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PRÉFACE

LORMONT GEORGES

De la classe 1912 (2U ans), Sergent au 121e de ligne.

Depuis trois mois, il vivait dans ta grande salle aux boiseries blanc et or qui avait été Pun des salons d'un hôtel princier, et on s'était habitué à voir là, posée sur Poreiller du lit n° 5, sa jeune tête, qui se devinait très belle malgré les bandelettes si obstinément épinglées autour du front pour cacher les yeux. Un soir, dans cette élégante ambulance parisienne, on Pavait apporté sur une civière, amaigri, brûlant de fièvre, en loques sanglantes, et la tête tout enveloppée de linges sordides, à grandes

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taches rouges, Mais aujourd'hui, bien pansé, bien lavé, il avait repris santé et sourire. Et, parmi les belles dames infirmières, il semblait presque dans son milieu, lui enfant de la campagne cependant, mais qu'une distinction naturelle, une noblesse innée avaient toujours empêché d'être vulgaire. Il était du reste très soigné de sa personne; le matin, après la visite du barbier, il se passait la main sur les joues afin de vérifier si elles étaient bien rasées et il retroussait avec coquetterie ses longues moustaches blondes : tout cela, pour ne pas causer de répugnance à ces infirmières, qu'il n'avait encore jamais vues à cause de l'inexorable bandeau du pansement, mais qu'il se représentait charmantes. Maintenant, d'ailleurs, il les reconnaissait tout de suite, même avant qu'elles eussent parlé, rien quau parfum discret qu'elles exhalaient, ou bien au simple contact de leurs doigts si doux, et il avait un « flirt » avec l'une d'elles, — qui se faisait appeler Madame Paule, mais qui en réalité portait un des grands noms

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de France; on lui avait appris le sens de ce mot flirt, nouveau pour lui, et la si innocente aventure amusait tout le monde, dans cette salle où la Directrice s'efforçait de ramener toujours un peu de saine gaieté favorable aux convalescences.

Un jour, on lui permit de se lever, de s asseoir dans un fauteuil, et enfin d'aller jusqu'au jardin, au bras de cette infirmière préférée, qui sentait si délicatement bon et dont la voix le charmait plus que la voix de toutes les autres. Alors la vie lui parut vraiment très agréable, en attendant l'heure bénie de s'évader de là, pour recommencer à agir en plein air et en pleine lumière. Cette permission, à laquelle sa blessure lui donnait droit, allait tomber justement en mai ou juin, quand les jardinets de son village vendéen sont tout pleins de

roses S'il allait être défiguré, pourtant!...

Mais non, l'infirmière l'avait bien tranquillisé là-dessus

Et avec quelle ivresse il songeait à ce retour. . .

vin Préface.

Le premier dimanche où il irait à la grand' messe, avec sa maman en coiffe de fête.... Les gens qui se retourneraient pour regarder les beaux galons d'or en biais sur sa manche, et la belle croix de guerre sur sa poitrine/...

C'était chaque après-midi maintenant qu'on lui accordait une promenade au soleil d'avril, en donnant le bras à Vamie dont il n'imaginait pas du tout la chevelure déjà très blanche, et qui de plus en plus i ensorcelait à la manière d'une bonne fée.... Mais ce bandeau toujours! Quand donc pourrait-il seulement le soulever, rien qu'une seconde, pour entrevoir au moins la plus petite lueur du soleil de printemps! — « Ça, je te le défends, par exemple, disait-elle avec une intonation de grande sœur qui va se fâcher. C'est trop tôt, lu compromettrais tout. Patiente encore une quinzaine de jours. El jure-moi bien (pie, d'ici là, tu n'essaieras pas, sans quoi c'est fini, je ne reviens plus. » Elle employait avec lui ce tutoiement de guerre.

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qui est d'usage dans beaucoup d'ambulances, un peu puéril peut-être, mais souvent très doux au cœur des grands enfants blessés.

Au bout des quinze jours, avec plus de trouble que la première fois, elle demanda encore une semaine, et alors le frisson d'une angoisse inconnue traversa l'âme simple et jolie du soldat. Pourquoi se troublait-elle aujourd'hui pour répondre? Et puis, pourquoi toujours ces petites comédies pour les pansements? « C'était très difficile, disait-elle, parce qu'il fallait les faire dans l'obscurité, contrevents fermés, à tâtons, par crainte de la moindre lueur pour ses yeux encore trop faibles. » Comme s'il ne s'apercevait pas, lui, au contraire, que c'était de jour en jour plus simple de changer ces mousselines qui n'adhéraient plus; comme s'il ne sentait pas que toute souffrance était presque

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passée et que les plaies se desséchaient? Alors, pourquoi tant d'histoires?

Son amie, la grande dame, l'avait mené aujourd'hui à un banc du jardin, lui disant de l'attendre, quelle allait revenir. Et là, dehors, une tiède caresse du soleil d'avril lui chauffait en plein les joues. Oh! ce soleil, il aurait tant voulu le voir!

Des oiseaux chantaient, dans les branches de cet enclos parisien comme au milieu des bois, et. depuis un instant, il restait docile à les écouter, lorsqu'une voix à peine saisissable chuchota en passant : « A quoi songe-t-elle? Il va pourtant falloir quelle se décide à lui dire.... » Aussitôt une intuition F avertit qu'il s'agissait de lui-même, et il trembla de la tête aux pieds. « Se décider à lui dire.... » A lui dire quoi, mon Dieu?... Oh! savoir! Au risque de tout, savoir! Savoir ce qui lui restait de vue! Tant pis pour Véblouissemenl, qui allait peut-être tout aggraver, tout compromettre, mais au moins il serait fixé, et il l'aurait revu,

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ce soleil, ne fût-ce que dans un instant de douloureuse brûlure.... Alors il se redressa, face à cette grande lumière devinée là-haut, et, d'une main brutale, arracha violemment tout ce qui lui enveloppait la tête.

L'éblouissemenl ne vint pas, non.... Il faisait toujours nuit.... « Alors, c'est qu'il y a encore quelque chose, pensa-t-il, vite comme un éclair, encore quelque chose de tout ce qu'ils m'avaient attaché sur les yeux. » Et sa main remonta, comme furieuse cette fois, pour finir d'arracher.... Mais non, rien, il n'y avait plus rien....

Horreur! Il ny avait plus rien, et il faisait toujours nuit! Ses yeux, niais on dirait qu'ils ny étaient plus!... Sous les sourcils restés à peu près en place, ses doigts s'enfonçaient comme dans des creux quil ne se connaissait pas.... Ses yeux, qu'en avait-on fait, de ses yeux! En une seconde, l'irréparable, le définitif lui apparut avec une évidence atroce, et un long cri, affreux à entendre, sortit de sa poitrine, en même temps qu'il se tordait les bras.

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Ce cri de l'infinie détresse, qui avait déchiré le silence du jardin d'hôpital, elle l'avait entendu, elle; un instinct lui avait fait reconnaître la voix, et tout deviner. Quand elle arriva, tremblante autant que lui-même, pour tenter de lui apporter son inutile secours, elle le vit qui gisait sur son banc, comme écrasé là par un coup de massue, tandis que le soleil rayonnait, tranquille et doux, sur son beau visage d'aveugle, découvert pour la première fois. Et d'abord, d'un mouvement irraisonné, pour essayer de le tromper comme avant, elle jeta les deux mains sur ces places vides où jadis avaient brillé de grands yeux de naïveté ardente: u Mon enfant, disait-elle.... Oh! mon pauvre enfant, qu'avez-vous fait? Je vous l'aurais appris bientôt, moi, mais pas cruellement comme ça... » Maintenant elle ne le tutoyait plus; cette puérilité, bonne pour les autres, ne

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lui semblait plus possible entre eux, — et ce « vous » les rapprochait au contraire davantage, en le haussant jusqu'à elle, lui ce fils de petits laboureurs de Vendée. Mais il l'avait repoussée avec brutalité, sans une réponse, sans même un reproche pour lui avoir si longtemps menti, sans même un gémissement, figé soudain dans ce farouche silence que les paysans ont l'habitude de garder aux heures tragiques de leur vie. Sans prendre plus garde que si elle n existait pas à cette femme assise à ses côtés et qui pleurait, peu à peu, peu à peu, comme par degrés, il plongeait sa pensée tout au fond de l'abîme noir qui venait de s ouvrir devant sa route; i un après l autre, il repassait ses espoirs de jadis, tous ses modestes rêves qui, chacun à son tour, s écroulaient dans les inexorables ténèbres. Le retour au village, oui, il le faudrait bien, mais un retour pour n'en plus sortir, avec une figure qui peut-être ferait peur à voir, un retour d'aveugle, des promenades d'aveugle, avec un bâton, ou guidé par la main de quelque

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enfant.... El l'avenir, tout V avenir jusqu'à la mort, dans répaisse nuit, déjà pareille à la nuit de dessous terre/... Chaque rappel d'une chose à laquelle il faudrait renoncer sans recours lui donnait au cœur une secousse horrible. Mais V image qui de plus en plus primait toutes les autres, qui revenait sans cesse lui apporter la plus insoutenable envie de mourir, était celle d'une jeune fille à laquelle, jusqu'à ce jour, il n'avait pas cru tenir si souverainement. Donc, jamais il ne la serrerait dans ses bras, celle-là, jamais il ne F embrasserait, jamais plus il ne la verrait, tout en la sachant vivante, et mariée à quelque autre, sans doute; elle lui faisait l'effet de se reculer, se reculer dans d'inapprochables lointains; graduellement elle le fuyait, pour l'éternité....

Des minutes coulèrent, des minutes et des minutes, presque une demi-heure, sans que la dame au voile blanc, si jolie encore sous sa chevelure grise, osât rien faire, rien dire, pour rompre ce mutisme et celte immobilité. Dans

Pi' à face. \\

l ambulance, on avait entendu le grand cri, et tout le monde savait. Les habituels promeneurs de ce jardin enclos, les autres blessés, ceux à qui la mitraille du kaiser avait laissé un œil pour se conduire, ou bien ceux qui ne marchaient plus qu'au bras d'une infirmière, évitaient de s'approcher de leur banc; un immense respect entourait leur groupe morne et, à cause d'eux, on marchait à pas assourdis. Cependant la violence exaspérée du début s'éteignait dans l'âme du pauvre petit soldat, une détente s'indiquait sur son visage moins contracté; alors son amie lui prit la main, qui brûlait d'une grande fièvre, mais qu'il ne retira pas. Et tout à coup, se penchant vers elle, il laissa tomber la tête sur sa gorge élégante, drapée de fine toile blanche.... — Elle avait un fils dans les tranchées, elle aussi, la grande dame, et un fils qui justement ressemblait à ce garçon des champs, en moins beau peut-être, en moins vigoureux, mais qui lui ressemblait beaucoup. C'est pourquoi, à ce jeune front sans

xvi Préface.

yeux qui s'abandonnait, elle fit un maternel accueil; de son mieux elle l'installa sur V oreiller tiède et un peu palpitant quil s était choisi, et, sans rien dire, lui permit de pleurer là aussi longtemps quil eut des larmes.

Tout à fait finie, sa grande révolte; il était redevenu doux comme un petit enfant, sans résistance, sans volonté, livré absolument à cette sollicitude de mère. Il se laissa ramener dans la belle salle dorée, il se laissa coucher et consentit à boire une tisane où son amie, sans le lui dire, avait versé une substance endormeuse.

La nuit à présent était tombée sur l'ambulance, et on y voyait à peine dans la salle où des veilleuses s allumaient. Pour sa première nuit d'aveugle, il dormait d'un profond sommeil artificiel, lui. Lormont Georges, ex-sergent au 12V de ligne, aujourd'hui épave humaine

Préface. xvu

qui n'avait même pas pu mourir, et son amie, assise à son chevet, n osait pas lui retirer la main qu'il tenait dans les siennes. Alors une petite infirmière toute blanche et toute svelte s'avança vers cette autre forme aussi blanche qui veillait dans la chaise près du lit n° 5 : « Cela vous a brisée, madame la duchesse, dit-elle à voix basse. Allez vous reposer à présent, de grâce, puisqu'il dort.... Regardez comme il dort bien ». Et la duchesse répondit :

« Me coucher, non Voyez-vous, il y aura

F horreur de son premier réveil, quand, pour la première fois, il se rappellera.... Je ne peux pas le laisser seul à un pareil moment, puisque

ma présence le console Allez dire, ma chère

enfant, qu'on m'apporte un des grands fauteuils, vous savez, — et c'est ici que je dormirai. »

Une lourde angoisse pesait sur cette salle, d'apparence si calme et si jolie, éclairée discrètement par des veilleuses roses. De temps à autre, un trop long soupir, ou une plainte, même un cri s'échappait d'une poitrine. C'était

xvn i Préface.

la salle consacrée à ceux qui n avaient plus d'yeux. De par le crime du Monstre de Berlin, les soldats étendus sur ces lits bien blancs venaient d'être, en pleine jeunesse, jetés dans la nuit éternelle; quelques-uns le savaient, d'autres, que Ion trompait encore, vivaient dans la terreur de rapprendre. Tous ces humbles dormeurs avaient des réveils en soubresaut, accompagnés inexorablement par des rappels de souffrance et d'effroi.

On s'en occupe déjà beaucoup de nos soldats aveugles, je le sais bien, pour leur trouver du travail, leur assurer l'existence matérielle; mais il faudrait aussi les distraire de leur déchéance affreuse, en faisant pénétrer dans leur nuit de belles images colorées, en les intéressant à des aventures, réelles ou imaginaires, qui leur apporteraient la diversion et Voubli; ce serait au moins aussi utile que de leur donner du pain.

Préface. xix

Or, celle petite histoire du sergent Lormont, qui est une entre mille, je lai notée sur la prière <Vun aveugle éminent, M. Maurice de la Sizeranne, je Vai notée pour attirer un peu l'attention sur son œuvre admirable, car il a consacré sa vie aux autres aveugles ses frères. Il dirige et il enrichit, par tous les moyens en son pouvoir, une bibliothèque pour ceux qui lisent sans yeux, qui lisent en promenant les doigts sur des feuillets blancs piqués d'innombrables trous d'épingle.

Qui dira tout le bien qu'il a déjà fait, en rendant à tant et tant de pauvres êtres, isolés dans leur nuit, cette joie de lire! Mais sa bibliothèque , qui suffisait à peine avant la guerre, se trouve aujourd'hui bien plus insuffisante.... Quand nos combattants, aveugles d'hier, sont amenés là, au bras de quelqu'un, pour emprunter de ces livres spéciaux à leur usage, il ne faut pas qu'ils s'en retournent déçus et plus tristes; qu'on soit obligé de leur en refuser, parce que tous étaient en lecture.... Et

xx Prêfc

ace.

l'argent manque pour en préparer d'autres.

On a déjà tant donné, dans notre pays,

donné à pleines mains pour nos blessés, que

Ton donnera bien encore, il me semble, pour

apporter un peu de détente et d'enchantement

aux plus terriblement touchés d'eux tous, à

ceux qui n'y voient plus. Si l'on n'a pas déjà

souscrit davantage pour cette œuvre, c'est,

surtout, j'en suis convaincu, parce qu'on n'y

pensait pas, parce qu'on ne savait pas. On

saura... on se persuadera de son utilité en lisant

le si neuf et pénétrant volume où M. André

Dreux nous expose l'origine, le développement

et le fonctionnement de la Bibliothèque des

aveugles. Je demande donc ici que l'on vienne

au secours de cette si précieuse bibliothèque

que la guerre, hélas! n'a que trop mise à

l'ordre du jour.

Pierre Loti.

Les offrandes sont reçues au siège de C Association Valentin Haiiy, 9, rue Duroc, Paris, VIP,

se

des Aveugles.

La Distribution des « Livres blancs ».

Depuis le commencement de la guerre, la « Maison des Aveugles », établie rue Duroc, voit affluer de nombreux visiteurs. C'est que la guerre est venue faire, brusquement, de la cécité une question douloureusement et tragiquement actuelle. Des centaines de soldats ont perdu la vue. Cette épreuve, dont l'idée seule fait frémir les plus vaillants, attire vers ceux qui en sont atteints la sollicitude émue du public. On n'a que des notions vagues, des

idées courantes et souvent fausses sur ce qu'est la cécité ; on demande à s'éclairer, à s'instruire, on veut savoir dans quelle mesure et comment une pareille infortune peut être supportée et adoucie. On doute fort que cela soit possible. On connaissait bien l'existence de cette Association Valentin Haiiy pour le bien des aveugles qui, depuis vingt-cinq ans, multiplie ses efforts en vue d'améliorer la condition morale et matérielle de ses protégés; mais on ne prêtait, en temps de paix, qu'une attention passagère à ceux qui vous signalaient cette œuvre, et l'on retournait à ses affaires, à ses préoccupations personnelles, après avoir murmuré quelques paroles banales d'intérêt.

Cependant, la guerre a éclaté, apportant brutalement sous les yeux des plus distraits, comme en un raccourci tragique et sublime, tout ce que les hommes peuvent prodiguer d'héroïsme, tout ce qu'ils peuvent endurer de souffrances physiques et de douleurs morales. Devant un tel spectacle, l'âme des plus indif-

La Distribution des « Livres blancs ». .':>

férents s'est émue, esl sortie de sa quiétude, de cette sorte de refuge confortable d'où Ton observe de loin, avec un geste de pitié convenue, ceux qui ploient sous leur fardeau. On a couru, les mains tendues. On s'est précipité vers les œuvres, les comités qui se sont formés pour organiser, coordonner et discipliner toute cette charité éparse, qui cherchait à se dépenser. On a vu passer dans les rues des amputés, des aveugles, des hommes qui semblaient frappés d'une telle incapacité physique, qu'on songeait avec angoisse à ce que pourrait bien être l'avenir de ces héros mutilés. Puis, l'on a entendu parler de rééducation, de réadaptation à la vie utile; on s'est rappelé certaines conversations d'autrefois sur les aveugles travailleurs, qui ont un métier, qui gagnent leur vie, qui fondent et élèvent une famille. On a voulu voir, se rendre compte, et c'est ainsi qu'on va rue Duroc, au siège de l'Association Valentin Haiïy.

In mercredi, dans l'après-midi, — l'heure et

le jour où la « Maison des Aveugles » donne le spectacle de sa plus grande activité — un de ces visiteurs s'y est laissé conduire par un ami qui la fréquente et la connaît de longue date. L'ami, tout en marchant, donne des explications, prépare son compagnon à la visite qu'ils vont faire ensemble.

« Vous verrez-là, dit-il, des choses que vous soupçonniez à peine; vous sentirez combien ridée que vous vous faites des aveugles est incomplète ou erronée; vous examinerez des brosses, des balais, des plumeaux, des paniers, des chaises, des tricots irréprochables, fabriqués par des aveugles; mais ce qui vous surprendra probablement plus que tout le reste, c'est la Bibliothèque des Aveugles, avec ses cinquante mille volumes installés, classés, étiquetés. »

Le compagnon dresse l'oreille et lève des yeux interrogateurs, où se lit peut être encore plus d'incrédulité que de surprise. Oui, sans doute, il a bien entendu parler de livres en

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points saillants, d'aveugles qui lisent avec leurs doigls; mais cela lui avait paru comme une espèce de jeu de curiosité, sans intérêt pratique et sans diffusion possible; et voilà qu'on lui annonce cinquante mille volumes. C'est beaucoup, s'il ne s'agit que d'un simple tour de force, d'une sorte de prestidigitation amusante et inutile.

« Vous verrez », répond l'ami, sans essayer de discuter et de convaincre.

Cependant, ils sont arrivés devant la porte d'entrée. Ils accèdent dans un grand vestibule a la droite duquel s'ouvre la salle de vente. Là sont exposés les divers travaux exécutés par les aveugles. Au fond du vestibule se trouve une autre grande salle où s'assemblent, en attendant qu'on les reçoive, les patronnés de l'Association. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour passer dans une petite pièce voisine. Il y en a cinq ou six toutes pareilles, meublées d'une table en bois blanc et de deux chaises, et appelées parloirs. Elles ressemblent,

en effet, aux parloirs d'un austère couvent. C'est là que les aveugles, isolément, dans le secret et le silence, vont exposer leurs peines, leurs soucis et leurs besoins. Ainsi, par une de ces attentions délicates comme en trouve toujours la charité qui vient du cœur et qui pressent les besoins du cœur, on ménage leur timimidité, leur réserve, leur fierté d'hommes opprimés par la gêne. Ce qu'ils disent dans ces petits parloirs, où on les écoute avec bienveillance, prend la forme d'une confidence que n'entendra pas le voisin. Leurs secrets les plus intimes ne s'éparpilleront point dans l'atmosphère glaciale d'une salle commune. Là, la plainte se fera plus confiante, et les paroles de consolation, d'encouragement, auront un accent plus personnel, plus pénétrant. Ils sont déjà tous occupés, les petits parloirs, car c'est le jour où aftl uent les aveugles de Paris.

Revenus au grand vestibule, le visiteur et son guide s'engagent dans un vaste et lumineux escalier. Sur les murs s'étale une propa-

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gande par L'image, propagande ingénieuse et active dont l'objet unique est de rendre visible, tangible à ceux qui passent, tout ce qu'un homme privé de la vue peut encore accomplir par ses propres forces, protestation éloquente et persuasive contre le préjugé, si répandu encore, qui fait de l'aveugle un incapable et une épave. Incapable, cet accordeur de pianos photographié dans son intérieur, entre sa femme et ses six enfants dont il gagne le pain? Incapable, cette religieuse aveugle penchée sur une petite fille aveugle qui prend sa leçon de tricot? Incapable, ce sculpteur célèbre qui, introduit dans la cage d'un lion, sous la protection du dompteur, est en train de palper l'animal de ses mains agiles pour en imprimer les formes dans son cerveau?

Voici, au premier étage, le Musée Valentin Haiïy, où se trouvent justement plusieurs réductions en bronze des œuvres de cet artiste. On y remarque aussi le buste si émouvant offert à l'Association par le statuaire A. Colle,

et qui représente un soldat aveugle, la face levée vers le ciel, les paupières closes, avec cette inscription : Pro patria.

Voici les différents bureaux de l'Œuvre, et des gens qui vont et viennent dans le vestibule, aveugles et clairvoyants mêlés. Mais le visiteur a remarqué quelques aveugles qui montent jusqu'au second étage chargés d'énormes ballots ou de fdets de ménagère gonflés jusqu'à se rompre.

« Suivons ces gens », lui dit son guide, en réponse à la question qu'il devine. Ils arrivent au second étage et entrent dans une pièce fort animée, toute remplie déjà d'autres aveugles avec les mêmes ballots d'ouvriers ou les mêmes filets de ménagère. Ils sont tous là, debout, dans une attitude d'attente douce et docile, immobiles ou réduisant leurs gestes au minimum nécessaire. Les uns restent silencieux et comme perdus dans une songerie intérieure, d'autres parlent au voisin; on se reconnaît à la voix, on échange des saints, des questions, des impres-

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sions. Cependant, sur une table, an fond de la pièce, l'un d'eux a dénoué son ballot noir et en a retiré le mystérieux contenu. Le visiteur s'approche avec curiosité et regarde. Il voit que ce sont des livres, par l'aspect extérieur du moins, des livres épais, bien reliés, de grand format. Il en prend un, le soupèse et, tout de suite, s'étonne de sa légèreté; puis, il l'ouvre, et sa surprise augmente. Sur des feuilles d'un gros papier fort, de couleur blanchâtre ou grise, une multitude de petits points saillants, comme autant d'excroissances, de boursouflures, disposés par petits groupes, en nombre divers et dans des relations diverses, l'un audessus de l'autre, ou l'un à côté de l'autre, ou en diagonale, formant ici uneéquerre, là un carré, ailleurs un rectangle.... Cent-vingt feuillets à peine composent le volume dont l'épaisseur vient de tous ces petits points en relief qui ne permettent pas l'aplatissement d'une page sur l'autre; ce qui explique pourquoi l'œil les croit si lourds et la main les trouve si légers.

Que font-ils donc de ces livres et de ces milliers de petits points, les aveugles qui sont venus ici? Ils font justement comme cette jeune fille de seize ans qui s'est assise sur une chaise, un peu à l'écart. Comme si elle ne pouvait se résoudre à se séparer des livres qu'elle rapporte, elle en garde un tout grand ouvert sur ses genoux. Son visage aux traits doux et réguliers, aux paupières mi-closes, excite une sympathie presque douloureuse. Légèrement penchée sur ce livre qu'elle ne verra jamais, elle garde une immobilité de statue; des idées ou des images tristes ou joyeuses, que le livre fait éclore sous ce jeune front, aucune ne se reflète sur cette physionomie impassible; mais, contrastant avec cette impassibilité même, les doigts passent et repassent, sans hâte mais sans arrêt, sur toutes les feuilles du « livre blanc ». Jusqu'à la dernière minute, jusqu'à l'instant où il faudra bien se détacher du livre, dire adieu à ce compagnon de quelques jours, qui lui fut consolant et fidèle, la tête penchée

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demeurera immobile, les doigts passeront et repasseront. A côté d'elle, la mère se tient debout, les lèvres minces et serrées, dans une attitude impatiente et agressive. Elle n'a qu'une crainte, celle de laisser échapper son tour; derrière un lorgnon hostile, ses yeux guettent ceux qui s'en vont et surtout ceux qui arrivent. Elle morigène, elle réclame des numéros d'ordre comme aux stations de tramways, elle s'agite, elle veille. Sa trépidation de clairvoyante s'oppose violemment à la douceur tranquille et patiente de tous ces aveugles qui l'entourent , à celle de cette fdle qui, tout entière à son livre, s'obstine à prolonger son rêve. Que lui importe à elle qu'on lui prenne son tour? N'a-t-elle pas sous ses doigts ce qui fait paraître brèves les heures d'attente et moins longue l'éternité de sa nuit?

« A qui le tour? » demande une voix sur un ton de bonne humeur un peu brusque. Revêtu d'une longue blouse blanche, l'homme qui pose cette question est assis devant un petit bureau

vers lequel les gens se pressent. C'est le bibliothécaire en chef, et il est aveugle de naissance. Avec un léger tâtonnement, il tend les mains devant lui pour recevoir le paquet de livres que lui rapporte une lectrice. Celle-ci se nomme, énumèreles ouvrages rendus, tandis que, dans une boîte à fiches, le bibliothécaire, d'un doigt rapide, cherche la fiche, en points saillants, à son nom.

« Qu'est-ce que vous allez me donner aujourd'hui? » C'est la question que beaucoup posent au bibliothécaire. Celui-ci, grand liseur et doué d'une mémoire prodigieuse, connaît les goûts du plus grand nombre et les livres qui leur conviennent. Sa réponse ne se fait pas attendre, mais elle reste enveloppée d'un certain mystère.

« Bernard, dit-il, en se tournant vers son aide, un autre aveugle en longue blouse blanche qui se tient à ses côtés, prends donc cela cl donne nous le 478,'î, six volumes in-octavo. »

De ses deux bras arrondis, Bernard a pris le

UN DES TROIS ETAGES DE LA BIBLIOTHEQUE BRAILLE. BIBLIOTHÉCAIRES AVEUGLES CHERCHANT L'OUVRAGE DEMANDÉ.

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paquet, sur lequel son menton s'appuie, et, lentement, il se dirige vers une pièce toute proche, la cité des livres blancs. Notre visiteur le suit du regard et aperçoit, furtivement, dans un demi-jour, une série de travées, séparées par d'étroits couloirs, où s'engage et disparaît l'homme à la blouse blanche. Aucun bruit n'en sort; c'est le royaume du silence, à deux pas de la salle où les voix se mêlent dans un brouhaha ininterrompu.

« C'est très gentil, cela vous plaira », déclare le bibliothécaire à la lectrice qui attend avec une sereine conliance le 4783. Ce qu'est ce 4783, elle n'en sait rien encore, mais elle n'est pas pressée de le savoir, car elle est sûre qu'elle lui devra quelques heures de rêve et de joie. C'est une femme du peuple, encore jeune, de mise pauvre et décente. Elle explique à un voisin qu'avant de devenir aveugle, elle n'avait pas grand goût pour la lecture ; elle menait une vie active; elle faisait des ménages; mais depuis qu'elle n'y voit plus, elle s'est mise à aimer les

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livres; elle a appris à lire avec ses doigts; les débuts étaient un peu longs et pénibles, mais, maintenant, elle s'en tire assez bien et c'est devenu pour elle une telle joie que très souvent elle « perce les nuits » avec l'ouvrage commencé. Le voisin, un homme d'une trentaine d'années, écoute avec un intérêt tout particulier cette confidence, car il se trouve précisément que lui-même en est encore à la période d'apprentissage, et il ne dissimule pas ses accès de découragement. C'est à peine s'il se souvient du titre du livre qu'il rapporte; à plus forte raison, a-t-iloublié tout ce qu'il y avait dedans. Il expose au bibliothécaire que les longs efforts que nécessite pour lui chaque mot lui font perdre tout contact avec ce qui précède et ce qui va suivre, qu'il n'y a pas de liaison ni de sens possible entre les phrases ainsi déchiffrées à lambeaux. Et il demande un livre de débutant, quelque chose de simple et de clair.

Cependant, le 4783 fait son entrée, en six gros volumes, que la lectrice entasse dans son

La Distribution des « Livres blancs ». 15

iilet. Que peut bien être ce mystérieux 4783, dont le titre n'a même pas été mentionné? Quelque roman inolîensif sans doute, judicieusement choisi par l'indulgent et perspicace bibliothécaire, quelqu'une de ces pauvres proses à l'aide desquelles les humbles et les simples bâtissent de merveilleux palais, une magnifique cité de rêves où s'épanouissent toutes les générosités et tous les enthousiasmes, où les épreuves passent, où la joie demeure? Mais à voir cette femme aveugle emporter précieusement les six gros volumes, qui donc voudrait sourire de cette littérature ? Qui ne la bénirait plutôt pour toute la radieuse clarté qu'elle versera sous ces prunelles sans regard que la lumière du jour ne vient plus visiter?

Bientôt arrive une autre lectrice, une des plus insatiables. Rien qu'à voir la petite bonne qui l'accompagne, chargée d'une valise et d'un ballot énorme, on devine ce qu'elle rapporte, mais aussi tout ce qu'elle compte emporter. Elle implore le bibliothécaire, qui prend un malin

plaisir à se faire prier, puis finit par se laisser fléchir avec un air de rude bonhomie. Et quand tous les livres demandés arrivent, pour la plus grande joie de la dame et la consternation de la petite bonne, c'est une lutte, entre elles deux, d'ingéniosité et de persévérance pour faire tenir tout ce butin dans le grand carré de toile noire et dans la grande valise.

C'est maintenant le tour d'un monsieur à moustache blanche, qui se fait escorter d'un groom. Il rapporte un gros ouvrage de chimie et il demande Y Introduction à V Elude de la Médecine expérimentale de Claude Bernard; le suivant échange la Cité antique, de Fustel de Coulanges, contre un volume de Grandeur cl décadence de Borne, de Ferrero. Ainsi, dans ce petit monde d'aveugles accourus de tous les <<>ins de Paris pour chercher leur nourriture spirituelle, tous les costumes, tous les goùls, toutes les cultures et toutes les conditions sociales se mêlent; et à tant de demandes diverses, la Bibliothèque de la rue Duroc peut

La Distribution des « Livres blancs ». I 7

donner satisfaction. Le bienfait qu'en éprouvent ses lecteurs se mesure à leur affluence. Pendant plusieurs heures, chaque mercredi, le va et vient continuera ; le bibliothécaire puisera dans son imperturbable mémoire des numéros et des numéros d'ordre qu'il lancera d'une voix brève à son aide, et les livres viendront, sans arrêt, gonfler les filets de ménagère. Dans un seul après-midi, les auteurs les plus variés défilent : la Bible, Mgr de Gibergues, la duchesse d'Abrantès, Balzac, Pierre Loti, René Bazin, Henry Bordeaux, Brunetière, Dostoïewsky, Pierre de Coulevain, Leconte de Lisle, Alphonse Daudet, Déroulède, Mme Desbordes-Valmore, Gustave Droz, Albert Sorel, Dumas père, Guizot,Hanotaux, Jules Lemaître, Michelet, Georges Ohnet, Marbot, Mme de Sévigné, Sophocle, Marcel Prévost, Art Roë, Hector Malot, Tourguenieff, Taine, Thureau- Dangin, Jules Verne, Colette Yver, Mme de Ségur, Louis Veuillot, etc.

Il faut bien qu'ils y tiennent, à leurs livres

blancs, Ions ces lecteurs aveugles, puisqu'ils se donnent tant de mal pour venir les prendre et les emporter. C'est pour la plupart d'entre eux une longue et pénible marche à travers Paris. En voici un, presque un vieillard, tout malingre et chétif, qu'on ne peut considérer sans émotion. Sa figure émaciée, sa poitrine creuse, sa taille déjetée révèlent une longue usure. De ses mains tremblotantes, il est en train d'attacher ensemble par leurs extrémités un filet et un carré de toile qu'il a bourrés de livres. L'opération est minutieuse; il s'y obstine sans un geste d'impatience; une ficelle passe et repasse entre ses doigts maigres; puis, quand il s'est assuré de la solidité de son travail, il charge le tout sur son épaule, le filet devant, le ballot noir derrière, et s'achemine lentement vers l'escalier. Il emporte sa provision de rêve vers quelque lointaine mansarde de quartier pauvre. Le visiteur n'a pas perdu un de ses gestes, et c'est toute la bienfaisance, toute la magique puissance des gros livres aux milliers

T^a Distribution des « Livres blancs ». 19

de points mystérieux qui se révèle à lui d'une façon soudaine et poignante.

Ainsi, ce n'était pas une fable celte bibliothèque des aveugles, dont il avait entendu parler. Le prodige est là sous ses yeux attesté par tous ces gens dont il éclaire les ténèbres. Mais s'il ne peut nier le prodige, il ne s'explique pas encore comment il se produit. Quelles inventions merveilleuses, quel labeur persévérant, quel dévouement à la cause des aveugles, quelle charité inlassable ont donc pu le rendre possible? C'est tout l'objet du présent livre de répondre brièvement à ces questions. On y suivra le développement de la Bibliothèque des aveugles depuis son extrême point de départ jusqu'à son actuel épanouissement. Son origine et ses progrès se partageront en trois phases, dominées respectivement par trois grands bienfaiteurs des aveugles, Valentin Haûy, Louis Braille et l'Association Valentin Haùy. Le premier découvre ou, tout au moins, vulgarise l'impression des livres en relief; le

second invente un alphabet mieux adapté que lalphabet vulgaire aux exigences spéciales du toucher; la troisième applique et coordonne les moyens de multiplier et de répandre les livres en relief dont l'extrême rareté était si préjudiciable à la culture intellectuelle des aveugles.

L'Œuvre de Valentin Haùy.

C'est à la manière dune intuition soudaine et par l'effet d'une circonstance fortuite que se révèlent bien souvent ces grandes vocations irrésistibles qui décident de toute la vie d'un homme. Tel fut le cas pour Valentin Haùy, le bienfaiteur et le régénérateur des aveugles, l'homme dont le nom se retrouve à l'origine de tout ce qui s'est fait, depuis plus de cent ans, pour améliorer leur sort. Lui-même nous a conté comment s'était produit ce qu'on pourrait appeler son coup de foudre. En 1771, à la foire Saint-Ovide, il suivait un jour la foule

qui se pressait, dans une telle affluence, vers la baraque d'un sieur Valindin, qu'elle avait failli la démolir et qu'on avait du organiser alentour un cordon de fusiliers. Valentin Haiïy était entré dans la baraque. L'impression qu'il y éprouva, lui-même l'exposait plus tard en ces termes :

« Il y a bientôt trente ans qu'un outrage fait publiquement à l'humanité, en la personne des aveugles des Quinze-Vingts, et répété tous les jours pendant près de deux mois, excitait la risée de ces hommes qui sans doute n'éprouvèrent jamais les douces émotions de la sensibilité.

u Au mois de septembre 1771, on avait placé dans un café de la foire Saint-Ovide dix aveugles choisis parmi ceux qui n'avaient que la triste et humiliante ressource d'aller mendier leur pain sur la voie publique, à l'aide d'un instrument, dont l'auditeur, doué d'une oreille délicate, et plus encore d'une âme sensible, s'empressait souvent de suspendre les sons, à l'aide

L'Œuvre de Valentin Haùy. 23

d'une oflVande qu'il eût désiré être le prix du talent.

« On les avait grotesquement affublés de robes et de longs bonnets pointus; on leur avait mis sur le nez de grosses luneltes de carton sans verre. Placés devant un pupitre qui portait de la musique et des lumières, ils exécutaient un chant monotone : car le chanteur, les violons et la basse faisaient entendre tous la même partie. C'était, sans doute, à l'aide de cette dernière circonstance qu'on prétendait justifier l'insulte que l'on avait faite à ces infortunés, en les environnant des emblèmes d'une sotte ignorance, en plaçant, par exemple, derrière leur coryphée, une queue de paon dans son étalage, et sur sa tête la coiffure de Midas.

« Pourquoi faut-il qu'une scène si déshonorante pour l'espèce humaine n'ai point péri à l'instant même de sa conception! Pourquoi la poésie et la gravure prêtèrent-elles leur divin ministère à la publication de cette atrocité! Ah! sans doute, c'était pour que le tableau

reproduit sous mes yeux portant dans mon cœur une affliction profonde, échauffât mon génie. Oui, me dis-je à moi-même, saisi d'un noble enthousiasme, j'y substituerai la vérité à cette fable ridicule, je ferai lire les aveugles; je placerai dans leurs mains des volumes imprimés par eux-mêmes. Ils traceront des caractères et reliront leur propre écriture. Enfin je leur ferai exécuter des concerts harmonieux.

« Oui, homme atroce, qui que tu sois, ces oreilles d'âne dont tu voulus dégrader la tète de l'infortune, je les attacherai à la tienne '. »

Nous ne suivrons pas Valentin Haûy dans ses laborieux et persévérants efforts pour fonder et développer cetle école des aveugles

1. Troisième noie du citoyen Haûy, auteur de la manière d'instruire les aveugles, ou court exposé de la naissance, des progrès et de l'état actuel de l'Institut national des Aveugles- Travailleurs, au 19 brumaire an IX de la République française, entremêlée de quelques observations relatives à cet établissement. Cité par Maurice dk la Sizeranne dans son ouvrage : Les Aveugles par un Aveugle. 1 vol.in-16, p. 65-68.

L'Œuvre <(e Valent in Haûy. 25

<lonl est sortie V « Institution nationale des jeunes Aveugles ». Nous ne voulons retenir que ridée même qui inspira toute la vie du grand philanthrope et qui avait jailli en lui par une sorte de réaction violente, de protestation indignée contre la douloureuse parodie de la foire Saint-Ovide, l'idée d'instruire les aveugles. Vouloir réaliser un tel programme, ce n'était rien de moins que se dresser contre un préjugé universel, qui réduisait les aveugles à l'état d'êtres inférieurs, physiquement et intellectuellement incapables. La mise en scène imaginée par le sieur Valindin était-elle donc autre chose que l'affirmation particulièrement offensante de ce préjugé? Il fallait qu'il fût bien tenace pour que Valentin Haûy lui-même ne pût pas complètement s'en affranchir et n'osât pas aller jusqu'au bout de sa protestation : « Nous ne prétendons pas, écrivait-il timidement, mettre jamais le plus habile de nos aveugles en concurrence dans aucun genre même avec le plus médiocre des savants ou des

artistes clairvoyants ». De nombreux exemples d'aveugles éminents sont venus, depuis, démontrer combien une telle réserve était peu justifiée, mais il ne faut pas ignorer l'époque à laquelle Valentin Haùy formulait cette réserve, ni oublier que, si de tels exemples ont pu se produire, c'est grâce à Valentin Haùy lui-même, initiateur et précurseur.

Le premier problème à résoudre pour un homme qui sélait donné comme tâche de relever le niveau intellectuel des aveugles, c'était de leur procurer des moyens de lire et d'écrire. Durant de longues années, Valentin Haùy s'employa à rechercher tout ce qui avait élé fait déjà dans cet ordre d'idées par les aveugles instruits. En ce qui regarde la lecture, deux principes s'imposaient d'eux-mêmes : c'était de substituer le toucher à la vue et, en conséquence, de remplacer les caractères colorés parles caractères en relief, seuls perceptibles au doigt. Tels étaient, de fait, les deux principes qui avaient été diversement appliqués

U Œuvre de Valentin Haùy. '11

jusque là par un certain nombre d'aveugles. Diderot nous dit avoir vu l'aveugle du Puiseaux

enseignant la lecture à son fils avec des caractères en relief. Il cite également Mlle de Salignac qui avait appris à lire à l'aide de lettres découpées et qui écrivait avec une épingle dont elle piquait une feuille de papier. On employait le même procédé pour lui répondre et elle lisait la réponse « en promenant le bout de son doigt sur les petites inégalités que l'épingle ou l'aiguille avait pratiquées au verso du papier ». Elle avait, en outre, fait fondre pour son usage particulier des caractères mobiles en relief. Weissembourg, de Mannheim, avait également su s'approprier un mode de signes en relief dont il étendit l'usage à l'étude de la géographie. Une Autrichienne, Mlle de Paradies, avait appris à épeler sur des lettres de carlon découpé. Douée d'un véritable talent musical, elle était venue se faire entendre à Paris, dans les concerts spirituels, pendant l'hiver de 1784. Mis en rapport avec elle, Valentin Haûy l'avait

vue lire, comme Mlle de Salignac, des mots piqués sur des cartes avec des épingles.

C'est en s'inspirant de ces divers exemples que Valentin Haûy, en 1784, enseigna la lecture à son premier élève, François Lesueur, un jeune aveugle qu'il était allé prendre sous le porche de Saint-Germain-des-Prés. Il se servait de caractères en relief faits sur bois d'environ 12 millimètres. Il rangeait ces caractères les uns à côté des autres sur une planche percée de rainures horizontales. Lesueur lisait en promenant ses doigts sur les lettres. Pour écrire sous la dictée de son maître, il disposait à son tour les caractères sur la planche.

Ce n'étaient là que des procédés rudimentaires. « Ces ustensiles grossiers ne présentaient à l'aveugle, comme le dit Valentin Hai'iv lui-même, que la possibilité de le faire jouir des charmes de la lecture, sans lui en donner les moyens. » Or, le moyen, c'était de former des livres, de vrais livres, à l'usage des aveugles, pour les mettre en état de lire seuls.

L'Œuvre de Valent in Haùy. 29

Yalenlin llaûy ne tarda pas à franchir cette nouvelle et importante étape. « Nous observâmes, écrit-il, qu'une feuille d'impression sortant de la presse présentait au revers toutes les lettres en relief, mais dans un ordre contraire à celui de la lecture. Nous fîmes fondre des caractères typographiques dans le sens où leur empreinte frappe nos yeux et, à l'aide d'un papier trempé à la manière des imprimeurs, nous parvînmes à tirer le premier exemplaire qui eût paru jusqu'alors avec des lettres dont le relief pût être distingué par le tact au défaut de la vue. Telle fut l'origine de la bibliothèque à l'usage des aveugles. »

Ainsi paraissait, en 1786, le premier livre en relief, celui-là même auquel nous empruntons le passage qui vient d'être cité. Il s'intitule : Essai sur i Éducation des Aveugles. Il fut imprimé avec des lettres en relief linéaire, qui étaient, en outre, colorées à l'encre, pour l'usage des clairvoyants, comme dans les livres ordinaires. Le relief, à vrai dire, en est très

peu accusé, contrairement à celui des livres que Valentin Iïaiiv imprima plus tard. Peut-être celui-ci professait-il alors sur la finesse tactile des aveugles une opinion exagérée que l'expérience vint corriger.

On a vu comment les essais de ses devanciers orientèrent ses propres recherches; mais il eut le grand mérite de mener toutes ces tentatives jusqu'à leur conclusion pratique, l'impression en relief, de l'appliquer immédiatement en faisant fondre des caractères ad hoc et de la vulgariser. Aussi est-ce bien à juste titre que son nom reste attaché à l'invention d'un procédé si important dans l'histoire de l'émancipation intellectuelle des aveugles.

Durant de longues années, on fit donc des livres en relief, imprimés en caractères de grandes dimensions et de contours simples sur du papier fort, préalablement mouillé. Deux feuillets tirés étaient collés ensemble et formaient le recto et le verso d'un feuillet des volumes ordinaires. Certains de ces livres en

L'Œuvre de Valenlin Haûy. 31

relief élaienl <le monstrueux in-folios qu'un enfant avail peine à embrasser, car ceux qui étaient plus maniables ne pouvaient contenir qu'un texte extrêmement court. On peut voir un de ces énormes volumes au musée de l'Association Valentin Haûy. Sur la feuille du titre, on lit :

Épîtres et Evangiles des dimanches et fêtes de l'année, à l'usage des jeunes aveugles et disposés pour eux. Second volume, Paris. — Imprimé par les jeunes aveugles à V Institution, rue Saint-Victor, n° 68. An 1828.

Le volume avec sa reliure mesure 46x31 centimètres et, bien qu'il n'ait pas plus de 168 pages, son épaisseur est de 11 centimètres. La hauteur des interlignes est de 9 millimètres, celle des lettres à jambages de 8 millimètres, celle des autres lettres de 4 millimètres. Malgré ses dimensions respectables, on peut juger, par son titre, qu'il renferme bien peu de matière.

Voilà ce que pouvait être encore un livre en

'.V2 La Bibliothèque des Aveugles.

relief en 1828, c'est-à-dire quarante-deux ans après le premier ouvrage imprimé par Valentin Hatiy. Son aspect seul suffit à montrer que l'invention du grand philanthrope n'avait guère été perfectionnée. Et cependant, son énormité même n'était que le moindre de ses inconvénients. En réalité, 1 impression des caractères vulgaires en relief était à peine susceptible de perfectionnement. Elle devait toujours se heurter à des obstacles insurmontables. Aussi, l'on constata bien vite que ses résultats étaient médiocres. M. de la Sizeranne nous en donne très clairement les raisons :

« A cause de la forme relativement compliquée des caractères latins et des chiffres arabes, il est nécessaire, pour qu'ils soient bien tangibles, qu'on leur donne d'assez grandes dimensions. Mais, alors, ces caractères excèdent, surtout pour des mains d'enfants ou de femmes, la surface vraiment sensible, ce qu'on peut appeler le « champ visuel » du

L'Œuvre de Valentin Haûy. 33

doigt, qui nVsl p;is très étendu; cela oblige, pour percevoir l<w signe, ;'i un mouvement de hauten bas, à des tâtonnements qui ralentissent beaucoup la lecture; ce soûl donc des caractères aisés à toucher, à reconnaître isolément, mais ils ne se prêtent pas à une lecture rapide et occupent beaucoup d'espace, de sorte que pour contenir une quantité appréciable de matière, le livre doit èlre énorme, monstrueux. D'autre part, si on réduit les dimensions des caractères de telle sorte qu'ils puissent être couverts en entier par le « champ visuel » du doigt, les caractères de forme simple tels que i,o,u, /, v restent assez nets, mais ceux de forme complexe tels quee, /*, g, etc., deviennent confus, pâteux pour le toucher; il y a trop de petits contours; le trait en relief, trop souvent replié sur lui-même, ne peut pas les dessiner assez nettement, leur donner des arêtes assez vives pour être bien perceptibles. Le doigt ne peut glisser suffisamment vite d'une lettre à l'autre, et la lecture est très lente

à moins de facultés absolument exceptionnelles1. »

Ainsi l'emploi des caractères vulgaires ne pouvait aboutir à aucun résultat vraiment pratique. On avait bien tenté des améliorations; on avait essayé dans bien des pays de simplifier le dessin de la lettre vulgaire pour la rendre plus facile à percevoir; mais, en dépit des progrès amenés par ces simplifications, on se retrouvait toujours en présence du même dilemme : ou bien agrandir démesurément les caractères et rendre ainsi les livres énormes et la lecture trop lente; ou bien diminuer les caractères et rendre la lecture extrêmement difficile. Quarante ans après l'innovation de Valentin Haûy, le dilemme restait le même; on n'avait pas su en sortir.

C'est qu'à l'origine de toutes ces tentatives infructueuses il y avait une erreur psychologique fondamentale. « On parlait au doigl la

1. Maurice de la Sizeranne, Les, Sœurs aveugles, I vol. in-18. p. 282-283.

L'Œuvre de Valent in Haùy. 35

langue de l'œil. Le doigt esl dirterenl <le l'œil. Les moyens les plus rapides pour aller à l'intelligence par le doigt ne sont pas les moyens qui permettent d'aller le plus aisément par l'œil à l'intelligence. L'alphabet vulgaire estime convention imaginée pour l'œil, par des voyants et pour des voyants1. » Ainsi, Valentin Ilaiïy et ses disciples s'obstinaient à imposer aux aveugles l'usage d'un alphabet qui ne pouvait leur convenir. C'était, comme l'a dit M. Pierre Villey, une lutte entre le doigt et l'œil. Le premier réclamait un système de signes qui lui fut spécialement adapté; le second insistait vainement pour lui taire accepter le sien. C'est un aveugle, comme on le verra, qui vint trancher le différend.

Le mérite de Valentin Haûy et la reconnaissance que lui doivent les aveugles n'en sont pas moins immenses. Les découvertes passent toujours par de longues phases de tâtonne-

1. Pierre Villey, Le Monde des Aveugles, Paris, 1914, 1 vol. in-12. p. 2o.

ments. Elles sont rarement l'œuvre d'un seul homme. V^alenlin Haûy n'inventa pas la méthode

de lecture appropriée aux aveugles; mais c'est lui qui la prépara et la rendit possible. Avant qu'on en vînt à la trouver, il fallait réaliser un certain nombre de conditions qui, aujourd'hui, paraissent toutes simples, mais qui n'en étaient pas moins des nouveautés à l'époque du grand philanthrope. Il fallait, d'abord, admettre que les aveugles sont uniquement des gens qui ont perd,u la vue, non des êtres inférieurs, voués à l'ignorance et à l'inaction, et qu'on peut les instruire, les moraliser, tout comme les clairvoyants. Or, c'est de cette conviction ardente qu'est née la vocation de Valentin Haûy. Il fallait, en outre, concevoir l'idée de faire lire les aveugles par le toucher. Cette idée, d'autres avant Valentin Haûy l'avaient eue et mise en pratique ; mais le premier, il rassembla et étudia les moyens dont on s'était servi pour la réaliser, puis l'appliqua avec méthode et persévérance et la popularisa. Il fallait, enfin, ima-

h* Œuvre de Valentin Hauy. 37

pilier L'impression en relief. On a vu comment Valentin Haùy y fut amené. Aces titres divers, il fut vraiment l'initiateur de la grande découverte (jui allait révolutionner le monde des aveugles.

L'Œuvre de Louis Braille.

Il y avait, en 1825, à l'Institution des jeunes Aveugles fondée par Valentin Haûy et établie, à cette époque, rue Saint-Victor, un élève de seize ans qui se faisait remarquer par une très vive intelligence, une application soutenue au travail, une étonnante concentration desprit. Il était, à cette date, absorbé par un problème qu'il travaillait à résoudre jusque dans le silence des nuits. Pendant ses vacances surtout, il y consacrait de longues heures; les paysans de son village natal s'étonnaient de le rencontrer assis à l'écart sous un arbre et perçant de petits

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