HENRI LAVEDAN
Oui de nous, réfléchissant avec terreur à la cécité et voulant, par une espèce de subterfuge, s'en donner une idée approximative, n'a mis un jour sa main en bandeau sur ses yeux fermés et n'est resté ainsi quelques instants, volontairement immergé dans les ténèbres, en se persuadant : « Voilà! Être aveugle, c'est cela, c'est vivre enseveli dans ce noir inexorable auquel aucun noir de ce que je connais ne ressemble et qui a la couleur même de l'éternité! » Si affreuse était alors la double oppression, physique et morale, ressentie, que Ion ne pouvait guère prolonger au delà d'une minute la malsaine expérience et que l'on s'arrachait la main du front pour ouvrir, ainsi que deux lèvres haletantes qui veulent de l'air et crient : au secours 1 deux yeux déjà fous et tout éperdus de clarté.
En même temps, la stupéfiante question se posait, tragique et sans réponse propre à satisfaire : « Comment peut-on vivre ainsi? Parquet miracle est-il concevable qu'un homme atteint, frappé, plus que frappé, abattu, plus qu'abattu, séparé, retranché des autres humains et à moitié mis à mort déjà par un destin aussi incomparablement cruel... trouve le courage d'aller, de marcher, de boire, de manger, et de penser.... sans voir? » Et cependant, nous nous rappelions être les quotidiens spectateurs de ce phénomène courant. Il nous souvenait même d'avoir été toujours confondus par l'aimable et sereine humeur des aveugles que nous apercevions tâtonnant autour et si loin de nous. Finalement, nous renoncions à approfondir en nous disant que, par une sorte de loi de compensation bienfaisante, chaque mal devait apporter, sans doute, à celui qu'il choisissait, la force de le tolérer, en même temps que la dose nécessaire d'illusion et d'espoir, et qu'il devait créer aussi une spéciale atmosphère morale qui était comme l'état de grâce de la souffrance.
Mais tout cela et bien d'autres choses encore n'auraient pas suffi s'il n'y avait pas eu M. Maurice de la Sizeranne.
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Pratiquant les plus exemplaires vertus du saint laïque, se targuant, en quelque sorte, de son malheur même pour en triompher, cet homme admirable, ce héros de la cécité, ce voyant du Bien, a voué ses pensées, son intelligence aussi riche que son cœur, et toute sa vie, au sort de ses frères d'infortune, pour lesquels il a fondé la Maison des Aveugles. Vous imaginezvous la somme d'énergie, de confiance en Dieu, en soi et en son prochain qu'il lui a fallu pour réaliser l'œuvre lentement élaborée et conçue, pour bâtir, organiser, mettre à exécution, s'entourer de collaborateurs éminents et dévoués, améliorer sans cesse et perfectionner.... tout cela, sans y voir.... Sans y voir : On ne peut se lasser de répéter ces trois mots parce qu'ils font rayonner d'un éclat supérieur le mérite de celui au-dessus duquel ils brillent ainsi qu'une couronne. Et c'est un émerveillement plein de douceur d'observer avec quelle ingénieuse et compatissante obstination M. de la Sizeranne. conduit et guidé comme par l'ange de Tobie, éclairé par la seule lampe de son âme brûlante et pure, a voulu et su, à travers tous les obstacles, et du fond de sa propre nuit, aller chercher et trouver dans la leur les pauvres gens désespérés qui
appelaient la mort, pour leur dire : « Mais non ! Venez avec moi, chez moi, prenez ma main, vous allez revivre, travailler, connaître une autre lumière intérieure, plus intense que celle du jour et d'un jour, si vous acceptez noblement de faire le sacrifice de vos yeux d'hier. Ne disons pas que nous ne voyons plus. Nous voyons autrement.... et qui sait? peut-être mieux? Oui, au sens mystérieux et sacré des symboles évan Reliques, c'est peut-être .nous, mes amis, nous aveugles, qui voyons.... et les autres qui ont des yeux, oculos habent.... et ne voient point? »
J'ai donc été pour la première fois, cette semaine, à la Maison des Aveugles. C'est au 9 de la rue Duroc, dans le paisible quartier des Invalides. Il y avait affluence de visiteurs attirés par une curiosité généreuse et que recevaient et renseignaient avec une infatigable complaisance des jeunes gens, des hommes du monde, d'anciens officiers, commissaires de bonne volonté, faisant tous partie de cette anonyme et chrétienne franc-maçonnerie de la charité qui répare les méfaits de l'autre. Fendant la foule je commençai ma visite dans les ateliers. L'immédiate impression ressentie en face des aveugles est toujours un peu pénible. Il faut quelques ins-
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tants pour s'accoutumer à ces visages qui sont comme des maisons aux fenêtres closes. Et puis, avoir les yeux éternellement fermés, cela leur donne un air de contention si étrange, de réflexion intérieure si soutenue! On dirait qu'ils font un perpétuel examen de conscience... Ils ont l'air de trop penser, de trop méditer. Les femmes que j'avais devant moi étaient occupées chacune à une besogne différente. L'une roulait des lacets de cuir pour les souliers, l'autre enfilait des perles, une troisième tricotait des lainages moins blancs que ses mains neigeuses. J'admirais la sécurité de leur travail, la précision de leur geste, adroit, qui n'hésitait jamais.... Par une espèce d'indélébile instinct, elles avaient la tête tournée vers leurs mains en mouvement, elles regardaient quand même ce qu'elles faisaient. Soit qu'on leur adressât la parole, ou qu'une phrase dite près d'elles frappât leur oreille, elles relevaient le front par instants, dirigeaient du côté du son leur pacifique figure de dormeuses éveillées, et un sourire facile, toujours à fleur de visage, un sourire qui remercie, apparaissait aussitôt à leurs lèvres. L'aveugle est doucement gai et d'une politesse parfaite. Il s'exprime bien. Rien ne le distrait pour préparer et chercher ses
mots qu'il trouve toujours. Il est infiniment sensible aux égards et s'exagère d'une façon touchante les moindres services qui lui sont si aisément rendus. J'étais près d'une jeune femme qui tenait dans ses bras un enfant de deux ans. Elle eut la maternelle et délicate idée de pencher son bébé vers une aveugle pour qu'il l'embrassât. Cette dernière n'était pas prévenue, elle n'avait pas vu venir la chose, mais c'est à croire qu'elle l'avait devinée et pressentie. Quand les deux petites mains aux doigts écartés s'appliquèrent sur les joues de sa vieille figure qui ne s'y attendait pas, elle comprit tout de suite ce que c'était; sans se tromper, elle rendit à l'enfant l'invisible baiser qu'elle en avait reçu et reprit son humble labeur de tricoteuse hollandaise. Mais les grandes aiguilles allaient plus vite et il était clair qu'elle avait de la joie au cœur pour une centaine de mailles. Non loin de là un homme vendait un jouet qu'il avait fabriqué et qui représentait un cycliste : « Regardez, s'écriait-il avec belle humeur, cela ne coûte que soixante centimes, et la moindre bicyclette vaut cinq cents francs. »
Je fus ensuite à l'étalage de Jean Béraud, le seul coutelier aveugle au monde, ainsi qu'il était
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déclaré sur la laine d'un couteau catalan d'un mètre de long, gigantesque, effrayant, un canif de David à tailler Goliath et à dépecer les haleines. Cet extraordinaire et maître artisan portait fier au milieu des aciers un rude visage de soldat qui a fait les guerres, vécu dans l'amitié du sabre et de la baïonnette. Et tous ceux qui passaient, depuis les gentilshommes du faubourg jusqu'aux bourgeois du Marais et aux sceptiques du boulevard devenus pensifs, s'arrêtaient devant son chef-d'œuvre « l'atelier de coutellerie et ses cinq petits personnages battant l'enclume, soufflant la forge et faisant tourner la meule ». Je vis aussi des cardeurs et des cardeuses de matelas aussi tranquilles que sur une berge ou sous l'arche d'un pont, des rempailleurs, des bijoutiers, des raccommodeurs de parapluies, des hommes qui tressaient des tapis et des femmes qui pliaient et collaient des cornets en papier pour les bureaux de tabac. Tous accomplissaient leur ouvrage animés d'un entrain presque joyeux. On me montra même des clients repentis, je veux dire revenus de la mendicité et ayant renoncé pour toujours à son gain honteux. Ah! que je regrette de ne pouvoir, ici où la
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place inVsl fortement mesurée, vous exposer toutes les œuvres accomplies par l'Association Valentin Haiïy! Elle patronne les entants, sur les premières années desquels elle veille, les apprentis, qu'elle munit d'un métier, les travailleurs, auxquels elle fournit des instruments, une clientèle, un secours, les vieillards, qu'elle hospitalise. Elle comprend des asiles-écoles, des ateliers d'apprentissage, des ouvroirs, des caisses de loyers, des vestiaires; elle distribue du travail à domicile, donne des consultations médicales gratuites, ouvre le dimanche des salles de réunion et de récréation, publie des recueils et des revues.... Entin. elle a une bibliothèque, la bibliothèque Braille, du nom de l'aveugle inventeur du système d'écriture en relief répandu dans le monde entier. Cette bibliothèque est une merveille d'ingéniosité pratique, il faut l'aller voir. Elle renferme, dans un espace relativement restreint, 24 000 volumes en points saillants, imprimés ou manuscrits, et le service en est fait exclusivement par des aveugles. M. de Ménieux; aveugle de naissance, qui en est l'aimable conservateur, a eu la bonté de me la faire visiter. Alerte et précis, c'est lui qui me conduisait, .le n'avais qu'à lui donner un titre pour qu'aussitôt
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il allât. avec la plus rapide aisance, dénicher, là où il était, l'ouvrage demandé et me hx rapportât le lisant couramment, le sachanl sur le
bout du doigt. Et voici à ce propos une chose inconcevable et qui témoigne de l'ardente et avide intelligence des aveugles. Les livres qui leur plaisent le plus, dont à la lettre ils raffolent, sont les livres de voyages. Oui, des aveugles-nés se passionnent au récit d'expéditions poursuivies dans les pays lointains, tropicaux ou polaires, et parviennent, parce qu'ils le veulent, à s'en faire, à force de questions et d'explications, une idée qui, si elle n'est pas toujours la vraie, du moins leur paraît l'être, évoque pour eux des images, des décors et tout un monde nouveau dont se trouve peuplée et illuminée leur ténébreuse solitude.
En présence de résultats aussi étonnants et aussi d'une tâche aussi lourde que celle entreprise par l'Association Valentin Haùy, comment ne pas vouloir y contribuer! Il y a plus de 40 000 aveugles en France qui attendent d'être aidés, élevés, tirés du puits moral aussi douloureux que l'autre dans lequel ils se croient tombés à tout jamais. Pensez, vous qui avez la bienveillance de parcourir ce Courriel1 pensez qu'il
suffît, pour être membre de cette belle œuvre française, de donner un franc, vingt sous par an !... L'Illustration tire à 100 000 et a dix fois plus de lecteurs... Si seulement... la moitié.... envoyait ce malheureux franc à M. le trésorier de l'Association Valentin Haiiy, 9 rue Duroc, comptez combien cela ferait? Et que de joies ! que de lumière ! que de soleil ! que de rayons viendraient inonder les cœurs de ceux pour qui le ciel n'est plus qu'un mot désespérant et qu'un paradis perdu! O vous qui avez des yeux, des yeux vivants, vos yeux si précieux, si chers, jamais rassasiés de l'immense beauté du monde, des fleurs, du bleu d'en haut, des visages aimés... donnez vite... vite, aux yeux morts, pour que, du moins, — s'ils sont éteints — ils ne pleurent pas... car, en véritable et minime justice, l'aveugle, l'homme qui n'a plus d'yeux, devrait obtenir le privilège d'être dispensé des larmes.
(« L'Illustration », 19 juin Î909.)
Comte D'H AUSSONYI LLE
Je ne sais si vous connaissez un conte de Tolstoï, le grand romancier russe, dont je ne me rappelle pas bien le titre, mais dont la donnée est celle-ci : c'est l'histoire d'un ange que Dieu envoie sur la terre pour le punir de sa désobéissance. Cet ange était un des anges de la Mort que Dieu charge de couper le fil des destinées humaines. Il avait été envoyé pour couper, auprès d'un berceau, le fil de la vie d'une mère agonisante. Touché de cette situation, l'ange remonte au ciel, convaincu que Dieu n'exigera pas qu'il coupe ce fil. Mais Dieu envoie un autre ange de la Mort pour le couper et condamne l'auge désobéissant à passer quelques années sur la terre.
Au premier abord vous seriez disposés à croire que Tolstoï a voulu donner raison à lange
contre Dieu. Mais l'ange, passant un assez grand nombre d'années sur la terre, est témoin du développement de l'existence de cet enfant, auquel sa mère a été enlevée. L'enfant est d'abord recueilli par une famille pauvre du voisinage qui exerce ainsi en sa faveur un grand acte de charité. Au bout de quelques années, une personne bienfaisante s'intéresse à cette famille et à cet enfant: elle tire d'abord la famille de la misère, puis fait élever l'enfant qui est très intelligent, se prend d'affection pour lui, pousse très loin son éducation, finit par l'adopter, et l'enfant ainsi adopté devient lui-même un homme généreux dont la fortune se répand en bonnes œuvres. La mère, du haut du ciel, sourit à son enfant et attend sans impatience le moment où ils seront réunis.
Qu'a voulu montrer Tolstoï par cet apologue dont je vous rends bien mal le charme et la profondeur philosophique? (Test que, comme le dit l'Écriture, les voies de la Providence ne sont pas nos voies, que telles de ses décisions qui parfois nous semblent inexplicables, imméritées, cruelles, peuvent avoir des raisons profondes qui échappent à notre vue courte, et que. en un mol, il ne faut pas juger Dieu.
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Mon illustre confrère, Alexandre Dumas, donnait à cette même pensée une l'orme un peu humoristique. Il disait : « On accuse la Providence! (Test qu'on ne lui laisse pas le temps. » Et il s'appliquait à soutenir que, même en ce monde, le vice est toujours puni et la vertu toujours récompensée. Je crois bien qu'il allait un peu loin! Je suis porté à croire à la punition du vice; la vertu me paraît moins souvent récompensée, au moins autant qu'elle le mériterait, mais l'expérience d'une vie déjà longue m'a montré cependant que, bien souvent, s'il y a des jugements de Dieu, des décisions de Dieu qui — si jose ainsi parler — révoltent au premier abord notre sens de la justice, qui nous paraissent opposés à sa bonté, ces décisions peuvent, au contraire, avoir des résultats bienfaisants, que, en particulier, telle souffrance imméritée, injuste, acceptée avec résignation, peut tourner au plus grand bien, non seulement de la personne qui la subit, mais au profit d'autres encore, et, en particulier, que telle grande œuvre dont nous admirons le développement, n'a été, à ses débuts, qu'une plante arrosée par des larmes.
Permettez-moi, sans être Tolstoï, de vous raconter une petite histoire dont je me souviens.
J'ai connu beaucoup autrefois, en Suisse, un jeune ménage qui avait tout ce qu'il fallait pour être heureux. Ils étaient riches, ils s'aimaient. Au bout de quelques années d'attente, naissait un enfant, une petite fille. Ce fut une grande joie; mais, après quelques mois, ils s'aperçurent que cette enfant était insensible à tous les bruits du dehors. Ils s'effrayèrent, firent venir des spécialistes, et Ton constata qu'elle était sourde, radicalement sourde, et, par conséquent, qu'elle devait être muette. Ce fut, pour les parents, une grande douleur. Ils s'attachèrent à l'éducation de cette enfant. Ils employèrent, pour développer son intelligence, non seulement les anciens procédés du langage par signes, mais cette méthode nouvelle qui permet aux sourds-muets et sourdesmuettes de comprendre par le mouvement des lèvres et de s'exprimer. L'enfant était remarquablement intelligente, elle se développa et devint une personne très distinguée. Je l'ai beaucoup connue. On pouvait causer avec elle de tous les sujets. C'était à Genève. Il n'y avait pas à Genève d'institution de sourdes-muettes. La mère s'émut à la pensée que. dans les classes pauvres, les petites sourdes-muettes pouvaient être condamnées à cette nuit morale à laquelle sa Mlle elle-
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même aurait pu être condamnée. Elle s'occupa de créer une institution de sourdes-muettes, ellr s'y intéressa: sa fille s'y intéressa avec plus de passion encore, et toutes deux consacrèrent leur vie à l'éducation et à renseignement des sourdesmuettes de la ville de Genève. Le temps fît sa triste œuvre. La mère a disparu, la jeune fille aussi, mais l'institution des sourdes-muettes vit toujours et c'est encore là une plante qui a crû, arrosée par des larmes.
Vous commencez à voir, Mesdames et Messieurs, où je veux vous conduire dans cette réunion. Vous le voyez si clairement que je m'arrête. Il y aurait peu de convenance et de tact de ma part à continuer et à faire de cet apologue, de cette histoire, une application trop directe. Mais, dans cette année où vous célébrez le vingt-cinquième anniversaire de la fondation de votre Œuvre, je ne peux me défendre de me tourner un instant vers l'homme de bien aux côtés duquel je suis assis, et, au nom de toutes les misères qu'il a soulagées dans sa vie, de toutes les infortunes auxquelles il est venu en aide, en votre nom à tous, de lui adresser un hommage ému et reconnaissant auquel je suis sûr que vous vous joindrez.
Au risque de vous attrister un instant, j'ai encore un autre hommage à rendre. Pendant dix ans, votre Association a été présidée par un homme qui n'était pas seulement un poète exquis et un dramaturge puissant, mais qui était un homme de cœur et de bien, par mon regretté confrère François Coppée. Pendant dix ans, il vous a consacré son activité et son dévouement: pendant dix ans, il a pris la parole dans vos assemblées générales. On a eu la pieuse pensée de réunir ses discours dans un petit volume. Je viens de le relire. J'ai admiré l'éloquence ingénieuse et souple, tantôt spirituelle et tantôt chaleureuse, qu'il savait mettre au service de la cause des aveugles, et, s'il n'y avait quelque chose de bien mesquin à me laisser aller à des préoccupations personnelles, je dirais que je rougis à l'avance de la comparaison que vous ne manquerez pas d établir entre son éloquence chaleureuse et les paroles froides et décolorées que vous entendrez de moi. C'est la première lois, depuis sa mort, que vous faites appel à un étranger pour vous présider; je pense que vous me saurez gré d'adresser égalementà cette chère mémoire un souvenir reconnaissant.
Puisque c'esl votre vingt-cinquième anniver-
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s aire, vos noces d'argent, laissez-moi rechercher avec vous l'origine de votre Œuvre. Votre origine, c'est un petit livre. Oh! c'est bien peu de chose qu'un livre; croyez-en sur parole quelqu'un qui a sur la conscience d'en avoir écrit au moins une vingtaine, et qui, descendant d'un pas rapide la pente de la vie, se rend compte combien, dans la balance éternelle, la moindre bonne action pèsera davantage que le plus gros volume. Mais quand un livre est une pensée, et que cette pensée s'est transformée en une bonne action, c'est une autre affaire. Le livre dont je vous parle, que vous connaissez certainement, c'est Les Aveugles par un Aveugle.
Je me souviens encore du jour où M. Maurice de la Sizeranne — je puis bien prononcer cette fois son nom — m'a apporté les épreuves de ce livre en me demandant d'en écrire la préface. L'ai-je reçu avec autant de bonne grâce et de cordialité que je l'aurais dû? Je l'espère, je n'en suis pas tout à fait sûr. Il arrive quelquefois à ceux à qui on vient, un peu plus souvent qu'ils ne voudraient, demander un article, une préface, un discours, de ne pas mettre, dans leur acceptation ou dans leur refus, autant de bonne grâce qu'ils devraient. Je me souviens cependant
d'avoir demandé d'abord à lire les épreuves, et ai tout de suite été saisi, en premier lieu et en homme de lettres que je suis, par le charme, par le véritable talent avec lequel étaient rendues les impressions d'un aveugle, sa sensibilité, sa perméabilité aux impressions de la nature. Il y avait là des pages charmantes. Mais j'ai été, je dois le dire, surtout touché par le sentiment qui animait le livre lui-même, par cette ardente sollicitude pour la condition de l'aveugle, par l'amour qui lui était porté.
Votre Association Valentin Haûy n'est pas autre chose que la traduction, la mise en action de ce livre. Avant l'Association Valentin Haûy, la charité publique et privée n'avait certainement pas abandonné les aveugles, et vous me sauriez mauvais gré de ne pas dire que déjà on venait à leur aide. 11 y avait ce vieil Hospice des Quinze Vingts, qui remonte au moyen âge, si je ne me trompe, et cjui avait de si singuliers privilèges: il yavait, plus récemment, l'Institution nationale des jeunes Aveugles, que j'ai visitée, dont j'ai parlé autrefois dans un de ces livres que M. le Président voulait bien citer tout à l'heure avec une bonne grâce qui m'a rendu confus. Il y avait, pour les aveugles adultes, ces ateliers
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d'aveugles auxquels un homme de bien, disparu aussi, dont j'aime à prononcer le nom, M. le baron F. Schickler, avait consacré tant de temps et tant de dévouement. Mais l'Association Valentin Haùy, si j'ai bien compris, a réalisé quelque chose de plus. Elle ne s'est pas proposé seulement de venir en aide matériellement à l'aveugle, de l'aider à trouver son pain quotidien, de lui procurer un métier, de mettre des secours à sa disposition, elle s'est proposé aussi de créer un lien moral entre tous les aveugles, elle s'est proposé de faire des aveugles une sorte de vaste famille, dont elle serait le lien et le centre, et comme il n'y a pas de famille sans foyer, elle a voulu aussi lui donner un foyer. Ce foyer, vous le connaissez, Mesdames et Messieurs, c'est la maison appelée d'une façon si symbolique et touchante la Maison des Aveugles. J'ai visité cette maison. Beaucoup d'entre vous doivent la connaître, mais ils me pardonneront de leur faire part de l'impression vive et profonde que j'ai ressentie en la visitant. J'avais choisi le mercredi parce que, m'avait-on dit, le mercredi c'est le jour des aveugles, non pas où les aveugles reçoivent, comme vous recevez, Mesdames, mais le jour où on les reçoit. Et, dès mon' entrée, j'ai
vu tout de suite que les aveugles étaient véritablement chez eux. Au rez-de-ehaussée, c'est une grande salle où ils se réunissent, où ils se retrouvent, où ils échangent leurs impressions, leurs souvenirs, leurs chagrins, tant la communauté de leur infirmité crée entre eux un lien naturel; une grande salle où on les réunit le dimanche, où on leur fait des conférences, puisque la conférence est si à la mode de nos jours. Et puis, ce qui m'a le plus touché, ce sont les petits parloirs, que je serais tenté d'appeler les confessionnaux, où, au contraire, on les reçoit seuls, en tête à tête, où on les écoute, où ils confient leurs besoins, leur misère, leurs chagrins, où on leur donne, non seulement les secours dont ils peuvent avoir besoin, mais ce réconfort moral né de la sympathie qui vaut autant que le secours. Et puis, une petite pièce où les femmes aveugles apportent leurs ouvrages, leur tricot, ce qui m'a donné l'occasion d'admirer l'adresse vraiment merveilleuse avec laquelle elles travaillent, et aussi la bonté des personnes qui les reçoivent, le soin qu'elles prennent de leur parler, les conseils qu'elles leur donnent, la douceur avec laquelle elles leur indiquent les quelques petites fautes qu'elles ont pu faire.
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Ailleurs, c'est un magasin de vieux vêtements qui sont arrivés souillés, abandonnés, malpropres, qu'on rajeunit — j'allais dire qu'on retape — et dont on fait autant de bienfaits pour les aveugles; c'est une bibliothèque, c'est un magasin de meubles, c'est une imprimerie.
Vous allez reconnaître encore l'incorrigible homme de lettres que je suis : ce qui m'a le plus frappé, c'est la Bibliothèque. Il faut que je vous fasse un aveu d'ignorance. Oh! je savais bien qu'il y avait un procédé d'écriture en relief qui permettait aux aveugles de lire avec le simple toucher des doigts, — le nom de Braille ne m'était pas inconnu, — mais je croyais que c'était un procédé extrêmement difficile, très compliqué à mettre en pratique, qu'il était très difficile de transcrire des livres en Braille; je me figurais qu'une bibliothèque Braille devait se composer de 5 à 600 volumes au plus et que ce devait être de bons ouvrages, honnêtes, moraux, genre prix Montyon, peut-être pas très amusants. Je suis entré dans une véritable bibliothèque, disposée — soit dit en passant — d'une façon excessivement ingénieuse, de manière que les livres soient toujours à portée de la main du bibliothécaire sans qu'il soit obligé de grimper
sur une échelle, disposition qu'il serait à souhaiter de voir adopter dans toutes les bibliothèques. Et puis on m'a montré le catalogue. J'ai vu que les livres étaient très nombreux puisque la Bibliothèque Braille compte 36 000 volumes, chiffre qui m'a jeté, je dois l'avouer, dans la stupéfaction. Je n'oserai pas dire que le catalogue est composé d'une façon très large et très intelligente puisque j'y ai trouvé un certain nombre d'ouvrages de moi et qu'effectivement j'ai eu la surprise d'en entendre lire un passage. Mais j'ai vu qu'il était composé de manière que tous les aveugles, à quelque condition qu'ils appartiennent, de quelque milieu qu'ils sortent, peuvent trouver ici la nourriture de leur esprit, et je me suis dit que, par là, yous veniez en aide à une des misères qui devaient être les plus douloureuses pour les aveugles; je ne parle pas pour ceux qui éprouvent la difficulté du pain quotidien, non, mais de la barrière que cette impossibilité de lire met entre eux et le inonde des idées, de la difficulté de savoir ce qui se passe, de se tenir au courant jour par jour, de ne pas vivre toujours en tête à tête avec sa pensée solitaire. Il me paraissait y avoir là une tristesse affreuse. Eh bien! j'ai vu avec un étonnement qui m'a profon-
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dément ému que, grâce à votre Bibliothèque Braille, vous veniez en aide à cette tristesse, à cette mélancolie, et vous y venez en aide non seulement par cette bibliothèque de 36 000 volumes, mais par cette petite Revue des deux Mondes à l'usage des aveugles, où sont résumés les faits intellectuels du mois et les laits littéraires, et qui leur permet de se tenir au courant. Il y a là quelque chose que j'ai trouvé — c'est peut-être parce que je suis trop homme de lettres — admirable et qui m'a profondément touché.
Votre bibliothèque s'accroîtra, je dirai qu'elle doit s'accroître. Il me semble que ce serait, pour quiconque écrit, publie quelque chose, comme un devoir de vous envoyer un exemplaire. Pour moi, je me suis permis immédiatement de vous envoyer un livre que vous n'aviez pas, et si je publie encore quelques volumes — je crains que cela ne m'arrive — certainement je n'en publierai pas un seul sans vous l'envoyer. Il me semble que de même qu'il y a un dépôt légal et que les éditeurs sont obligés d'envoyer un volume au ministère de l'Intérieur de tout ce qu'ils publient, de même quiconque tient une plume devrai! se l'aire un devoir de vous donner un exemplaire.
Je communiquerai cette idée à quelques-uns de mes confrères.
Une chose m'a beaucoup touché aussi, c'est le nombre de vos copistes. Je pensais bien que vous aviez quelques transcripteurs de l'imprimé en Braille. J'ai même connu, en province, une parente à moi qui était excellente, un peu originale, — elle est morte il y a bien des années — et je savais qu'elle était une de vos copistes, mais j'étais porté à croire que c'était, en quelque sorte, une originalité de plus. J'ai appris que vous aviez près de 1 500 copistes, si je me souviens bien, 1 500 copistes qui approvisionnent votre bibliothèque, qui sont répandus sur toute la France, et qui vous font parvenir tous les mois un chiffre de copies considérable. J'ai demandé quelle était la proportion, parmi les copistes, des hommes et des femmes. On m'a dit qu'il n'y avait que 150 hommes. Là je n'ai pas eu de surprise !... Je sais bien que les hommes sont occupés — ou qu'ils devraient l'être — et que les femmes ont plus de loisir, mais pour ce travail si minutieux, je dirai si ingrat, il faul tout le dévouement «les femmes.
J'ai appris encore quelque chose, c'est que, parmi ces copistes, se trouve un homme dont on
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vous a prononcé le nom tout à l'heure et dont je ne peux pas non plus m'empêcher de rappeler le souvenir : M. le marquis de Raigecourt, que j'ai beaucoup connu. Il faisait partie de cette Société de la protection des Alsaciens- Lorrains demeurés français, fondée autrefois par mon père avec le père de M. le marquis de Raigecourt, car cela remonte loin. M. le marquis de Raigecourt avait remplacé son père, et il était, depuis bien longtemps, mon collègue aux Alsaciens-Lorrains. Je savais qu'il s'intéressait à votre œuvre, j'avais vu son nom sur l'une de vos salles, mais je n'avais pas l'idée que ce gentilhomme de grande allure s'employât au métier d'humble copiste; il y a là quelque chose qui m'a montré la vérité de cette parole profonde de M. Guizot, que « si la vie a de douloureux mystères, elle a aussi de beaux secrets ».
Cette Maison des Aveugles, Mesdames et Messieurs, vous aurez prochainement une occasion nouvelle de la visiter. Je crois que vous avez l'intention d'exposer les travaux des aveugles et de montrer des aveugles au travail. Pour ma part, bien certainement, j'irai vous porter ma modeste obole, et je tâcherai surtout de vous
montrer, ce jour-là, quel souvenir j'ai gardé de ma première visite.
Que pourrais-je ajouter, Mesdames et Messieurs? Bien des choses assurément. Il y aurait beaucoup à dire encore sur votre Association, et cependant j'ai le sentiment que ce seraient des paroles inutiles. Un journal annonçait, il y a quelques jours, qu'aujourd'hui je plaiderais la cause des aveugles. La cause des aveugles n'a pas besoin. Mesdames et Messieurs, d'être plaidée devant vous puisque c'est grâce à vous que vit l'Association Valentin Haiiy. Je dirai qu'elle n'a besoin d'être plaidée devant personne tant elle est par elle-même intéressante. Laissezmoi cependant, avant de terminer, vous rapporter un mot d'un aveugle que j'ai connu. C'était un chrétien fervent, il avait même exercé, dans sa jeunesse, le ministère ecclésiastique : il était pasteur protestant. Sa vue s'était affaiblie, puis il l'avait perdue complètement et il vivait dans la triste obscurité de l'aveugle. Un jour, il se trouvait par hasard seul dans une chambre sans lumière, à la uuil tombante. Brusquement cuira un de ses .nuis qui, s'étonnanl de le voir là el oubliant son infirmité, lui dit : - Comment, tu es ici tout seul, dans l'obscurité ? » Et
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L'aveugle lui répond doucement : « Oh! tu sais, pour moi il l'ait toujours clair ». Parole que je trouve admirable de résignation touchante. Oui, il y a des êtres, il y a des âmes pour lesquelles il fait toujours clair. Ce sont celles qui savent recevoir les clartés d'en haut. Heureux ceux dont ces clartés illuminent la vie ; plus heureux encore ceux qui tâchent, pour les autres, de les transformer en bienfaits.
(Discours prononcé à VAssemblée générale de V Association Valentin Haiiy du 27 avril 1913.)