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III. TEMPS TROUBLES ET TEMPS PROSPERES

Par temps troublés je désigne ici la période de 1780 à 1835, des débuts de Joseph II au rétablissement d'une Université catholique à Louvain ; par temps prospères la période de 1835 à 1914. On me permettra d'être court. Les péripéties de l'époque troublée ne présentent guère d'intérêt et l'époque prospère ne présente guère de péripéties.

Gobentzl, le ministre de Marie-Thérèse, jugeait de la sorte les professeurs de Louvain : « Des gens si peu faits pour maintenir le bon goût et entièrement livrés à la barbarie pour les sciences et à la rusticité pour les moeurs (1). » Gobentzl est bien peu flatteur et très injuste. L'Université catholique avait senti diminuer, au xvme s., son ardeur pour les travaux scientifiques. Les hautes études y avaient faibli un peu. Mais partout ailleurs n'en fut-il pas de même? La comparaison avec Paris, Oxford, Leyde, etc., n'est-elle pas à l'avantage de Louvain ? En 1783, elle compte encore 3000 étudiants (2). Les cours sont bien donnés et nombre de ses professeurs marquent. J'ai déjà citéRega, Nélis, Paquot et Van de Velde. J'ajoute ici les noms de Heuschling

(1) Cité par A. Verhaegen, Les cinquante dernières année* ih- l'Université de Louvain (1740-1797), i>. 1. Liège, 1884.

(2) Van Even, op. cit., p. 569.

i-;- 1797), Minckelers (f 1824), Servais de Villers iy 1759), Verheyen ty 1710) et, quoique sous toutes réserves, de Van Espen (f 1728).

Celui-ci, qui mourut excommunié, se fit le champion des théories absolutistes de la cour de Vienne. Déjà Marie Thérèse les avait appliquées à l'Université de Louvain et. sous couleur d'en rajeunir l'enseignement, tout réglementé. Au moins ne se montra-t-elle pas voltairienne comme ses ministres. Ils ne cachaient pas leur dessein d'en finir avec la vieille Université gothique, qui défendait les principes philosophiques et théologiques de S. Thomas et surtout obéissait fidèlement au Souverain-Pontife. Telles furent en effet les véritables causes de leur haine contre elle. Joseph II apparut comme le digne successeur des conseillers de sa mère. Kn maintes circonstances, l'Université dut protester contre ses innovations : édit de tolérance accordé aux dissidents en 1781 ; défense de prêter serment à la Bulle Unigenitus ; abolition de certains privilèges très antiques de Y Aima Mater, etc. De son côté, Joseph II exila les maîtres qui lui résistaient et le recteur magnifique lui-même. En 1788, les facultés de droit, de médecine et de philosophie furent transportées à Bruxelles. La théologie seule reçut la permission de demeurer à Louvain.

Ce coup frappait l'Université; un autre frappa la Bibliothèque.

Sur cent-huit chariots qui emmenèrent à Bruxelles les bagages des facultés, trois étaient chargés de dixhuit caisses de livres. Et c'étaient les livres les plus rares ! Van de Yelde nous apprend qu'on les rangea « provisionnellement dans l'église du supprimé couvent des Lorraines, place du Sablon (1). »

Heureusement la révolution brabançonne éclata et,

Cl l Cité par Namur, op. cit., p. 94, note 1.

à sa faveur, l'Université put se rouvrir à Louvain. Van de Velde s'empressa de quitter l'exil, de reprendre sa charge de bibliothécaire et d'obtenir la restitution des livres de Louvain transportés à Bruxelles.

En deux autres circonstances cela ne se termina pas si bien pour la Bibliothèque. L'ancienne Université reconstituée avait traversé vaillamment la période de restauration autrichienne, la première occupation française et la seconde restauration autrichienne. Sous le Directoire, elle se trouva bien vite en conflit avec le gouvernement oppresseur des consciences. Et le 25 octobre 1797 on la ferma.

Dès 1795, deux commissaires de la République s'étaient fait ouvrir la Bibliothèque. Ils mirent à part pour 120000 livres tournois de manuscrits et d'imprimés, environ 5000 volumes d'après une estimation de F. Nève (1). On croit que ces trésors n'arrivèrent jamais à la Bibliothèque nationale, à laquelle on les destinait. Mais il est très sûr qu'ils ne revinrent jamais à Louvain.

En novembre 1797, nouvelle spoliation. Charles de la Serna Santander et Jean-Baptiste Van Mons opérèrent « un triage » au profit de l'école centrale établie à Bruxelles. Les documents de l'époque nous décrivent le bateau qui quitta la ville de Louvain chargé « de toutes les serres du jardin botanique, des instruments de physique et de 52 caisses de livres contenant 716 ouvrages spéciaux ». Tandis qu'on pillait la Bibliothèque, on se préparait à profaner les Halles. Le commerce y reprit la place de la science. Mais que ne fut-ce le commerce du xive siècle ! A la salle des Pas Perdus s'ouvrit une boucherie ; au grand auditoire de droit, un « café » ; dans l'antichambre de la bibliothèque

(1) État de la bibliothèque académique de 1836 à IHifK dans l'Annuaire de l'Université de Louvain, 1850, p. 283.

une salle de danse el dans la classe de théologie... un théâtre. C'était vraiment une époque troublée !

Et pourtant la Bibliothèque allait bientôt revivre, quoique d'abord lentement.

Klle devint la propriété de la ville de Louvain par décret impérial du 21 frimaire an xiv — 12 décembre 1 si »5.

Je ne sais si le choix du premier bibliothécaire du \i\' s.. M. Marcelis, fut très heureux. A deux reprises déjà la Bibliothèque avait été allégée de nombreux volumes. C'étaient des volumes précieux. Lui s'appliqua à découvrir les volumes inutiles et il en vendit pour la somme de 1487 francs 32 centimes. Inutiles, cela dépend par trop des goûts, de la spécialité et des connaissances du bibliothécaire! Inutiles, ne taxait-on pas de la sorte au début du xix1 s. des ouvrages de théologie médiévale, par exemple, ou du xvne siècle, que nous taxons de fort utiles ? Et puis Marcelis composa un catalogue sommaire que le recteur magnifique de 1817 appelait sans phrases « un monument d'inaptitude <>u de négligence et de paresse » (1).

D'après Van de Velde, la Bibliothèque de Louvain comptait près de 50 000 volumes en 1786. Les spoliations de 1795 et de 1797. enfin la vente de 1807 diminuèrent ce chiffre. De combien ? Nul ne le sait. Une commission nommée en 1817 déclara que Louvain possédait encore les ouvrages les plus essentiels à une bibliothèque publique dans presque tous les genres. D'après son témoignage, les parties les plus riches étaient la théologie — dont on ne faisait guère de cas alors — et puis la jurisprudence. Pour les autres branches l'expression a" « ouvrages essentiels » doit être comprise assez largement dans la bouche des commissaires de 1817. Car ils ajoutent eux-mêmes que

(\) Namiir, n/>. cil , \>. 1 16, note.

la Bibliothèque « ne s'est enrichie d'aucun ouvrage moderne au moins depuis une cinquantaine d'années >(1)!

Le Gouvernement hollandais créa à Louvain une université officielle, en 1816. L'année suivante, la ville mettait les Halles et la Bibliothèque à la disposition de l'Etat. Aux Halles on entreprit alors des travaux regrettables. Ces fenêtres sans style du rez-de-chaussée ne semblent-elles pas faites exprès pour lui enlever son caractère médiéval ? L'Etat néerlandais mérita mieux de la Bibliothèque : en lui accordant, dès 1817, un crédit de 20 000 florins pour sa réorganisation, et un budget annuel de 3000 florins pour les nouvelles acquisitions. Aussi acheta-t-on entre 1817 et 1835 pour 228 <J66 francs de livres.

Les bibliothécaires d'alors s'appellent : Georges Bekker, un philologue ; Frédéric de Reifïénberg, bien connu dans notre histoire littéraire de la première moitié du xix° siècle; et Charles Bernhardi, un Allemand, qui mourut bibliothécaire de la bibliothèque ducale de Cassel.

Mais son successeur surtout, Pie Xamur, ne pourrait, sans lourde injustice, être oublié ici. Nommé en avril 1830 par le Gouvernement hollandais, il fut maintenu dans ses fonctions par le Gouvernement belge. Le 25 septembre 1835 l'Université officielle de Louvain était supprimée ; les évèques belges rétablissaient dans cette ville l'Université catholique ; l'administration communale lui accordait la jouissance de la bibliothèque à laquelle l'État venait de renoncer. Namur démissionna.

Il est l'auteur d'une histoire de la bibliothèque de Louvain, écrite en 1841. On n'a pas mieux que cet ouvrage et, malgré des lacunes et des erreurs, les services qu'il rend sont considérables. Il est l'auteur,

(l)Op. cit.,]). 148.

en outre, d'un catalogue de la Bibliothèque de Louvain,

dont je voudrais dire quelques mots.

Seul, eu effet, parmi les catalogues, celui-ci a échappé à l'incendie, parce qu'on l'avait remisé autrefois dans quoique coin retiré de l'Hôtel de ville. Il date de 1835 et est écrit sur petites fiches in-16, réunies en volumes, qui comptent, en moyenne, de 150 à 200 numéros. Chaque matière comporte un certain nombre de volumes. La théologie en a 39; l'histoire universelle 25, l'histoire de Belgique i, l'histoire des Jésuites 6, et l'histoire littéraire 5 : la littérature latine 8, la littérature grecque il, les littératures modernes 16, les ouvrages de grammaire et les dictionnaires 5, et les t'i'itici '2 ; les discours 2 ; les lettres (epistolae) 4 ; la philosophie 8, et les Arïstotelica 3; les ouvrages de politique 4 ; la médecine 14 ; les mathématiques (i ; la physique 2 : la chimie 1 ; l'histoire naturelle 4 ; les arts ei métiers 1 : les divers et les suppléments 1. J'ajoute ici que pour la branche la mieux représentée qui figure dans cette nomenclature, la théologie, les employés de Namur omirent certainement un grand nombre d'ouvrages dans le catalogue. Mais il ne nous reste que lui pour juger de l'ancien fonds de la Bibliothèque de Louvain, tel qu'il existait à la fondation de l'Université actuelle. Yalère André avait composé en 1636 le catalogue de la Bibliothèque, alors naissante, de l'Université catholique ; Namur composa en 1835, le catalogue de la Bibliothèque de l'Université catholique renaissante. Nous les avons tous deux. Que n'avons-nous aussi conservé le catalogue de la Bibliothèque mourante !

Le Ie* décembre 1835, l'Université catholique rentrait donc dans son antique palais des Halles. Elle rentrait dans la Bibliothèque qu'avaient fondée pour elle les Beyerlinck, les Romain, les Snellaert, les Magermans, qu'avaient décorée pour elle les Bayar et les Bonnet.

Alors vinrent des années prospères, comme jamais auparavant. Parmi les bibliothécaires : G. Arendt (1836-39), J. B. Malou (1839-48), Emile Nève (1848- 59), Edm. Reusens (1859-97), plusieurs sont de la lignée des Valère André, des Paquot.des Van de Yelde et des Namur. Et, pour ne point blesser leur modestie, j'omets de parler ici des vivants. A la longue liste des bienfaiteurs de la Bibliothèque jusque 1797 s'en ajoute une autre qui s'allonge chaque année. Le célèbre orientaliste Félix Nève. le philologue et historien Alberdingh-Thvm, lèguent toute leur bibliothèque à l'Université. Elle entre en possession des ouvrages talmudiques et arabes de Mgr Beelen. J'ajouterai encore à ces noms ceux de Mgr Stillemans, évèque de Gand, de Mgr Lamy, de M. de Prins et de M. Beernaert. Cependant les crédits, toujours trop modiques aux yeux de la direction, croissent toujours. Les visiteurs de marque se présentent de plus en plus nombreux. Les uns visitent et admirent. Ainsi les princes royaux Albert et Elisabeth, aujourd'hui glorieusement léguants. A l'entrée de la salle d'histoire, on remarquait leurs signatures, surtout la large et énergique signature de la princesse Elisabeth, souvenir de leur passage en 1905. D'autres visitent, admirent et puis — car c'est le but principal de leur voyage — collationnent un manuscrit, identifient un incunable, transcrivent un passage de ce volume unique qu'ils ont cherché chez eux, dans leur pays, ou à l'étranger, longtemps, mais vainement.

Il ne manquait vraiment rien à la Bibliothèque universitaire... si ce n'est l'espace.

A en croire une évaluation de 1820, la Bibliothèque comptait alors au moins 00 OOOvolumes ( 1 ). Le Minerva

(1) Lettre du bibliothécaire Gaudefroy, le 10 mai 1820. Cfr. Namur, op. cit.. y. 157. La statistique de 1846 qui accuse le même rhilïre (Annuaire DE i.Tniversité, 1850, p. 31:2). doit rester bien au-dessous de la réalité.

de 191 i en accuse 230 000. Etce chiffre est sans doute trop bas. Al on simplemenl estimé le nombre de volumes d'après le nombre de rayons, l'entassement extrême des Livres dans certaines salles rendait bien difficile l'établissement d'un chiffre sérieux. Ou bien se basa-t-on, comme je le crois, sur les fiches ? On a constata lors du récent transport des volumes au rez-de-chaussée et dans la préparation d'un nouveau catalogue, que beaucoup d'ouvrages n'étaient pas inscrits à l'ancien.

Quatre salles devaient suffire à ranger cette niasse énorme : la grande salle de 1730, plus magnifique que commode, et les anciens auditoires de droit canon, de droit civil et de théologie, où se trouvaient sans doute les 2 3 des livres. Mais trop souvent, faute de rayon, ils reposaient sur le plancher. On abusait des doubles rangées de livres. Certaines collections, par exemple les ancien- journaux, remisées aux combles, avaient pour unique voie d'accès un escalier ou plutôt une échelle par où c'était un tour de force de monter. Un jour, sur ma demande d'être admis auprès du bibliothécaire en chef, on me mena dans une sorte de réduit où jamais ne pénétra, je ne dis pas le soleil, mais le jour. Après cela, quoi d'étonnant de trouver ses aides dans un boyau étroit, tortueux, qu'ils disputaient au catalogue central !

Mgr Ladeuze mit fin à cette situation indigne d'une grande Université. Le nouvel aménagement intérieur fut entrepris parallèlement aux Halles et dans le bâtiment de 1730. Sous la grande salle de la bibliothèque courait un large corridor bordé de classes. Quelques murs abattus, et l'on avait transformé le rez-de-chaussée en de vastes pièces qui recurent comme ameublement des bibliothèques aux montants de fer, du type Lipmann de Leipzig. Aux Halles, les modifications affectèrent les deux étapes. L'administration se réserva

l'espace de l'antique salle du sud, qui l'ait pendant à la salle îles Pas Perdus ; on y ménagea entre autres le cabinet du recteur, la chambre de réunion du sénat académique, le bureau de l'archiviste et celui des appariteurs. Les travaux entrepris dans cette partie des Halles amenèrent la découverte de nombreuses sculptures. A l'étage, une arcade de l'ancienne épine de colonnes fut également mise à nu, quand on ouvrit le mur nord de la salle de passage pour installer dans l'ancien cabinet du bibliothécaire en chef les bureaux du personnel. Rajeunie, débarrassée de certains portraits et bustes, la salle de passage que je viens de nommer resta la salle de lecture. On aménagea aussi une salle de travail. Et quelle charmante salle de travail, cet ancien auditoire de droit avec son plafond aux voûtes harmonieuses, ses boiseries semblables à celles de la salle d'histoire, son mobilier moderne, si commode et si discret ! Peu à peu, j'en suis sûr, le corps professoral eut pris l'habitude de tenir là des réunions fréquentes et silencieuses.

Tout le monde se déclara satisfait de ces Chaneements, même les facultés de théologie et de droit. Jusqu'alors les Halles avaient été leur palais. Pour rester au centre de l'Université elles n'eurent, comme le nota spirituellement le recteur, qu'à traverser la rue. Dans la Kraekenstraat venait en eliét de s'ouvrir le bâtiment de Spoelbergh de Lovenjoul. Et maintenant plus rien ne manquait à la Bibliothèque, pas même l'espace.

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