‹ La Bibliothèque canadienne ou Miscellanées historiques, scientifiques et littéraires [microforme] (volume 2)Chapitre 49 sur 81 · ANECDOTE PARISIENNE · texte numérisé non relu

ANECDOTE PARISIENNE

‘ Qui se douterait aujourd’hui, en voyant ma chétive personne, mon air modeste (malgré mes trois tragédies reçues depuis quinze ans à la comédie française,) et mu contenance embuarrassée, si bien en rapport avec ma petite rente d'un millier d’écus, qui me permet de vivre tout doucement dans une aisance... un peu

née, ct dans une honnète obseurité; qui se donterait que, pennt cinq années consécutives, j'ai vécu dans une atmosphère de gloire; que j'eus des prôneurs, une cour, des lauriers; que je tins sans rival le sceptre du génie et du talent? Heureux temps du collége, qu'ètes-vous devenus? - ‘ Je fus envoyé dès mon enfance dans une pension du pays la-

tin. Le maître de cet établissement, pour éviter toute apparence

d’inégalité entre ses disciples, ne les appelait, et voulait qu’ils ne s‘appelassent entre eux, que par leurs noms de baptème; dès lors il n'existait entre ses écoliers d'autre distinction que celle d'un.prénom plus ou moins heureux, que la différence de Félix à Nicolème, ou de Gustave à Boniface... Plus de noblesse, plus de roture, égalité parfaite entre nous tous! Heureux temps du collége, que ne pouviez-vous durer toujours|

“6 Faune quatre camarades de mon âge, qui suivaient les mêmes cours que moi au lycée voisin. Leurs noms étaient Alfred, Paul, Jacques et Nicolas. J'étais le plus fort (pour parler le langage ad, hoc) non seulement des élèves de notre pension, mais de ceux du lycée. Chaque année, je pliais sous le poids des couronnes et de la basane. Après moi venait Alfred, qui était habituellement.le second. Après Alfred, longo sed proximus intervallo, arrivait Paul, qui était d‘une complète médiocrité; la place de Jacques variait alternativement du trente-cinquidme au quarantième; c'était une vraie ganache, en termes de classe, Quant 4 Nicolas, “+ parents le fétaient lorsqu'il lui arrivait de n'être que l’avant-

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4 Alfred avait de la rectitude et de la pénétration dans les idées. Ce qui distinguait éminemment son caractère et son esprit, c'était la droiture. Quoique froid naturellement, il ne manquait pas d'imagination; c'était un esprit distingué, un homme consciencieux, fait pour être utile à la société, et pour occuper digncment la place qu'elle-lui confierait,

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: # Paul n’avait aucune espèce de bon sens; il couvrait sa nullité

par de la suffisance; il faisait le beau parleur, et sa faconde était d'autant plus insupportable qu'il avait un bégaiement horrible; on l'appelait Paul-le-fat, ou Panl-le-bègue.

‘ Jacques avait un mérite incontestable: c'était de larges € paules, et une voix qui aurait fait honneur à Stentor. Il montrait au plus haut degré l’amour de la justice et de l’ordre: aussi ne pouvait-il voir un nu de ses camara.…. se quereller de paroles le moins du monde, sans tomber à coups de poing sur tous les deux; c'était plus fort que lui: il voulait la paix avant tout.

‘ Nicolas était tout bonnement un imbécile qui se croyait fait our les grandes choses, parce qu‘il n’entendait rien aux petites: opacité de son intelligence était devenue proverbiale au collège; bête ou Nicolas étaient d’une synonymie parfaite au pays latin.

$ Quand j’eus términé mes études, me trouvant au milieu d’un monde tout nouveau pour moi, avec mon vilain nom roturier, je me hâtai de retournet près de ma famille, au fond de la Bretagne. Mon père ne pouvait me laisser qu’une fortune très modique; j'eus la philosophie de m’en contenter. Je ne fus ni avocat, ni médecin: je fus paysan; je cultivai la terre et les lettres; -je fis de superbes laitues et d’assez beaux vers qui procureront peutêtre un jour de la renommée à mA cendre, et de l'argent aux comédiens. dre 4

‘6 Jé passai dix ans dans cette douce retraite. A Îx mort de mes vieux parents, je vins m’établir à Paris, où ma présence était nécessitée d’ailleurs par quelques points contentieux dans les affaires de la succession.

Mon premier soin en arrivant fut de m‘nformer de Ja demeure d’un huissier. J'avais besoin de savoir quelle marche il me fallait suivre pour mon procès. On m’indiqua M: Gobert comme un homme fort estimé dans sa profession; il demeurait dans une petite rue du Marais: j'y cours: je vois une maison de très mince apparence; j’enfile une alléc sombre, étroite, sans por tier: je monte, comme par instinct, les trois étages; je frappe; un

etit clerc vient m’ouvrir; il me fait traverser une :hambre meu-

lée d’une longue table noire qu’entourraient des scribes de le même couleur, et me conduit vers un homme assis seul à yn petit bureau, au milieu d‘un chaos de papiers timbrés!... Je le regarde; quelle fut ma surprise! c'était Alfred!

«Alfred Gobert, né de parents peu nisés, sé destinait à l’instruction publique; son titre de protestant fut rm obstacle qu'il n’avait pas prévu. : Il publia d’abord quelques prodnctions littéraires fort estimables; mais, étranger à l'intrigue ét à toute coterie, il renonça prudemment aux lettres, parce qu'il voulait vivre, Trop peu fortuné pour achever les études du droit qu'il avait commencées, il entra chez un huissier qui, au bout de quelques

Me Le Coliège.et le Monde,

années, lui légua su chargeet sa fille. Il sut rendre la plus stricte probité compatible avec son nouvel emplai, et montra cette intelligence qui n’est déplacée nulle part, On l’estiinait générale. ment, et il se consolait le soir avec ses livres des exploits qu’il avait rédigés dans la journée, P ‘ L'huissier m'avait engagé à voir uniavocat, On me parla le jour mème de M, Dubocage, comme d’un homme en réputation, Je me rendis rue de la Feuillade, à l'adresse, que l’on m'avait désignée. J’entre dans une belle maison; le portier me dit de monter au second. Je sonne; un domestique m'ouvre; nous traversons plusieurs salles meublées avec élégance, et je suis introduit dans un cabinet gurni de rayons couverts de cartons et de livres bien reliés. L’ayocat, sans lever les yeux, m'indique du geste un siége et continue d'écrire, Il se tourne enfin vers moi; j’ouvre de grands yeux: ctétait Paul-le-bègue, : Paul Dubocage avait plaidé sa première cause devant un vieux président qui bégayait comme lui... Celui-ci trouva l'avocat fort éloquent, et sa prononciation très gracieuse, , Dubocage gana sa cause; le vieux président le mit en crédit, et sa fortune fut faite. 1 M. Dubocage m'avait conseillé de me rendre directement chez un avocat-général. On n'indiqua M. le baron de Floricourt. Je me dirige vers la Chaussée-d’Antin; j'entre dans un magnifique hôtel; le doper me dit, avec cette insouciance dédaigneuse qui caractèrise les valets du bon ton: .4u premier! Je fais antichambre vingt, grandes minutes; un laquais en riche livrée me conduit enfin, à travers un appartement somptueux. J’entre dans le sanctuaire où le magistrat donne ses audiences... Miséricorde! c'était Jacques! Fes ke # Jacques Floricourt, qui avait une superbe basse-taille et cinuante mille livres de rentes, eut. de puissantes. protectrices.— Jeaucoup de.duels dont il se tira vaillamment le firent connaître comme.un grand ami de l’ordre et des-bienséances. Comme il avait fait son droit tant bien que mal, et qu’un de ses ancêtres avait brillé dans la robe, on le poussa dans la même carrière, et il fut. promptement avocat-géuéral.. En parlant toujours de la morale publique en danger, du besoin. de la paix parmi les hommes, etc., il setira d'affaire tout comme un autre. M. le baron de Floricourt m'avait renvoyé à M. le comte de la Fardière, qui était alors à la tête d’une partie du ministère. de Ja justice; : maïs çe fut une toute autre affaire que deparvenir jus- {qu'à .cette, puissance... Enfin, après force sollicitations, force voyages en Cabriolets au faubourg Saint-Germain, force bourrades de la part des su sses,, garçons de bureau, et.autres fonctionnaires, je fus introduit prés, de. cette moitié. d'excellence! … Benin lec- ‘teur, fFormmene féipindee ma stupéfaction? c'était Nicolas! Ayant de la naissance, de, la fortune, et en outre une rare

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Variétés, 148

incapacité, Nicolas de la Fardière eut l'esprit de se faire ambitieux. , 11 sollicita une place: je ne sais si la bêtise était un titre pour l'obtenir; mais il l’emporta d'emblée et sans ballottage.

“ Mes anciens amis se trouvaient donc placés dans le monde en raison inverse de la capacité qu’ils avaient montrée au collége”.

"Bizarre déité, ce sont là de tes coups !

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