La bibliothèque d'un médecin au commencement du XVe siècle
Dans le courant (le l’année 1438, mouroit à Paris, dans le cloître de Notre-Dame, un célèbre médecin.
Il se nommoit Pierre Cardonnel.
Natif de Lisieux, il s’étoit assis sur les bancs de la Faculté de Paris, où il reçut le grade de bachelier, le 9 février 1404, et celui de la licence l’année suivante, le 16 mars (1), sous la présidence de Thomas de Saint-Pierre. Grande étoit son affection pour nos écoles, exemplaires furent son zèle et son dévouement; car, durant trente-deux ans, il ne cessa de remplir ses devoirs de docteur-régent, et pas une reddition annuelle de comptes ne se passa sans qu’il vînt approuver de sa signature la gestion du doyen sortant.
Pierre Cardonnel, qui étoit, comme presque tous les médecins de son temps, revêtu des ordres ecclésiastiques, avoit fait aussi en théologie de profondes études, qui lui permirent de devenir chanoine de Paris, et archidiacre d’Aulge, dans l’église de Lisieux (2). Il obtint ces dignités d’autant plus aisément, qu’il étoit le neveu d’un autre médecin très-accrédité, Guillaume Cardonnel, chanoine de Paris, archidiacre de Josias, favori de la reine Isabelle de Bavière, et médecin du Dauphin Charles, office dans l’exercice duquel il mourut le 8 octobre 1418 (3).
Pierre Cardonnel étoit parvenu sinon à l’opulence, du
(1) Reg. Ms. de la Faculté, t. I , p. 107.
(2) Archiv. gén. L.L. 215, p. 242. — Guérard ; Cartul. de N. D. de Paris , t. IV, p. 11.
(3) Voir, pour Guillaume Cardonnel, Arcli. gén. L. L. 211, p. 368; 212, p. 371, 372, 684. — K. K. reg. 27, fol. 162, verso; et K. K. 45, passim.
moins à une noble aisance. Outre une maison du cloître de Notre-Dame dont il avoit la jouissance viagère, il possédoit en propre deux autres immeubles, deux hôtels, l’un bâti, sur le bord de la Seine, non loin de l’abbaye de Saint-Victor, l’autre dans le bourg Saint-Marcel, tout près de Faneienne porte Bordelle. De plus, le mobilier qui ornoit ces trois résidences, et qui par sa modestie, sa simplicité, nous surprend, nous enfants gâtés du dix-neuvième siècle, marquoit à cette époque le bien-être et le confortable. C’étoient d’énormes coffres en bois sculpté sur le devant, des escabeaux des tables de chêne portées sur tréteaux et d’une longueur de plus de neuf pieds , de grandes chaises carrées à dossier et à coffre fermant à clef, des bancs d’une longueur démesurée, des dressoirs à plusieurs étages et à guichets ; des tentures soit en tapisserie, soit en serge : les premières représentant ici deux lions aux côtés d’un ange jouant de l’orgue, là des dauphins folâtrant au milieu de fleurs de lis; les secondes, d’une couleur vermeille ou violette, sur lesquelles on avoit peint en blanc un cerf et des roses blanches ; un tableau figurant l’Annonciation de la Vierge ; une « ymage en albastre » ; de grands lits à colonnes avec leurs traversins en étoffe rayée, leurs courtes-pointes blanches, le ciel à dossier d’où pendoient trois « custodes >» (rideaux) blanches; pas d’argenterie : celle-ci étoit remplacée par seize grands plats et des écuelles en étain ; des encriers pareillement en étain; plusieurs « bacins à barbier » ; « trois chandeliers à boyte dont l’un est à pointe et à fourchecte, et les aultres chascun à un tuyau avec le pié de un chandélier despécié » ; plusieurs « hanaps de maldre » ; un « benoist d’estain avec le gippellon » ; une « petite orloge garnye et ensarcillée en bois » ; des tourne-broche avec leurs longues chaînes ; dans la chapelle tous les ornements nécessaires au service divin : chasubles de cendale à roses d’or et doublées de toile perse, surplis en toile de Reims, fanons de plusieurs sortes, nappes d’autel, petit autel portatif, etc.; dans la garde-robe, trois manteaux en drap violet, quatre houppelandes aussi en drap vermeil, et fourrées de menu vair,
d’agneaux, ou de renardeaux, quatre cliaperons de diverses couleurs, des pourpoints de drap violet ou de futaine blanche ; dans la cave, une ample provision de la liqueur de Bacchus, c’est-à-dire huit queues de vin tant rouge que blanc; dans l’etable de la maison de la porte Bordelle, une truie, et trois vaches, la première « baillette », la seconde « de poil rouge » , la troisième « de brun poil » ; « une petite nacelle avec les avirons et une cheenne de fer pour la atacher estans en la rivière. » Enfin, une bibliothèque, ou librairie, une biblio¬
thèque composée de trente volumes !
Trente volumes! c’étoit beaucoup avant la découverte de l’imprimerie, et alors que les écrivains, qui tenoient lieu d’imprimeurs, faisoient payer fort cher leurs copies, et s’enrichissoient aisément pour peu qu’ils eussent le talent d’écrire nettement, correctement, et d’orner leurs œuvres d’enluminures et de dorures.
Un prince du sang, le plus magnifique de son temps, qui poussa jusqu’à la manie sa passion pour les rares collections et qui finit par mourir endetté, Jean, duc de Berry, frère de Charles le Sage, n’avoitpu réunir que 158 volumes au château de Mehun-sur-Yèvre (l).
Et c’étoit beaucoup lorsqu’on songe qu’à la mort de saint Louis, il ne se trouva que six livres dans les bagages du roi chrétien :
1° Deux livres de chroniques;
2° Le livre du jeu des Echès;
3° Le livre où est contenu ce que li roys disoit à l’office de la messe ;
4° Le roman du Reclus (de petite value);
5° Le livre du Tournoiement Antéchrist; roman composé par Huon de Mery vers l’année 1228 ;
6° Le livre de comptes à ymages (2).
(1) L’inventaire en a été donné par M. Hiver de Beauvoir. Paris 1860; in-8.
(2) Bibl. imp. Ms. fonds Clerambault; Inv. des biens meubles laissés par saint Louis.
Guichard, gouverneur du Dauphiné, grand-maître de F hôtel du roi, inventoria en 1413 les livres qu’il possédoit dans son manoir de Jaligny, et il en trouva quatre-vingt-deux (1).
Le roi de France lui-même, Charles Y, auquel on apportoit des livres de tous côtés, et qui entretenoit au palais une foule de traducteurs, de copistes et d’auteurs, ordonna en 1378, l’inventaire de la librairie de la Tour du Louvre, et il ne s’en trouva qu’un amas de neuf cents environ qui avoit pourtant été déjà commencé sous le roi Jean (2). Le plus pauvre médecin de nos jours en a souvent davantage.
Les livres étoient tellement rares et si recherchés, qu’on les considéroit comme de véritables joyaux, qu’on ne les prêtoit qu’avec la plus grande difficulté, et que pour en obtenir des copies, on engageoit souvent des sommes considérables.
Il y a à cet égard des faits curieux à enregistrer :
Ici c-est un chirurgien nommé De Yy, chanoine de l’église de Noyon vers 1280, qui intente un procès à un étudiant en médecine, en reddition de livres qu il lui avoit prêtés : entre autres , un Aristote De Animalibus , valant 8 livres parisis ; la Méthaphjsique d’Avicennes, cotée 60 sous parisis; la géométrie de Boëce, estimée 20 sous parisis (3).
Là c’est Guillaume Boucher. — Guillelmus Carnificis, — médecin du duc d’Orléans, de Philippe de Bourgogne et du roi Charles YI, qui prête, en 1396, vingt-deux francs à nos écoles de Paris, et qui reçoit en garantie la Concordance de Saint-Flour, Y dntidotarium d’Albucasis, et le Totum Con tinens de Rhazès (4).
Une autre fois, Pierre d’Auxone, médecin du même prince Charles YI, ayant par son testament (1 41 0), légué à la Faculté
(1) Le Roux de Lincy : Inv. des livres composant la biblioth. des seigneurs de Jaligny. Paris 1844; in-8.
(2) Y an Praet a publié cet inventaire. Paris 1838; in-8.
(3) M. H. Bordier : Bulletin de la Soc. de l’hist. de France , août, sept. 1855.
(4) Bibl. de la Fac. Ms. de Pajou, p. 17.
le livre de Galien De Utilitate partium , il fut décrété, bedeau en tête , que tout docteur régent qui voudroit avoir une copie du précieux joyau, seroit tenu de dire ou de faire dire une messe de requiem pour le repos de l’âme du donateur (1).
Ne sait-on pas que la reine Isabelle de Bavière, qui aimoit beaucoup les livres, et qui même avoit une bibliothécaire, nommée Catherine de Villiers, dame du Quesnoy, transportoit, lorsqu’elle voyageoit, toute, cette bibliothèque dans des sacs formés avec trois aunes de drap (2) ?
Louis XI, qui vouloit orner sa librairie d’une copie d’un Rhazès, qui fut cherché de tous côtés, et qui ne se trouva qu’à la Faculté de médecine de Paris, ne fut-il pas obligé de déposer, comme garantie, une forte somme en vaisselle d’argent? Les registres originaux de nos écoles contiennent la lettre remarquable que le doyen, Jean Avis ou Loisel, écrivit à cette occasion au roi de France , Je 24 novembre 1470. La voici (3) :
Nostre souverain Seigneur , tant et si très humblement que plus povons , nous nous recommandons à vostre bonne grâce. Et vous plaise sçavoir , nostre souverain Seigneur , que le president des comptes , maistre Jehan de la Driesche , nous a dit que luy avez rescript qu'il vous envoyast Totvm continens Rasis pour le faire escrire; et pour ce quil n en a point , sachant cpie nous en avons ung , nous a requis que luy voulsissions baillier.
Sire , combien que tous jours avons gardé très précieusement le dit livre , car c'est le plus beau et le plus singulier joyau de nostre faculté , et ne treuve l' en guerez de tef neantmoins , nous qui de tout nostre cueur desirons vous complaire et cicomplir ce qu il vous est agréable , comme tenuz sommes , avons délivré au dit president le dit livre pour le
(1) Bibl. de laFac. Ms. de Pajou, p. 17.
(2) Vallet de Viriville. La Bibl. d’Isab. de Bavière. Paris 1858; in-8.
(3) T. II, p. 297.
faire escrire , moyennant certain guige de vaisselle cC argent et autre caution , qu il nous a... baillee en seuretè de le nous rendre , ainsy que selon les estatutz de nostre dite faculté faire se doit , lesquelz avons tous jures aux sainctes évangiles de Dieu garder et observer . Ne autrement ne les povons avoir pour noz propres affaires.
Sire , à Honneur et louenge de vous , et a V acroissement de la ditte faculté de medicine , /vo/is avons grant désir faire unes escolles et une très belle librairie , pour exaulser et eslever la science de medicine en ceste votre ville de paris plus que onques mais , comme par le dit president , auquel avons communiqué sur cette matière , votre plaisir est , serez adverti plus au long. A quoy et pour les acomplir avons be soing et mestier de vostre très bénigne grâce. Si vous supplions r, que icelle vous plaise nous impartir , à
jours nous continuerons prier Dieu pour vous et la virge Marie , afin quelle vous doint santé , bonne vie et longue , aeec cm/ acomplissement de vos très haulx et très nobles désirs. E script en vostre bonne ville de paris , le xxi xe jour de novembre.
V os très humbles , très obéissons subjects et serviteurs, les Doyen , Docteurs , et Maistres regens de la faculté de medicine en V université de paris.
Au Roy nostre souverain Seigneur .
Avis.
La Faculté de médecine de Paris avoit de bonnes raisons pour entourer de toute sa sollicitude les livres qu’elle possédoit, car ils étoient bien peu nombreux, et ont servi plus d’une fois, employés comme nantissement, à venir au secours des coffres vides de la noble congrégation. Comme chaque doyen étoit obligé, le jour de son élection, de dresser l’inventaire des livres qui alloient être confiés à sa garde, avec les archives, le sceau de l’Université, la patène d’argent, la masse que portoit le bedeau, les clefs d’un coffre contenant plusieurs obje(ts, et six autres clefs, « dont l’usage étoit in-
connu », et comme cet inventaire étoit inscrit séance tenante sur un registre, nous pouvons le donner ici au lecteur. Nous choisissons l'année 1396, Jean de Marie étant doyen. Onze livres ! telle étoit la librairie de l’un des membres les plus importants de l’université :