‹ La Bible, mutilée par les protestantsChapitre 54 sur 84 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Réponse aux difficultés touchant les canons des Pères où sont omis les livres prétendus apocryphes.

Calvin * , et après lui les plus savants de la secte 2 , dont nos Réformés modernes répètent invoquée le langage 3 , soutiennent que la Tradition prîtes Protestants-, mitive est tout à fait contraire a l'inspiration de nos Écrits bibliques. « Les anciens Pères, y> disent-ils, ne les ont point compris dans le » canon sacré. Méliton, Évêque de Sardes, au

1 Calvin, Les Actes du Concile de Trente , avec le remède contre la poison ; sur la IVe Sess. Opusc. , col. 1053 , édit. de Genève 1611.

2 Whitaker, Oper. theolog., controv. l.a de Script, canon., tom. 1, pag. 266 et seq. , edit. Genev. 1610.

Raynold, Censur. libr. apocryph. veter. Testant., Praelect. 14, 38, etc., col. 116 et seq., 336 et 338, edit. 1611.

Chemniz , Exam. Concil. Trident., de Libr. canon., part, i, pag. 80 , edit. Francof. 1606.

Leibniz, Lettre à Bossuet, du 24 mai 1700, § lxvi et suiv. , tom. xxvi, pag. 423 et suiv., édit. de Vers.

3 Rép. au Mand. , pag. 14b, 157 et suiv.

l?Aft IES PBOTESTANTS. ^57

s» ne siècle, n'en fait aucune mention clans le *> catalogue des livres de l'ancien Testament » qu'il envoie à Oriésime. Au me siècle, Ori- » gène, dans un de ses fragments conservé par » Eusèbe , ne compte que les vingt-deux livres » des Hébreux. Au ive siècle, le soixantième » canon du Concile de Laodicée ne désigne » que les mêmes livres; saint Athanase, Pau- » teur de la Synopse ou abrégé des divines » Écritures , saint Grégoire de Nazianze , saint y> Amphiloque, saint Hilaire de Poitiers, saint » Cyrille de Jérusalem font le même dénom- » brement en divers endroits de leurs ouvra- » ges. Ces témoignages sont si évidents, que » les plus célèbres auteurs catholiques n'ont » pu "les nier. »

Voilà qui est péremptoire : La Tradition des premiers siècles écarte du canon les livres contestés, et partant ce ne sont plus que des écrits apocryphes !

Nous acceptons volontiers les passages produits contre nous ; mais nous les acceptons selon leur sens naturel, qui résulte, non de quelques expressions isolées ou équivoques, mais de la doctrine claire et précise que professent constamment nos saints Docteurs. Or, les passages qu'on nous objecte, expliqués

La Tradition ne porte aucune atteinte

à l'inspiration des Ecrits contestés.

Fausseté

des allégations

des Protestants.

d'après ce principe, en laissant subsister dans toute leur force les témoignages rendus par les Pères à l'inspiration des livres dont il s'agit y se tournent contre les adversaires et les mettent en contradiction avec leurs propres maximes»

Et d'abord, les textes des Pères , qu'on nous oppose, laissent subsister dans toute leur force les témoignages rendus par eux à l'inspiration des livres contestés. On s'en souvient # ces écrivains célèbres ont parlé avec tant de précision et d'énergie , qu'on tenterait vainement d'affaiblir une autorité si décisive1. Mais rien n'arrête nos intrépides sectaires , et ils ne balancent pas à dire : « Ces Pères ne font point » mention , dans leurs canons , des apocry- » plies • ils affirment qu'ils ont suivi le canon » hébreu, et que les livres du canon des » Juifs étaient les seuls admis comme cano- » niques. »

La fausseté de ces allégations est manifeste- Nous allons montrer que les Pères ajoutent a leurs catalogues des livres étrangers au canon des Juifs , et que tous ceux du canon des Juifs ne se trouvent pas dans les catalogues des

1 "Voyez ci-dessus, oe part. , chap. n , art. i et suiv.

Pères. Puis, il y a ici une équivoque qu'il est important de lever. Qu'appelle-t-on livre canonique ? Veut-on désigner par là un écrit simplement inspiré ? L'objection porte encore à faux , puisque les Pères reconnaissent l'inspiration des écrits mêmes qu'ils écartent du canon ; ils les admettent donc comme canoniques, étendant l'acception de ce mot. Le terme canonique est-il pris dans un sens plus étroit et pour synonyme de livre contenu dans le canon ? Il faut l'avouer , les livres omis dans les catalogues des Pères n'ont pas cette sorte de canonicité ; mais les saints Docteurs en ont-ils proclamé avec moins de force la divine inspiraiion ?

Remontons jusqu'à la source des paralogis- 5-

mes de nos adversaires. Ils ont imaginé que auteurs l'insertion d'un livre au canon des Écritures paraiogfemes,

, montrée

est absolument nécessaire pour constater son par l'exposé inspiration. Principe évidemment erroné, et quelques combattu par la pratique des saints Docteurs ; principes, car ils attribuent également l'inspiration aux livres qu'ils placent en dehors du catalogue sacré. Au fond , la Tradition une fois reconnue pour règle de discernement, qu'importe la manière dont elle atteste la divinité d'un écrit, pourvu qu'elle soit revêtue des conditions né-

cessaires? Observons, en outre, que la Tra* dition, manifestée par Pusage qu'à fait l'Église d'un livre comme divin, est un témoignage antérieur i et rationnellement , et selon l'ordre des temps , a l'insertion de ce livre au canon des Écritures» Et certes i l'insertion n'a-t-elle pas dû être précédée de la reconnaissance de l'inspiration ; et l'inspiration , comment a-fc elle été reconnue , sinon par les témoignages des Pères qui s'étaient servis de cet écrit comme d'un livre divin , depuis l'origine du christianisme ?-

De là découlent plusieurs conséquences : 6- 1° Quoique un livre ne figure point dans le

Conséquences ,• j . • . •

remarquables canon, son inspiration n'est pas moins certaine, de ces s'i} est constant qu'il ait en sa faveur l'usage

principes. il

dont nous venons de parler.

2° La canonicité d'un livre est fondée sur l'usage qu'en a fait l'Église, dès les temps primitifs, comme d'un livre inspiré.

3° Tout livre canonique est divin ; mais tout livre divin n'est pas canonique.

4° Il n'y a pas môme apparence de contradiction entre ces deux propositions : Ce livre était reconnu pour inspiré d'après les témoignages des Pères qui s'en servaient comme d'un livre de l Écriture : — Ce même livre

ri 'était point reconnu pour canonique , ou, n'était point compris dans le canon des Écritures.

A l'évidence des faits et des raisonnements 7-

joignons le sentiment des plus illustres Doc- ^Xmïs leurs dp ' antiquité chrétienne. Écoutons saint Pai- l'autorité

* . des Pères

Jérôme, ce Père si profond dans la science lespius célèbres, sacrée , et que la Réforme se plaît à produire Doctrine

1 l , de S. Jérôme.

contre nous avec une sorte de triomphe. Apres avoir rapporté un passage de l'Épître aux Hébreux , il fait observer que les Juifs n'admettent point cette Épître ; et , donnant aussitôt la réponse que les chrétiens doivent faire à cette difficulté , il ajoute : « Non-seulement les » Églises d'Orient, mais encore tous les auteurs » ecclésiastiques grecs reçoivent cette Épître » comme un écrit de l'Apôtre saint Paul. Du y> reste , il importe peu de connaître son au- » teur, puisqu'étant d'un écrivain ecclésiasti- » que , elle est devenue célèbre par la lecture » journalière qu'on en fait dans l'Église. Que » si la coutume des Latins ne la compte pas

» AU NOMBRE DES ÉCRITURES CANONIQUES , les

» Églises grecques, usant de la même liberté, » ne reçoivent pas non plus l'Apocalypse de » saint Jean : et cependant, continue saint » Jérôme , nous recevons , nous , l'une et l'au-

y> tre , ne suivant nullement la coutume de ce » temps , mais plutôt F autorité des anciens y» auteurs , qui se servent le plus souvent des 2> témoignages de ces deux livres , non comme y> ils le font quelquefois des apocryphes ( car » ils usent rarement des écrits profanes) , mais » comme de témoignages canoniques et ecclèy> siastiques i. » Il résulte de cet endroit remarquable , qu'au ve siècle , l'Épître aux Hébreux et l'Apocalypse n'étaient pas univer-

1 «Nec me fugit, quôd perfidia Judaeorum hœc testi- » monia non suscipiat , quse utiquè veteris Testamenli » aucloritate firmata sunt.Illud nostris dicendum est, » hanc Epistolam quse inscribitur ad Hebrseos , non » solùm ab Ecclesiis Orientis , sed ab omnibus relrô » Ecclesiaslicis grseci sermonis Scriptoribus , quasi » Pauli Aposloli sùscipi... : et nihil interesse , cujus » sit , quùm ecclesiastici viri sit , et quolidiè Eccle- » siarum lectione celebrelur. Quôd si eam Lalinorum » consuetudo non recipit Intcr Scripturjs canoni- » cas ; nec Grsecorum quidem Ecclesise Apocalypsim » Johannis eâdem liberlate suscipiunt ; et tamen » nos ulramque suscipimus : nequaquàm bujus lem- » poris consuetudinem , sed velerum Scriptorum auc- » toritatem sequenles , qui plerumque ulriusque abu- » tunlur teslimoniis , non ut interdùm de apocryphis » facere soient ( quippè qui et genlilium lilterarum » rarô uluntur exemplis ) , sed quasi canonicis et » Ecclesiasticis. » S. Hieron. Epist. ad Dardan. , tom. ii , part, i , col. 608.

sellement reçues dans le canon : toutefois le saint Docteur y reconnaît l'autorité des Ecrits canoniques ; autorité qu'ils avaient acquise par la lecture qu'on en donnait journellement dans l'Église > et par l'usage qu'en faisaient le plus souvent les anciens auteurs ecclésiastiques grecs et latins.

Cette règle, que saint Jérôme applique aux livres du nouveau Testament , est également applicable à ceux de l'ancien qui ne se trouvent pas dans les canons des Pères. D'abord , parce qu'il y a identité de raisons, et que la maxime du saint Docteur est générale et ne souffre point de restriction. De plus , et ceci est décisif, il en fait lui-même l'application aux livres de l'ancien Testament ; car il les cite avec toute l'autorité des Écrits le plus incontestablement divins l, encore qu'*7 ne les compte pas au nombre des Écritures canoniques.

Le nom du grand Augustin ne manquera pas a une cause si importante. Nous l'avons dit , et il ne sera pas inutile de le répéter , les s. Augustin. Semi-pélagiens contestent au saint Évêque d'Hippone la divinité d'un passage de la Sa-

1 Voyez plus haut , pag. 122 , 123, 140, 158 , 159, 166 et suiv. , 181 , 19" el suiv. , 208 et suiv.

Doctri de

gesse , sous prétexte qu'il n'est pas canonique. Que répond ce Docteur d'un génie si pénétrant et d'une si vaste érudition ? S'attache-t-il à prouver que la Sagesse est un Écrit canonique ? C'eût été fournir matière à de nouvelles subtilités , et prolonger vainement la dispute ; il savait qu'on pouvait répliquer que ce livre n'était pas inséré dans les canons de plusieurs anciens Pères. Que fait-il? il pose une autre prémisse de son argument , dont la conclusion ne sera pas moins victorieuse. Il a uniquement recours a la Tradition fondée sur l'usage de cet Écrit , et se borne a soutenir que « c'est y> à tort qu'on le rejette, l'Église de Jésusy> Christ l'ayant jugé digne d'être lu depuis y> une si longue suite d'années , et d'être ouï y> par tous les chrétiens , avec la vénération » due a l'autorité divine ; que d'ailleurs les » Docteurs les plus excellents et les plus proy> clies du temps des Apôtres > ont cru , en y> produisant ce livre , ne rien alléguer de y> moins qu'un témoignage divin *. » Toute la pensée d'Augustin se résume donc a dire : Il n'est nullement nécessaire qu'un livre soit canonique } ou inscrit au canon sacré , pour

1 Voyez le texte de ce Père , ci-dessus, pag. 108c

avoir une autorité divine ; il suffit qu'il l'ait méritée par la lecture et l'usage qu'on en faisait dans l'Église , dès les temps primitifs , comme d'un livre de l'Écriture. C'est sur ce principe, consacré par le Concile de Carthage, que ce Père cite fréquemment tous nos livres bibliques , et qu'il les comprend dans son catalogue.

En second lieu, la Tradition qu'on nous 9-

objecte milite contre les adversaires et les met ob*ectl|e miute en contradiction avec leurs propres maximes. contre

les Piéformés.

Elle établit, en effet , pour le discernement de Elle la canonicité des Écritures une règle fonda- est contraire

lJ à leur maxime

mentale entièrement contraire à celle de la fondamentale. Réforme. Que disent nos saints Docteurs? quel principe prennent-ils pour guide? quelle règle donnent-ils pour discerner les livres canoniques ? Ont-ils recours aux vaincs imaginations de la Réforme, à la persuasion intérieure 3 à l'évidence , etc. ? Jamais. Toujours ils invoquent l'antique Tradition. Méliton nous assure qu'fi/m d'acquérir la connaissance exacte du nombre et de l'ordre des livres de l'ancien Testament , il a fait un voyage en Orient , et aux lieux mêmes ou ont été prêches et accomplis les faits consignés dans ces livres *.

1 « Cùm libros veteris Teslamenti accuralë cosnos-

ises

Origène !, saint Athanase2, saint Hilaire de Poitiers 3 , saint Cyrille de Jérusalem 4 \ Ruffin 5, etc., ne reconnaissent pour vrai critérium des Écritures canoniques que la Tracl lion , l'autorité des apôtres , des Égl chrétiennes , des anciens Évoques , du témoignage des Pasteurs qui s'étaient succédé depuis le commencement. Tout autre moyen

» cere concupiveris , quot numéro et quo sint ordine » conscripti, id perficere omni studio laboravi... Ego » igitur, cùm in Orientem profectus essem , et ad » locum ipsum pervenissem in quo hœc prœdicala et » gesta olim fuerunt, veteris Teslamenli libros dili- » g enter didici. » Ejrist. Melit. ad Onesim., apud Euseb. , Hislor. ecclcs. lib. iv, cap. 26 , pag. 149., edit. Vales. , Paris. 1659.

On s'étonnerait qu'un Évèque tel que Méliton ignorât le nombre des livres inspirés , si on ne savait qu'à cette époque il y avait des Églises entières qui florissaient, sans aucune Écriture , comme le témoignent Tertullien , saint Irénée et les autres Pères. C'était surtout par la prédication des pasteurs que se perpétuaient les vérités révélées.

1 Ibid. , lib. vi , cap. 25 , pag. 226.

2 Voyez ci-dessus, pag. 72 , not. 1.

3 S. Hilar. Prolog, in Psalm., n. 15, lom. i oper., pag. 10 , edit. Veron. 1730.

4 Voir le texte ci-dessus, page 72, note 2.

5 Ruff. Commentât, in Symbolum, Oper. tom. i, pag. 189, edit. Paris. 1680.

de discernement n'est donc qu'une nouveauté téméraire, manifestement opposée a la doctrine et à la pratique de l'Église.

11 y a plus ; les témoignages qu'on nous cite 10. déposent en faveur de la canonicité des Écrits enefave°i.e reietés par les Protestants. Le livre de Baruch de la canonicité

J l m des prétendus

figure au catalogue de saint Athanase ', de l'au- apocryphes. teur de la Synopse 2, de saint Cyrille 3, de saint Épiphane 4 , et du Concile de Laodicée 5. Les canons d'Origène 6, de saint Hilaire 7 et des Pères de Laodicée 8 nous présentent la Lettre de Jérémie : les fragments d'Estlier et de Daniel sont rapportés sommairement dans la Synopse9- Comment se prévaloir de ces vénérables Docteurs pour exclure du canon et retrancher de la Bible les livres dont ils déclarent si haute-

1 S. Athanas. Episl. Testai. , tom. i , part, u , pag. 9G2.

2 S. Athanas. , Oper. tom. ir , pag. 167.

3 S. Cyrill. Hierosolyra. Calech. ir,v\. 36, pag. 69.

4 S. Epiphan. advers. Hœres. , lib. i , tom. i , pag. 19.

5 Labb. Concil. , tom. i , col. loOS.

6 Apud Euseb. , Hist. eccl. lib. vi , cap. 25, tom. i , pag. 1S4 , edit. Amstelod. 1695.

7 S. Hilar. , ubi suprà.

8 Labb. Concil. , ubi suprà.

9 S. Athanas. , Oper. tom. n , pag. 168 et 169,

ment la divine inspiration? N'est-ce pas à nous de réclamer leurs témoignages, et de conclure, mais a bon droit , que nos Réformés s'écartent ici , comme à tant d'autres égards^ de la croyance de l'antiquité chrétienne * ?

Page 1