LE GROS LIVRE DE MADAME L
Das l'endroit où demeuraient mes parens, dans mon enfance, vint s'établir une femme jeune, d’une figure intéressante, vertueuse, et aimable autant que pas une que j'aie eu le plaisir de con: naîtré un peu-particulièrement. Elle était fille d’un habile sculteur ou statuaire de Montréal: orpheline dès son bas’ âge, ‘elle était tombée entre les mains d’un tuteur qui s’était contenté de‘lui faire apprendre à lire et à écrire dans une des missions de nos Sœurs de la Congrégation à la campagne. Dans le fait, quoiqu'il n’y ait de cela qu’une trentaine d’années, il était assez rare qu’on en fit apprendre davantage alors, mèmé à une demoiselle dun cer: tain rang et d’une certaine fortune. Celle dont je parle venait de se marier, à l’âge de quatorze ans, à un habitañt de la paroisse où elle avait été instruite, tanneur de son métiér, et beaücoup moins fortuné qu’elle. Ceux qui regardaïent au rang et'à la rifhesse, trouvaient que pour la fille d'ün artiste'et lhéritière Œune
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Anecdotes. 107
rtaine fortune, ce n’était pas ce qu'on pouvait appeller bien hoisir: mais elle était trop jeune et 1 accoutumée à l’obéisonce pour avoir d’autre volonté que c « de son tuteur, : Si je ‘avais pas été enfant alors, je l’aurais regardée elle-mème comme me enfant: je me rappelle qu’un de ses plaisirs favoris était de e faire sauter au plancher par son mari. | Le voisinage et la fréquentation lui firent prendre de l’amitié lu de la bienveillance pour moi, et à moi dé l'estime et de l’attenjon pour elle. J’avais dés lors, en dépit de l'amour du jeu ordibaire à tous les enfans, une espèce de passion pour la lecture, fadame L. aimait aussi à lire, et inensiblement s'établit entre ous deux une espèce de commerce d’échange ou de prêt récibroque de livres. Malheureusement nous n’en étions bien fouris ni l’un ni l’autre; mais enfin nous tirions parti de ceux que nous vions, où qui nous tombaient sous la main. Presque tous les ours, elle venait chez nous, où j'allais chez elle, où je né manuais pas d'ouvrir quelqu'un de ses livres qui étaïent en tout tems E1 à toute heure, à ma disposition. Parmi ces livres, il en était que j'affectionnais d’une manière toute particulière: je l’appelais le gros livre de Madame L. Ce gros livre n’était pourtant autre chôse que le dernier tome (8vo.) de la Géographie de DE Le, Ce tome traitait d’une partie de l’Europe, de l'Amérique tdes nouvelles découvertes, ‘Ïl ne conservait plus de sa converz ure que le dos, et même quelques unes despremières et dés der ières feuilles manquaiïent; mais il était orné de cartes enluminées. et d'estampes représentant des villes, des palais, des églises, des souverains dans leurs habits de cérémonie, deux individus de cha: ue peuple dans leur costume national, &c. (C'était sans doute e qui m'en plaisait davantage: pourtant je ne mé contentais pas de regarder les images; je lisais aussi, principalement la partié Dhistorique, et j’en sais encore par cœur curieiés passages, surtout pour ce qui avait rapport au Cänada. Jen ai conclu depuis que rien ne pouvait être plus utile que de donner de bonne heure aux enfans des livres qui puissent leur plaire et les instruire.en même tems.. S'ils sont tant soit peu studieux, ils s’orneront la mémoire d'une foule de connaissances, et apprendront un nombre de choses dont ils n’auront pèut-être ni le tems ni l’occasion de s’occuper dans la suite, ou qui leur rendront beaucoup plus faciles les études auxquelles on,les appliquera. | :
Pour tevenir à mon livre favori, il me semblait que j: ne pouvais m’en passer; javais perdu la moitié de mon contentement quand je ne l'avais pas dans ma cassette avec ceux qui m’appartenaient, Quand je l’avais eu pendant deux ou trois mois; Je le reportais à Madgme L. et m’excusais de lavoir gardé si longtems; mais au bout d’une huitaine de jours, j‘allais le remprunter, encore pour deux ou trois mois. Enfin, peu content de ce commerce d‘emprunt et de remise, qui durait déja depuis une
Anecdotes’
couple d'années, je proposai à Madame L, de me donner son y} livre en échange pour deux des miens. Quelle ne fut pasn joie, quand sa réponse accompagnée du sourire de la bienveillane me fi: connaître qu’elle acquiesçait à ma proposition! Je ny rien de plus pressé que d’aller chercher des deux volumes que; lui donnaïis pôur le sien, et qui étaient.l‘un, le livre de piété à titulé Dieu Seux, et l’autre, un tome des œuvres de Räcm comprenaht cinq ou six Fragédiee le premier vieux, le derni neuf, et proprement relié. . J'aurais été.au comble du bonhey si ce n‘eut été d‘un seul point qui m‘imquiétait un peu: j'avais fi mon échange sans en parler à mes parens, et je n‘étais pas acco tumé à rien faire définitivement sans leur aveu, encore moins } leur mentir; dans le cas dont je parle, il me semblait que ç4 rait été leur mentir tacitement, ou indirectement, que de ne le rien dire de ma transaction. Au bout de trois ‘jours, la cons: ence et le scrupule me pressant de plus en plus, je dis à ma mèr ce qui en était. Quel revers, ou plutôt quel coup de foudre quand au lieu de l‘assentiment auquel je m'attendais, elle me repro cha d‘un ton sévère mon manque de droiture, et m‘ordonna, pou men punir, d'aller sur le champ porter à Madame L. son livre et de rapporter ceux que j‘avais donnés en échange. Je ne ré pliquai ni ne murmurai; je pleurai amérement et perdis. l‘appiti pour trois jours, et le sommeil pour trois nuits-entières. J'avai pourtant espéré que, touchés de mon affliction, mes parens'rek viendraient de leür rigidité à mon égard; mais mon espérance fu vaine; et il me fallut recourir de nouveau à mon système d‘em. pra st de remise qui dura tant que je demeurni voisin de M: e L.
En pensant à la profonde affliction que j‘éprouvai à cette oécr gion, j'ai souvent été tenté de blamer l‘extrème rigidité de me parens à mon égard. Peut-être en effet une légère réprimand et la remise du consentement à quelques jours, eussert-elles été une peine proportionnée au délit: mais une fois le mot dit, ét l'or. dre donné, il convenait, de tenir‘ ferme; car il n‘y a pas, selon moi, de plus mauvais système que de se montrer faible avec le enfans. Pour revénir a Madame L., cette intéressante personne mourut à la fleur de son âge, mère de plusieurs enfans.. Qu‘on me permette, en versant une larme de regret sur sa tombe, d‘dresser à sa mémoire les vers suivants: |
Louise, hélas!- tu meurs aux jours de ton printems, Toi, qui, pour ton époux, tes amis, tes enfans, Jusques en ton hiver étais digne de vivre!
Puis-je mettre en oubli ton amabilité,
Ta bienveillance, ta bonté,
Le bonlieur que j‘ai vu s'en suivre?
Non, ces dons précieux de la divinité . ACER:
Vivront dans ma mémoire autant que ton gros lêvre. ‘M.
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