‹ La Bibliothèque des écrivains de la Compagnie de Jésus et le P. Augustin de Backer. Avec un portrait du P. de BackerChapitre 6 sur 20 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La première des règles que la Compagnie de Jésus impose à ses membres, détermine leur devoir essentiel et définit le but de leur existence.

Ce but et ce devoir c’est non seulement « de s’appliquer, avec la grâce de Dieu, à leur salut et à leur perfection personnelle , mais encore de travailler énergiquement, avec le secours de cette même grâce, au salut et à la perfection de leurs frères (1). »

Ce n’est point ici le lieu de s’appesantir sur la première partie de cette règle fondamentale. Je m’arrête à la seconde.

A tout homme qui n’a point passé inaperçu ici-bas et dont les cendres ne dorment point dans un oubli sans honneur, l’histoire a le droit de demander :

(1) Finis hujus Societatis est , non solum saluti et perfectiom propriarum animarum cum divina gratia vaeare, sed cum eadem impense in salutem et perfectionem proximorum incumbere. I Summarium constitutiomim , SJ.

Qu’avez-vous fait pour la Société? Qu’avez-vous fait pour vos frères? Et d’après sa réponse elle le glorifie ou le condamne.

L’histoire a le même droit sur ces sociétés secondaires qui se forment dans l’universelle société humaine, pour y exercer par l’association et la concentration d’efforts multiples une influence plus durable et plus profonde.

Il y a longtemps qu’elle en use envers la Compagnie de Jésus ; il y a longtemps qu’elle instruit le procès sur ses œuvres, et la justice impartiale n’y a pas toujours présidé, on le sait !

Oui, nous avons travaillé pour nos frères.

Par nos études, par notre enseignement, par nos livres nous avons travaillé au développement et au perfectionnement de Tintelligence humaine.

Par nos prédicateurs, nos missionnaires et nos martyrs nous avons travaillé au perfectionnement de la volonté et du cœur humains.

Or, comme l’a dit un philosophe contemporain : « Tout progrès a pour principe la volonté humaine et l’intelligence humaine. Fortifier la volonté, développer l’intelligence, c’est d’abord accomplir un progrès et c’est de plus rendre possibles, faciles, nécessaires, tous les progrès ultérieurs. »

Par notre double travail nous avons donc atteint les éléments vivants de la civilisation du monde.

L’ouvrage dont j’ai raconté l’histoire contient notre état de service dans l’armée des travailleurs de l’intelligence. La Bibliothèque des Écrivains de la Compagnie de Jésus est une des pièces de notre procès. Elle est livrée à nos juges du temps en attendant le Juge de l’éternité.

J’ai écrit ce livre à une époque de deuil pour la Compagnie. Chassés de la Russie, de l’Allemagne, de la Suisse, de l’Espagne, de l’Italie, peut-être sommes nous à la veille de voir se fermer devant nous les derniers pays qui nous abritent en Europe ; au milieu de ces douleurs, je sens le besoin de jeter le cri de Ribadeneira : Vale, amice lector, nosque ama ! Je le fais avec confiance et sans amertume. C’est notre sort d’être poursuivis sans cesse et sans cesse persécutés. Notre Maître l’a été jusqu’à la mort, et le serviteur ne vaut pas mieux que le maître. Il nous donnera la force nécessaire à tout supporter et la mansuétude nécessaire à tout pardonner.

Je me souviens d’un trait du P. de Backer par lequel je termine. Un jour cet homme dont j’ai retracé la vie,

cet homme vénérable « qui n’a pas pesé sur la terre, dont le cœur n’a jamais conçu l’injustice et dont la main ne Ta point exécutée; qui non seulement a respecté les biens, la vie, l’honneur de ses semblables, mais aussi leur perfection morale, qui fut observateur de sa parole, fidèle dans ses amitiés, sincère et ferme dans ses convictions, à l’épreuve du temps qui change et qui veut entraîner tout dans ses changements, également éloigné de l’obstination dans l’erreur et de cette insolence particulière à l’apostasie qui accuse la bassesse de la trahison ou la mobilité honteuse de l’inconstance,» cet homme dont Lacordaire a dépeint ainsi la race et dont il disait : « Lorsque vous le rencontrez, Messieurs, je ne vous dis pas de ployer le genoux, mais saluez-le en passant, » ce vénéré Père de Backer fut grossièrement insulté par un groupe de jeunes gens, comme on en rencontre, hélas! dans presque toutes nos grandes villes.

Il en était ému, car ses cheveux blancs le mettaient d’ordinaire à l’abri de ces injures, mais dominant bientôt cette émotion spontanée : « Ces pauvres hommes, disait-il, pourquoi leur en voudrais-je? Ils ne me connaissent pas ; ils. voient en moi un obstacle à leurs idées et ils tâchent de le renverser de leur mieux. Ah ! s’ils nous connaissaient ! »

Ce fut la dernière parole que Notre Seigneur, notre Sauveur et notre Maître Jésus-Christ prononça en ce monde avant de consommer son œuvre : « Père , pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Que ce soit la seule parole qui tombe de nos lèvres à nous, compagnons indignes mais fidèles de ce grand Dieu , devant les coups dont on nous frappe : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! »

« Yale, amice lector, nosque ama ! »

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