‹ La Bible: traduction nouvelle avec introductions et commentaires, Volume 4Chapitre 11 sur 14 · L*ÉPITRE DE JUDE · texte numérisé non relu

L*ÉPITRE DE JUDE

tiennent de nombreuses traces de traditions apocryphes, acceptées communément comme des faits tout aussi authentiques que ceux relatés dans les textes canoniques de l'Ancien Testament (comp. Matth. I, 5; XXIU, 31. Luc IV, 25. Actes Yllpassim; XIII, 21. 1 Cor. X, 4. Gai. III, 17. 2 Tim. III, 8. Hébr. Xl^passim; XII, 16). Enfin les rapprochements qu'on a faits entre plusieurs passages de l'épître et certaines phrases de saint Paul (comp. V. 12 avec 1 Cor. XI, 20; v. 20 avec Rom. Vffl, 26; v. 24 avec Rom. XVI, 25 et 1 Cor. 1, 8) sont bien peu concluants, et ne le seraient pas davantage lors même qu'ils nous forceraient de reconnaître une dépendance de notre auteur à l'égard de son illustre devancier : ce qui certes n'est pas le cas.

Mais il y a d'autres raisons qui nous engagent à supposer à l'épître de Jude une origine plus récente que le siècle apostolique proprement dit. Quand l'auteur dit (v. 17) : « Mes bien-aimés, rappelez -vous les paroles qui ont été dites autre/bis par les apôtres de N. S. Jésus-Christ, quand ils vous ont dit qu'à la fin des temps il y aurait des railleurs,» etc., il nous semble évident que les apôtres sont représentés là comme des hommes appartenant à une époque passée, et agissant en corps, et qu'entre leur époque et ce qui est appelé la fin des temps, il doit s'être écoulé un nombre plus ou moins considérable d'années. On sera autorisé à tirer la même conclusion de ce qui est dit (v. 3) de la foi chrétienne transmise par tradition. Enfin nous insisterons sur ce que l'auteur s'appelle le frère de Jacques, sans doute pour donner du relief à sa propre autorité. Il nous est impossible de ne pas y voir la preuve que ce Jacques appartenait déjà à l'histoire, que non plus seulement sa position actuelle dans l'Église, mais sa réputation posthume était tellement exceptionnelle et prépondérante, qu'on pouvait citer son nom, d'ailleurs si commun alors, sans aucune désignation spéciale, et sans crainte d'une méprise de la part des lecteurs. Il y a plus : ce Jacques ne peut avoir été que le chef de l'église de Jérusalem, nommé à plusieurs reprises dans les Actes et dans l'épître aux Galates, et connu de son vivant sous le nom de frère du Seigneur. Si cette dernière désignation, laquelle appartient à l'histoire la mieux accréditée, est omise ici, cela prouve, ce nous semble, que l'auteur écrivait à une époque où il s'était fait un notable changement dans les conceptions religieuses des chrétiens, et où la distance entre la personne du Christ et ses intimes d'autrefois, y compris les

membres de sa propre famille, était déjà devenue si grande, que c'aurait été par trop prétentieux de se prévaloir d'une parenté dont rhonneur s'éclipsait devant la gloire du fils de Dieu, et s'effaçait, pour ainsi dire, derrière le respect dû à sa personne. Si l'on veut faire valoir d'un autre côté, en faveur d'une plus haute antiquité de notre épître, le fait que l'auteur de la seconde de Pierre l'a eue sous les yeux et y a largement puisé, nous ferons remarquer simplement que cette pièce, positivement apocryphe, n'appartient probablement qu'à la seconde moitié du deuxième siècle, et laisse par conséquent une place bien large, et plus que nécessaire, pour y loger la nôtre, sans l'attribuer à un auteur du premier.

Nous ne hasarderons aucune conjecture au sujet de la question de lieu. On a tour à tour parlé de la Palestine, de la Syrie, de l'Asie mineure, d'Alexandrie, voire même de Corinthe, comme de l'endroit où le besoin d'une polémique, telle que nous venons de la caractériser, se serait fait sentir de préférence. Le fait est que le texte ne nous offre aucun indice à cet égard, et l'histoire ecclésiastique ne nous fournit pas davantage les moyens de suppléer à cette lacune. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que l'auteur, dont l'éducation religieuse a dû se faire dans un milieu tout judaïque, s'est probablement trouvé dans une position qui le mettait plus particulièrement en rapport avec des chrétiens de la même origine. Mais nous n'entendons pas dire par là que les libertins, dont il dépeint la perversité et dont il combat la funeste influence, auraient été également des judéo-chrétiens. Tout au contraire, nous pensons que ce fut plutôt le levain du vieux paganisme qui tendait ainsi à corrompre les bons éléments de la société chrétienne.

Nous arrivons à la dernière question qui doit nous occuper ici, celle concernant l'auteur de cette épître. Les anciens déjà n'étaient pas suffisamment bien renseignés à cet égard, et les doutes ou la confusion n'ont fait qu'augmenter de nos jours. On sait par l'histoire du canon que l'épître de Jude n'a pas été généralement reçue comme une œuvre apostolique dans les premiers siècles ; et plus récemment encore on n'a pas pu tomber d'accord sur la personne de l'écrivain, là même où Ion n'entendait pas contester la haute antiquité de l'ouvrage. Le fait est que les données du Nouveau Testament n'ont servi qu'à embrouiller une question qui n'était déjà pas trop simple par elle-même. Le nom jie Jude

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y revient en plusieurs endroits, et différentes combinaisons ont été proposées pour rattacher les indications fournies par ces passages au document scripturaire, qui avait fini par avoir sa place plus ou moins assurée dans le recueil sacré.

En laissant de côté un certain nombre d'autres personnages homonymes, dont le nom est prononcé dans l'histoire apostolique, nous devons nous arrêter ici aux textes suivants. Les quatre catalogues des Douze que nous trouvons dans les évangiles (Matth. X, 2 suiv. Marc III, 14 suiv. Luc VI, 13 suiv.; comp. Act. I, 13) s'accordent à l'égard de tous les noms, à Texception d'un seul qui occupe l'une des dernières places dans la série. Entre Jacques d'Alphée et Simon le zélateur, Marc met un disciple nommé Thaddée ; à la même place, Matthieu insère le nom de Lebbée ; Luc, de son côté, introduit un certain Jude de Jacques. Enfin nous lisons ailleurs (Marc VI, 3. Matth. XIII, 55) que Jésus avait quatre frères, parmi lesquels se trouvait également un Jacques, un Simon et un Jude. De tout cela il est résulté, par la faute des interprètes, une étrange confusion. Non seulement les trois noms ou personnages : Thaddée, Lebbée et Jude, ont été identifiés, mais on a encore changé les frères de Jésus en cousins, pour les identifier ensuite avec les trois disciples qui portaient les mêmes noms qu'eux. Dans notre introduction à l'épître de Jacques, nous avons déjà parlé de la question si longtemps controversée concernant la diversité ou l'identité de ces deux groupes de personnes. Nous croyons avoir prouvé que l'apôtre Jacques d'Alphée, et Jacques le frère du Seigneur, ont été deux personnes différentes. Il s'ensuit que nous ne confondrons pas non plus Jude, le frère du Seigneur, avec l'apôtre Jude de Jacques. Nous avons même pour cela une raison spéciale : c'est que cette dernière formule doit signifier nécessairement fils de Jacques et non /rère de Jacques, tout aussi bien que dans la ligne précédente des textes évangéliques, Jacques d'Alphée, de l'aveu de tout le monde, signifie fils d'Alphée et non frère d'Alphée. Pour ce qui est du rapport à admettre entre les noms de Thaddée, de Lebbée, et de Jude fils de Jacques, nous renvoyons nos lecteurs au commentaire sur rhistoire évangélique (p. 271 suiv.).

Ceci établi, nous revenons à ce qui a été dit plus haut de la circonstance que l'auteur se désigne comme frère de Jacques, ou plutôt se réclame de ce personnage, soit pour se faire connaître, soit pour se recommander à ses lecteurs. Or, nous savons que le

respectable et vénéré chef de la communauté de Jérusalem avait un frère nommé Jude, et rien n* empêche d'admettre que ce frère lui ayant survécu, ait aussi joui d'une certaine considération dans rÉgUse, soit en vue de ses mérites personnels, soit à cause de ses relations de famille. Cependant, si nous devons avoir égard aux arguments assez concluants qu'on peut faire valoir pour supposer à l'épître une origine plus récente que le siècle apostolique proprement dit, nous avons de la peine à croire que l'auteur ait tenu de si près à la première génération de chrétiens. Un ancien écrivain du second siècle, cité par Thistorien Eusèbe (III, 20), parle même des petits-fils de ce Jude comme ayant exercé des fonctions dans l'Église du temps de Domitien. D'après cela, Jude lui-même aurait disparu de la scène longtemps avant le règne de cet empereur. A tout prendre, il nous semble donc plus probable que ce petit écrit de circonstance est du nombre de ceux dont les auteurs, se méfiant de leur propre autorité, ont jugé à propos de mettre leurs élucubrations sous le patronage d'un nom illustre. C'est là, nous l'avouons, non un fait irréfragablement démontré, mais plutôt une opinion subjective, on pourrait même dire instinctive. Mais l'histoire du canon ne la renverse pas, l'épître de Jude n'étant point citée avant la fin du second siècle, et les doutes relatifs à son origine s'étant maintenus bien plus longtemps encore. Au besoin nous pourrions nous prévaloir de l'assentiment de Luther, qui ne lui a pas non plus reconnu de titres à la canonicité apostolique.

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