‹ La Bibliothèque canadienne ou Miscellanées historiques, scientifiques et littéraires [microforme]Chapitre 67 sur 90 · DECOUVERTE DE L'AMERIQUE, VOYAGE DE CHRISTOPHE COLOMB · texte numérisé non relu

DECOUVERTE DE L'AMERIQUE, VOYAGE DE CHRISTOPHE COLOMB

Du port de Palos, Cocos cingla droit aux Canaries, où il arriva après dix jours d’une navirätion dont les moindres évèmens furent recueillis avec un intérèt que la grandeur de l'entreprise peut seule justifier. Le gouvernail de la Pinta

.se rompit dès la seconde journée, Les matelots, gens d’un exprit faible, virent dans cet accident le présage d’un mauvais succès, et témoignèrent déja les craintes les plus vives. Chacun, d’ailleurs, reconnut l'insuffisance des navires, pour un voyage supposé devoir être long et dangereux. Avant de se remettre en route, Colomb les fit soigneusement réparer et fortifier ; il embarqua des provisions fraiches, et le 6 Septembre, partit de Gomera, la plus occidentale des îles Canaries. De là, faisant voile à J’ouest, et laissant de côté les chemins déja frayés, il s’élança dans .une mer jusqu'alors inconnue. Lorsque, le second jour, Îes matelots eurent perdu de vue la terre, ils s'imaginèrent ne jamais la revoir; les uns, découragés et abattus, regrettaient leur patrie, pleuraient leurs parens, et passaient leur temps à prier; d’autres, faisant entendre les accens d’un plus violent désespoir, adressaient de vifs reproches à Colomb, qu’ils rendaient responsable de leur vie, en l’accusant d’une ambition démesurée, dont ses compagnons seraient les déplorables victimes. Mais Colomb, par un mélange aussi heureux que rare, joignait aux talens Aa eue navigateur, les talens nécessaires pour commander aux hommes, et manier les esprits: tantôt insinuant et persuasif, taritôt ferme sans être impérieux, il dut à ses discours de parvenir à consoler, à apaiser, à maintenir ses subordonnés, qui, plus d’une fois, pendant le voyage, renouvellèrent et leurs plaintes et leurs menaces. La gravité de son maintien, . l'assurance qu’il montrait dans les dangers, inspiraient à ceux qui avaient dans l’âme quelque élévation, uhe confiance qui relevait leur courage ; quant aux autres, plus nombreux, l’es- , boir. des richesses qui les attendaient nourrissait leur cupfidité, en prolongeant leur persévérance.

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Colomb veillait à la fois, et sur tous les gens de ses équipages, et sur l'exécution de toutes les manœuvres : toujours lacé sur le pont, il semblait se reprocher quelques heures que a fatigue le contraignuit de donner au sommeil; sans cesse il observait le mouvement des marées, la direction des courans, le vel des oiseaux, les poissons, les plantes marines, et tous les corps flottant sur la mer. Ses compagnons, s'éloignant de plus en plus des terres, et ne voyant plus aucun signe qui pût en faire soupçonner le voisinage, ne cessuient de manifester leurs craintes. Colomb employait différents moyens pour les rassurer; entr'autres, il leur déclarait chaque jour, un nombre de lieues moindre que celui qu’ils avaient réellement parcouru, Mais l’effroi devint général, lorsque, le 14 Septembre, à la distance de près de trois cents lieues à l’ouest des Canaries, on s’apperçut que l'aiguille aimantée ne se dirigeait plus exactement vers l'étoile polaire; mais à un degré plus ouest, diffé. rence qui croissait à mesure qu’on avançait. Abandônnés du seul et précieux guide que la nature a donné à l'homme, pour l'aider à se diriger sur les mers, nos navigateurs se crurent perdus sans ressource, au sein d’un océan sans bornes. Dans cette circonstance. Colomb déploya autant de présence d’esprit ue d'adresse; il rendit à l'espérance ses gens consternés, en

onnant de cet effet une explication qui leur parut fort claire;

tandis que lui-mème ne pouvait s’en rendre compte. Ce phéth qui n’inquiète plus aujourd’hui, n’est pas encore ex-

iqué.

À quatre cents lieues environ des îles Canaries, la mer offrit l'aspect d’une vaste prairie; les plantes qui la couvraient se trouvaient en quelques endroits si touffues, qu’elles arrètaient la marche des vaisseaux. Ici l'explication de Colomb parut aux matelots perdre toute sa clarté; ils pensèrent être arrivés

au terme de toute navigation possible, et qu'infailliblement ils .

allaient périr. L’amiral mit, au contraire, un motif d’encouragement dans ce qui faisait le désespoir de ses gens; selon lui, ces herbes épaisses étaient le signe certain du voisinage de quelque terre. Les navigateurs s'efforçaient de partager Ja sécurité de leur chef, lorsqu'un vent frais vint . heureusement les dégager de ces plantes importunes, On apperçut en même temps, et pour la première fois, quelques oiseaux étrangers voltiger autour des vaisseaux, et diriger leur, vol vers l’ouest. Chacun reprit courage, et l’on convint de la justesse des conjectures de l'amiral. Mais cette favorable disposition des esprits ne devait pas subsister longtemps. sé:

Colomb, d’après ses calculs, se trouvait, le ler. Octobre, à sept cent soixante-dix lieues à l’ouest des Canaries: selon son usage, il n’en déclara que deux tiers environ à ses gens. Mal-

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é cette précaution, il ne put empêcher le terreur de s'emparer e tous les équipages. On se croyait, plus que jamais, dans l'impossibilité de faire quelque découverte; les pronostics tirés du vol des oiseaux et d'autres circonstances, ne s'étaient point réalisés; les assurance donnés par l’amiral avaient été tromeuses; enfin tout espoir s'était évanôui à l’aspect d’une mer incommensurable, qui ne semblait promettre qu’une navigation infinie et des dangers sans nombre. Les murmures s’accrurent de jour en jour; les discours des plus résolus entrainèrent les plus timides, et bientôt les trois vaisseaux furent en rebellion ouverte contre l'amiral, traité de misérable aventurier, qui, pour exécuter un plan chimérique, conduisait à une perte certaine les infortunés sujets d’un prince crédule, dont il avait usurpé la protection. On alla jusqu’à proposer de se débarrasser de Colomb, en le jettant à la mer. Sa mort, disait-on, donnerait la liberté de penser au retour, tandis que les vaisseaux se trouvaient encore en état de tenir l’eau. Toutefois, l'avis général fut que l’amiral serait contraint de prendre un parti qui assurât le salut de tous.

Colomb n'ignorait pas le complot qui se tramait contre lui; mais il affectait de n’en avoir aucune connaissance: l'air calme, le visage gai, mais l’agitation dans l’âme, il s’entretenait des succès qu’il avait obtenus, de ceux qu'il espérait: il parlait à chacun selon son caractère, adressant a celui-ci des consolations, à celui-là des reproches; il exagérait aux yeux des uns, l’opulence qui, bientôt, serait leur partage; aux autres, il rappellait leurs promesses faites devant Dieu et le roi.

Pendant qu'il s’occupait ainsi de comprimer leurs clameurs, quelques indices du voisinage des terres firent renaitre quelques espérances, qui ne tardèrent pas à être suivies de nouvelles alarmes. La rebellion éclata enfin avee violence. Nu sas. sembla tumultueusement sur le pont; on selivra à des menaces.

‘ Colomb tenta vainement de calmer les esprits; ses “iscours

furent accueillis par des cris d’impatience et de rage, qui ne manifestaient que trop l'oubli du respect et de la subordination.

, Contraint de composer avec les rebelles, Colomb conserva cependant assez de pouvoir sur eux, pour en obtenir un délai, qui suffit à' l’accomplissement de son projet. Il leur promit solennellement de se conformer à ce qu'ils exigeaient de lui, à la condition qu’ils continueraient de le suivre et de lui obéir encore trois jours: passé ce terme, il s’engageait à abandonner son entreprise, et à les ramener en Espagne. On écouta sans murmurer sa proposition, et l’on n’eut pas lieu de s'en repentir, Dès çe moment, parurent, en grandes quantités, des troupes d'oiseaux: on put même en remarquer d'espèces habituées à ne noint s'écarter de terre. Un matelot de la Pinta apperçut ur

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roseau flottant, qui semblait fraichement coupé, et une pièce de bois travaillée de main d'homme. : Les gens de la Nigna trouvèrent une branche d'arbre avec des baies rouges très fraiches. L'air devenait plus doux, plus chaud; les nuages, autour du soleil, offraient un aspect différent; pendant la nuit le vent était inégal et variable, Tous ces signes, remplis de charmes et d'intérêt pour Colomb, ne lui permirent plus de douter qu’il ne fût très près de terre. Le soir du 11 Octobre, apris une prière générale, il fit carguer les voiles, tenir les trois vaisseaux en panne, et veiller toute la nuit, de peur d'être poussé à la côte. Vers dix heures, appercevant dans le lointain une lumière, il appelle deux de ses principaux officiers, et tous trois reconnaissent que cette Jumière, en mouvement, était portée d’un lieu à un autre. A minuit, on entendit crier dela Pinta: Terre! terre! terre!

Il est impossible de peindre la satisfaction, le bonheur que portèrent ces cris dans l’âme de nos navigateurs; ils allaient énfin voir cette terre désirée, et leurs tourmens étaient: oubliés. Toutefois, après tant d’espérances trompées, quelques uns n'osaient encore se flatter d’un véritable succès; mais toutes les inquiétudes se dissipèrent avant la nuit. Au point du jour, on vit distinctement, à deux lieues au nord, une île plate et verdoyante, garnie de bois, arrosée de plusieurs ruisseaux, et présentant l'aspect d’un pays délicieux. Aussitôt la sécurité régna dans tous les cœurs: on se félicitait mutuellement; on s'embrassait, en versant des larmes de joie. + Unis par les mèmes sentimnens, les trois vaisseaux rendirent au ciel des actions de grâces dans un 7e Deum chanté avec l’expression de la recontiaissance. Colomb devint ensuite l’objet de tous les hommagis. ‘On lui devait de grandes réparations: aussi, passant d’une extrémité à l’autre, ses gens, qui naguère l'avaient outragé, re mirent plus de bornes à leur admiration; ils le regardèrent comme un homme inspiré par la divinité, et seul capable d'accomplir un dessein au-dessus des vues humaines. Se jettant à ses genoux, ils sollicitèrent de sa bonté un pardon qu'ils promirent de mériter par leur respect, leur soumission et la sincérité de leur repentir.

A ces démonstrations touchantes succède un tableau d‘un autre genre: toutes les chaloupes garnies d‘hommes, et dans un appareil militaire, s‘avancent vers l’île, enseignes déployées, au son d‘une musique gucrrière. Attirés par la nouveauté de ce spectncle, les naturels accourent en foule sur la côte, et, par leurs gestes, par leurs regards, expriment à la fois leur étonnement et leur admiration. Colomb, richement vêtu et lpée à la main, débarque, et le premier respire: dans le Nouxeau-monde. Ses compagnons le suivent : tous, : à l‘exem-

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ple de leur chef, se prosternent et baisent la terre; on élève un crucifix, et de nouvelles actions de grâces sont adressées à Dieu. Colomb procède ensuite, par un acte solennel, et en sa qualité de grand-amiral de la couronne de Castille et de Léon, à la prise de possession de l‘île, au nom du roi Ferdinand sou maître : il la nomme San-Sa/varlor (Saint-Sauveur,) * et prend, en conséquence de son traité, le titre et l‘autorité de vice-roi, ( Beautés de l'Histoire d'Amérique.)

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