qui précède il ne faut pas beaucoup de sagacité pour comprendre que le poëte, dont l'imagination s'est échauffée à la description des charmes de la jeune fille, attend avec impatience le soir qui doit (comme de coutume, chap. II, 17, n*^ III, dernière strophe) le rapprocher d'elle et rendre son bonheur parfait. Permis à ceux qui ne voient dans le poëmè hébreu qu'une occasion de faire parade de leur érudition philologique, de discuter gravement la question de savoir
si la montagne j dont parle le texte, est le Liban ou le Sion. Le poète ne songe ni à l'un ni à l'autre, et ce n'est pas dans la première ligne du morceau suivant, mais dans le passage parallèle, chap. VII, 9 (n** XI, str. 5), qu'il faut chercher le sens de son langage figuré.
Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'un bon nombre d'érudits mettent ce quatrain dans la bouche de la Sulamite, qui est censée interrompre Salomon au beau milieu de ses compliments, pour se tourner vers la fenêtre et lui signifier qu'au lieu de se rendre à ses désirs, elle compte faire une promenade !
(Chap. IV, 8-11.)
Viens' à moi du Liban, mou épouse!
Viens descendre du Liban !
Regarde-moi du sommet de TAmanab,
Du haut du Seoir et du Ijermôn,
Des montagnes aux lions, Où sont les antres des panthères!
Tu m'as ravi le cœur.
Ma sœur, mon épouse!
Tu m'as ravi le cœur
Par l'un de tes regards, Avec l'une des chaînettes
Qui entourent ton cou.
Que tes caresses me charment,
Ma sœur, mon épouse!
Que tes caresses sont douces,
Plus douces que le vin !
L'odeur de tes baumes Est plus suave que tous les parfums.
De tes lèvres, ô mou amour,
Dégoutte le miel;
Le miel et le lait Coulent de ta langue; L'odeur de tes vêtements Est comme un parfum du Liban.
1 Dans les deux lignes nous lisons atî (viens), avec les Septante et la Vulgate. Le texte reçu qui met itti (avec moi) donne un sens assez incommode.
Ici rembarras des érudils est plus grand encore, en ce qui concerne la distribution des rôles. Les uns mettent ces strophes dans la bouche de Salomon, comme simple continuation du morceau précédent. D'autres font parler le berger. Il y en a même qui s'arrangent de façon à faire paraître les deux personnages à la fois. Le berger est dans la rue, au pied du sérail, par la fenêtre duquel sa bergère le regarde tendrement, tandis que Salomon, derrière elle, dans Tintérieur de l'appartement, lui prodigue ses flatteries. Ou bien encore, le berger s'introduit hardiment dans la chambre et embrasse sa bien-aimée, à la grande stupéfaction de son rival couronné. Il l'invite à contempler la belle nature. Ailleurs enfin, nous apprenons que c'est la Sulamite qui débite ces strophes. Au lieu d'écouter les propos du roi, elle le nargue en répétant les paroles que son amant lui adressait autrefois, et dont le souvenir la garantit contre toutes les séductions. Si cela devait vous paraître trop peu vraisemblable, vous pouvez encore admettre, avec d'autres savants, qu'elle dit tout cela en rêvant (selon son habitude) et que dans le désordre de ses idées elle se croit au Liban parmi les animaux sauvages.
Nous ne nous arrêterons pas à réfuter toutes ces suppositions, les unes plus singulières que les autres. Rien absolument dans ces strophes n'est de nature à nous faire renoncer au système d'interprétation que nous avons cru devoir suivre à l'égard des morceaux analogues de ce recueil d'idylles. Nous n'aurons qu'à justifier la séparation de celui-ci d'avec le précédent, auquel la plupart des commentateurs le joignent d'une manière plus ou moins intime. A cet effet, nous ne ferons pas valoir la facture toute différente des strophes, bien qu'elle nous semble évidente, parce qu'on nous objecterait que la coupe des vers est de notre part purement arbitraire. Nous ne relèverons pas non plus la diversité des noms que le poëte donne à son amie, pour exprimer ses sentiments. Mais nous insistons sur ce que la pièce précédente aboutissait à la perspective d'une visite qu'il se proposait de faire le soir même à sa bien-aimée, tandis qu'ici il l'appelle à lui, tout en la sachant assez loin.
Quant au Liban, très-certainement ce n'est pas la citadelle de Jérusalem où se trouvait le palais de Salomon. C'est chose plaisante que de voir cette phrase adressée à la belle enfermée au harem, comme si elle n'avait qu'à descendre l'escalier. Les lions, dans cette hypothèse, sont les gardes du château, ou les eunuques.
et dans les panthères nous aurons à voir les autres odalisques jalouses de leur nouvelle compagne. Tout cela, cependant, a encore une apparence de bon sens, tant que c'est le berger qui parle ; mais ce qui passe la plaisanterie, c'est qu'on fasse appeler du Liban (proprement dit), par le maître du logis, une jeune fille qu'il a mise sous clef dans sa maison.
La mention du Liban nous transporte à la campagne, cela va sans dire. Mais il n'est pas besoin de prendre à la lettre tout ce qu'en dit le texte, comme si la jeune personne était placée à la fois sur tous les pics de la chaîne, à trois mille mètres au dessus de la mer, et au milieu des bêtes fauves, qui n'ont pas l'habitude, que nous sachions, de pousser jusqu'à la ligne des neiges, à moins que ce soient des ours. On permettra bien à un poète amoureux de donner libre carrière à son imagination. Nous voyons là tout simplement que les deux amants sont momentanément séparés, et cela de manière qu'une rencontre trèsprochaine est peu probable.
Au point de vue auquel nous nous mettons pour comprendre ce morceau, tous les détails s'expliquent d'eux-mêmes. Et pour trouver des parallèles à toutes les jolies choses que l'amour inspire au poète, on n'a pas besoin de recourir à Moténebbi ou à Hafiz ; Théocrite et Anacréon nous sont plus familiers, si nous n'aimons mieux dire que le langage de l'amour est le même dans tous les pays et dans tous les siècles. Pour la dernière strophe, comp. chap. I, 2, 3, et Psaume XLV, 9. En fait de vocables dont le sens est douteux, nous citerons à la seconde strophe le substantif chaînettes, et le verbe ravir le cosur, à la place desquels on a proposé de mettre des bcnicles de cheveiiXy et donner du courage. Cette dernière version peut et doit dire que l'amour rend intrépide, et le berger exprimerait l'idée qu'il braverait au besoin les lions, tandis que le roi, qui craint les terreurs de la nuit (chap. III, 8), se fait accompagner de soixante gardes, et il inviterait la jeune fille à venir avec lui pour être témoin de sa bravoure.
(Cbap. IV, 12-V, 1.)
Ma sœur, mon épouse, Est un jardin clos, Une source fermée.
Une fontaine scellée;
Un jardin à grenades.
Aux fruits exquis.
Où poussent ensemble Le troène et le nard;
Le nard et le safran,
La cannelle et le cinnamome,
Et tous les arbustes
Qui donnent Tencens;
La myrrhe et Taloës, Les plus excellents aromates; Une fontaine au jardin, une source d^eaux vives^ Un ruisseau du Liban.
Lève-toi, aquilon,
Venez, autans.
Soufflez sur mon jardin, Que ses parfums se répandent.
«Que mon bien-aimé vienne dans son jardin^ Et mange de ses fruits exquis.»
Je viens dans mon jardin, ma sœur^ mon épouse, Je cueille ma myrrhe odorante.
Je mange, je savoure mon miel, Je bois mon vin et mon lait.
Mangez, mes amis^ Buvez, enivrez-vous d'amour!
Embarras sans fin ! Plus le texte est clair, plus on y trouve d'énigmes. Il faut bien que le drame continue; seulement les auteurs savent tout aussi peu que les spectateurs ce qui se passe sur la scène. Qui est-ce qui parle dans les trois premières strophes? Vous avez encore le choix entre les trois principaux personnages de la pièce ; même on en a découvert récemment un quatrième qui n y a pas encore figuré précédemment : c'est une fille du harem ou peut-être une princesse tyrienne, fille du roi Hiram, descendue directement du Liban (chap. IV, 8) pour épouser Salomon, et qui, comme de raison, ne fait pas difficulté de se rendre aux désirs du roi (str. 6). Mais c'est tout juste ce dénouement qui n'accommode pas tout le monde. Il n'y a que ceux qui ne veulent rien savoir du tout d'un berger, qui voient dans les dernières lignes du présent morceau que le repas de noce se termine à la satisfaction générale ; les convives sont congédiés et le couple royal se retire dans ses appartements.
Ceux, au contraire, qui tiennent au berger rival, et à la répugnance de l'héroïne pour son ravisseur, voient tout autre chose dans ces strophes. Si c'est le roi qui parle, la première exprime le regret que la jeune bergère fasse la sourde oreille malgré toutes les caresses qu'on lui prodigue. Mais si c'est le berger qui débite ces vers, on le supposera présent, affrontant le despote et lui signifiant que ses avances sont faites en pure perte et qu'il n'a qu'à s'en aller. Puis, après avoir éconduit ainsi le sultan confondu et déconcerté, il se livre aux transports de son amour et exalte de nouveau les charmes de sa bien-airaée. On conçoit qu'une scène pareille a dû être également d'un prodigieux effet sur le théâtre.
Cependant on a aussi trouvé moyen de mettre tout cela dans la bouche de la Sulamite, qui aurait continué à répéter les beaux discours que son ami lui débitait autrefois, et qui finirait par l'appeler et par le croire présent. La question est seulement de savoir si, en ce moment, elle est placée à la fenêtre pour tourner
ses regards vers son lointain village, ou si, comme d'autres le pensent, elle se promène avec le berger dans le jardin du harem. Dans ce cas, son imagination n y est pour rien, et le jeune homme a triomphé de tous les obstacles.
Il y a là de quoi dérouter le malheureux lecteur qui ne s'est pas encore familiarisé avec le fameux principe que la parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée, et qui croit naïvement que le langage de l'amour devrait être intelligible pour tout le monde. Mais ceci n'est encore rien en comparaison du dédale deà conjectures faites à propos des deux dernières strophes, où il y a des traces d'un dialogue. Voilà bien deux lignes prononcées par une voix de femme. Est-ce celle de la bergère ou celle d'une autre? Puis il s'agit, à ce qu'il paraît, d'un baiser donné; mais qui est l'heureux mortel qui le reçoit ? On se le dispute, parce qu'il y a deux prétendants qui peuvent faire valoir leurs droits respectifs, fondés sur le caprice des exégètes. L'un des deux n'est pas même nécessairement présent, comme nous venons de le voir. Cependant on pourrait aussi supposer qu'elle n'a pas compris ce qu'il disait d'un jardin, et qu'elle lui répond : Si vous avez un si beau jardin, allez-vous y promener et manger des pommes. Ce serait une gentille plaisanterie pour calmer son impatience.
Sans nous arrêter encore une fois à la réponse que nous lisons dans la seconde moitié de Tavant-demière strophe, pour rappeler qu'on l'attribue tour à tour à Salomon et au berger, nous constaterons seulement que la scène doit finir par un banquet, où Ton a même vu figurer, soit les amis du berger, soit les pages du roi, garçons très-superflus dans un harem. Aussi bien la présence de pareils personnages a-t-elle semblé, à d'autres commentateurs, déplacée dans un moment où l'amant cueille la myrrhe et savoure le miel. Ils introduisent donc un personnage nouveau, le poète, qui souhaite à tout le monde un bonheur pareil.
En voilà bien assez pour les autres. Prenons la parole à notre tour. Nous ne croyons pas avoir besoin de tant de détours pour aspirer les parfums de cette églogue. Nous n'y entendons qu'une seule voix, celle que nous avons entendue partout jusqu'ici : la voix du poëte. Il varie ses images, tout en chantant encore le même amour, le même objet de sa tendresse.
Il y a deux images ou deux allégories qui font les frais de ce morceau, celle du jardin et celle de la fontaine. La première donne lieu à une description détaillée, en énumérant des plantes qui
exhalent une suave odeur, ou qui servent à la fabrication de parfums artificiels. On comprend que cela doit représenter les charmes de Tamie chérie, seulement il ne faut pas rechercher ici un parallélisme tel qu'à chaque arbuste correspondrait une certaine qualité particulière. Ce serait aller au delà de l'intention du poëte et contre les règles du bon goût. L'autre image est à deux fins. Une fontaine d'eau vive et rafraîchissante est, par ellemême, dans un pays chaud et généralement mal arrosé, un bien inappréciable et le plus bel ornement d'un jardin. Ensuite, le propriétaire tient à la garder et à l'exploiter pour lui seul, si bien que la possession d'un puits pouvait donner lieu à des querelles de voisins (Gen. XIII, 7; XXI, 25). C'est là ce qui amène les termes figurés de la première strophe. Le poëte veut dire que sa bien-aimée lui appartient à lui seul (voyez pour le fond, chap. II, 15, n** m, str. 7). Le symbolisme oriental, et même biblique (Es. LI, 1 . Lév. XX, 18. Prov. V, 15), permettrait d'aller plus loin dans l'interprétation de l'image, et en voyant, dans ce recueil même, combien les allures de la poésie erotique sont libres, on ne peut que dire : Honni soit qui mal y pense.
Si, vers la fin, le poëte met dans la bouche de sa sœur-épouse une invitation formelle de venir goûter les fruits exquis de ce jardin, on comprend, sans que nous ayons besoin d'y insister, que c'est proprement lui qui parle. Il sait qu'il est le bien- venu, et il répond par une promesse qui est, pour ainsi dire, une jouissance anticipée.
La pièce ne finit pas par un banquet, comme on se l'est imaginé. Manger et boire, signifie tout bonnement jouir, comme on le voit, entre autres, par l'usage que l'Ecclésiaste fait de cette formule (v. notre commentaire, p. 287, 297). Ivre de bonheur, en souvenir et en perspective, le poëte en souhaite autant aux autres.
(Chap. V, 2-VI, 3.)
Je dormais, mais mon cœur veillait — La voix de mon bîen-aimé !
Il frappe 1
cOuvre-moi, ma sœur, mon amie,
Ma colombe^ ma toute belle !
Ma tête est couverte de rosée, Mes cheveux sont mouillés des gouttes de la nuit!»
J'ai ôté mon vêtement.
Comment le remettrais-je ?
J'ai lavé mes pieds.
Comment les salirais-je?
Mon bien-aimé tendit la main A travers la fenêtre.
Et mon cœur palpitait.
Je me levai pour lui ouvrir.
Et de ma main dégouttait la myrrhe.
De mes doigts la myrrhe liquide, A la poignée du verrou.
J'ouvre à mon bien-aimé, Et mon bien-aimé était parti, Il avait disparu!
A l'entendre parler Mes esprits s'étaient troublés.
Je le cherche, je ne le trouve pas,
Je l'appelle — point de réponse î
Les gardiens me reDContrirent en faisant la ronde. Ils me frappèrent, ils me maltraitèrent, Ils m'arrachèrent mon manteau, Les gardiens des murs.
Je vous conjure, filles de Jérusalem, Si vous trouvez mon bien-aimé,
Que lui direz-vous?
Dites que je suis malade d*amour.
«Qu'a donc ton bien-aimé de plus qu'un autre, 0 toi, la plus belle des femmes?
Qu'a donc ton bien-aimé de plus qu'un autre. Pour que tu nous adjures ainsi?
Mon bien-aimé est blanc et rose.
Distingué entre des milliers.
Sa tête est pure comme Tor, Ses cheveux flottants noirs comme le corbeau.
Ses yeux comme des colombes Sur le bord du ruisseau; Ils se baignent dans le lait.
Ils sont si bien enchâssés.
Ses joues sont des parterres à parfums, Des couches aux fleurs odorantes;
Ses lèvres des lis Qui distillent la myrrhe.
Ses mains des rouleaux d'or,
Garnis de chrysolithcs ; Son corps un bel ouvrage en ivoire,
Ëmaillé de saphirs.
Ses jambes des colonnes de marbre,
Reposant sur des bases d'or :
A le voir, on dirait le Liban,
Tant il est beau comme un cèdre.
Sa bouche respire la douceur;
Tout en lui est charmant.
Tel est mon bien-aimé, filles de Jérusalem,
Tel est mon ami 1
CANTIQUE V, 2 -VI, 3. 9*à
cOù est-il donc allé, tou bien-aioxé,
0 toi) la plus belle des femmes?
De quel côté s'est-il dirigé,
Pour que nous le cherchions avec toi?»
Mon bicn-aimé descend dans son jardin Aux parterres à parfums, Pour jouir de son jardin, Pour y cueillir des lis.
Moi, je suis à mon bien-aimé,
Et mon bien-aimé est à moi.
Mon berger, il parcourt La prairie aux lis.
Ici du moins les modernes ont compris assez généralement que les choses ne se sont pas passées en réalité comme elles sont racontées. A la rigueur, on pourrait admettre que les premières strophes reproduisent le souvenir d'un fait; mais la disparition subite d'un amant qui, après avoir frappé à la porte de sa bienaimée, s'enfuit au moment où elle lui ouvre, n'a rien de vraisemblable, et la course de celle-ci à sa recherche, à travers les rues, au milieu de la nuit, est chose par trop singulière, pour ne pas dire grotesque. Nous ajouterons, ce que nos savants commentateurs ont oublié de relever, que la description qu'elle fait de son berger est d'un goût assez douteux. Les quelques exégètes qui maintiennent la réalité du fait supposent que la jeune fille s'est échappée du palais, croyant avoir entendu la voix de son libérateur, et que, ne l'ayant pas trouvé, elle a raconté son aventure à ses compagnes du harem. On a même ajouté que celles-ci n'auront pas manqué d'avertir le roi de cette escapade, et que là dessus la petite étourdie a été poliment congédiée, ce qui pour elle n'était pas une punition. A Gonstantinople les choses se seraient passées autrement. D'autres ont eu recours au somnambulisme, pour se rendre compte de cette partie du drame. Ils doivent également avoir supposé que les portes du harem et du château restaient ouvertes jour et nuit.
Mais si ce n'est pas de l'histoire, qu'est-ce donc? C'est ime vision ou un rêve de la jeune fille, dit-on. Elle en fait part aux autresfemmes, qui s'accommodent de leur sortplusgaîment qu elle.
Son récit se termine à la huitième strophe, et tout en le faisant, ses souvenirs et ses regrets la dominent, ou plutôt Tégarent, au point qu'elle conjure les autres d'aller trouver son ami et de lui faire part de ses peines. Gomme celles-ci s'étonnent qu'une fille, dont un roi veut faire sa favorite, témoigne tant d'affection pour un simple campagnard, elle exalte sa beauté dans une longue tirade. Jusqu'ici cette combinaison peut paraître plus ou moins plausible ; mais que dire de la suite, où les femmes du harem proposent à la pauvre enfant, qui se meurt d'amour, d'aller chercher son idole ? Était-il donc à Jérusalem ? Les odalisques sortaient-elles à toute heure selon leur bon plaisir ? Et comment auraient-elles trouvé, dans les rues d'une grande ville, et sur un signalement si fantastique, un individu qu'elles n'avaient jamais vu? On n'a pas reculé devant ce que cette supposition a d'étrange, de monstrueux même. Mais voici que les deux dernières strophes dérangent, non pas précisément les projets de la jeune personne, mais les combinaisons des exégètes. Car tout à coup le berger est dans son jardin ; elle le sait à ce moment, quoiqu'elle Tait ignoré alors qu'elle courait les rues, et VaclCy qui a débuté par un rêve inquiétant, nous dirions volontiers un cauchemar, se termine par une exclamation qu'inspire la certitude de la fidélité mutuelle. Gomment ce soudain changement de décoration s'est-il fait? De la manière la plus simple du monde. On n'a qu'à glisser, entre les lignes du texte, ces quatre mots : Les amants se retrouvent (où donc?), et tout est expliqué. Le berger n'aura pas même eu besoin de venir au parc de Salomon (comme on se l'est imaginé), pour opérer l'enlèvement du sérail. Il reste dans son jardin, qui est maintenant à Jérusalem. Elle en sait le chemin, elle y court sans doute, et les autres femmes, qui tout à l'heure s'apprêtaient à l'accompagner, et dont il n'est plus question, seront restées en arrière toutes stupéfaites de son heureuse témérité. Gependant il paraît qu'elle n'a pas tardé à rentrer, car à Vacte suivant elle est encore au harem !
A notre avis, toutes ces combinaisons sont faites en pure perte. Le texte ne dit pas un mot du harem de Salomon, encore moins d'un élopemeïit, et les filles de Jérusalem, comme partout ailleurs, ne sont là que pour rehausser, tant par leur nombre que par le rôle qu'on leur fait jouer, les qualités de l'unique femme qui occupe toutes les pensées du poëte et pour mieux peindre Tintimilé du rapport qui l'unit à elle. Dans cette pièce, la plus longue de
toutes, on voit bien qu'il est séparé d'elle, mais pas le moins du monde de manière à ne pouvoir l'approcher. Il va sans dire que, n'étant pas mariés, et ne vivant pas sous le même toit, ils ne se voyaient pas à tout moment, mais les heures de la séparation sont raccourcies par l'effusion poétique d'un sentiment sans cesse ravivé par ces alternatives de désirs et d'entrevues.
Ici cependant il y a quelque chose de nouveau, ou plutôt le poëte prête à ce sentiment deux formes assez originales, qui par cela même ont pu fourvoyer les interprètes. Toutes les deux expriment la conviction profonde qu'il est aimé, et qu'à son ardente passion répond une affection tout aussi sincère.
D'abord il représente son amie comme s'occupant de lui dans ses rêves. Quoi de plus naturel dans la situation donnée ? Seulement il faut comprendre que le récit de ce rêve, qu'il met dans la bouche de la jeune femme elle-même, continue jusqu'à la huitième strophe, et que rien n'est plus loin de la vérité et du bon goût, que de la supposer réveillée dès la seconde ou à la cinquième, de sorte que la course à travers la ville serait un fait réel. Une fois cette idée d'un rêve conçue, le poëte donne libre carrière à son imagination, et pousse à dessein sa description, disons son propre rêve, jusqu'à la limite extrême du naturel. Il crée des situations et des aventures auxquelles le bon sens éveillé ne songerait jamais. Le tout revient à dire que la passion de la chère enfant est supposée telle qu'elle l'emporterait d'une manière inconsciente jusqu'à des témérités, dans lesquelles elle se garderait bien de s'engager en plein jour, et qui, après tout, n'étaient pas nécessaires, comme les textes le prouvent surabondamment. S'il lui fait rêver qu'elle l'entend frapper de nuit à sa porte, et qu'elle l'ouvre sans faire trop de difficultés, c'est que, de deux choses l'une, ou bien il parle d'expérience, ou bien il a l'audace de donner à ses désirs les couleurs de la réalité.
La neuvième strophe, dans laquelle elle s'adresse aux filles de Jérusalem, n'est autre chose que l'interprétation que le poëte donne de la scène qu'il vient de décrire. Elle est malade d'amour! son sommeil même en est agité. Elle soupire après son ami absent : cela revienX à dire que lui soupire après elle.
La seconde tirade (str. 11 à 16) est une plaisanterie, rien de plus. Si les éloges, qui sont prodigués ailleurs (n** VI, VII, VIII, X) à la beauté de la jeune fille, malgré leur richesse tout orientale, se tiennent dans les limites de la nature, ici, au contraire,
tout est exagéré d'une manière presque comique. Car il s'agit d'un homme, et il lui est prêté à la fois des grâces toutes féminines, et des formes, si ce n'est colossales, du moins tant soit peu massives. Nous ne saurions nous familiariser avec l'idée que la bergère ait fait, aux femmes du harem, un pareil portrait de son berger, pour leur expliquer son dédain pour le roi. Si nous parlons de plaisanterie, si nous osons même dire que le poëte s'amuse à se persifler un peu lui-même, cela ne s'adresse qu'aux divers traits de pinceau qui chargent les couleurs du portrait. Au fond, il y a toujours la vérité psychologique : une jeune fille amoureuse peut se faire d'étranges illusions sur les perfections de son prétendu.
Les deux dernières strophes qui, dans l'hypothèse du drame, ne sont dans aucune liaison intelligible et acceptable avec ce qui précède, se comprennent parfaitement bien à notre point de vue. Elles constatent une fois de plus l'amour mutuel qui unit l'heureux couple, et rappellent en même temps que, si de temps à autre il faut que la poésie franchisse la distance qui sépare les deux amants, du moins aucune force majeure n'empêche qu'ils ne se retrouvent dès qu'ils le veulent.
Enfin, nous sommes suflSlsamment édifiés sur le jardin du berger, où les traductions vulgaires lui font conduire ses moutons !
(Chap. VI, i-iO.)
Tu es belle, mon amie, comme Xi^çab,
Charmante comme Jérusalem, Redoutable comme un bataillon de guerriers.
Détourne tes yeux qui me troublent ; Ta chevelure est une troupe de chèvres Reposant sur le G'ile*ad.
Tes dents sont des brebis sortant du bain,
Toutes elles sont jumelles.
Aucune n'est privée de sa sœur.
Ta joue est pareille
A une moitié de grenade,
Derrière ton voile.
li y a bien soixante reines, Et quatre-vingts concubines.
Et des filles sans nombre :
Une seule est ma colombe, ma toute belle.
L'unique pour sa mère, Les délices de celle qui lui a donné le jour.
Les filles la verraient, qu'elles la féliciteraient, Les reines et les concubines Lui prodigueraient les éloges.
«Quelle est celle qui apparaît comme l'aurore,
Belle comme la lune, pure comme le soleil,
Mais redoutable comme un bataillon de guerriers?*
A. T. 5« part.
Les premières strophes de ce morceau ont peu d'originalité. Elles reproduisent une partie des images que nous connaissons par la sixième idylle (chap. IV). Il n'y a du nouveau qu'au début et à partir de la cinquième strophe. C'en était toujours assez pour créer de l'embarras aux commentateurs, qui se sont encore embrouillés au sujet de la distribution des rôles de leur drame. Il est vrai que la majorité est d'avis que Salomon revient à la charge ^avec ses compliments et que sa jeune captive refuse de l'écouter. C'est à cela que se rapporterait la phrase qui termine la première strophe. D'autres cependant écartent le roi et font parler le berger, ou même la Sulamile, qui, dans ce cas, raconterait encore les propos que lui a tenus son ami. On a aussi pensé qu'elle parle en rêvant. Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner l'hypothèse que les différents rêves qu'elle raconte à ses compagnes finissent par être dénoncés au roi, lequel, ici même, lui déclarerait qu'il ne veut plus d'elle et qu'elle peut s'en aller. Ailleurs on a constaté que le vers qui parle d'un redoutable bataillon nous avertit que le berger va partir pour la guerre et qu'elle entend l'y suivre. Puis on ne s'accorde pas non plus sur la disposition de la scène où doit avoir été débitée la présente allocution. On parle d'un jardin. On songe aussi à une salle du palais où se serait réunie toute la cour, y compris le personnel du harem au nombre indiqué dans la cinquième strophe.
Mais c'est précisément au sujet de cette strophe qu'on s'est divisé. Nous en avons parlé dans l'introduction (page 47), comme d'un exemple très-instructif pour l'histoire de l'interprétation moderne du Cantique. Nous ne nous y arrêterons donc pas ici. Ajoutons seulement que les deux strophes 5 et 6 ne sont pas toujours attribuées à un seul et même interlocuteur. Au moment où Salomon donne libre cours à son dépit et se vante d'avoir à sa disposition un nombre suffisant de belles, le berger survient tout à coup, on ne sait d'où ni comment, pour lui faire pièce en déclarant qu'il se contente d'une seule qui en vaut bien cent autres.
Pour la septième strophe, quelques-uns ont trouvé nécessaire de faire intervenir Bathséba en personne. Enfin, la dernière a semblé exiger un troisième ou quatrième interlocuteur. Tantôt ce sont des gens de la cour, de l'un ou de l'autre sexe, qui s'extasient sur la beauté de la nouvelle odalisque, tantôt on croit entendre le poêle lui-môme qui loue le goût du roi, tantôt ce sont les cent quarante dames qui s'étonnent d'une pruderie rustique à laquelle elles ne comprennent rien.
CANTIQUE VI, 4-iO. 99
Quel dommage que tant de sagacité ail éfcé dépensée en pure perte ! Nous ne voyons aucune raison de supposer la présence de divers acteurs. Nous nous en tenons au seul poète. Il exprime encore, et en partie dans les mêmes termes qu'auparavant, les sentiments dont il est animé. Cependant sa passion lui dicte aussi des images et des tournures nouvelles, et non moins élégantes que les autres, mais qui peuvent paraître tant soit peu singulières à des lecteurs non familiarisés avec les libertés que prend la poésie orientale. Ainsi il compare d'abord la beauté de son amie à celle des résidences des deux rois Israélites de son époque (voir Tlntroduction, page 54). Gela peut nous faire sourire, mais nous n'oublierons pas qu'à dix siècles de distance un autre poëte israélite a comparé Jérusalem (la nouvelle, bien entendu) à une fiancée parée pour la noce (Apoc. XXI, 2). La comparaison n'a donc eu probablement rien d'étrange au gré des premiers lecteurs de ces textes. Si ensuite il la dit redoutable comme un bataillon de guerriers, cela ne signifie pas nécessairement, comme on l'a cru, qu'il a essuyé un refus, qu'on l'a repoussé d'un air sévère et hautain. L'épithète revient à la belle, parce qu'elle l'a subjugué, qu'elle lui a ravi le cœur (n® VII, str. 2). Cœur et courage sont synonymes dans toutes les langues.
Ensuite nous ne comprenons pas comment on a pu distraire les strophes 5 et 6 de ce qui précède, comme s'il s'y dessinait une autre individualité. Mais ce qui nous étonne bien davantage, c'est qu'on les ait séparées Tune de l'autre pour les attribuer à deux personnages diflérents, et en méconnaissant ce qu'il y a de naïf et de touchant dans l'antithèse, quand elle est formulée par la même bouche. C'est toujours le poëte qui parle, et qui, après avoir tout à Theure arrêté ses regards sur les résidences royales, arrive, par une association d'idées bien naturelle, à se représenter ce qu'elles renferment de plus tentant. Mais il n'y pense que pour écarter résolument ces séduisantes images qui perdent tous leurs attraits au prix de ce qui fait son bonheur à lui. Fille unique et chérie de sa mère, comment ne le serait-elle pas à un autre titre, là même où il y aurait moyen de choisir. Les chiffres du texte ne nous obligent pas de songer à Salomon. Une fois dans ce courant d'idées, le poète pouvait ajouter ce qu'il dit dans l'avant-dernière strophe. Les charmes de sa bien-aimée sont tels, que les femmes du harem royal mêmes, qu'on suppose être belles par excellence, ne pourraient que l'admirer et la féliciter, non
certes d'y avoir été admise elle aussi, comme le veut le prétendu drame, mais au sujet de sa beauté qui fait taire jusqu'à l'envie. Et, dans cet élan de passion et de poésie, il met dans la bouche même de ces reines les paroles de la dernière strophe, qui se termine par une ligne dans laquelle l'auteur prête plaisamment à des femmes un sentiment que nous savons être le sien propre.
Entre le morceau que Ton vient de lire et celui qui va suivre (n^ XI) il y a dans noire texte hébreu quelques lignes auxquelles nous désespérons de trouver un sens tant soit peu plausible. En voici d'abord une traduction faite mot à mot, dans laquelle nous mettons en italique ce qui forme la difficulté ou ce qui est sujet à caution, même quant à la signification des mots :
Dans le jardin du noyer je suis descendu (descendue ?) pour voir la verdure de la vallée^ pour voir si la vigue pousse, si les grenadiers fleurissent. Je n'^ai pas su : tnoii âme (mon désir) m*a mis (mise?): chars de mon peuple : noble : Reviens, reviens, Sulamitc! reviens, reviens, que nous te voyions. Que voyez-vous en la Sularoite? comme la danse des deux camps.
L'ancienne traduction grecque énonce ce même texte de la manière suivante :
Je suis descendue dans le jardin de la noix pour voir la végétation du torrent^ pour voir si la vigne fleurit, si les grenades bourgeonnent. Là je te donnerai mes mamelles. Mon âme n'a pas su. Les chars d'Aminadab m'ont posée. Tourne-toi, tourne-toi, Sunamite 1 Tournetoi, tourne-toi, et nous te contemplerons. Que verrez-vous en la Sunamite? elle vient comme les chœurs des camps.
La Vulgate a traduit :
Je suis descendu dans le jardin des noix pour voir les fruits des vallées, pour examiner si la vigne avait fleuri, si les grenades avaient bourgeonné. Je ne savais pas. Mon âme m'a troublé à cause des chars à quatre chevaux d'Aminadab. Reviens, reviens, Sulamitel pour que nous te regardions. Que verras-tu en la Sulamite, si ce n'est les chœurs des camps?
102 CANTIQUE VI, li-VII, i.
Il suflBt de lire ces phrases pour se convaincre : P que le texte hébreu ne nous est pas parvenu dans son intégrité ; 2** que les traducteurs grecs en ont eu sous les yeux un autre plus complet. (On n'a qu'à changer les Tnamelles en caresses [dadaï en dôdat] et l'addition ne paraîtra plus suspecte. Mais ce qui suit est déjà tout aussi inintelligible dans la version que dans Toriginal.) 3® que ni eux, ni St-Jérôme, n'ont compris un texte qui leur était parvenu altéré et incomplet. Sans parler du reste, le nom propre d'Aminadab (emprunté peut-être à 1 Sam. VI, 3) est une ridicule méprise, ce qui n'a pas empêché que de nos jours encore on s'y soit cramponné pour sortir d'embarras.
Quoi qu'il en soit, ce galimatias est devenu, pour un bon nombre de savants, la clef du livre entier. Voici le roman qu'on en a tiré : La jeune fille, l'héroïne de la pièce, a été envoyée par ses frères à leur vigne pour la garder ; s' ennuyant dans son isolement, elle va parcourir un jardin de noyers, situé dans le voisinage, sur le bord de la grande route, où elle se met à danser toute seule en songeant à son berger. En ce moment vient à passer une file de voitures : c'est le roi, avec toute sa cour, y compris les dames du harem. Il se rendait à sa campagne dans le nord. Il aperçoit la jolie danseuse et en est épris ; il fait arrêter les chevaux, et sur son ordre on l'appelle ; elle veut fuir, on lui crie de revenir sur ses pas, elle hésite, elle perd la tête — bref, on l'emmène. Vous savez le reste.
Nous laisserons à nos lecteurs la tâche d'examiner si tout cela se trouve dans le texte en question. Nous nous occuperons de l'hypothèse à un autre point de vue. Il va sans dire que la scène que nous venons de décrire, est censée être le début de l'aventure. Gomment se fait-il que cela ne se produit, dans le drame, que vers la fin ? On répond : Salomon, après maint autre essai de gagner le cœur de sa captive, se plaît à lui rappeler leur première rencontre, et l'ardeur instantanée de sa passion. Ou bien : La jeune fille le lui rappelle à lui et lui en fait des reproches. Ou bien : Elle le raconte à son berger, quand celui-ci arrive au château pour la délivrer. Ou bien : Dans un moment de mauvaise humeur, elle se rappelle cet incident qui a eu pour elle de si f&cheuses conséquences, et comme elle tourne le dos aux autres femmes, celles-ci disent : Tourne-toi donc, que nous te voyions !
Ce n*est pas tout : La première ligne peut aussi être mise dans la bouche d'un homme, le texte ne décidant pas, et ce peut être
le berger qui est descendu au jardin. Les personnes qui crient : Reviens, etc., peuvent aussi avoir été des filles de la campagne qui avertissaient leur amie du danger qu'elle courait. Ou bien, c'est Salomon qui a fait mettre les chevaux à la voiture pour rattraper la fugitive échappée du harem. On peut aussi songer à Bathséba, au chœur, voire même à Amminadab. Le texte est complaisant. Celle qui dit : Que voyez-vous donc en cette Sulamite ? peut avoir été une bayadère du harem qui se mettait à danser pour faire voir qu'elle en savait plus que cette petite paysanne. Le jardin n'est pas nécessairement à Sulem, il peut aussi être attenant au palais de Jérusalem.
En voilà assez pour ce qui concerne la distribution des rôles. Quant aux deux phrases du texte que nous avons soulignées, et dont la traduction est nécessairement arbitraire partout, nous estimons que nos lecteurs se contenteraient de ce qui en a déjà été dit dans le tableau. Cependant nous pouvons leur offrir un choix de tournures plus varié.
«Mon cœur m'a conduite, je ne sais comment, loin de la troupe de mes nobles compatriotes. — Mon désir a fait de moi, comme qui dirait une voiture de mon noble peuple. — Je n'avais aucun pressentiment de ce qu'il me mettrait dans la voiture de mon noble peuple (c'est-à-dire de la cour). — Je ne sais comment mon cœur me conduisit loin des chevaux de mon brave peuple. — Soudain je fus saisie d'effroi : chars de mon peuple ! le prince ! ! » — etc.
Si, à la rigueur, on peut arranger une scène quelconque avec le désir et les ckars, sauf à s'entendre sur la question de savoir si le noble peuple sont les gens de la cour ou les vignerons de Sulem, la chose n'est pas aussi facile pour la danse des deux camps. Très peu de commentateurs (mais il y en a) se sont décidés à faire danser l'armée de Salomon, partagée en deux chœurs, pour dire que la belle danseuse lui est comparable, quoique dansant toute seule. Beaucoup d'autres se bornent à diviser cette armée en deux chœurs, on ne sait dans quel but. Ou bien on lui substitue la suite du roi placée sur deux rangs, et l'on va même jusqu'à supprimer la danse tout à fait.
Cependant il a semblé plus probable que c'est la jeune fille, et non l'armée, qui danse. On croit donc que les gens de la cour l'invitent à continuer ; on lui signale môme une danse particulière qu'elle doit exécuter : la danse de Mahanaïm. C'était là une
bourgade de la tribu de Gad (2 Sam. II, 29 ; XIX, 33, elc.) el Ton suppose que les habitants de Tendroit avaient inventé une danse particulière, comme tous les peuples ont leurs danses nationales et comme nous aussi nous parlons de polonaises et d*écossaises. Le fait est que Mahanaim signifie deux camps, mais on oublie que les noms propres n'ont pas l'article, comme c'est le cas dans notre texte. Il y a encore une autre traduction à citer, la plus élégante de toutes : c On dirait des anges qui dansent ! » Le spirituel écrivain auquel nous la devons a sans doute songé à un bal du 19^ siècle, car dans l'Ancien Testament nous ne sachions pas que les anges aient jamais dansé, et si^ par hasard, il a songé au passage de la Genèse, chap. XXXII, v. 3, il verra par notre commentaire qu'il n'y est question ni d'anges ni de danse.
Après avoir montré qu'il n'y a pas moyen de tirer un sens quelconque des lambeaux d'un texte irrémédiablement corrompu, nous avons encore à faire voir que ce qui en reste ne se rattache ni au morceau précédent, ni à ce qui suit. La mention d'une promenade au jardin, quelque but qu'on lui suppose, n'a rien à faire avec la description des charmes de la jeune fille et les protestations de son amant, que nous lisons au n"" VI. Et l'allocution adressée (chap. VII, 1) à une pluralité de personnes (que voyezvous, etc. ?) écarte toute possibilité de combiner, avec la fin du texte fragmentaire, la nouvelle description du n** VII, dont la teneur n'est pas de nature à laisser supposer la présence de plusieurs personnes.
Nous nous voyons donc dans la nécessité de renoncer à une interprétation de ces trois versets. Nous ne saurions les joindre à ceux entre lesquels ils se trouvent placés ; isolés du reste, ils ne donnent pas de sens, et quant à Tintercalation dans le drame, tous les efforts des savants n'ont abouti qu'à des coups de désespoir. Il y a lieu de faire remarquer encore que ce passage est le seul dans lequel figure le nom de la Sulamite. Nous ne doutons pas de la justesse de l'opinion qui y voit un adjectif dérivé du nom de Sunem (S'ounem, Jos. XIX, 18. 1 Sam. XXVIII, 4. 2 Rois IV, 8, aujourd'hui Solam), localité située dans le voisinage de Tirçali. Cependant nous ne croyons pas qu il faille identifier celte Sulamite avec celle dont il est parlé à la première page du livre des Rois.
(Chap. VII, 2-10.)
Que tes pieds sont beaux dans tes sandales, Fille d'nn noble père I Les contours de tes reins Sont comme ceux d'un collier,
Oeuvre de la main de Tartiste.
Tes deux seins sont pareils Aux faons jumeaux de la gazelle ; Ton cou est une tour d'ivoire Tes yeux sont les réservoirs de IJes'bôn
A la porte de Bat-Rabbim.
Ton nez est comme la tour du Liban
Qui domine la plaine de Damas ; Ta tête ressemble au Karmcl; Ta chevelure est de pourpre :
Un roi serait enchaîné par tes boucles.
Que tu es belle, que tu es charmante, 0 mon amour^ dans le moment du plaisir ! Cette taille à toi Est svelte comme le palmier, Tes seins en sont les grappes.
Je me promets de monter sur ce palmier. Je veux en saisir les branches.
Tes seins seront pour moi Les grappes de la vigne.
Ton haleine est suîivc comme Todeur du coing.
Ta bouche me verse Un vin exquis, Qui coule pour répondre à mes caresses*, Et se glisse sur nos lèvres Quand le sommeil nous surprend.
Quand on lit ces strophes sans préoccupation et de manière à se laisser aller à l'impression qu'elles doivent faire tout naturellement sur le lecteur, on ne peut guère se refuser à l'idée qu'elles se tiennent, qu'elles forment un discours continu et qu'eUes sont l'expression chaleureuse d'une passion qui est sûre d'être partagée. Aussi voyons-nous que la plupart des conmientateurs modernes les mettent toutes dans la bouche de Salomon. Et cela avec d'autant plus d'assurance que les images employées par le poëte, et surtout les allusions très-peu voilées qu'il se permet, accusent un sans-gêne que l'on croit mieux convenir au voluptueux despote qu'au berger, auquel on suppose (très-gratuitement) une plus grande réserve. Le fait est que la présente pièce dépasse, à cet égard, les limites que le langage de l'amour semblait avoir respectées dans les autres. Gela est si vrai, que nous avons cru devoir omettre toute une strophe, entre la première et la seconde de notre traduction, parce que nous ne voulions pas fausser le texte par des circonlocutions ou des euphémismes qui le dénaturent, tout en étant ridicules, comme on le fait ordinairement, et qu'une transcription littérale nous était interdite par les plus simples convenances^.
ï Lisez : dâdaï, au lieu de dâdt, comme chap. I, 2 ; V, 1 .
2 Latine loquentes minus erubescimus, ait ille. Quse omisimus hrec sunt : Feminal tuum calix est rotundus qiiem nunquam deficiet vinum mixtum : tenter tnus est acerrns tritici unis cireumdatus . Vides descriptionem formosœ puellœ hac vice non a capitc sed a pedibus ordiri, et sic singula veneris incitamenta sursum progredientem recensere. Cœterum interprètes fere omnes (paucissimis exceptis inter quos Ewaldium et Uitzigium laudasse sufficiet nobiscum facientes atque adeo pium et candidum Yaihingerum] nescio pudori an inepts simplicitati cedentes pro illis locis qu» vel semel nominasse pudet umbilicum nobis proponunt. Quo quid magis ridiculum esse possit equidem non assequor, quum in talem calicem nemo sane vinum efTuderit, neque mixtum neque merum. Et si rêvera vocabulum hebraicum boc loco usurpa tum nil nisi umbilicum significare potest^ quod plures negarunt, tum iam antiquitus a primis editoribus libri substitutum fuisse crediderim ei quo poeta usum fuisse probabile est, ut et aliis in locis cos fecisse constat obscœna expurgarc conatos.
Malgré tout cela, les interprètes ont trouvé moyen d'exercer leur sagacité ici comme ailleurs, et par conséquent de se diviser à l'infini. Ceux-là mêmes, qui font parler Salomon d'un bout à l'autre, ne sont pas d'accord sur la personne à laquelle il s'adresse, les uns pensant à la bergère, amoureuse de lui ellemême, les autres préférant introduire sur la scène une odalisque de la part de laquelle le roi n'aurait pas eu à craindre un refus. On a même découvert que cette fois-ci c'était une autre que celle dont il a été question précédemment (voir aux n** V et VI). D'autres cependant ont cru reconnaître dans tout ce morceau des voix de femmes, un chœur de danseuses qui, sans doute pour exciter la passion du roi, chantent les charmes d'une favorite. Mais comme cette version ne se recommande pas précisément par sa vraisemblance, on a eu recours à une distribution des rôles entre plusieurs personnes, et cette idée a donné lieu à des tours de force exégétiques dont nous ne pouvons nous refuser d'offrir quelques échantillons à nos lecteurs. Les trois premières strophes (de notre traduction) sont mises dans la bouche d'un chœur de filles, ou bien chacune d'elles est attribuée à une autre voix. La quatrième et la cinquième reviendraient à Salomon ^ ou, d'après d'autres, au berger qui paraîtrait tout à coup sur la scène, Dens ex machinay au moment critique. C'est à lui que la bergère s'adresserait à la dernière strophe , en se jetant dans ses bras pour protester de sa fidélité et pour éconduire l'impudent rival. Celui-ci jouerait ainsi un rôle singulièrement ridicule, et cela dans l'intérieur même de son gynécée, où il aurait laissé pénétrer un étranger.
Autre combinaison : A la troisième strophe, Salomon dit à la paysanne, qui le brave et le rembarre, la tête haute et le nez en l'air, que ce nez est pareil à la tour du Liban qui domine la plaine de Damas. Cette comparaison ne serait donc pas une flatterie, mais une impertinence dictée par le dépit.
Beaucoup d'exégètes font continuer Salomon jusqu'à ce mot : ta bouche me verse un vin exquis ! A ce moment, la jeune fille l'interrompt brusquement, pour lui dire que ce vin-là est pour son bien-aimé et non pour lui.
I Oq a môme pensé à une conversation entre tout le personnel du drame, qui se serait mis à danser, soit à un ballet parlant^ pour que rien ne manquât à la mise en scène.
108 CANTIQUK Vil, 2-iO.
Laissons là ces courses à Taventure et revenons à une conception plus naturelle. Nous savons depuis le commencement que l'heureux amant n'a plus rien à désirer ; mais sa passion, loin d'être calmée par la jouissance, n'en est que plus ardente. Il la déclare en se représentant de nouveau des attraits qu'il avait déjà chantés ailleurs (n** VI, str. 5 et 6), et en renchérissant encore sur les descriptions précédentes. Nous nous abstenons de critiquer, au nom des règles de la convenance, les épanchements trop peu mesurés de son délire amoureux. Réservons plutôt celle critique pour la sottise de ceux qui ont mis ces poèmes dans la Bible, malgré l'opposition des docteurs sensés de la Synagogue, et plaignons ceux qui, parce qu'ils les y ont trouvés, se sont donné tant de peine pour en dénaturer le sens.
Il y a dans ce morceau quelques éléments dont la portée nous échappe. Ainsi nous comprenons bien que de beaux yeux puissent être comparés à des nappes d'eau limpide et transparente, dont la couleur même offre à l'imagination une analogie de plus. Mais les noms propres, qui rendaient sans doute l'image plus expressive pour des contemporains qui pouvaient connaître les localités auxquelles il est fait allusion, ne nous disent plus rien aujourd'hui et affaiblissent par cela même l'effet à produire. La tour qui dominait la plaine de Damas n'a pas laissé de trace sur le Liban, et le nez aquilin qui lui est assimilé, peut n'être pas, à notre gré, de la suprême beauté. Si d'un autre côté, la comparaison de la tête avec le Karmel a de quoi nous étonner, nous nous rappellerons que cette rangée de collines avec son promontoire nous est signalée comme couverte d'une riche végétation (d'où son nom), et que les poètes latins, par un rapprochement analogue, donnent des cheveux aux arbres. La couleur de pourpre servira ici, en tout cas, à rehausser le lustre d'une chevelure riche et brillante.
Le reste n'a pas besoin de commentaire, disons d'éclaircissement, comme en général le livre entier n'en aurait jamais eu besoin, si les théologiens ne s'en étaient emparés pour le mettre sous le boisseau.
Disons encore qu'un certain nombre de commentateurs, choqués du Ion plus que léger de ce morceau, ont proposé de l'éliminer complètement, comme étant une addition jiostiche et indigne du reste. Nous enregistrons cette opinion comme tant d'autres, pour faire voir jusqu'à quel point le texte de ce livre a été à la merci du goût individuel de ceux qui s'en sont occupés.
(Chep. Vil, 11-VlII, 4.)
Moi, je suis à mon bien -aimé ;
C'est moi que désire son cœur.
Eh bien, mon ami, allons aux champs
Établissons-nous au hameau !
Allons dans les vignes de bon matin, Voyons si les ceps bourgeonnent,
S'ils ont ouvert leurs fleurs,
Si les grenades fleurissent.
Là tu auras mes caresses !
La mandragore exhale son parfum ; Â notre porte il y a de beaux fruits,
Des fruits nouveaux et vieux Que j'ai réservés pour toi, mon ami.
Ah que n'es-tu mon frère!
Que n'as-tu sucé le sein de ma mère!
Alors, te rencontrant dehors.
Je pourrais t' embrasser sans qu'on me raille.
Je veux te conduire a la maison de ma mèrc^ Je veux t'y introduire pour que tu m'instruises;
Je te ferai boire du vin aromatisé,
Du jus de mes grenades
Sa gauche sous ma tète, sa droite m'embrasse !
Je VOUS conjure, filles de Jérusalem, Ne réveillez pas mun amour !
Ne la réveillez pas Avant qu'elle le veuille.
On comprend que la plupart des commentateurs modernes aient vu dans ce morceau (la dernière strophe exceptée) un discours de la Sulamite. Tous ne sont pas de cet avis ; cependant nous ne nous arrêterons pas à enregistrer les autres combinaisons dont on a essayé. La première étant indiquée par le texte, nous nous en tiendrons à elle. La question est seulement de savoir quelle place ces strophes doivent occuper dans le prétendu drame. Gomme le poëte, à cet égard, n'a pas eu la complaisance de venir en aide à ses interprètes, ceux-ci n'ont pas manqué de profiter de son silence pour exercer leur sagacité. Puisqu'elle parle de s'en aller aux champs, il faut bien qu'elle en ait eu les moyens. On en conclut que le discours débute par un dernier refus opposé aux sollicitations du roi, un refus cette fois-ci d'autant plus sûrement définitif, que l'ami préféré est présent. Il est survenu pour emmener sa bien-aimée, et Bathséba, qui est présente aussi, conseille à son fils de la laisser partir. Elle monte donc dans une voiture de la cour, dans laquelle elle s'endort. Cependant d'autres savants préfèrent la faire enlever furtivement. Tout cela se voyait sans doute sur la scène ; car à l'exception de l'héroïne, tous les autres personnages jouent ici le rôle de simples comparses. Si ensuite on ne voit pas trop bien comment tout à coup, au moment où elle veut conduire son amant chez sa mère, la gauche de celui-ci se trouve sous sa tête, on se tire d'affaire en la faisant encore une fois tomber en syncope, de sorte qu'il est dans le cas de la soutenir. C'est cette circonstance qui décide Salomon à renoncer à sa passion, et c'est lui qui adresse la dernière strophe à ses autres femmes, pour leur dire de ne pas insister davantage auprès d'elle, comme elles l'avaient fait précédemment, non sans un sentiment de ^lépit et de jalousie. Cependant cette dernière strophe, que nous connaissons d'ailleurs (n"^ II, IV ; chap. II, 7 ; III, 5), pourrait aussi être attribuée à Bathséba, ou au berger, ou au poëte parlant au chœur. Car toutes ces versions ont trouvé leurs partisans.
CANTIQUE Vil, 11 -VIII, 4. 111
Nous n'aurons pas besoin de faire remarquer à nos lecteurs combien tout cela est invraisemblable, et combien de choses il faut supposer et intercaler pour réunir les éléments de la scène romanesque dont on gratifie le poëte. Mais nous convenons volontiers qu'il n y avait guère mieux à inventer dès qu'une fois on s'était mis en tête qu'il s'agit d'enlever une jeune fille de l'antre du lion, qui laisse faire cela très-gracieusement. Comme nous n'avons pas le don de lire entre les lignes, nous pensons qu'il faudra voir si le texte par lui seul offre un sens acceptable. Or, il nous semble qu'il reproduit, sous une nouvelle forme, un motif poétique que nous avons déjà reconnu plus haut (n® II). Le poëte se sait aimé, et pour jouir de son bonheur, il se complaità mettre dans la bouche de celle qui possède son cœur une déclaration d'amour qui, de sa part, n'est pas le mirage de la présomption, mais l'expression d'un doux souvenir.
L'idylle, basée sur cette simple donnée, nous offre deux tableaux, indépendants l'un de l'autre, mais tous les deux calqués sur des rapporls réels, et reproduisant des scènes parfaitement naturelles. Chacun de ces tableaux se termine par un vers isolé, et ces deux vers correspondent entre eux par l'analogie de leur signification.
Il y a d'abord une promenade à travers la belle campagne printanière dont l'aspect et les parfums font épanouir les cœurs des deux amants et rapprochent leurs lèvres. C'est là, parmi les buissons en fleurs, comme naguère à l'ombre des cèdres, que l'heureux poëte recevra la preuve qu'il est aimé, ou plutôt, il se félicite de l'avoir reçue.
Dans le second tableau, la mention de la mandragore, dont le nom hébreu rappelle la vertu qu'on lui attribuait (Gen. XXX, 14), ne nous permet pas d'hésiter au sujet de la portée de ce qui va suivre, mais nous prouve aussi qu'au fond c'est le poëte qui parle (voyez la fin des n*** II et VIII). Il s'agit d'une rencontre des deux amants dans la maison que la jeune fille habite avec sa mère (n~ III et IX). Par une tournure aussi élégante qu'originale, il lui fait dire qu'elle voudrait qu'il fût son frère, pour qu'elle pût lui prodiguer ses caresses sans avoir à se couvrir de l'ombre du secret. C'est bien dire que son amour est passionné et sans bornes. Le reste n'a pas besoin de commentaire, et le vers isolé avec la strophe finale a été expliqué plus haut (n** II).
XIU.
(Chap. VIII, b-1.)
Qui est celle qui vient là du pâturage^ Appuyée sur son bien-aimé ?
Sous ce coignassier je t'ai inspiré Tamour,
Là où ta mère t'a mise au monde.
Où avec douleur .elle t'a donné le jour.
Pose -moi sur ton cœur comme un sceau, Comme un cachet sur ton bras!
Car Tamour est puissant comme la mort, La passion inflexible comme le S'eôl, Ses feux sont une flamme de Dieu.
Des masses d'eau ne sauraient éteindre l'amour, Des fleuves ne l'emporteraient pas.
Si quelqu'un voulait donner pour l'amour Toutes les richesses de sa maison, On le repousserait avec mépris.
Gomme on avait réussi à découvrir, dans l'idylle qui précède, le départ du couple de Jérusalem, il n'y avait plus auciuie difficulté à surmonter pour le voir arriver ici dans son village. Aussi est-ce presque une indiscrétion que de demander pourquoi la nouvelle pièce ou scène, d'après la traduction ordinaire, commence par cette question : Qui est celle qui vient du ^désert ^"i Et surtout comment cette question est faite par a^le cJuBur^t Est-ce que par hasard toute la population du harem de Salomon (car
c'est bien elle qui formait le chœur dans les scènes précédentes) a pris la clef des champs en même temps? On a compris que cela ne saurait être. Aussi a-t-on introduit ici un chœur d'hommes, soit de gens de la cour (dans la bouche desquels la question était assez superflue), soit de bergers, amis du héros, et supposés cachés dans les buissons pour voir ce qui allait se passer.
Nous laissons de côté ceux qui font amener la Sulamite par Salomon lui-même, qui désire se désennuyer sous l'humble toit de sa nouvelle belle-mère ; ainsi que ceux qui entendront tout à l'heure la voix de la pauvre fille qui se plaint d'avoir été chassée de la cour. Des niaiseries pareilles ne sont mentionnées ici que pour montrer ce que c'est que l'art d'interpréter les textes bibliques. Aussi bien ferons-nous grâce à nos lecteurs d'autres naïvetés de ce genre, non moins instructives. Nous avons cependant un motif particulier pour n'être pas trop sévère ; non que nous reconnaissions le bon droit du système que nous écartons, mais parce qu'il se présente ici une difficulté exceptionnelle.
La seconde moitié de ce morceau est on ne peut plus claire et transparente; elle contient aussi la pensée la plus belle et la mieux exprimée de tout le recueil. L'amour, le véritable amour, est puissant comme la mort; inflexible, irrésistible comme l'Hadès. C'est le feu le plus ardent, une flamme de Dieu, c'est-àdire toute-puissante et inextinguible. C'est le plus grand, le plus pur bonheur, et il ne s'achète pas. Honte à celui qui l'estimerait à prix d'argent !
Mais qui est-ce qui prononce ces paroles? Comme l'amour, dans ces jolis petits poèmes, est un sentiment partagé, réciproque, on peut hésiter à répondre, et nous nous garderons bien de faire un reproche aux commentateurs d'avoir cru entendre ici tantôt le jeune homme, tantôt son amie. Nous comprenons même que les interprètes dramatiques aient vu là ce qu'on appelle la morale de leur pièce, et qu'ils aient attribué ces paroles à un personnage particulier, qu'ils appellent le poète, ou le Sage. Cela s'accorde surtout avec l'opinion (dont nous aurons l'occasion de parler tout à l'heure) que le drame finit ici. Seulement nous protesterons contre une répartition des huit dernières lignes entre plusieurs personnes.
La difficulté dont nous parlions est dans les cinq lignes qui suivent la question par laquelle le morceau débute. Les docteurs juifs qui ont mis les voyelles au texte hébreu ont ponctué au
A. T. 5« part. 8
114 CANTIQUE Vin, 5-7.
masculin tous les pronoms de la seconde personne (je fai inspiré, ta mère, ^'a mis, fa donné, ton cœur, ton bras), de sorle que c'est la femme qui parle. Beaucoup de modernes ont préféré mettre les voyelles au féminin, ce qui peut se faire sans toucher à une seule consonne, de sorte que Toriginal reste absolument intact. Alors c'est une voix d'homme que nous entendons, et nous convenons que toute la teneur de la pièce milite en faveur de cette légère et simple correction. Mais nous ne traduisons pas : Sous cet arbre je t'éveille — sauf à ajouter en note ou en parenthèse qu'il l'a portée évanouie ou dormante depuis Jérusalem jusqu'à son village et qu'ici enfin il dépose son fardeau ^ !
On objectera que notre thèse, d'après laquelle c'est partout le poète qui parle, semble être en contradiction flagrante avec le fait que la voix qui fait la demande du commencement parle du bienaimé comme d'une tierce personne. Nous ne sommes nullement embarrassé pour la réponse. Le poète se représente un retour de promenade. Il reconduit son amie chez elle, et comme il ne fait cela qu'en se livrant à ses souvenirs et à son imagination, la question qu'il se pose n'a rien de singulier. «Qui est-ce qui occupe mes pensées à tout moment? qui en est l'inséparable compagne?» Et, dans son élan lyrique, il va, sans transition, se reporter vers le lieu qui a été le théâtre de leurs mutuels aveux et qui depuis a été, à n'en pas douter, l'endroit choisi de préférence pour leurs entrevues.
On s'arrêtera aussi à cette singulière circonstance, que la chère enfant a vu le jour en plein air, sous un arbre, et non dans l'intérieur de la maison. 11 est plaisant de voir comment nos graves savants s'accommodent de cet épineux détail. Mais la chose ne changera pas si l'on met les pronoms au masculin, et alors c'est la jeune personne qui se sera intéressée à l'accident qui aura fait naître son ami derrière le buisson. De manière ou d'autre, il faudra faire ici la part de la poésie. Mais qu'est-ce qui nous empêche donc de planter l'arbre tout près de la chaumière, et l'abritant sous son ombre ? Avec cela, une distinction équitable entre le lieu de douleur de la mère, et le lieu de bonheur de la fille, sera chose on ne peut plus facile.
^ MentioDDons eDcore, ea passant^ uae interprétation qui prétend que la jeune fille a été frappée par sa mère sous le coignassier, à cause de son amourette avec le berger, que celui-ci Ta relevée, et qu'elle déclare^ en suite de cela, que l'amour est amer comme la mort.
Nous avons fait voir dans Tlnlroduclion que, d'après la plupart des commentateurs, le livre se termine ici. Et ce ne sont pas seulement les auteurs qui se plaisent à construire un drame, aux yeux desquels ce qui suit n'appartient plus, soit au corps de l'ouvrage, soit du moins à l'action principale ; un grand nombre de ceux qui, sans adopter ce système, maintiennent pourtant une certaine unité dans le poëme, renoncent à y comprendre les sept derniers versets, et n'y voient que des fragments de provenance douteuse et plus ou moins inintelligibles. A notre point de vue, ce manque de cohésion ne saurait être un motif pour contester au poëte, que nous avons entendu jusqu'ici, ses droits d'auteur sur les quelques strophes qui suivent, et l'obscurité relativement plus grande du texte n'est pas une raison pour dire que ce ne sonl que des fragments.
(Ghap. VIII, 8-10.)
Nous avons une petite sœur Dont le sein n'est pas encore formé.
Que ferons-nous de notre sœur Quand on viendra la rechercher?
Si elle est un mur, Nous bâtirons dessus une clôture d'argent;
Si elle est une porte, Nous là fermerons par une planche de cèdre.
Oui^ je suis un mur, Mes seins sont comme des tours.
Aussi à ses yeux Je fais éclore le bonheur.
Malgré ce que nous avons dit tout à Theure des difficultés que présentent ce morceau et les suivants, quelques interprètes ont essayé de les rattacher au drame. Gomme il s'agit là d'une sœur, on a naturellement pensé que ce sont des frères qui parlent. Cependant ce pourrait aussi être Théroïne du poëme elle-même qui, dans ce cas, parlerait d'une sœur cadette. De là, différentes combinaisons. Tantôt la scène est placée tout au commencement de l'histoire. Les frères veulent vendre leur sœur à Salomon quand elle est encore à peine adulte : elle leur déclare qu'elle résisterait à toutes les séductions et qu'elle n'appartiendrait qu'à l'homme qu'elle aime. Tantôt on suppose que les frères ne savent pas ce qu'elle est devenue, qu'ils ignorent qu'elle a été enlevée et qu'elle est de retour. Ils parlent de la marier. Si c'est elle qu
CANTIQUE VIII, 8-l(K 117
prononce tout ce que disent ces trois strophes, c'est qu'elle se moque de ses frères en répétant les paroles qu ils ont autrefois échangées entre eux pour trafiquer d'elle, et elle leur dit en ricanant qu'elle a déjoué leur intrigue. D'autres pensent que c'est la mère qui intervient et qui rappelle à ses enfants ce que feu leur père avait prédit en mourant, au sujet de sa fille, et comment il faudrait la garder.
L'obscurité est grande, cela est sûr et certain. Mais ce qui est plus certain encore, c'est qu'avec toutes les peines du monde on ne parvient pas à encadrer ces strophes, et celles qui suivent, dans la fable du prétendu drame. Nous ne voyons d'issue à ce labyrinthe qu'en restant fidèle à notre théorie herméneutique qui, ce nous semble, n'a pas trop mal réussi jusqu'ici. Nous n'aurons pas besoin des frères pour expliquer la première strophe. Il suffira de dire que le poète qui, au fond, parle seul, appelle son amie sa sosv/r, comme il l'a fait plus d'une fois déjà (n* VIT, VIII, IX). S'il emploie le pluriel {^iiious avons, etc.), cela ne laisse pas d'être piquant, parce que cela a l'air d'être dit par des personnes qui auraient autorité sur la petite et qui pourraient la refuser à quelqu'un qui ne leur conviendrait pas. Car on sait que les mariages étaient des affaires d'intérêt, dans lesquelles les plus intéressés , surtout de l'autre sexe , n'étaient guère appelés à intervenir avant la conclusion.
La seconde strophe exprime nécessairement l'idée qu'on ne la donnera pas au premier venu. A cet effet, on se sert de deux images opposées. Le mur est une chose qui ferme, arrête et met obstacle ; la porte est une chose qui donne accès ; par l'antithèse même on voit qu'elle est censée être ouverte. Les deux images servent à rendre l'idée d'un refus. La porte ouverte, c'est-à-dire l'entrée de la maison, sera fermée au moyen d'une planche du bois le plus dur. Le mur, déjà impénétrable par lui-même, sera surmonté d'une clôture d'argent, ce qui revient à dire que la jeune personne sera représentée comme tellement riche, que les prétendants moins fortunés abandonneront la partie. Tout cela signifie que, soit d'après l'opinion publique, soit aux yeux de l'amant-poête, la belle enfant était difficile à conquérir et d'autant plus digne d'être recherchée.
Comme il est dit en même temps que son sein n'est pas encore formé, cela fait voir que le poète se reporte à l'époque où cette fleur printanière s'épanouissait à peine et où son cœur commençait
118 CANTIQUE VllI, 8-10.
à battre pour elle. Puis, par une brusque transition, il arrive au moment présent, où ses charmes sont parfaits, et il résume dans une seule ligne, d'une façon qui choque un peu notre goût, ce qu'il décrit ailleurs en détail. La certitude que son amour est payé de retour le rend heureux, et comme pour jouir davantage de son bonheur, il en met Tavéu dans la bouche de sa bien-aimée, ainsi que nous le lui avons vu faire plus d*une fois déjà. Oui, elle est un mur, barrant le chemin aux autres ; mais malgré cela, et par cette clôture même, elle laisse sortir (le paradoxe est dans la lettre du texte) le bonheur de celui à qui elle a donné son cœur. Cest à dessein que nous avons choisi le mot éclare, parce qu'au fond il est l'opposé de clore.
(Chap. VIII, 11,12.)
SalomoD avait une vigne à Ba*al-Hamôn.
Il donna cette vigne à ses gardiens :
Chacun devait apporter mille sicles pour son fruit.
Ma vigne à moi est devant moi :
Les mille à toi, b Salomon !
Et deux cents aux gardiens du Aruit !
Ce qu*il y a de plus clair, à première vue, dans ces quelques lignes, c'est qu*il y est question d'une vigne et d'une grosse somme d'argent. Gela suffisait pour y loger plus d'un roman.
La jeune fille a été vendue par ses frères aux pourvoyeurs du harem royal; ils étaient fermiers de Salomon et avaient à payer un fermage annuel de mille sicles; cette somme est aujourd'hui réduite à deux cents. Ou bien, ils avaient demandé mille sicles, mais ils durent se contenter de deux cents. Ou encore : elle a été vendue pour une vigne qui rapportait au roi une grosse somme. Quant à la victime de cet odieux traité, elle a dû se laisser conduire à Jérusalem, elle n'est pas précisément malheureuse au milieu des splendeurs de la cour, cependant elle a désiré rentrer dans son village, et c'est elle qui apporte à ses frères, de la part de Salomon, celte somme très-considérable pour des gens de bas étage. Ils la grondent de ce qu'elle préfère un pauvre berger. On pourrait aussi dire qu'elle a été renvoyée du harem à cause de ses rêves aventureux, qui ont été dénoncés au roi ; elle revient chez les siens, mais elle déclare qu'elle se considère toujours
120 CANTIQUE VllI, il. 12.
comme l'épouse du prince. Toutes ces belles choses et beaucoup d'autres encore, se sont trouvées dans le texte qu'on vient de lire. Nous ne reproduisons pas celles qu'on a pu voir dans les tableaux, page 40 s. Ils s'accordent à mettre ces vers dans la bouche de rhéroïne qui, à son retour, se moque à la fois du roi et de ses propres frères. Ceux-ci l'ont mal gardée; le roi paie des gardiens pour ses propriétés, elle a su se garder elle-même. Nous citerons seulement encore l'opinion de l'un de nos exégètes les plus spirituels, qui trouve que ce petit fragment n'a pas le sens commun, et qu'on l'a ajouté au reste parce qu'on ne voulait rien laisser perdre de ce qui venait de Salomon.
Quant à nous, il nous est impossible de découvrir une liaison quelconque entre ces deux petites strophes et celles qui précèdent, ou celles qui suivent. Nous croyons même qu'en les isolant tout à fait, il sera plus facile de leur trouver un sens plausible. C'est toujours le poëte qui parle. Il exprime ses sentiments au moyen d'une allégorie assez plaisante, dont la pointe est contenue dans la double signification du mot de vigne. Le superbe roi possédait un terrain vignoble d'une étendue et d'un rapport tels, qu'un seul fermier ne pouvait l'exploiter et que chacun de ceux qui y avaient part payait un fermage de trois mille francs. La somme est énorme, mais elle est exagérée à dessein, à cause de l'eflet qu'elle doit produire par l'antithèse avec l'autre vigne.
Or, cette autre vigne est celle du poëte, et nous n'aurons pas de peine à comprendre qu'elle n'est pas située à Ba*al-Hamôn, ni à chercher ailleurs sur la carte du pays. Elle est devant lui, devant ses yeux; il l'a près de lui partout où il se trouve. On devine à quoi il pense, et cela d'autant plus facilement, que ce n'est pas la première fois qu'il emploie cette image. Mais cette vigne et son fruit ne s'afierment ni ne s'estiment à prix d'argent. Il laisse volontiers au roi sa vigne à lui, avec ses milliers de sicles, il y ajouterait même un gras pourboire pour les gens de service, heureux qu'il est de posséder un trésor qu'il n'échangerait pas contre l'autre, comme naguère (chap. VI, 8) il n'enviait pas à l'opulent sultan ses soixante reines et ses quatre-vingts concubines et ses odalisques sans nombre, pourvu qu'on lui laissât son unique colombe.
(Chap. VIII, 13, 14.)
0 toi qui demeures dans ces jardins.
Mes compagnons prêtent Toreille à ta voix : Fais-la moi entendre I
«Fuis, mon bien-aimé.
Pareil au chevreuil, au faon de la biche. Sur les hauteurs aux parfums I>
Ce serait là, en vérité, un singulier finale de notre opérette. Ordinairement il y a un mariage au bout, et de fait, le couple parait avoir passé depuis longtemps par les cérémonies préliminaires. Ici elle envoie promener son Séladon, et la fin du drame est ce qu'il y a de plus inconcevable dans cette pièce si riche en énigmes.
C'est un fragment, disent les uns, pour sortir de l'impasse. Le morceau n'est pas à sa vraie place, disent les autres. La jeune fille est évidemment encore dans le jardin du roi, où son ami la surprend : craignant pour sa sûreté, elle l'engage à se sauver. Non, dit-on encore : c'est Salomon qui parle et qui veut l'emmener. Son amant est près d'elle en ce moment, et elle lui conseille de fuir, de peur que les ravisseurs n'attentent à sa vie. D'autres y entrevoient une scène de Roméo et de Juliette ; le jour va paraître, il faut enfin qu'il se retire. Ou bien la rencontre se place réellement après le retour au village ; elle craint de nouvelles embûches; delà, son pressant avertissement. Il est même possible qu'elle l'accompagne dans sa fuite. D'autres, enfin, pleins de sympathie pour l'intéressant couple^ et sans pitié pour le
A. T. 5- part. 8*
122 CANTIQUE Vni, 18, 14.
dictionnaire, changent le conseil de fuir en une invitation d'entrer. De la même manière, tel commentateur y a vu qu'elle Tefuse de chanter, tel autre, qu'elle chante exprès un refrain qu'il connaît (chap. II, 17), pour l'assurer de nouveau de son amour.
Si nous n'avions là qu'un fragment, ce serait une course à l'aventure que de vouloir deviner ce qui peut en être perdu, et ce qui devrait en déterminer le sens. Dans l'état actuel du texte, il faut bien essayer de lui en trouver un qui soit assez naturel pour qu'on puisse s'en contenter. Nous dirons même que la seconde strophe, qui reproduit presque littéralement la fin de la troisième idylle, mais dans un but opposé, milite en faveur delà supposition que celle-ci est complète.
n nous semble que la chose est très-simple. Plus d'une fois, dans ces petits poèmes, il a été question de rendez-vous, donnés ou acceptés. En voici un qui est manqué. Si les compagnons sont réellement sur place, leur présence suflSt pour nous faire comprendre, à nous, que la romance demandée a dû être refusée. Et s'ils ne sont là que comme des figures de rhétorique (chap. V, 1), •pour lui faire comprendre, à elle, que tout le monde l'admire, il ne sera pas difficile d'imaginer n'importe quelle circonstance ou quel caprice qui a mis, cette fois-ci, obstacle à l'entrevue. Les jours de l'amour, comme tous les autres jours dans ce bas monde, se suivent et ne se ressemblent pas, et la circonstance, que cette petite pièce se trouve par hasard à la fin du livre, ne prouvera pas que le roman a fini par une brouille.
Strasbourg, imprimerie de J. H. fid. Heitz.