Provenance du premier fonds
Le 27 septembre 1771, révoque de Grenoble, M. de Caulet, mourait laissant une grande fortune, amassée pendant 46 ans d'épiscopat, et une magnifique bibliothèque de 33,64i volumes.
Les habitants de Grenoble s attendaient tous à hériter au moins de sa bibliothèque ; il n'en fut rien.
Le désappointement fut général ; mais, comme les Grenoblois n'avaient pas, du vivant de leur évoque, été blasés sur ses largesses, ils prirent rapidement leur parti. Dès le 15 janvier sui-
' Les VI titres et les 46 questions en caractères italiques sont la reproduction exacte et complète du Questionnaire officiel adressé par Monsieur le Ministre de llnstruction publique à tous les Bibliothécaires.
vant, rimprimeur André Faure*, véritable fondateur de notre Bibliothèque, se faisant l'interprète de tous ses concitoyens, rédigeait, imprimait et distribuait un prospectus de souscription. Ce chaleureux appel fut entendu, et une requête du temps dit que « Tenthousiasme du bien public, échauffant tous les cœurs, » produisit en quelques jours une somme si importante, que, «le 29 juillet 1772, André Faure, imprimeur du roi, fut autorisé de paraître à la barre de la Chambre des Comptes, et à enchérir jusqu'à la somme de 45,000 livres, sous le cautionnement des souscripteurs, et la bibliothèque lui fut adjugée '. »
C'est un devoir pour moi de faire remarquer ici que l'héritier de M. de Caulet, le marquis de Grammont, se prêta généreusement à tous les arrangements qui lui furent proposés et que la biblio-
* André Faure ayait les relations les plus suivies avec les hommes les plus distingués^ non-seulement de Grenoble et de Lyon^ mais encore de Paris; il
aimait les lettres^ les sciences, les arts Aussi son influence fut grande.
Dans son prospectus^ il fait vivement ressortir tous les avantages que doit re. tirer la cité de rétablissement d'une bibliothèque publique . Il fait pressentir aussi^ comme conséquence naturelle^ la naissance d'une Société littéraire si avidement et si vainement désirée (huit ans après, en 1780, elle voyait le jour). Il faisait justement la part de ces deux institutions : les travaux produits par les Sociétés littéraires ont des effets plus sensibles, mais moins étendus. . . .; elles n'admettent qu'un nombre limité de personnes; une bibliotoèquè est ouverte AU PUBLIC TOUT ENTIER. Là, quclquc jour peut-être, un citoyen zélé rassemblera des matériaux précieux pour faire une nouvelle histoire^du Dauphiné, ouvrage nécessaire et désiré par tous les patriotes. Il insiste avec beaucoup de force et de raison sur « tout le prix de l'occasion qui se présente d'enrichir la ville de Grenoble d'une des plus belles bibliothèques qu'il y ait en France. . . L'occasion ne saurait être plus favorable. Si on la laisse échapper^ si l'on souffre que cette bibliothèque se divise, on ne verra, peut-être de plusieurs siècles, en cette ville> une collection de livres aussi nombreuse et aussi bien choisie... i
' Certainement André Faure fut, dans cette affaire, énergiquement secondé. Ce que je veux dire, c'est qu'il monta le premier à l'assaut, contribua vaillamment à la victoire, et que ce fut à lui que furent solennellement remises les clefs de la citadelle conquise.
thèque fut livrée à un prix qui ne représentait pas la moitié de ce qu'elle valait réellement, même à cette époque. L'ordre des avocats, indépendamment d'une souscription considérable en argent, faite en corps, et des souscriptions particulières de ses membres, donna immédiatement sa bibliothèque, composée, dit un Mémoire du temps, de plus de 6,000 volumes. L'entraînement fut général.
Plus de 100,000 francs furent dépensés en frais de premier établissement.
Telle est l'origine de la Bibliothèque de Grenoble. Deux mots placés aux deux points extrêmes de la carrière qu'elle a fournie jusqu'à ce jour, la font honorablement connaître. Paris*, annonçant sa naissance, s'écriait que sa création « tenait de la magie. » En 1872, cent ans après sa fondation, lorsqu'elle venait à peine d'être installée dans un édifice digne d'elle , un Parisien ', dont personne ne contestera la compétence en ces matières, disait émerveillé : « J'ai visité à peu près tous les grands établissements de ce genre , mais c'est la première fois que j'en rencontre un sans rien trouver à critiquer. »
On ne pouvait fêter en meilleurs termes la naissance et le centenaire de la Bibliothèque de Grenoble.
* Journal de physique, ^Limée 1776.
•M.Vitcl.