partie
Martyrium proposito non eventu œstima- On doit juger du martyre par le désir tur. Ghrysosl, De adv. Dom. et l'intention, et non par le supplice qu'on
endure.
Mori à persequente martyrium est in Mourir par la main d'un persécuteur. aperto opère; ferre verb contumelias et c'est le martyre manifeste-, mais souffrir odientem diligere , martyrium est in oc- les injures et les affronts, c'est un marcu'iàcogitatione. Gregor. Homil. tyre secret d'esprit et de pensée.
Nunquàm deest tribulatio persecutionis,si Les traverses et les persécutions ne non desit observantiapietatis. Léo, Serm. 9. manquent jamais à celui qui s'acquitte
avec fidélité de tous les devoirs de sa
religion.
S* in nobis quotidianus quidam usus af- Rendons-nous la mort familière par
fectusque moriendi, suscipiet anima nostra la pensée et le désir que nous en forme-
mortis imaginent, ne pœnam verœ mortis rons afin que notre âme, la souffrant en
inventât. Ambras. De fide resurrect. idée, ne souffre point la peine qu'elle
cause en effet.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie
[Etude et oraison'. — Il y a deux voies pour parvenir à la connaissance sublime des perfections de Dieu : Tétude et l'oraison. L'une le découvre par le raisonnement de l'esprit, l'autre par le sentiment du cœur. L'une et l'autre tendent à la même fin, mais avec cette différence, que la connaissance de Dieu acquise par l'étude produit l'enflure, au lieu que la connaissance de Dieu acquise par l'oraison produit la charité. Dans l'étude, c'est l'homme qui acquiert: aussi il lui fautbeaucoup de temps, et il fait peu de chemin. Dans l'oraison, c'est Dieu qui donne : aussi il abrège les voies d'apprendre. Ce ne fut point par la voie de l'étude et du raisonnement que le B. Jean de la Croix acquit ses connaissances sublimes, mais par celle de la charité et de la prière. Il crut tout savoir quand il
saurait Jésus crucifié. Son amour fut donc toute son occupation, et son oraison toute son étude. — Comprenez, savants du siècle, que la voie la plus courte et la plus sûre pour être habile dans la science des saints, c'est la prière continuelle, c'est le grand amour de Dieu, c'est l'oraison, et que Jésus crucifié est le livre que vous devez le plus souvent consulter. Vous ne vous élevez qu'avec peine aux choses invisibles par le secours des choses visibles; mais par l'oraison, comme le P. Jean de la Croix, vous descendrez de la grandeur de Dieu, où l'oraison vous aura élevés, dans le néant de votre bassesse.
[Les faveurs de Dieu aux saints]. — L'esprit de l'homme ne conçoit pas les < "livres de Dieu ; c'est même une folie que tout ce qui passe sa portée : Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt... Stultitia est illi. Mais l'esprit de Dieu comprend même les secrets les plus profonds : Spiritus Dei omnia scrutatur etiàm profunda Dei. Quand on parle de transports, d'extases, de suspension de l'usage des sens, à des âmes charnelles, elles n'y conçoivent rien ; ce ne sont que des visions, les effets d'un cerveau épuisé, d'une imagination échauffée : Stultitia est illi. Elles conçoivent bien ce que c'est qu'un transport d'amour profane, comment la fureur de la passion fait perdre l'usage et des sens et de la raison, et que c'est une frénésie qui porte l'âme hors du corps qu'elle anime, par la violence de l'amour, parce qu'elles ont éprouvé ces effets, et qu'elles n'ont jamais ressenti ce que peut sur le cœur et sur le corps l'amour divin, quand il est dans le même degré de violence qu'une grande passion humaine. Jean de la Croix avait éprouvé ces admirables effets, parce que l'esprit de Dieu et son amour s'étaient pleinement emparés de son cœur, et qu'ils rejaillissaient sur son corps. Cette partie grossière et terrestre était forcée de suivre le vol impétueux de l'âme ; les opérations de l'âme étaient si fortes, que le corps était obligé de l'accompagner. Semblable en ce point à ce chariot mystérieux que vit le prophète, dont les roues et toute la machine étaient obligées de suivre l'esprit puissant et subtil qui les faisait mouvoir.
L'homme ne parvient pas à la contemplation par les règles, il n'appartient qu'à Dieu de nous y élever quand il le juge à propos : Sustollam te super altitudines terne (Isai. xxxvm). C'est pour cette raison que la contemplation est un don signalé, un privilège, une distinction : par conséquent il n'est permis que de l'attendre de la main de Dieu, et non de nous flatter, d'y parvenir à la fin par nos soins. Nous ne voyons point dans les saintes lettres que qui que ce soit ait demandé les ailes de l'aigle, symbole de l'âme élevée à la plus haute contemplation : le Prophète-Roi demandait seulement les ailes de la colombe, symbole de l'âme qui trouve son salut dans la retraite et dans la crainte du Seigneur. Que nai-je des ailes comme la colombe! Je in éloignerais par la fuite, et j'irais habiter quelque désert inconnu (Ps. 54).
[Action et contemplation]. — L'union de la contemplation avec l'action n'est point l'effet d'une vertu naissante. Semblable à l'aigle qui laisse croître les forces à ses petits avant que de les exposer, un maître de la vie spirituelle laisse ses disciples se fortifier par la retraite, par le silence, par l'oraison, avant qu'ils aillent chercher des âmes à convertir. Ensuite il leur donne, pour ainsi dire, le goût de la conversion des pécheurs par quelque essai des soins que cette conversion demande. Ainsi, ce n'est pas peu que des commençants éprouvent déjà combien il est doux et glorieux de délivrer une âme de l'empire de Satan. Le temps viendra enfin que, du govîtet des simples essais de la conversion du prochain, ils passeront à l'entreprendre tout de bon et à l'achever. Mais, en attendant, qu'ils forment des désirs de travailler au salut des âmes, qu'ils les entretiennent sans cesse.
L'homme d'oraison ne doit point tellement se livrer aux douceurs de la solitude qu'il ne la quitte volontiers lorsque le salut du prochain l'appelle au-dehors La conversion des pécheurs est la proie des justes, dit S. Grégoire. En effet, l'homme d'oraison ayant plus de lumière qu'un autre pour connaître toute la misère des pécheurs, de ces hommes morts à la grâce, De longe oculi ejus prospicient, il se porte aussi avec plus de zèle à les secourir. — Telle fut la conduite de S.Jean. Vous l'admirez lorsque, prenant son essor, il s'élève jusqu'au sein de la Divinité ; mais ne l'admirez pas moins dans la conduite qu'il tient non-seulement pour convertir les âmes à Dieu, mais pour les élever au plus haut degré de la perfection. C'est ce qui lui a fait entreprendre les choses les plus difficiles. Que ce mélange de la contemplation et de l'action rend la vie de l'homme glorieuse et agréable aux yeux du Seigneur !
[Combien l'orgueil esta craindre]. — De toutes les grandeurs qui peuvent exciter l'orgueil et donner de la complaisance à l'amour-propre, il n'en est point de plus dangereuse que celle qui vient d'une sainteté extraordinaire, accompagnée de révélations, d'extases et de miracles. Quand un homme se voit élevé aux dignités du siècle, pour peu qu'il ait le jugement solide et la foi vive, il peut facilement combattre l'orgueil qui naît de cette élévation, parla considération de la bassesse et de la vanité de ces choses humaines et terrestres ; mais, quand une âme se voit élevée à une sainteté éclatante en révélations, en prophéties et en prodiges, choses grandes et admirables en elles-mêmes, oh ! qu'il est dangereux que ce grand jour ne l'éblouisse! oh ! que c'est une chose merveilleuse, disait S. Bernard, de paraître grand aux yeux des hommes, et de se croire toujours petit, de donner de l'admiration à tous, et de n'avoir pour soi que du mépris ! Magna virtus est ut, licet magna opereris, magnum te esse nescias.
Voilà le secret de notre bienheureux. Il est tout environné de lumières, mais il n'en est point ébloui ; il reconnaît toujours le néant et la pauvreté
de la créature. Il cache non-seulement aux yeux des autres mais à ses propres yeux ses dons et ses grâces extraordinaires, ne les regardant jamais d'un regard fixe et arrêté, mais par rapport à celui de qui il les reçoit. Le principe de l'humilité, selon la doctrine de S. Thomas, est ce profond respect que nous avons pour Dieu, respect qui naît de la connaissance de sa grandeur ; si bien que, à mesure que l'entendement est rempli de cette vue de la souveraineté et des perfections divines, la volonté est abattue et anéantie devant sa face. Ainsi, ce profond contemplatif, toujours plongé et abîmé dans la grandeur de Dieu, se tenait en même temps abîmé dans son néant.
|D'oii vient le relachemenl dans les couvents]. — C'est par un effet de l'instabilité des choses humaines, qui ne peuvent se soutenir longtemps dans le même état, que les plus solides établissements s'affaiblissent. L'esprit de l'homme, toujours en mouvement, peut-il se défendre du changement ? Une situation toujours égale et uniforme l'accable; d'ailleurs, le poids de la nature ne porte-t-il pas sans cesse au relâchement ? Souvent c'est un jugement de Dieu qui est caché, et qui punit des négligences et des infidélités par l'affaiblissement de la discipline des monastères. Notre saint anime son zèle contre Satan, qui par ses suggestions avait affaibli l'esprit de l'ordre du Carmel ; il s'enflamme contre les fautes des particuliers, qui avaient retiré les regards favorables de Dieu de dessus ces saints lieux, il oppose à l'inconstance de l'esprit humain l'inflexibilité d'un esprit animé de Dieu, qui est immuable; il remet devant les yeux de ses frères la vertu de leurs pères, et il leur dit : Si quelqu'un veut prendre le parti du Seigneur, qu'il se joigne à moi: Si guis est Domini, jungatvr mihi. (Exode, xxxi). — Que tous ceux qui sont animés du zèle de la loi et du testament de notre Père viennent après moi : Si guis zelum habet legis, exeat post me. On l'écoute, on le suit ; les obstacles disparaissent; tous lui obéissent; tous réclament l'ancienne et première observance, et l'on voit dans toutes les provinces du royaume fleurir l'ordre du Carmel, par le zèle du B. Jean de la Croix, qui en devient le second père et le second fondateur.
§ vi.
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Sun éducation et ses otndcsj. — Les parents duB. Jean de la Croix, chargés d'une nombreuse famille, dans une fortune très-médiocre, et obligés de vivre du travail de leurs mains, ne se trouvaient point en état de seconder l'inclination que leur fils avait pour l'étude, ni de l'entretenir hors de leur maison. Mais la Providence divine lui suscita des patrons, qui eurent la générosité de fournir à toute la dépense d'une si longue éducation. Jean de la Croix répondit parfaitement aux intentions de ses bienfaiteurs, qui s'estimèrent très-bien payés par le grand succès de ses études.
Il ne faut pas s'étonner si Jean de la Croix fit paraître une tendresse si naturelle pour la sainte Vierge, dont il était extraordinairement aimé et chéri, puisque par quatre fois elle s'est apparue à lui, tout éclatante de lumière, pour lui conserver la vie : deux fois lorsqu'il était enfant, pour le tirer du fond d'un puits et d'une mare où il était tombé ; une troisième fois pour l'arracher du fond des eaux, où il se noyait en passant une rivière : et la quatrième fois en le conservant sain et sauf sous son manteau, parmi les débris et les ruines d'une muraille qui avait accablé et enseveli sa cellule. (Le P. Texier).
[le véritable caractère du B. Jean de la Croix j. — Il est difficile de faire le juste caractère du B. Jean de la Croix. A la vérité, si nous regardons sa pureté inviolable, nous lui donnerons rang parmi les vierges. Si nous le considérons comme le premier de tant de religieux que sa réforme attire au service de Dieu, nous le mettrons entre les patriarches. Nous le prendrons aussi pour un martyr si nous envisageons ses souffrances ; pour un apôtre si nous réfléchissons sur son zèle ; pour un docteur si nous nous mettons devant les yeux ses ouvrages pleins de lumières divines ; pour un séraphin si nous faisons attention à son amour extatique ; pour un thaumaturge si nous nous représentons ses miracles ; pour un prophète si nous rappelons en notre esprit ses prédictions. Mais, après tout, ces éminentes qualités lui sont communes avec d'autres saints, en sorte qu'elles ne peuvent le distinguer ni nous en donner une connaissance particulière. De sorte que, pour former une juste idée de lui, vous devez
vous imaginer un homme qui n'a plus de commerce avec la terre, quoique le corps le contraigne d'y demeurer ; qui n'a plus d'engagement avec les sens, quoiqu'il soit obligé d'en user pour exécuter ce que Dieu lui ordonne ; un homme qui est tout dans le ciel, tout dans le sein de la divinité, tout dans l'occupation des bienheureux ; un contemplatif tout divin, qui semble avoir déjà passe dans l'autre vie, comme une âme passe en l'autre monde lorsqu'elle est délivrée de son corps. {Le même).
[Sa vocation à l'état religieux]. — Il fut si fidèle à la grâce dont Dieu l'avait prévenu, qu'il se conserva dans l'innocence et la pureté des mœurs parmi tous les dangers de la jeunesse, et qu'il se défendit contre le mauvais exemple de ceux de son âge et contre les révoltes de son propre tempérament. A vingt-et-un ans, il chercha un asile qui pîit le mettre à couvert des ennemis de la vertu dont il faisait profession, et le garantir des pièges que le monde lui tendait. La dévotion particulière qu'il avait à la sainte Vierge lui fit croire qu'il trouverait cet asile dans quelque maison de l'ordre des ('armes, qu'il savait être dévoué à cette bienheureuse Mère de Dieu. Il alla, dans cette vue, se présenter au couvent de Sainte-Anne, au supérieur de Tordre : il y fut admis sans peine, et y prit l'habit de religieux. Ce qu'on lui vit faire durant son noviciat fit juger qu'il serait un jour un grand maître dans la vie spirituelle. Après sa profession, la ferveur qu'il avait fait paraître dans sa première année, au lieu de diminuer, comme il arrive ordinairement, prit encore de nouveaux accroissements. Il commença un genre de vie si austère, qu'il mit le trouble et l'effroi dans les esprits de tous les religieux, déchus de leur ancienne régularité, et qui depuis longtemps étaient désaccoutumés de ces rigueurs extraordinaires; il se fit donner pour cellule un réduit où l'on mettait les ordures, et où l'on fut obligé de faire une ouverture dans le toit pour lui donner un peu de jour. (Tiré de sa Vie).
[Sa vie sainte et parfaite]. — Pour acquérir la perfection de l'état religieux, il commença par régler son intérieur, soumettant, selon le conseil de tous les saints, les passions à la raison, le corps à l'âme, et l'esprit à Dieu : remplissant ainsi d'abord les mesures de la perfection chrétienne. Ensuite, il étouffa les inclinations de la nature, qui pouvaient l'attacher à la terre, et commença de cette sorte à mourir au monde : parce que, selon la pensée de S. Augustin, comme la séparation de l'âme avec le corps fait la mort corporelle, de même la séparation de l'âme d'avec le monde opère la mort spirituelle, et rend les serviteurs de Dieu insensibles à toutes les choses créées. Ainsi, ce grand saint commença à mener une vie toute sainte en pratiquant les vertus chrétiennes dans le plus haut degré de perfection. Sa foi tenait plus de la vision béatifique que de l'obscurité de cette vie, tant il voyait clairement les vérités éternelles. Son espérance approchait plus de la jouissance de Dieu que de
l'attente de ce bonheur, tant il en était assuré. Sa pureté était plus semblable à celle des intelligences du ciel que des vierges de la terre, tant elle était éloignée des images et des sentiments du corps : de sorte qu'il menait une vie plus angélique qu'humaine. Son humilité exprimait, en quelque sorte, les anéantissements du Fils de Dieu, tant il s'abîmait dans son néant devant les grandeurs du Créateur. Sa pauvreté était plus conforme au dépouillement des biens temporels propre des purs esprits, par la plus parfaite privation qu'on en peut avoir en ce monde, tant il était persuadé que Dieu seul fait toutes les richesses des pauvres. Domimis est divitiœ. paupervm, comme dit S. Augustin. Son obéissance avait plus de rapport à l'obéissance des anges qu'à la soumission des hommes, tant elle était prompte, universelle, généreuse, désintéressée, tranquille en toutes choses et en toute occasion. Enfin, ses vertus étaient si éminentes qu'il semblait être élevé au plus haut degré de sainteté quoiqu'il ne fit encore que commencer à marcher dans la voie de la perfection: d'où l'on peut juger à quel point il est parvenu à la fin de sa vie. (Anonyme).
[lème sujet]. — Sa piété n'était pas moins extraordinaire que sa mortification. L'amour qu'il avait pour la retraite et le silence lui faisait retrancher de la société et de la conversation des hommes tout ce qu'il pouvait leur ôter pour le donner au commerce intérieur et paisible qu'il entretenait avec Dieu. Ce commerce consistait principalement dans l'oraison et dans la contemplation des vérités éternelles. Lorsqu'il sortait de cet état pour rentrer dans les exercices de la discipline du cloître, ou de la charité envers ses frères, loin de paraître abstrait, comme la plupart des contemplatifs et des mystiques, il avait toujours l'esprit aussi présent, aussi appliqué à ce qu'il faisait, que s'il n'eût point connu d'autres devoirs. De sorte que, encore qu'il possédât éminemment toutes les vertus qui pouvaient convenir à la sainteté de sa profession, il semblait que celle qu'on lui voyait pratiquer était toujours celle où il excellait. — Ses supérieurs, le trouvant si avancé dans la perfection religieuse, l'obligèrent de recevoir l'ordre de prêtrise dès qu'il eut atteint l'âge compétent. Comme ils n'étaient point accoutumés à voir parmi eux des exemples d'une charité aussi ardente, d'une mortification des sens aussi générale et d'un détachement aussi parfait de toutes les choses de la terre, ils crurent avec raison que la résistance qu'il leur faisait ne venait que du fond de son humilité, et ne firent point difficulté d'employer toute leur autorité pour le réduire ; mais, en croyant faire honneur à leur ordre par cette promotion d'un si excellent sujet au sacerdoce, ils contribuèrent, sans y penser, à la perte que leur ordre en fit peu de temps après : si l'on peut dire toutefois qu'il ait perdu celui qui n'a fait que le changer en un meilleur état par une heureuse réformation. Car la connaissance que le B. Jean avait des obligations du sacerdoce lui fit
souhaiter une vie plus retirée et plus régulière que n'était alors celle que l'on menait clans Tordre des Carmes. Après avoir longtemps consulté Dieu sur ce qu'il pourrait faire de mieux à cet égard, il prit la résolution de passer dans celui des Chartreux, où il se promettait de trouver une solitude telle qu'il cherchait, et où il voyait la séparation de tout commerce avec le monde.
Comme il travaillait à sa réception dans cet ordre, où il se croyait appelé, Stc Thérèse, ayant été informée de sa vertu extraordinaire, souhaita de pouvoir l'entretenir, et jugeant aisément qu'il était encore tout autre chose que ce que la renommée publiait, elle crut qu'il pourrait être le ministre que Dieu avait destiné pour l'assister dans l'exécution du dessein hardi qu'elle avait formé pour la réformation des hommes dans l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel. Lorsque le B. Jean lui eut fait ouverture de la pensée qu'il avait de se rendre chartreux, elle lui dit, avec cette autorité que la réputation de sa sainteté lui avait acquise, que Dieu ne le voulait pas la, mais que, l'ayant appelé une fois à la profession de l'institut du Mont-Carmel, il devait demeurer fidèle à sa vocation, et faire servir plutôt le zèle qu'il voulait porter ailleurs à rétablir cet institut dans La vigueur et dans la perfection de sa première observance. Elle lui fit voiries pouvoirs nécessaires qu'elle avait reçus pour travailler à ce grand ouvrage : elle l'exhorta à entrer dans le dessein de cette entreprise en des termes si pressants et si efficaces, qu'il renonça à sa première résolution j et promit à la sainte de faire tout ce qu'elle lui prescrivait, persuadé que c'était l'esprit de Dieu qui l'éclairait et qui la conduisait dans toutes ces démarches. {Tiré de sa vie.)
| Epreuves]. — Dieu qui avait résolu de faire de lui une vive image de Jésus crucifié, voulut que cette ressemblance commençât par les mêmes insultes qu'on fit à son Fils avant sa mort. C'est pourquoi il permet que son saint imitateur soit arrêté, pris violemment et de nuit comme lui, chargé de liens comme lui, conduit avec infamie comme lui, accusé faussement comme lui; fouetté jusqu'au sang comme lui, déchiré par tout le corps et couvert de plaies comme lui, estimé séditieux, perturbateur de l'ancienne religion et méchant homme comme lui, traité rigoureusement par ceux-là même dont il ne désirait que la perfection et le salut comme Jésus-Christ a souffert de ceux auxquels il n'avait fait que du bien.
Ces souffrances sont-elles assez grandes pour achever la conformité de notre saint homme avec son divin Maître ? Non, chrétiens : il est nécessaire d'y joindre les peines intérieures. C'est pourquoi il en a senti de si excessives, qu'il n'a pu lui-même les exprimer. Dieu retirait de son cœur ses grâces sensibles, et l'abandonnait aux violentes impressions qu'il permettait que les démons fissent sur son esprit. Ils excitaient ses passions, enflammaient ses humeurs, remplissaient son imagination de mille fantômes abominables, et formaient mille pensées contre Dieu; ils
attaquaient sa volonté de toutes les manières imaginables pour la jeter dans la haine de sou Créateur et dans le désespoir de son salut, ne lui faisant voir dans son corps et dans son âme que péché, que privation de es, que marques évidentes d'un dernier délaissement et d'une réprobation consommée. Oh! que cette peine est horrible, puisque Jésus- Christ même s'est plaint à son Père de cette sorte de délaissement, quoiqu'il s'y fût volontairement soumis ! Oh ! que ces croix étaient sensibles, et qu'elles causaient d'amertume à un cœur qui ne voulait ressentir que des mouvements d'amour pour un Dieu plein de bonté ! Quels combats clans cette âme qui s'efforçait de s'unir sans cesse à Tunique objet de ses tendresses, et qui souffrait un si grand obstacle à ses désirs ! * Que fera notre bienheureux en ces étranges extrémités ? Ne demandera-t-il point à Dieu, comme S. Paul, la délivrance de ses supplices ? Ah ! que ce cœur est généreux ! Bien loin de désirer du soulagement, il n'est pas encore content, et tous les efforts d'un Dieu qui s'applique aie faire souffrir, par lui-même et par les ministres de sa justice, ne peuvent remplir ses désirs. C'est pourquoi, lorsque Jésus-Christ attaché en croix lui demanda quelle récompense il souhaitait pour tous ses travaux : « Point d'autre, dit-il, point d'autre, ô divin Sauveur, que de souffrir et d'être méprisé pour vous. » Oh! l'incomparable amour des souffrances ! S. Thomas d'Aquin ne veut point d'autre récompense que Jésus-Christ lorsqu'il lui fait la même demande ; mais notre amant passionné des croix préfère les peines à la possession de son Dieu, parce que l'amour souffrant le rend plus semblable à Jésus crucifié, au lieu que sa possession le rendrait seulement plus heureux. Il refuse la béatitude pour endurer des tourments ; il abandonne la couronne de' gloire pour prendre la couronne d'épines: il aime mieux la croix qui le fait mourir par l'excès des douleurs que le ciel qui le ferait vivre dans le comble des plaisirs (Anonyme).
[Imour des souffrances]. — Mais d'où vient cette insatiable avidité de souffrir? Elle vient, messieurs, de ce qu'il était convaincu, avec S. Léon, que la croix de Jésus-Christ est un sacrement et un exemple : un sacrement, parce que la puissance divine y opère selon toute son étendue : un exemple, pour exciter et enflammer la piété des hommes envers leur Créateur et leur Sauveur. Crux Christi, quœ salvandis impensa est mortalibns, et sacramentum est et exemplum : sacramentum, quo virtus impletur divina; exemplum, quo devotio invitatur humana (S. Léon, II De resurrect. Dom.). C'est par ses souffrances que le B. Jean de la Croix est arrivé à la possession de la gloire. — Je n'ai pas le temps de le suivre pas à pas, et d'exposer à votre vue toutes ses tribulations en général et en particulier. Aussi bien, le détail que j'entreprendrais de vous en faire vous donnerait de l'horreur et de l'ennui. Car enfin, messieurs, comment ne scriez-vous pas frappés de ces deux sentiments si je vous expliquais la
rigueur de ses jeûnes, qu'il n'interrompait que par l'usage d'un peu de pain et d'eau ; la dureté de ses chaînes de fer, de ses disciplines, de ses cilices, d'une robe de jonc qui lui couvrait tout le corps ; la douleur qu'il sentait aux pieds lorsqu'il marchait sans sandales sur la neige et sur les glaces? Comment ne seriez-vous pas effrayés si je vous représentais l'incommodité de sa chambre, où il ne pouvait demeurer qu'à genoux ou couché sur le pavé; l'inquiétude de son sommeil, qu'il ne prenait que sur une planche de bois ou sur la terre toute nue; la mortification de ses sens et de ses inclinations naturelles, à qui il refusait tout ce qui pouvait leur plaire, et qu'il affligeait de toutes les manières possibles ; l'entière extinction des mouvements qui le portaient aux choses même nécessaires à la nature- ? Comment ne vous étonneriez-vous pas si je vous racontais distinctement les cruelles persécutions que des hommes, soit domestiques, soit étrangers, lui ont faites pour lui ravir le repos, la santé, l'honneur et la vie, et si je vous faisais sentir les combats horribles que les démons lui ont livrés pour en faire ou l'esclave du crime ou le but de leur rage? Que ne pourrais-je pas dire si je voulais m' étendre sur ce sujet? Combien de fois a-t-il résisté aux passions, aux emportements de la nature, à la douleur de l'esprit et du corps, à la peine qu'il avait de perdre son repos et sa réputation, aux plaintes que la nature voulait faire ! Oh ! que d'actes de vertus héroïques : de foi pour se soutenir par la vue des vérités éternelles; d'espérance, pour attendre les secours nécessaires en ses travaux et la juste récompense de ses souffrances; d'amour, pour sacrifier tous ses intérêts à Dieu; d'humilité, en s' abaissant jusqu'au centre de son néant et de ses péchés, et en se confessant digne de ces traverses; de patience, de résignation, d'abandonnement de soi-même à la Providence paternelle de son Créateur ! Que de victoires remportées sur lui-même, sur le monde et sur les démons ? [Le même).
[Même sujet]. — Dirais-je que le vêtement, qui est à la plupart des hommes un sujet de délicatesse ou de vanité, ne sert à notre saint qu'à le couvrir de la mortification même ; tellement que, à force de multiplier ses austérités, il les confond. Il ne ressent point la dureté de son habit : pourquoi? Otez ce premier rempart que sa mortification a mis pour conserver son innocence, et pénétrez plus avant : ô Dieu, qu'est-ce que je vois sous cet habit ? un cilice tout hérissé de pointes, qui percent de tous côtés, et qui s'enfoncent dans sa chair; cilice qu'il porte jour et nuit, sans le quitter que pour faire place à un autre suplice en se déchirant le corps par des disciplines sanglantes et multipliant ainsi ses tourments! Il les rend même continuels par ce cilice que sa mortification ingénieuse a inventé, puisqu'il ne peut faire un pas, ni se remuer en aucune manière, ni changer de posture ou de situation, ni faire enfin aucun mouvement, sans renouveler et aigrir ses plaies toujours saignantes, et sans que cet instru-
nem de cruauté lui donne un continuel sujet de souffrir. Pour moi, Messieurs, quand je considère cet appareil d'une cruauté aussi sainte qu'elle M< impitoyable, il me prend envie de présenter ce cilice au saint prophète Elie couvert d'un semblable cilice, ou bien à Ste Thérèse, qui usait souvent d'un semblable artifice, et de leur dire, comme autrefois les frères de Joseph au patriarche Jacob en lui présentant la robe de son [ils : Vide utrum tunica sit filiitui, an non? Tenez et regardez si ce cilice ^ui lui couvre tout le corps, et qui est teint du sang qu'il en a fait sortir, est bien la robe de votre fils ! Connaissez-vous à cet habit les livrées de la croix? est-il assez mortifié afin de l'avouer pour votre enfant? Vide utr't'm tunica sit fdii tuiy an non ? — Ah ! certes, grand Saint , peut-être auriez-vous sujet de modérer l'excès de cette rigueur exercée sur un corps si innocent. (Houdry).
[Joie intérieure]. — Comme il y a peu de saints qui aient traité leur corps plus rudement que lui, il y en a peu aussi à qui Dieu ait fait plus de caresses, et qu'il ait comblé de plus de joies intérieures : ce qui faisait que les jours et les nuits lui semblaient trop courts pour s'entretenir avec Dieu. C'est assez qu'il en entende parler pour demeurer deux ou trois heures immobile, extasié, dans la suspension de tous ses sens; ce qui lui arrivait souvent, lorsqu'il en parlait lui-même en prêchant. C'était un sermon bien éloquent de voir un saint ravi en Dieu lorsqu'il ouvre la bouche pour parler de ses grandeurs ! D'autres fois, comme si le Saint Esprit l'eût entièrement possédé, on l'a vu élevé en l'air avec Ste Thérèse, et se trouver devant l'adorable sacrement de l'autel, les bras étendus, les yeux collés au ciel, tout hors de lui, ne pouvant retenir ses larmes à la vue d'un crucifix, qui était l'unique meuble de sa chambre : car c'est l'objet dont il faisait son étude et son entretien, avec tant de consolation qu'il ne pouvait s'empêcher d'éclater en mille soupirs. Ainsi donc, comme il inventait mille artifices pour souffrir et pour se mortifier, Dieu, de son côté, le récompensait de mille faveurs, puisque des personnes d'une sainteté connue ont témoigné avoir vu souvent le Fils de Dieu s'entretenir avec lui. Il avait un visage si gai et un esprit si content, qu'il ne pouvait s'empêcher de le faire paraître au dehors, et de s'écrier avec S. Paul : Repletus sum consolatione, superabundo gaudio in omnibus tribulationibus. (II Cor. vu). — Mais aussi, Messieurs, il n'y a point de joie plus véritable, plus solide , et même plus sensible, que celle que Dieu fait ressentir à ceux qui se privent des plaisirs des sens pour son amour, et qui embrassent volontairement la croix et la mortification du Sauveur. C'est cette manne cachée, dontil est parlé dans l'Ecriture, qui n'est connue que de ceux qui la goûtent : les personnes qui flattent leurs corps, qui emploient tant de soins et tant d'étude à lui procurer ses aises et ses commodités, ne la connaissent point. Non, ces personnes délicates, qui ont tant d'horreur de la mortification chrétienne, comme si elles n'a-
ï/0 SAINT JEAN DE LA CROIX.
doraient point un Dieu crucifié, ne peuvent même concevoir qu'il y ait d'autres douceurs que celles que le monde leur présente ; non, ces gens de bonne chère, qui se font un mérite de passer leur temps agréablement et que S. Paul appelle les ennemis de la croix, ne voient pas l'onction qui l'accompagne, et qui fait qu'un saint religieux sous la haire, parmi les jeûnes et les plus rigoureuse austérités, a plus de joie et de satisfaction en une heure qu'ils n'en goûtent en toute leur vie (Houdry).
[ Dons et faveurs du ciel]. — L'état d'union et de transformation de l'âme en Dieu où était arrivé ce sublime contemplatif, étant le plus haut degré de la perfection dans cette vie, touchait en quelque manière l'extrémité de l'état glorieux dont jouissent les bienheureux dans le ciel, et participait à ses qualités. C'est ainsi que S. Thomas assure que les parfaits contemplatifs commencent dès cette vie à jouir de la récompense de la béatitude. C'est pourquoi le B. Jean de la Croix, cet homme extatique, ne passait presque pas un jour qu'il ne fût ravi, à l'autel, à l'oratoire, à la table, dans la conversation, en tout temps, en toute occasion. Ste Thérèse disait qu'aussitôt que l'on parlait de Dieu au P. Jean de la Croix, il était transporté et ravi. Souvent il se sentait saisi de l'Esprit de Dieu, et son corps demeurait immobile; ses sens tombaient dans une interdiction générale, comme si son âme eût été entièrement dégagée de la matière; elle était enlevée dans une profonde contemplation, et éclairée de brillantes et extraordinaires lumières, pour voir ce qu'il y a de plus intérieur et de plus caché en Dieu. Tantôt il contemplait l'unité de sa nature, tantôt la trinité des personnes, tantôt la simplicité de son être, tantôt la majesté de ses adorables attributs; il voyait tous ces objets, il les goûtait par des opérations intérieures que Dieu faisait en lui d'une manière suréminente : Divinorum patiens, comme on a dit d'un autre contemplatif. Je n'ai pas le loisir de m'étendre sur les particularités de ces prodigieux ravissements, à cause de leur multitude innombrable (Le P. Texier, Panégyriques).
[Pouvoir sur la nature]. — Il pénétrait dans l'avenir, et prédisait ce qui devait arriver ; comme lorsqu'une grande dame d'Espagne, sa pénitente, fâchée de ce qu'il s'en allait, lui demandant quanti il retournerait, il lui répondit qu'il ne retournerait point, mais qu'elle le ferait revenir. Cette parole fut une énigme pour cette dame ; mais elle en eut l'explication lorsque, le B. étant mort, cette dame envoya quérir son corps : de sorte qu'elle connut que c'était par un esprit prophétique qu'il avait dit qu'i] ne reviendrait pas, mais qu'elle le ferait revenir. Jésus-Christ l'a revêtu pareillement de son infinie vertu, lui faisant part de sa toute-puissance pendant sa vie et après sa mort. — Il eut un pouvoir admirable sur les éléments. Un grand incendie étant sur le point d'embraser un de ses monastères, comme on ne voyait aucun remède, plein de confiance
en Diei\ il s'élança au devant du feu, et en même temps les flammes, malgré le vent qui les poussait, s'élevèrent en l'air en forme de pavillon. puis rebroussèrent chemin, et peu après s'éteignirent. — Puissance sur les tempêtes. Un furieux et terrible orage menaçant une ville d'Espagne et tenant tous les habitants dans la dernière consternation, on vit notre bienheureux revêtu de son habit de religieux, élevé dans les airs, qui dissipait les nuées et chassait la tempête. — Puissance sur les maladies. Pendant sa vie et après sa mort, les linges qui avaient servi pour essuyer ses plaies donnaient la santé à toutes sortes de malades. Un jeune enfant de neuf mois, étant tombé du haut d'une galerie et s'étant écrasé la tête, fut guéri sur-le-champ par l'attouchement de ce linge, sans qu'il restât même aucune marque ni vestige de plaie. Un de ses doigts, après sa mort, mis sur une petite fille agonisante, la rétablit en un moment dans une si parfaite santé, qu'elle passa du lit où elle était mourante à la table pour souper avec ses parents. — Puissance sur les démons qui possédaient les corps. Je n'en veux point d'autre preuve que celle que je prends d'une lettre de Ste Thérèse à la prieure de Médina, où il y avai^ une religieuse possédée. « Ma fille, je vous envoie le P.Jean de la Croix, à qui Dieu a donné le pouvoir de délivrer les possédés; il vient tout présentement de chasser ici d'une personne trois légions de démons. » — Puissance encore plus admirable sur les démons qui possédaient les âmes. Témoin une infinité de conversions miraculeuses. Une seule réprimande qu'il fit un jour à une femme libertine, le scandale de toute une ville, fut si efficace, que, comme si elle eût été frappée d'un coup de foudre, elle tomba pâmée par terre, et, revenant de sa pâmoison, elle demanda un confesseur, et sa confession générale fut suivie d'une rigoureuse et continuelle pénitence (Anonyme).
[Son humilité]. — Cet humble de cœur ne fuyait pas seulement l'estime des hommes, il en avait même de l'horreur : oui, je dis de l'horreur, puisque l'on remarque dans sa vie que cet homme, si modeste, si patient, toujours égal à lui-même, s'emportait en certaine manière, et paraissait avec un visage allumé du feu d'une sainte colère contre ceux qui lui donnaient quelque louange. Témoin ce qui arriva à Grenade, lorsque, ayant appris qu'on avait appelé un peintre pour le tirer et le présenter dans cet état merveilleux où il paraissait extasié, il en conçut un si grand déplaisir et une telle tristesse, qu'il fut pendant plusieurs jours inconsolable. Le Saint-Esprit nous apprend que l'humilité, ou plutôt l'humiliation, est un objet d'abomination aux superbes : Abominatio est superbo humilitas : au contraire, les rebuts, les ignominies et les opprobres étaient l'objet des désirs les plus ardents de notre bienheureux, et le sujet de ses plus grandes joies {Le même).
| Réforme de son ordre]. — 11 ne fut pas plus tôt associé à Ste Thérèse pour
la réformation de cet ordre, qu'il fit paraître un zèle et un courage à l'épreuve de toutes les difficultés qui s'opposaient à l'œuvre de Dieu. Ce n'est pas assez qu'il sache que ses religieux sont sans reproche, s'il ne les voit parfaits et si toute la rigueur de la règle ne s'observe partout où il a du pouvoir ; et, par cette réforme presque générale, il est considéré comme le second fondateur de cet ordre, qui s'est étendu en tant de provinces et de royaumes. Or, pour exciter et animer un si grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, et les faire passer d'une vie relâchée à une vie plus fervente et à la pratique constante de tous les conseils évangéliques, il crut qu'il devait renouveler lui-même sa ferveur, ses prières et ses mortifications, et travailler avec toute la vigilance possible à les conduire dans la voie d'une haute perfection. C'est pourquoi, persuadé de cette maxime, « Il faut que celui qui est en place, ou qui occupe un rang distingué dans une communauté, serve d'exemple à ceux qui lui sont soumis », Jean de la Croix n'omit rien qui pût entretenir cet esprit de ferveur et de régularité dans ces nouveaux prosélytes. Il joignit aux exemples des vertus les plus héroïques une sagesse persuasive et une énergique simplicité, qui gagne le cœur des inférieurs ; une extrême patience à supporter leurs défauts ; des exhortations vives et animées pour leur faire embrasser avec ardeur les travaux de la pénitence. Qui pourrait dire avec quelle force il leur répétait ces paroles de leur commun maître : Celui qui ne porte pas sa croix chaque jour ne peut, être mon disciple ; si vous souffrez avec Jésus-Christ, vous serez glorifiés avec Jésus-Christ ! Le moment si court de cette vie, les souffrances si légères de ce monde, seront récompensés d'un poids de gloire éternelle : M ornent aneum et levé tribulationis nostrœ œternum gloriœ pondus operatur in nobis. Courons dans la carrière, de manière que nous emportions le prix. Ces paroles, dans la bouche du saint, étaient des étincelles qui partaient de son cœur comme d'une fournaise de feu, et qui portaient la lumière dans l'esprit et la chaleur dans l'âme de tous ses frères. (Houchry).
[Dernières maladies et mort]. — Les trois derniers mois de sa vie, il fut tout couvert d'ulcères comme Job, et frappé d'une maladie si douloureuse, qu'on lui coupait la chair à gros morceaux ; les chirurgiens mêmes avaient horreur de la manière dont ils étaient obligés de le traiter. Cependant il souffrait tout cela avec une patience si héroïque, que jamais il ne sortit de sa bouche une parole pour se plaindre. Pour dernière épreuve de sa patience, il était alors sous la conduite d'un supérieur qui, animé contre lui, le souffrait à regret dans sa maison, lui refusait la nourriture et les remèdes, et défendait à l'infirmier de le soulager. Il entrait même souvent dans sa chambre pour lui dire des paroles outrageuses, lui reprochant qu'il était un religieux imparfait et relâché qui détruisait son ordre.
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Diec permit encore que. sur la fin de ses jours, on obscurcit l'éclat de ses vertus par des médisances et des calomnies, et que, après qu'on eut fait information sur ses mœurs et ouï juridiquement des témoins comme s'il eût été criminel, on fît courir le bruit dans toute l'Espagne qu'on devait ôter l'habit de religieux au P. Jean de la Croix. Ensuite de quoi il fut. au milieu de toutes ses persécutions, abandonné de ses amis, comme Jésus-Christ le fut de ses disciples au temps de sa passion. Enfin, le dernier jour de sa vie, toutes les puissances intérieures de son àme furent abîmées dans un océan d'amertumes, et, comme si son corps avait ôtë cloué sur une croix, son esprit était tourmenté par une croix intérieure mille fois plus affligeante.
Providence de mon Dieu, que votre conduite est admirable sur vos saints ! En vérité, si nous n'avions vu un Homme-DiEU agonisant, tout noyé d'une sueur sanglante, s'abandonner à la douleur et dire : Tristis est anima mec usque ad mortêm : si, ayant l'àme sur les lèvres, près d'expirer sur la croix, il n'avait effrayé le ciel et la terre par ces tristes paroles : Deus, Deux meus, ut quid dereliquisti me ? nous aurions sujet de nous étonner de la manière dont Dieu traite ce fidèle serviteur à l'heure de sa mort. Mais, puisque l'amour a porté Jésus-Christ à vouloir mourir de la sorte, heureux mille fois le serviteur qui est traité comme son maître. Le saint homme, qui connaissait la main qui le frappait, et l'esprit qui le conduisait, arriva enfin au terme qui devait finir ses maux, et rendit tranquillement son âme à Dieu. (Tiré de sa Vie).
[Invocation et imitation]. — Pour vous, ô grand Saint, c'est pour reconnaître le zèle qui vous a fait vous consumer de tant de travaux, pour rallumer dans ce grand ordre cette première ferveur dont son fondateur l'avait embrasé, que Dieu vous a donné cette postérité nombreuse de tant de saints religieux, qui suivent votre exemple, et dont la vie si régulière et si austère contribue à votre gloire , puisque c'est par leur moyen que vous achevez ce que vous n'avez pu faire par vous-même. Vous n'aviez qu'un corps naturel, qui ne pouvait être en tous les lieux ni en tous les temps pour y donner l'exemple de la mortification chrétienne ; mais vous y suppléez par ce corps mystique d'un grand ordre, dont vous pouvez être appelé le restaurateur et le second patriarche, puisque vous lui avez rendu sa première vie, sa première vigueur, son premier esprit ; ce sont autant de successeurs de votre zèle et d'imitateurs de votre humilité et de votre mortification. Que si S. Grégoire de Nazianze appelle l'état religieux la plénitude de l'Evangile , parce qu'il s'y pratique dans tous ses préceptes, dans tous ses conseils, je le puis bien dire, grand Saint, en particulier de ceux que vous avez formés par votre exemple, puisqu'ils en font voir les plus hautes et les, plus difficiles maximes dans leur vie.
Et nous, Chrétiens, à qui l'Eglise propose l'exemple de ce grand saint t. xvii. 18
dans la solennité de ce jour, pour nous porter à l'imitation de ses vertus, quand je pense aux rigueurs de ses austérités et de ses mortifications étonnantes, savez-vous quelle est la réflexion que nous devons faire ? Le ciel nous sera-t-il donné pour rien ? l'emporterons-nous sans violence ? y a-t-il un chemin de roses pour les uns, et un autre d'épines et de croix pour les autres ? — Vous donc qui évitez les croix, et qui faites toute votre étude de parer aux moindres atteintes des peines que la Providence vous destine pour vous sanctifier, que puis-je vous dire sinon ces paroles terribles de S. Paul, que, par vos actions, vous vous déclarez les ennemis de la croix de Jésus-Christ : Et nunc flens dico, inimicos crucis Christi ? Dieu se trompe-t-il dans la manière de traiter ses saints ? Est-ce qu'il ne les aime point quand il les afflige ? A-t-il témoigné plus d'amour au B. Jean de la Croix, par les suavités dont il l'a enivré que par les opprobres dont il a été accablé ? Tous les saints n'ont-ils pas été conduits par la même voie ? tous n'ont-ils pas dit à Jésus-Christ, comme le bienheureux que nous honorons : Domine, pati pro te atque contemni! Seigneur, nous ne vous demandons rien que la participation de vos souffrances et les ignominies de votre croix ! Chrétiens idolâtres de vos plaisirs, qui vous déclarez les partisans de la vie molle, vous n'avez jamais compris cette morale ; vous ignorez donc que les plaisirs sont le parti et le malheureux sort des réprouvés, et que les afflictions sont l'heureux partage des prédestinés ? vous n'avez donc jamais conçu la force de ces paroles : Vous pleurerez et vous gémirez, pendant que tout le monde se réjouira, mais votre tristesse sera changée en joie? Demandez à Dieu ces yeux éclairés qui vont voir, goûter et aimer ces divines vérités.
On ne vous demande pas que vous alliez jusqu'à ce degré éminent de mortification, de contemplation et d'extases ; chacun a son don de Dieu, proportionné à sa vocation : Alius sic, alius vero sic ; unusquisque proprium donum habet ex Deo. Mais n'est-on pas en droit de vous demander que vous n'excitiez pas vos passions par la vue des spectacles mondains ? N'est-on pas en droit de vous défendre la lecture des livres dangereux, et de ces compagnies où la pudeur court risque de faire un triste naufrage ? N'a-t-on pas raison de vous dire qu'il faut retrancher et le luxe de vos habits et la magnificence d'un train que vous ne soutenez souvent que par les finances d' autrui ? Prenez donc, dans la vie de ces bienheureux, ce qu'il vous convient d'imiter, en quittant toutes vos habitudes criminelles et vaquant plus souvent à l'oraison et à la méditation des grandeurs de Dieu ; et, puisque vous ne vous sentez pas capables d'imiter parfaitement ce grand saint en toute sa vie, humiliez-vous, admirez du moins ce qui est au-dessus de votre portée, et ne cessez de louer Dieu en cultivant le don que vous avez reçu de lui : Unusquisque proprium donum habet ex Deo (1 Cor. vu).