CHAPITRE IV
Le P . Augustin de Baeker ; sa vie religieuse, sa méthode de travail; — les qualités de son esprit et de son cœur ; — la sagesse de ses conseils et de sa direction spirituelle ; — sa modération. — Regrets causés par sa mort.
En décrivant les fortunes diverses de l’œuvre à laquelle le P. Augustin de Baeker attachait son nom, je n’ai suivi que le bibliographe ; il est temps que je m’arrête au religieux et au prêtre.
Ce serait donner de la vie dù P. de Baeker le tableau le plus incomplet et le plus inexact, que de le présenter sous le seul aspect que nous avons dépeint jusqu’ici.
Ce n’est pas la Bibliographie qui lui avait fait conquérir ces amitiés dévouées et reconnaissantes qui ont résisté même à la mort; ce n’est pas elle qui lui a donné sur les âmes cette influence qu’il a exercée tant au dehors qu’au dedans du cloître, et qui pendant trente ans n’a subi ni amoindrissement îli lacune; ce n’est pas elle qui a fait verser devant son cadavre et sur son cercueil tant et de si sincères larmes.
Le P. de Backer était avant tout prêtre et religieux. Dans sa vocation même il trouva un appui pour développer et étendre ses talents bibliographiques ; mais il y vit tout d’abord et par dessus tout un moyen de travailler avec moins d’entraves au salut des âmes, et par le salut des âmes, au bien de la société.
La vie religieuse est favorable aux grands travaux de l’esprit; elle enlève à celui qui les entreprend mille soucis étrangers qui embarrasseraient sa marche ; elle le met à l’abri des préoccupations matérielles, qui arrêtent trop souvent l’auteur déshérité de la fortune et lui font jeter des cris de détresse, comme le P. Caballero le faisait d’une façon si touchante; parfois elle lui procure un secours plus précieux dans le travail même de ses frères. Quel est l’homme du monde qui eût entrepris les Acta sanctorum ? Mais, — il n’y aurait aucun avantage à ne pas l’avouer, — elle a ses défaveurs.
Les exigences rigoureuses de la règle arrachent au travail alors qu’il serait important d’y demeurer attaché ; l’obéissance restreint la liberté d’allures qu’il faudrait pouvoir apporter à certaines recherches indispensables ; elle ajoute au travail aimé des travaux secondaires qui en distraient; elle divise pour ainsi
dire la vie et en répand l’activité dans des directions contraires.
Suarez, dont Bossuet a dit « qu’on entendait en lui toute l’École, » Suarez déclarait qu’il aurait sacrifié tout son savoir plutôt que de manquer au quart d’heure de l’examen de conscience. Or, le signal de ce bienheureux quart d’heure vient souvent saisir l’écrivain au moment où il met la main sur un trésor littéraire.... Eh bien, saint Ignace veut qu’au premier coup de la cloche, sans même achever la lettre qu’il aurait commencée « vel littera imperfecta relicta, » le religieux brise avec son étude, se recueille et s’examine devant Dieu. Il en est ainsi de tous les exercices de la communauté.
Il semble que cela soit facile. Oui, une fois, deux fois et même dix fois ; mais posez que ces exigences constantes, minutieuses, impérieuses vous poursuivent dix ans, vingt ans, trente ans, toute votre vie, qu’elles se renouvellent à chaque instant du jour, — je n’hésite pas à le dire, — il y a là un élément de lutte et de crucifiement perpétuels.
Or, le P. Augustin de Backer s’y soumit pendant toute sa vie avec une ferveur de novice.
A Louvain, où il entreprit de jeter les premières pierres de son monument, à peine y peut-il donner
une heure par jour. Les cours de théologie dogmatique, de théologie morale, d’écriture sainte, de droit canonique, d’histoire ecclésiastique, se succèdent les uns aux autres ; il faut préparer, il faut revoir les leçons du maître, ajouter son travail personnel au travail reçu. Croit-on que tout cela se fasse sans ennui? Croit-on que toutes ces matières présentent à l’élève le même charme? Qu’il n’y en ait point de fastidieuses?
Voici le P. Augustin dans sa petite cellule : les trois belles heures de l’étude du soir sont devant lui. Il a à sa droite Southwell, vingt livres à analyser et ces chères notes bibliographiques vers lesquelles se portent toutes les attractions de son intelligence.... A sa gauche des livres de théologie, d’exégèse, d’histoire ecclésiastique, sur lesquels l’obéissance demande que son travail principal soit, sans cesse reporté.
De quel côté penchera le désir du jeune homme? Cela n’est pas douteux. Mais de quel côté penchera sa volonté? Elle vaincra le désir pour obéir au devoir, elle embrassera l’ennui et délaissera le charme.
Il faut m’avoir jamais passé par ces luttes entre la conscience et le désir, il faut ne rien comprendre aux bèautés de la vie morale, pour ne pas admirer cela.
Ce sont de petites choses. C’est vrai, mais qu’on veuille bien ne pas l’oublier : Il n’y a point grand mérite à ne voler et à n’assassiner personne, mais il y en a à suivre même dans ces minuties, — surtout dans ces minuties, — la sévère loi du devoir. C’est là qu’est la vertu et le grand courage.
Ne parlons pas de cette époque où il cumulait les fonctions de préfet, de procureur et de confesseur. Prenons le temps vraiment heureux et favorable, pendant lequel son nom n’est suivi au catalogue de la Province que de ces deux titres : « scriptor, confessarius, » c’est-à-dire à partir de 1854.
Suivons-Ie pendant une des journées qu’il passait à Liège, préparant la publication d’une série de la Bibliothèque.
Dès quatre heures, il se levait avec la communauté. Un quart d’heure après on pouvait le voir à la chapelle, faisant au saint Sacrement cette visite matinale qui, sans être inscrite dans les règles de la Compagnie, est profondément entrée dans ses coutumes. A quatre heures et demie, il remontait en chambre, s’agenouillait à son prie-dieu et commençait sa méditation d’unè heure. Aussitôt après il célébrait la messe à l’autel de
la sainte Vierge. Quand il lui arrivait de devoir la célébrer plus tard, il allait s’agenouiller devant son confessionnal, et récitait ses heures en attendant que le moment fût venu de monter à l’autel. Je le vois encore sortant de la sacristie , revêtu des ornements sacerdotaux, marchant d’un pas grave et recueilli, profondément convaincu de la solennité des mystères qu’il allait accomplir. Cette conviction rejaillissait sur sa physionomie et lui inspirait une noblesse et une dignité qui commandaient la vénération.
L’action de grâces et le déjeûner le conduisaient vers six heures et demie. C’est alors qu’il faisait, avec une régularité ponctuelle, sa petite promenade à la grande cour de Saint-Servais. Il allait de long en large, les bras croisés sur la poitrine, échangeant quelques paroles avec les Pères ou les élèves qu’il rencontrait ; s’arrêtant plus souvent, immobile, à contempler avec ce regard d’artiste qui ne le quitta jamais, le panorama ravissant qu’offrent les grands arbres du bosquet et la colline de Saint-Laurent, couronnée d’une part par le massif imposant de l’ancienne abbaye, de l’autre par la collégiale de Saint-Martin.
Bientôt après, les jours où le confessionnal ne l’appelait pas, il remontait en chambre et se mettait à l’ouvrage.
Remarquons-le : trois heures de la journée ont passé, consacrées aux exercices de la règle et au soin le plus élémentaire de la santé, sans avoir servi en rien à la Bibliothèque. Mais enfin, de sept heures à midi, voici cinq belles heures. Demeureront - elles libres? Elles l'eussent été si le P. de Backer ne s’était pas dévoué aux âmes. J’aurai à revenir sur ce sujet.
C’était pendant la matinée surtout qu’il recevait ces visites pendant lesquelles il dirigeait tant de volontés incertaines, consolait tant de souffrances qui souvent n’avaient que Dieu et lui pour témoin. C’était alors que, par ses conseils et son influence, il ramenait la paix dans les familles divisées, le calme dans les cœurs agités par la passion ou par le remords ; c’était alors en un mot qu’il remplissait son. devoir principal, le suprême devoir du prêtre que Dieu a chargé de conduire les âmes, c’est-à-dire ce qu’il a trouvé de plus précieux dans l’univers, puisqu’il est mort pour elles. Dieu seul connaît le bien qui s’est fait dans ce petit salon de droite où le P. de Backer recevait ses visiteurs.
Or, ces visites arrivaient souvent en temps inopportun et rompaient un travail qu’il aurait fallu suivre. Je ne sache pas que le P. de Backer s’en soit jamais plaint. Quand il entendait la cloche du portier frapper son signal, il s’approchait d’une fenêtre d’où il pouvait voir
uo
la porte d’entrée du collège ; le frère lui faisait un signe indiquant le parloir ou le confessionnal et quelques instants après, sans s’informer davantage du visiteur, il descendait les deux étages de la maison pour aboutir parfois à un ennuyeux, qui lui enlevait un temps précieux en discours inutiles. ■
À onze heures et trois quarts venait l’examen de conscience, puis le dîner, puis la récréation.
Ah! qui nous rendra ces bienheureuses récréations de Liège?... le P. de Backer en était la joie et la vie. Ce taciturne jeune homme d’autrefois, si désireux de la solitude, ne manquait jamais à cette heure passée en famille, dans des conversations si naïvement joyeuses, dans de si fraternels épanchements.
Sa bienveillance de caractère, une fine pointe de causticité et la spirituelle bonhomie qu*il aimait à montrer, surtout dans les dernières années de sa vie, nous rendaient sa présence agréable et précieuse. On aimait à s’asseoir à côté de lui sous les grands marronniers du bosquet, à l’entendre parler, à introduire dans la conversation les sujets qui l’animaient davantage.
Mille traits me reviennent à la pensée que leur intimité m’oblige à passer sous silence ; mais ceux qui ont
vécu comme moi avec le P. de Backer, ceux qui ont joui de sa société et de ses conversations me seront témoins. Oui, il en était la joie et nul d’entre nous n’oubliera jamais le vide que sa mort y laissa. Que de fois après cette fatale mort, que de fois nous nous sommes dit : « Ah ! si le P. de Backer était encore avec nous! »
Après que la cloche avait sonné la fin de la récréation commune, il allait faire la petite promenade que les médecins lui avaient ordonnée : il descendait le faubourg Saint-Gilles, longeait le boulevard et le quai d’Avroy, poussait jusqu’au pont du Val-Benoit, puis, tournant à droite, il suivait la voie ferrée jusqu’au viaduc de Sainte-Véronique et revenait au collège par la rue Louvrex. La seule modification qu’il introduisit jamais à cet itinéraire fut de le parcourir en sens inverse.
Parfois il remplaçait cette promenade par une visite faite à ses malades ou par quelque autre visite nécessaire. Les visites de distraction ou même de simple bienséance lui répugnaient. « Enfin , me disait un jour un de ses amis, enfin j’ai trouvé moyen d’obtenir une visite du P. de Backer; j’ai découvert un opuscule du dix-septième siècle, écrit par un Jésuite et dont il n’a pas fait mention ; je l’ai acheté, le voici ;
j’ai fait savoir au Père que je le possédais, mais j’exige qu’il vienne le prendre lui-même, chez moi. » J’ajouterai que, malgré des efforts réitérés pendant plus de dix ans, on n’est jamais parvenu à le décider à nous accompagner à la maison de campagne, quand nous y allions dîner. « Je n’ai pas besoin de cette promenade pour ma santé, nous disait-il, je n’y vois aucun autre but utile, je ne saurais donc y faire autre chose que perdre mon temps. »
A peine rentré, il se remettait au travail jusque six heures et demie du soir. Il l’interrompait régulièrement alors pour réciter son chapelet. Cette heure était invariable et jamais il ne sacrifiait cette dévotion à la sainte Vierge. Nous le savions et pour l’éprouver il arrivait que de jeunes Pères allaient le trouver et causer avec lui précisément à cette heure. Or, dès que l’horloge sonnait, toujours lé P. de Backer se levait, prenait en main son rosaire et congédiait aimablement mais impitoyablement son visiteur.
Au quart avant sept heures il assistait aux litanies des Saints récitées en communauté, puis au souper et à la récréation du soir. A huit heures et quart il remontait en chambre, passait une demi-heure à la lecturç
spirituelle et à l’examen de conscience , après quoi il redescendait avec nous, pour faire au saint Sacrement la visite d’adoration qui clôture notre journée. Elle ne clôturait pas toujours la sienne; il continuait assez régulièrement son travail jusques dix ou onze heures de la nuit, pour se lever le lendemain à quatre heures. Ce n’est que vers la fin de sa vie, sa santé devenant plus chancelante, qu’il se donna les sept heures de repos consacrées par la règle.
Voilà quelle était la division de ses journées. Je puis dire voilà quelle fut la division de sa vie.
Eh bien, je n’étonnerai personne assurément en disant que c’est un mystère pour moi d’expliquer comment, avec tant d’occupations distrayantes, il ait pu réunir, classer, mettre en ordre et publier les innombrables matériaux de son gigantesque travail.
Je n’y vois qu’une solution. Elle est toute entière dans le soin avec lequel il utilisait ce que l’on nomme les moments perdus et dans l’ordre avec lequel il procédait.
J’ai sous les yeux ses manuscrits. La masse en est effrayante. Ce sont toutes feuilles détachées, glissées par ordre entre des cartons. Ouvrez-les : vous décou-
~ lu -
vrirez la mosaïque la plus singulière qu’il soit possible d’imaginer. Sur une de ces feuilles, il y a trente, quarante, cent petites bandes attachées à la gomme ou au pain à cacheter ; elles ont été découpées dans les notes primitives, dans des correspondances, dans de vieux manuscrits, dans des journaux, dans des revues, dans des catalogues, dans des prospectus, etc. Le bon Père s’épargnait donc ce travail de retranscription si fastidieux et si inutile. A, côté de la bande sont écrites les corrections et les indications indispensables au typographe.
Dans l’ensemble des feuilles règne un ordre parfait; elles sont disposées, comme l’exigeait l’ouvrage, par ordre alphabétique. Chaque carton comprend une lettre, parfois deux. Quand il lui arrivait une nouvelle note, une découverte inattendue, elle était aussitôt inscrite en son lieu et à sa place.
Ce système heureux abrégeait le travail, mais il ne suffit pas à expliquer comment il a pu, dans les conditions de travail que j’ai exposées, fournir en huit ans sept volumes de près de huit cents pages et quelques années après trois volumes in-folio, formant un ensemble d’environ deux mille quatre cents pages, sur un objet qui demandait les recherches les plus longues et les plus minutieuses. Les manuscrits, conservés à Louvain, forment dix-sept gros volumes in-4°,
~ UK -
Quant aux moments perdus, il n’en fut point pour le P - de Backer. Dans sa petite chambre du second étage, si étroite et si encombrée de livres qu’il eût été difficile d’y faire deux pas en ligne droite, tout était toujours disposé au travail. Il y avait toujours sur son pupitre des cartons ouverts et des feuilles rangées; à côté étaient déposées les notes à insérer et l’inévitable petite boîte au pain à cacheter.... Ne fut-il rentré en chambre que pour deux minutes, ces deux minutes lui servaient. Il avait du reste cette faculté rare de suivre, au milieu d’idées secondaires, une idée maîtresse ; de la fixer en l’abandonnant, pour la reprendre plus tard au point et en l’état où il l’avait laissée. D’ordinaire l’esprit y répugne et, pour reprendre une idée abandonnée, il faut remonter par de longs circuits la série de celles qui l’avaient amenée ; — comme un enfant arrêté au milieu de sa leçon de mémoire doit la reprendre à l’origine pour savoir la poursuivre.
Il n’en était pas ainsi chez le P. Augustin. Son idée maîtresse et souveraine, l’idée de sa vie, cette chère Bibliothèque, qu’il aimait à l’égal d’un enfant, avait dans son esprit comme une place marquée. Les objets étrangers y entraient, mais se rangeaient à côté, sans toucher à cette reine. Et quand l’œil de son âme la voulait trouver, elle apparaissait, sans être offusquée
par ces pensées secondaires, qui n’avaient pu se placer devant elle. Quand il remontait à sa chambre, après une heure passée au parloir ou au confessionnal, dans uhe conversation où la Bibliographie n’entrait pour rien, le P. de Backer reprenait sa plume, et sans effort, sans contention d’esprit, achevait la phrase interrompue.
Il revenait à son œuvre comme par une orientation naturelle. Il savait d’ailleurs combien cette préoccupation dominante lui servait dans son travail : « Croyezmoi, me disait-il un jour, et suivez mon conseil. Ayez devant vous une idée, une étude, une occupation de choix, mais bien déterminée et bien précise ; revenez-y dans vos moments de loisir, entre deux cours, entre deux surveillances, travaillez-y. — Revenez-y toujours et, même quand vous l’abandonnez, portez-là dans votre esprit. C’est le seul moyen de faire quelque chose. Quand on s’abandonne au hasard des circonstances, surtout dans une vie divisée comme la nôtre, on ne fait rien. Ce qui n’empêche pas qu’on ne s’occupe de toutes les besognes courantes, si diverses soientelles, mais il en faut une qui nous fixe. »
C’était encore tin de ses principes que, pour se repo-
ser des fatigues de l’esprit, il n’est pas besoin de recourir au rien faire. Il suffit de varier l’objet du travail. « Un travail repose d’un autre, disait-il en souriant, c’est un paradoxe dont j’ai fait l’expérience. Quand ma Bibliothèque me fatigue, je me mets à ma correspondance : j’écris des lettres ; cela me rafraîchit l’esprit. »
Sa correspondance lui prenait en effet un temps précieux; mais on voit comment il ménageait les choses pour ne point le rendre inutile. De toutes parts on lui écrivait pour lui demander des renseignements tantôt historiques, tantôt bibliographiques. Tel auteur écrivait un livre et rencontrait un Jésuite sur son chemin.... il recourait au P. de Backer et ne trouvant pas dans la Bibliothèque — j’ai dit pourquoi — les détails historiques qu’il désirait, il lui écrivait pour en demander davantage. Le bon Père ne se refusait jamais à ces demandes ; il se prodiguait en cela comme il se prodiguait en toutes choses, dès qu’il savait faire plaisir. M. Ruelens, son collaborateur aux Annales plantiniennes, a insisté sur ce dévouement sans bornes dans un article nécrologique qu’il consacra à son ami.
J’ai trouvé dans sa correspondance littéraire une lettre signée par un écrivain de renom, appartenant à la religion protestante. Ce savant avait cru que le dis-
sentiment en matières religieuses l’obligeait à accompagner sa demande d’une recommandation et, en effet, elle est insérée dans une lettre très-pressante et trèsaffectueuse d’un de nos Pères. Ah! s’il avait connu le P. de Backer, combien il aurait vu clairement que ce soin était inutile, et que son cœur répugnait à ces acceptions de personnes introduites si mal à propos dans le champ neutre de la science.
Prêt à ouvrir le trésor de ses connaissances si variées, à tous ceux qui venaient y puiser, il le tenait fermé et caché en dehors de ces occasions-là. J’ai déjà dit combien il était modeste et comment on eut pu vivre très-longtemps avec lui, sans apprendre de sa bouche ses travaux et ses succès. J’en dirai autant de ses voyages.
De ses grands et nombreux voyages le P. Augustin n’avait pas rapporté que des notes bibliographiques. Il avait tout observé, les monuments, les coutumes, les mœurs, le caractère du peuple, ses qualités, ses défauts, etc. Quand il rappelait ces souvenirs on était saisi de la justesse, de la précision et surtout, — qualité rare — de la parfaite modération de ses jugements ; malheureusement il était difficile de l’amener
à ces sujets et il fallait y procéder avec une habileté consommée. A l’encontre de certains causeurs qui, pour avoir traversé les Alpes ou les Pyrénées, passé le Rhin ou la Manche, imposent à leurs auditeurs mal résignés le récit sans cesse renouvelé de leur vulgaire Odyssée, le P. de Backer en parlait pour ainsi dire à contre-cœur, jamais en public, rarement en conversation privée, et alors’ seulement que le cours des idées y conduisait naturellement. Son extrême modestie répugnait à se voir l’objet d’une attention générale. «J’ai vécu neuf ans avec lui, me disait un Père, jamais il ne m’a parlé ni de ses livres ni de ses voyages. »
Sa Bibliothèque, son Essai sur l’Imitation lui valurent des éloges très-flatteurs, on ne les connut jamais par lui; des lettres lui arrivaient signées des noms les plus illustres de l’Europe, pas une n’a été conservée à moins qu’elle ne contînt des détails bibliographiques ; alors elles étaient classées parmi ses notes, à l’endroit voulu, avec un signe qui les rapportait à l’ensemble.
C’est après sa mort seulement et de la bouche d’un membre de sa famille que j’ai su avec quel succès îl avait cultivé la peinture et pourtant ce sujet de conversation avait fréquemment surgi entre nous ; je lui avais montré des collections d’aquarelles, qu’il jugeait avec
un talent devant lequel je m’étonnais; mais jamais une allusion ne me permit de deviner que j’avais affaire à un peintre.
J’ai déjà laissé entrevoir comment les conseils du P. de Backer servaient aux jeunes professeurs, qui avaient le bonheur de vivre avec lui. Son expérience, l’aménité, la bonté de son caractère les attiraient volontiers vers lui. On recourait à lui dans les circonstances perplexes où la volonté ne sait quel parti prendre. Il y avait en lui tant de modération dans les sentiments, un tempérament si heureux en toutes choses, qu’on lui ouvrait tout naturellement son âme. «Je ne saurais dire, m’écrit un de mes collègues, je ne saurais dire ni le bien qu’il m’a fait, ni l’affection qu’il m’a témoignée. Avec quelle bonté il s’intéressait à toutes mes occupations, à ma classe, à ma surveillance, à mes élèves. Il s’informait de tout, et me dirigeait en tout. C’est lui qui m’a jeté dans les études privées, qui m’y a conduit comme par la main, suivant pas à pas mon travail. »
Je voudrais insister sur ce dernier point.
Quelque remplie que soit la journée de nos jeunes professeurs, il leur arrive d’avoir devant eux des heures
libres ; ils les consacrent à des lectures, à des travaux ou à des études privilégiées. Heures précieuses quand l’esprit a déjà un objectif déterminé vers lequel se concentre le travail ! Heures perdues, si le travail se fait sans suite, sans but, abandonné tout entier au caprice du moment ou au sort des circonstances.
C/est alors toutefois, dans ces rares moments laissés au choix du jeune homme, que se dessine . mieux la direction normale de son esprit et le cours naturel de son intelligence. On comprend aisément que pour plusieurs il faille un guide sûr, qui marque la route, y ramène celui qui s’en écarte et parfois même éveille le désir d’y marcher, et secoue cette torpeur, hélas! aussi naturelle à nos esprits qu’à nos corps.
Le P. de Backer aimait à prendre ce rôle important et le remplissait avec un dévouement et une sollicitude admirables.. Quand il avait ainsi adopté quelqu’un d’entre nous pour son élève, il étudiait son caractère . et ses goûts, suivait ses lectures favorites, sollicitait son esprit dans diverses directions jusqu’à ce qu’il eût trouvé quelle était sa vraie voie ; alors il le lançait et l’aiguillonnait jusqu’à ce qu’il y put marcher sans guide.
Un de nos Pères qui s’est distingué par des travaux hagiographiques remarquables m’écrivait : « C’était en vérité le caractère particulier du P. de Backer, de faire
travailler nos jeunes gens, de les appliquer à des études spéciales et de les y aider de tout son pouvoir. Il y revenait sans cesse. C’est à lui que je dois d’avoir jamais pris une plume en main. »
On ne croirait pas jusqu’où ses attentions et son dévouement le conduisaient. Pendant la dernière année de sa vie , il avait avec lui , à Saint-Servais , un de ses jeunes amis, qu’un goût particulier conduisait vers les sciences naturelles. Pas un Catalogue de librairie ou de vente publique n’entrait au collège sans qu’aussitôt le P. de Backer ne l’ouvrit à l’article : « Sciences» et ne vint le montrer au Père en lui disant : « N’y a-t-il point là de livres qui vous conviennent? Je les commanderai sur-le-champ. » Quand arrivaient les Revues et les Recueils périodiques, il en parcourait la table et lui signalait sans tarder les articles scientifiques. En un mot, il le suivait pas à pas, s’intéressait à chacun de ses travaux , l’encourageait sans cesse avec une bonté et une affection dont la tendresse touchait jusqu’au plus • profond de l’âme celui qui en était l’objet.
Me permettra-t-on d’ajouter un détail familier? Il avait pour nous, jeunes gens, des attentions vraiment maternelles. L’un de nous, malgré les richesses que l’on nous attribue, n’avait pour son usage qu’une lampe à pétrole d’un modèle fort primitif : elle donnàit en
abondance l’odeur et la fumée, mais la lumière avec une parcimonie désespérante. Le P. de Backer s’en aperçut : « Vous allez vous gâter les yeux, mon cher ami, lui dit-il, demandez donc au Père Ministre qu’il vous fasse acheter une autre lampe. » Le jeune Père y répugnait : il avait fait vœu de pauvreté et les pauvres n’usaient pas de lampes meilleures. — « Voilà bien la jeunesse, reprit le P. de Backer, vous épargnez vingt centimes en pétrole, sauf à dépenser plus tard des centaines de francs chez l’oculiste. » Malgré cela, on ne demandait point d’autre lampe.
Après trois ou quatre jours, le P. de Backer fatigué d’attendre , fit lui-même la demande et pendant que le jeune professeur était en classe, il alla déposer dans sa chambre la nouvelle lampe et reprendre l’ancienne.
Quand le professeur s’en aperçut il courut remercier le bon Père : « Point du tout, lui dit le P. de Backer, de quoi me remercieriez vous ? Vous y avez mis de l’entêtement, j’en ai mis aussi et j’ai eu le dessus »
Un jeune Père lui avait demandé de bien vouloir observer sa conduite, ses idées, ses paroles, la rectitude de ses opinions, ainsi que la tournure générale de son esprit. Le bon P. de Backer avait accepté cette
charge et tous les soirs, avant l’examen de conscience, il lui communiquait ses remarques et lui indiquait les points qui demandaient réforme. Je voudrais pouvoir dire ce qu’il sut mettre de bonté, d’affection tendre, de modération, de tact et d’intelligence dans cette délicate et importante mission.
Il avait de ces mots d’où jaillissait une lumière inattendue. « Vous avez bien discuté ce soir.... qu’y avezvous gagné? — C’est vrai, mais j’avais si bien raison. — Je l’admets, mais avez-vous jamais remarqué que vous n’avez pas le droit d’exiger que tout le monde soit de votre avis, alors même que vous auriez raison ? Ce droit les autres l’auraient comme vous, et, puisque généralement nous croyons tous avoir raison, on pourrait exiger que vous fussiez de l’avis de tous les autres.»
A' ce même Père il disait un jour : « Quand vous verrez un homme défendre une opinion visiblement absurde, — le cas n’est pas rare, — il est inutile de songer à lui répondre ; tenez pour certain que son esprit n’est pas fait pour saisir les bonnes raisons. »
Et encore : « Quand un homme parle sur un sujet dont il ignore le premier mot, dispensez-vous de le contredire ; laissez-le aller, il se contredira bientôt lui-même et la démonstration de son ignorance sera bien plus frappante. »
Il avait — je l’ai dit — une profonde intelligence des faiblesses de la nature humaine : elle le portait à juger les hommes avec une douceur et une suavité qui charmaient.
C’était pendant le temps pascal ; je le vis sortir du confessionnal , tout las d’y être demeuré pendant plusieurs heures consécutives : « Songez-vous parfois , me dit-il, à prier pour ces hommes qui viennent se confesser maintenant ? Ils sont bien à plaindre ! Ils ne sont pas méchants, ni de mauvaise volonté, mais le courage leur manque et l’énergie. N’est-ce pas du bon vouloir que de venir se confesser?... il leur en coûte, croyez-m’en, il leur en coûte !... Mais Dieu leur en tient compte. »
Quelqu’un lui parlait d’un scandale qui avait fait grand brqit et il ajoutait : « Comment peut-on en venir là? » « Il suffit pour cela, répartit le P. de Backer, il suffit d’être homme et de se laisser aller. Il n’est rien, que la pauvreté de notre nature n’explique et nous serions bien heureux si tout se justifiait comme tout s’explique.»
Telle était sa douceur, sa compatissance.
Pourtant son caractère naturel était âpre et vif ; mais un effort généreux et constant réprimait ces saillies de la nature. La longue habitude de se vaincre l’avait rendu maître de ces mouvements spontanés ; il avait plié son
caractère et l’avait incliné vers la douceur et la bonté:
Ce n’est point là l’œuvre d’un jour, on n’arrive pas d’un coup à ces transformations radicales. La nature résiste et regimbe à chaque instant. Ceux qui ont connu le P. de Backer, dans les premières années de sa vie religieuse, peuvent se rappeler des moments où son naturel échappait à sa volonté. C’étaient là les surprises du vieil homme, qui ne meurt jamais tout entier. Je n’aurais garde de les passer sous silence , son mérite , son grand mérite étant de les avoir vaincues , de s’être vaincu lui-même.— Qu’est-ce donc qu’un homme qui ne lutte pas tous les jours, pour ramener de force à l’infrangible loi du devoir, ces élans d’autant plus redoutables qu’ils ont leur racine dans une part de nousmêmes ? Où y a-t-il de la grandeur, si ce n’est dans ce combat de l’homme contre lui-même, du moi contre le moi , où la volonté , sans pitié pour nos défaillances , porte jusqu’au sein de l’âme le couteau qui doit y trancher toute cette germination mauvaise , renaissant sans cesse d’un fond corrompu; combat dont notre naissance sonne le signal et dont notre mort seulement marque la fin. — Non ! Non ! Ce ne sont pas ceux qui crient « Seigneur ! Seigneur ! » qui arrivent à la gloire de la vertu et à sa récompense , mais bien ceux-là qui accomplissent la Loi et qui , par un âpre et douloureux labeur, réalisent en eux la Justice.
Une chose pourtant, une seule avait gardé le privilège de l’indigner; elle l’irritait ; il la pardonnait avec peine. C’était la déloyauté ou même le simple manque de franchise. Il s’exprimait sur elles avec une vigueur qui n’a son égale que dans l’Écriture : « Abominatio Domini omnis illusor.... Abominatio Domini vir bilinguis. » — « Croyez- vous qu’après cela je saurais encore estimer cet homme ! » s’écriait-il un jour, « lui pardonner, oui ! mais l’estimer, non ! » Et pourtant cet homme ne l’avait trompé que sur un sujet de mince importance , mais il l’avait trompé, n’était-ce point assez? Il avait le culte de la vérité. Il aurait volontiers fait sa devise du vers fameux d’Homère :
« ’E^Gpoç yàp pot xeî voq ôpunç AidtxorcvX^mv 'Oç % erepov ptsv xevQy svt ypealv, aXko de eïiry. »
« Je hais autant que les portes de l’enfer celui qui dit le contraire de ce qu’il cache dans sa pensée. »
« Votre franchise vous attirera bien des désagréments, disait-il à un de ses amis, mais patience ! c’est chose assez précieuse pour qu’on souffre un peu pour elle. »
Ces qualités que je viens de dire, bien d*autres
auxquelles je ne puis m’arrêter, faisaient du Père de Backer, un de ces vieillards que l’on estime, que l’on vénéré et que l’on aime, comme par une naturelle inclination du cœur.
Il était aimé parmi nous. Il l’était en dehors de cette grande famille spirituelle.
Pendant les trente années qu’il lui fut permis d’entendre les confessions, il ne s’est guère trouvé de jour qu’il ne dût passer de longues heures au confessionnal. Il semblait que c’était à lui que l’on venait de préférence. Au temps pascal, il était littéralement assailli par les pénitents. Il était si aisé de lui donner sa confiance et il la méritait si bien.
C’est une grande et délicate mission que celle du confesseur. On se tromperait si l’on croyait que son rôle se borne à entendre et à absoudre. Oh! non! il dirige : il dirige les âmes et dès lors on comprend cette belle parole : « Ars artium regimen animarum. » Oui! guider les âmes c’est la science des sciences !
Avez-vous jamais pénétré dans les mystères du monde? Vous saurez alors toutes les douleurs, toutes les angoisses qui se disputent le cœur humain ; toutes les incertitudes qui l’agitent, tous les tourments qui l’étreignent. Il faut que le confesseur le ramène au calme, le rejette dans sa voie ; il faut qu’il oriente cette boussole affolée.
Il n’est pas de larme, pas de souffrance, pas d’amertume, pas de chute, pas de rechute, pas de remords, pas de trahison, pas de découragement, pas de revers, qui ne vienne se jeter entre les bras du prêtre.
Lacordaire l’a dit un jour : il faut que Je Prêtre soit fort comme le diamant, tendre comme une mère.
Oui il le faut. Il faut qu’il soit fort comme le diamant pour redresser avec énergie la faiblesse et la lâcheté humaine, et' lui montrer qu’elle peut avec le secours de Dieu vaincre la séduction du mal ; que si la passion nous asservit, c’est que nous acceptons d’être son esclave.
Tendre comme une mère; car la volonté humaine n’a pas le mal pour tendance principale mais elle est faible.
Video meliora proboque, détériora sequor.
Elle résiste, hélas ! avec tant de peine à l’attraction de ces biens inférieurs, qui ne deviennent le mal que parce qu’ils nous écartent du Bien suprême. Il faut tenir compte de cet entraînement, de cette défaillance naturelle, et relever celui qui tombe, comme une mère, sans se lasser, relève son enfant qui entreprend ses premiers pas.
Oh ! que Dieu donne à tous les prêtres ce mélange
de force et de tendresse, cet invincible énergie et cet amour sans bornes î
Le P. de Backer les avait en partage : « Il m’a mené bien rudement, mais je sentais qu’il n’avait en vue que mon bien, et même au fond de sa sévérité, je découvrais son affection pour moi. » Voilà ce que disait un de ses pénitents; voilà ce que tous auraient pu dire.
Dieu seul connaît le bien qu’il a fait ainsi dans les âmes. Nous n’en avons pu voir que la manifestation extérieure, l’influence qu’il exerçait et la vénération affectueuse dont on l’entourait de toutes parts.
« Vous ne nous croiriez pas, nous disait-on après sa mort , si nous vous découvrions le nombre de familles qu’il a réconciliées. »
Et encore : « Oh ! que c’était bien l’homme de conseil, il était bon de le suivre et doux de l’aimer. »
Nul de nous ne s’étonnait de ces éloges ; nous le connaissions ce bon Père de Backer et nous savions avec quelle ardeur il remplissait ces grandes fonctions du sacerdoce.
J’ai dit que, vers la fin de sa vie, l’épuisement de ses forces l’avait obligé de limiter le nombre de ses pénitents et qu’il leur avait fixé des heures invariables. Il
avait défendu au Frère portier de l’appeler en dehors de ces heures là ; il se défiait de lui-même : il savait qu’il n’aurait jamais eu le cœur de se refuser, même à une demande indiscrète. Le Frère portier avait dans ces circonstances l’habitude de se montrer impitoyable. Or deux jeunes gens tentaient d’émouvoir ce fidèle gardien de la consigne ; mais leurs efforts et leur éloquence échouaient devant un cœur de marbre. Un Père vint à passer qui se laissa séduire et avertit lui-même le P. de Backer. « Bien, bien, je vais descendre et confesser ces messieurs ; mais, à l’avenir, Père, ne m’avertissez plus de demandes analogues, à cette heure ci ; je dois la consacrer au repos le plus absolu ; les médecins le veulent, » Ce fut la seule réponse du bon Père.
Un jour, il gravissait péniblement la côte de Saint- Martin. C’était quelques mois avant sa mort et le soleil était ardent. Le docteur P..,, le rencontra et lui fit des reproches. « Mon Père, lui dit-il, ceci est une impardonnable imprudence ; monter des pentes aussi ardues, par un temps semblable, quand on a une maladie de cœur aussi avancée que la vôtre, c’est raccourcir sa vie. » — « Eh! docteur, lui répondit le Père, je le sais, mais que voulez- vous ? Pourquoi mes malades sont-ils venus se loger si haut? »
Ce simple mot est plus éloquent que tout ce que je pourrais ajouter encore.
On se demandera peut-être ce qu’était devenu, sous l’action de la vie religieuse, le jeune tribun de vingt ans que nous avons vu encourir les colères du gouvernement hollandais. Une transformation s’était faite en lui. Soit que les pensées supérieures que la religion nourrit l’eussent éclairé sur les vanités du calcul humain que nous nommons la politique, soit que l’expérience des hommes lui eût appris combien il est inutile de tenter en ces matières la conversion d’autrui , toujours est-il qu’on ne le vit jamais prendre part aux discussions que ce sujet a le privilège de soulever.
Il gardait, sans vouloir s’en défendre, un vif et chaud amour de la patrie ; il s’intéressait vivement aux luttes qui la divisaient, aux événements qui pouvaient servir ou compromettre son indépendance; il suivait avec bonheur la trace de ses progrès et de sa prospérité toujours croissante. Mais la modération de son caractère évitait ce qu’il aurait pu y avoir d’excessif dans ces sentiments.
Qu’une guerre civile ensanglantât un pays de l’Europe, qu’une guerre internationale armât l’un contre l’autre
deux peuples voisins, il ne s’en émouvait pas outre mesure. Il épousait entre les deux causes qui luttaient celle qui lui semblait approcher davantage de la Justice, mais cette inclination pour elle ne l’empêchait pas de reconnaître ses côtés faibles, d’avouer, de signaler même les fautes que commettaient ses défenseurs ; elle ne l’empêchait pas d’estimer loyalement le mérite et les bonnes raisons de ses adversaires.
En un mot, il fuyait les opinions extrêmes ; il avait en horreur ce principe, hélas ! si répandu dans les polémiques contemporaines : « Toutes les vertus, tous les droits sont chez nous ; tous les vices, toutes les injustices sont du côté de nos adversaires. » Cette modération sage, ce tempérament philosophique lui donnait cet avantage assez rare , de n’avoir pas à revenir sur ses pas pour rencontrer la vérité.
Oh! sans doute, il n’était pas du nombre de ces neutres entre Dieu et ses ennemis, que Dante a plongés dans le premier cercle de son enfer; la cause de l’Église le trouvait toujours prêt à la défendre, mais, tout en maudissant leur erreur, combien il aimait ces pauvres âmes qui méconnaissent l’œuvre de Notre Seigneur Jésus-Christ ! Comme il en parlait avec respect et dou-
ceur ! Oh ! l’amertume et le mépris était si loin de son âme ! Combien volontiers il se sacrifiait pour leur faire apercevoir les premiers rayons de la divine lumière !
Un de nos grands saints, le bienheureux Père Lefèvre, écrivait au Père Laynez : « Si vous voulez exercer votre zèle parmi les incroyants de notre époque.... tâchez de gagner leur bienveillance afin qu’ils pensent et jugent de vous avec estime. Et il ne vous sera pas difficile de l’obtenir, si vous vivez simplement avec eux, si vous leur parlez avec douceur et politesse , évitant de les contredire et de les choquer hors de propos, et ne faisant tomber le discours que sur des points dont nous convenons avec eux. Ainsi, fuyons ces disputes où les uns semblent humilier les autres. Car, il importe plus de s’entretenir sur des choses qui unissent que sur celles qui divisent, etc. etc. »
Tel était bien le P. de Backer. En transcrivant ces lignes j’ai cru tracer son portrait et, comme moi, ses amis l’y reconnaîtront. Mais après avoir conquis par Cette bienveillance , la sympathie et l’amitié des âmes , il ne s’arrêtait pas en chemin. L’heure et le moment venaient pour l’apôtre; «il était entré, comme disait familièrement saint Ignace, par la porte d’autrui mais il sortait par la sienne, » et peu à peu, de cet homme dont il s’était fait d’abord un ami, il faisait un chrétien.
En dehors des questions religieuses , nul autant que lui ne permettait qu’on fût en dissentiment avec sa pensée. Il ne s’arrêtait pas au point qui en était l’origine, il recherchait un territoire commun où il pût se rencontrer avec ceux qui l’approchaient, et l’ayant trouvé il ne songeait plus aux dissidences.
On pouvait énoncer devant lui les opinions les plus diverses de la sienne sans craindre de le froisser. Quand il lui arrivait d’en entendre qui divergeaient trop de ce centre que l’on appelle le bon sens, il se contentait de sourire et de hausser les épaules. Cette mimique légèrement dédaigneuse nous était parfaitement connue, et nous nous donnions parfois le malin plaisir de la provoquer.
On se souviendra que vers la fin de la guerre francoprussienne, il se fit comme une germination soudaine de révélations et de prophéties. L’événement doit avoir totalement converti ceux qui se confièrent ingénuement à elles. Parmi nous, habitués que nous sommes à trouver dans les manifestations divines des caractères autrement dignes de respect et de foi que n’en présentait cette littérature maladive , elles firent bien peu d’adeptes. On les lisait en récréation, on les commentait et on en riait. Le P. de Backer n’en savait point rire et le sentiment qu’il éprouvait approchait plus de l’ip-
dignation. — Nous feignions parfois d’y croire et de rompre une lance en leur faveur ; il se retournait alors sur le chevalier du prophète, le regardait avec une expression de visage très éloquente et haussait les épaules sans dire mot. Mais nous avions tous parfaitement compris sa pensée.
Au fait, son attitude était plus rationnelle que la nôtre ; il y avait plus que de la puérilité dans ces prophéties de tout genre; il y avait un manque de respect souverain à Dieu et dès lors l’indignation était mieux en place que la plaisanterie.
On conçoit que cette modération d’esprit, cette bonté surabondante lui aient acquis de nombreuses et profondes amitiés, même dans les rangs des adversaires de la Compagnie.
Oui! on l’aimait; on l’aimait tendrement comme on aime un père.
La nouvelle de sa mort fut un coup de foudre pour tous ceux qui l’avaient connu. Mais, est-il besoin de le dire? ceux qu’elle frappa le plus cruellement ce furent ses collaborateurs. Je me tais sur la douleur de son frère, mais je veux citer la lettre qu’écrivait le P. Carlos Sommervogel, h la nouvelle de cette mort inattendue ;
« Quelle nouvelle! Je n’y puis croire; comment me voilà séparé de celui avec lequel je vis depuis quinze ans, dans une si intime affection, dans une si complète sympathie de goûts, dans une si grande union de projets d’espérances et de travaux ! Que la volonté de Dieu soit faite et bénie ! Mais je ne vous cache pas qu’en vous écrivant je sens des larmes dans mes yeux. Que voulez vous? Après mon nom, je n’en savais pas d’autre aussi bien que celui du bon Père Augustin et une de mes grandes joies avait été de les voir à jamais unis sur le même ouvrage. Que j’étais loin de m’attendre à me le voir si rapidement enlevé ! Il n’y a pas huit jours, il m’écrivait encore et nos liens s’étaient resserrés plus étroitement pendant ces derniers mois; il m’encourageait alors que je croyais devoir m’en aller le premier... Oh! lui je ne le plains pas, ce cher Père Augustin, mais c’est moi, et c’est vous tous, mes pères de Belgique, c’est le P. Aloïs surtout, c’est la science. Encore une fois soumettons nous.... »
Au dehors la fatale nouvelle se répandit de bouche en bouche. Les journaux, sans distinction de parti, l’annonçaient à leurs lecteurs, en faisant l’éloge du religieux et du savant que nous venions de perdre. Et de
tous les points de la ville on accourait an Collège pour voir une dernière fois ce cher et vénéré défunt.
Il était là, dans la petite chapelle de communauté, déposé sur un lit de parade et revêtu de ses ornements sacerdotaux. Sa physionomie n’avàit pas changé sous l’étreinte de la mort : pas un trait ne s’était contracté sur sa figure. C’était lui, toujours lui, avec sa sérénité et sa bonté.
Pendant deux jours la chapelle ne désemplit pas; élèves, maîtres, amis, tous venaient y confondre leur douleur et leurs regrets. Oh ! que de larmes ont été versées devant ce cher cadavre !
Le 3 décembre, après de modestes obsèques, le corps fut transporté au cimetière Saint-Gilles. C’est là que repose cette cendre bien aimée attendant le dernier jour et l’éternel revoir !
Le P. de Backer n’était pas mort tout entier. Il laissait après lui le monument de sa vie. Continué par les soins de son frère et avec le secours du P. Sommervogel, il recevra bientôt son dernier couronnement.
La Bibliothèque de la Compagnie de Jésus est sur le point d’être achevée.
Mieux que les amitiés les plus fidèles, mieux que la reconnaissance de ses frères, mieux surtout que ces humbles pages consacrées à son histoire, ce grand ouvrage auquel il avait voué ses jours protégera son nom contre l’oubli, et lui gardera dans la mémoire des hommes cette place d’honneur que son infatigable et opiniâtre travail lui avait conquise. « Dans vingt ans , disait M. Fiess, le savant et regretté bibliothécaire de l’Université de Liège, dans vingt ans, quand on lira que cette gigantesque Bibliothèque fut l’ouvrage d’un seul homme, on sourira et on ne le voudra pas croire ; et quand même on ajouterait qu’il fut aidé de son frère et d’un ami, on sourira encore et on ne le croira pas davantage. »
Exegi monumentum ære perennius Regalique situ Pyramidum altius Quod non imber edax, non aquilo impotens Possit diruere, aut innumerabilis Annorum sériés et fuga temporum.
Non omnis moriar ; multaque pars mei Vitabit Libitinam .
Horace.