ÉPITRE DE JUDE
Jude, serviteur de Jésus-Christ et frère de Jacques, aux chrétiens bien-aimés en Dieu le père, et gardés pour Jésus-Christ : que la miséricorde, la paix et Tamour vous soient donnés abondamment,
V. 1, 2. Pour les éléments historiques de cette formule de salutation et notamment pour ce qui tient à la personne de Fauteur, voyez l'introduction. Quant au reste, nous nous sommes permis de mettre tout simplement les chrétiens à la place des appelés, ce dernier terme, non usité en français, désignant précisément ceux qui ont écoulé l'appel à eux adressé par Dieu, et qui sont entrés dans la communion de Christ. C'est bien à ceux-là seuls que l'auteur s'adresse et non à tous ceux qui peuvent avoir été invités à se joindre à l'Église sans que cette invitation ait produit son effet.
Ces chrétiens sont appelés P les bien-aimés, non de Dieu, mais en Dieu ; c'est donc l'écrivain lui-même qui proteste de son amour pour eux, et qui caractérise cet amour comme inspiré par la communauté des croyances religieuses. Au lieu de bienraimés, une variante les appelle sanctifiés, ou plutôt consacrés (comp. 1 Cor. I, 2), c'est-à-dire séparés de la masse des mortels et formant une classe particulière, un peuple à part, dont toutes les
forces vives tendent à l'union de plus en plus intime avec Dieu ; 2^ gardés pour Jésus-Christ (et non pas far Jésus-Christ, comme on traduit communément), c'est-à-dire préservés des influences malsaines du monde et du mal, pour arriver heureusement à la participation des biens dont TÉvangile leur offre la perspective dans le royaume de Christ.
'Mes bien-aimés, éprouvant le besoin pressant de vous écrire au sujet de notre commun salut, je me trouve dans la nécessité de le faire, afin de vous exhorter à combattre pour la foi transmise aux fidèles une fois pour toutes. Car il s'est glissé parmi nous certains hommes impies, contre lesquels l'arrêt est écrit d'avance et depuis longtemps, et qui, abusant de la grâce de notre Dieu pour leurs débordements, renient notre seul maître et seigneur Jésus-Christ.
V. 3, 4. Exorde. L'auteur assure ses lecteurs que le désir de s'adresser à eux existait chez lui antérieurement, et indépendamment de tout motif spécial et de circonstance, mais qu'il ne saurait plus retarder l'exécution de son dessein en vue de certains faits qu'il a sous les yeux, et qui lui en font un devoir impérieux. C'est qu'à tout moment un chef d'église peut éprouver le besoin de s'entretenir, avec ceux qui lui sont confiés, de leur commun salut, c'est-à-dire des intérêts moraux et religieux qui les unissent et qui demandent une attention soutenue et des efforts incessants. Mais ce besoin devient une nécessité, dès que la base même de la religion est compromise, et qu'il s'agit de combattre, de résister avec énergie à l'invasion de tendances subversives qui menacent de dénaturer l'essence même de l'Évangile. Or, ce danger existe actuellement, dit l'auteur. Il s'est glissé parmi nous des hommes, dont on n'a malheureusement pas reconnu la perversité dès le début, et qui (litt.) transforment la grâce de Dieu en débauche, c'est-à-dire qui donnent à la doctrine évangélique de la liberté et du pardon un sens tel, que tous les dérèglements y trouvent leur excuse et leur légitimation. Ce n'est pas là, sans doute, ce que Christ a voulu, c'est au contraire la ruine de la foi qui a été transmise à la génération actuelle par les disciples et apôtres du Seigneur, et qui l'a été une fois pour toutes, c'est-à-dire qui doit rester immuable, toujours la même, toujours pure de tout alliage corrupteur. Prêcher des doctrines ou professer des principes qui feraient de l'Église une école du
vice, de l'Évangile une charte de Timmoralilé, c'est renier Christ, c'est déclarer la guerre à sa sainte mémoire et à sa salutaire institution. (Une variante fait dire à l'auteur : ils renient Dieu notre seul maître, et notre Seigneur Jésus-Christ. On pourrait même supposer que le seul maître est en tout cas Dieu.)
En disant que Varrêt (qui condamne de pareilles gens) a été écrit d'avance et anciennement déjà, l'auteur ne veut pas dire simplement que les principes étemels de la morale et de la justice sont contre eux ; mais il a en vue des textes spéciaux, des textes prophétiques anciens, qu'il croit pouvoir mettre en regard des faits, spéciaux aussi, dont il veut entretenir ses lecteurs. Cela se verra plus loin où ces textes sont cités.
* Je veux vous rappeler, bien que vous sachiez déjà tout cela, que le Seigneur, après avoir délivré le peuple du pays d'Egypte, a fait périr les incrédules, la seconde fois ; et qu'il réserve pour le jugement du grand jour, en les retenant dans les ténèbres par des chaînes éternelles, les anges qui, au lieu de conserver leur dignité, • ont abandonné leur propre demeure ; comme aussi Sodome et Gomorrhe et les villes voisines, pour s'être livrées à la prostitution de la même manière qu'eux, et à des crimes contre nature, sont devant nous comme un exemple^ en ce qu'elles subissent la peine du feu éternel.
V. 5-7. Avant d'aborder son véritable sujet, la caractéristique des hommes pervers qu'il vient de dénoncer à ses lecteurs, l'auteur cite trois exemples tirés de l'histoire et qui présentaient des analogies frappantes tant à l'égard des vices abominables qu'ils rappelaient, qu'à l'égard des châtiments que ces vices avaient entraînés et qui, par conséquent, devaient être prévus également dans le cas actuel. Il est important qu'on ne perde pas de vue ce double point de comparaison.
La chose est surtout claire pour le troisième exemple. L'histoire de Sodome et de Gomorrhe (Gen. XIX) est trop connue pour avoir besoin d'être reproduite ici. Comme du temps de l'auteur (et même aujourd'hui encore) on montrait la place où ces villes avaient été d'abord détruites par le feu, puis englouties par les eaux, il pouvait dire qu'elles sont devant nous, que nous les avons sous les yeux ; et la mention du feu étemel est une tournure hardie par laquelle l'éternité du souvenir et la permanence des
traces de la catastrophe est transportée au feu même qui avait été autrefois la cause de celle-ci. D'autres cependant veulent qu'on traduise : elles subissent leur peine comme un exemple (préliminaire) du feu de l'enfer.
Le second exemple est celui des anges dont il est parlé Gen. VI, 2, et qui dérogèrent à leur dignité céleste en se livrant à des amours désordonnées avec les filles des hommes. La Genèse se borne à mentionner le fait, et cela d'une manière assez obscure, mais la tradition mythologique s'en empara plus tard et broda beaucoup sur ce sujet. Le livre d'Hénoch, que notre auteur avait sous les yeux (v. 14), entre dans de grands détails à cet égard. Il mentionne aussi le châtiment de ces anges, tel qu'il est décrit ici. On remarquera que cette tradition n'a rien de commun ni avec le mythe relatif à la rébellion de Satan (la chute des anges), ni avec la conception du séjour actuel des démons, soit dans les régions aériennes (Éphés. II, 2; VI, 12), soit dans le désert (Tob. VIII, 4. Matth. XII, 43).
Ces deux exemples décident aussi du premier que nous avons réservé exprès pour la fin. Évidemment il s'agit des Israélites délivrés par Dieu une première fois, lors de la sortie d'Egypte, mais punis la seconde (ois, c'est-à-dire dans une occasion subséquente, sans doute pour avoir péché comme les anges et les Sodomites. Nous croyons donc que l'auteur a eu en vue tout spécialement le fait raconté au chap. XXV du livre des Nombres. Il est vrai que le texte parle d^' incrédules y mais on ne niera pas que les Israélites méritaient ce nom en participant au culte des Moabites.
• Malgré cela ceux-ci aussi, dans leurs rêveries, souillent leur corps, méprisent la dignité du Seigneur et médisent de ceux qui sont dans la gloire. Cependant Tarchange Michel même, lorsqu'il eut affaire au diable et qu'il disputait avec lui au sujet du corps de Moïse, n'osa pas formuler un jugement en termes injurieux, mais se borna à dire : Que le Seigneur te reprenne ! Ceux-ci, au contraire, médisent de ce qu'ils ne connaissent pas, et ce qu'ils savent d'une manière purement physique, comme les bêtes brutes, c'est en cela qu'ils se perdent. '* Malheur à eux I car ils ont marché dans les voies de Caîn; ils se sont jetés pour un salaire dans l'erreur de Balaam; ils ont péri dans la révolte de Coré. Ce sont eux qui sont les écueils dans vos repas de charité, faisant bonne chère sans retenue et ne songeant qu'à se repaître ; des nuages sans eau emportés par les
vents ; des arbres à rarrière-saison, sans fruit, doublement morts, déracinés ; des vagues furieuses de la mer, faisant éclater Técume de leurs turpitudes ; des astres errants auxquels la nuit des ténèbres est réservée à tout jamais. ** C'est d'eux qu'Enoch, le septième à partir d'Adam, a prophétisé en disant : «Voyez, le Seigneur vient avec ses saintes myriades, pour prononcer l'arrêt contre tous, pour faire rendre compte à tous les impies parmi eux de toutes leurs œuvres d'impiété qu'ils ont commises, et de toutes les choses impertinentes que les pécheurs impies ont dites contre lui.» Ce sont des frondeurs mécontents de leur sort, se laissant guider par leurs convoitises ; leur bouche profère des parole.s hautaines et ils flattent les personnes par intérêt.
V. 8-16. Ici enfin l'auteur aborde son sujet d'une manière plus directe en faisant la caractéristique des gens dont la présence au sein de l'Église a éveillé sa sollicitude et lui a mis la plume à la main. De ce qu'il en dit, et de la manière dont il le dit, on reçoit l'impression qu'il est vivement préoccupé des dangers qu'il appréhende de ce côté-là pour la communauté. Les rapprochements historiques qui mettent ces hommes sur la même ligne qu'un Caïn, un Balaam, un Coré, justement signalés par l'Écriture comme d'odieux rebelles à la sainte volonté de Dieu, l'énergie de l'accusation, la profusion d'images pittoresques de tout genre, destinées à lui donner du relief, tout cela nous fait comprendre la gravité que l'apparition de pareilles tendances avait aux yeux de l'écrivain. Mais on conviendra que tout cela ne nous donne pas une idée bien claire de ces tendances. Un exposé plus calme, tenant davantage de l'histoire et de la narration, nous serait plus utile à cet égard que cette rhétorique pleine de verve, mais trop peu précise. Essayons cependant de recueillir dans les traits épars du tableau les éléments d'un portrait aux contours tant soit peu reconnaissables.
Tout d'abord nous devons constater que le texte ne nous fournit pas la moindre trace de quelque erreur dogmatique ou spéculative par laquelle les hommes que l'auteur veut peindre se seraient nais en opposition avec les principes théoriques de l'Évangile. Il ne s'agit point d'hérésie dans le sens vulgaire de ce mot. Si l'auteur avait voulu combattre des gnostiques, des philosophes syncrétistes, des traditionalistes judaïsants, il faudrait convenir qu'il s'y est pris bien maladroitement. Pour trouver le véritable sens et la vraie portée des reproches formulés ici, il faut avant tout
s'en tenir à ce fait, que les trois exemples introduits aux v. 5-7 ont dû être choisis en vue des analogies qu'ils présentaient avec les tendances des adversaires auxquels s'adresse la polémique de Jude. Or, dans ces exemples il s'agit avant tout de dérèglements moraux, de péchés de la chair, à l'occasion desquels les Juifs au désert, les anges quittant leur demeure céleste, et les habitants de Sodome et de Gomorrhe, ont montré, les premiers un coupable mépris pour Dieu, et pour leurs propres devoirs de peuple élu (Nomb. XXV), les seconds un honteux oubli de leur dignité de créatures privilégiées (Gen. VI), les derniers, enfin, une impudence abominable à l'égard de personnes infiniment supérieures et dignes du plus profond respect (Gen. XIX). Cela nous expliquera d'abord la phrase par laquelle la caractéristique débute : ils souillent leur corps (litt. : la chair), ils méprisent la dignité du Seigneur (litt. : ils ne tiennent pas compte de la seigneurie), ils médisent de ce qui est glorieux (litt. : des gloires). Il est donc question de débauches, de débordements, de passions charnelles, et ces vices ne sont pas simplement considérés comme l'effet de la faiblesse morale ou d'un manque de principes, mais ils sont signalés comme le fruit d'une perversité intentionnelle. Car la médisance est quelque chose de volontaire (comp. v. 10), elle est expliquée plus bas (v. 15) par des choses impertinentes (dures, outrageantes, inadmissibles) qu'on dit contre Dieu. Nous entrevoyons donc que l'auteur veut caractériser des hommes qui, abusant des principes de liberté proclamés par l'Évangile (paulinien) à l'égard de la loi (comp. v. 4), prétendent que tout est permis au chrétien et que la morale vulgaire (légale) n'est plus faite pour lui. Ce sont des Antinomistes, dans le mauvais sens du mot. Dans la phrase du 8® verset, le Seignev/r (la seigneurie) pourra être entendu de Dieu ou de Christ (comp. v. 4, 5), sans que le sens change ; dans l'un comme dans l'autre cas, c'est la base religieuse de la morale qui est renversée. Quant à ceux qui sont dans la gloire, ou plus textuellement, quant aux gloires, il est impossible de s'arrêter à y voir des autorités humaines. Si l'on ne veut pas simplement y voir un synonyme de la phrase précédente, de manière que le pluriel s'appliquerait aux deux personnes de Dieu et de Christ, il conviendra de songer aux anges considérés comme les organes de Dieu à l'égard de la législation (Act. VII, 53. Gai. m, 19. Hébr. II, 2), et par conséquent comme les garants de celle-ci, qui sont directement injuriés si l'on prétend
que la loi n'a plus de valeur. Peut-être sera-t-il permis de songer aussi à des conceptions telles cpie celles que nous avons rencontrées dans 1 Pierre I, 12. Éphés. III, 10. 1 Cor. XI, 10, où les anges nous sont représentés comme s'intéressant directement à l'Église, à sa fondation, à sa pureté, et de supposer que des assertions du genre de celles que nous venons de citer ont pu provoquer de la part des libertins des propos frivoles et outrageants pour ces êtres. En tout cas, le mot : ils médisent de ce qu'ils ne connaissent pas ^ etc., nous semble contenir l'insinuation d'un certain matérialisme pratique et par conséquent immoral, qui abaisse Thomme au niveau des hêtes brutes, en les amenant à circonscrire leur activité intellectuelle à la sphère purement physique et sensuelle. C'est sans doute dans ce sens qu'il faut aussi prendre le mot de rêveries (v. 8), qui est l'opposé de toute science solide, de toute vérité positive.
Ces mêmes tendances se dessinent encore assez nettement (v. 12) dans ce qui est dit des agapes (1 Cor. XI, 17 ss.) ou repas de charité, auxquels ces hommes prennent part comme membres de la communauté, mais sans se préoccuper du but de l'institution, et en n'y voyant qu'une occasion de satisfaire leurs appétits grossiers. Aussi y sont-ils des écueils, c'est-à-dire que leur conduite est choquante ou dangereuse par le mauvais exemple.
Les autres traits du portrait sont moins saillants, du moins quant à la manière dont ils sont présentés. Au v. 11, il est parlé en passant de cupidité et d'esprit de révolte et d'opposition ; au V. 16, de discours hautains, d'un esprit frondeur compatible avec la bassesse des sentiments et une vile flagornerie pour ceux dont on attend un avantage ; au v. 12, sous des images tant soit peu recherchées, il est question de l'absence de toute espèce de fruit et de profit véritable et salutaire, de la part de pareils membres de l'Église. Car des nuages on attend une pluie fécondante ; à l'entrée de l'hiver les arbres présentent un aspect désolant de nudité, et le mouvement impétueux des vagues ne produit que de l'écume, image expliquée ici d'une manière qui n'est pas étrangère au style moderne.
Dans ces mêmes images l'auteur peint encore le châtiment qui attend de pareilles gens : les nuages sont emportés par les vents, les arbres sont déracinés, les vagues n'ont aucune consistance. Puis ils sont comparés à des astres errants y c'est-à-dire probablement à ce qu'on appelle encore aujourd'hui des étoiles filantes,
dont réclat fugitif est aussitôt absorbé dans une nuit profonde, de laquelle elles ne sortent plus (par des raisons qui sautent aux yeux, il est tout à fait hors de propos de songer aux planètes ou aux comètes). Mais ce n'est pas seulement par des analogies tirées de la nature que l'auteur veut peindre la fin qui attend les impies. Dieu lui-même a fait proclamer d'avance les terreurs de son jugement, dans une prophétie, citée textuellement par Jude (v. 14, 15), et qui est en même temps Tun des passages les plus curieux du Nouveau Testament. Elle est tirée d'un livre apocryphe attribué par le caprice de son auteur et la crédulité de ses lecteurs au patriarche Èéiwch (Gen. V, 24), arrière-grand-père de Noé, que les Juifs, et après eux les Arabes (qui le nonunent Edrîs), ont regardé comme un grand prophète. La présence de cette citation a été pour quelques pères de l'Église un motif de rejeter la canonicité de notre épître, pour d'autres, au contraire, un motif de reconnaître l'authenticité de l'ouvrage supposé. Celui-ci, après avoir disparu des bibliothèques de l'Europe, fut retrouvé en 1773 par le voyageur anglais J. Bruce, en Abyssinie, dans une traduction éthiopienne. De nos jours il a été imprimé, et traduit en plusieurs langues ^ et a été dans ces derniers temps l'objet de nombreuses études critiques, desquelles il paraît résulter que dans son état actuel il se compose d'éléments d'oririgine difiérente, en partie chrétiens, en partie antérieurs au christianisme, mais appartenant généralement au genre apocalyptique. On y a retrouvé, outre la citation de Jude, toutes celles qui se rencontrent chez les anciens auteurs chrétiens, de sorte qu'il est impossible de douter de l'identité. C'est à ce même livre que notre auteur a pu emprunter tout ce qu'il dit des anges au V. 6.
Mais ce livre d'Hénoch n'est pas la seule pièce de ce genre qu'il a étudiée. Le récit relatif à une dispute de Varchantge Michel avec le diable au sujet du corps de Moïse (v. 9), est emprunté, d'après le témoignage d'Origène, à un livre intitulé : Ascension de Moïse. (De ce livre, dont l'original est perdu depuis longtemps, on a retrouvé de nos jours un fragment, dans une traduction latine, qui est devenu l'objet de savantes discussions"^, mais qui
1 En éthiopien^ par R. Lawrence, Ozf. 1838, et par Dillmann, L. 1851 ; en anglais, par R. Lawrence, Oxf. 1833 ; en allemand, par Hoffmann, 1833, et par Dillmann, 1853.
«Voyez les éditions de G. Volkmar, L. 1867; A. Hilgenfeld, 1868; O. F. Fritzsche (dans son recueil des livres apocryphes).
ne contient pas le passage auquel il est fait allusion ici.) Du reste, le fait est allégué par Jude pour signaler l'impertinence de ses adversaires qui ne craignent pas de médire du Seigneur et des anges, tandis que, même à l'égard du diable, l'archange a usé de ménagements et s'est servi d'expressions comparativement très-modérées. Il est évident que la force probante de cette allégation dépend de l'autorité qu'on accordera au livre d'où elle est tirée, et que cette autorité doit avoir été absolument incontestable au gré de l'écrivain qui y a recours. (Gomp. aussi Zach. m, 2.)
Il ne nous reste plus qu'à expliquer l'emploi du prétérit au IP verset. Il provient de ce que l'auteur, en s'écriant : Malheur à eux! se place au point de vue du futur jugement qu'il se représente comme immanquable et pour ainsi dire actuel. Il doit alors nécessairement atteindre ceux qui, pendant leur vie, oni agi comme les hommes dont l'histoire sainte raconte et les crimes et la ruine.
*^Mais vous, mes bien-aimés, rappelez-vous les paroles qui ont été dites autrefois par les apôtres de notre Seigneur Jésus-Christ, quand ils vous ont dit qu'à la fin des temps il y aurait des railleurs qui se laisseraient guider par leurs convoitises impies. Ce sont ceux qui causent des schismes, des hommes sensuels, n'ayant pas l'esprit. '®Mais vous, mes bien-aimés, édifiez-vous sur la base de votre sainte foi, priez sous l'inspiration du saint esprit, et maintenez-vous dans Tamour de Dieu, en attendant la miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, pour la vie éternelle. Réprimandez les uns qui hésitent, sauvez les autres en les arrachant du feu, prenez pitié des autres, avec crainte, en haïssant même le vêtement souillé par la chair.
v. 17-23. Péroraison pratique. L'auteur commence par rappeler que la présence, au sein de l'Église, de gens aussi pervers et corrompus, n'est pas chose inattendue. Les apôtres de Jésus, dont l'enseignement faisait autorité à tous égards pour la génération à laquelle notre écrivain appartient, avaient positivement prédit ces égarements. Ils l'auront fait souvent de vive voix, mais nous en retrouvons les traces dans les écrits du Nouveau Testament, 2 Thess. II. 1 Tim. IV, 1. 2 Tim. III, 1. Actes XX, 29 suiv. 1 Jean II, 18. Si l'un ou l'autre de ces écrits devait ne pas appartenir au premier âge de l'Église, rien n'empêche de les considérer comme antérieurs à la présente épître.
224 JUDE n-28.
Les hommes pervers contre lesquels Tauteur veut mettre en garde ses lecteurs sont appelés des railleurs, ou moqueurs, qui affichent un souverain mépris pour les choses saintes, et ridiculisent ceux qui s'astreignent à une rigoureuse observation des principes de la loi morale. Déjà TAncien Testament emploie la même expression, Ps. 1, 1. Pour l'autre terme, hommes sensuels, voyez 1 Cor. II, 14. Jacq. III, 15.
Puis viennent des exhortations et des avis relativement à la direction morale à suivre, et à la conduite à tenir à l'égard de ceux qui se seraient laissé séduire La base de la morale chrétienne, et par conséquent aussi le mobile et la norme de la conduite du chrétien, c'est la foi, la conviction religieuse dont il est pénétré, et qui, naturellement, est incompatible avec une vie de dissolution et de débauches. L'image d'un principe comparé au fondement d'un édifice n'est pas rare dans la littérature apostoUque (1 Pierre II, 5. Éph. U, 21; IV, 12. Col. II, 7). Il s'y rattache cette autre, d'une édificaiiony c'est-à-dire d'un progrès de l'œuvre morale , dont le moyen est la prière , soit une communion permanente avec l'esprit de Dieu. L'effet en sera le maintien dans Ya7nour de Dieu, c'est-à-dire la certitude qu'il ne cesse de nous aimer. Enfin elle offre en perspective l'accomplissement définitif des promesses faites aux fidèles au sujet de la vie future, dont les biens leur sont garantis par la miséricorde de Christ qui a bien voulu les leur assurer en versant son sang.
Quant à ceux qui ont pu se laisser entraîner plus ou moins loin dans les voies de l'erreur et du vice, les fidèles ont à remplir envers eux des devoirs qui peuvent se modifier selon les circonstances: il est question tour à tour de réprimandes, de pitié, d'efforts énergiques pour travailler au salut de ceux qui hésitent ^ c'est-à-dire dont la fermeté est ébranlée, et chez qui le doute (Jacq. I, 6) affaiblit la force morale indispensable pour résister aux séductions de l'instinct ou de Texemple. La vigueur avec laquelle il convient de procéder à leur égard s'alliera avec le sentiment de la fraternité, qui doit animer le disciple de Christ envers ceux qui peuvent avoir besoin de son secours charitable, mais elle s'exercera aussi avec crainte, c'est-à-dire avec les précautions nécessaires pour qu'on ne soit pas souillé par la contagion. C'est là ce qui paraît être le sens de la dernière phrase qui est évidemment figurée. Du reste, nous ferons remarquer que les manuscrits et les éditions varient beaucoup dans les deux derniers versets et que la vraie leçon n'est rien moins que certaine.
**Mais à celui qui peut les préserver de la chute et les faire comparaître en face de sa gloire, sans tache et avec joie, au Dieu unique, notre sauveur par Jésus-Christ notre Seigueur, appartient la gloire, la grandeur, la force et la puissance, dès avant tous les temps, et aujourd'hui et à toute éternité 1 Âmen.
V. 24, 25. La doxologie finale a quelque analogie dans la forme avec celle de l'épître aux Romains. Le texte y varie encore et présente tour à tour des lacunes et des additions qui se sont conservées jusque dans les éditions usuelles. Cependant il n'y a qu'une seule variante à laquelle il y ait lieu de s'arrêter. C'est celle de la première phrase, où le texte vulgaire met : qui peut vous préserver. Par ce pronom de la seconde personne on a cru donner à ce vœu final son application naturelle aux lecteurs de l'épître. Mais l'auteur, en écrivant : qui peut les préserver, a en vue les personnes qu'il recommandait tout à l'heure à la sollicitude fraternelle des membres fidèles de la communauté et exprime cette idée, que le succès de leurs efforts dépend essentiellement de l'intervention directe de Dieu par son esprit. Cependant l'analogie des autres formules finales qu'on trouve dans nos épîtres peut militer en faveur du texte vulgaire. La comparution devant (le trône de) la gloire, c'est le moment du jugement dernier.
N. T. 5« part. lS
Cette épître est adressée par son auteur à tous ceux qui partagent sa foi, c'est-à-dire à tous les chrétiens indistinctement. C'est donc une épître catholique dans la véritable signification de ce terme, une espèce de mandement apostolique général, comme il n'y en a pas un second dans tout le Nouveau Testament, et dans la composition duquel le rédacteur n'a eu en vue aucune portion de la chrétienté localement circonscrite. Il débute par une exhortation qui rappelle aux lecteurs le bienfait de l'Évangile et les moyens que Dieu a mis à leur disposition pour arriver au salut, et il les presse d'en profiter pour atteindre ce grand but. Une pareille exhortation, continue-t-il, est à vrai dire superflue, chaque chrétien étant censé être suflfeamment instruit pour n'en pas avoir besoin. Si pourtant il a pris la plume, c'est qu'il est animé du désir d'être utile encore après sa mort qui est prochaine, et il se croit d'autant plus autorisé à parler comme il le fait, que ses souvenirs personnels, et ses relations avec le Seigneur Jésus, ont pleinement confirmé les prophéties de l'Écriture à l'égard de celui-ci. La mention des prophètes conduit l'auteur à son sujet spécial, par une transition toute naturelle. D signale à l'attention de son public les faux prophètes contemporains, dont il peint les égarements en traits vigoureux et même un peu chargés. Il
s'arrête longuement à stigmatiser leurs vices, leur libertinage, leurs excès de tout genre, et à les menacer d'un châtiment sévère, en rappelant les exemples les plus fameux de la vindicte céleste, mentionnés dans l'histoire sainte. Ce n'est qu'après avoir prodigué à ce tableau toutes les couleurs d'une rhétorique animée, qu'il passe à ce qui a dû être, dans l'esprit de ces hérétiques, la vraie cause de leurs égarements. Ils se moquaient des prédictions relatives à l'avenir, au retour du Christ pour le jugement, à la proximité de la grande révolution Ihéocratique. L'auteur s'applique à maintenir ces prédictions, à expUquer les retards qu'éprouvait leur accomplissement, et à en tirer la conséquence qu'il y a toujours lieu de se tenir prêt pour cet événement. Il est évident que cette dernière partie de son petit traité était pour lui le point principal, et que toute Tépître est écrite uniquement en vue d'un scepticisme, qui ne paraît pas s'être borné à critiquer en théorie les espérances populaires, mais qui doit avoir exercé aussi une très-mauvaise influence sur la moralité de ceux qui en faisaient profession.
A tout prendre, cette épître n'a donc point une grande importance théologique, à côté de la plupart des autres documents qui nous sont restés des premiers temps du christianisme. Au contraire, en insistant avec tant de vivacité sur la vérité de certaines croyances, on pourrait dire de certaines préoccupations, qui étaient au fond un héritage du judaïsme et dont les chrétiens commençaient déjà à entrevoir la juste valeur, l'auteur paraît déplacer le centre de gravité de l'Évangile. Aussi bien son écrit n'a-t-il jamais été beaucoup mis à profit dans les travaux des écoles. Malgré cela, il y a peu de pièces de notre recueil qui aient autant exercé la critique que celle-ci, bien entendu, si l'on tient compte de son étendue. Des doutes sérieux se sont élevés relativement à son origine ; des discussions vives et prolongées ont été engagées au sujet de son authenticité, et loin de se dissiper après un examen de plus en plus mûr et calme, les soupçons se sont changés en une conviction absolument défavorable chez la plupart de nos savants contemporains. Nous ne pouvons nous dispenser d'aborder à notre tour une question d'autant plus grave, qu'il s'agit ici, non pas seulement comme ailleurs de vérifier le jugement de la tradition concernant le nom à placer en tête d'une pièce anonyme, mais de prononcer un arrêt de non-lieu ou de condamnation dans une affaire de faux.
En effet, Taûleur prend le nom de Simon Pierre; il aflSrme avoir conversé personnellement avec le Seigneur pendant sa vie terrestre ; il dit avoir été présent à la scène de la transfiguration sur la montagne ; il prétend avoir reçu de Jésus un avertissement relatif à sa mort prochaine; il déclare que c'est déjà la seconde lettre qu'il écrit, ce qu'il est impossible de ne pas mettre en regard de celle que nous possédons sous le nom de la première de Pierre; enfin, il invoque le témoignage de l'apôtre Paul en le nommant son bien-aimé frère. De tout cela il résulte incontestablement que répître se présente à nous comme une œuvre de l'apôtre, du chef des Douze, et l'on demandera avec raison d'où peuvent venir, en face d'assertions aussi positives, les doutes qui ont été formulés à diverses époques, et qui non-seulement ont persisté jusqu'à nos jours, mais se sont imposés aux esprits avec une force croissante.
Ces doutes se sont produits dans l'Église à une époque fort reculée, ou plutôt au moment même où des témoignages directs nous attestent pour la première fois l'existence de cet opuscule. Dans toute la littérature du second siècle on n'en trouve pas la moindre trace ; il n'est cité nulle part explicitement ; il n'en est pas fait un usage indirect dans des allusions ou des emprunts, soit conscients, soit involontaires, et les grands auteurs de la fin de ce siècle, chez lesquels nous trouvons des renseignements si précieux et même si complets sur les destinées des écrits apostoliques, et sur les recueils qu'on commençait à en faire, observent le plus profond silence sur une seconde épître que l'apôtre Pierre aurait composée. Ce n'est qu'au troisième siècle qu'il en est fait mention pour la première fois par Origène, lequel nous informe qu'il existe une seconde épître de Pierre, mais que la première seule est généralement acceptée comme authentique, tandis qu'à l'égard de l'autre il subsiste des doutes. Un siècle plus tard, Eusèbe, se fondant sur de nombreux témoignages antérieurs, constate que beaucoup d'églises n'accordent pas à celle-ci le privilège de la canonicité, tout en la jugeant propre à l'édification des fidèles. Cet état des choses n'avait pas encore changé du temps de Jérôme, qui, quoique personnellement favorable à l'épître, ne peut s'empêcher d'avouer que la plupart des chrétiens, ou du moins des auteurs, ne reconnaissaient pas son origine apostolique. Ce n'est qu'à partir du cinquième siècle, quand personne ne se préoccupait plus de questions critiques, que toute
opposition cessa. L'usage qu'on avait commencé à faire de cet écrit dans un certain nombre d'églises, où on la lisait au peuple avec les autres, contribua à la faire mettre au même rang que celles-ci, et la présence du nom de l'apôtre a dû grandement aider à effacer jusqu'au souvenir des anciens doutes. Ceux-ci ne reparurent qu'à l'époque de la réformation, où nous voyons des hommes très-sérieux et nullement prévenus, tels qu'Érasme et Calvin, les reproduisant à leur tour, sans pourtant en tirer des conséquences fâcheuses pour le livre lui-même. Cependant cette critique, plutôt instinctive que raisonnée, ne prévalut pas et on laissa bientôt tomber la question. Ce n'est qu'au siècle passé qu'elle fut reprise avec plus de suite, et depuis, comme nous l'avons déjà dit, elle n'a fait que gagner du terrain.
n s'agit donc de voir sur quoi peut se fonder le jugement, quel qu'il soit, à porter sur cette question de l'authenticité de la seconde épître de Pierre. On ne risquera pas de se tromper, en disant que les doutes des anciens n'avaient d'autre base que l'absence de témoins autorisés, ou, si l'on veut, d'une tradition suffisamment certaine. Il est évident que cette seconde épître n'a été connue dans l'Église que longtemps après la première ; que, pendant un laps de temps plus ou moins long, beaucoup de communautés n'en avaient possédé qu'une seule de cet apôtre. Cette circonslance pouvait suffire pour leur faire accueillir avec hésitation une seconde qui leur était oflFerte à un moment donné. Car il ne faut pas oublier que dans ces temps-là il circulait de nombreux écrits apocryphes, par lesquels bien des gens se laissaient tromper, mais dont la présence engageait aussi les églises à s'en tenir plus strictement à ce qu'elles avaient reçu autrefois comme provenant des apôtres, et à se méfier de ce qu'on leur proposait d'y ajouter. Ce procédé était sans doute prudent et légitime. Mais siiffit-il pour démontrer l'inauthenticité d'un écrit de trois pages qui pouvait avoir eu la mauvaise chance de ne pas se répandre dans les églises aussi rapidement, aussi généralement que d'autres? Ne savons-nous pas que des épîtres de Paul ont pu être perdues complètement, que les évangiles qui ont existé dans les premiers temps du christianisme ne sont pas tous parvenus jusqu'à nous? Une épître parfaitement authentique ne pouvaitelle pas avoir eu de la peine à franchir les limites d'un cercle plus restreint au milieu duquel elle s'était répandue d'abord? Tant qu'on n'aura pas démontré que la formation du canon est
Tœuvre des apôlres mêmes, ou d'une autorité ecclésiastique compétente, tant que l'étude de l'histoire nous apprendra qu'elle est plutôt le résultat tant soit peu fortuit d'une série de causes accidentelles et de coutumes locales, il sera toujours possible d'admettre qu'un petit écrit de circonstance a pu être négligé, égaré, oublié, sans qu'on en doive inférer rien qui puisse lui enlever ses titres à une place au recueil canonique, s'il en a réellement. L'argument tiré du suffrage négatif de l'ancienne Église, ou ce qu'on appelle la preuve extérieure, n'a donc qu'une valeur relative. A lui seul il ne décide pas la chose, et ce n'est qu'autant qu'il se trouverait ailleurs des motifs très-plausibles à faire valoir contre l'origine apostolique de l'épître, que cette preuve aussi jetterait un grand poids dans la balance.
Nous attachons beaucoup moins d'importance encore à un second argument sur lequel on a souvent insisté. C'est la différence du style des deux épîtres attribuées à Pierre. Cette différence existe; elle est palpable. Le choix des expressions, les tournures, la méthode, nous pourrions dire le tempérament, sont autres des deux côtés. Chacune a ses termes favoris, ses constructions particulières; chacune a sa manière propre de désigner le Christ, de définir ou de caractériser le christianisme d'après son essence; la première disant: vérité, grâce, foi, espérance, bonne nouvelle; la seconde : commandement, promesse, voie, intelligence. L'une est riche en citations de l'Écriture et surtout en phrases bibliques, employées d'une manière plus ou moins inconsciente; Taulre n'offre guère de traces de cette habitude.... Tout cela est incontestable, mais qu'est-ce que cela prouve? Jérôme déjà a relevé le fait et en a imaginé une explication assez singulière, par laquelle il croyait couper court aux inductions défavorables qu'on pouvait en tirer contre l'authenticité de la seconde épître. Partant de la supposition que Pierre n'était pas assez exercé dans la langue grecque pour rédiger lui-même ses épîtres, il suggère l'idée qu'il aurait bien pu se servir à cet effet d'interprètes ou de secrétaires différents. Cela reviendrait à dire qu'au fond il n'aurait écrit ni l'une ni l'autre. Mais nous demandons s'il est bien juste d'exiger que chaque auteur écrive toujours absolument de la même manière, n'importe le sujet qu'il traite et la distance des époques auxquelles il compose ses ouvrages? Passe encore, si Ton possède d'un même écrivain plusieurs ouvrages étendus d'un même genre, et
assez rapprochés les uns des autres quant à l'époque de leur origine : dans ce cas il serait peut-être permis de prendre ce qu'ils auraient de commun en fait de formes du langage, pour critère de quelque autre ouvrage dont la provenance paraîtrait douteuse. C'est ainsi qu'on juge de l'épître aux Hébreux en la comparant à celles de Paid. Mais comment veut-on appliquer cette méthode de critique dans un cas comme celui qui nous occupe, à huit petites pages, dont une moitié est peut-être séparée de l'autre par des années, et que tout le monde suppose avoir été écrites par un homme qui n'avait pas reçu d'éducation littéraire et dont le grec n'était pas la langue maternelle?
Nous ne voulons pas nous arrêter à quelques autres arguments moins concluants encore, qui ont été mis en avant pour prouver la difiérence des auteurs, et qu'on a l'habitude d'enregistrer, soit pour écraser les défenseurs de l'authenticité sous le nombre des preuves négatives, soit pour se donner le facile plaisir de les réfuter. Nous avons hâte d'aborder des éléments plus importants de la discussion.
Le premier fait sur lequel nous devons appeler l'attention de nos lecteurs, c'est la dépendance dans laquelle l'auteur de l'épître se trouve à l'égard de celle de Jude. Une grande partie de celle-ci, phraséologie, images, exemples, noms propres, a passé dans la nôtre. Le second chapitre, qui contient le portrait des faux docteurs, et les invectives les plus passionnées contre les corrupteurs de l'Évangile et des mœurs, est copié ou calqué presque en entier sur l'autre texte, dont on retrouve encore les traces dans les premières lignes du troisième chapitre. Autrefois on ne s'arrêtait guère à cette ressemblance, que personne ne songeait d'ailleurs à constater, parce qu'on regardait l'épître de Jude comme plus récente, et qu'on ne voyait rien d'extraordinaire à ce qu'un auteur de second rang se fût approprié les expressions du prince des apôtres, si l'on n'aimait mieux dire qu'ils écrivaient tous les deux sous la dictée du Saint-Esprit. Mais depuis qu'un examen plus approfondi du rapport entre les deux textes a démontré jusqu'à l'évidence que l'originalité n'est pas du côté où on la supposait, cette dépendance de l'un à l'égard de l'autre est devenue pour la critique un argument des plus décisifs contre l'authenticité de celui qui nous occupe en ce moment. Ce n'est pas que nous voudrions, en thèse générale, faire à un apôtre un crime de ce qu'il aurait emprunté à un collègue quelques phraseg
OU quelques idées. Personne ne prétendra qu'il aurait été indigne de l'ancien pêcheur de Bethsaïda de s'aider, pour écrire en grec, de quelque modèle d'ailleurs convenable. La question n'est pas là. Il n'est plus possible aujourd'hui d'assigner à l'épître de Jude une origine assez ancienne pour que l'apôtre Pierre, mort avant la destruction de Jérusalem, eût pu la connaître. C'est donc une simple question de chronologie, décidée par le résultat de l'examen critique de l'épître de Jude. Nous réservons au commentaire la preuve de détail concernant la manière dont celle-ci a été mise à profit par l'auteur postérieur. Nous verrons qu'il n'y a pas là de simples coïncidences, mais de véritables emprunts, et que les différences mêmes qui existent entre des passages d'ailleurs parallèles, corroborent la présomption de la dépendance, soit qu'elles aient été motivées par les besoins particuliers du sujet à traiter, soit qu'elles se fassent reconnaître comme l'effet d'abré^ viations et même de méprises, mais surtout parce que plus d'une fois le sens du discours de l'imitateur ne se comprend bien qu'autant qu'on consulte la rédaction primitive.
Ce que nous venons de dire ne prouve encore que la postériorité relative de notre épître, et ceux qui prétendraient revendiquer pour celle de Jude une haute antiquité ne se croiraient pas forcés, par ce premier argument, de regarder l'autre comme appartenant à une époque beaucoup plus récente que les derniers écrits compris dans le recueil du Nouveau Testament. Mais voici quelques autres observations qui nous amènent à penser qu'elle est séparée de ceux-ci par un intervalle très-considérable, et qu'elle appartient à un autre âge, à un tout autre milieu.
Nous avons dit qu'elle est catholique dans le sens le plus large du mot, c'est-à-dire adressée à tous les chrétiens indistinctement. Or, nous lisons au commencement du troisième chapitre que c'est déjà la seconde lettre que l'auteur écrit à ses lecteurs. Nul doute qu'il ne soit fait ici allusion à celle que nous nommons la première de Pierre. Mais celle-ci est destinée à certaines communautés de l'Asie Mineure, nominativement désignées dans la suscription* Comment expliquer cette espèce d'oubli? De la manière la plus simple du monde. A l'époque où écrivait le véritable auteur, l'antique littérature apostolique était déjà devenue le patrimoine commun de toute la chrétienté. Les inscriptions ou dédicaces des épîtres, désignant les communautés particulières auxquelles les apôtres avaient songé exclusivement en prenant la plume.
n'avaient plus aucune portée pratique, du moment que ces épîtres se furent répandues au dehors, et eurent commencé à servir à l'édification de tous les fidèles : ce qui certainement ne s'est pas feit avant le milieu du second siècle. Un écrivain de cette époque, parlant d'une épître apostolique quelconque, pouvait donc fort bien, et devait même la considérer au point de vue que tious signalons ici. Cela se voit encore plus clairement par un autre passage (chap. III, 15), où l'auteur dit à ses lecteurs (c'està-dire à tous les chrétiens) : Notre bien-aimé frère Paul vous Fa écrit également..,. Or, il n'est pas besoin de rappeler que toutes les épîtres de Paul avaient été adressées à des communautés particulières, et qu'il a dû se passer un temps assez long avant qu'elles se fussent suffisamment répandues dans toutes les provinces de l'empire pour qu'on pût en parler comme notre auteur le fait ici. Il y a plus. Il ajoute au même endroit:.... comme il le fait et' ailleurs dans toutes ses épîtres , quand il parle de ces choses. Pour s'exprimer ainsi, notre écrivain à dû avoir sous les yeux une collection d'épîtres de Paul, et à moins de prétendre que celui-ci avait coutume d'envoyer à son collègue, chaque fois qu'il en écrivait une, un exemplaire comme hommage d'auteur, on conviendra que cette circonstance, à son tour, nous oblige de reculer l'origine de la pièce dont nous nous occupons bien en deçà de la limite du siècle apostolique. Remarquons d'ailleurs que Paul ne parle pas dans toutes ses épîtres des choses finales, et que ce sont précisément celles adressées à des églises d'Asie qui n'en parlent pas. Enfin, le texte en question caractérise encore le^ épîtres de Paul par ces mots : Il y est des points difficiles à comprendre, dont les mal-^fermis tordent le sens, comme ils le font aussi pour les autres écritures. Avec cette phrase remarquable nous nous trouvons en face d'un prétendu apôtre qui déclare que les textes de son collègue sont difficiles à comprendre, et d'une époque où les épîtres de Paul étaient déjà placées sur la même ligne que le code sacré de l'Ancien Testament. Et si nous devions penser que par les autres écritures l'auteur a voulu désigner des livres du Nouveau Testament, la conclusion à en tirer n'en serait que plus évidente. Si nous mettons maintenant ce passage en regard d'un autre du premier chapitre (v. 16), nous verrons que les lecteurs sont tour à tour qualifiés de disciples de Pierre et de Paul : ce qui va parfaitement aux chrétiens des générations postérieures, qui pouvaient s'instruire par les écrits
de ces apôtres, mais ce qui de leur vivant ne répondait pas à la réalité historique.
En vue de ces divers arguments, nous pouvons en négliger d'autres qui ne laissent pas que d'être d'une certaine valeur, dès que le soupçon est justifié au point où nous venons de le constater. Ainsi, en parlant de la scène de la transfiguration (chap. 1, 17, 18), qui d'après les évangiles s'est passée sur une haute montagne non autrement déterminée, notre auteur la place sur la montagne sainte, L'épithète et même l'article nous font entrevoir ici le travail de la tradition ou de la légende. La montagne est déterminée, et elle est sanctifiée pour les âges suivants parle souvenir qui s'y rattache. On ne dira pas que cette façon de parler date du premier siècle. Au chap. I, v. 14, il paraît être fait allusion à une prédiction de Jésus dont nous retrouvons la trace dans l'appendice de l'évangile de Jean (chap. XXI, 18 suiv.), morceau qui en aucun cas n'a été écrit du vivant des apôtres. Mais en examinant bien ce passage, on ne peut se refuser à l'idée que le rédacteur a donné aux paroles de Jésus im sens qu'elles n'avaient pas. Si cette impression n'est pas illusoire, la citation d'un pareil texte est très-significative. Et lors même que le rapprochement des deux passages paraîtrait trop arbitraire, nous demanderions encore pourquoi un septuagénaire aurait eu besoin d'une révélation spéciale du Seigneur pour apprendre qu'il mourrait bientôt. Enfin citons encore chap. III, v. 2, où le texte reçu offre ces mots : Souvenez^ov^ du commandement de notre Seigneur que vous ont transmis nos apôtres.... Il est vrai que beaucoup d'anciens manuscrits portent vos apôtres ; mais ne semblera-t-â pas naturel qu'on ait voulu faire disparaître par im léger changement ce qu'il devait y avoir de choquant dans le texte : Pierre parlant de ses apôtres, comme de personnages qui l'auraient précédé ou primé? Se figure-t-on que si l'auteur avait mis vos à la seconde personne, un copiste se fût avisé d'y substituer la première? Et lors même qu'on dût préférer la leçon vos, comme la seule possible ou authentique, ne nous placerait-elle pas encore à un point de vue étranger à l'histoire, qui ne connaît pas au premier siècle de communautés chrétiennes, soit locales, soit provinciales, fondées par les apôtres, considérés comme corps ^ ?
1 En tout cas il est impossible de traduire (comme où l'a proposé] : notre commandement à nous, les apôtres du Seigneur.
Mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tout le passage est copié de Tépître de Jude (v. 17), de sorte que le doute au sujet de sa véritable portée n'est plus permis.
Nous pensons que ces divers arguments sont plus que suffisants pour démontrer que les doutes des anciens n'étaient que trop justifiés, et qu'ils auraient dès lors abouti au jugement que la critique se voit obligée de formuler aujourd'hui, si l'étude des textes s'était faite avec quelque peu de méthode scientifique. Calvin, pour ne pas avoir à recourir à l'idée d'une fraude pieuse, et pour ne pas sacrifier l'épître elle-même qui lui paraissait écrite dans un esprit parfaitement chrétien, imagina l'hypothèse d'un disciple de Pierre qui se serait inspiré des idées de son maître et aurait eu ainsi un certain droit de mettre le nom de celui-ci en tête de son ouvrage. Cet expédient, car ce n'est pas autre chose, n'écarte pas tous les arguments à faire valoir contre la thèse de l'antiquité de l'épître et n'infirme aucunement les preuves d'une origine beaucoup plus récente. On découvre trop aisément que l'auteur prend un masque pour parler avec plus d'autorité, et qu'il ne reste pas fidèle à son rôle. Ainsi encore, en sa quaUté de Pierre, il représente les adversaires qu'il combat comme devant apparaître dans l'avenir seulement (chap. II, 1), et il affecte de prévenir d'avance les chrétiens contre leurs erreurs; mais aussitôt après, se plaçant au point de vue de la réalité en face de laquelle il écrit, il les dépeint comme actuellement présents, comme constituant un fait, une situation donnée, et nous comprenons que c'est le besoin de combattre avec plus de chances de succès un danger très-alarmant qui lui a suggéré l'idée de mettre en avant un nom généralement vénéré dans l'Église. Ce procédé était tellement à l'ordre du jour au second siècle et chez tous les partis (c'était même une coutimie littéraire, nous dirions presque un genre, déjà au sein du judaïsme), que nous aurions bien tort de faire intervenir ici des principes de morale, soit pour formuler un blâme sévère contre ce qu'on appellerait aujourd'hui une supercherie ou une falsification, soit pour prononcer l'anathème contre une critique téméraire qui oserait seulement soupçonner un livre, compris dans la Bible, de devoir son origine à une équivoque. •
Syméon Pierre, serviteur et apôtre de Jésus-Christ, à ceux auxquels est échue la même foi qu'à nous, par la justice de uotre Dieu et du sauveur Jésus-Christ : que la grâce et la paix vous soient données abondamment dans la connaissance de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Cbrist.
I, 1-2. En distinguant, dans sa formule d'adresse, deux catégories de personnes, nous, et ceux auxquels est échue la même foi (liit. : une foi d'égale valeur), Tauteur n'a sans doute pas voulu opposer, à tous les autres chrétiens, le corps des apôtres, comme formant une catégorie à part. Si Ton ne veut pas réduire la formule à cette simple idée: à tous ceux qui partagent notre commune foi chrétienne, on peut supposer qu'il entend par le nom, tous ceux qui partagent déjà ses propres convictions à l'égard des faits qu'il s'agit d'enseigner ici, tandis que les autres seraient ses lecteurs, c'est-à-dire les personnes auxquelles il croit nécessaire d'adresser les présentes instructions. Les premiers pourraient être les judéo-chrétiens restés attachés à la doctrine de la parousie du Seigneur, les autres, les chrétiens d'une autre origine chez lesquels cette doctrine risquait de se perdre. Les uns et les autres appartiennent à la communauté par l'eflFet de la même dispensation salutaire de Dieu et de Christ, qui dans leur Justice, c'est-à-dire sans acception des personnes,
ont adressé leur appel indistinctement à tous les hommies. Car en disant que la foi est échue, Tauleur insinue qu'elle n'est pas l'œuvre spontanée et méritoire de l'homme, mais qu'elle est un don de Dieu. Peut-être cependant suffirait-il de prendre le terme de justice dans le sens de bien/ait, comme on le trouve fréquemment en hébreu. En tout cas il n'est pas question de la justification qui est la suite et non la cause de la foi.
La grâce et la paix, les dons de Dieu, vont de front avec la connaissance de l'homme, c'est-à-dire avec les progrès de l'intelligence des vérités religieuses. Comp. Phil. I, 9. Col. I, 9.
'Puisque sa divine puissance nous a dotés de tout ce qui mène à la vie et à la piété, par la connaissance de celui qui nous a appelés par sa propre et glorieuse action, par laquelle il nous a aussi donné de si grandes et précieuses promesses, afin de vous faire participer, par ce moyen, à la nature divine, après vous avoir soustraits à la corruption de la convoitise mondaine: vous aussi, de votre côté, mettez toute votre ardeur à produire avec voire foi l'activité, avec l'activité Tintelligence, avec Tintelligence la tempérance, avec la tempérance la constance, avec la constance la piété, avec la piété la fraternité, avec la fraternité la charité. * Car si ces qualités se trouvent en vous abondamment, elles ne vous laisseront pas oisifs et stériles à Tégard de la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ. En effet, celui qui ne les possède pas est aveugle et myope, et la purification de ses anciens péchés est sortie de sa mémoire. Efforcez-vous d'autant plus, mes frères, de rendre sûre votre vocation et votre élection, car en faisant cela vous ne risquerez jamais de vous égarer. Car c'est de cette manière que l'entrée dans le royaume éternel de notre Seigneur Jésus-Christ vous sera ménagée largement.
I, 3-11. Exorde ou préambule. Le sens est en deux mots celui-ci: Puisque Dieu a mis à votre portée tout ce qui est nécessaire au salut, tâchez d'en profiter et de vous en rendre dignes. Mais l'exposé de cette pensée est tant soit peu obscur et entortillé, surtout dans l'original, et notre traduction même, malgré ses mouvements un peu plus libres, ne rend pas superflues les explications de détail.
Ainsi on ne voit pas tout de suite à quel sujet l'auteur attribue cette divine puissance qui prépare le salut des hommes et leur en aplanit le chemin. La phrase précédente parlait à la fois de
Dieu et de Jésus. Cependant nous n'hésitons pas à dire que c'est ce dernier qu'il a eu en vue, puisqu'il le distingue de celui qui nous a appelés (acte qui est toujours attribué à Dieu le père), mais que dans la phrase suivante le sujet change encore et que c'est le père qui a donné les promesses. L'obscurité provient de cette transition subite et réitérée d'un sujet à l'autre et l'on devrait peut-être introduire les noms propres dans le texte de la traduction à la place des pronoms.
Christ nous à donné tout ce qui mène à la vie et à la piété. L'association de ces deux notions représente, pour ainsi dire, toute Texistence du chrétien ; seulement elles se suivent ici dans un ordre peu naturel. La vie est évidenunent prise dans le sens évangélique du salut et de la félicité, tandis que la piété est le caractère essentiel du croyant pendant son séjour sur la terre : en d'autres termes, Christ nous a donné ce dont nous avons besoin ici-bas, et ce que nous pouvons désirer pour l'avenir. Il nous l'a donné par la connaissance de Dieu, c'est-à-dire en nous faisant connaître son père comme jamais auparavant Dieu n'avait été connu, savoir comme nous appelant au salut, et comme nous faisant des promesses grandes et précieuses. La même idée avait été effleurée au v. 2.
La vocation de la part de Dieu a été opérée, ou nous est parvenue, par sa propre et glorieuse action. Cette phrase, que les anciens déjà paraissent n'avoir pas trop bien comprise, puisque les manuscrits en grand nombre offrent la singulière leçon : au moyen de la gloire et de la vertu, a dû être traduite un peu librement. Le mot grec qu'on rend ordinairement par vertu^ signifie proprement, comme le latin virtus, non la vertu dans le sens moral, mais l'énergie avec laquelle on agit, le courage, la force. Ce sens se retrouve très-nettement quelques lignes plus bas, au v. 5. Ici l'auteur veut exprimer la pensée que Dieu, dans l'œuvre de la vocation adressée aux hommes pour le salut, a manifesté d'un côté sa gloire, c'est-à-dire sa sagesse, la grandeur de ses desseins, l'admirable conception de ses moyens (Rom. XI, 33. 1 Cor. II, 7 suiv. Éph. III, 9 suiv., etc.), de l'autre, sa puissance dans l'exécution, l'énergie avec laquelle il poursuit l'accomplissement de sa gracieuse volonté.
Cet acte de la vocation implique de grandes et précieuses pro* messes, par la raison qu'il n'a pas en vue notre existence actuelle seulement, et ces promesses sont telles, qu'elles nous engagent,
N. T. 5- part. 16
négativement, à fuir les tendances vicieuses du monde, lesquelles conduisent à la corruption^ c'est-à-dire à la perdition, à la ruine, à la mort ; puis, positivement, à aspirer à la participation de la nature divine, qui est incorruptible, non sujette à la mort.
A ces considérations évangéliques se rattachent maintenant (v. 5 suiv.) des exhortations pratiques à la fois simples et pressantes. Elles se résument d'abord dans cette phrase : Produisez, de votre côté, comme fruit de votre vocation (Gai. V, 22), les qualités qui doivent être propres au chrétien. Le verbe grec que l'auteur emploie ici signifie proprement fournir, contribuer, faire les fonds pour une dépense publique ; cela revient à dire qu'il représente les efforts qu'il demande à ses lecteurs comme une espèce de payement en retour des avances que Dieu a faites. L'énumération qui suit ne doit pas être comprise de manière que chaque vertu suivante serait à considérer comme l'efifet ou la conséquence de la précédente. Le sens est plutôt que toutes ces qualités se trouveront réunies, que l'une ne saurait aller sans l'autre. Quant au détail, nous dirons seulement que la tempérance est proprement l'empire que chacun doit exercer sur ses propres instincts ou passions ; la fraternité et la charité peuvent être distinguées de manière que la première se renferme dans le cercle plus étroit de la communauté des fidèles, tandis que la seconde embrasserait les hommes en général ; \ activité enfin (et non la vertu), sera l'exercice de la volonté soit à l'égard de l'éducation chrétienne personnelle, soit en vue des intérêts de l'Église. La possession de ces qualités morales amène en même temps im progrès dans la connaissante de Christ, dans l'intelligence des vérités religieuses, comme plus haut (v. 2; comp. Col. I, 9 suiv.) il avait été dit que celle-ci profite à son tour au développement des avantages moraux. U oisiveté et la stérilité sont des expressions figurées, parfaitement bien choisies pour représenter, par antithèse, l'idée du progrès. D'autres images viennent ensuite caractériser l'état de celui auquel ces qualités morales font défaut et chez qui, par cela même, la connaissance religieuse est imparfaite aussi. La comparaison de ce dernier défaut avec la cécité et la myopie est aussi fréquente que naturelle (Matth. XV, 14 ; XXIII, 16 suiv. Jean IX, 39 suiv. Rom. II, 19. 2 Cor. IV, 4. 1 Jean II, 11. Apoc. III, 17). En même temps il y a là un autre symptôme affligeant. En entrant en communion avec Christ, le nouveau converti obtenait la purification de ses anciens péchés,
sa vie antérieure était pour ainsi dire eflFacée (Rom. III, 25), mais par cela même il s'engageait dans une voie toute nouvelle (Rom. VII, 4 suiv.). Or, s'il s'arrête dans cette voie, ou qu'il l'abandonne complètement, le bénéfice de sa conversion sera perdu aussi ; il oublie ses antécédents et renonce aux effets déjà acquis de la grâce divine.
Dans la dernière phrase nous ne relèverons que ce mot : rendez sûre votre vocation et votre élection. Il est évident que ce dernier terme ne saurait être pris dans le sens paulinien (de la prédestination). Car à cet égard l'homme n'a rien à faire et ne peut rien changer. Pour notre auteur, le sens de l'expression doit être à peu près le même que celui de la vocation, et celle-ci sera comprise comme dans les évangiles synoptiques. Dieu adresse l'appel à tous; c'est l'affaire de chacun d'écouter et de répondre. En faisant cela, il ratifie, pour ainsi dire, l'appel, il s'en assure le bénéfice, et il est alors de fait parmi les élus, c'est-à-dire séparé de la masse des non-convertis. (Pour s* effarer, le grec dit : se heurter.)
*^Pour cette raison j'aurai soin de vous rappeler sans cesse ces choses, bien que vous les sachiez et que vous soyez affermis dans la présente vérité. Mais je regarde comme un devoir, aussi longtemps que j'habite ce corps, de vous tenir en éveil par mes avertissements, parce que je sais que je dois quitter cette demeure subitement, comme notre Seigneur Jésus-Christ me l'a déclaré. Cependant je veux m'efforcer de faire en sorte que, après mon départ encore, vous ayez tu jours le moyen d'en garder le souvenir. *• Car ce n'est pas en suivant des fables artifîcieusement imaginées que je vous ai fait connaître la puissance et l'avènement de notre Seigneur Jésus- Christ, mais c'est comme témoin oculaire de sa majesté. En effet, il a reçu honneur et gloire de la part de Dieu le père, en ce que sa glorieuse majesté lui adressa cette parole : Celui-ci est mon fils bienaimé, auquel je prends plaisir 1 Et cette parole, moi je l'ai entendue, comme elle venait du ciel, lorsque je me trouvai avec lui sur la montagne sainte. *^Et nous tenons pour d'autant plus sûre la parole prophétique^ à laquelle vous ferez bien de prêter votre attention, comme à un flambeau qui luit dans un lieu sombre, jusqu'à ce que le jour vienne à poindre et que l'astre du matin se lève dans vos cœurs : convaincus que vous serez avant tout qu'aucune prophétie de l'Écriture n'est affaire d'interprétation privée, jamais prophétie n'ayant été proposée par le caprice d'un homme, mais c'est poussés par le Saint-Esprit que les hommes ont parlé au nom de Dieu.
, I, 12-21. Ici l'auteur entre dans des considérationà plus personnelles et en vient à motiver la résolution qu'il a prise d'écrire son épître. Bien que ses lecteurs soient suffisamment pénétrés de \q. 'présente vérité (soit de celle qui vient de leur être inculquée spécialement, soit en général de celle de l'Évangile, qui serait appelé présent en tant qu'il a été prêché parmi eux, Col. I, 6), il estime pourtant avoir à remplir envers eux un devoir de moniteur, et cela par plusieurs raisons.
D'abord à cause de l'importance même des intérêts engagés (v. 11, 12). En second lieu, parce qu'il sait que sa fin approche et qu'elle l'enlèvera subitement. Ce passage remarquable a été commenté dans l'introduction. Il fait allusion à une prédiction de Jésus, interprétée de cette manière dans l'appendice du quatrième évangile (Jean XXI, 19). Or, une pareille perspective rend plus pressant le devoir de bien employer le temps pendant lequel on habite encore le corps (litt. : cette demeure ou tente, 2 Cor. V, 1), Et cela peut se faire de manière que l'avertissement subsiste et profite aux autres, même après la mort de celui qui l'a donné, savoir en tant qu'il le leur laisse par écrit, qu'il le leur lègue comme un testament.
Mais l'auteur fait valoir encore un troisièmemotif pour justifier l'insistance qu'il met à rappeler à ses lecteurs la grandeur des promesses faites aux croyants : c'est qu'en parlant de la grandeur de Jésus, garant de ces promesses, et dispensateur futur des grâces divines, il dispose lui-même de la preuve la plus convainquante qu'on puisse trouver. En effet, son enseignement, loin d'être le fruit d'une spéculation subjective, une théorie en l'air ingénieusement imaginée, un tissu de fables, comme on peut les entendre dans les écoles des philosophes, est basé sur une expérience personnelle et positive. Il a été témoin oculaire de la scène racontée dans les évangiles, et qui est connue sous le nom usuel de la transfiguration (Matth. XVII, etc.). Certes, ce qui s'est passé dans cette nuit mémorable peut bien autoriser l'apôtre spectateur à parler de la majesté de Christ, de son avé* nement futur pour le grand jour du jugement, où sa puissance se montrera dans tout son éclat.
Ce fait extraordinaire de l'histoire a encore un autre avantage ; il confirme les prophéties de l'Écriture relatives à Christ. Ces prophéties, il est vrai, ont une valeur propre, elles émanent positivement de Dieu, mais il ne faut pas oublier que Dieu seul se
réserve d'en révéler la signification. Ainsi, dans le cas présent, la voix céleste qui a parlé sur la montagne a donné la vraie signification ou plutôt l'application des prédictions messianiques de l'Ancien Testament. Dès lors le chrétien peut en toute sûreté s'en tenir à celles-ci, désonnais claires et sûres, par suite de cette interprétation authentique, et se laisser guider par elles à travers les ténèbres de la vie présente, comme par un flambeau brillant, jusqu'au moment où éclatera l'aurore d'un jour qui chassera des cœurs les derniers vestiges d'inintelligence et d'incertitude.
Si nous avons bien saisi le sens de ce passage très-controversé, l'interprétation privée (propre, personnelle) dont l'auteur parle, n'est pas celle du premier venu, de manière qu'il aurait voulu dire : il n'est pas permis à tout le monde ^'interpréter l'Écriture, et de le faire à sa guise ; mais c'est celle que les prophètes euxmêmes auraient voulu donner des révélations qu'ils recevaient et dont ils devaient ê(re les organes. C'est précisément là ce que disait aussi la première épître de Pierre (chap. I, 10, 11): les prophètes reçoivent des communications d'en haut et les reproduisent dans leurs discours et écrits ; mais quant à l'application aux temps et aux personnes. Dieu seul se réserve de la faire quand il le juge à propos, parce que, en fin de compte, les prophéties sont moins faites pour les contemporains que pour la génération qui en verra l'accomplissement.
* Cependant il y a aussi eu de faux prophètes parmi le peuple, de même que parmi vous aussi il y aura de faux docteurs, qui introduiront des hérésies pernicieuses, et qui, en reniant le maître qui les a rachetés, attireront sur eux-mêmes une ruine soudaine. Et beaucoup de gens s'associeront à leurs dérèglements, à cause desquels la vraie religion sera calomniée ; dans leur cupide égoîsme ils viendront vous exploiter par des discours fallacieux, mais leur arrêta depuis longtemps prononcé, n'est pas oisif, et leur ruine ne sommeille point. ^Car si Dieu n'a pas épargné les anges qui avaient péché, mais les a précipités dans Tabime ]où ils sont retenus dans les chaînes des ténèbres et réservés pour le jugement ; s'il n'a pas épargné l'ancien monde, mais n'a préservé que Noé, ce héraut de la justice, lui huitième, lorsqu'il amena le déluge sur le monde des impies ; s'il a condamné à la destruction les villes de Sodome et de Gomorrhe, en les réduisant en cendres, pour les faire servir d'exemple aux impies futurs ; et s'il a sauvé le juste Lot^ profondément attristé par la conduite déréglée des scélérats — car ce juste,
qui demeurait au milieu d'eux, avait son âme vertueuse tourmentée en voyant et entendant journellement leurs actes infâmes, — c'est que le Seigneur sait délivrer de Tépreuve les hommes pieux, et réserver les injustes pour le jour du jugement tout en les punissant dès à présent, surtout ceux qui dans leur passion impure courent après les jouissances charnelles et méprisent la dignité du Seigneur.
II, 1-10. L'auteur aborde enfin son sujet principal. Par une transition bien naturelle, il passe des prophètes de TÉcriture aux faux prophètes et docteurs actuels, pour lesquels la promesse de Tavénement de Christ au dernier jour est un sujet de raillerie et qui ne se préoccupent que des grossières jouissances du moment. C'est à partir d'ici que les réminiscences de Tépître de Jude deviennent de plus en plus fréquentes. Aussi bien le commentaire peut-il se dispenser dans beaucoup de cas de reproduire des explications déjà données. Comp. ici surtout Jude 4, 6, 7, 8.
Nous n'hésitons pas à traduire hérésies^ au lieu de schismes, bien que dans les autres passages du Nouveau Testament où se trouve le mot grec, ce dernier sens soit seul admissible. Ici évidemment il s'agit d'une fausse doctrine, directement contraire à la vérité de l'Évangile. Au lieu de la vraie religion, le texte dit à la lettre : la voie de la vérité, d'après un usage dont il y a plusieurs exemples dans les Actes (chap. IX, 2 ; XVIII, 25 ; XIX, 9, 23 ; XXII, 4 ; XXIV, 14, 22). Car la voie n'est pas seulement la conduite morale, mais encore la tendance religieuse. Le mot que nous traduisons par égoïsme, signifie proprement la cupidité, l'amour du gain. L'arrêt qui n'est pas oisif est celui qui n'est pas rendu en vain, mais qui est en train d'être exécuté.
Les exemples d'impiété et de dévergondage tirés de l'Ancien Testament sont en partie autres que ceux qu'on trouve dans le passage correspondant de l'épître de Jude ; mais ce qui est surtout une addition propre à notre auteur, c'est qu'il n'insiste pas seulement sur les exemples de châtiments mérités et accomplis, mais aussi sur ceux d'une protection assurée aux justes. L'avertissement menaçant et sérieux se combine ainsi avec la consolation dont pouvaient avoir besoin les bons, spectateurs quotidiens des débordements du vice. Seulement l'un de ces exemples, celui de Lot, est assez malheureusement choisi, quand on se rappelle l'usage que ce patriarche fit de sa délivrance.
Avec les dernières lignes de ce morceau, l'auteur reprend la
caractéristique des faux docteurs d'une manière plus détaillée et va la poursuivre dans ce qui suivra. Nous devons dire d'une manière générale que cette caractéristique, pour être très-animée, distinguée même par l'ampleur rhétorique du style, est assez peu précise à l'égard de ce qu'il nous importerait surtout de savoir. Cependant on entrevoit qu'il s'agit de deux sortes d'erreur^: il y a d'un côté le libertinage, l'émancipation déréglée, qui fait aussi le fond du tableau dans l'épître de Jude ; de l'autre, il y a certainement le doute relatif aux croyances judéo-chrétiennes concernant la fin des choses et la parousie, doute qui a dû être formulé d'une manière assez cavalière et peu révérencieuse. C'est ainsi que nous croyons pouvoir expliquer ici les derniers mots de notre texte, d'après les analogies décisives de chap. I, 16; III, 3suiv., bien qu'ils aient un autre sens dans Jude 8.
^® Téméraires et insolents, ils ne craignent point de médire de ceux qui sont dans la gloire, là où des anges, leurs supérieurs en force et en puissance, ne formulent point contre eux un jugement injurieux. Mais eux, semblables à des bêtes brutes^ nées pour une vie purement physique, pour être prises et tuées, ils médisent de ce qu*ils ignorent et périront aussi comme elles, recevant ainsi le salaire de leur iniquité, parce qu'ils mettent leur bonheur dans les jouissances du jour. Ils se délectent dans leurs fourberies, faisant bonne chère avec vous, en hommes tarés et flétris qu'ils sont ; ils ont les yeux bouffis de luxure et insatiables de péchés, ils séduisent les âmes mal affermies et ont eux-mêmes le cœur exercé à la cupi* dite. *^ Enfants de la malédiction, ils ont abandonné le droit chemin, et se sont égarés en suivant la voie de Balaam fils de Bosor, lequel aussi aima le salaire injuste, mais fut sévèrement repris pour sa scélératesse: une bète muette, criant d'une voix d'homme, arrêta la démence du prophète 1 Ce sont des fontaines sans eau, des brouillards chassés par le tourbillon ; à eux est réservée la nuit des ténèbres. Par des discours aussi vains que pompeux ils séduisent, avec les convoitises charnelles du libertinage, les hommes à peine échappés à ceux qui vivent encore dans Terreur, leur promettant la liberté, tandis qu'ils sont eux-mêmes les esclaves de la perdition. Car chacun est l'esclave de ce par quoi il se laisse vaincre. *®Car si, après avoir échappé aux souillures du monde par la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, ils se laissent vaincre en s'y engageant de nouveau, leur dernière condition est pire que la première. Car il eût mieux valu pour eux de n'avoir point connu le chemin de la justice, que de se détourner, après l'avoir connu, du
saint commandement qui leur a été donné. Il leur arrive ce que dit si bien le proverbe: C'est le chien qui retourne à ce qu'il a vomi. Et cet autre : Truie lavée va se vautrer dans le bourbier.
II, 10-22. Dans ce morceau surtout, les emprunts faits àTépître de 3uà^ sont nombreux. Voyez celle-ci aux v. 8, 9, 10, 11, 12, 13, 16. Mais il y a lieu de faire remarquer que pas une seule phrase n'est copiée textuellement et dans son entier. Ce sont les termes, les images, les allusions historiques que notre auteur emprunte à son prédécesseur, mais en les encadrant librement dans des phrases de sa propre facture, quelquefois même de manière qu'on dirait qu'il n'a pas bien compris l'original, ou qu'il a volontairement détourné, de leur sens propre et primitif, les expressions qu'il va y prendre. Aussi les quelques observations que nous aurons à faire sur notre texte porteront-elles surtout sur ce dernier rapport. Car au fond, comme il s'agit d'un portrait moral, il ne faut pas beaucoup de sagacité pour comprendre les différents traits du tableau. L'auteur a ici en vue les conséquences pratiques d une théorie qui comprenait la liberté chrétienne de manière à émanciper la chair (Gai. V, 13 ; comp. 1 Cor. VI, 12, etc.). Ce n'est qu'au chapitre suivant qu'il revient à l'élément dogmatique de cette théorie, lequel consistait à se moquer des espérances ou des craintes relatives au jugement dernier.
Dès le début de ce morceau (v. 10, 11) nous rencontrons un passage déjà passablement obscur dans Jude (v. 8-10), mais qui devient ici presque inintelligible, l'auteur ayant jugé à propos d'omettre tout juste ce qui dans l'original servait à expliquer la pensée de l'écrivain. Jude avait cité la conduite de l'ange Michel à l'égard de Satan, pour faire ressortir, par cet exemple, l'outrecuidance des gens qui ne respectent rien, pas même la dignité de Dieu et de Christ. Notre auteur n'a que faire du mythe apocryphe, il efface les noms des deux anges, en conservant le simple cadre de la phrase. De cette manière, les mots : ils ne formulent pas contre eux de jugement injurieux, ne se rapportent plus à leur vrai régime (Satan), et sont comme suspendus en l'air ; et le nouveau régime [contre eux) par lequel ils doivent se rattacher au contexte, les met en rapport avec ceux qui sont dans la gloire (Dieu, Christ ou les anges), de sorte qu'il en résulte cette singulière assertion, que les anges ne portent pas de jugement (!)
injurieux sur les personnages que nous venons de nommer. Si nous n'avions pas la clef de cet imbroglio dans le texte primitif, nous devrions désespérer de le débrouiller. D'autres cherchent à sortir d'embarras en substituant aux anges les diables, lesquels, tout diables qu'ils sont, n'osent pas injurier Dieu et les bons anges. Ces hommes seraient donc pires que les diables. Mais comment, dans ce cas, l'auteur pouvait-il se servir du mot de jugements En aucun cas il n'a pu vouloir faire un crime à ses adversaires de dire du mal des diables, ni appeler les diables des êtres dans la gloire.
Quelques petits changements sont aussi faits dans la phrase suivante (v. 12; comp. Jud. 10). La comparaison avec les brutes est autrement tournée, l'épithète : purement physique ou matériel, est donnée ici à la vie ou à la nature des bêtes mêmes, tandis que dans l'original elle revenait à l'activité intellectuelle des libertins matérialistes. Des deux côtés la phrase se termine par la perspective de la ruine finale des pervers, mais la première fois celle-ci est signalée comme la conséquence de leur genre de vie, ici elle est représentée comme absolument semblable à la mort des bêtes, qui périssent sans espoir ultérieur.
Dans le 13*^ verset nous trouvons quelques lambeaux presque méconnaissables du 12® de Jude. Celui-ci avait parlé des agapes ou repas fraternels des chrétiens, profanés par la présence de gens qui n'y voyaient qu'une occasion de faire bonne chère, et qui choquaient les autres par leur conduite. La bonne chère revient dans notre texte, et l'auteur, par quelques traits de pinceau de plus, anime son tableau dans le sens en question. Mais il nç parle plus d'agapes, ce mot est remplacé par des fourberies (apataï), et nous avons le choix de dire que la substitution est intentionnelle, les agapes n'existant plus du temps de l'auteur, ou de dire que le changement était déjà fait dans l'ancien texte, par n'importe quel hasard. De plus, les écueils ou pierres d'achoppement {spilades), comme Jude appelle ces libertins, sont devenus des taches ou ordures {spiloï)y ce qui peut être une méprise exégétique. En tout cas, le sens qu'y attache notre auteur est parfaitement établi par l'addition d'un synonyme. Plusieurs anciens témoins ont réintégré les agapes dans notre texte, mais c'est évidemment en vue du passage parallèle. Des corrections analogues faites par la même raison se trouvent, soit dans les manuscrits, soit dans les éditions vulgaires, au v. 17 (deux fois).
Nous ne nous arrêterons aux lignes suivantes (v. 14) que pour faire remarquer que le texte parle proprement d'yeux remplis A'v/ne femme adultère, ce qui est d'une hardiesse rhétorique intolérable en français, peut-être même un simple solécisme. L'exemple de Balaamy emprunté également à Jude (v. 11), est mis ici à profit d'une manière plus complète, l'auteur ne relevant pas seulement le mauvais motif du prophète (sur lequel cependant l'ancien récit, Nombr. XXII, n'insiste pas du tout), mais encore la honte qu'il essuya d'être admonesté par son ânesse. L'orthographe inexacte Bosor n'est peut-être qu'une vieille faute de copiste. Elle ne vient pas des Septante.
Plus loin, les fontaiiies sans eau et les brouillards chassés par les vents sont le dédoublement d'une image de Jude (v. 12) que nous avons expliquée en temps et lieu ; mais ce qu'il faut relever, c'est que la nuil des ténèbres est réservée ici à des fontaines, l'auteur ayant sauté quelques lignes dans son original, où elle revenait très -naturellement aux étoiles filantes qui rentrent promptement dans l'obscurité. Il n'y a pas jusqu'au pronom démonstratif qui commence la phrase {ceuohci sont des fontaines, etc.) qui ne soit machinalement copié dans l'ancien texte, où il est parfaitement à sa place, tandis que dans le nôtre il ne se rattache à rien, après la digression relative à Balaam.
Enfin dans le 18® verset il y a encore une légère trace du 16® de Jude, bien qu'il s'agisse ici de tout autre chose. En effet, noire auteur veut maintenant caractériser les hber-tins comme séducteurs des nouveaux convertis ; car ceux qui vivent encore dans l'erreur, ce sont les païens, et il dit que, à peine échappés au paganisme, ces néophytes tombent entre les mains de gens pires que les païens, et qui sous prétexte de liberté leur imposent une servitude plus odieuse que celle de la superstition polythéiste, savoir l'esclavage du vice, de la corruption, et par suite de la ruine morale et étemelle. Nous estimons que dans les v. 20 et suiv. l'auteur a voulu parler des hommes ainsi séduits, au sujet desquels il fait cette déclaration paradoxale, qu'ils eussent mieux fait de ne jamais devenir chrétiens, que de perdre le fruit de leur conversion par ces nouveaux égarements. Mais il faut convenir que la construction de la phrase, et notamment la liaison entre les v. 19 et 20 semble favoriser l'interprétation d'après laquelle il serait plutôt question des séducteurs. (Ck)mme passages parallèles, on peut comp. Matth. XII, 45. Luc XI, 26 ; XII, 47. Jacq. IV, 17.)
Des deux proverbes (v. 22), le premier se trouve aussi dans la collection de l'Ancien Testament (Prov. XXVI, 11). Ces proverbes, surtout le dernier, militent en faveur de ce que nous venons de dire au sujet des phrases immédiatement précédentes, à savoir qu'elles se rapportent plutôt aux hommes séduits qu'aux séducteurs. Les uns et les autres, en tant qu'anciens païens, pouvaient être comparés par un Juif ou judéo-chrétien à des porcs et à des chiens ; mais les séducteurs, dans ce contexte du moins, n'étaient certes pas des porcs lavés.
* Voilà déjà la seconde lettre que je vons écris, mes bien-aimés, et dans laquelle je tâche de donner Téveil à votre sain jugement, en faisant appel à vos souvenirs, relativement aux choses prédites par les saints prophètes, et au commandement de notre Seigneur et Sauveur, que vous ont transmis vos apôtres. Vous devez savoir surtout que, dans les derniers jours, il viendra des railleurs, avec des railleries, lesquels se laisseront guider par leurs propres convoitises et qui diront : Où en est la promesse de son avènement ? Car depuis que nos pères sont morts, toutes choses restent dans le même état, depuis le commencement de la création I
III, 1-4. Après avoir suffisamment caractérisé les libertins au point de vue de leurs tendances pratiques, l'auteur arrive à la hase théorique de leurs erreurs, le scepticisme moqueur, avec lequel ils rejetaient les espérances héréditaires de l'Église, la parousie de Christ dans sa gloire, le jugement dernier, etc. Pour la forme, il emprunte encore une partie de ses phrases à l'épître de Jude (v. 17, 18). Pour le fond, on pourrait mettre en regard de notre texte les quelques indications assez obscures de 1 Tim. I, 20. 2 Tim. II, 16, 17. Les croyances eschatologiques se fondant sur un enseignement en partie antérieur à l'Evangile, en partie formulé par Jésus lui-même et par ses apôtres, l'avertissement donné ici s'appelle naturellement un appel atcx souvenirs des lecteurs (comp. chap. I, 13). La promesse messianique est de plus considérée comme un dogme, comme une vérité officiellement promulguée, et qu'il faut croire nécessairement quand on veut être chrétien ; c'est pour cela qu'elle est appelée un commandement.
La question critique et moqueuse mise dans la bouche des libertins consiste à dire : On nous avait promis une grande révolution, l'établissement glorieux du royaume de Christ, la fin de
252 2 PIERRE in, 5-9.
toutes les tribulations de cette terre, etc. Où en est cette perspective ? Les choses vont comme toujours. Nos pères sont morts, et rien n'est changé ; le monde est resté ce qu'il a été depuis le commencement. Cette phrase prouve également que l'épître est écrite postérieurement à l'extinction de la première génération des chrétiens. Sur la mention des apôtres au v. 2, voyez l'introduction .
* Car ils affectent d'ignorer qu'il y a eu autrefois un ciel, et une terre tirée de Teau et sabsistaDt par Teau, sur la parole de Dieu ; en suite de quoi le monde d'alors périt submergé par l'eau, tandis que le ciel et la terre actuels, par sa parole aussi, sont réservés et gardés pour le feu, pour le jour du jugement et de la ruine des hommes impies. * Mais il est une chose que vous ne devez pas ignorer, mes bien-aimés^ c'est que pour le Seigneur un jour est comme mille ans, et mille ans comme un jour. Le Seigneur n'est point en retard, relativement à sa promesse, comme quelques-uns croient qu'il y a du retard, mais il use de patience envers vous, parce qu'il ne veut pas que quelqu'un périsse, mais que tous arrivent à la repentance.
III, 5-9. L'objection des moqueurs est réfutée ici par trois arguments dont un seul répond directement et logiquement au doute exprimé. C'est la dernière. On disait : La promesse tarde bien à se réaliser, nous en concluons qu'elle pourra bien ne se réaliser jamais. L'auteur répond: Non, c'est une preuve que Dieu vous veut du bien, autrement il se hâterait de faire arriver le jour du jugement. Ainsi loin de trouver dans ce retard un sujet de raillerie, voyez-y un sujet de reconnaissance et un motif de vous amender.
Le second argument, tout en exprimant une vérité incontestable, est assez faible au point de vue dialectique. Pour faire comprendre le retard de la parousie, l'auteur invoque un passage bien connu (Psaume XC, 4), d'après lequel Dieu n'est pas soumis aux conditions du temps comme les hommes. Mais il oublie que la promesse avait déclaré très-positivement que la parousie aurait lieu bientôty et que ceux qui l'avaient reçue devaient se croire autorisés à prendre ce mot dans le sens d'une mesure de temps humaine, autrement la promesse était illusoire. Les apôtres n'avaient certes pas compris que Dieu ou Jésus leur avait voulu dire que l'établissement de son royaume aurait lieu dans quelques
milliers d'années. La grande et sublime idée exprimée par la parabole du grain de sénevé, n'a rien de commun avec les croyances eschatologiques, répandues dans la société contemporaine des apôtres, croyances que Fauteur veut défendre ici contre le doute qui commençait à les miner, et qui bientôt les fit abandonner plus ou moins complètement.
Mais le troisième argument, qui est mis en tête, comme le plus décisif sans doute, est moins concluant encore. L'auteur distingue trois créations successives, l'une passée, l'autre présente, la troisième à venir. La première formée au moyen de l'eau, a péri par l'eau (du déluge). La seconde périra un jour par le feu, puis seulement viendra la troisième, le nouveau ciel et la nouvelle terre qui seront le séjour de la race élue. Mais quant à la première, la Genèse ne dit pas que le monde a été formé d'eau, ou par l'eau ; elle dit seulement que l'èau recouvrait d'abord la terre et en fut ensuite séparée. De même elle ne dit pas que le monde (physique) fut détruit par le déluge, mais que les hommes périrent dans cette catastrophe. Enfin l'hypothèse d'une future destruction du monde par le feu est un corollaire tiré par les docteurs juifs de ce que la Genèse (chap. IX, 15) dit que Dieu promit qu'il n'y aurait plus de déluge et de ce que le prophète (Es. LXVI, 22) parle d'une nouvelle terre et d'un nouveau ciel. Mais en admettant même la vérité de toutes ces subtilités scolastiques, comment peuventelles servir à faire taire l'objection de ceux qu'on veut réfuter ici ? Us disaient : on nous a trompés en nous parlant d'une révolution prochaine qui changerait le monde ; et on répond : le monde a déjà été changé une fois, il le sera encore, mais par d'autres moyens. Or, la différence des moyens ne préjuge rien au sujet de l'époque, qui seule était en question.
*" Mais le jour du Seigneur viendra comme un voleur : alors les cieux disparaîtront avec fracas, les éléments embrasés se dissoudront, et la terre avec tout ce qui s'y trouve sera consumée. Or, toutes ces choses devant ainsi se dissoudre, combien votre conduite ne (doit-elle pas être sainte et pieuse, en attendant et en hâtant Tavénement du jour de Dieu, en vue duquel les cicux se dissoudront dans le feu et les éléments embrasés se fondront? Mais nous attendons, selon sa promesse, une nouvelle terre et un nouveau ciel dans lesquels demeure la justice.
III, 10-13. C'est ici une conclusion pratique que l'auteur tire de sa prédiction, et qui conserve sa valeur et son à propos, quelle que soit Topinion qu'on ait sur la perspective matérielle à laquelle elle se rattache. Jésus avait maintes fois fait valoir le même argument (Matth. XXIV, 42 suiv., et parall.; XXV, 13. Luc XII, 39, etc.). L'image du voleur est surtout familière aux apôtres pour cet usage (1 Thess. V, 4. Apoc. III, 3; XVI, 15). Elle exprime l'idée de l'incertitude du moment, en opposition avec la certitude de la chose. Plus le jugement est redoutable, plus il convient de s'y préparer.
Les chrétiens peuvent hâter l'avènement du jour du Seigneur, qui pour eux sera un jour de gloire et de bonheur, précisément en s'y préparant par une vie pieuse et sainte ; car le retard étant l'eflFet de la longanimité de Dieu envers les pécheurs, le progrès général dans le bien abrégeait les délais.
'^ Ainsi donc, mes bien^aimés, appliquez-vous, dans cette attente, à être trouvés par lui sans tache, sans souillure et en paix, et regardez la patience de notre Seigneur comme chose salutaire, ainsi que notre bien-aimé frère Paul vous Ta écrit également, selon la sagesse qui lui a été donnée, comme il le fait d'ailleurs dans toutes ses épitres, quand il parle de ces choses, dans lesquelles il y a des points diflSciles à comprendre, dont les gens mal instruits et mal affermis tordent le sens, et cela pour leur propre perte, comme ils le font aussi pour les autres écritures. Vous donc, mes bien- aimés, puisque vous voilà prévenus, gardez-vous de vous laisser entraîner par régarement de ces impies, et de déchoir aussi de votre fermeté. Croissez plutôt dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ. A lui soit la gloire aujourd'hui et à tout jamais I
in, 14-18. 11 y a d'abord à relever ici le mot : en paix, à la fin du 14® verset, dont le sens est assez difficile à déterminer. Comme il ne saurait être question de la paix entre les divers membres de l'Église, l'auteur n'ayant pas parlé de dissensions quelconques, et ne pouvant vouloir parler d'une harmonie à établir entre ses lecteurs et ceux qu'il leur a signalés comme des scélérats, le plus simple sera de dire qu'il s'agit de la paix entre les hommes fidèles et Dieu. Nous avouons cependant que cette idée est assez étrangère au contexte.
Une question plus intéressante est celle relative à la mention de l'apôtre Paul et de ses épîtres. Elle a déjà été débattue dans l'introduction, en tant qu'elle peut servir à la critique historique. Ici il convient d'y revenir pour déterminer le but que l'auteur a eu en vue avec sa citation. Que veut-il que Paul ait dit dans une certaine épître écrite aux lecteurs de la présente, ainsi que dans toutes les autres? Gomme il parle de points diflSciles, il ne peut pas avoir en vue les seules exhortations pratiques que Paul ne manque jamais d'adresser à ses lecteurs quand il parle de l'avenir. Il s'agit donc sans doute de l'enseignement relatif aux choses finales elles-mêmes. Il est de fait, d'ailleurs, qu'il n'y a guère d' épître de Paul dans laquelle l'apôtre ne touche à ces questions-là. (1 Cor. XV. 2 Cor. V. Éph. VI, 8. Phil. III, 20 suiv. Col. III, 4. 1 Thess. IV. 2 Thess. U. 1 Tim. VI, 14. Tit. II, 13. Gomp. aussi Rom. II, 4; IX, 22. 1 Gor. I, 7, 8. Hébr. IX, 26; X, 25 suiv.) Mais il est impossible de dire auquel de ces passages l'auteur a pu songer de préférence.
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