‹ La Bible française au moyen ageChapitre 22 sur 137 · LES CANTIQUES · texte numérisé non relu

LES CANTIQUES

(l'Hymne des trois jeunes gens), le texte français de ces morceaux est également identique. Le Psautier Gottonien, au contraire, diffère à tous égards, aussi bien pour le texte latin que pour le français, des deux autres manuscrits.

Les quatre derniers morceaux ne sont pas tirés de la Bible. Les numéros 12 kià (le Gloria, le Pater et le Credo) n'existent pas dans le Psautier de Corbie. Ici encore le texte du manuscrit Gottonien diffère de celui d'Eadwin en plusieurs endroits.

Enfin, pour le Symbole d'Athanase, les trois textes représentent probablement une même version, diversement variée; le texte du Psautier de Gorbie, quoiqu'il ait bien des leçons du manuscrit Gottonien, est très rapproché de celui d'Eadwin.

On remarquera qu'à partir du septième cantique le texte du manuscrit Gottonien ne se rapproche des deux autres que pour des morceaux dont la traduction française était dans toutes les mémoires, le Paler, le Credo et le symbole Qukmnque. Nous pouvons donc écarter de notre examen ces trois derniers textes et c'est avec confiance que nous avancerons la conclusion générale que voici :

Les six premiers cantiques sont les mêmes dans tous les textes.

Pour les suivants, qui manquent dans le manuscrit de Montebourg, les manuscrits d'Eadwin et de Gorbie représentent un seul et même texte, dont le texte (^ottonien dilTère absolument.

Ges résultats sont assurément surprenants, puisqu'ils rapprochent à nos yeux des textes que nous avions reconnus entièrement distincts par leur origine même. Ils nous ramènent à l'étude du seul terrain commun où les deux Psautiers aient pu se trouver réunis, du Psallertum triplex.

A défaut d'une étude scientifique de ce sujet, nous consulterons les plus anciens manuscrits qui se trouvent à la Bibliothèque nationale; ils suffiront pleinement à nous éclairer.

La nouvelle et précieuse acquisition de notre Bibliothèque, le Psautier (juadruple de Saint-Martin de Tournay, qui remonte à l'an 1 io5 {^our. actj. lai., 2i()5), ne se distingue du Psautier

triple que parce qu'il ajoute à ce texte le grec des Septante, écrit en lettres latines. Nous ne nous occuperons que des Cantiques qui le terminent, et nous ne tiendrons naturellement aucun compte du texte grec. Ces Cantiques n'ont pas été traduits trois fois par saint Jérôme ; c'est pourquoi les deux textes hébraïque et gnUican y sont représentés par une seule et même version, que la rubrique appelle gaUicum hebraicum. Le texte romain est à côté. Le Cantique d'Esaïe et celui des trois jeunes gens, c'est-à-dire ceux mêmes où, dans nos versions, nous n'avons pas trouvé l'accord ordinaire des textes, ne sont représentés (en dehors d'une version fort exacte du grec) que par un seul texte, le texte romain. Il en est de même des Cantiques tirés du Nouveau Testament ou qui ne sont pas dans la Bible, c'est-à-dire des hymnes septième et suivants. Le Psautier triple du xif siècle {lat. 1 5 1 98) montre exactement la même composition, avec cette différence que le manuscrit ne comprend d'abord que les Psautiers dits hébraïque ei romain; le Psautier g-rt/Zncan est copié à la suite, et il ne contient, comme le manuscrit de Montebourg, que les six premiers Cantiques, les seuls qui soient tirés de l'hébreu.

Si nous coUationnons exactement nos versions des Cantiques avec les textes qui occupent les diverses colonnes du Psautier triple, nous arriverons aux conclusions suivantes :

1° Tous les Cantiques, dans tous nos manuscrits, sont traduits sur le texte hébreu-gallican.

2° Les Cantiques qui terminent le Psautier de Montebourg paraissent provenir d'un exemplaire du Psautier gallican : ce texte est du reste identique, pour la partie commune, avec le texte dit hébraïque.

3° Les Cantiques du Psautier d'Eadwin et de celui de Corbie, qui sont presque identiques l'un à l'autre, sont traduits sur un Psautier triple et sur le texte dit hébraïque. Ce texte est le même que le texte galhcan, mais il s'étend plus loin.

ti° Le manuscrit Cottonien paraît représenter un mauvais texte, mais un texte très complet, pris dans un Psautier triple.

LE NOTUE-PÈRI". 23

Ces résultats établis, nous nous arrêterons un moniont à rechercher les formes les plus anciennes de celui de tous les cantiques ou plutôt de celle de toutes les prières qui est la plus religieuse, la plus populaire et la plus digne de notre attention, du Notre-Père. Nous aurions voulu que notre sujet nous permît, à cette occasion, de dire quelques mots des plus anciennes traductions du Credo, qui en est presque inséparable.

Voici le Notre-Père d'après le Psautier d'Eadwin. J'inscris en note quelques-unes des variantes du manuscrit Cottonien.

« Li nostre Ferre ki^^' ies es cieis, seit seintefiez li tuns nuns^'-'. Avienget le tuens règnes. Seit feite la tue volentez, si cum en ciel, e en la terra. Nostre pein chaskejurnel dune nus hoi^^\ E pardune a nus les noz detes, si cum '^' nus pardununs a noz deturs, E ne nus meines en tenteisun '^', meis délivre nus de mal. Issi seit. »

Ce texte, on le voit sans peine, n'est pas tiré de la Bible, mais de la tradition. En effet, il ne reproduit pas exactement le texte de la Vulgate, ni d'après saint Matthieu, ni d'après saint Luc. Il remplace, dans le latin du premier Evangile, le mot supevsuhstantialem , qui n'est qu'un contresens de saint Jérôme, par celui de quoudianum, c^ chaskejurneb?, qui est emprunté à saint Luc. Au reste, il faut le dire, le Notre-Père ne se disait peutêtre pas sous la forme où nous venons de le lire. Nous n'avons ici qu'une simple glose, c'est-à-dire un mot à mot d'écolier. Mais cette glose a été fort répandue; nous la retrouvons presque sans un seul mot de changement dans un Psautier latin d'origine anglaise , écrit au plus tard au commencement du xiif siècle , le manuscrit laim i3i5. Les seuls changements que le manuscrit anglais apporte au Notre-Père sont ceux-ci : on dit «assai» au lieu de 'x tenteisun 75, et «fetheilraent» au lieu de «issi seitw. Sans sortir de l'Angleterre, nous retrouvons le même Pater, à peine modifié, dans la Bible anglo-normande du

") Ma. CoUonien : Père qui. — <-) Sainteficz seil li tuens nums. — ^' Colidian <lun a uus oi. — "''' Eissi cume. — *^' Mener en lenilaliiin.

24 LE l'SAUTIKR NOllMA^D.

xiv" siècle (manuscrit /r. i). Dans celle nouvelle leçon je ne vois (]ue deux mots changés, le mot c^cotidien?), qui est un retour au texte du Psautier Cottonien, et celui-ci: «Et laiz a nous nos dates. 55

Nous aurions voulu mettre ici, en pendant avec les textes d'origine anglaise, le Notre-Père tel qu'il était écrit en français, d'une écriture du xif siècle, sur la garde d'un volume de saint Augustin qui provenait du prieuré cistercien de Signv-en-Ardenne. Ce manuscrit est aujourd'hui égaré. Personne ne pourrait dire, à moins d'une sérieuse enquête, comment ce précieux volume a disparu de la hibliothèque de Charleville, où il a encore été vu après l'incendie de 1876; il suffira peut-être d'une recherche consciencieuse pour le retrouver. L'ordre de Cîteaux présente un intérêt tout particulier au point de vue de l'usage de la langue française dans les offices, du moins pour les convers. Voici, à défaut du texte, les mots par lesquels le Notrc-Pèrc était introduit ^^^ :

«Einpres matines ungues si ant getant se a oraison et clamunt culpes Pater iioster, pois praiant per tota sancte [Eglise] et per lo papa et per lor evesque, pois per lor prior et per toz cels que Deus li a commandez. Et convers un chasqueim per ordenu et diunt Pater noster, etc.. 5? Si l'on en jugeait par la traduction française du Credo qui précédait ces lignes, le texte perdu n'aurait rien eu de commun avec le Notre-Père des Anglais. Nous pouvons pourtant affirmer qu'au commencement du xiv*" siècle le Notre-Père se disait en France exactement dans les mêmes termes qu'en Angleterre au siècle précédent. Voici, en effet, cette prière telle qu'on la trouve dans le beau Psautier de Longchamps, qui est à la bibliothèque Mazarine (n" 968). Le calendrier qui précède le Psautier est parisien, et quoique la litanie qui fait partie du Psautier même place saint Martial parmi les apôtres, ce qui pourrait indiquer une origine limousine, le manuscrit paraît bien être tout entier parisien.

'■' Calalofriie des Mss. des Déparlemenls , (. V, p. Glio, n" 202.

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