‹ La bibliothèque de Grenoble, 1772-1878Chapitre 34 sur 34 · DES RECUEILS FACTICES · texte numérisé non relu

DES RECUEILS FACTICES

On demande aux bibliothécaires le nombre des volumes que contiennent les Bibliothèques qu'ils dirigent. Pourquoi pas plutôt celui des ouvrages , ce qui me semblerait plus rationnel? Où commence, où finit le volume? Ne faites-vous . aucune différence entre le volume et le livret , la brochure, la pièce, la plaquette? Si oui, pourqiioi ne pas marquer avec précision cette différence, comme Ta fait mon savant collègue de Nantes? A la demande : Combien de volumes? il répond : 100,000 vol. et cinquante mille pièces ai^dessous de kS pages (3 feuilles). Voilà qui est clair : on sait à quoi s'en tenir sur le nombre de volumes de la Bibliothèque de Nantes. Mais cela ne résout pas ma question, et même en soulève d'autres . Pourquoi 48 pages s'enorgueilliront-elles du titre de volume, et 47 devront-elles se contenter de celui plus modeste de livret, brochure, pièce ou plaquette? Où est la règle? Chaque bibliothécaire n'a-t-il pas le droit d'élever ou d'abaisser à son gré le nombre de pages? 47 pages n'ont-elles pas souvent plus de valeur littéraire ou marchande que le plus lourd et le plu£ épais in-folio, « même grossi des visions d'Accurse et d'Alciat? » Prenons un exemple : la vente Didot (juin 1878). J'extrais, au courant du catalogue, 50 plaquettes composées de 4. à 48 feuillets, qui me donnent SO pièces ayant chacune, en moyenne, moins de 38 pages. Ces SO pièces se sont vendues (sans les frais) 30,000 fr. ! en moyenne, 600 fr. pièce, 30 fr. le feuillet. Les38fi volumes (ou 168, si, comme c'est l'habitude, on a fait relier 2 t. en 1] de la Bibliothèque des Romans se seraient vendus, en

bonne condition, 300 fr. peut-être. Ces distinctions de volumes ou pièces me paraissent irrationnelles. Du moment qu'il est reconnu que l'importance d un ouvrage ne résulte pas, ce qui n'est pas discutable, de l'épaisseur de son volume^ le volume, le plus épais, comme la plus mince brochure, me paraissent devoir être également comptés. Remontons à Tétymologie de notre mot volume — l'étymologie est, dans bien des problèmes de ce genre, le meilleur mode d'obtenir une solution exacte. — Nous avons pris volume , au latin volumen. Le volumen était un rouleau, et ce rouleau avait des dimensions de longueur fort diverses ; mais eût-il un mètre, en eût-il trente, il s'appelait toujours volumen. Faisons de même pour nos volumes, quel qu'en soit le nombre de pages. Cette supputation ne donnera, il est vrai, qu'une idée bien vague d'une bibliothèque, et je crois que le nombre d'ouvrages, sans en donner une absolue, serait de beaucoup préférable. Reprenons, en effet, le cas des 50 plaquettes de la Bibliothèque Didot, et supposons qu'on ait fait relier, comme on le pratiquait encore assez souvent, il y a quelque cent ans, les SO plaquettes en un seul volume : voilà ce recueil factice d'une si haute et si réelle valeur, représenté dans votre état par le chiffre 1 , et la Bibliothèque des Romans par celui de 386 ou 168, à votre chcix!

Je sais bien que non-seulement on ne fait plus de recueils factices et qu'on casse ceux qui existent encore : bibliophiles et bibliothécaires sont d'accord à ce sujet. Cela se comprend. Il est impossible de trouver dix, vingt, trente, quarante et plus de pièces de même taille, elles diffèrent toutes entre elles par la hauteur ou par la largeur. Or, lorsque vous les renfermez toutes dans la même reliure , véritable lit de Procuste , le couteau du relieur abat les têtes les plus hautes pour les réduire à la hauteur des plus basses. Pour un bibliophile, l'ampleur des marges est à un volume ce qu'est à une belle tête une luxuriante chevelure. Pour lui, un livre trop rogné, comme c'est le cas dans la plupart des pièces qui composent un recueil factice , c'est une tête de femme scalpée. Pour le bibliothécaire , la hauteur des

marges est de plus une assurance contre la destruction du livre ; elle lui permet en effet de le rajeunir plus souvent en substituant à une reliure usée une reliure neuve qui lui donne comme une nouvelle vie.

Pour le Conservateur d'une bibliothèque publique , former , sous quelque prétexte que ce soit , des recueils factices , c'est manquer au plus impérieux de ses devoirs , celui de communiquer à chacun les livres de la Bibliothèque qui lui sont demandés. Or, comment fera-t-il si dix, vingt, trente ou quarante personnes viennent lui demander chacune quelqu'un des dix , vingt, trente ou cinquante ouvrages qu'il a emprisonnés dans un même volume ? Il sera réduit , par sa faute , à ne remplir son devoir qu'à l'égard d'un seul, et à frustrer, par son fait, de leur droit égal cependant, tous les autres.

En somme, bibliothécaires et bibliophiles considèrent l'acte du recueil factice comme un acte de sauvagerie , et , dans ce plus tolérant et quelque peu gaulois des mondes , il n'y a pas place pour le scalpeur ^ de livres.

^ L*acte a son mot français, Scalpement (Litlré) ; Taction, le sien , scalper (LiUré, Académie, etc.) ; facteur n'en avait pas, je le crée: c'est une affaire faite. Je le recommande à M. Darmesteter pour la nouvelle édition de son excellent traité : De lacréalion des mots nouveaux dans la langue actuelle et des lois qui la régissent. (Paris, Vieweg, i^ll, in-%^). Ce mot, qui ne se trouve dans aucun dictionnaire de notre langue, pas même dans les quatre ou cinq consacrés à la langue verte et à Targot , qui ont paru cette année, ne sera pas d*une grande utilité, puisque sa naissance est postérieure de beaucoup au décès du dernier de ceux à qui il pouvait s'appliquer. Bah ! il profitera à ces ignorants faiseurs de rognures, cartonniers qui ont Taudace de se dire artisans 4u nobl^ trtd^ la reliure »

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