RENE DOUMIC
... Que mes premiers mots soient pour remercier l'Association Valentin Haûy d'avoir bien voulu me l'aire participer, ne fût-ce qu'une heure, à son œuvre magnifique de bienfaisance et de m'avoir introduit à sa suite dans le monde de la souffrance qu'elle soulage! Nous, les valides et les bien portants, nous ne songeons pas assez à la souffrance d'autrui que pourtant nous coudoyons chaque jour. J'ai souvent pense que cela rend incomplets et faux les jugements que nous émettons sur la vie; si nous faisions davantage réflexion aux maux qui nous ont été épargnés, nous nous déclarerions moins mécontents de notre sort et le ciel serait moins souvent fatigué par les plaintes des gens heureux.
J'ai dans la mémoire une voix de malade, une chère voix qui disait : « Vous qui allez et venez,
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passez d'une pièce dans l'autre, vous rendez à vos occupations, vous ne connaissez pas votre bonheur... » En effet, l'exercice normal de chacune de nos facultés nous apporte une série de jouissances dont nous ne nous rendons compte que lorsque nous en sommes privés. Songez alors à toutes celles que nous devons à la vue! Je ne parle pas de ces fêtes splendides, la féerie de la lumière, la fantasmagorie du soleil « sans qui les choses ne seraient que ce qu'elles sont », la pureté d'un ciel étoile, et l'harmonie des lignes, et la noblesse des proportions, et les prestiges de la beauté. Je ne parle même pas d'un autre enchantement qui surpasse tous ceux que je viens d'énumérer : celui qui consiste à lire sur le visage humain le reflet de la pensée. Et pourtant comment ne pas plaindre ceux qui n'ont jamais connu cette joie : voir un visage aimé s'éclairer d'un sourire?... Je parle seulement de cette trame ininterrompue de jouissances coutumières que nous recevons à chaque minute par le sens de la vue, depuis l'instant du réveil, où nous ouvrons les yeux sur ce qui nous entoure. Chaque objet nous apparaît avec sa forme, sa couleur, la place qu'il occupe, chaque être avec son air et son allure; nous saisissons chaque
nuance de l'atmosphère : nous voyons le jour naître, briller, pâlir, l'ombre s'étendre et nous mesurons chaque degré de l'ombre elle-même. Mais à tout cela nous ne faisons pas attention parce que l'habitude nous y rend indifférents. Nous ne connaissons pas notre bonheur...
11 nous apparaît soudain, quand nous réfléchissons à la détresse de ceux à qui une cruelle destinée l'a refusé. Non seulement l'Association Valentin Haûy vient au secours de cette détresse, mais elle apporte à la secourir cette ingéniosité qui fait de la charité un art. Laissez-moi vous dire, en quelques mots, ce qui m'a surtout frappé dans son œuvre et par où la méthode qu'elle emploie me paraît surtout admirable.
Certes, il y a longtemps qu'on s'est préoccupé de la condition des aveugles. Après dix-neuf siècles de christianisme, personne ne peut se vanter d'inventer la charité. A travers tous les pays chrétiens, on a ouvert pour les aveugles des asiles, des hospices qui leur étaient réservés, des Quinze-Vingts où ils recevaient des soins attentifs et pieux, qui leur permettaient d accomplir doucement le trajet jusqu'à l'heure de la mort. Rappelez-vous ces tableaux de Breughel où l'on voit dans la campagne des troupeaux
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d'aveugles qui se tiennent par la main et s'appuient sur un bâton. Hélas! ce sont des troupeaux. Ces aveugles vivent entre eux, séparés du reste du monde, n'attendant que de la pitié, ne recevant que de l'aumône l'entretien d'une vie inutile aux autres et à eux-mêmes. Rien ne leur manque... excepté ce qui fait la dignité humaine.
Rendre à l'aveugle la plénitude de sa dignité d'homme, c'est le but que l'on poursuit ici, c'est le principe créateur de cette Association, l'idée qui, un jour, s'est présentée à l'esprit de M. Maurice de la Sizeranne, autour de laquelle il a groupé des bonnes volontés, les vôtres, et qui, comme toutes les idées justes et fécondes, ne cessera plus de répandre ses conséquences bienfaisantes.
En quoi consiste cette dignité de l'homme, ai-je besoin de le dire? Chacun de nous a un premier devoir : c'est de développer ses facultés, d'épanouir sa personnalité... Vous entendez bien que cela n'a aucun rapport avec certaine prétentieuse théorie d'aujourd'hui dont on fait grand bruit. Il faut, nous dit-on, vivre sa vie : rien de mieux, à condition de ne pas nuire à la vie des autres... L'aveugle peut arriver, comme n'importe quel
autre homme, au plein épanouissement de son intelligence. Chez lui, le cerveau est intact. « Privé des ressources de la vue, il trouve en échange, dans les autres sens, d'autres ressources négligées de la plupart des hommes, que les largesses de la nature rendent insouciants, mais précieuses à qui les sait faire fructifier. » C'est un aveugle qui nous apporte ce témoignage, dans un livre passionnant qui vient de paraître sous ce titre : Le Monde des Aveugles, et il ajoute : « L'intelligence de l'aveugle, que nous estimons volontiers toute sombre, est toute pénétrée de la lumière du dehors. Sans parler du goût et de l'odorat, elle a le sens de l'ouïe et celui du toucher, le premier pour la pensée parlée, le second pour la pensée écrite, tous les deux précieux pour faire connaître les objets extérieurs. Par ces deux fenêtres grandes ouvertes sur le monde, les idées entrent à flots. Qu'importe que devant la troisième un store reste baissé? Le jour pénètre assez abondant à lintérieur pour y entretenir une pleine activité. » Belles paroles, empreintes de cette sérénité qui est un des traits caractéristiques et si ('mouvants de la psychologie de l'aveugle! Mais le fait est que, grâce aux découvertes de Valentin Haùy et de Braille, l'aveugle
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peut bénéficier aujourd'hui de la plus large instruction. Ainsi il devient capable de travail, et le travail lui assure sa place dans la société : il n'est plus le frelon dans la ruche universelle.
(le n'est pas tout encore: même instruit, même laborieux, l'individu ne réalise encore qu'incomplètement sa destinée d'homme. « Malheur à celui qui est seul! » a dit l'Écriture. L'unité conforme au plan divin, ce n'est pas l'individu, c'est la famille. Tel est justement le principe de l'Association Valentin Hauy, celui auquel je ne saurais trop rendre hommage. Elle veut que l'aveugle travaille chez lui, au foyer, que la famille accomplisse son devoir en le gardant au milieu d'elle, et, qu'en retour, l'aveugle soit pour la famille non une charge mais une aide, par les mille moyens qu'un être a de se rendre utile à ceux qui l'entourent. Ainsi, à force d'ingéniosité et de dévouement, vous réparez une grande injustice. Grâce à vous, l'aveugle n'est plus un paria, il n'a plus cette tristesse et cette humiliation de se sentir différent des autres hommes, il est un homme pareil aux autres — parfois supérieur aux autres.
Pour vous montrer l'aveugle prenant place dans l'élite et aux premiers rangs, je n'aurai pas
besoin d'aller chercher bien loin mes exemples. J'en ai tout près de moi d'assez ('datants. Quel est le plus beau résultat auquel puisse prétendre l'activité humaine? N'est-ce pas de faire du bien, de diminuer la somme du mal qui pèse sur le monde? Cet idéal, que si peu réalisent ici-bas, il y a quelqu'un tout près de moi qui y a atteint : c'est le fondateur de l'Association Valentin llaiïv. Je n'insiste pas, parce que je ne veux pas blesser sa modestie, mais il n'est pas besoin d'insister. Tout le monde sait ici, et tout le monde hors d'ici doit savoir, que peu d'hommes à notre époque ont rendu à leurs semblables des services aussi éminents que Maurice de la Sizeranne; et c'est précisément son infortune qui a été l'occasion de sa grandeur morale.
C'est que 1 insuffisance des moyens matériels ne compte pas, quand on a pour les remplacer ce que rien ne remplace : la volonté. Combien de fois n'avons-nous pas entendu ceux qui n'ont pas réussi — les « ratés », puisqu'il faut les appeler par leur nom — accuser la destinée, le sort qui leur a été contraire, les circonstances qui ne leur ont pas été favorables, le manque de protections et d'argent, tout enfin et tous... excepté les vrais coupables, c'est-à-dire eux-mêmes! Notez qu'ils
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sont presque toujours florissants «le santé, bien membres, ayant bon pied, bon œil. C'est à eux que je dédie l'histoire que voici, qui estéminemment de L'histoire contemporaine. Il y a aujourd'hui, parmi les maîtres les plus estimés de notre haut enseignement, un professeur qui s'est fait connaître par de beaux travaux d'érudition. Et vous savez quelle somme de recherches représentent les travaux de l'érudition moderne, combien il faut compulser de livres qui sont du Nord et qui sont du Midi. Il y a de quoi rebuter les plus résolus, et j'en parle par expérience. Eh bien! le savant que je loue ici d'avoir enrichi le patrimoine de l'érudition nationale, c'est un aveugle. Il s'appelle M. Pierre Villey. C'est lui encore qui est l'auteur du livre dont je vous citais tout à l'heure des lignes si pleines de lumière. N'est-ce pas là un exemple significatif de ce triomphe le plus beau qui se puisse imaginer : celui que l'âme remporte sur les imperfections de la matière?
Certes, de tels hommes sont des exceptions : ils en seraient chez les clairvoyants. Il reste que l'aveugle n'est plus le déshérité qu'il était jadis; il était un captif, sa prison s'est ouverte; il était un isolé, il est rentré dans la communion
humaine. Si le monde des formes et des couleurs lui reste interdit, le monde des idées et des sentiments lui appartient tout entier, et qui sait? peut-être son infirmité même lui est-elle une raison de s'y trouver plus à l'aise et plus complètement chez lui. Les sensations de la vue sont celles qui nous détournent le plus de nousmêmes, puisque ce sont celles qui ont pour objet le monde extérieur. L'aveugle, qu'elles ne viennent pas distraire, est mieux placé que nous pour suivre jusqu'au bout son rêve intérieur. C'est ce que les anciens avaient bien compris et ce qu'ils exprimaient, comme toutes choses, par un vivant symbole. Ils ont fait de leurs poètes et de leurs devins, d'Homère et de Tirésias, des aveugles, voulant signifier par là qu'il faut avoir les yeux du corps fermés au monde des apparences pour que le regard de l'esprit s'ouvre au spectacle des choses éternelles. L'aveugle a les idées, il a la conversation qui permet de les échanger, il a la lecture qui permet de les renouveler. La lecture! J'ai visité, dans cette maison de la rue Duroc, appelée d'un nom si touchant la Maison des Aveugles, la pièce qui en est l'honneur : la bibliothèque. Elle ne contient pas moins de trente mille volumes!
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Trente mille, c'est un chiffre, et il y a du choix. Les aveugles peuvent donc non seulement lire les chefs-d'omvre de la littérature universelle, mais aussi se tenir au courant de la production moderne. Ils ont les livres les meilleurs, et ils en ont de moins bons, qui servent encore comme repoussoir. J'en suis sûr : j'y ai vu les miens... Et ils ont la musique qui berce le rêve et qui ouvre les espaces infinis.
L'aveugle n'est plus un déshérité. Disons-le afin de rendre hommage à ceux qui ont été ses libérateurs, mais gardons-nous de tomber dans un optimisme qui, de notre part, serait de l'égoïsme. Quoi qu'on puisse faire en sa faveur, l'aveugle restera quand même moins bien armé que d'autres dans la lutte pour la vie. Il est un frère plus débile, que nous devons aimer d'une affection plus secourable. Aidons-le par tous les moyens qui sont en notre pouvoir. Et, puisque nous savons bien qu'en définitive il faut toujours revenir à cette question d'argent, dont on dira tout ce qu'on voudra, excepté qu'on puisse la supprimer, laissez-moi espérer, non pas que mes pauvres paroles, mais que les faits étalés devant vous auront eu assez d'éloquence pour vous déterminer tous à devenir ou à continuer
d'être, ou à être davantage, les bienfaiteurs de l'Association Valentin Haùv. Dans ce monde d'inégalités irréductibles où ne cessera jamais de vivre l'humanité, quoi qu'en puissent dire les utopistes et les déclamateurs, il ne peut y avoir un peu de justice que grâce à ce que j'appellerai : les compensations volontaires. Nous sommes des privilégiés; ne soyons pas de mauvais riches. Quand on quitte un malade, on a un peu honte de sa santé. Quand on vient de causer avec un aveugle, on est un peu gêné d'être un clairvoyant. Alors tâchons de rétablir l'équilibre dans la mesure où nous le pouvons, et soyons généreux afin de nous faire pardonner.
(Discours prononcé à l'Assemblée générale de V Association Valentin Hauy du 17 mai Î914.)