‹ La Bible française au moyen ageChapitre 13 sur 137 · LE PSAUTIER HEBRAÏQUE · texte numérisé non relu

LE PSAUTIER HEBRAÏQUE

Il n'existe aucune version française de la Bible, datant du moyen âge, qui ait été faite sur les originaux. Aucun des traducteurs dont nous possédons les ouvrages ne connaissait, à aucun degré, ni le grec, ni l'hébreu : le texte latin est la source unique de toutes les traductions connues. Mais saint Jérôme a traduit plusieurs fois certains livres de la Bible; [)lusieurs de ses traductions ne sont que des revisions de l'antique version latine. Des trois versions du Psautier qui portent son nom, une seule a été faite directement sur l'hébreu. Ce Psautier, qu'on appelle hébraïque j se lit dans le plus ancien manuscrit qui soit accompagné d'une traduction française. Le plus ancien texte de la Bible française est donc aussi le meilleur au point de vue de la fidélité à l'original. Cette antique version existe dans deux manuscrits seulement.

Le premier, seul complet, est conservé à Cambridge, dans la bibliothèque de Trinity Collège; mais il provient certainement de Canterburv. Un inventaire des manuscrits de la cathédrale

de cette ville, qui date de i3i5f'), contient, en effet, l'indication du trrparUtum PsaJlormm Eachvini. C'est un volume de grand format, qui contient le Psnltermm triplex^ c'est-à-dire les trois versions du Psautier successivement rédigées par saint Jérôme.

Le manuscrit, parmi les feuillets duquel se trouve insérée une vue de la cathédrale de Canterbury, a été évidemment exécuté dans l'abbaye de Christ Church, attenante à cette église, aux environs de l'an 1 120. Le copiste Eadwin, qui l'a signé de son nom, est bien connu. Mabillon a vu un autre manuscrit, également signé de lui, qui était antérieur à 1 1 22 '-l Le beau manuscrit des Evangiles qui existe à Hanovre l'appelle Eadw'mus cognommlo Basan; il paraît qu'il était sacristain de Christ Church '^).

Le Psautier triple de saint Jérôme que contient le manuscrit d'Eadwin est écrit sur trois colonnes; le Psautier traduit d'après l'hébreu est toujours au milieu des pages, le Psaltcrium gallicanum à l'extérieur, et le Psaltcrium romanum à l'intérieur. Ces divers noms seront expliqués tout à l'heure. A droite et à gauche du Psautier gallicati, qui est écrit plus largement que les autres textes, se lit la glose ordinaire, qu'on attribue à Walafride le Louche; la glose mtcrlinéaire d'Anselme de Laon (mort en 1 1 i-y) est écrite entre les lignes. Le Psautier romain est accompagné d'une glose interlinéaire saxonne, écrite probablement de deux ou de trois mains. Une glose française se trouve au-dessus des lignes du Psautier traduit de l'hébreu; peut-être la main qui l'a écrite est-elle en partie celle à laquelle nous devons le texte latin; mais, en tous cas, l'encre diffère souvent entre le latin et le français. Après les Psaumes viennent les Cantiques, c'est-àdire les hymnes tirés de l'Ecriture sainte qui se récitent dans les offices; ils sont également glosés en français et en saxon. La glose française a été publiée , ainsi que le texte latin qu'elle ac-

^'' Bil)l. Cotlon., Galba, E. ^1, d'après Wanley, cité par M. Weslwood dans sa Palœograpliia saa'a.

'-' Annales 0. S. Bpnod., t. VI, p. 90. (■''' F. Micliol, Introduction, p. v.

LE PSAUTIEIl HÉBRAÏQUE. 3

coinpngiic, en 1876, dans la collection des Documents inédits, par M. F. Michel.

Chaque psaume, comme chaque canlique. est accompagné d'une peinture de couleur pâle et d'un ton vert, qui occupe loute la largeur de la page. Avant de rechercher l'origine de ces miniatures et celle du Psautier latin et français qu'elles illustrent, nous devons rapprocher du manuscrit d'Eadwin l'admirable Psautier de Paris. 11 porte le numéro 88/t6 dans le fonds latin de la Bibliothèque nationale.

Le manuscrit de Paris est plus grand encore de format que celui qui est conservé à Cambridge; il est orné en tête de quatrevingt-quatre peintures, qui ne sont autre chose que des images de la Bible. Le style en est ancien et l'exécution de toute beauté; l'architecture est romane , le costume des chevaliers est celui des vingt ou trente dernières années du xii" siècle. Les costumes que nous montrent les miniatures du Psautier lui-même nous ramènent à la même époque. L'écriture paraît des environs de l'an 1200, ou plutôt du commencement du xiif siècle. La disposition du texte est absolument identique à celle du Psautier d'Eadwin; les gloses latines elles-mêmes se correspondent mot pour mot; mais la glose saxonne est absente du manuscrit de Paris. Chaque psaume est précédé d'une grande miniature à fond d'or et, au iQxiQ gallican , d'une belle initiale romane; les initiales des autres textes sont moins grandes. Le manuscrit s'arrête au verset 6 du psaume xcix de l'hébreu, ou xcviii de la Vulgate , mais à partir du psaume xl de l'hébreu, et sauf quelques exceptions, les miniatures sont d'une autre main que les premières; elles semblent avoir été refaites au xv'" siècle par un artiste italien.

Notre premier soin doit être de chercher à reconstituer l'original commun des deux manuscrits. Nous disons l'original commun, car les deux manuscrits n'ont certainement pas été copiés l'un sur l'autre. Il suffit de comparer le fac-similé donné par M. F. Michel avec la miniature correspondante du Psautier de Paris pour remarquer que la figure du diable ne se trouve pas dans ce dernier. Le peintre ne l'aurait rerfninement pas omise s'il

h LE PSAUTIER NORMAND.

l'avait trouvée dans son modèle. On ne peut que tirer la même conclusion de l'étude du texte. Mais il est facile de se convaincre que l'original commun contenait la glose saxonne à la même place que le Psautier d'Eadwin. En effet, M. Delisle a déjà fait remarquer que l'on trouve au bas du folio 1 35, au psaume lxxvii de l'hébreu, quatre mots saxons; ces mots se retrouvent dans le manuscrit d'Eadwin, juste au bas du folio 1 1 8. Nous voyons par là que l'original du Psautier de Paris était disposé, page par page, exactement de même que le manuscrit de Canterbury.

Nous donnerons maintenant le texte du psaume f d'après le manuscrit d'Eadwin, avec les variantes du Psautier de Paris. Nous nous appliquerons, contrairement à notre ordinaire, à reproduire l'apparence même du texte manuscrit :

fcBeoneuret li beom ki ne alat el cunseil'^^ de felunsf e en la ueie de''-' pécheurs ne stout e en la chaere des escharnis^'urs ne sist.

t^Mais'^' en la lei del Seignur^'^' la uolentet '^' de luif e en la lei de lui penserai par iur e ])ar nuit.

^^Yj iert ensement cume fust tresplantet de iuste les misais des ewes. lequel sun fruit durrat en sun tens.

«E la foille de lui ne decurrati e tuit ceo que il ferat serai feit ""* prospre ;

t« Nien '^' issi felun mais ^^^ ensement cume puldre f lequel degetet 11 uenz.

«Pur ceo ne resurdrût li felun el iuisei ne li pécheur en la asembléé '■'' des iustes;

«Kar cuneut li Sires la ueie des iustes f é leire des feluns périrai. 73

Le premier verset de ce psaume suffirait à nous faire reconnaître le Psautier dit hébraïque; la et chaere des escharniseurs^i, c'est-à-dire des moqueurs {^cathedra derisorum), est la caracté-

'1) Manuscrit de Paris : conseil. — '-' Do. — ''' Meis. — ^''' Seinur. — (^) Uoliinlct. — ('^) Serrât fait. — O Nient. — ^ Meis. — '•) Assemblée.

LE PSAUTIER llEliRAlQUE. 5

ristique de cette version, que le moyen Age appelait Yliebraica reriUis; le texte de la Vulgate, c'est-à-dire le Psautier fraUtcnn, se reconnaît, au contraire, au mot cntlicdra pcsttleniiœ.

V^oici ce que signifient les noms de PsauUer kébrn'ique , galhcan et romain.

Saint Jérôme est auteur de trois versions ou revisions du Psautier. En l'an 383, il présenta au pape Damase la révision du Psautier ancien, qu'il avait faite à Rome <f.en hâte 55 [cursim). Damase ordonna immédiatement l'introduction clans la liturgie romaine de ce Psautier, appelé désormais romain, et qui est encore aujourd'hui en usage à Saint-Pierre de Rome.

A peine arrivé en Palestine, Jérôme avait trouvé à Césnrée l'exemplaire des Hexaples d'Origène qui avait appartenu au savant évêque Pamphile. Reprenant aussitôt la revision de l'ancienne Rible latine qu'il avait entreprise, il recommença le travail déjà fait pour le Psautier. Ce texte nouveau trouva bientôt accès dans les Eglises des Gaules, auxquelles il doit son nom de gallican; aujourd'hui encore, il figure dans le Rréviaire romain aussi bien que dans la Vulgate.

Mais saint Jérôme avait appris l'hébreu et, avant 3f)3, il avait traduit le Psautier sur l'original. Cette excellente version, (ju'on apprécie davantage, malgré ses bizarreries, à mesure qu'on la fréquente, ne se prétait pas aux traditions déjà établies de la liturgie, où elle n'a jamais pénétré. Nous ne la trouvons que dans les plus anciens manuscrits de la Vulgate, et dans les Psautiers triples, tels qu'est celui dont nous nous occupons.

C'est peu de chose d'avoir déterminé le texte sur lequel a été faite notre version du Psautier; il faut aller au delà, et recher- • cher la famille môme de ce texte. Dans cette enquête, nous aurons le bonheur de pouvoir emprunter les services d'une édition critique, celle de M. Paul de Lagarde [Psalterium juxta Hehrœos Hte)-oni/mi, Leipzig, iS'y/i). Notre recherche a pour base une collation exacte des psaumes 1 à li de la Vulgate (i à LU de l'hébreu), xcix à cviii (c à ex de l'hébreu) et cxxxvii à cLi (cxxxviu à cl, et le psaume «hors nombre 55),

G LE PSAUTIER NOIlMANl).

d'après l'édition de F. Michel, avec les variantes qu'a recueillies M. de Lagarde.

La première remarque qui frappe l'esprit, c'est la ressemblance de notre texte avec le manuscrit inconnu qui a dû être le principal guide de l'éditeur bénédictin Martianay. Souvent Martianay est d'accord, contre toutes les autorités, avec Lefèvre d'Etaples, qui écrivait à Saint-Germain des Prés comme lui, pour accepter la leçon qui est celle de nos deux manuscrits. Mais, quelque remarquable que soit ce rapprochement, il ne nous donne pas encore une lumière suffisante. Allons plus loin.

Martianay a noté avec soin, sur les marges de son édition, des scolies qui, dans les manuscrits, sont marquées de la lettre h, initiale de hebrœus; M. de Lagarde les désigne par un s, un manuscrit de Reichenau par les lettres inexpliquées /. c. Ces notes, qui révèlent une véritable science de l'hébreu, sont d'un auteur anonyme mais connu par d'autres œuvres, d'un juif converti, paraît-il, qui était contemporain de Raban Maur'^'. Ce sont moins des corrections que des notes savantes, qui ont pour but de reconstituer l'hébreu et de le faire apparaître sous le latin. Une seule de ces notes, dit Martianay, vaut des volumes de commentaires. Mais ces scolies ne sont pas restées toujours à la place à laquelle les destinait leur auteur; dans trois manuscrits importants, les marginales se sont introduites dans le texte et y ont pris la place du latin de saint Jérôme. Ces trois manuscrits représentent la Vulgate sous la forme la plus fidèle au texte hébreu , ce que l'éditeur appelle le Canon hebraicœ verilatis, et qu'on nomme depuis M. Delisle la Recension de Théodulfe; ils n'ont, du reste, rien de commun avec notre Psautier. Mais il se trouve que le texte de nos manuscrits a été corrigé exactement de même; une grande partie des scolies contemporaines de Raban Maur, et qui datent, par conséquent, de la fin du viii" siècle ou du commencement du ix", y figurent dans le texte même. C'est ainsi que nous avons le bonheur ines-

'■' Martianay, Prolegomena , t. IX du Sainl Jérùmc du Valiarsi, réimpression de Venise, 1770, in-A", p. ci ù cxii.

LE PSAUTIER IIEBIUIQUE. 7

péré de pouvoir nous rapprocher, autant qu'on peut le désirer, des origines du texte iatin qui a servi de base à notre Psauller français.

Si maintenant on retrouvait, dans l'histoire littéraire de la Normandie, la trace d'une correction du Psautier, on serait bien près sans doute de l'origine du texte que nous étudions. On pourrait, sans trop de présomption, admettre comme probable que l'original sur lequel a travaillé le correcteur normand était de la même famille que l'autorité commune de Lefèvre et des Bénédictins.

Cette revision paraît avoir existé. Quand l'histoire de la Vulgate dans les pays normands sera mieux connue, on saura s'il faut, comme la chose est possible, chercher dans l'éccle de Lanfranc l'origine du texte latin du Psautier de Canterbury.

«Lanfranc, qui était le plus sçavant homme de son siècle, était aussi celui qui avait le plus de critique ^^\ •>•> La vie de l'illustre archevêque qui occupa le siège de Canterbury de 1070 à 1089 nous dit'-' qu'ç^ assidu à la lecture, avant d'être évoque comme au temps où il le fut, et déplorant de voir les Ecritures altérées par la faute des copistes, il s'appliqua à corriger tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, ainsi que les écrits des saints Pères Il ne le fit pas seulement par luimême, il y employa également ses élèves.?? L'abbaye du Bec, où Lanfranc avait été de 10/12 à io63, était le centre de ces études, qui, on le voit, passèrent la mer avec les Normands. Tandis que saint Anselme était abbé du Bec (1078 à iO()3), il s'appliqua aussi à corriger les livres '^\ On sait la même chose de Gondulfe, qui, entré au Bec en io5t), fut évêque de Rochester en 1077, et il a existé dans cette dernière ville le premier volume d'une Bible, perdue depuis, qui était signée de lui'*'. En voilà assez pour qu'il nous soit permis de croire que

('' Jlisl. litt. de la France, I. VII, p. 117.

<-' Cliap. XV, édit. d'Achéry, p. i5; voyez p. /ii, uole/.

*^' Vie d'Anselme, livre I, p. 7, dans Gerberon.

'*' Fabricius, s. v. Gmidiillus.

la revision du Psautier n'a pas été intlifTérente aux élèves de Lanfranc : le maître avait, paraît-il, composé lui-même un commentaire sur ce livre sacré ^'l S'il en est ainsi, quel texte les moines de Canterbury ont-ils dû prendre pour base de leur travail de traduction, sinon celui qui était sorti corrigé (le mot s'applique bien à notre revision) de l'école de Lanfranc luimême ? Or le texte de notre Psautier triple n'est pas l'œuvre du premier venu. 11 faut avoir été un critique vraiment distingué pour avoir cboisi, au \f siècle, un texte que les Bénédictins de Saint-Maur ont estimé fréquemment le meilleur, pour l'avoir enrichi de variantes et pour l'avoir rapproché encore plus de l'hébreu que n'avait fait saint Jérôme lorsqu'il traduisait le Psautier pour la troisième fois.

Un dernier mot sur l'origine des remarquables peintures du Psautier de Canterbury. Ici encore nous avons la satisfaction de posséder toute clarté. Le modèle sur lequel ces belles images ont été copiées est connu. Il existe à la bibliothèque d'Utrecht un Psautier du ix*" siècle, écrit en lettres onciales, qui a été évidemment dérobé autrefois à la bibliothèque Cottonienne, dont il porte ia marque. On a publié une reproduction photographique complète de cet antique manuscrit saxon, et en ces derniers temps M. Springer l'a décrit avec la plus grande exactitude dans un mémoire publié par l'Académie de Leipzig, et accompagné de plusieurs photographies {^Dic Psalter-lllmtratwnen inijrûheren Mittelaltcr ; Abhandlungen , VIII, 2 , 1881). Le Psautier d'Utrecht ne contient pas le même texte que notre Psautier triple, c'est un Psautier gallican; mais il est le chef de toute une famille de Psautiers illustrés, et en particulier du Psautier de Canterbury, qui en reproduit les peintures trait pour trait. Quant au Psautier de Paris, nous avons vu qu'il a été copié sur un original presque exactement semblable au manuscrit de Cambridge. S'il y avait doute sur son origine anglaise, nous rappellerions qu'on y retrouve ce trait caractéristique des ma-

('' Trillième, cliap. rcoxxxiv.

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