LE NOTRE-PERE
Nos fai, si coni acjuise Tonl Li angle qui ton pleisir font.
Et de chascon jor nostre pein Nos donez hui , que n'aiens feii) , A l'anme le seint sacrement Et au cors le sostenement.
Et se nos pardonez nos detes , Les corpes que nos avons fêtes.
Si com nos a nos niaufeiteurs Pardonons et a nos deteurs. Ne soffrez qu'en tentation De maie cogitation Soiens mené, meis a délivre.
Sire , de toz maux nos délivre.
Amen disons que Dex l'otroit, Cil qui tôt ot et qui tôt voit.
Nous possédons un texte qui est bien près d'être l'original en prose sur lequel a été rimé le poème du xn^ siècle. Il provient encore d'Angleterre; le manuscrit qui le contient [fr. 2/1862) paraît du milieu ou de la seconde moitié du xiii" siècle; il est anglais d'origine et a pour titre : «Ici cumencent les espositures des dimeines del al et de haltes festes et de commun sanctorum , et la Crede et le Pater Noster. 5)
«Nostre Père ki es es ciels, li toens noens seit seintefié. Avienge li toens règnes. Seit faite ta volonté en terre si com ele est feite el ciel. Nostre pain de cliescun jor nus donez hui. Et pardones nus noz mesfaiz, si com nus pardonuns a cens ki mesfait nus ont. Et ne suffrez que nus seium tempté, mes delivre nus de mal. Amen. ?7
C'est ainsi que, dans l'usage religieux, les textes en vers et en prose se rencontrent et se croisent, si bien que parfois le poème et la prière en prose se ressemblent comme deux leçons d'un même texte.
De tout ce qui vient d'être écrit on conclura sans doute que, pendant tout le moyen âge, le Notre-Père a été, dans les divers pays de langue française, conservé par la tradition orale sous
la même forme où il figurait dans nos plus anciens Psautiers. On s'en persuaderait davantage encore en comparant les diverses versions en usage du xui au xv' siècle, telles que la suite de ce travail les fera connaître au lecteur. Mais nous avons en ce moment à faire un pas de plus vers l'origine de Yusage ecclésiastique du Notre-Père en langue vulgaire.
On lit, dans un capitulaire de Louis II, daté de 856 ^'\ ce qui suit :
«Il faut ordonner que l'Oraison dominicale, dans laquelle est compris tout ce qui est nécessaire à la vie humaine, et le Symbole, dans lequel est embrassée dans son entier la foi catholique, soient appris par tous aussi bien en latin qu'en langue barbare, afin que ce qui est professé de bouche soit cru et compris par le cœur : ut quod ore projitetur corde credatur et intclligatur. y>
Voici l'explication et la raison d'être de cet ordre impérial.
Il suffit d'ouvrir les anciens sacramentaires pour remarquer que la tradition et la reddition du Symbole et de l'Oraison dominicale étaient deux des actes les plus importants du baptême des adultes. C'est à cette nécessité de faire réciter aux catéchumènes le Credo et le Pater que pourvoyait le capitulaire impérial, lorsque, fidèle à l'ancienne discipline de l'Eglise, il ordonnait de mettre à la portée des enfants w l'intelligence w des textes récités. Il existe de nombreux textes allemands, véritables catéchismes expliqués, qui étaient destinés à accompagner la tradition et la reddition du Notre-Père et du Symbole. Nous possédons un texte semblable en français, et il est de la plus grande importance. M. Meyer l'a publié d'après le manuscrit /r. 1 3 1 5 , cité plus haut, où il est écrit à la fin, de la même main que la glose française des deux textes. Le commencement seul du commentaire du Notre-Père nous a été conservé. En voici des extraits :
(') Pcrtz, Lej^en, t.I, p. ZiSg.
''^' Jahrb. f. roman, u. engl. Lher., VU, 56.