‹ La Bible française au moyen ageChapitre 63 sur 137 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous avons vu , au British Muséum , la Bihh historiale du roi Jean , éprise ove le Roy de Ffraunce a la bataille de Peyters». Le roi Jean est, à notre connaissance, le premier roi de France qui ait attaché de l'importance à la Bible française. Nous possédons une œuvre exécutée sous ses yeux et par son ordre, et si remar- ([uable que le moyen âge n'en aurait pas produit qui lui fût comparable, si elle eût été achevée.

Le fragment que nous en avons est conservé à la Bibliothèque nationale sous le numéro iBSgy du fonds français. C'est un grand volume, qui compte 872 feuillets, dont les premiers sont décorés de très belles miniatures inachevées. Le manuscrit comprend le Pentateuque, du chapitre vni de la Genèse à la fin du Deutéronome. Le texte est encadré d'une glose très développée; ce sont : Exemple a propos, Notable, Notable selon l'acteur, Notable de l'expostleur, Exposicion selonc la Glose, Notable a ce propos, Question, Doubte , Response, Le maistre des Hystoires, L'acteur contre le mnistre (a Geste solution ne m'appert pas bien. . . -)•>). Le commentaire qui est introduit par ces mots est tout personnel et fort curieux. Je mentionnerai comme exemple des digressions de l'auteur la longue et curieuse description « des parties d'Europe», toute mêlée de légendes, qui se trouve au onzième chapitre de la Genèse et dans laquelle est cité «i docteur Anselme ou livre de l'Ymage du monde w. On y rencontre les Pigmiens et les Grues, les Macrobes, les Bragmaniens et les Agrocciens (ou Céphalopodes) , qui ont un œil et de « si grans piez ». Les divisions sont celles de l'Europe romaine; Lyon est la seule ville nommée.

la «Montagne jone v et le «Mons de Mongieu » y figurent, comme le «lac qui a non Aleman^n II devait y avoir à cet endroit une carte du monde. En général, les figures devaient si bien être faites sous les yeux et par ordre du traducteur, qu'on lit au commencement de l'Exode, où la miniature est en blanc: «Consisiderée [sic) celé figure, comment les enfans d'Israël, quant il s'enfouirent d'Egipte. . . , il passèrent par la mer Rouge a pie sec. Car elle se devisa en xii divisions si grans que chascuns des enfans .lacob, a toutes leurs femmes, leur bestail et leurs familles, y pooient aler au large et segurement. Mais avant que il venissent a la mer, il ne trouvèrent que montaingnes et valées, si comme l'en fait en la Rivière de Gennes. . . Et pour ce je mes m figures, et en chascune tous les nons des lieus ou il furent arrestés icelle année, w Les figures annoncées sont encore en blanc : la bataille de Poitiers en est la cause.

Après le dernier chapitre de la Genèse, on lit ces mots : «Mais il faut savoir sur ce chapitre que maistre Robert Grosse Teste, evesque de Linconie, translata de grec en latin le livre du Testament des XII fils Jacob ... Je mettrai en françois tout son livre. » On voit à la lecture de cette note, qui est suivie des Testaments des douze patriarches, que dans l'autographe de Jean de Sy le texte était disposé exactement page par page comme dans ce manuscrit, qui a sans doute été exécuté sous ses yeux. Après les Testaments des douze patriarches, on lit: «Rede en saCronique que il fait de son aage meisme devise ainsi les aages du monde . . . La somme de le commencement du monde jusques a Jhesucrist est v" et m'' ans, lesquels, joins avec mil m' et lv (i355), font vi™ vi" et L\,n etc.

Cette date de i35.5 est-elle celle du manuscrit lui-même? Nous demanderons la réponse à l'étude des miniatures. Il est sans doute difficile de déterminer la date précise d'une peinture de la seconde moitié du xiv' siècle. Mais il existe au Britisli Muséum, sous le numéro i-y E vu, une Rible française qui porte les dates de i356 et iSâ'y, et ce manuscrit daté présente de telles ressemblances avec le nôtre, qu'il suliit à nous autoriser à

2/jO versions du XIV^ SIKCLE.

croire que nous avons ici l'original écrit en l'an 1355 cl donl l'ornementation a été sans doute interrompue par la captivité du roi Jean.

Cela étant dit, nous citerons, comme exemple du style du traducteur, le Décalogue. On reconnaîtra facilement que la traduction dont il fait partie est indépendante de la grande version du xiii" siècle.

r^Je sui ton Sire Dieu, qui t'ai mis hors de la terre d'Egypte, de la maison de servitude. Tu n'auras pas diex estranges devant moi. Tu ne feras a toi chose entaillie, ne toute semblance qui est ou ciel par dessus, ne qui est en la terre par dessous, ne des choses qui sont es yaues dessous la terre. Tu ne aoureras mie ycelles, ne ne cultiveras. Je sui ton Sire Diex, fors, jalons, visitans l'iniquité des pères es fils en la tierce et la un' génération de ceuls qui m'ont hay, et faisans miséricorde en mils a iceuls qui m'aimment et gardent mes commandemens. Tu ne prandras ])as le nom de ton Sire en vain, car Nostre Sire n'ara mie non vicieus '^* celui qui aura pris le nom de son Sire Dieu en vain. Ramembre toi que tu saintefies le jour du sabbat. Tu ovreras ''^' et feras par vi jours toutes tes ouvres; mais au vu" jour c'est le sabbat de ton Sire Dieu. Tu ne feras en icelui toute ouvre, tu et ton fil et ta fille, ton serf et ton ancelle, ton jument, ton estrange qui est entre tes portes. Car Nostre Sire par vi jours fist le ciel et la terre, la mer et toutes choses qui sont en euls, et se reposa ou vu'' jour. Pour ce benei Nostre Sire au jour du samedi et saintefia ycelui. Honneure ton père et ta mère, a ce que tu soies de longue vie sur terre laquele donra ton Sire Diex. Tu ne tueras pas. Tu ne feras avouticre. Tu ne feras larrecin. Tu ne parleras contre ton prochain faus tesmoing. Tu ne convoiteras la maison de ton prochain, ne ne désireras la femme d'icelui, non son serf, non son ancelle, non son bucf, non son asne, ne toutes les choses qui sont en \m.v

( Genèse , xxii) : ç^ Lesquels choses puis que elles sont faites (c'est

('' Mamiscril : sans son vicions. — (-> Mannscril : orcras.

JEAM DE S Y. 2'(1

ces aliancos), Dio\ (empla Abraham et dis! a lui: Abraham, Abraham! VA il respondi : Je sui. Et il li dist : Oste ton enfant un né, (}ue tu aimes, Ysaac, et va en terre de vision (.s/c) et hi l'offre en sacrefice sus une des montaingnes que je te arai monstrée. r)on([U(>s Abraham, soy levant de nuit, encella son asne, menant avec soy ii variés et Ysaac son fil. Et comme il eust trenchié des busches pour le sacrefice, il ala ou lieu ou Dieu li avoit conmandé. Mais an tiers jour, eslevés ses iez, il vit loing I lieu et dist a ces enfans : Attendes ci avec l'asne, je et li enfens jusques la haslans; puis que nous arons la aouré, nous retournerons a vous; et porta les busches du sacrefice, et les mist sur Ysaac son fil. mais il portoit en ses mains le ("eu et l'espée. Et comme euls ii alassent ensamble, Ysaac (Hst a son j)ere : Père mi, et il, respondens, dist: Fil, ([ue vueus tu? Et il dist: Vesci feu et busches, et ou est la victime du sacrefice? Abraham li dist : Diex porverra a soy la victime du sacrefice, mi fil. Donc il aloient ensamble, et vindrent au lieu que Diex li avoit monstre, ouquol il edefia i autel et composa et ordena les huches dessus, et comme il eust lié ensamble Ysaac, il le mist sus la moie des bûches et estandi sa main et prist le glaive a ce qu'il immolast son fil . . .

rc . . . Tantost 1 angre l'appella ii fois en criant du ciel (c'est de l'air): Abraham, Abraham! Lequel respondi : Je sui. Et il li dist : Ne estan pas ta main sur l'enfant, ne ne fai quelconques chose a lui maintenant. Je cognois que tu doubtes Nostre Seigneur, et n'as mie espargnié a ton fil i seul né pour moi. Abraham leva ses iex et vit derrier son dos i mouton cornu ahert a ronces ou espines par ses cornes, lequel prenant il le offri en sacrefice pour son fil, et appella le nom d'icel lieu : Nostre Sire voit. Dont jusques hui l'en dit : En la montaingne Nostre Sire i verra. 55

Il faut reconnaître que le traducteur, s'il a voulu substituer cette version et fintéressant commentaire qui l'accompagne au livre confus qu'avait créé le siècle précédent, a fait preuve de beaucoup de goûl cl d'un véritable esprit scientifique.

'2hi> VERSIONS DU XIV^ SIECLE.

Cette traduction est évidemment l'œuvre de Jean de Sy. L'Inventaire du Louvre, dont M. Delisle vient de nous donner l'édition critique, fait mention de rt63 cahiers de la Bible que commença maistre Jehan de Sy, et laquelle faisoit translater le roi Jehan, que on a fait escripro aus despens des Juifs;?) il nous apprend également qu'en i SyS la traduction, avec <t l'exposicion faite par maistre Jehan de Sy??, s'étendait jusqu'au dix-huitième chapitre du livre de Jérémie. C'est la Bible dont Gilles Malet bailla ce qu'il avait, le 3 mai i38o, au duc d'Anjou ^^'. C'est à cette même traduction que travailla, pendant trente ans, la pléiade des traducteurs, des écrivains et des peintres de Louis et de Charles d'Orléans; c'étaient, le 3 septembre i38o, Etienne de Chaumont, docteur en théologie, et le 5 janvier i 3()8 , Simon d'Omont, étudiant en théologie; en avril i3c)8, nous trouvons nommés « maistre Jehan Nicolas, frère Guillaume Vivien, frerc Jehan de Chambly (tous trois dominicains), demeurant à Poissy, maistre Simon d'Ulmont (déjà nommé), messire Gille Pasquet, maistre Henry Chicot, maistre Jehan de Signeville, messire Nicole Vales, demeurant a Rouen, et maistre GiefFroy de Pierrefons (Pierrepont), demeurant [a] OrUens. ?5 Tous ces artistes étaient, sinon dirigés, du moins payés aux frais du duc d'Orléans par le libraire Etienne l'Engevin. Jean de Chambli et Nicolas Vales travaillaient encore en i/iio, pour le compte de Charles d'Orléans, à la grande Bible du roi Jean '"-'.

Jean de Sy n'est pas tout à fait un inconnu pour nous. D'abord, il se révèle à nous comme un homme qui a vu du pays. Le mot sur la c^ Rivière de Gênes w, qu'il lance en passant, est d'un voyageur qui n'a pas oublié ce qu'il a vu. Mais nous avons un autre ouvrage de Jean de Sy. M. Delisle '^* lui attribue avec beaucoup de justesse, après M. Paulin Paris, la traduction en

'^' Aiiiclcs 3i et 0-! Je VInventaire. Voir Cabinet des Manuscrils , I, p. i G et 55, et III, p. 117.

'^' De Laborde, Lea ducs de Bourgogne, Preuves, III, p. ai cli/i6; Cabinet des Manuscrits, I, p. 101 et 100; Leroux de Lincy, Les quatre Livres des liais, p. \xi, etc.

(•'' Inventaire, vol. II, p. 328, etc.

JEAN DE SY. 2i3

vers de la Consolation de Boèce qui est contenue dans le manuscrit yj-. 576, de l'an 1882, et c'est à cet ouvrage qu'il faut sans doute appliquer les vers suivants , contenus dans une autre traduction (A^ow. Acq.fr., 1989, etc.):

Mais, puis que je euz tout parfait ,

Je trouvay que l'avoit extrait

Moult très bien maistre Jehan de Gis . . .

Ce serait, en ce cas, à notre Jean de Sy que s'appliqueraient

ces vers '^^ :

Si m'excuse de mon langage.

Rude , malostre et sauvage ...

Mais me raporte et me compère Au parler que m'aprist ma mère, A Meun , quant je l'alaitoie . . .

Ces quelques mots contiennent tout ce que nous savons sur le traducteur du roi Jean. Quant à son œuvre elle-même, il appartiendra à ceux qui en feront une étude plus approfondie de nous dire si Jean de Sy n'a pas eu sous les yeux la traduction anglo-normande, qui a été étudiée au chapitre précédent, et il se trouvera sans doute, si notre conjecture est acceptée par les savants, que la version de Jean de Sy n'est, en grande partie, pas autre chose qu'une excellente revision de la Bible anglonormande.

(') hivrntairc . vol. II, |). 3a7.

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