PARIS
JOSEPH BAER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 2, RUE DU QUATRE- SEPTEMBRE, 2
de l'école nationale des beaux-arts.
La Bibliothèque de l'École nationale des Beaux-Arts date de dix ans à peine. Telle qu'elle est, on peut la considérer comme un des dépôts les plus riches de ce que l'architecture, la peinture, la sculpture et les arts du dessin en général, ont laissé de monuments écrits ou figurés dans des livres.
Quelques services qu'elle ait rendus et qu'elle soit appelée à rendre de plus en plus aux élèves de l'École, qui naturellement sont ses lecteurs les plus attitrés et les plus assidus, son utilité ou, pour mieux dire, sa nécessité, n'est pas moins évidente à l'égard de ces artistes, de ces amateurs, de ces critiques et de ces historiens de l'art, qui faute de trouver réunis et « à pied d'œuvre » les matériaux dont ils ont besoin pour travailler, ou se laissent aller au découragement et ne font rien, ou se lancent au hasard et font mal.
La Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts leur offre à tous un atelier incomparable où, en quelques heures, ils peuvent
se procurer toutes les ressources d'instruction et tous les moyens de travail dont la science et le génie ont enrichi le domaine de l'art : avantage d'autnnt plus précieux qu'on n'a pas à craindre là, comme dans les bibliothèques universelles, de perdre son temps et sa peine à fouiller et à sonder parmi des milliers d'ouvrages étrangers à ce qu'on cherche.
Je pense donc être utile à la classe nombreuse des personnes que l'art intéresse, en leur signalant et en leur faisant connaître la Bibliothèque de l'Ecole nationale des Beaux- Arts. Les étrangers et les curieux trouveront là de quoi satisfaire leur intelligent désir de voir de belles choses, et je crois pouvoir leur dire qu'ils seront éblouis de ce qu'on leur montrera.
A la fin de l'année 1862, l'Ecole des Beaux-Arts, seule de tous les établissements d'enseignement public, n'avait pas encore de bibliothèque. Le Conseil d'administration y songeait bien, mais la question, quoiqu'on l'eût maintes fois soulevée, retombait toujours par suite de causes qu'il serait trop long d'énumérer ici, et qui peuvent au surplus se résumer dans cette grande vérité , bien familière à quiconque a vu de près les affaires : que le meilleur moyen de mener à bonne fin une entreprise est de la confier à un seul homme.
C'était à M. Ernest Vinet, bibliothécaire actuel, qu'il était réservé d'organiser un établissement dont il avait depuis longtemps et le premier compris la nécessité et conçu le plan.
Une conversation avec M. Ravaisson, où les deux interlocuteurs s'étaient mutuellement animés et éclairés par la communication de leurs idées à ce sujet, fut le point de départ de l'entreprise que M. Vinet devait un jour accomplir si heureusement, Cet incident, tout fugitif qu'il soit, mérite d'être
retenu pour faire voir une fois de plus combien sont fécondes ces relations personnelles entre des hommes unis dans un commun dévouement à quelque grande idée.
La nécessité d'une bibliothèque pour l'École des Beaux- Arts était d'ailleurs quelque chose de si évident, qu'elle s'était imposée d'elle-même, en fait, par des dons et par des legs : tant on sentait qu'une collection de livres d'art fait partie intégrante d'un établissement consacré aux arts.
Quelques livres provenant des débris dispersés de l'ancienne Académie royale de peinture et de sculpture, des souscriptions des ministères d'Etat et de l'instruction publique, la collection achetée par le gouvernement à M. le marquis de Chennevières, formaient un fonds de quelques centaines de volumes. M. Gatteaux, membre de l'Académie des Beaux-Arts, avait légué d'avance, par testament, à la Bibliothèque de l'École, l'admirable collection de livres et de gravures qu'il avait mis cinquante ans à former. La Commune, entre autres choses, a incendié la maison de M. Gatteaux, et ce trésor est perdu.
M. Ernest Vinet fut nommé bibliothécaire le 17 décembre 1862. M. le comte Walewski était alors ministre des beauxarts, et nul plus que lui n'était digne de protéger le nouvel établissement dont l'École des Beaux-Arts allait s'enrichir. M. Duban, architecte de l'École, avec ce goût exquis et cette entente des aménagements dont toutes ses œuvres témoignent, transforma en salle de lecture la galerie du premier étage du musée des études, jusque-là consacrée aux modèles d'architecture.
Cette salle , longue de 20 mètres environ et large de 7 à 8 mètres, est éclairée du côté de l'est par une rangée de dix larges fenêtres qui y versent à flots l'air et la lumière. Elle a
un vestibule et une ontrée à chaque extrémité. Les rayons sont disposés sur un seul côté, celui qui fait face aux fenêtres, sur quatre rangées divisées en séries désignées par les lettres de l'alphabet. Les in-folio sont au niveau du plancher, et les grands in-quarto au-dessus, à hauteur d'appui : c'est le rezde-chaussée.
Un balcon avec escalier dessert les deux autres rangées de livres, qui sont composées de petits in-quarto, d'in-octavo, et des formats inférieurs. Ce côté de la Bibliothèque est divisé en deux parties par l'ouverture d'une porte monumentale dont les panneaux, en chône orné de dorures, sont une merveille et proviennent de la chapelle du château d'Anet ; elle est réservée pour la communication avec les services intérieurs de l'École. A droite et à gauche, deux cartouches portent les noms des écrivains d'art les plus illustres parmi les anciens et parmi les modernes.
Le milieu de la salle est occupé dans toute sa longueur par des meubles dont le dessus forme pupitre et dont le bas sert à placer, soit verticalement dans des cases , soit horizontalement sur des tiroirs, les plus grands ouvrages d'iconographie. Le tiers moyen de la longueur de la galerie est réservé aux tables de lecture, qui sont pourvues de toutes les variétés de supports et de pupitres appropriés aux formats souvent exorbitants des grands ouvrages d'iconographie. C'est au milieu de cette partie moyenne de la salle que sont placés le bureau du bibliothécaire et les tables du commis d'ordre et des deux garçons de salle.
Les baies des fenêtres sont occupées par des vitrines renfermant la collection des moulages de médailles et de médaillons de Depaulis, achetée par le gouvernement. Quelques bustes, quelques bronzes, un modèle d'une porte de l'Alham-
bra, une série de reproductions, en liège, des monuments de Nîmes, par Pelet, sont placés sur les meubles ou sur des supports entre les fenêtres. M. Louis Peisse, conservateur des objets d'art de l'Ecole des Beaux- Arts , a son bureau à l'extrémité de la Bibliothèque.
La Bibliothèque est ouverte tous les jours, de midi à cinq heures en été et de midi à quatre heures en hiver, excepté le samedi et les jours fériés. Elle est fermée du 1er août au \ er octobre. Les personnes étrangères à l'École doivent s'adresser au secrétaire de l'École ou au bibliothécaire pour obtenir une permission toujours accordée.
Pour les simples curieux, rien n'a été décidé, mais nous pouvons donner l'assurance que les personnes impatientes de satisfaire tout de suite leur désir de voir les trésors de la Bibliothèque trouveront chez M. Ernest Vinet l'accueil le plus gracieux, et qu'il interprétera de la façon la plus favorable le silence de ce règlement, « qui ne dit mot » sur les visiteurs et qui dès lors « consent », si le proverbe est vrai.
A raison de la nature et du prix infini de la plupart des ouvrages, on a dû prendre une mesure qui, du reste, est appliquée dans toutes les bibliothèques, et notamment à la Bibliothèque nationale : c'est qu'il est défendu de calquer, de mesurer avec le compas ou autres instruments , et de se servir d'encre. Cette dernière interdiction est absolue pour ce qui est de copier les dessins, mais pour ce qui est des notes par écrit, le bibliothécaire peut autoriser à les prendre à l'encre sur une table à part.
Par une exception que justifie la nature de l'œuvre, le recueil des Restaurations des architectes de V École de Rome m peut être communiqué que par autorisation spéciale, sur une demande motivée. Quant aux autres ouvrages, ils sont
donnés sur un bulletin de demande signé , daté, et indiquant les nom, prénoms, demeure et qualité du demandeur.
Par ce qu'elle a déjà rendu de services depuis qu'elle existe, on peut juger de ceux que la Bibliothèque des Beaux- Arts pourrait rendre encore si elle était plus connue. En dix années, elle a eu 43,340 lecteurs. D'après la récapitulation annuelle de 1872, sur 4,235 lecteurs il y a eu : 1,655 architectes, 1 ,422 peintres, 525 sculpteurs, 84 graveurs, 549 amateurs. Ces chiffres donnent assez exactement la proportion de l'utilité que le livre ou les travaux figurés représentent pour chaque catégorie d'artistes : ils nous font voir que les architectes et les peintres ont deux fois plus besoin de livres que les sculpteurs; que les graveurs (dont le nombre absolu est d'ailleurs très faible), ont peu recours aux bibliothèques. Le chiffre des amateurs est significatif, encourageant pour l'art et les artistes, puisqu'il figure pour un huitième environ du nombre total.
On peut aussi tirer de cette statistique une autre observation qui fait voir combien la Bibliothèque est utile aux élèves de l'Ecole : c'est que pendant les concours le nombre des lecteurs diminue, et qu'aux approches des concours il augmente. Ainsi les élèves n'osent plus affronter le concours sans s'être d'abord fortifiés en travaillant à la Bibliothèque. Voilà un fait palpable.
Or, il faut en rapprocher cet autre fait non moins constant, que depuis quelques années le niveau des concours s'élève dans une progression rapide. Toutes réserves faites à l'honneur du talent des professeurs et de la valeur des élèves , peut-on douter que le travail à la Bibliothèque n'ait été pour beaucoup dans ces heureux résultats? Ainsi se justifie le mot de M. Eugène Guillaume, l'éminent directeur de l'Ecole des
Beaux-Arts, lorsqu'il a dit que la Bibliothèque est le point de départ et la vérification des études de l'École.
Si l'histoire de la foimation de cette bibliothèque et des services qu'elle a rendus est intéressante, celle de sa composition et de son Catalogue ne Test pas moins. Le fonds primitif, à part quelques ouvrages parmi lesquels il est juste de citer Y Œuvre d'Hyacinthe Rigaud, celui de Watteau, le Cabinet du Roy, les Œuvres de du Cerceau, ne peut guère être compté que comme un appoint aux 3,000 ouvrages formant à peu près 10,000 volumes, dont elle se compose à l'heure qu'il est. Ce nombre est loin de comprendre tous les livres publiés sur Fart, sans compter ceux qui seront publiés dans la suite et qu'il y faudra faire entrer.
On peut dire de l'École des Beaux-Arts ce qui, du reste, s'applique malheureusement à la plupart des trésors artistiques et intellectuels rassemblés à Paris, qu'elle est peu ou mal connue. Il n'est pas indifférent au sujet qui nous occupe de rappeler que le nombre de ses élèves se décompose ainsi :
Architectes : de 1re classe, 80; de 2e classe, 340; aspirants, 200; inscriptions, 200. Total : 820.
Peintres : 240; inscriptions, 80. Total : 320.
Sculpteurs : 90; inscriptions, 30. Total : 420.
Graveurs : 25; inscriptions, 8. Total : 33.
Le nombre total des élèves de l'Ecole est donc de 1,293, dont beaucoup plus de la moitié sont des architectes. Dans une ville de près de 2 millions d'âmes, où l'on est coudoyé par 200,000 maçons et où peu de gens couchent à la belle étoile, il est difficile de s'expliquer que le public et la presse s'obstinent depuis tant d'années à ne savoir de l'École des Beaux-Arts que sa peinture et sa sculpture, à la juger làdessus, et à oublier que les maisons et les monuments de
Paris ont été construits par des architectes, sans compter qu'en province , il faut en convenir, on bâtit bien par-ci parlà, de temps à autre, quelque maison ou quelque église.
La nature des choses donne donc à l'architecture, dans le programme de l'enseignement de l'Ecole des Beaux-Arts, une importance proportionnelle au rôle que l'art des constructions joue dans les sociétés humaines. L'architecte ne donne pas seulement un abri à des œuvres d'art qui, comme les tableaux, les gravures, les meubles, périraient au grand air; il les incorpore à ses monuments d'une manière si intime et si universelle, qu'il devient impossible, lorsqu'un édifice d'art est achevé, d'y trouver un seul point où il n'y ait ou de la peinture, ou de la sculpture, ou de l'ornement. Et si l'on ne se laissait pas détourner de cette vérité par les ardeurs de la discussion ou par le zèle de l'esprit de corps, combien puériles paraîtraient ces disputes de préséance entre des arts qui n'existeraient pas les uns sans les autres ? Car le peintre et le sculpteur à leur tour pourraient dire à l'architecte que sans fresques et sans statues il n'y a ni palais ni temples.
L'architecture a d'ailleurs une partie technique dont l'étendue est presque illimitée. Donnez un charbon à Giotto, et il va vous faire un chef-d'œuvre : mais supposez que vous rencontriez quelque Michel-Ange enfant, est-ce que l'idée vous viendra de lui dire : « Fais-moi un palais » ? C'est qu'en effet, pour arriver à produire la moindre de ses œuvres, il faut que l'architecte connaisse à l'avance, et sous tous les rapports, la fonction de chacune des parties de son édifice à l'égard de toutes les autres parties, et cela au point de vue matériel comme au point de vue artistique.
Quand l'édifice est achevé, quand les colonnades, les dômes, les escaliers, tout splendides des formes et des couleurs dont
l'art du peintre et du sculpteur les a décorés, développent leur fière ordonnance, tous les problèmes qu'il a fallu résoudre pour faire tenir tout cela debout sont résolus, ils n'existent plus; l'immense travail qui a préparé toutes ces solutions s'est évanoui sans laisser plus de trace que les maçons et les manœuvres qui ramassent leurs outils et s'en vont : mais les lois d'ordre et d'harmonie, les forces de pesanteur et d'équilibre, dont l'action combinée a donné au monument sa grandeur et sa stabilité, restent enfermées dans les pierres, travaillant toujours tant que le monument restera debout.
Cette énorme quantité de travail absorbé à l'état latent par chaque œuvre d'architecture, le public n'y prend pas garde : mais pour qui aime la justice et la vérité en toutes choses — même dans les arts — c'est un devoir de réagir contre l'ignorance des uns, contre l'indifférence des autres, et de ne pas laisser amoindrir dans la plus belle part de son domaine l'École à laquelle le xixe siècle devra ses plus illustres architectes et ses plus beaux monuments.
Ces réflexions se confirmeront aux yeux de quiconque visitera la Bibliothèque des Beaux -Arts et en parcourra d'un coup d'œil le Catalogue. La proportion des ouvrages relatifs à chacune des branches de l'enseignement de l'Ecole pouvant se mesurer à peu près au, nombre des pages consacrées à chaque branche, nous voyons qu'elles y occupent : l'architecture, 72 pages; la peinture, 52; le dessin, 40; la gravure, 5; la sculpture, 11 ; les arts industriels, 4; les études générales, 10.
Si l'on rapproche ces chiffres, qui sont du reste bien grossiers, de ceux que nous avons produits plus haut, on voit reparaître sous une troisième forme le rapport de proportion que nous avons déjà trouvé deux fois. On peut donc dire que
les parties du Catalogue sont entre elles, pour chacune des branches des beaux-arts, dans la même proportion que les lecteurs des diverses catégories sont entre eux. Voilà un résultat très intéressant : il fait voir avec quelle justesse les besoins ont été mesurés et avec quelle précision il y a été pourvu ; et même nous ne craignons pas d'ajouter, au risque d'être taxé de superstition en matière d'art, que l'influence souveraine de la règle et de la proportion, qui éclate à tout ce qui se voit et à tout ce qui se fait dans une Ecole des Beaux-Arts, a dû sans aucun doute, par la puissance incalculable du cours des idées, agir sur l'intelligence du bibliothécaire et diriger sa volonté.
Ce qu'on appelle l'inspiration n'est pas autre chose : aussi une œuvre inspirée , dans le sens où nous venons de l'indiquer, ne peut jamais manquer d'être précise, harmonieuse, féconde, artistique enfin. Telle est la bibliothèque composée par M. Vinet. Il y a là plus qu'une collection de livres : il y a une œuvre d'art, et il est juste de le dire, parce que c'est vrai.
Le Catalogue de la Bibliothèque des Beaux-Arts est l'œuvre de M. Ernest Vinet. De ce travail de recherche et de classement auquel il lui a fallu se livrer pour former le premier fonds, il a déduit, on peut le dire, une théorie nouvelle, et il aura l'honneur d'avoir appliqué le premier la méthode scientifique à la bibliographie des livres d'art. M. Vinet ne prétend pas sans doute avoir inventé l'idée de la classification méthodique , qui est appliquée dans tous les catalogues : ce qui lui appartient en propre, c'est un travail immense d'analyse et de synthèse de tout ce qui, en France et à l'étranger, a été publié sur l'art, chez les anciens et chez les modernes. .
Dans la notice qui sert de préface à son Catalogue, M. Ernest Vinet rappelle que le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts , en décidant que les catalogues des collections de l'Ecole seraient imprimés, a montré une sollicitude éclairée qui place le ministre au nombre des bienfaiteurs de PÉcole.
Témoin de ce labeur entrepris sous ses yeux et sous sa direction, l'artiste éminent qui dirige l'École avait tout de suite, avec cette hauteur de vues qui caractérise son esprit, senti qu'il y avait là une grande idée à développer, et c'est lui qui a poussé M. Ernest Vinet à écrire une Bibliographie des beaux-arts, dont le Catalogue de la Bibliothèque n'est que la réduction (4).
(1) Bibliographie méthodique et raisonnée des beaux-arts, par
Ernest Vinet. 1 vol. in-8° de G00 pages à 2 colonnes. Paris, Firmin Didot, 1874 et suiv.
On voit que la Bibliothèque, le Catalogue et la Bibliographie, se tiennent et ne font qu'un. Toute classification peut être critiquée, il est vrai, et celle de M. Vinet le sera sans doute, à telles enseignes que moi-même j'ai une réclamation à lui faire : mais quelles que puissent être les critiques de détail, le cadre et les grandes divisions sont acquises et resteront.
Dans ce grand mouvement intellectuel qui tend de plus en plus à diviser les sciences en deux groupes, sciences morales et sciences naturelles, il faut une grande fermeté d'esprit pour ne pas se laisser entraîner du mauvais côté. Or, s'il est un cas où l'on doive s'en tenir à la méthode naturelle , c'est en matière de classification. On est perdu si on commence par faire quantité de cadres grands et petits, pour y encadrer ensuite les faits à classer. Ce n'est pas ainsi que les grands ordonnateurs d'idées ont procédé : ils ont d'abord inventorié les individus, puis ils les ont assemblés d'après la conformité de leurs types. Le grand principe, celui qui fait la gloire de Cuvier et la vie de toutes les classifications qui ont paru après lui, c'est celui de la subordination des caractères. C'est ce que M. Ernest Vinet a parfaitement compris : il le montre par les termes excellents dans lesquels il s'en explique dans la préface de sa Bibliographie : « On y verra aussi que nous n'avons point cherché à paraître profond ou ingénieux ; que les titres de nos divisions et subdivisions ne sont autres que le résumé du titre des ouvrages que ces divisions comprennent, et qu'en définitive au lieu de conduire nous avons été conduit. » Il le fait voir encore d'une façon plus évidente, et qui est la meilleure manière d'affirmer une idée , à savoir, en la pratiquant.
Le travail de la classification présente toutefois, il ne faut
— la-
pas l'oublier, des difficultés spéciales lorsqu'il s'applique aux produits du travail humain. Les êtres de la nature sont en nombre limité et forment un tableau complet et achevé dont l'ordonnance peut être embrassée d'un coup d'œil : les produits du travail humain, au contraire, sont perpétuellement en voie d'accroissement, et à mesure qu'une production nouvelle paraît, elle agit sur l'ensemble et le modifie : c'est une création qui ne finit pas. La première condition d'une classification des travaux de l'esprit est donc d'être assez large pour laisser aux œuvres de l'avenir la place indéfinie et indéterminée qu'elles pourront réclamer par la suite des temps.
Une autre difficulté, c'est de choisir sûrement le caractère spécifique dont la prédominance devra servir au classement des ouvrages. Par exemple, comment distinguer l'archéologie de l'histoire? Où placera-t-on l'œuvre gravé d'un peintre, à la gravure ou à la peinture? Et ainsi pour tant d'ouvrages complexes qui tantôt traitent de plusieurs arts et tantôt se rattachent à la littérature, à la science, à l'histoire, à la géographie. De même qu'il y a cent itinéraires à décrire pour parcourir un pays donné, de même il y a cent façons de voyager dans le monde de l'art. On peut suivre le cours des temps ; on peut étudier chaque peuple à part ; on peut étudier les produits de l'art par catégories : mais , quelque méthode qu'on adopte , on ne tardera pas à s'apercevoir qu'on ne peut jamais s'y maintenir jusqu'au bout.
C'est pourquoi, mesurant ses catégories aux proportions réelles de chaque partie, le bibliothécaire de l'Ecole des Beaux-Arts a tracé ses divisions dans la matière à diviser et non dans sa propre Minerve, et bien qu'il n'ait pu encore donner une place dans sa bibliothèque à tous les ouvrages d'art existants aujourd'hui, il les connaît, et cela suffit pour
que son Catalogue présente l'abrégé exact — un abrégé en 10,000 volumes — de toute la bibliographie de l'art. Ses catégories sont formées de faits, c'est-à-dire de livres existants, et non pas d'idées préconçues attendant des livres à naître.
Tel qu'il est, ce Catalogue est donc un de ces guides intelligents qui savent diriger le visiteur sans lui ôter sa liberté d'action. Une table alphabétique des noms d'auteurs et des ouvrages anonymes, placée à la fin de l'ouvrage, lui donne d'ailleurs tous les avantages d'un dictionnaire.
Quoi qu'il en soit et quelque place qu'on veuille réserver pour la critique du système ou de son application, la vue d'ensemble de cette bibliothèque, telle que la donne le Catalogue, ouvre certainement sur l'art en général, et sur tous les arts en particulier, des perspectives nouvelles et inattendues. Je ne dis pas qu'elle ajoute quelque chose à la beauté de l'art, mais elle agrandit, s'il est permis d'ainsi parler, les yeux du spectateur : il voit plus loin et de plus haut, il comprend mieux et il sent plus vivement.
Dans ces innombrables images où la gravure, la photographie, l'aquarelle, la lithochromie, ont fait de la reproduction réduite de tant de chefs-d'œuvre autant de merveilles, il y a une concentration et une multiplicité qui donne aux effets artistiques une intensité incroyable; il est certain que ce qu'on éprouve là est un sentiment nouveau, que les plus beaux musées, que les plus beaux monuments, ne sauraient donner.
Et puis , ce qui domine et qui éclaterait aux yeux les plus rebelles à l'évidence, c'est l'universalité de l'art. Certainement, si on voulait réfléchir, cette idée devrait être la plus élémentaire des notions usuelles, car dans tout le cours de sa vie l'homme ne voit pas, ne touche pas un seul objet, fait par la main de ses semblables, qui ne porte au moins une trace
d'art. Cela est absolu et sans exception; une planche brute, une feuille de papier, a ses proportions , et les angles droits qui en déterminent la figure sont à eux seuls une conception que l'animal ne peut ni former ni exécuter. L'homme a un instinct de l'art tellement irrésistible, qu'il semble ne pas pouvoir se résoudre à laisser sortir de ses mains le moindre objet sans y mettre un ornement, ne fût-ce qu'une ligne, une rangée de points. Les ustensiles des âges préhistoriques portent nonseulement des ornements réguliers, mais des sculptures, où des animaux antédiluviens sont représentés avec une étonnante perfection ; et sous nos yeux, l'enfant ignorant, le berger presque sauvage, dessine à la pointe ou sculpte avec son couteau des figures pareilles à celles que traçaient les oisifs sur les murailles de Pompéi ou le troglodyte sur le manche de son poignard d'os de renne.
C'est cette idée-là, mais élevée jusqu'à la splendeur, qui éclate dans des milliers de pages de ces livres où le burin, la couleur, l'argent et l'or, merveilleusement assortis sous toutes les formes que le génie a pu rêver, nous font voir , parés de» magnificences de l'art , ces objets qui sont l'histoire même de l'humanité. Nos vêtements, nos armes, nos maisons, nos palais, nos églises, toute notre vie est là : voici le berceau d'un Égyptien; plus loin, la couche nuptiale d'un Grec; tournez quelques feuillets, voilà les tombeaux.
J'ai cru pouvoir insister sur ce point, parce que c'est un de ceux que M. Guillaume, dans ses appréciations sur la Bibliothèque des Beaux- Arts, signale avec le plus d'insistance : « M. Vinet, dit-il, a fait apparaître d'une manière tout à fait nouvelle l'universalité de l'art et son union indissoluble avec tous les détails de la vie individuelle et sociale. »
Maintenant, je crois , nous pouvons entrer dans la Bibliothèque et feuilleter les 10,000 volumes, où les chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les peuples n'attendent qu'un rayon de lumière pour éclater à nos yeux.
Et tout d'abord, si vous n'êtes qu'un philosophe ou un critique, si vous vous en tenez à l'esthétique générale et à l'histoire de l'art, vous vous renfermerez dans la grande section des Etudes générales. Vous êtes, suivant l'expression de M. Ernest Vinet, de « ceux qui se contentent de mesurer de l'œil la masse du monument et qui ne dépassent pas le péristyle ». Cette grande section est divisée en quatre titres, savoir :