‹ La Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus et le P. Augustin de Backer. Avec un portrait du P. de BackerChapitre 2 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Enfance du P. de Backer; — ses études : Saint-Nicolas, Beauregard, Saint- Acheul, Fribourg ; — ses premières recherches bibliographiques ; — ses succès en peinture ; — son activité politique pendant la Révolution belge ; — son entrée dans la Compagnie de Jésus ; — son noviciat, sa régence, ses études théologiques ; — il conçoit l’idée de reprendre et d’achever la Bibliothèque des Ecrivains de la Compagnie de Jésus.

Augustin de Backer naquit à Anvers le 18 juillet .1809. Rien, dans les traditions de sa famille, ne pouvait faire présager la direction toute spéciale que prendrait son esprit et son talent. L’exemple de la religion, de l’honneur, du patriotisme, du travail vaillant et constant l’entoura dans son jeune âge, mais, il est bon de le redire, point de traditions littéraires, qui eussent pu incliner ses goûts vers la voie dans laquelle il se jettera plus tard, pour y dépenser toute son activité et y laisser une trace profonde et glorieuse.

Il reçut de son père et de sa mère une de ces éducations chrétiennes, fortes et viriles, dont les familles anversoises semblent avoir par dessus toutes gardé le secret dans notre pays ; mélange heureux de tendresse et d’énergie, de respect et d’indépendance, de soumission et d’initiative personnelle, qui donne à l’enfant

une volonté ferme et fière, et le prépare merveilleusement à entreprendre les plus hardis projets, à l’âge où d’autres tremblent encore d’avancer d’un pas dans la vie, s’ils ne sentent pas à côté d’eux la main d’un guide.

Quand l’époque fut venue d’aborder les humanités, Augustin fut mis en pension avec son frère Eugène au Collège de St-Nicolas. Ils y étaient depuis quelques mois, quand tout-à-coup Augustin disparut; on. le chercha par tout l’établissement ; ce fut peine inutile ; on prit des informations au dehors et l’on sut bientôt qu’un enfant de onze à douze ans — c’était l’âge d’Augustin — avait été rencontré cheminant d’un pas grave le long de la grand’route qui conduit à Gand. Quel pouvait bien être le motif de cette fuite soudaine ? Augustin, par sa conduite sérieuse et réfléchie et son assiduité au travail, n’avait donné que de la satisfaction à ses maîtres. Il s’en était fait aimer; aucun sujet d’ennui ou de chagrin n’avait pu le conduire à une détermination aussi singulière, qu’y avait-il donc?

Le supérieur envoya Eugène à Anvers pour annoncer à ses parents le départ de son frère. Sur-le-champ, M. de Backer, dans une émotion facile à comprendre, part pour Gand, à la recherche de son fils : il descend

chez un ami de la famille et s’informe. Augustin avait passé par là mais depuis il s’était dirigé vers Bruxelles. Telle était la gravité et la maturité précoce du jeune homme que nul n’avait songé à le retenir. M. de Backer, sans s’arrêter, prend aussitôt la route de Bruxelles et s’empresse de voir une de ses sœurs, qui habitait la ville. Augustin n’était pas encore arrivé, mais il ne pouvait tarder longtemps et suivant toute probabilité il visiterait sa tante. Cependant on dépêche dans différentes directions des personnes de confiance, auxquelles on donne un signalement rapide du jeune voyageur. L’une d’elles croit le reconnaître, l’aborde : « N’êtes-vous pas M. Augustin de Backer? » Et Augustin de reprendre avec un flegme britannique :«Vous d’abord, Monsieur, qui êtes-vous? » — Présentation faite, Augustin déclara qu’il désirait voir sa tante et fut conduit chez elle. On lui avait d’ailleurs caché l’arrivée de son père ; M. de Backer ne se trouvait point dans le salon où on l’introduisit. Sa tante le reçut avec tendresse, l’embrassa et s’informa fort habilement du motif de son voyage : « Je vais voir Paris, ma tante, et faire un tour de France. »

A douze ans!

En ce moment, M. de Backer entra et la scène changea légèrement d’aspect.

Je n’aurais point raconté cette escapade mutine, si elle ne révélait dès lors ce goût pour les voyages, qu’ Augustin garda jusque vers la fin de sa vie, et la décision prématurée, l’initiative aventureuse de son caractère. Il n’y avait point là l’enthousiasme écervelé d’un jeune lecteur de Robinsons : non, c’était un projet discuté, mûri, décidé et que trois jours de marche, de St-Nicolas à Gand et de Gand à Bruxelles, n’avaient point ébranlé.

Après cette aventure, Eugène et Augustin furent retirés de St-Nicolas et placés à Liège, au Beauregard. Tous deux y suivaient paisiblement le cours de leurs études, quand, le 2 janvier 1826, un arrêté royal de Guillaume les en chassa avec tous leurs condisciples, et ferma derrière eux les portes d’un établissement, où ils avaient pu abriter leur foi contre les atteintes de l’enseignement officiel.

Augustin avait seize ans quand la Providence lui mit sous les yeux cet envahissement de la liberté chrétienne par un pouvoir, qui se croyait assez fort pour tout oser et auquel Dieu préparait déjà des funérailles.

Telle était à cette époque — on semble trop l’oublier de nos jours — la liberté dont jouissait la Belgique, qu’après la suppression du Beauregard, les parents d’Augustin cherchèrent vainement, dans notre pays,

une maison d’éducation à laquelle ils osassent confier sans crainte la religion de leurs enfants.

Augustin et Charles furent envoyés en France, au collège de St-Acheul.

Ce collège, établi à un kilomètre seulement d’Amiens, dans les bâtiments appropriés de l’ancienne abbaye de St-Acheul, avait été ouvert par la Compagnie de Jésus, le 3 novembre 1814. Sa réputation s’était répandue par toute l’Europe avec une surprenante rapidité.

Plusieurs familles distinguées de notre pays y envoyaient leurs enfants, et l’on a déjà fait remarquer que les hommes les plus éminents de la politique, de la magistrature et du clergé en sont sortis, comme d’une pépinière illustre.

Augustin y poursuivit ses études avec un succès remarquable ; il allait les y terminer quand parurent les fatales ordonnances de Charles X. Le collège de St-Acheul fut dissous et supprimé.

La persécution religieuse le frappait en France sous un roi catholique, comme elle l’avait frappé en Belgique sous un roi protestant. Il fut donc présent à cette scène attendrissante, trop souvent décrite pour que je la raconte ici,- où huit cents élèves de tout âge, de tout rang, de tout pays, arrachés par la loi aux bras de leurs Maîtres, se séparèrent d’eux en leur donnant, dans

leur affection et dans leurs larmes, le témoignage le plus consolant et le plus victorieux.

Le spectacle renouvelé de ces vexations injustes, exercées sur des Maîtres dont il connaissait, pour les avoir éprouvés, le dévouement et les mérites, impressionna vivement son âme et y enracina cette horreur indignée, dont il témoignera bientôt dans son propre pays, devant les attentats prolongés du Gouvernement des Pays-Bas contre la liberté de l’enseignement.

Chassé du Beauregard par les arrêtés de Guillaume, chassé de St-Acheul par les ordonnances de Charles X, Augustin se présenta à l’Athénée royal d’Anvers. Après huit jours, il en fut renvoyé par décision du Bourgmestre. N’était-il pas coupable d’un grand crime? N’avait-il pas été chercher la liberté en France? et n’y avait-il pas une disposition royale du 14 août 1826, ainsi conçue :

« Sa Majesté a été informée que quelques parents envoient leurs enfants à l’étranger pour être instruits dans les humanités.

« Il est à craindre avec raison que dans quelques-unes de ces écoles étrangères, ils puisent des principes en opposition à nos institutions nationales et aux sentiments des sujets de Sa Majesté.

« En conséquence, Sa Majesté a trouvé bon d’ordonner ce qui suit :

«Art. 1er. Aucun des jeunes Belges qui, après le premier octobre prochain, aura été étudier les humanités hors du royaume ne pourra être admis aux universités, ni au Collège philosophique.»

Augustin tombait évidemment sous le coup de cet ostracisme ; il est étonnant qu’il ait fallu huit jours au Magistrat hollandais pour s’en apercevoir.

Î1 fallait donc reprendre une seconde fois la route de l’étranger; il partit avec son frère Charles pour Fribourg. La Compagnie de Jésus y avait un Collège célèbre, qui venait de recueillir la plupart des exilés de St-Acheul.

Augustin y acheva ses études.

Alors il eut à se poser la question redoutable de son avenir ; il eut à se demander quelle était sa voie et le rôle qu’il devait remplir en ce monde ? Il paraît qu’à cette époque aucune solution bien déterminée ne se présenta à son esprit ; sa volonté indécise abandonnait assez tôt les projets qu’elle avait conçus ; hésitante et tremblante devant les variations de ses désirs, elle ne savait ni se résoudre, ni se fixer. Un vague dessein

d’entrer dans la Compagnie de Jésus l’occupait déjà ; il voulut tenter l’épreuve ; mais, soit que sa vocation ne lui fût point assez ouvertement connue, soit que les rigueurs d’un noviciat à l’étranger lui parussent trop redoutables, après quelques jours d’essai, il rentra en famille et attendit que les événements et la Providence lui dévoilassent plus clairement les volontés de Dieu.

Ceux qui n’ont connu que le Père de. Backer se figureraient malaisément ce qu’était à cette époque le jeune Augustin. Grave, sérieux, pensif, réglé presque à l’excès, jusque dans les moindres détails d’une toilette toujours uniforme (1), il aimait la solitude, recherchait peu la société, fuyait les plaisirs frivoles, se contentait de quelques amis et même avec eux se retranchait volontiers dans un silence froid et observateur. Cette humeur taciturne nous est particulièrement défavorable ; elle ne nous a laissé aucune trace des impressions qu’éveillèrent en lui ces premières années passées

(1) Ôn me pardonnera ce détail familier. Jusqu’au moment de son entrée dans la Compagnie, Augustin porta un costume rigoureusement invariable : le pantalon noir, le gilet noir et l’habit noir ; les quatre premiers jours de la semaine , la cravate blanche; les trois derniers, la cravate noire. Nous sommes loin, on le voit, de la fade et puérile recherche de la « Gentry » contemporaine.

dans le monde, aucun détail sur les incidents qu’il y rencontre.

Sa vocation de Bibliographe commence dès lors à poindre; ce n’est qu’un germe, mais il est destiné à grandir. Il rassemble une collection d’Elzévirs et nourrit un vague projet d’écrire l’histoire des premiers siècles de l’imprimerie ; il entreprend dans ce but des recherches sur les éditions sorties des presses plantiniennes ; il dépouille les bibliothèques d’Anvers et nous le verrons bientôt partir pour Paris, dans l’intention d’y commencer le même travail.

Mais les soucis de la Bibliographie n’occupent pas toutes ses journées. Il s’applique à la peinture et y fait de rapides et remarquables progrès. Son amitié intime avec un jeune homme de son âge, qui, après être devenu l’une des illustrations de la peinture en Belgique, devait le suivre de si près dans la tombe, le baron Wappers, l’y excite et l’y encourage. Ils travaillent ensemble, étudient les grands maîtres et reproduisent leurs tableaux. On pouvait voir encore, il y a quelques années , dans l’ancienne chambre de travail d’Augustin, des esquisses crayonnées sur le mur par son ami.

Un trait précieux dont le souvenir s’est gardé en

famille montre bien comment, à cette époque, Augustin redoutait tout ce qui aurait pu l’enlever à la solitude qu’il affectionnait. Il avait copié à la plume un tableau de Rubens : le Combat des Amazones. La copie fut jugée supérieurement faite par les artistes auxquels on la montrait. Ceux-ci engagèrent vivement Augustin à la mettre parmi les tableaux d’une Exposition nationale que l’on organisait alors. Il refusa énergiquement, et, comme on insistait, il reprit sa copie, l’enferma entre des cartons qu’il cacheta, et ne la laissa plus voir à personne. On conserve en famille ce Rubens, deux Teniers et deux Wouwermans, reproduits avec le même talent.

Entre ces deux attraits, les tableaux et les livres, lequel emportera ce grave et solitaire jeune homme? C était une question qui se débattait dans son esprit ; mais ces deux éléments n’étaient pas seuls à former le problème. Une autre vie encore souriait à Augustin, plus ardente et plus vive, plus semée d’émotions et de périls : la vie politique.

Notre pauvre pays, rivé à la Hollande, par je ne sais quelle convention conclue entre étrangers, commençait à se débattre sous le joug de ce maître. Jusqu’en 1825,

îa Belgique avait subi sans trop d’impatience mille griefs que l’on pourrait nommer secondaires, lorsque l’on vit, coup sur coup, les arrêtés royaux sur l’enseignement, la suppression des écoles libres catholiques, la déloyauté des relations officielles avec la cour romaine, l’inégalité toujours croissante dans la répartition des emplois et des charges entre les citoyens, etc., surexciter l’esprit des catholiques et y nourrir ce mécontentement dont l’effervescence déborda en 1830.

A partir de 1828, on vit s’inaugurer sur une échelle toujours grandissante, ce fameux pétitionnement pour le redressement des griefs, qui a fait plus peut-être pour la cause de la Belgique que les journées de septembre.

C’est là de l’histoire connue de tout le monde. Il eût été inutile de la rappeler, si ce n’avait été par là qu’Augustin débuta dans la vie politique. Pas une de ces pétitions ne quittait Anvers sans porter son nom à côté du nom de son père. Il avait quelque droit, semble-t-il, à réclamer la liberté de l’enseignement ; par trois fois il avait été victime d’un pouvoir qui l’opprimait. Il ne s’arrêtait point là; il allait recueillant les signatures, encourageant les timides, aiguillonnant les indifférents, parlant de la liberté et de la patrie dans ce langage de la jeunesse, qui reflète si bien, à côté de généreux enthousiasmes, les illusions d’un âge inexpérimenté.

Or, ce travail de propagande politique n’était pas sans danger; le cabinet de La Haye avait l’œil ouvert. Une circulaire, adressée aux Bourgmestres, le 15 décembre 1829, leur enjoignait de prendre « des renseignements exacts et détaillés, sur les manœuvres qui ont été pratiquées ou se pratiqueraient désormais dans leur ressort, aux fins d’obtenir des signatures sur les pétitions en redressement des prétendus griefs. Il faut principalement s’assurer des noms des personnes qui favorisent ces menées propres à troubler la tranquillité publique, de leurs qualités et des moyens qu’elles emploient pour avoir ces signatures (1). »

Le danger était plus grand à Anvers que partout ailleurs; l’unanimité des désirs était loin d’y régner. Les intérêts du commerce y conciliaient au parti Orangiste bien des hommes, que leur caractère et leurs convictions en auraient écartés.

Mais quand donc la jeunesse, si généreuse et si vaillante dans son inexpérience, a-t-elle compté avec le danger? Augustin n’en avait point souci; la vie publique avait pour lui d’âpres attraits; elle allait à son caractère, le reste lui importait peu.

(1) Courrier de la Meuse , 30 déc. 1829.

Dans les premiers mois de l’année 1830, l’idée lui vint de faire un voyage à l’étranger. Les bibliothèques et les musées de Paris le sollicitaient. On n’était plus au temps où « les jeunes gens studieux et amateurs de pérégrinité convoitaient seulement de visiter les gens doctes, antiquités et singularités d’Italie. » Paris avait conquis cette brillante et universelle renommée (1).

Il y avait du reste à cette époque entre notre pays et la France une analogie de situation saisissante. Tandis que les catholiques belges luttaient contre la persécution tracassière du roi Guillaume, les catholiques de France se ralliaient dans un combat à outrance contre les ministres gallicans et les légistes de Charles X. Des deux côtés la lutte se portait sur le même terrain : cette grande et vitale question de l’enseignement que nous avons résolue alors et que la France ne devait résoudre qu’après quarante-cinq ans de lutte (2).

Augustin allait donc respirer la même atmosphère,

0) Voyez Nettement, Histoire de la Littérature française sous la Restauration. La lecture de ce livre permettra de se rendre compte de l’attraction qu’exerçait alors Paris sur les jeunes intelligences.

(2) Voyez de Gerlache, Histoire des Pays-Bas, tom. 1er, p. 449. Tout un chapitre est consacré à étudier l’action réciproque qu’exercèrent les uns sur les autres les catholiques belges et les catholiques français.

et changeant de pays, il allait retrouver les mêmes combats. Cette pensée le préoccupa dans les ennuis de ce voyage, si long alors. Il usait du reste dans ses excursions de procédés qui n’étaient guère faits pour les raccourcir. Il voyageait en touriste, il en prenait l’allure et le costume. Le pantalon noir, l’habit noir officiel, qui ne le quittaient jamais à Anvers, étaient remplacés par le pantalon et la blouse grise ; de grandes guêtres, un chapeau à larges bords, une valise bouclée aux épaules, complétaient le costume du jeune voyageur. Il y mettra la persistance méthodique qu’il mettait en toutes choses, et, de même que son costume de ville ne varia jamais, de même son costume de touriste ne changera point, dans les nombreux voyages qu’il entreprendra désormais.

Il marchait donc à petites étapes, usant rarement du secours des diligences d’alors, observant d’un œil intelligent et scrutateur les sites, les monuments et les mœurs ; parcourant en artiste les musées de tableaux ; en littérateur les bibliothèques ; toujours en quête de nouvelles du pays qu’il avait quitté; gardant ainsi, même en voyage, ses trois passions dominantes : la politique, les tableaux et les livres.

C’était beaucoup d’entreprendre seul, à vingt ans, un aussi long voyage; c’eût été trop de s’abandonner

seul aux dangers d’un séjour prolongé à Paris. Mais il devait y trouver des membres de sa famille; ce fut chez eux qu’il s’établit. Il apprit bientôt à connaître le secret du dédale infini des rues qui sillonnent la grande ville, et dès lors on le vit l’hôte assidu des bibliothèques précieuses, dont Paris ouvre les portes à la science. Il les dépouille, recueille des notes et poursuit son travail sur l’imprimerie plantinienne, avec cette activité et cette persévérance qui l’accompagneront jusqu’à sa dernière heure.

Le 29 juillet 1830, le trône de Charles X s’écroula. Il avait fallu un siècle pour ruiner le trône de Louis XIV; il ne fallut que trois jours pour renverser le trône de la Restauration. Augustin fut témoin de ces événements qui présageaient la renaissance de sa patrie. Il se hâta de rentrer en Belgique.

Il y retrouva les esprits plus impatients que jamais du joug de la Hollande ; lui, de son côté, reprit sa vie habituelle, ses livres et ses pinceaux, et, dans les rangs de ses amis, son travail de propagande.

Le 2b août, dans les circonstances que l’on sait, la révolution éclata à Bruxelles et son contre-coup se fit sentir dans tout le royaume ; Anvers était plus réfrac-

taire à cette secousse politique ; les intérêts industriels semblaient en faire l’alliée naturelle de la Hollande. Ses députés allaient voter contre la séparation, et, sur cette question même, ses habitants se partageaient en deux partis très-prononcés. Plus que jamais Augustin suivit l’exemple de son père et mit enjeu son influence. Le temps des pétitionnements était passé et ses efforts portaient plus loin. Il brûlait de faire partager aux autres les sentiments qui agitaient son cœur. Une sympathie mystérieuse, que nous verrons renaître au début de sa carrière sacerdotale, le conduit vers le peuple. C’est au port, parmi cette race de rudes travailleurs, bronzés par le soleil et par la mer, habitués à tous les dangers et à toutes les audaces, parmi les matelots et les marins, qu’il va porter les premiers germes de son apostolat politique. Il se mêle à leurs conversations ; il leur parle ; ces natures franches et loyales, mais ignorant la fraude et le fard d’une civilisation mieux cultivée, comprennent son langage et retrouvent dans ses paroles les sentiments qu’elles éprouvaient. Chose étrange, quand il touchait la corde de la patrie, ce jeune homme taciturne se transformait; le bibliographe solitaire devenait orateur et tribun. Un jour, il aborde un groupe de ces mâles ouvriers; il parle, le groupe augmente; cet auditoire improvisé

l’inspire et l’enflamme; la conversation devient une harangue et l’émotion qu’elle excite semble assez sérieuse à la police hollandaise pour qu’elle juge à propos de sévir.

Un mandat d’arrêt fut lancé contre le jeune de Backer. Le lendemain du jour où il avait tenu ce discours patriotique, Augustin, sans se douter du sort qui l’attendait, cataloguait ses pacifiques Elzévirs, quand un officier de police se présente dans la demeure de M. de Backer et lui intime l’ordre de livrer son fils entre les mains de la justice, pour délit politique. M. de Backer parcourt le mandat, un éclair lui traverse l’esprit;... le mandat prescrivait d’arrêter « M. de Backer, fils », sans plus de détails. Le père monte à l’étage où se trouvaient les chambres de ses enfants, et redescend bientôt avec son fils Eugène, qui se constitue prisonnier et suit l’officier chez le procureur royal.

Arrivé devant ce juge au front sévère, Eugène, qui avait deviné son rôle au premier mot, se déclara effectivement le fils de M. de Backer, déclina ses prénoms, son âge, etc.... mais, quand le procureur lui reprocha des discours séditieux, tenus au milieu d’un groupe de matelots, il ne cacha point sa surprise, nia très catégoriquement le fait et s’offrit à prouver victorieusement son alibi, Alors seulement le procureur néerlandais

comprit que M. de Backer n’avait pas qu’un seul fils. Malheureusement il en avait plus de deux ; et l’innocence d’Eugène le laissait en présence de trois autres jeunes gens, parmi lesquels il fallait trouver le coupable. Eugène fut relâché et l’intelligent procureur se mit en quête d’informations plus détaillées.

Dans l’entretemps le coupable, le vrai coupable, se dirigeait en toute hâte vers Bruxelles.

Il n’y demeura point longtemps : la police hollandaise eut bientôt d’autres soucis que celui de le poursuivre. Le 25 octobre les Anversois se soulevaient, chassaient l’armée hollandaise dans la citadelle et ouvraient la ville aux patriotes arrivés de Bruxelles.

A partir de ce moment, Augustin suivit les progrès de sa cause avec une activité fébrile. Jour pour jour il écrivit le récit des événements qui se succédaient à Anvers et qu’il voyait de ses yeux. Son père, dont l’exemple le stimulait, aimait à voir cette ardeur et ce jeune courage ; mais que d’angoisses pour sa mère, et comme elle tremblait quand il quittait la maison pour assister au spectacle émouvant, mais si plein de danger, que présentait alors la ville.

Le jour où le général Chassé donna l’ordre fatal du

bombardement , au moment où les batteries de la citadelle, des forts détachés et de la flotte hollandaise tonnèrent simultanément sur la ville, Augustin était loin de la demeure paternelle. Ai-je besoin de décrire l’anxiété de sa mère? Bien tard dans la nuit, deux officiers patriotes vinrent, au milieu de mille dangers, annoncer qu’Augustin était à l’abri dans une maison d’amis et qu’on pouvait être sans inquiétude. Le lendemain, il rentra et consigna dans l’histoire qu’il écrivait ces sinistres événements, avec une indignation que nous sommes réduits à deviner, car il ne nous est rien demeuré de son manuscrit.

Telle fut la vie d’Augustin pendant les jours de la Révolution.

Bientôt il assista à des combats plus solennels ; il vit de très près le siège de la citadelle, la capitulation du général Chassé, et les couleurs nationales flotter sur ces remparts, qui avaient menacé un instant de réduire en cendres sa ville natale.

A partir de ce moment commence pour lui une période plus uniformément consacrée aux études. Sans doute, les préoccupations politiques qui agitaient notre pays le poursuivent encore, la peinture le retrouve

fidèle à ses heures de délassement, mais son travail principal devient la bibliographie. La lecture des annales typographiques de Panzer le confirme dans l’idée de compléter la bibliographie des premiers siècles de rimprimerie. Il reprend ses recherches : de 1831 à 1834, il visita les principales bibliothèques du pays, et fit deux fois, en touriste, le voyage de Paris, pour y enrichir ses notes.

Le 7 décembre 1834, son frère Charles, moins âgé que lui de trois ans, fait ses adieux à la famille et entre dans la Compagnie de Jésus, que les événements venaient d’arracher à l’exil.

Cette détermination subite.de son frère frappajivement Augustin et réveilla pour lui la grande question de son avenir. Jusqu’alors sa vie, sans objectif précis, semblait osciller entre trois directions assez divergentes. Elle lui parut sans but utile. L’homme n’est pas mis en ce monde pour vivre ainsi au gré changeant de ses caprices. Tous nous avons notre voie à suivre, et, tracé devant nous, le chemin dans lequel nous devons marcher. Il y a plus à faire pour la société, que de compiler des livres et de dessiner sur la toile des figures muettes et sans action. On peut aspirer à mettre

sa main dans la balance du bien et du mal en ce monde, et à la faire pencher du côté de la justice. A ces pensées qui tourmentaient son esprit se joignaient des pensées plus chrétiennes et plus religieuses.

Quand un enfant a reçu de Dieu la grâce de naître et de grandir au sein d’une famille profondément catholique, il est rare que son enfance se passe sans qu’au milieu de ses rêves d’avenir ne lui apparaisse, entouré d’une divine lumière, l’honneur du sacerdoce royal de Jésus- Christ. Cette fugitive vision l’enchante et attache ses désirs ; elle le poursuit. Dans un âge plus avancé beaucoup l’abandonnent, soit que Dieu lui-même les appelle à d’autres destinées, soit que la pensée des devoirs que ce suprême honneur impose épouvante leur faiblesse.

Cette vision, Augustin l’avait vue, et en ce moment elle réapparaissait à ses yeux. Prêtre!... Dieu ne l’appelait-il pas à ces sommets de la vie chrétienne?

Il serait à plaindre celui qui, devant une âme agitée par ces problèmes qui commandent la vie, incertaine de la route dans laquelle elle doit engager ses pas, cherchant, inquiète et tremblante, ce que veut d’elle le souverain Maître, prête à tous les sacrifices, jusqu’au sang, pour lui obéir, ne sentirait pas dans son cœur une profonde et tendre sympathie.

Un jour, soit que sa décision fût prise, soit qu’il voulût mettre un terme aux perplexités de son cœur, Augustin revêtit son costume de touriste et annonça à sa famille qu’il allait voir Rome et l’Italie. Habitués à la réserve qu’il mettait en toutes choses, ni ses parents, ni ses frères, ni ses sœurs ne s’enquirent de son but et supposèrent que la bibliographie seule l’attirait vers la ville des Papes.

Il partit; c’était dans les premiers mois de l’année 1835 ; il avait alors vingt-cinq ans. Ce fut encore en touriste qu’il fit ce voyage dont l’itinéraire précis nous fait défaut.

Arrivé dans la ville éternelle, il en visita avec un soin minutieux les monuments et les souvenirs. Je me le figure sortant de la bibliothèque du Vatican, pour aller se promener sous les arceaux ruinés du Golysée, seul comme il aimait à l’être, laissant errer son esprit au milieu des fantômes évoqués de tout ce peuple romain qui était venu y voir couler le sang des martyrs.

Que se passa-t-il dans son âme devant cette grande Rome dont le seul nom remue l’esprit d’un chrétien ? devant ces ruines d’une civilisation païenne qui s’était écroulée « comme la voûte d’un égoût, » devant le spectacle vivant de cette civilisation chrétienne, toujours ancienne et toujours nouvelle, parce qu’elle ne

doit point mourir? Je ne sais; mais le Seigneur Jésus lui apparut sur le chemin.

Un jour, Augustin frappa à la porte de la maison professe des Jésuites. Quand il en sortit, il était novice de la Compagnie de Jésus.

Sa résolution avait donc été prise, et une fois la volonté de Dieu connue, il n’avait point fait de détour pour la suivre. Il s’était adressé directement au R. P. Roothaan, alors général de la Compagnie. Ce père « excellemment bon comme le sont tous les saints » accueillit le touriste avec bienveillance, et le pénétrant de ce profond coup d’œil dont il a fait preuve pendant tout son généralat, il lui reconnut bientôt le talent, la force de volonté, l’ardeur au travail, toutes les qualités qu’il faut au Jésuite. Il l’accepta, le classa dans la province belge à laquelle iis appartenaient tous deux par la naissance, et lui indiqua pour y passer les années d'épreuves le noviciat de Nivelles, récemment ouvert par la Compagnie en Belgique.

Le cœur léger et content, Augustin quitta Rome ; il visita Florence, Modène, Parme, Turin, traversa le

Grand St-Bernard et parcourut la Suisse. Il revit Fribourg et se dirigea sur le Rhin dont il suivit les bords. Ce fut pendant cette dernière partie de son voyage que lui survint un incident qu’il aimait à raconter. Fatigué d’un long trajet, il était monté, à hauteur à peu près de Francfort, sur le bateau à vapeur qui descendait le fleuve. Il aperçut aussitôt parmi les passagers une de ses parentes Mme ten Zande, sa tante maternelle , avec laquelle il avait eu des rapports très-fréquents. Il l’aborde et s’aperçoit aussitôt qu’il n’est point reconnu ; il poursuit pendant quelque temps la conversation avec son interlocutrice assez étonnée de voir un jeune homme, qu’elle croyait lui être parfaitement étranger, prendre avec elle un ton aussi facile et familier. A la fin Augustin se nomma et il put jouir de la surprise de sa tante découvrant son neveu sous ce vêtement de touriste. Ajoutons que pendant tout le voyage il avait laissé croître sa barbe et ses cheveux, et que cet encadrement nouveau donné à sa figure, joint à la boue du chemin qui couvrait ses souliers et ses guêtres, aurait difficilement laissé deviner le jeune anversois si correct et si soigné dans sa tenue.

Après quelques moments de franc rire causé par cette surprise, Augustin lui raconta les détails de son voyage, et sans rien lui dévoiler de ses projets, ni de

son admission, la pria d’annoncer à Anvers à ses parents qu’il les reverrait bientôt. Il la quitta à Aix, et tandis qu’elle poursuivait son voyage, il prit le chemin de Nivelles, où il arriva le 29 juin 1835.

Ce fut le R. P. Franckeville, alors maître des novices, qui reçut le jeune voyageur. Son étonnement fut grand quand il le vit sortir de son portefeuille les lettres du T. R. Père Général qui constataient son admission dans la Compagnie. Il l’embrassa et l’introduisit aussitôt au milieu de sa nouvelle famille. Augustin y retrouvait Charles. Le revoir fut d’une tendresse touchante : la fraternité religieuse s’ajoutait pour eux à la fraternité du sang et exaltait leur bonheur.

Après quelques jours donnés suivant la coutume à une retraite préparatoire, Augustin revêtit l’habit religieux, et sur sa demande, partit pour Anvers. On devine la surprise de sa famille. Pourquoi Augustin avait-il gardé envers elle le secret sur une détermination aussi importante? Je cherche en vain à me l’imaginer; l’exemple de son frère Charles était là pour lui montrer qu’il n’avait pas à en attendre cette opposition parfois si déraisonnable et si imprudente, qui entrave le bonheur et la vocation d’un fils pour satisfaire une

tendresse aveugle. Ces parents, ces chrétiens étaient assez vaillants pour faire à Dieu ce nouveau sacrifice : il lui feront bientôt celui d’un troisième enfant Aloïs. — A cette question je ne vois d’autre réponse que dans le caractère concentré et indépendant qu’avait Augustin à cette époque, caractère qui changera sous l’action de la vie religieuse, et qui fera place à cette bienveillance si ouverte et si franche, qui a frappé tous ceux qui ont connu le P. Augustin de Backer.

Le novice passa quelques jours en famille, partagea entre ses amis et ses parents sa collection d’elzévirs et ses tableaux ; puis, dégagé de ses derniers liens, retourna fixer sa tente dans le silence et la solitude.

Ici commençait pour lui un nouvel ordre de choses. La transition entre la vie du monde et la vie religieuse est trop vive, pour qu’en passant de l’une à l’autre, on ne sente pas son cœur s’émouvoir et palpiter sous le coup d’une vague inquiétude; cette région nouvelle dans laquelle on met le pied, c’est l’inconnu pour celui qui l’aborde, l’inconnu avec ses côtés charmants qui enchantent, mais avec ses perspectives indécises qui effraient. On a le pressentiment de cette paix souveraine qui est le bonheur de la vie religieuse, mais on a le pressentiment aussi des luttes qui en sont le prix.

Le P. de Ravignan a décrit un jour les impressions qu’il éprouva au seuil du noviciat de Montrouge; il a décrit notre histoire à tous : « Le candidat de la vie religieuse connaîtra d’avance, à cette heure solennelle, toute l’étendue des devoirs que la Compagnie de Jésus dicte à ses membres ; il doit savoir, il saura quel est l’esprit qui l’anime dans toute sa vérité ; libre il se décidera.

« Êtes-vous prêt, lui demande-t-on, à renoncer au siècle, à toute possession comme à tout espoir de biens temporels? Êtes-vous prêt à mendier, s’il le faut, votre pain de porte en porte, pour l’amour de Jésus-Christ? — Oui (1). .

» Êtes-vous disposé à vivre en quelque pays du monde et en quelque emploi que ce puisse être, où les supérieurs jugeront que vous serez plus utile pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes? — Oui.

» Êtes-vous résolu d’obéir aux supérieurs qui tiennent pour vous la place de Dieu, en toutes choses où vous ne jugeriez pas la conscience blessée par le péché? — Oui.

» Vous sentez-vous généreusement déterminé à re-

(1) de Ravignan , De V Existence et de l’Institut dxs Jésuites , ch. II.

pousser avec horreur et sans exception tout ce que les hommes esclaves des préjugés mondains aiment et embrassent; et voulez-vous accepter, désirer de toutes vos forces ce que Jésus-Christ Notre-Seigneur aima et embrassa?— Oui.

» Consentez-vous à vous revêtir de la livrée d’ignominie qu’il a portée, à souffrir comme lui par amour et par respect pour -lui les opprobres, les faux témoignages et les injures, sans toutefois y avoir donné sujet?....

» Il faut répondre ; et, grâces immortelles en soient rendues à la bonté de Dieu, j’ai répondu : Oui. « Vous passerez pour fou. — Oui, cela me convient. »

» Jamais question plus étrange ne frappa des oreilles humaines; jamais peut-être l’Evangile de la croix et sa folie ne furent mieux présentés dans leur rudesse native. Au reste, saint Ignace entendait si bien que les soldats de sa compagnie fussent de véritables disciples du Dieu crucifié, que, durant sa vie, tous ses historiens l’attestent, il pria instamment le Seigneur pour que la société fut toujours persécutée;... il a été bien exaucé, on doit en convenir (lj. »

(1) Existence et Institut, des Jésuites, p. 63.

Augustin n’était plus à l’âge des enthousiasmes faciles; il n’avait plus cette inconsidération généreuse du jeune homme naïf, sortant du collège dans l’inexpérience la plus complète, donnant sa foi à toutes les promesses, envisageant l’avenir sous ses côtés brillants, et ne se doutant point qu’il y ait ici-bas autre chose que la joie et le bonheur. Les années qu’il avait passées dans le monde, les événements auxquels il avait été mêlé, les voyages qu’il avait entrepris, avaient précocement mûri son caractère. Il comprit, il vit d’un seul regard toute l’étendue des engagements qu’il allait s’imposer, il vit qu’en vérité c’était bien la croix qu’il allait mettre sur ses épaules, et, le sachant et le voulant, il l’accepta; puis il se mit à l’œuvre.

Le novice passe deux ans dans la retraite. Durant ce même espace de temps, toute étude lui est interdite. Le sacrifice dut lui être pénible, à lui qui jusqu’alors avait fait des études littéraires l’occupation principale de sa vie ; mais la volonté de saint Ignace est formelle et elle trahit une inspiration de génie. Il faut qu’un monde nouveau s’ouvre tout-à-coup devant l’âme et qu’elle s’y plonge ; qu’elle soit vivement et totalement arrachée au milieu dans lequel elle a vécu pour se retrouver seule

avec Dieu et s’interroger devant lui. L’œuvre du novice est nettement définie, il faut qu’il s’étudie et se réforme. Il faut qu’il prenne une à une toutes les passions de son âme, toutes les directions de son esprit, toutes les affections de son cœur, ses habitudes, ses projets, ses rêves, qu’il les prenne et les compare au divin modèle, à Jésus-Christ, et qu’il les travaille pour y retracer fidèlement l’image de la perfection de l’Homme-Dieu. Le noviciat est l’heure d’une seconde naissance ; c’est le foyer où le fer s’amollit pour reprendre sous le marteau de la volonté des formes nouvelles ; c’est la lime qui dégrossit, qui ôte la rouille. On a dit que l’on nous y coulait dans le moule de saint Ignace, cela est inexact : la nature humaine ne jouit pas de cette plasticité facile; on nous taille, comme on taille le marbre, et sous le tranchant du ciseau la nature jette des cris.

Mais Dieu récompense ce travail généreux de l’àme ; en échange de ses efforts, il lui donne une paix inappréciable, et ces joies simples qu’un rien excite, qu’un rien nourrit, ces bienheureuses joies d’enfant qu’il faut avoir goûtées pour pouvoir en imaginer la douceur. Sans doute, pendant le cours de cette longue solitude, Augustin eut ses heures de tristesse et de mélancolie ; le souvenir lui sera venu de sa famille absente, de ses amis, de ses années passées dans une liberté si com-

plète, du libre agir et du libre vouloir auxquels il avait dit adieu, de tous ces biens charmants dont il se dépouillait et qui enchantent la vie... Ces retours de la nature sont rares et l’énergique volonté d’Augustin en triomphait généreusement.

Un jour pourtant, l’épreuve lui sembla trop forte et le sacrifice trop amer ; dans cette crise de la. faiblesse humaine, il écrit à sa mère; elle accourt; c’était une de ce§ fortes chrétiennes dont l’amour s’épure au feu de la charité divine, dont la tendresse n’a point amolli le caractère. Augustin lui ouvrit son cœur : « Bien, mon fils, lui répondit-elle, nos bras vous sont ouverts; votre place est toujours vide à notre foyer; si vous croyez que Dieu le veut ainsi, venez la reprendre. Vous savez que j’en serai heureuse. Je vous demande seulement d’y réfléchir encore quelques jours : si votre décision se maintient, je vous attendrai avec impatience et je vous recevrai avec joie. »

Augustin accepta. La Providence lui ménageait une grande grâce. Le lendemain de ce revoir si doux, le R. P. Rouiller, qu’il comptait parmi ses amis, alla au ciel chercher la récompense de sa longue et laborieuse carrière. Augustin assista à cette mort ; elle le frappa, elle lui remit devant les yeux la vanité de la vie et le néant de ce monde où nous n’avons point de demeure

permanente. Ces pensées le bouleversèrent; il s’en fit une arme contre sa propre faiblesse. « Je demeurerai, se dit-il à lui-même, qu’est-ce que ce bonheur que je sacrifie, en regard de l’Eternité?» Ce moment décida de sa vie, et sur-le-champ il écrivit à Anvers : « Ne m’attendez point ; le charme est rompu ! »

Depuis lors on le vit poursuivre son rude labeur avec une constance et une simplicité que ses connovices admiraient, passant des exercices spirituels aux travaux domestiques avec une joie presque enfantine. Qu’il méditât saint Ignace, ou qu’il balayât les chambres et les corridors, qu’il fût à prier devant le Saint Sacrement, ou à servir un frère dans les travaux de la cuisine, toujours il portait sur sa figure le même cachet de sérénité et de bonheur. Cependant son caractère change ; il perd son allure silencieuse et concentrée, les côtés vifs de sa nature s’émoussent et s’adoucissent ; il avait je ne sais quelle froideur dans l’abord, elle est remplacée par une bienveillance si affectueuse, qu’elle ravit au premier coup d’œil la sympathie de ceux qui le rencontrent ; son esprit se forme à des habitudes de modération, à cette horreur des extrêmes, à cette suave intelligence des faiblesses et des erreurs humaines, qui lui concilieront tant et de si précieuses amitiés.

Après deux ans, l’heure étant venue et sa volonté n’ayant pas défailli, Augustin' fit vœu d’obéissance, de chasteté et de pauvreté perpétuelles. C’est le 29 juin 1837, dans la petite chapelle du noviciat, qu’il fit à Dieu cette solennelle promesse.

Au sortir du noviciat, le Jésuite passe d’ordinaire deux années dans l’étude des littératures ancienne et moderne. Mais ce complément des études humanitaires, Augustin se l’était donné par son travail personnel à Anvers; on jugea donc que cette formation ne lui était plus nécessaire et il fut envoyé au Collège de la Paix, à Namur, pour régenter une classe de Grammaire. Il passa trois ans dans cet humble et modeste labeur, parfois heureux, plus souvent ingrat. Le succès qu’il obtint attira l’attention de ses supérieurs, et nous les verrons bientôt lui confier dans un de nos plus grands Collèges les fonctions les plus délicates et les plus importantes.

Au mois de septembre 1840, il quitta Namur pour Louvain, où il devait commencer ses études sacerdotales. C’est à Louvain même, pendant qu’il suivait les cours de Théologie, que soudain, à la lecture d’un ouvrage du P. Southwell sur les Écrivains de la Com-

pagnie, sa passion de bibliographe si longtemps endormie le resaisit et l’entraîne. L’ouvrage de Southwell est incomplet et défectueux, il décide de le refaire. Le projet est immense, mais son courage est à sa hauteur.

C’est ici le moment d’écrire l’histoire du livre fameux qui fut le monument de sa vie : La Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie de Jésus.

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