‹ La Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus et le P. Augustin de Backer. Avec un portrait du P. de BackerChapitre 1 sur 20 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La vie de l’homme est si courte que les vastes projets la débordent. Une illusion généreuse en rejette parfois les limites dans un lointain, dont nous mesurons avec plaisir la longue distance : il semble que nous ayons fait un pacte avec le temps. C’est alors que nous enfantons de grandes pensées. Mais à peine avons-nous mis la main à l’œuvre, à peine commençons-nous à réaliser par de lents efforts cette pensée conçue en un éclair, voici que la limite s’avance, elle approche, elle accourt, elle nous atteint. La mort frappe ; et l’œuvre reste inachevée, sans que la main qui l’avait' fait naître y puisse ajouter la dernière pierre, y graver les derniers traits. Elle est là, comme une colonne brisée sur un tombeau.

Ce contraste est déchirant entre l’étendue de nos conceptions et les bornes restreintes de notre vie. Il serait décourageant si, par une industrie de sa divine bonté, Dieu ne nous avait donné, dans notre insou-

eiance même, mille voiles pour le cacher à notre esprit. Nous n’y songeons pas et nous en devons remercier le ciel.

Non! l’auteur principal de la Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus ne songeait pas , en la commençant, qu’il ne la conduirait pas au terme ; il ne songeait pas que le troisième volume en paraîtrait, précédé d’une notice sur sa vie et sur sa mort ; ou du moins, si cette prévision a frappé un jour son esprit, la bienheureuse espérance l’en aura chassée par un de ses sourires.

Il y a deux ans à peine, un de ses amis se trouvait à sa chambre, et, frappé de l’activité incessante de ce cher vieillard : « Père de Backer, lui demanda-t-il, quand la Bibliothèque sera achevée, — et elle le sera bientôt, — vous reposerez-vous? » — « Oh ! non, répondit le Père, j’ai d’autres travaux qui m’attendent. Je devrai préparer une seconde édition de la Bibliographie de l'Imitation ; après quoi j’entreprendrai un ouvrage de longue haleine : le Catalogue raisonné de la Bibliothèque des Bollandistes ; et puis... nous verrons! »'

Hélas! cinq mois après !...

J’ai connu celui dont j’entreprends d’esquisser briè-

vement la vie. Je l’ai connu et je l’ai aimé. Au moment où j’aborde ce travail, je vois apparaître devant mes yeux cette belle figure de prêtre et de savant, si ouverte et si sereine, ce front sculptural, sur lequel l’effort de la pensée avait tracé un si noble sillon ; je vois ces yeux, dont l’éclat trahissait la flamme de l’esprit et de la bonté ; toute cette tête au port si digne et si grand, encadrée de ces longs cheveux blancs qui commandaient la vénération et le respect. Et cette vision me fait revivre un instant avec cette âme, « dont la trempe austère et forte s’alliait à une si merveilleuse douceur, où la tendresse et la fierté marchaient de front, où la candeur d’un enfant se mariait à une si intense virilité.» Deux ans se sont passés depuis que la mort a rompu cette existence; mais son souvenir, les traits de son visage, le ton de sa voix, la bonté de son sourire, la loyauté de son caractère, tout cela est vivant dans mon cœur, comme si cette mort datait d’hier.

Je ne crois pas que mon amitié trahisse la sincérité que je veux mettre dans ces pages. Elle se trouve à l’aise. La vie du P. Augustin de Backer est une belle et sainte vie. L’amitié peut la parcourir sans crainte de se trouver aux prises avec la vérité. Dévoué sans partage à la science et aux âmes, tout le temps qu’il ne

livrait pas à Tune, il le consacrait aux autres. Il s’est trouvé ainsi que ce savant, dont l’œuvre colossale perpétuerai nom devant les hommes, fut en même temps un de ces prêtres, dont les conquêtes spirituelles, moins retentissantes ici-bas, rendent le nom illustre devant Dieu.

En vérité, ce dernier caractère était ce qui frappait d’abord en lui. L’aspect sous lequel il apparaissait au premier coup d’œil, c’était cette bonté sympathique, cette bienveillance universelle, cette douceur inaltérable, ce dévouement sans lacune qui le rendait toujours prêt à se donner aux âmes et à les servir. Le savant s’abritait sous une modestie si ingénieuse à le voiler, que l’on aurait pu vivre longtemps avec lui, dans une même communauté, sans apprendre, de lui du moins, ni la direction de ses études, ni les succès qu’elles lui avaient conquis.

Ce double soin, qui fut l’occupation constante de sa vie, donnait à son caractère un tempérament assez rare. On aurait pu dire de lui ce que Fontenelle disait de l’académicien Viviani : « Il avait cette innocence et cette simplicité de mœurs, que l’on conserve ordinairement, quand on a moins de commerce avec les hommes qu’avec les livres, et il n’avait point cette rudesse et une certaine fierté sauvage, que donne assez souvent le commerce des livres sans celui des hommes.»

Ecrire la vie du P. de Backer 11e se pouvait faire sans écrire aussi l’histoire de son livre. Il y travailla trente ans, sans repos et sans relâche, et la mort seule a pu l’en arracher. Je devais donc entremêler ces deux histoires si intimement unies. Mon travail peut en avoir souffert ; je ne saurais le regretter : séparer l’auteur de son œuvre eût été scinder son existence.

J’avais cru n’écrire que la vie d’un seul homme; j’ai vu se lever devant moi tous ses prédécesseurs depuis trois cents ans. Ribadeneira, qui toucha au berceau de la Compagnie ; d’Alegambe, un compatriote dont notre pays s’honore ; Southwell ; Buonanni ; de Tournemine, le brillant rédacteur des Mémoires de Trévoux, dont Voltaire même recherchait le suffrage littéraire ; Oudin, qui faisait l’ornement des Conférences académiques du président Bouhier; Courtois; Zaccaria, dont le nom seul est un éloge ; et tant d’autres, qui ont rassemblé les premières pierres du monument que le P. de Backer a élevé. Tous ces esprits si divers travaillent à réaliser une pensée commune. Elle a surgi dans la tête de Ribadeneira et Ribadeneira l’a servie; à sa mort, elle a cherché un nouvel hôte; accueillie aussitôt elle s’est vu servir encore; plus tard, rebutée parfois, mais jamais découragée, elle a toujours fini par trouver des tenants ; et c’est ainsi que l’œuvre s’est poursuivie

à travers trois siècles, en dépit de la brièveté de la vie et du malheur des temps, même au milieu des circonstances les plus désespérées.

Cette pensée commune, nul n’en a fait mystère. Ribadeneira la déclare bien haut dans sa préface ; Caballero nomme son ouvrage : Gloria posthuma Societatis; et le P. de Backer écrit : « J’ai fermé l’oreille aux insi nuations trop fondées peut-être, mais décourageantes, de ma faiblesse, pour ne suivre que l’entraînement de mon zèle et de mon amour pour la Compagnie. »

Voici donc ce qu’ils ont voulu : recueillir les œuvres des enfants de la Compagnie, pour en former comme une couronne qu’ils déposeraient sur le front de leur mère.

Un juge autorisé, le Dr Julius Petzholdt, le prince des bibliographes contemporains, s’est chargé de leur dire qu’ils avaient atteint le but, auquel visait leur amour filial. « Il est possible maintenant, écrit-il, de juger l’activité scientifique et littéraire des Jésuites... A ce point de vue, l’ouvrage du P. de Backer est une apologie de l’ordre, impartiale, énergique et victorieuse (1). »

(1) Desshalb kann auch das de Backer’sche Werk als eine der krâftigsten, und gewichtigsten und zugleich unparteiischsten Apologien des Ordens recht wohl gelten. — Petzholdt. Bibiiotheça bibliographiça, p. 165.

Page 1