‹ La bibliothèque de l'Université de Louvain, "1636-1914."Chapitre 5 sur 56 · IV. RUINES, RELIQUES ET GENDRES · texte numérisé non relu

IV. RUINES, RELIQUES ET GENDRES

Aujourd'hui, quand on débouche de la rue de Bruxelles sur la Grand' Place, l'hôtel de ville apparaît d'abord, toujours gracieux dans sa robe de dentelle,

mais mi peu étriqué et comme honteux d'être soûl debout et si bien paré au milieu de tant de ruines. Au dernier plan, vers le Sud, le ciel semble coupé horizontalement par l'entablement d'un mur gris de 50 mètres de long qui ne supporte plus aucune toiture. Cinq énormes baies sont encore munies de leur armature de fer. A travers elle l'œil découvre un coin d'espace et de nuages. C'est la Bibliothèque de l'Université de Louvain.

Un second mur prolonge vers la gauche, mais un peu plus en avant que lui, le mur de la Bibliothèque. On ne voit que sou sommet — une autre ligne horizontale dans le ciel — el les arcs de ses quatre ouvertures. A l'Est et à l'Ouest, deux frontons le limitent ; ils apparaissent de profil et l'un des deux porte encore une urne comme couronnement : entre eux s'élève une haute el grosse cheminée quadrangulaire. Du Vieux Marché elle est vraiment disgracieuse avec ses assises de pierre blanche et de brique rouge mal ajustées l'une sur l'autre. Ce sont les Halles de Louvain.

Les parois extérieures ont toutes résisté. A l'intérieur il ne reste rien du bâtiment de la Bibliothèque si ce n'est un mur très banal. Dans les Halles, au contraire, je découvre encore, en plus ou moins bon état : les escaliers à double volée ; le mur de refend ; l'épine de colonnes, dont plusieurs sont engagées dans les décombres, avec leurs chapiteaux ; quelques culs-delampe au-dessus des consoles qui soutenaient les maîtresses poutres du plafond; dans la partie sud, des murs encore garnis d'inscriptions : sénat académique, -abinet du recteur, etc. Et haut, très haut, quatre voûtes complètes sous lesquelles, je l'avoue, je ne passai la première fois qu'en tremblant.

Peu de temps a [très l'incendie, j'ai pu contempler deux spectacles plus attristants encore. Par les ou ver-

tures béantes de la Bibliothèque, au Vieux Marché, apparaissaient des entassements formidables de tiges de fer rougies et tordues. C'étaient les meubles du type Lipmann placés l'an dernier.

Au collège du Saint-Esprit, des mains pieuses avaient formé un musée étrange : de vieilles ferrailles ; une armoire du catalogue ; des débris de la grille qui ouvrait la salle d'histoire ; des radiateurs ; quelques bustes de professeurs fort couverts de décorations mais presque tous décapités; enfin un monceau de livres, calcinés et illisibles, quoiqu'ils eussent conservé leur forme et toutes leurs pages. Telles sont les seules reliques de la riche, de la séculaire, de l'inoubliable Bibliothèque de l'Université de Louvain. Puisse l'Université les conserver soigneusement ! Un jour, on les vénérera !

A l'exception de ces quelques livres calcinés dont on ne peut pas même retrouver le titre, tous les trésors de la Bibliothèque gisent en cendres. Devant ces cendres là, je voudrais pouvoir retenir plus longtemps mes lecteurs ! Mais mon éloignement de certaines personnes qui connaissaient à merveille le dépôt de Louvain, mon impuissance à correspondre avec elles, rendront mon aperçu sommaire, incomplet (1). Je compte bien le détailler, l'achever en des temps meilleurs. Nous nous attacherons successivement aux manuscrits, aux archives de l'ancienne université, aux incunables, et enfin aux autres ouvrages imprimés.

Trois ans après l'origine de la Bibliothèque, en 1(339, les curateurs ont publié une première liste de ses manuscrits. Sanderus l'a reprise en 1642 dans sa Bibliotheca Belgica manuscrip/a en y ajoutant les dernières acquisitions (2). Sur la soixantaine d'œuvres

(1) Parmi res personnes je mentionne particulièrement le bibliothécaire actuel, M. l'abbé Uelannoy, et son prédécesseur, M. le chanoine Maere.

(2) Pars "2a, pp. 37 suiv. Lille, 1644.

énumérées la plupart ne semblent pas provenir de Beyerlinck e1 de Romain. L'abbé de Parc, Jean Masius (y 1647), figure certainemenl parmi les principaux donateurs. Ces manuscrits étaient-ils précieux ' Les indications de Sanderus sont trop vagues pour que nous puissions répondre à cette question. Kilos suffisent ûéanmoins à affirmer que l'ascétisme, le droit canon et la théologie étaient surtout représentés. A noire connaissance, six ou sept de ces manuscrits ont appartenu jusqu'à l'incendie à la Bibliothèque de Louvain.

Au xix' siècle, les statistiques des manuscrits ne manquenl pas. L'allemand Bethmann, après un voyage scientifique en Belgique, vers 1840, n'en compte que dans les 200 (1). Mais il n'a pas la prétention d'être précis. Au contraire, en 1841, les deux professeurs Arendt et Namèche ont fourni à Pie Namur le chiffre très exact de 246 (2). Une note du bibliothécaire Malou nous apprend qu'il y en a 300 en 1846 (3) et Van Even, dans son édition de 1895, 300(4). M. Wils, en 1913, évalue leur nombre à 600 (5). Mais il faut bien tenir compte que les archives ne formant pas un fonds séparé des manuscrits, beaucoup de pièces d'archives, les plus importantes surtout, avaient été numérotées en môme temps que les manuscrits.

Je publie en appendice une liste des manuscrits de Louvain dont, en l'absence de tout inventaire, des recherches longues et fastidieuses m'ont permis de découvrir quelques traces, tantôt ici tantôt là. 11 ne s'agit évidemment que de manuscrits présents à Lou-

(1) Dans les ARCIIIV DEH GeSELSCHAFT FOR AELTEBE GESCHICHTSKUNDE, t. VIII, p. Wl.

(2) Namur, op. cit., p" 210. Arendt et Namèche avaient dressé un catalogue des manuscrits qui a péri dans l'incendie.

(3) Anxvairf. de 1850, p. 312.

op. cit., p. 578.

(5) Gazette i>k Louvain, 7 septembre 1913.

vain le 25 août 1914, de manuscrits donc qui ont péri dans les flammes. Cette liste est sans doute encore très incomplète. Parmi les manuscrits qui y figurent cinq méritent incontestablement d'être placés hors pair (1).

D'abord le fameux Codex Parcensis, écrit au xve siècle, manuscrit du De Laudibus ducum exterarum gentium ou du De viris illustribus de Cornélius Nepos (2). 11 suffira de transcrire à son sujet quelques appréciations de philologues ou d'historiens allemands. K. Witte, dans la 11e édition du Cornélius Nepos de Nipperdey, s'exprime ainsi : « Pour les manuscrits de Cornélius Nepos, chacun de ceux que je vais énumérer représente une tradition indépendante : à savoir le texte D, maintenant perdu mais connu par les collations de P. Daniel et de 0. Gifanius, puis le Codex Parcensis du xve siècle (P.), et peut-être également un codex Leidensis, disparu, que J. H. Boeder utilisa (3) ». D'après Schanz, il n'y a que deux familles de manuscrits. « Le meilleur Codex, celui de Gifanius et de Daniel, est perdu ; notre représentant de la meilleure famille est maintenant le Codex Parcensis de Louvain (xv" siècle) (4) ». Enfin je lis ces lignes dans la Realencyklopddie de Pauly-Wissowa : « Le plus important des manuscrits de Cornélius Nepos est le Codex Parcensis de Louvain qui représente une tradition indépendante, quoique corrompue (5) ».

Le second manuscrit de très grande valeur qui a

(1) Dans In confection de celte liste de manuscrits j'ai surtout, été aidé par M. .los. Wils, archiviste de l'université, puis par M. le chanoine Van Wnefelghem, archiviste de l'abbaye de Parc, parles PP. Stracke, Reypens, Jos. de Ghellinck et Rr. Lefebvre, S. J. Qu'ils veuillent agréer ici l'expression de ma gratitude.

(2) Cfr. Appendice I, n° 10 b.

(3) P. 276. Berlin, 191?..

(4) Geschichte der Rômischen Litteratur, 1 (2e édit.), p. 224. Munich,

(5) T. IV (1900) p. 1417.

été brûlé provenait de l'ancienne abbaye de S. Laurent à Liège. Ce sonl 1rs Opéra, les œuvres, historiques et hagiographiques surtout, do Renier de Liège, mort peu après L182 (1). L'importance du manuscril résulte d'abord de ce qu'il a été écril du vivant même de l'auteur, peut-être sous sa dictée ; ensuite de ce que, seul, il nous avait conserve'' ces œuvres de Renier. I n savant allemand. Arndt. l'a publié en partie dans les Monumenta Germaniae historica (2), la grande collection critique des sources littéraires de l'histoire de la ( rermanie.

En troisième lieu, je rappelle le petit volume de 1 î centimètres de long sur 10 de large, relié en bois el recouvert de cuir noir, que l'on montrait à tous les visiteurs. C'étaient les Sermones ad noviciose] la Vita sanctae Lidevygis, autographe de Thomas à Rompis, le suave auteur de X Imitation de Jésus-Christ (3). Deux savants allemands. K. Hirsche et J. Pohl, l'ont surtout étudié. Le second l'a même publie.

Enfin, parmi les cinq manuscrits de Denys le Chartreux que possédait la Bibliothèque de l'Université, il y avait deux originaux. Malgré le nombre considérable de ses ouvrages — 1(38 traités — Denys les écrivit tous de sa propre main, parfois même en plusieurs exemplaires. Le couvent des Chartreux de Ruremonde garda 23 de ces autographes jusque 1783. Alors le liquidateur ayant vendu la bibliothèque du monastère, les manuscrits furent d'abord contiés aux bollandistes Ghesquière et De Smet, et ensuite dispersés. M. Ingold se mit à leur recherche en 189.). Grâce aux renseignements que lui envoya le chanoine Reusens et à l'exploration des archives de Bruxelles, il retrouva ceux de Louvain. de I lue- et de Vienne. Le n" 213 de la biblio-

1 1 1 Cfr. Appendice I, u° -T.

(2) I. M. pp. 561-620.

(3) CIV. Appendice I. n»62.

thèque universitaire comprenait le commentaire sur Jérémie et Ezéchiel, le n° 233 le commentaire sur les épîtres catholiques, l'exposition sur les livres de S.Jean Gli.maque et la vie de cet anachorète (1).

Tels sont les manuscrits les plus précieux de la Bibliothèque de Louvain. Au point de vue de l'ancienneté, il faut citer en premier lieu un codex du xie siècle, contenant les Carmina de Prudence, poète latin du ivc siècle. Il avait appartenu jadis au célèbre collège des Trois-Langues (2).

Quand la Bibliothèque de Louvain s'est constituée en 1636, le zèle pour la recherche des anciens textes de classiques avait bien diminué. Gicéron, Cornélius Nepos, Horace, Ovide, Lucain, figurent seuls sur notre liste des manuscrits incendiés. Les Saints Pères et auteurs ecclésiastiques jusqu'au xn° siècle y sont en nombre plus considérable. Mais on s'étonne de trouver si peu de manuscrits de certains d'entre eux et de ne pas trouver du tout tel ou tel nom. D'un apocryphe de S. Clément de Rome nous passons à Lactance, de Lactance au De préparai loue evangelica d'Eusèbe de Césarée, d'Eusèbe à S. Ephrem. Celui-ci est représenté par deux manuscrits de sermons traduits en latin par le Camaldule Ambroise Traversari (f 1439). Pour S. Augustin nous n'avons pu découvrir que le De Civitate Dei, les Confessions et YEpristola ad Seleucianam ; pour S. Jean Chrysostome que quelques opuscules et sermons ; pour S. Jérôme que le De viris illustribus et l'Epistola àd. Nepotianum de vita et régula elericorum ; pour S. (Irégoire-le-Grand que le 4e Dialogue. Rien de S. Basile, de S. Ambroise, de S. Hilaire, de S. Grégoire de Nazianze, etc. Un manuscrit de S. Isidore de Séville contient plusieurs

(1) Cfr. Appendice I, n"s 63 et suiv.

(2) Cfr. Appendice I, n° 12.

de sos œuvres. Pour Bède, il y a trois manuscrits el deux pour S. Anselme e1 s. Bernard 1 1 1.

Beaucoup plus nombreux sont les manuscrits d'oeuvres composées de la 2dc moitié du xne au xv" siècle. Plusieurs avaient été transcrits du vivant même des auteurs ou peu après leur mort. Je citerai le ms. :)2, de la 1" moitié du xin" siècle, où se trouve le célèbre poème de Gautier de Ghâtillon, V Alexandréide, compost' entre 1176 et 117!» : la Summa theologica de Guillaume d'Auxerre (■{■ 1^30) ; la Margarita Decreti et la Cronica pontificale de Martin le Polonais iy 1279) : le commentaire inédit sur le Livre des Rois d'Etienne Langton, docteur de Paris (f 1228), dont l'écriture date, d'après Reusens, de la fin du xn" ou du commencement du xnr siècle ; un manuscrit de la fin du xin" siècle ou des débuts du xiv" du De Regimine principum de Gilles de Rome, mort en 1306, et un autre Super 1"'" librum sententiarum ; des constitutions édictées par le chapitre général de Giteaux en 1316 et transcrites peu de temps après cette date ; un autographe de Pierre d'IIerenthals, chanoine de Flore Hè et savant commentateur de l'Ecriture Sainte iy 1394) (2). On me permettra de mentionner encore : un manuscrit du xnr siècle de Y Abaque de Gerland 1 11" moitié du xn" s.) et de Y Astrolabe de Iïermann le Dalmate (xne s.) ; le poème, encore en grande partie inédit, de Pierre Riga (f VM)), intitulé Aurora ; un manuscrit de la fin du xmP siècle du De sphaera mundi de Jean Holywood (j- entre 1244 et 1256) ; un herbier du xin" siècle de Platearius, professeur de Salerne avant 1200 ; plusieurs traités et répétitions de docteurs de Bologne aux xiv" et xv" siècles, etc. (3).

(1) Cfr. Appendice 1. n°' ii-"2i.

(2) Cfr. Appendice I. n- 25, 30, 35, 36, 41 et 1% 43, 48.

(3) Cfr. Appendice I. n" 23, 29, 33, 39, 51 et 52.

l library ;ity

Je ne parle pas des manuscrits relatifs à l'histoire moderne et je passe très rapidement sur ceux qui intéressent l'histoire de Belgique. A côté do quelques annales et chroniques, comme celle de Diestpar Henri Van Gorrichen (f 1536), la Bibliothèque possédait un bon nombre d'œuvres ayant trait à l'histoire de couvents belges et surtout de Louvain. De ce nombre étaient le nëcrologe inédit des Carmes de Bruxelles, commencé en 1249 ; une chronique du couvent dos Ermites de S. Augustin à Louvain ; un catalogue de la riche bibliothèque des chanoines réguliers de S. Augustin établis dans la même ville, dressé par Pierre de S. Trond (f 1674), etc. (1).

Dans les vitrines de la salle d'histoire étaient étalés des livres d'heures de diverses époques, ornés d'initiales, d'encadrements coloriés avec soin et de superbes miniatures. Rappelons aussi les manuscrits de piété en anglais provenant de la Chartreuse de Nieuport. Enfin une collection de manuscrits flamands à partir du xiv1' siècle se composait surtout de livres de prières, d'ouvrages liturgiques ou de traités ascétiques et de sermons inédits. Il y avait là de véritables trésors au point de vue de la philologie flamande et de l'histoire religieuse et ascétique de la Belgique.

Je n'ai pu fixer la provenance de la plupart des manuscrits. Parmi ceux qui figurent dans la liste de l'appendice I, "28 avaient appartenu jadis à l'abbaye norbertine de Parc, près de Louvain, 5 à la Chartreuse de Ruremonde, 4 aux chanoines du Val-St-Martin de Louvain, 4 au prieuré de Bethléem près de Louvain, 3 au collège des Trois-Langues de Louvain, 2 à l'abbaye St-Jacques de Liège, à l'abbaye St-Laurent de Liège, au couvent des Dames blanches, dit de Jéricho, à Bruxelles, au couvent de Ste-Élisabeth de

(1) Gfr. Appendice I. qos 81-101.

Bruxelles, 1 à l'abbaye de Villers en Brabant, au prieuré de Rouge- Cloître, au couvenl des I ïrsulines de Delft, aux Annonciades do Louvain et au collège du Pape Adrien VI.

En même temps que les manuscrits, des archives de l'ancienne université restèrent aussi dans l'incendie ; mais leur nombre et leur importance sont moins considérables.

Craignant de perdre ces précieux papiers, VAlma Mater les avait expédiés par voie d'eau à Rotterdam, en juin 1794. Dix mois plus tard, ils sont signalés à Altona. Mais les Français vainqueurs ordonnent leur rapatriement. Les caisses qui revinrent forment depuis lors l'important fonds de l'Université de Louvain, aux Archives générales du royaume à Bruxelles, grossi encore de divers documents par des dons de Mgr De Ram ou de la ville de Louvain.

J'ai dit : les caisses qui revinrent ; car toutes ne revinrent pas. 11 en demeura en Hollande. Elles sont devenues ensuite et restées la propriété du séminaire de Bois-le-Duc à Ilaeren. D'autres, celées par Van de Velde, passèrent, après sa mort, au Grand Séminaire de < iand.

Tels sont actuellement les trois fonds principaux des archives de l'Université. Celui de Bruxelles est de loin le plus considérable.

Cependant, en 1794, on avait oublié, égaré ou caché des pièces. Celles-là ne partirent pas pour la Hollande. Un volumineux manuscrit d'Adrien VI aboutit au Grand Séminaire de Malines ; certains documents échouèrent dans des archives privées ; d'autres encore allèrent enrichir le musée de l'Hôtel de Ville ; enfin il en est qui furent rendus à la Bibliothèque de l'Université.

Une conclusion se dégage de ce préambule : les archives brûlées à Louvain ne constituaient qu'une

petite partie des archives de l'ancienne Université. Il y a lieu de s'en réjouir. Mais il y a lieu aussi de déplorer la perte de pièces fort importantes.

Le titre de famille le plus précieux pour l'Université a péri : la bulle originale de sa fondation, octroyée par Martin Y, en 1 i25. Ce document venait à peine — en mai 1909 — d'être rendu à l'Aima Mater, grâce à la générosité de l'Evêque de Bois-le-Duc. Mgr Van de Yen (1).

Quelques volumes des archives de l'Université brûlés à Louvain contenaient des statuts : statuts de l'Université, approuves définitivement en 1565 : un beau manuscrit sur vélin du xvi" siècle ; statuts de la faculté de théologie, également transcrits sur parchemin au xvie siècle ; statuts, tout à fait primitifs, de la faculté de médecine (2).

Nous avons encore à regretter : le liber Intitulatorum, liste des étudiants de 14*26 à 1453, qui avait servi de base au volume du chanoine Reusens, Matricule de l'Université de Louvain, t. 1 (3) ; parmi les actes ou procès-verbaux des séances tenues par le Conseil de l'Université, le t. V, dont feu M. De Jongh venait de publier des parties, et, parmi les actes de la faculté des arts, le t. VII. de 153.") à 1554. et le t. VIII. de 155 i à 157 J (4) ; enfin le volume des Promotions de la faculté des (iris depuis 1429, par D. Leunckens (5).

Mais il est une catégorie des archives dont la perte est plus sensible encore à l'Université. La Bibliothèque possédait beaucoup de travaux manuscrits, et la plupart inédits, composés par des professeurs de l'ancienne Aima Mater, .le cite : Le Sujte/- 4 libros Institutionum

(1) Cfr. Appendice II, n° 3.

(2) Cfr. Appendice II, n°s 4, 5. 38, 39, 48 et 49.

(3) Cfr. Appendice II. n° 7.

<4) Cfr. Appendice II. n05 0, 31 et 38. (5) Cfr. Appendice II. n° 33.

de Henri Piro (| 1473) ; un commentaire en 3 volumes sur le Concile de Trente, par le théologien Jean de Lens (f 1593) : divers travaux du célèbre Adrien Romain (| 1615) ; des commentaires de l'Écriture par Jacques Jansonius (f 162(5). maître de Jansénius et ami de Baius : le commentaire du Code de Justinien par Gérard de Gourselle (f 1636), le professeur que Valère André appelait le cœur et le soleil de l'Université ; un commentaire de S. Thomas par Guillaume Merchier d'Ath <-;- 1639) ; des traités théologiques de Guillaume Van Engelen (f 1649) ; des discours el divers travaux des docteurs en médecine Plemp ou Vopiscus Fortunatus Plempeius (f 1671), Laurent Peeters (f 1718) et Martin Van der Beelen (f 1795), etc. (1). Et je laisse de côté les ouvrages en grand nombre annotés par des professeurs ou des savants comme Lessius (f 1623), Bellarmin (f 1621), Rega, André Sehott (f 1629), etc. (2).

Au cours du déménagement effectué à partir de L913, on découvrit, entre autres, quatorze liasses de pièces qui se rapportaient aux événements des années 1793 et suivantes. Elles avaient jadis été détenues par le bibliothécaire Van de Velde.

La nouvelleUniversité possédait ses propres archives. Elles sont anéanties. La disparition des matricules ou registres des inscriptions des étudiants, des Acta des Facultés et du conseil rectoral, du Diarium de Mgr De Ram, des procès-verbaux des sessions d'examens, du catalogue sur fiches de tous les étudiants depuis 1835, etc., rend à jamais impossible une histoire complète de YAkna Mater de cette date à 191 i. Des cours manuscrits de professeurs comme Beelen, les Nève, Arendt, Ernst, etc., ont aussi été consumés.

Gardons-nous donc d'affirmer sans réserve que les

I i Cfr. appendice II, a" 88-115.

(2) En 1913-1914, on découvrit une édition de HiTii du De Togatorum i aletudine tuenda de Plemp, annotée par l'auteur.

archives de l'Université ne sont pas restées dans l'incendie. La liste que nous publions dans l'appendice II de cet article paraîtra suggestive à tous ceux qui prendront la peine de la parcourir (1).

La collection des incunables de Louvain pouvait rivaliser avec les plus belles de l'Europe. Mais je ne crains pas d'affirmer que Y Aima Mater n'avait pas encore pleine conscience de ces trésors-là.

La Bibliothèque acquit naturellement assez peu d'incunables de 1835 à 1914. Néanmoins à chaque statistique nouvelle leur nombre s'accroît. Namur en compte 270 ou 280 (2) ; Van Even, 350 (3) ; M. Wils, plus de 400 (4) ; M. Hoc, environ 600 ; lors du transfert tout récent des livres de l'étage au rez-de-chaussée, on en découvre beaucoup d'inconnus. 11 n'y a certes pas exagération à fixer à un bon millier le nombre des incunables au moment de l'incendie. Et je ne parle que d'incunables proprement dits, c'est-à-dire d'ouvrages imprimés jusqu'à l'année 1500.

M. Hoc, dont je viens de produire une évaluation, avait commencé, lors de son stage à la Bibliothèque de Louvain, antérieurement aux découvertes de 1913- 1914, un catalogue des incunables de l'Université. 11 a bien voulu me communiquer les résultats obtenus jusqu'ici. En appendice je publie une liste qu'il a dressée. Elle porte une centaine de numéros seulement, c'est-à-dire environ le dixième du chiffre réel. On ne trouvera ici, dans le texte, que quelques considérations générales. Elles sont relatives aux incunables qui ont passé sous les yeux de M. Hoc, non pas à tous les incunables de Louvain.

Les matières les plus abondamment pourvues étaient

(1) Elle est surtout dressée d'après un inventaire fait par M. le professeur Van Hove et qu'il a eu l'extrême obligeance de me communiquer.

(2) Namur, op. cit., p. 221.

(3) Op. cit., p. 578.

(4) Art. cité.

la théologie el L'histoire ecclésiastique. Puis les classiques. Car la Bibliothèque possédait au moins une édition de chacun des auteurs latins et grecs, imprimés au xv siècle. On remarquait aussi des incunables de médecine avec gravures sur bois.

Sur la couverture ou la feuille de garde de beaucoup de ces volumes se conservait avec vénération le nom de leurs anciens possesseurs. Parmi ceux-ci reviennent le plus souvent les maisons des Jésuites de Bruges, Louvain, Alost. Gand, Anvers, Tournai et Bruxelles.

La collection avait un air de famille. D'abord à cause de la signature de plusieurs imprimeurs, Belges, comme Thierry Martens d'Alost, et même de Louvain, comme Jean de Wcstphalie, Egidius de Herstraeten et Louis de Ravescot. Ensuite, parce que plusieurs des auteurs avaient enseigné à Louvain, Pierre de Rivo (f 1500), par exemple et Charles Maneken ou Yirulus (f 1493). Je ne puis faire de longues énumérations dans le texte. Mais il convient de mentionner le très rare Boek van visiouen de Tondalus. Bois-le-Duc, 1485, 4°, et la chirurgie de (ùiido de Cauliaco, 8°, s. 1. n. a., comme incunables flamands ; le précieux Bevarde tu Jherusalem de Bernard de Breydenbach, Mavence. 1488, orné de nombreuses xylogravures et d'un intéressant frontispice : le De wrae mtae cognitione lïbellus de S. Augustin, s. 1. n. a., qui porte les écussons de Just et Schaeffer et a été imprimé entre 1466 et 1470 avec les caractères ayant servi aux éditions du fameux Rationale de Durandus et des Officia de Gicéron de i 165-1 I66;enfin lelte 0/^cw's s. l.n. a., de S. Ambroise, édition qui. d'après de la Serna, est entièrement conforme, dans tout l'ensemble de son exécution typographique, au petit traité De singularitate clericorum de S. Augustin imprimé à Cologne par Ulric Zell, en litiT (li.

(I) Cfr. Appendice III, n09 104, 55, 21, 16 el 4.

Ces incunables de Louvain étaient parfaitement conservés. A leur beauté, à leur nombre, à leur variété, à leur valeur intrinsèque, ajoutons les nombreuses feuilles de garde, les notes manuscrites et les reliures, par exemple, les reliures flamandes si artistiques du xve siècle (i).

J'ai conscience d'avoir décrit d'une façon fort imparfaite le trésor de manuscrits, d'archives et d'incunables dont se glorifiait Y Aima Mater. Ce n'est pas faute de recherches de ma part. Malheureusement la difficulté augmente encore quand il s'agit des imprimés, anciens ou modernes, postérieurs à l'année 1500.

Que dire sur les ouvrages modernes ? Les travailleurs sont très exigeants à la vérité pour une bibliothèque comme celle de Louvain, à la fois bibliothèque universitaire et bibliothèque communale. Elle doit se tenir au courant dans toutes les branches du savoir. tët qu'est-ce que se tenir au courant ? Le professeur qui prépare ses cours ou ses publications ; l'étudiant auquel on a recommandé un ouvrage classique sur la matière enseignée ou qui désire approfondir un point spécial ; le conférencier de cercles estudiantins ; le futur docteur qui élabore sa thèse ; le citadin qui fouille l'histoire de sa région, de sa ville, voire de sa rue : tous jugent une bibliothèque d'après ce qu'ils y voudraient trouver. De l'ensemble des appréciations je crois pouvoir conclure à la pauvreté relative de celle de Louvain en fait d'ouvrages modernes. Mais soyons justes ! D'abord un grand nombre d'ouvrages modernes se trouvaient en réalité à la Bibliothèque que l'insuffi-

(l) En 1913-14,011 découvrit entre autres dans la Bibliothèque quelques éditions faites à Spire, en 1483 et fort nues, et un incunable ou plutôt une réunion de trois incunables, de caractères différents, sans date, contenant les odes, les satires et les épîtres d'Horace. Pour les odes au moins, on y trouvait des leçons que ne donnent pas les éditeurs Keller et Holder. De nombreuses notes manuscrites du xvi° siècle figuraient dans les marges.

sance des catalogues rendait inaccessibles aux employés. Mais depuis des années on s'efforçait de remédier à cette insuffisance. Puis, toujours la direction visa à acquérir régulièrement ces répertoires, ces

encyclopédies, ces collections scientifiques, ces périodiques, sans quoi il n'y a pas de grande bibliothèque. Beaucoup se trouvaient déjà à la disposition du publie dans la salle de lecture. Relativement aux périodiques, un catalogue publié en 1899 en mentionne environ 900 reçus alors par l'Université, et dont la moitié certainement étaient déposés à la Bibliothèque.

L'originalité de la Bibliothèque universitaire ne provenait pas plus de ses ouvrages modernes que de ses archives, mais de ses incunables, et aussi de ses ouvrages anciens, dont il nous reste à parler.

Jacques Romain, l'un des deux fondateurs de la Bibliothèque universitaire, lui avait abandonné ses livres de médecine et les livres de mathématiques de son père. A elle seule, la collection presque complète des ouvrages d'Adrien Romain, l'heureux rival de Viofte dans l'invention de l'Algèbre, constituait une rareté. Pour tel d'entre eux, il sera difficile de trouver encore un exemplaire. Les bibliothécaires eurent à cœur de développer régulièrement ce que j'appellerais le fonds Adrien Romain. Un spécialiste, auteur d'articles remarqués sur l'histoire des mathématiques, me déclara que c'avait un charme pour lui de les préparer à la Bibliothèque de Louvain. Editions anciennes de mathématiciens de l'antiquité ou ouvrages de mathématiques composés du xv'* au xvnr3 siècle, tout se trouvait là à sa portée.

La médecine ancienne n'était pas moins bien soignée. Dans le catalogue de Namur je compte 2500 ouvrages de cette branche, la plupart antérieurs à la Révolution française. C'est l'endroit de rappeler l'exemplaire sur parchemin d'André Vésale, De lu1 mu ni corporis

fabrica, édition de Baie de 1545, orné d'admirables miniatures. C'était un don de Charles-Quint.

Le catalogue de Xamur nous permet encore d'apprécier la place importante occupée par les littératures, anciennes et modernes, dans la Bibliothèque. Ainsi, bien qu'il ne contienne qu'un volume de fiches environ pour le Litterae ffispam'cae, on y trouve en très grand nombre — à en croire un connaisseur — les éditions parues surtout à Bruxelles et à Anvers des littérateurs classiques de l'Espagne. Les armoires VII et VIII de la grande salle renfermaient de nombreuses impressions flamandes de 1500 à 1550. Mais qu'est cela à côté des richesses de la Bibliothèque dans les littératures latines et grecques ? Le lecteur en jugera par quelques exemples. Voici, pour le xvr siècle seulement, les éditions de Virgile — et ce sont toutes éditions des œuvres complètes : Venise, 1515 : Lyon, 1517 ; Venise. 1527 ; Lyon, 1528 ; Venise, 1534 ; Venise, 1538 ; Venise. 1539 : Paris, 1549 ; Strasbourg, 1552 ; Venise, 1552: Anvers, 1560: Anvers, 1575; Bàle, 1586 : Lyon, 1595 : Francfort. 1590 ; Paris, 1600. Pour Térence : Venise, 1479; Pans. 1599 (2 ex.): Anvers. 1535 ; Lyon, 1541 ; Louvain, 1542 ; Lyon, 1544; Paris. 1545; Strasbourg. 1548; Venise, 1558: Leipzig, 1558 ; Poitiers, 1560 ; Lyon, 1560 ; Anvers, 1560 ; Anvers, 1565 : Anvers, 1576 ; Anvers, 1580 : Anvers. 1581 ; Anvers. 1584 ; Anvers. 1591. Le catalogue de Namur renseigne dix éditions du xvi" siècle de Salluste et dix-sept de Quintilien. Pourquoi continuer ces énumérations ? Valère Maxime, Tacite, Sénèque, Suétone, Plaute, Macrobe, Martial, Ovide, Horace, Juvénal, Tite-Live, Lucrèce, Lucain, Gicéron, Quinte Curce, César, autant d'auteurs que je cite sans ordre et dont je trouve de multiples éditions surtout du x\ r s. Et pour la littérature grecque, la richesse n'était guère moindre. C'est naturellement Aristote qui a été le

mieux partagé. Indépendamment du texte de ses œuvres, près de K)0 volumes formaient la collection de sos commentateurs.

De la littérature passons au droit civil, par opposition au droit canon qui se rattache à la théologie. Bien des professeurs de droit de l'ancienne université de Louvain sont encore connus : Henri de Piro (f 1473), Nicolas Bverardi ty 1532), Mudée (f 1560), llopperus (fi576), Ramus {\ 1578), Peckius (f 1589), Oudelinus (-;- 1619), Zoesius (f 1627), Gorseiius (f 1636), Tulden (| 1645), Ferez (f 1672), etc., etc. Or la Bibliothèque possédait leurs œuvres. Elle en possédait plusieurs éditions, s'il y en avait eu plusieurs. Elle possédait surtout les éditions sorties des presses louvanistes. Ensuite, la Bibliothèque de Louvain offrait une riche mine pour- l'histoire de bien des controverses juridiques et politiques de l'époque moderne : ainsi pour la question des « droits de la France (guerre de Dévolution, etc.), pour les1; discussions de droit politique auxquelles prirent part Bellarmin, Jacques Ier d'Angleterre, etc.

Il me resterait à parler de la théologie et des sciences connexes, d'ailleurs le plus richement représentées. Mais comment ne pas reculer devant la besogne ? Presque toutes ces collections étaient uniques : les lourdes bibles en toutes les langues ; les (■végètes du moyen âge et du xvi6 siècle et les concordances ; les éditions de Pères de l'Eglise ; les sentenciers médiévaux; les œuvres de théologiens, professeurs ou non à l'Université ; les Sermones de tempore et de Sanctis ; les livres ascétiques ; les ouvrages publiés depuis l'invention de l'imprimerie sur l'histoire de l'Eglise, l'histoire monastique et le droit canon, et qu'il sera certes impossible de réunir de nouveau en si grand nombre. Mais on m'en voudrait de ne pas citer à part les collections relatives aux controverses

religieuses des xvie, xvne et xvme siècles. Aux controverses protestantes d'abord. 11 suffit de feuilleter le catalogue de Namur pour y remarquer la place d'ouvrages du xvie siècle, écrits par des Réformés, ou contre des Réformés. Ensuite les livres ayant trait aux querelles baianistes et Jansénistes. Tels étaient leur nombre et la rareté de certains d'entre eux que le bibliothécaire Reusens les réunit en un fonds spécial, appelé Janseniana. Dans le catalogue de Namur déjà six volumes de fiches sont intitulés : Jesviïlica. 11 y a là un peu de tout : des vies de Saints et de Pères de la Compagnie de Jésus ; des travaux sur les constitutions ; des relations de missions ; des catalogues de membres de l'Ordre ; des recueils et résumés de ses privilèges ; des commentaires des Exercices spirituels de S. Ignace ; des lettres des Généraux ; des histoires de la Compagnie ; des Litterae annuae ; mais surtout des ouvrages de polémique composés par des Jésuites ou contre des Jésuites, lors de leurs difficultés avec les parlements de France, avec la Sorbonne, avec tel professeur de l'Université de Louvain.

La collection de thèses conservées à Louvain était absolument unique. Elle renfermait d'abord les thèses de l'ancienne université — thèses de théologie, de philosophie, de droit, etc., — depuis le début du xvne siècle ; en second lieu les thèses acquises après la suppression des «ci-devant» Jésuites, c'est-à-dire celle des ordres religieux et des séminaires de Belgique ; enfin les thèses du xvne et du xvine siècle des universités étrangères. En tout, des centaines de volumes contenant chacun une centaine de pièces.

En 1913-1914 on retrouva toutes sortes de trésors non catalogués. Ainsi : une collection considérable d'ouvrages chaldaïques et hébraïques provenant de Mgr Beelen ; de nombreux textes arméniens ; cinquante recueils de brochures sur l'histoire de France

et des Pays-Bas au xvne siècle et cinq volumes composés chacun de plue de cent pièces sur le cardinal Ma/ai'in : quelques-unes de ces publications sont introuvables même dans les grandes bibliothèques de France ; de^ centaines de brochures anciennes dont une collection importante concernant l'histoire de Belgique pendant la 2k" moitié du xvnr9 siècle, etc.

Plus encore que ma description des richesses de la Bibliothèque en manuscrits et en incunables, ma description de ses richesses en ouvrages anciens est incomplète. Elle est par trop incomplète !

Mais elle est assez complète pour servir de réponse à ceux qui, tort généreusement d'ailleurs, veulent refaire la Bibliothèque de Louvain. Refaire la Bibliothèque de Louvain ! Qui donc lui rendra — et je ne parle pas ici des manuscrits, des archives et des incunables — qui donc lui rendra sa collection académique, les œuvres complètes, souvent annotées par eux. de tant de professeurs : humanistes, philosophes, théologiens, juristes, médecins, mathématiciens, pendant des siècles le véritable cerveau des « Pays de par deçà » ? Qui lui rendra ses imica, ses rarissima, en très grand nombre ? Qui lui rendra ses in-folio de mathématiques, de médecine ancienne, de théologie, de droit canon, d'histoire, de patrologie, réunis souvent un à un par la science et le zèle des bibliothécaires ou la générosité des bienfaiteurs ? Qui lui rendra ses éditions de classiques, dont je me figure que leurs auteurs, les poètes, les tragiques, les historiens, les orateurs d'Athènes et de Rome, n'auraient pas passé sans fierté la longue revue ? Qui lui rendra ces virulents pamphlets, aux gravures grotesques et truculentes, que les Luthériens opposaient aux Lovanienses et les réponses — parfois trop massives — de ceux-ci ? Qui lui rendra ces agglomérats de distinguo que l'on se lançait à la tête dans ces luttes fastidieuses, toujours près de finir

et jamais finies, entre Port Royal et les Jésuites, appelants et non appelants, opposants et non opposants, etc., luttes auxquelles l'Université de Louvain prit ellemême tant de part? Qui lui rendra ses thèses, la magnifique collection de ses thèses, celles surtout soutenues, au grand jour- de leur défense publique, par ses nouveaux docteurs? Cette bibliothèque de Louvain n'étaitelle pas pour ainsi dire l'histoire même de l'Université de Louvain ? L'histoire du rôle de l'Université et de ses professeurs dans le mouvement de la Renaissance ? Dans les découvertes scientifiques aux siècles les plus féconds pour la science? Dans toutes les manifestations de la vie religieuse depuis la grande secousse du xvie siècle (1) ?

On ne refera pas la Bibliothèque de Louvain, parce que la Bibliothèque de Louvain s'est faite au jour le jour, en même temps que se faisait l'histoire de l'Université, dépendainment d'elle, et que cette histoire-là ne se refera pas.

Mais qu'on fasse à l'Université une bibliothèque nouvelle. C'est mon ardent souhait. Aucune œuvre ne sera plus méritoire. Puisse mon appel être entendu au loin, dans toutes les parties du monde, des gouvernements, des académies, des communautés religieuses, des universités !

Je ne veux pas terminer cet article sans rappeler un spectacle dont je fus témoin l'an dernier, un spectacle qu'on ne refera pas non plus, au moins dans le même cadre.

Je transcrivais un texte dans la salle de lecture des étudiants. 11 ne s'y trouvait presque personne, car la période des examens était ouverte. Parfois pour reposer mes yeux, je les laissais errer un peu sur des toiles,

(1) Cette bibliothèque était aussi pour une bonne part l'histoire des anciennes bibliothèques monastiques et religieuses de la Belgique.

œuvres d'artistes connus ou inconnus, qui ornaient les murailles. Avant lu jadis un catalogue manuscrit de ce musée, je reconnaissais bien, me semble-t-il, la plupart de ces professeurs ou bienfaiteurs de \ Aima Mater : Adrien VI, Juste-Lipse, Malderus, dont le portrait est attribué à Van Dyck, Ravestyn, Vigdius, Eluard Tapper, Stapleton, Rega, Jansenius, Baius, Hunnaeus, Jacques Boonen, Paquot,VandeVelde,etc. Ghacun me rappelait quelque caractéristique ou quelque détail de l'histoire de l'ancienne Université ! Et au milieu de tous ces portraits d'anciens docteurs, peints par d'anciens artistes, je me croyais dans l'ancienne Université.

Une porte s'ouvrit derrière moi à deux battants, et ma rêverie cessa. Mais ce que je vis ensuite m'y replongea vite et anima tout autrement devant mes yeux l'ancienne université.

Des pas résonnaient en cadence sur les dalles de pierre du grand escalier. Deux hommes vêtus d'une toge noire entrèrent d'abord. Ghacun portait une masse, c'est-à-dire, un bâton d'argent au bout duquel brillait une statuette en vermeil. J'ai su depuis que la statuette représentait Minerve ; que, sur une des faces du socle cubique en argent qui la portait, une inscription rappelait le donateur : Guillaume Ier de Hollande ; enfin que la masse est l'insigne de la dignité rectorale (1). Les massiers étaient suivis de deux ecclésiastiques gantés et les épaules couvertes d'un large mantelet. Eux aussi ils portaient quelque chose, mais sur un plateau d'argent : le bonnet à la houpe de soie rouge et l'anneau, insignes du doctorat. Et successivement je vis apparaître encore : les deux futurs docteurs, modestes et un peu émus ; le cardinal archevêque de Malines,

(I) Les masses oui été fondues dans l'incendie ; mais on a retrouvé les {leuï statuettes et une inscription.

majestueux et ascétique ; deux prélats bénédictins ; le recteur avec son bonnet rouge et sa simarre aux rebords et cordon rouges ; les vice-recteurs et les professeurs de théologie, tous en toge et en barette à la houpe rouge. Le reste du cortège m'intéressait peu et j'entrai dans la salle, dans la salle des Promotions.

C'était jadis l'auditoire de médecine. On se rappelait cette destination primitive à l'aspect d'une statue du médecin S. Luc et des toiles, encadrées dans une boiserie qui couvrait à peu près la moitié inférieure des parois. Leurs sujets, d'inspiration biblique, se rattachaient tous à la médecine.

L'assistance prit place devant une double chaire surmontée d'un crucifix, puis, tout autour de la pièce, sur une double rangée de bancs, les premiers ménagés en dessous des toiles, les autres plus en avant et plus bas ayant une balustrade pour accoudoir.

Et dans la salle aux hautes voûtes, aux fenêtres énormes, la soutenance commença.

Elle se poursuivit deux heures entières. Telle question discutée là et le latin dont on se servait avaient bien une saveur d'ancien régime. Le grand nombre étaient des plus modernes et le français remplaçait alors la langue de Gicéron. Mais je fais grâce à mes lecteurs de tout cela et je leur dirai simplement comment la cérémonie se termina.

Le recteur magnifique se leva et prit place dans la chaire supérieure à celle où se tenaient les récipiendaires, entouré du doyen et du secrétaire de la faculté de théologie.

Devant l'assistance debout, les licenciés firent profession de Foi catholique ; puis ils prêtèrent serment sur un vieux manuscrit des Évangiles, relique de l'ancienne université, qui recevait depuis des siècles les mêmes serments, et est aujourd'hui brûlé.

Enfin le recteur les proclama docteurs, les admit

dans la chaire, leur remit les insignes de leur dignité et... les embrassa.

Est-ce qu'on refera à l'Université cette riche galerie composée de portraits de ses anciens professeurs et bienfaiteurs que le feu a réduite en cendres? Est-ce qu'on lui refera ce que j'appelais au début le centre de l'Université ? Est-ce qu'on lui refera ses grands auditoires bâtis dans la dernière moitié du xvne siècle h Non, pas plus qu'on ne refera sa bibliothèque. Mais on lui fera, j'en suis sûr, un palais et une bibliothèque dignes d'elle et de ses souffrances.

Louvain, ce 13 juillet 1915.

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