‹ La Bible française au moyen ageChapitre 64 sur 137 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RAOUL DE PRESLES

Après le roi Jean, Charles V. Nous n'avons pas à donner le commentaire des paroles que Christine de Pisan consacre à la traduction de la Bible telle que le sage roi Charles la faisait faire. En général, nous prions le lecteur de nous permettre un peu plus de brièveté sur ces dernières parties de notre sujet, beaucoup mieux connues, et qui peuvent être étudiées à fond par d'autres que par nous. Voici, sommairement indiqués, les manuscrits qui nous ont conservé la traduction de la Bible faite par Raoul de Presles :

Le manuscrit Lcmsdoivne 1175, du Brisilsh Muséum, est le seul qui contienne la préface du traducteur. C'est un volume de grand format, écrit de l'élégante écriture d'Henri du Trévou et orné de fort jolies peintures dans le style du règne de Charles V. Il est signé du duc de Berry et a appartenu au chancelier d'Aguesseau. Le premier feuillet de la Genèse manque. Le manuscrit s'arrête à la fin du Psautier.

Le nom de Raoul de Presles se trouve encore en tête du manuscrit 76 de Grenoble, dont l'écriture est de la fin du xiv" siècle. C'est un manuscrit de grand format qui s'arrête au psaume cxviii. En voici l'en-tête : Ici conmance la Bible translatée de latin enfrançoîs par révèrent maistre, maistre Raoul de Praeles, jadts maistre des requestes du roy Charles V de France.

La Bible de l'archevêque de Reims est conservée à la Bibliothèque nationale sous le numéro fr. i53. L'écriture est du xv" siècle: le manuscrit est de grand format; il s'arrête après le Psautier.

UAUUL DE PRESLES. 245

Le manuscrit yK i58 est du xiv" siècle. 11 est de grand format. 11 s'arrête à la fm du deuxième livre des Machabées.

Les deux volumes de moyenne grandeur qui composent le manuscrit yj'. 2 9 885 et 22 88G proviennent de la Sorbonne. Ils s'arrêtent à la fin de l'Ecclésiastique.

Enfin le plus étendu des manuscrits de Raoul de Presles porte les numéros y/\ 20o65 et 2006G. Ce sont deux superbes volumes de près d'un demi-mètre de hauteur, provenant également de la Sorbonne et écrits d'une très belle écriture de la fin du xv" siècle. La place est réservée pour d'innombrables miniatures ; celles qui sont faites comme spécimen sont exécutées avec un grand soin et fort belles. Le premier volume s'arrête à la fin du chapitre vi du troisième livre des Rois; le deuxième, mutilé au commencement, débute au chapitre 111, verset 1 1, de la Sapience, et s'arrête au chapitre xix, verset 2 y, de l'Evangile selon saint Matthieu, mais le dernier feuillet paraît arraché.

11 est donc probable que Raoul de Presles, qui a, comme nous le ver'rons, traduit la Rible à la fin de sa vie, l'a traduite au moins jusqu'à l'Evangile de saint Matthieu. Nous ne pouvons pas affirmer qu'il ait terminé son œuvre; nous n'avons pas non plus de raison de le nier absolument.

Nous pouvons ajouter à ces manuscrits ceux qui contiennent le Psautier de Raoul de Presles: fr. 962 et 1928/1 et add. 1 5 29/1 du Bntish Muséum, tous trois du xv" siècle, ainsi que cinq Ribles dont les Psautiers reproduisent jilus ou moins exactement le même texte :/r. 3, du xiv° au xv" siècle, add. 18 856, de la inême époque, le manuscrit d'Iéna (Z) de M. Reuss), de la même époque, et les numéros 9001 et 900/1 (du xv° siècle) de la bibliothèque de fiourgogne, enfin un Psautier glosé (/r. 965).

L'épilre dédicatoire de Raoul de Presles a été imprimée dans le beau catalogue du fonds de Lansdowne, par sir H. Ellis; ce texte étant fort remarquable, et le catalogue d'Ellis étant rare, nous reproduisons cette intéressante préface :

f- A vous, très excellent et très puissant prince, Charles le Quint, Roy de France, je Raoul de Praelles, vostre petit serviteur et

2/iG VERSIONS DU XIV' SIECLE.

subject, tout ce que je puis faire. Mon très souverain et très redoubté seigneur, quant vous me comandastes a translater la Bible en françoys, je mis en deliberacion lequel seroit plus fort a moy, ou du faire ou du refuser '■^K Car je consideroie la grandeur de l'çuvre et mon petit engin, d'une part, et, de autre part, je consideroie qu'il n'estoit riens que je vous peusse ne deusse refuser. Je consideroie derechief mon aage et l'adverse fortune de ma maladie, et les autres euvres que je avoie faites: c'est assavoir, la translacion et exposicion du livre de Monseigneur saint Augustin De la Cité de Dieu, le livre qui s'appelle le Compendieux moral de la cliose publique , le livre qui s'appelle la Muse, aveques aucunes epistres. Mais tandis come je debatoie ceste question en moy meismes, je me recordai que je avoie leu en un livre que nature humaine est come le fer, lequel, se l'en ne le met en euvre, il se use, et se l'en n'en use point, il s'enrouiile et se gaste. Et toutevoies se degaste il moins quant l'en [en] use que quant l'en le laisse gésir. Et pour ceste cause je l'entrepris, et amai miex a moy user en exercitant que moy consumer en occiosité, comme, selon le dit du sage, occiosité sans lettres soit mort. Si suppli a Vostre Magesté que vous veuillez recevoir en gré ce que je en ferai. Car, quant a la manière du translater, la ou je verray qu'il cherra abreviacion, je la ferai, la sustance demourant entière. Et ou je verrai qu'il ara repeticion d'une meismes chose, si come en Paralipomenon et en Esdras le secont et ailleurs, je ferai remission. Et aussi lairai je a nommer plusieurs noms de gens, de villes et de citez, la ou je verrai que ce ne seroit que charge au liseur, et qu'il non seroit de riens miex édifié; et aussi ne scet l'en aucune foiz se ce sont leurs propres noms, ou de leurs pères ou aiolz, ou de leurs villes ou citez, pource que ainsi le m'avez vous commandé. Mon entente est aussi de faire aucuns prologues ou je verrai qu'il en sera besoing a la declaracion des livres, et aussi aucuns inlegumens es comencemens d'aucuns chapitres, afin de comprendre plus

''* Le iriot laisnicr, exjjoiicUié, est ecril nvarit lo mol refuser.

IIAOUL DE l'UESLES. 2/i7

legierenient la sentence. Et par tout on il ara une ligne [)ar tiessouz, ce sera hors le texte pour le declairier et pour comprendre plus îegierement ce que le texte du chapitre veult dire. Car sanz declaracions aucunes le texte est mult «scur en plusieurs lieux, especiaument aus gens lais qui n'ont point estudié en la Sainte Escripture. Et ne tiengue nul a arrogance ce que je l'ai entrepris : car voslre commandement m'en excusera en tout et par tout. Apres je supplie a touz ceulz qui verront ceste euvre que, s'il y a aucune chose qui ne soit a point mise et a son droit, (ju'il veullent supporter mes deffautes; et ce qu'il y trouveront de bien, il le veullent atribuer a Noslre Seigneur, duquel tout bien vient. Et en outre, se il y a aucune chose regardant la foy, je m'en raporte a ce que la foy en veult, et que nostre mère sainte Eglise en tient. 55

Comme la préface l'annonce, presque tous les livres, à partir de l'Exode, ont des prologues destinés à leur servir d'introduction. \]n seul de ces prologues nous paraît nécessaire à citer, pour montrer comment la méthode annoncée dans la préface a été appliquée et pour faire voir avec quel soin le roi surveillait l'exécution de la traduction qu'il avait commandée.

Prologue du Lévitique (/r. i33, fol. 56) : ç^ Combien que je pensse avoir procédé en ceste translacion et ensuivir le texte sans faire declaracion quelconques, toutes voies, pource que il pleut a Vostre Magesté de moy commander que je ne me passasse [)as de la translacion si Iegierement comme je eusse peu bien faire (par laquelle paroUe je conçu que vous vouliés avoir ce qui faisoit a l'entendement du teuxte), il m'a semblé que a l'entendement de ce livre de Lévitique il y fault mectre aucunes declaracions par manière de préambule , si comme fist le Maistre des Histoires, lequel ensuivi en partie Josephus. . . si l'ensuivray en ceste partie. . . 5? Suit une longue introduction commençant ainsi : «Ce livre est proprement ap[)ellé Lévitique, pource que il parle de la lignée de Levi. v Les prologues de Raoul de Presles ne manquent pas toujours d'intérêt; on y trouve des mots qui, au

premier abord, paraissent curieux, comme dans le prologue du livre des Nombres [j]\ i53, fol. 77 v°) : k . . . Et encore est il a considérer que ou peuple subget a communément m estatz ou m ordres, c'est assavoir les prestres. les chevaliers et les laboureurs. . . 55 Mais on se lasse bientôt d'y chercher une pensée fjui soit personnelle au commentateur, lorsqu'on a remarqué que nous n'avons ici que la traduction pure et simple de quelques notes de Lyra : Quod ni jwpiiJo suhâito commumler sunt très status vc.l ordmcs, scdicet agricolac, milites, et Dco servieiites. Au prologue du livre de Ruth, ainsi qu'au commencement des Nombres (fol. 80), on voit cité cunaistre Nicole de Lire 55, mais les notes (pie le traducteur insère pour la r^ déclaration?? du texte et qui, dans notre manuscrit i5o, sont soulignées en rouge, sont bien insignifiantes et du reste assez rares. Nous avons vu tout à l'heure (|ue Raoul de Presles se proposait de «faire remission» au livre des Paralipomènes, c'est-à-dire de s'abstenir des répétitions. Le prologue de ce livre commence ainsi : t^ Je me cuidoie passer de translater ce livre. . . », et les chapitres xvii à xxi seuls ne sont pas traduits. Le prologue de Job examine cette question : «Aucuns ont fait question se l'istoire de Job estoit vraie. . . » Comme toujours au moyen âge, ce livre fournit au traducteur l'occasion de certaines digressions sur l'histoire naturelle; il cite Aristote à ])ropos de l'éléphant. On rencontre en ces endroits des phrases naïves, telles que celle-ci (fol. /lai v") : ^ . . . Car quant ung homme esternue fort, il semble que feu ly saille des yeulx. . . 59 Le deuxième livre des Machabées est précédé, dans le manuscrit/r. 20 066, d'un prologue qui commence par ces mots: t^Ce second livre des Machabieux est une abreviacion d'un grant volume que escript Jason de Cyrene, lequel contient cinq livres particuliers. . . ; mais ilz sont traictiez en ce livre briefment. . . » Ceci est tout simplement traduit de Nicolas de Lyra, ainsi qu'à |)eu près tout ce qui forme les prologues de Raoul de Presles. Sauf quelques mots relatifs aux ordres qu'il a reçus de Charles V, on peut dire que le traducteur n'a rien mis dans ses prologues (pi'un résumé des notes du célèbre commentateur franciscain.

RAOUL DE PHESLES. 2^9

Le [dviiiier [)roiogiie, celui de l'Exode (t^Selonc ce que dit Ysodore. . . »), est traduit de Lyranus; le prologue du Lévitique («Ce livre est proprement appelle Lévitique, pource que il parle de la lignée de Levi. . . 55) est emprunté à Hésycliius, cité par Lyrn; il en est ainsi partout. Cette observation est faite pour diminuer beaucoup à nos yeux la valeur et l'autorité d'une œuvre aussi peu personnelle. Nous verrons tout à l'heure que la traduction de Raoul de Presles ne lui appartient pas beaucoup plus que ses introductions.

Nous allons maintenant donner quelques extraits de la Bible traduite par ordre de Charles V. Nous suivrons, pour les premiers livres, le manuscrit y»'. i53, pour les derniers, le beau manuscrit yj-. 90066. L'ouvrage, avons-nous dit, est incomplet. On sait que Raoul de Presles mourut en 1 382 , à l'âge d'environ soixante-huit ans^'l II était maître des Requêtes depuis iSyS, et sa traduction de la Cité de Dieu avait été achevée en loyb. Il est dqnc naturel que quelques années ne lui aient pas suffi pour achever son œuvre.

f^Le premier chapitre de cestiii lirre. Et commence ou latin: In principio, etc. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, laquelle par avant estoit voide et vainne, et estoient ténèbres sur la face abismc. Ou ])remier jour (on voit dès à présent que le traducteur en prend fort à l'aise, en un passage aussi important, avec son texte), il fist lumière, et pource qu'il la vist bonne, il la devisa de ténèbres, et appella la lumière jour et les ténèbres nuit. Ou second jour il fist le firmament ou millieu des eaues, pour deviser celles qui estoient dessus le firmament de celles qui estoient dessoubz le firmament; il appella ciel. Ou tiers jours il assembla toutes les yaues qui estoient dessoubz le firmament en ung lieu, et lors apparu la terre sèche. Ce c|ui estoit sec il appella terre, et l'assemblée des eaues il appella mers. Et lors la terre apporta herbes verdoians et faisant semence, et arbres portans fruis chascuns selon sa nature. Ou quart jour il fist deux grans

"' Voir Varis et sea liistoiicns , par MM. Loroiix de Lincy cl Tisserand, )). 83.

luminaires, c'est assavoir le soleil, lequel il l'appclla le granl luminaire, pour servir au jour, et la lune. . . Lors vit Dieu toutes les choses qu'il avoit faictes, lesquelles estoieut merveilleusement bonnes. 55

Voici les premiers mots du Décalogue (Exode, xx, fol. h-2\°): «Je suy, dist il, ton Dieu et Seigneur, qui te mist hors de la terre d'Egipte et de la maison de servitute. Tu n'araspas, dist il, dieux estrangiers devant moy. Tu ne immoleras, ne ne tailleras ne ne forgeras dieux ou ydoles, ne de toutes les choses qui sont ou ciel ou en la terre ou en la mer, tu n'en aoureras riens, ne ne leurs feras reverance. C'est a dire. . . Car je suy, dist il, ton Dieu et Seigneur, fort et envieux sur ceulx qui adourent dieux estrangers. . . v Celte traduction, on le voit, est fort négligée.

Commencement du premier livre des Rois (fol. 17/1 v°) : «Y fut ung homme de Ramathaym Sophin, de la montaigne d'Effrain, appelle Helchana, fdz de Jeroboan , fdz de Eliud, lilz de Than, fdz de Suph, euffrateien, qui ot 11 femmes, l'une appellée Anne et la seconde Fenenne. Mais Anne n'avoit nulz enfans. Helchana se partoit de sa cité aux jours ordonnés pour aourer et faire sacrefice a Nostre Seigneur en Sdo, et la estoient les deux fdz de Hely, c'est assavoir Ophni et Phinees, qui estoient prestres de Nostre Seigneur. La vint, au jour ordonné, Helchana, et fist son sacrefice, et en donna a Fenenne sa femme et a tous ses fdz et fdles, a chascun sa part {glose. . .). Et en donna aussi une partie a Anne doîant [glose. . .). car ilfamoit, mais Nostre Seigneur l'avoit concluse [glose . . .). Mais Fenenne, qui estoit sa contraire, faguillonnoit et ly reprochoit ce qu'elle estoit brehaingne. . . Lors ly dist son mari: Anne, dist il, pourquoy pleures tu et ne mengû[e]s tu point?. . . n

(Chapitre m) : rs Samuel doncques admenistroit a Nostre Seigneur devant Hely, et la paroUe de Nostre Seigneur estoit précieuse, ne n'estoit point, en ce temps, de vision manifeste [glose. . .). Or advint que ung jour que Hely se gisoit en son lit, et sa veue estoit troublée, ne ne povoit veoir la lumière de

UAOUL DE l'PiESLES. 251

Noslre Seigneur avant qu'elle feust estainte. Et Samuel se dormoit ou temple de Nostre Seigneur ou estoit l'arche, et Nostre Seigneur l'appella . . . Lors entendi Hely que Noslre Seigneur appelloit l'enfant, si ly dist : Va, dist il, et te dor, et se l'en t'appelle plus, tu diras : Sire, parle, car ton sergent te oit. jj

Voici le commencement et la fin du livre de Job (fol. 388) : «Ung homme fut de la terre de Hus, appelle Job, qui estoit simple et droiturier, et craingnoit Nostre Seigneur, et se departoit de tout mal. Il ot vu filz et m filles, et estoit merveilleusement riche en possessions, car il avoit vu'" brebis et m™ chameux et v'" charrues de buefs et v' asnasses, et mesgniée a grant merveilles. Il estoit grant homme entre tous ceulx d'Orient. Et ses filz aloient et faisoient mengiers par leurs maisons, ung chascun en sa maison, et envoyoient querre leurs suers, affin qu'elles beussenl et mengassent avecques eulx . . . w

(Fol. 42 9 v°) : «Lors vindrent tousses frères aly et toutes ses suers, et tous ceulv qui ravoi[en]t congneu par avant, et niengerent des pains, c'est a dire firent un mcnger solempnel en sa maison, et crolerent leurs testes sur ly, en congnoissant qu'ilz avoient esté deceuz, et le confortèrent de tous les maux que Nostre Seigneur ly avoit envoies, et ly donnèrent chascun une brebis et ung parement d'or qui se met es oreilles. . . Et si ot VII filz et III filles, desqueles il appella la première Jour, pource qu'elle estoit si reluisant et si belle, la seconde Casse, qui est une manière d'espicerie doulce, et la tierce appella Cornet de painture ou de farl (de quoy Jesabel se paingni ^^K . .). L'en ne

O Celle explicalion, qui a élé approuvée par les meilleurs interprèles, lels que M. Reuss el de Welle, est empruntée à Mcolas de Lyra : Est aulein slibium itno-ucnlum quo inulieres depiiiffunt J'uciein ni appareant pidchriores, secundum illud IllRegum, JX : Depinxit Jezabel ociilos suos stibio , etc. Saint Jérôme a traduit, et fort bien traduit, Keven happuli par Cornu stibii (Gesenius: Cornu Juci), dans sa version faile directement sur Tliébreu ; dans sa première traduction du livre de Job, laite sur le grec, et qui n'est pas admise dans la Vulgate, il suivait les Septante et écrivait : Carnu Amaltheae. Ce mot de Cornu slibii, transformé en Cornus libii par un double baibarisnie, a élé pour loul le moyeu âge, comme nous Tavons vu an

25â VERSIONS DU XIV^ SIÈCLE.

trouva nulles si belles femmes en toute la terre comme les filles de Job, et il leur donna de l'eritage entre leurs frères. Job vesqui après ses tourmens cent et \l ans, et vit ses filz, et les filz de ses filz jusques a la quarte generacion, et fut mort ancien et plain de ses jours, w

Peut-être l'œuvre de Raoul de Presles a-t-elle été continuée par un autre, car on lit, en marge du cbapitre xiv du premier livre des Machabées, v. 26 [ms.fr. 1 58, fol. 892 v°) : «Ci endroit fine la translacion de maistre Raoul de Praellcs. 55 Nous donnerons, d'après le manuscrityr. 20 066, les premiers mots des deux livres des Machabées :

c^Et fu fait que après ce que Alixandre le grant de Macédoine, filz de Phelippe, lequel régna le premier en toute Grèce, pour respondre ad ce que son père régna en Macédoine. . . v

«Les frères Juyfs qui sont en Jberusalem en la région de Judée, a leurs frères Juyfs qui sont par Egypte, respandus par Tholonieus le filz de Lagi^^^ . . ., salut et bonne paix. . . w

Le premier Evangile commence ainsi: «C'est le livre de la generacion de Jhesucrist, filz de David. 55 II est précédé d'un prologue. Voici le commencement du Discours sur la montagne et le Notre Père :

«El quant Jhesucrist vit les tourbes, il monta en une montaigne, et quant il se fu assis, en ouvrant sa bouche, qui par avant l'avoit ouverte en la loy par la bouche des Prophètes , selon ce que dit monseigneur suint Augustin sur ce pas ^-', il les enseignoit en disant: Geulx qui sont povres d'esperit sont beneurés, car le royaume des cieulx est a euix. Ceulx qui sont débonnaires sont eureux, car ceulx cy possideront la terre, (^eulx qui pleurent pour leurs pechiés par vraye contriccion sont beneurés , pource

cliapitrede h Bible historiale (p. ai 1), un véritable trésor d'erreurs et de non-sens. Raoul de Presles, au contraire, a suivi le jugement d'un bon auteur, el seul entre tous les traducteurs, il a bien traduit.

(') Ici plusieurs mots inintelligibles. Ce qui est dit de Ptolémée Lagide est emprunté à Nicolas de Lyra.

'^) (Citation empruntée à Lyra.

UAOUl. I)K i'IlESLES. ^53

(lu'ilz seront conforlés. Ceulx (|ui désirent justice, aussi comme ceulv qui ont fain et soif désirent a menger, sont beneurés, pource qu'ilz seront saoulés. Ceulx (|ui sont misericors seront beneurés, pource (ju'ilz aronl uiisericoide, Ceulx qui ont le cuer net seront beneurés, pource qu'ilz verront Dieu. Ceulx qui sont paisibles sont beneurés, pource qu'ilz seront appeliez filz de Dieu. Ceulz qui souffrent persecucion pour justice sont beneurés, pource que le royaume des cieulx est leur. Vous serés bieneurés quant les gens vous maudiront et diront tout mal contre vous, en menttant, pour moy, Esleessés vous et vous esjouissez en ce jour, pource que vostre loyer est grant es cieulx. Car ainsi persécutèrent ilz les Prophètes qui furent devant vous. . . 55

«Vous prières doncqucs par ceste manière: Nostre Père qui es es cieulx, ton nom soit sainclifié. Ton royaume adviengne. Ta voulenté soit faitte aussi en la terre comme ou ciel. Donne nous aujourd'uy nostre pain supersustanciel, quiseurmonte toute vie corporelle ^^' et donne vie pardurable [Luce quinto est '-^ dit nostre pain cotidien). Et nous laisse noz debtes, si comme nous les laissons a noz debteurs. Et ne nous maine pas en temptacion, mais nous délivre de mal. Ainsi soit il. 55

Avant de passer à l'étude du Psautier, nous ferons remarquer que les passages du premier livre des Rois que nous avons cités présentent avec la version du xiii* siècle des ressemblances trop grandes pour être le fait du hasard. Mais, s'il fallait apprécier le style de la nouvelle version, on ne le trouverait sans doute pas meilleur que celui de l'ancienne. En général , le progrès n'est pas à la hauteur de l'attente.

Nous ne répéterons pas l'énumération des manuscrits qui contiennent le Psautier de Raoul de Presles. Les manuscrits yr. 969 et 1928/1 sont presque absolument semblables et se font pendant. Le premier date de la seconde moitié du xiv" siècle. C'est un petit volume, orné de peintures oiJ l'on remarque la bordure tricolore. Le Psautier est précédé d'un calendrier latin et français

^'^ Lyr»! : Qiiin irauscrndil rila)ii eorj)iif(d';m , olc. -' Manuscrit : et.

qui n'est pas seulement parisien, mais victorin, et la litanie qui se trouve à la fin est également, à n'en pas douter, celle qui se chantait à Saint-Victor. Saint-Victor appartenait à l'ordre de Saint- Au|;ustin, aussi voyons-nous, en tête du Psautier, ides Dis saint Augustin pour monstrer les vertus des Pseaumes55 dans une traduction c[ui tient de près à celle du Psautier lorrain. Les Cantiques qui accompagnent le Psautier ne sont, non plus que dans les autres manuscrits, pris dans la version de Raoul de Presles. Voici, par exemple, le Notre Père :

«Nostre Père qui es es cieulx, ton nom soit sainttefiés. Ton règne adviegne. Ta volenté soit faite aussi comme ou ciel, et en la terre. Donne nous nostre pain cotidien. Et nous pardonne nos debtes, aussi comme nous les pardonnons a nos debtours. Et ne nous induises ne maines en temptacion , mais délivre nous de mal. Amen, w

Le psaume eu (w Je estoie moult petit entre mes frères. . . w) est à la suite des Cantiques.

Nous ne dirons rien du manuscrit ^r. 1928/1, qui est en papier et du xv"" siècle, sinon que les Cantiques s'y lisent dans une version absolument différente de celle du manuscrit de Saint- Victor, et cette version, comme celle des «Dis saint Augustin», est identique à celle du Psautier lorrain. Les Cantiques se trouvent encore différemment traduits dans la Bibk hislor'utk, fr. 3 et A , où le Psautier est précédé, comme dans la Bible ndil. 1 8 856 et 18867 du Musée Britannique, des prologues de Jean de Blois ; ces deux Bibles ont été écrites entre le wi" et le xv*" siècle. Dans d'autres manuscrits, dont l'un [add. i5 29/1) est de la fin du xiv^ siècle, le Psautier de Raoul de Presles n'est pas accompagné des Cantiques tirés de l'Ecriture sainte.

Ces variantes sans fin confirment l'observation que nous avons faite dès l'origine. Le Psautier a été, pour tout le moyen âge, un bien public et un trésor commun dans lequel chacun puisait à sa guise et que chaque traducteur s'appropriait au prix de fort petits changements.

nVOUL DE rUESl.ES. 255

Nous donnerons, selon notre coutume, quelques extraits du Psautier de Raoul de Presles, d'après le manuscrit de Saint- Victnr (/)'. ^jC^'-i).

(Psaume i) : c^L'omme est beneuré qui n'est pas aie ou conseil des félons, et qui ne sc'est '^' mie tenu ne arresté en la voyc des pécheurs , ne ne c'est sis ne arresté ^-' en la chaiere de tribulacion. Mais est sa volenté en la loy de Nostre Seigneur, et y pensera et par jour et par nuit. Et il sera comme l'arbre qui est plante selonc le f^' decours des yaues, lequel donra fruit en son temps, et sa fueille ne cherra'''' mie, mais vcnra par amendement tout ce qu'il fera. Mais les desloyaux ne seront mie ainsi, non '^\ comme la pouldre que le vent lieve de la terre. Et pour ceste cause ne rescucitent mie les mauvais en jugement, ne les pécheurs ou conseil des justes. Pource que Nostre Seigneur a cogneu la voye des justes, et celle des félons périra. ??

(Psaume li): «Pourquoy te glorifiez tu en malice, qui es puissapt a faire iniquité? Ta langue pense tousjours injustice, tu as fait tricheries comme un rasouer tranchant. . . ??

(Psaume ci) : c^Sire, essauce mon oroison, et ma clameur viengne jusques a toy. Ne destourne pas ta face de moy, encline ton oreille a moy, en quelque jour que je seray triboulé. Essauce moy hastivement, en quelque jour que je te appelleray. Car mes jours sont defailliz comme fumée, et mes os sont sechés comme créions ou chaons ' "' qui demeurent en la poielle ''''... Je suis fait semblable a pellicain '^' du désert, et auxi comme la suelte^'^' en son domicilie. Je veille et fu fait comme le moyniau '^"' solitaire en son toit ... 5?

Une partie du psaume cxxxvi est imprimée, d'après le manuscrit yî*. i53, à la page 209.

On a déjà reconnu, aux répétitions des passages quon vient de lire, un Psautier composite, c'est-à-dire compilé d'après plu-

>'* Principales variantes du manuscrit yi-. i53 : c'est. — '-' Om. : ne arresté. — (^) Les. — ('' Declierra. — '') Add. : mais seront ainsi. — ('^' Manuscrit/r. H : arsiire ou chaons. — ''' ]\fannscrityr. i.53: paiellc — ^^> i.^.3 : au pollican. -^ ^"' 3 : cliauvesoris. - — '"^' 3 : passei'e?.

â56 VERSIONS DU XIV^ SIECLE.

sieurs textes. La collation pr(5cise du Psautier de Raoul de Presles avec les nombreux Psautiers que nous possédons confirme ce jugement, et donne à celui que nous étudions sa place dans la grande famille qui se rattache au Psaulier normand, c'est-à-dire au texte de Montebourg. On ne peut dire exactement à quelles sources a été puisé notre Psautier, mais il est certain que l'une de ces sources était fort rapprochée du texte de la version du xnf siècle (manuscrit/r. 8(j(j), et qu'une autre n'était pas éloignée du Psautier lorrain ^^^ D'autre part, et pour regarder en avant plutôt qu'en arrière, il est fort probable que le Psautier de Piaoul de Presles a servi de modèle pour celui de Jean de Rély, tel que nous le trouvons dans les textes imprimés et dans le beau Psautier du roi Charles VIII (^îat. 77^1).

L'étude du détail donne à ces observations le caractère de l'évidence. Les interversions si bizarres du manuscrit 899, qui ne reposent sur aucun texte laiin connu, se retrouvent, le plus souvent, exactement reproduites dans le Psautier de Raoul de Presles. On pourrait citer comme exemple le dernier verset du psaume 11. Au verset iS du psaume xvi, nos deux textes sont seuls à traduire le mot ab vnpio par : c^de l'cspéew, et au psaume lxxx, v, 1 (^Deus slelit in syncigoga deorum^ , l'une et l'autre version, d'accord avec le Psautier anglo-normand, traduisent: «des faus dexw. 11 est inutile de multiplier de tels exemples.

Passons maintenant à la question générale. S'il est vrai (pie le Psautier de Raoul de Presles est compilé, en grande partie, d'après la version du xiif siècle, que penser du reste de la version? Le lecteur attentif a déjà trouvé, du moins pour une partie de la Rible, les éléments de la réponse. La version de Raoul de Presles n'est pas absolument une œuvre nouvelle; elle a pour base la traduction du wif siècle. Nous ne prétendons pas qu'il

('' Le Psnuticr de Raoul de Presles, qui suit au commencement la numérotnlion de la Vulgate et non de la version du xiii'' siècle , s'en sépare au v. aG du psaume .\v 11 , au même endroit où celte version fait un psaume xviii; à partir de cet endroit, h; Psaulier de Raoul do Presles précède constamment la Vuljyale d'un numéro; il a 17!? psaumes, (|ui du r(>sle ne sont pas nnuK-rolés.

RAOUL DE PRESLES. 257

on soit ainsi pour toutes les [)arties; le coninicncomcnt do la Genèse, en particulier, n'est qu'un résume du récit de la Bil)le. Dans l'Evan^fjile de saint Matthieu, la ressemblance est beaucoup moins grande que dans les livres des Rois et les Prophètes, mais, en général, la traduction de Raoul de Presles est une œuvre de seconde main. Avec elle, nous no sortons pas du grand courant des textes revisés, retouchés et compilés.

En général, tout ce qui vient d'être dit est fort peu à l'éloge du traducteur de (Iharlcs V. de l'homme de cour par lequel le sage roi voulut faire traduire la Bible.

Puisque le nom de Jean de Blois a été prononcé dans ce chapitre, il est bon que nous disions un mot de cet auteur.

Jean de Blois n'est guère connu que par les Prologues sut les Psaumes qu'il a faits, et qui se trouvent avant tout dans le beau manuscrit de Jean Budé, puis de Colbert, fr. 96/1. Le Psautier qu'accompagnent d'ordinaire les Prologues de Jean de Blois ne se rencontre pas seulement dans le manuscrit fr. 96^, mais également dans la Bible 19 D ni, datée de 1 /ii 1 , et dans le manuscrit Darrois 36 , d'Ashburnham-Place, qui est du xv'' siècle. 11 se retrouve encore, à peu près identique, dans les manuscrits fr. 9, 1 5 898 et 20087, Bodiey 690, i5 D ni ei 19 D vi, ainsi que dans le texte imprimé en 1872. Les Prologues seuls accompagnent le Psautier de Raoul de Presles dans les manuscrits/r. 3 et add. 1 8 856. Ce texte est presque exactement celui de la version du xiii'' siècle, tel qu'il se trouve dans le manuscrit/r. 899. Il commence ainsi dans le manuscrit fr. 96/1 : c^Beneoit est l'omme qui n'ala pas ou conseil des félons, et qui ne esta pas en la voye des pécheurs . . . jj On n'est pas bien fixé sur la personne de Jean de Blois. On sait qu'il a été reçu maître ou licencié en 1886. Le registre de la Sorbonne, cité par Quétif. le range dans l'ordre de Saint-Augustin, et Quétif, devant cette autorité, renonce à le revendiquer ])0ur son ordre. D'autre part, le manuscrit de Budé, qui est daté de i/ii5, le montre, dans une belle miniature, en costume de dominicain et le nomme.

dans la Préface, «frère Jehan, de l'ordre des frères Prescheurs ; jj il est vrai qu'une note d'une autre main, qu'on lit à la fin des Cantiques, dit : aCy finent les Cantiques translatées par frère Jehan de Blois, augustin,?? et que la grande importance qu'il attribue à saint Augustin semble le ranger dans son ordre. Jusqu'à preuve du contraire, nous le regarderons comme un ermite de Saint-Augustin. On aimerait à décrire longuement le beau manuscrit 96/1 , avec la traduction en prose et en vers des offices (pelit oflfice de la Vierge, office des morts, et Psaumes de pénitence) qui y sont joints au Psautier et aux Cantiques, et avec les curieux hymnes qui sont copiés à la suite et qui font partie de l'office de saint Louis. Nous nous bornerons à faire remarquer, avec Quétif, que la traduction des Psaumes qui est employée dans les offices n'est pas la même que celle du Psautier voisin. Au reste, il est certain que les offices ne sont pas traduits par Jean de dois. La traduction des offices n'est pas celle qui se lit à la suite du Psautier lorrain.

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