‹ La Bible française au moyen ageChapitre 72 sur 137 · VOIX · texte numérisé non relu

VOIX

ne le tentent point, et se monstre a ceulx qui onlfoy en luy. Certes les cogitations perverses séparent de Dieu , mais la vertu bien esprouvée corrige les insipiens. Pour ce que en l'ame mahueillant n'entrera point sapience, et ne habitera point au corps subject a péchez. Car le Sainct Esperit se fuyra d'iceluy qui est sainct a discipline, et se i^etircraàes cogitations qui sont sans entendement , et sera reprins par /'iniquité qui sourviendra. Car l'esprit de sapience est bening, et ne délivrera point celuy qui est raauldict de ses lèvres. Car Dieu est le tesmoing de ses rains, et est le vray scrutateur de son cueur, et l'auditeur de sa langue. Pour ce que l'esperit du Seigneur a remply toute la terre, et que ce qui contient toute chose a science de la voix.

La comparaison des textes sera reprise tout à l'heure. On ne saurait y revenir trop souvent. La question des origines de la version de Le Fèvre d'EtapIes est, en effet, pleine de difficultés, et demande à être traitée avec la plus grande prudence. Passons à la version d'Olivetan, qui a été imprimée en i535, à Serrières près de Neuchâtel, aux frais des Vaudois. Ecoulons le jugement de M. Reuss'^' : «Pour les Apocryphes, les différences entre le texte d'Olivetan et la Bible d'Anvers (de Le Fèvre) sont minimes; 55 pour le Nouveau Testament, ^^c'est encore la version de 1 5 23, 55 à laquelle Olivetan a fait des changements plus ou moins nombreux; pour l'Ancien Testament, «Olivetan a encore eu sous les yeux la Bible d'Anvers, mais il n'y a pas, dans tout l'Ancien Testament, trois versets consécutifs auxquels il n'ait rien changé. ?5 Je vais, pour montrer combien est juste l'appré-

"' lievue de thcolotrie , 3'' série, l. IV, jjassim.

ciation de M. Reuss, copier, d'après la Bible de Serrières, un passage des Prophètes. Dans les livres prophétiques , en elTet , la version d'Olivetan est beaucoup plus fidèle au texte de Le Fèvre que dans les livres historiques de l'Ancien Testament, d'où la trace du style de Le Fèvre a souvent à peu près disparu. Je souligne ce qu'Oiivetan a ajouté ou changé.

Esaïe, XL : ^Consolez, consolez mon peuple, dit vostre Dieu. Donnez joye au cœur de Jérusalem, et le appeliez, car son temps est accomply, l'iniquité d'icelle est pardonnée, elle a receu de la main du Seigneur au double pour tous ses péchez. La voix esf*f^' cryant au désert : Préparez la voye au Seigneur, faictes au désert* les sentiers droictz a Nostre Dieu*. Toute vallée sera eslevée, et toute montaigne et montaignette sera abaissée, et les choses tortues seront redressées, et les choses rudes en voyes applanies. »

Après cette citation (et l'on pourrait en donner beaucoup de semblables), le lecteur ne doutera plus que la version d'Olivetan n'ait pour base le texte de Le Fèvre, comme Le Fèvre avait luimême travaillé sur un exemplaire de la Bible de Jean de Rély. S'il en est ainsi, la grande et célèbre traduction du \\f siècle, faite par un parent et un ami de Calvin, n'est pas sans dépendre en quelque mesure de la version du moyen âge faite à Paris avant l'an 1260. Il en résulte que notre antique version a eu une influence beaucoup plus grande qu'on ne pense, car elle est pour quelque chose dans presque toutes les versions qui sont encore aujourd'hui en usage dans les Eglises protestantes de langue française.

C'est en effet une vérité banale, que les Bibles qui jusqu'à aujourd'hui ont eu le plus de crédit parmi les protestants français ne sont autre chose que des revisions de la Bible d'Olivetan. Telles sont les éditions connues sous le nom de Bibles de Genève, de Martin et d'Ostervald. Ces Bibles s'impriment aujourd'hui par millions d'exemplaires, et peut-être y trouve-

* Ce signe indique une omission d'Olivetan.

rait-on plus d'un passage qui n'est qu'un héritage de la Bible du xnf siècle. Ce n'est pas tout. M. Douen a donné, dans un article de la Revue de tkéologic de Strasbourg'^', la liste de quinze versions catholiques qui ont la Bible de Le Fèvre pour base et qui sont, de même que les versions protestantes, de simples revisions de cette traduction. Si la chose est vraie (et M. Douen est compétent en ces matières), l'influence de la version du xiif siècle ne s'est pas bornée aux Bibles prolestantes, et bien peu de versions y ont échappé. Mais nous aurons à revenir tout à l'heure sur cette question.

Ce qui vient d'être dit ne s'applique pas au Psautier des versions protestantes. Le Psautier de la Bible de Serrières et, par conséquent, celui de toutes les Bibles protestantes qui suivent la version d'Olivetan, n'a rien de commun avec le Psautier de Le Fèvre, qui dépend certainement de celui du moyen âge. Il devait en être ainsi. Le Psautier du moyen âge, en effet, n'est pas le Psautier de la Bible, mais celui de l'Eglise. Un texte aussi étranger à l'original était irréformable ; aussi Olivetan a-t-il dû traduire les Psaumes directement sur l'hébreu. C'est ainsi que la tradition du Psautier, si fermement établie que, depuis le xn'' siècle, aucun texte n'avait pu s'en affranchir, s'est trouvée interrompue parmi les protestants à la date de i535. Mais, pour une grande partie de la Bible, la tradition du moyen âge, inaugurée sous le règne de saint Louis, n'est sans doute pas entièrement perdue aujourd'hui. J'essayerai de rendre la chose visible en mettant sous les yeux du lecteur la parabole de l'Enfant prodigue copiée d'après la Bible du xnf siècle (ms. yk iBq'-'), d'après Jean de Rély, d'après Le Fèvre et Olivetan, d'après une Bible de Genève (Jean Chouet, 1610, in-folio) et d'après la version dite d'Oslervald, qui est imprimée couramment par les sociétés bibliques. Je soulignerai ce que chaque texte a changé au précédent.

''i 0° série, t. VI, 1868, p. 1. Comparez le Catalogue de la Bibliolhèque de la Société Biblique protestante , Paris, 1862.

'■^' Comparez le Icxte des manuscrits anciens, p. j 38.

BIBLE DU Xlir SIECLE.

(Ms>. 159.)

1 homme estoit qui avoit u fils.

Le plus jeune dist a son père : Père , donne moy ma porcion du chastel qui m'afiert. Et le père devisa la substance, et dona a cellui sa part.

Et dedans brief temps , toutes choses assemblées ensemble, le plus juene fils ala hors du pays en loingtaine région, et despendi illeuc toute sa substance en vivant luxurieusement ou les femes , . .

Et il, repairant a soy mesmes, dist : ... Je me partiray de cy et irai a mon père, et li dirai : Père, j'ay pechie' devant Dieu et devant toy, ne je ne sui mie digne d'estre appellq ton filz, mais fay moy comme a l'un des sergens mercenniers. Et il se leva et vint a son père. Quant il estoit encore loing, son père le vit, et fu meu de miséricorde, et il couru et li chey sur le col et le baisa . . . Lors dist le père a ses sergens : Aporte's tost la plus chiere vesture, et le vestez. . . 11 estoit perdu, et il est retrouvé.

JEAN DE RÉLY.

(Bible d'Ant. Vérard. )

Ung homme estoit qui avoit deux filz. Le plus jeime dist h son père : Père, donne moy ma portion du chasteau qui m'affiert. Et le père divisa la substance, et donna a chascun sa part. Et dedens brief temps, toutes choses assemblées ensemble, le plus jeune filz alla hors du pays en loingtaine région, et despendit illec toute sa substance en vivant luxurieusement avec les femmes. . .

Et lui, retournant a soy mesmes, dist : ... Je me partiray d'icy et iray a mon père, et lui dirai : Père, j'ay péché devant Dieu et devant toy, ne je ne suis mie digne d'estre appelle ton filz, mais faitz moy comme * '^' ung de Ze.«servans moissonniers. Et il se leva et vint a son père. Quant il estoit encores loing, son père le vit, et fut meu de miséricorde , et luij court et lui cheut sm* le col et le baisa . . . Lors dist le père a ses servans : Apportez tost la plus chère vesture , et le vestez... 11 estoit perdu, et il est retrouvé.

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