S RUTH
Orpha s'en retourna , mais Ruth refta
avec Ta belle mère.
Noëmi dit à Ruth : voilà votre fœur
qui s'en eft retournée à fon peuple & à fes dieux ; allez-vous en avec elle.
Ruth lui répondit : j'irai avec vous ; & partout où vous refierez je refierai ; votre peuple fera mon peuple , votre Dieu fera mon Dieu ;
|e mourrai dans la terre où vous mourrez
Etant donc parties enfemble elles arrivèrent à Bethléem. ...
C'eit ainii que Noëmi étant revenue avec Ruîh la IVLoabite fa bru , retourna à Bethléem quand on mohlonnait les orges. . , .
Or il y avait un parent d'Hélimélec nommé Booz , homme puifïknt §z très-riche. (2) Ruth
pkj votre Dieu fera mon Dieu; je mourrai dans la terre ou trous mourrez.
Il y a du fublime dans cette Simplicité. Les Critiques ont beau dire que cet emprelTement de quitter le Dieu de fon père pour le Dieu de fa beile-mere marque une indifférence de religion condamnable 5 ils ont beau inférer delà que la religion juive, , exclulive de routes les autres, n'était pas encore conformée, que chaque canton d'Arabie &. de Syrie avait fon Dieu, ou iôn étoile , qu'il était égal d'adorer le Dieu de Moab , ou le Dieu de Gaza, ou 1e Dieu de Si don , ou le Dieu des Juifs -y quand même on eût penfé ainfï dans ces tems d'anarchie > cela n'empêcherait pas que le difeours de Ruth à Noëaii ne méritât les éioges de tous, ceux qui ont un cœur iènfïble.
(2) On voit dans tout ce morceau qu'elle était cette fimplicité de la vie champêtre qu'on menait alors. Mais ce qu'il y a d'étrange <§c de trille , c'efl que cette simplicité s'accorde avec les mosurs féroces dont nous venons de voir tant d'exemples. Ces mêmes peuples chez lelqueis ii fe trouve .un auifî boa homme que Booz , «Se
la Moabke dit à fa belle- mère : fi vous me le permettez , j'irai glaner dans quelque champ ,. 6c je trouverai peut-être quelque père de famille devant qui je trouverai grâce. Noëmi lui , répondit : va ma fille. Ruth s'en alla donc glaner derrière les moiiïonneurs Or il le trouva que le champ où elle glanait appartenait à Booz , parent d'Hélimelec ( beau-pere de Rudï)„„ Booz dit à un jeune homme chef des moiiïonneurs': qui eft cette fille ? Lequel répondit : c'eii cette Moabite qui eft venue avec Noëmi du pays
des rVloabites Booz dit à Ruth : écoute fille 9
ne va point glaner dans un autre champ , mais joins-toi à mes moiiïonneufes , car j'ai ordonné à mes gens de ne te point faire de peine ; & même quand tu auras foif , bois de l'eau dont -boivent mes gens. Ruth tombant fur fa face 6e l'adorant à terre , lui dit ; d"où vient cela que j'ai trouvé grâce devant tes yeux , ôc que tu daignes regarder une étrangère ?
une aulfi bonne femme que Ruth , font pourtant pires" que les fuivants d'Attila & de Genferic. Tout le petit peuple en-deça & en-delà du Jourdain , jufqu'aux ter., res des opuiens Sidoniens enrichis par le commerce 3 Se jufqu'aux villes donnantes de Damas & de Balbec > étaient habitées par des gens très pauvres & très iïmpius. Booz eft appelle un homme puiiTant & riche , par-, ce qu'il a quelques arpents de terre qui produiiént de î'erge. il couche dans fa grande iur la paille ; il vanne fou orge lui-même , quoique déjà avancé en âge. Nous avons dit bien fouvent que ces teins & ces mœurs n'ont rien de commun avec les nôtres , Toit en bien , ïbit en mal. Leur efprit n'eft point notre efprit ; leur, bon feus n'eft point notre bon fens. C'eft pour cela -même que le Pentateuque , les livres de Jofué & des Juges j font mille fois plus infïru&ifs qu'Homère & Hérodote.
Booz lui répondit : on m'a conté tout ce qtater tu as fait pour ta belle-mere après la mort de ton mari ( 3 ) , & que tu as quitté tes parens , & la terre de Moab où tu es née , pour venir chez un peuple que tu ne connaiifais pas
Quand l'heure de manger fera venue , viens manger du pain & le tremper dans du vinaigre...
Ruth s'aiîit donc à côté des moiffonneurs , mangea de la bouillie , fut ralïafiée & emporta
( 5 ) Il n'y a pas , dira- 1 - on , une générofité à un homme puiiTant & très riche } tel que Booz eft repréfentéj de permettre de glaner ÔC de boire de l'eau à «ne femme dont on lui a déjà parlé j. dont il devait lavoir qu'il était parent quoiqu'elle fut Moabite. Mais une cruche d'eau était un régal dans ce déiert auprès de Bethléem. Et nous avons remarqué que pluiieursvoyapeurs , ÔC même plusieurs Arabes , y lont morts faute d'eau potable. S'il y a quelques ruiffeaux > comme le torrent de Cédion auprès de Jéruialem , il eft à fec dans le tems de la moifïbn . Tout ce qui environne Bethléem., eft une plaine de làble & de cailloux. C'eft beaucoup fi à force de culture elle produit un peu d'orge.
( 4 ) Le meilleur pain qu'on eût dans ce pays-là était fait d'orge & de feigle , qu'on cuifait fous la cendre. On le trempait un peu dans de l'eau ÔC du vinaigre ; ce fut la coutume des peuples d Orient , ÔC même des Grecs ÔC des Romains s les foidats n'étaient pas nourris autrement. Ruth , qui était venue à pied du pays de Mozb, ÔC qui avait paffe ie grand déiert fi elle n'avait pas traverfé ie Jourdain , ne devait pas être accoutumée à une nourriture fort délicate. Pour, peu que l'on ait vu les habitans des Pyrénées ÔC des Alpes , pour peu qu'on ait lu les voyageurs qui ont païTé par les monts Krapacs ÔC par le Caucafe , on fera convaincu que la moitié des hommes ne fe nourrit pas autrement , & que la pauvreté ÔC la groffiereté , mère de la iimplicité > ont toujours été leur partage.
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les teûes. Elle glana encore ; & ayant battu fes épies d'orge , elle en tira environ trois boiiïèaux. Et retournant chargée à Bethléem , elle donna à fa belle mère les refies de là bouillie. . . Noëmi dit à fa fille : ma fille , Booz efl: notre proche parent , 6e cette nuit il vanera fon orge ; lave-toi donc , oins-toi , prends tes plus beaux habits , & va - t'en à fon aire ; &c quand Booz ira dormir , remarque bien l'endroit où îl dormira ; découvi e fa couverture du coté des pieds , & tu demeureras là ; il te dira ce que tu dois faire.
Ruth lui répondit : je ferai ce que vous me
commandez Elle alla donc dans Taire de
Booz , & fit comme fa belle-mere avait dit. ..
Et Booz ayant bu & mangé , étant
devenu plus gai , s'alla coucher contre un tas de gerbes. Et Ruth vint tout doucement, & ayant levé la couverture aux pieds elle le coucha là. ( $).
Au milieu de la nuit Booz fut tout étoriné de trouver une femme à fes pieds , & lui dit : qui
(?) Si les Critiques trouvent mauvais que Booz, cet homme fi pui/Tant & fi riche , s'aille coucher contre un tas de gerbes, ou fur un tas de gerbes , comme font encore nos manœuvres après la moiiïbn ; ils trouvent encore plus mauvais que Ruth aille ie coucher tout doucement dans le lit de Looz. Si ce Booz, diiènt-iis , devait en qualité de parent époufer cette Ruth, c était à NoLjmi fa mère à faire honnêtement la proportion du mariage ; elle ne devait pas perfuader à fa bru de faire le métier de coureufe.
De plus , Noëmi devait favoir qu'il y avait un parent plus proche que Booz. C'était donc à ce parent pius proche que l'on devait s'adreflèr. Nous répondrons à cette critique au nombre ô,
e$-tu? Elle répondit; je luis Ruth ta fervantej étends-toi fur ta fervante , car tu es mon proche
parent Booz lui dit: ma fille, Dieu te be-
niffe ; tu vaux encore mieux cette nuit que ce matin , car tu n'as point été chercher des jeunes gens foit riches, foit pauvres... ne crains rien, car je ferai tout ce que tu as dit , car on fait que tu es une femme de bien. . . j'avoue que je fuis ton parent , mais il y en a un autre dIus proche que moi. . . . refle ici cette nuit , & fi demain matin le proche parent veut te prendre , à la bonne heure ; s'il n'en veut rien faire , je te prendrai fans nulle difficulté, comme Dieu efi vivant... dors jufqu'au matin...
Elle lé leva avant que le jour parut; & Boo£ lui dit : prends bien garde que perfonne ne fache que tu es venue ici ; étends ta robe , tiensla des deux mains. Elle étendit fa robe 6e îa tint des deux mains ; 6c il y mit fix bouleaux
d'orge, qu'elle emporta à Bethléem. (<5)
Le
( 6) Le Confeil que donne Booz à Ruth de fe lever avant le jour , 6c ce prendre garde qu'on ne la voie , fart croire qu'au moins Ruth a fait une action plus qu'imprudente. Le texte dit que Booz était devenu plus gai après avoir bu. Cette circonitance , jointe à la hardiene de cette femme de s'aller mettre dans ie lit d'un homme , peut faire pemer que le mariage fat confommé avant d'avoir été propofé. Nos mœurs ne font pas pius chaftes , mais ehes font pius décentes. H lemble que les fix boifïeaux d'orge foient une récompenfe des piaifirs de la nuit : mais qu'elle récompenfe que de l'orge dans fon tablier !
Notre réponfe à ces cenfures eft , qu'il fe peut très bien que Booz n'ait rien fait à Ru:h cette nuit-là , 6c que le confeil de s'évader avant jo.ir n'ait été qu'une précaution pour dérober Ruth aux railleries des moifîbnneurs.
RUT fit 27$
Le proche parent de Ruth n'ayant pas voulu î'épouier , Booz dit à ce proche parent : ôte ton foulier. Et le parent ayant ôté fon foulier (7). . .
... Booz prit Ruth en femme; il entra en elle , & Dieu lui donna de concevoir & d'enfanter un fils. ... ils l'appellerent Obed. C'efl lui qui fut père d'ïfa:i, père de David. (8)
(7) La loi portée dans le Deutéronome, Chap. zfs était , qu'une femme veuve , que le frère de fon mari refufait d'époufer , était en droit de le déchaufîer Se de lui cracher au vifage. Mais c'était à la femme feule k s'acquiter de cette cérémonie. Et on ne pouvait çra^ cher qu'au vifage de fon beaufrere. Il devait époufèr fa belle-foeur. Et il n'eit point dit qu'un autre parent dut l'époufer. Il n'eft pas permis parmi les Catholiques Romains d'époufer la veuve de fon frère , à moins d'une difpenfe du Pape. On fait que le Pape Clément VIL fut caufe du fchifme de l'Angleterre, pour n'avoir pas vou~. lu fouffrir les prétendus remords du Roi Henri VIII d'avoir époujTé fa belle -feeur ; & que le Pape Alexandre VII. donna toutes les difpenfes qu'on voulut , quand la princeffe de Nemours reine de Portugal fit calTer fora mariage avec le Roi Alphonfe , & épouià le prince Pier-4 re frère d' Alphonfe , après avoir détrôné & enferma ion mari. ■
( 8 ) On trouve extraordinaire que Ruth , dont defceiw ■dent David & Jéfus-Chrift , foit une étrangère > une Moa-» bite } une defeendante de l'incefte de Loth avec fes fuies»' Cet événement prouve 3 comme nous l'avons dit , que Dieu eft le maître desloix, que nul n'eft étranger à fè^ yeux , de qu'il n'a acception de perfoime.
Fin du Tame prçmter*