‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 2)Chapitre 3 sur 30 · EXEMPLES ET FIGURES TIRÉS DE L'ÉCRITURE · texte numérisé non relu

EXEMPLES ET FIGURES TIRÉS DE L'ÉCRITURE

[Le Sauveur envers les malades]. — C'a été l'emploi le plus ordinaire du Fils de Dieu sur la terre de rendre la santé aux malades, dans tous les lieux où sachante l'a conduit ; et l'Evangile est rempli des guérisons surprenantes qu'il opérait partout : Pertransiit benefaciendo et sanando omnes. Tantôt les premiers et les plus considérables des villes le priaient de prendre la peine cle venir dans leurs maisons pour guérir des personnes près d'expirer ; tantôt les peuples accouraient en foule, et étendaient les malades sur les chemins par où il passait ; et tantôt enfin, ce charitable médecin prévenait lui-même leurs prières, et leur demandait s'ils voulaient être guéris. Or, quoique le Sauveur ait laissé ce pouvoir à ses Apôtres, et qu'il l'ait souvent communiqué à des saints en particulier, pour preuve du pouvoir et du crédit qu'ils avaient auprès de lui, ce n'est pas néanmoins un moyen ordinaire auquel on doive s'attendre, et la Providence ne nous a laissé que des secours humains ; mais, comme elle a des ressources infinies, il excite la charité des personnes vertueuses à leur donner toutes les assistances nécessaires. Que cet emploi est saint, qu'il est agréable à Dieu, puisque c'est celui qui occupait ordinairement le Fils cle Dieu ! — C'est là sans doute l'exemple que se proposa S. Roch pendant la plus grande partie de sa vie ; c'est ce qui l'obligea à ne point passer de ville dont il ne visitât les hôpitaux, pour y servir les malades et les secourir dans toutes leurs nécessités ; c'est ce qui le porta à ne point épargner sa vie même pour subvenir aux nécessités du prochain, puisqu'il s'exposa toujours plus volontiers à servir les pestiférés, pour contenter l'ardeur de la charité qui le pressait.

[La piscine publique |. — Quand je considère les hôpitaux, les places publiques, et quelquefois même les grands chemins, tellement pleins de misérables et d'infirmes, qu'ils surpassent de beaucoup en nombre ceux qui sont dans les maisons, je me figure cette piscine de l'Evangile, tout entourée de galeries, où l'on ne voyait que boiteux, aveugles, paralytiques, qui attendaient que l'ange vînt troubler l'eau. Or, quelle eau peuvent demander de nous tous ces malades dont le monde est plein, si ce n'est celle que la charité et la compassion doivent faire couler de nos yeux à la vue de tant de maux? Mais S. Roch ne se contente pas d'une compassion stérile et infructueuse; il va par les carrefours et les places publiques; il pénètre dans les recoins et les endroits les plus cachés ; il sort de la ville et parcourt les chemins, pour amener clans la piscine, c'est-à-dire dans les hôpitaux, tous les malades et les infirmes. Il ne s'en tient pas à troubler l'eau, comme cet ange de l'Evangile, mais, par la puissance que

Dieu lui a conférée, il remet en parfaite santé, par ses soins et encore plus par sos prières, tous les inlirmes qu'il peut découvrir, même ceux qui sont attaqués des maladies les plus désespérées: imitant en cela nonseulement Fange du Seigneur, mais le Sauveur même, duquel il est dit : Pertnmstit benefaciendo et sanandoomnes.

Elle . — La divine Providence, qui autrefois s'était servie de corbeaux pour nourrir ses prophètes, voulut se servir d'un chien pour porter quelque nourriture à S. Roch. Ce chien dérobait tous les jours autant de pain qu'il en fallait pour la nourriture de notre saint, qui était tombé malade et qui était caché seul au fond d'un bois, manquant de tout secours humain : ce qui lui arriva lorsque, après avoir servi les malades, et voulant retourner dans son pays, parce que sa vertu était trop connue dans les hôpitaux où il était, il fut frappé par hasard d'un coup de flèche, et en même temps frappé de la peste, et contraint, par sa faiblesse, de se coucher au pied d'un arbre.

| Daniel à BabyloneJ. — Je ne puis considérer S. Roch dans sa jeunesse, s'exeroant dans la maison paternelle à la pratique des plus hautes vertus, que je ne me rappelle en même temps le jeune Daniel, qui passa aussi sa jeunesse dans le palais de Nabuchodonosor, vivant dans l'innocence, refusant de prendre la même nourriture que ce prince, et rejetant toutes Jes douceurs de la vie, celles même qui étaient permises ; conservant un visage serein au milieu des austérités les plus rigoureuses ; adorant le Dieu d'Israël parmi la multitude d'un peuple idolâtre qui fléchissait le genou devant la statue d'un homme superbe. En vous mettant devant les yeux la vie de ce jeune prophète, j'ai fait, sans y penser, le véritable portrait de notre saint vivant dans la maison de son père ; sobre dans son manger, mortifié dans ses regards, retenu dans ses paroles, ne prenant que des divertissements honnêtes et permis, et ne se les permettant que pour éviter l'esprit de singularité ; fuyant les compagnies suspectes. Combien évita-t-il de dangers par cette sage précaution ! Maître de son cœur, arbitre de ses actions, pouvant satisfaire tous ses désirs, et ne manquant d'aucune chose pour les contenter, de quelle vertu n'eut-il pas besoin pour conserver son innocence au milieu d'une cour abondante en toutes sortes de délices !

[loïse] . — L'Apôtre S. Paul, pour louer la fidélité de Moïse, dit qu'il abandonna la cour de Pharaou, et ne voulut jamais avouer qu'il fût le fils de la fille de ce prince, préférant à cette qualité celle de simple serviteur de Die o : Biegaoît se esse fdium fi lue Pharaonis. Ce grand homme aime mieux être affligé avec le peuple de Dieu que de s'abandonner aux délices de la cour de ce roi rebelle aux ordres de Dieu. — S. Roch imite parfaitement ce grand exemple : il quitte ses parents, il renonce, pour

ainsi dire, àla qualité de leur fils, il abandonne tous les avantages qu'il pouvait se promettre de sa naissance, il foule aux pieds toutes les espérances et les prétentions de sa fortune : tout cela pour vivre pauvre, inconnu, pour devenir un vil serviteur des malades dans un pays étranger, pour s'attacher à la croix du Sauveur, n'ayant rien de plus cher au monde que de se conformer à ce divin original.

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE

lnftrmus eram, et visitâstis me(Matth. xxv). — Il faut, à la vérité, un grand fonds de charité pour se donner entièrement à la pratique de toutes sortes de-bonnes œuvres ; mais qui peut douter qu'il n'en faille une toute particulière pour faire son occupation du service des pauvres malades, surtout s'ils sont attaqués de maladies dangereuses? Il n'y a rien, dans ce vil ministère, qui flatte l'inclination naturelle; tout y rebute les sens; les fonctions en sont tout à la fois et humbles et pénibles : en sorte que, si on ne l'envisage que par des vues humaines, le dégoût naît facilement parmi des exercices si rebutants. Les pitoyables objets dont il faut prendre soin nous l'inspirent, et les services les plus bas qu'il leur faut rendre n'ont aucun attrait qui puisse en adoucir la peine. Il n'y a que des yeux chrétiens qui se puissent faire à ces tristes spectacles ; et encore, si l'on n'est animé d'une sainte ferveur et d'un courage plus qu'humain, les sentiments d'une dévotion passagère qui nous y auront porté par quelque heureuse rencontre n'auront pas assez de force pour nous y faire persévérer. Mais, pour l'exciter, cette constante et généreuse ferveur, dans tous ceux qui prennent quelque intérêt ou quelque part dans ce grand ouvrage, il ne faut que rappeler dans leur esprit que c'est le Fils de Dieu même qu'ils assistent en la personne de ces malades. Ce fut, àla vérité, un avantage singulier et un bonheur incomparable aux saintes dames dont parle l'Ecriture, lesquelles suivaient partout le Sauveur et fournissaient à ses besoins ; mais la présence de ce divin objet qu'elles avaient devant les yeux faisait une telle impression sur leur esprit, qu'elles s'estimaient heureuses de lui rendre ces bons offices. S. Roch n'eut pas l'avantage de servir le Fils de Dieu en sa propre personne, mais il en eut tout le mérite en le secourant dans ses membres, et non-seulement en les secourant en tant que malades, mais encore en tant que pauvres, puisque en cette qualité le Sauveur a aussi besoin du secours de ceux qui les assistent, et c'est ce qui a porté ce grand saint au plus haut comble de la perfection.

Confidite: ego vici niundum (Mattli. xvi). — Quoique ce soit un grand acte de vertu et un grand effet de la grâce de quitter le monde, ces deux choses sont d'autant plus à remarquer que la personne qui le quitte le connaît davantage, parce que des différentes qualités des hommes dépend la différence 'les combats qu'ils rendent, et l'honneur des victoires qu'ils remportent. Il n'est pas difficile à un homme de basse condition, qui n'a pas de grands biens dans le monde, ni de grandes prétentions, ni aucune autre espérance, de renoncer au siècle et à toutes ses grandeurs. Ce renoncement n'est pas fort difficile. Mais quand on voit un homme de qualité, qui a de grands biens, de grandes prétentions, et à qui tous ces objets se présentent avec leur pompe, les fouler cependant aux pieds et surmonter tous ces empêchements par la fuite, il peut assurément dire avec l'Apôtre, et d'une manière même plus excellente: Fcce nos reliquimm omnia, nous avons tout quitté pour Dieu. Il faut avouer que cette victoire est difficile, et d'autant plus glorieuse au Sauveur, qui est le principe et le motif de ce mépris, que la personne a plus de distinction dans le monde. Or, si jamais le monde s'est présenté à quelqu'un avec ce qu'il a de plus attrayant, c'a été au grand S. Roch, qui était fils unique et seul héritier d'une des plus nobles maisons de sa province, puisqu'il était fils d'un prince de Montpellier. Quelles oppositions n'a-t-il pas eu à soutenir, quels obstacles à vaincre, pour quitter ce que le monde a de plus charmant ! honneurs, plaisirs, richesses ! Il lui fallut tout fouler aux pieds, pour pouvoir dire avec l'Apôtre : Omnia arbitrer ut stercora ut Christian hteri/iciam (Philipp. ni).

Charitas Christi urget nos (II Cor. v). — Considérez S. Roch depuis sa naissance jusqu'au dernier soupir de sa vie; suivez-le dans tousses voyages, il fait plus de trois cents lieues de pays ; réfléchissez sur toutes ses actions : en trouverez-vous quelqu'une qui ne porte le caractère de la charité ? Y a-t-il une province dans le monde chrétien où l'on n'ait point ressenti les charitables effets de son intercession? Les Pères assemblés au concile général de Constance implorèrent avec succès son secours, dans un temps où la mort et la contagion semblaient être d'accord pour faire d'affreux déserts des villes et des provinces les plus peuplées. La France même, s'étant mise sous laprotectionde ce grand saint, a reconnu l'efficace de ses prières, et a été obligée d'avouer qu'il n'a jamais manqué de compassion ni de tendresse pour ceux qui ont eu recours à lui. C'est de là que les peuples l'ont invoqué comme saint avant même que l'Eglise l'eût canonisé. Si vous voulez qu'il ait la même tendresse à votre égard, imitez la sienne envers les pauvres malades, le plus tendre objet de son amour et de ses soins.

Créait mecum miseratio (Job. xxxi). — Si la miséricorde a présidé à la naissance de S. Roch, elle a aussi travaillé à son éducation, et on peut

dire de lui ce qu'on rapporte de Job, que la miséricorde croissait avec lui, jusqu'à ce qu'enfin Dieu, le voyant en état de remplir ses devoirs, lui ordonna, par une inspiration intérieure, d'aller secourir les pauvres dans les hôpitaux. Ce fut là, grand Saint, le noble emploi qui vous fut confié ; ce sera le sujet de vos victoires, ce sera aussi le sujet de votre gloire. Jamais un prince ne reçut avec plus de joie le commandement d'une armée, jamais un grand du monde ne reçut de son roi le gouvernement d'une province avec plus d'allégresse, que notre saint reçut la commission de secourir les malades, et de travailler dans les hôpitaux. Il quitte tous les soins du siècle pour s'acquitter du ministère dont la divine Providence l'a chargé. Il se déguise en pèlerin, de crainte d'être connu en France ; il abandonne les espérances qu'il pouvait avoir dans le monde et s'en va dans un pays étranger, tout ardent d'entrer au plus tôt en exercice et de s'acquitter des devoirs de cette charité.

Infirmns eram, et visitûstis me, etc. (Matth. xxv). — C'est une chose digne de toute notre attention, que, dans les services que l'on rend aux pauvres, on pratique en même temps toutes les œuvres de miséricorde dont le Sauveur nous fit le détail pendant sa vie, et dont il daignera encore nous faire le dénombrement au jour du dernier jugement. Par le moyen de l'aumône, on soulage leur faim et leur soif: Esurivi, et dedistis mihi manducare. Et vous n'attendez pas qu'ils vous viennent importuner; vous prévenez leurs demandes et leurs prières. Ce sont des étrangers et des pèlerins que vous recevez dans une maison qui ne leur appartient pas, et vous fournissez de quoi les entretenir : Hospes eram, et collegistis me. Vous revêtez des personnes nues : les habits, le linge, et tout ce qui est nécessaire pour les garantir du froid, sont les vêtements dont vous couvrez le Fils de Dieu en leurs personnes : Nudus eram et cooperuistis me. Ce sont des malades que vous visitez, ou que vous envoyez visiter de votre part. etc. Voyez combien d'actions de charité on peut pratiquer dans la seule assistance des pauvres malades.

Hommes pestilentes dissipant civitatem (Prov. xxix). — La peste est un mal si subtil et si terrible en même temps, qu'à moins d'une prompte et sage précaution il est difficile de ne le pas gagner ; il s'insinue si imperceptiblement, qu'il vient, pour ainsi dire, par toutes sortes de voies. Ce mal contagieux se communique par la proximité, par toutes les choses qui servent aux usages ordinaires, et même par la respiration. Si l'on demeure avec un homme qui a la peste, et si l'on développe des marchandises, si l'on se sert des habits, des livres, des papiers qui viennent des lieux qui en sont infectés, ou que l'on respire cet air malsain, on gagne presque toujours cette pernicieuse maladie. Il en est ainsi des maladies de l'âme. Comme, par le péché originel, le vice est devenu plus commun que la vertu, on s'y attache davantage, et cette peste morale gagne et

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corrompt insensiblement toutes choses. On pèche comme les autres, et l'on engage ensuite les autres à pécher ; on tombe comme les autres, et l'on entraine ensuite les autres par sa chute; en un mot, on reçoit insensiblement cette pernicieuse contagion, et on la communique aux autres. S. Roch, persuadé de ces vérités, et voyant que les maladies contagieuses des corps étaient souvent une suite de celles des âmes, ne borna point sa charité à prendre tous les soins nécessaires pour guérir les malades infectés de la peste, mais il les pressa, par ses vives exhortations, par ses fervents discours, à penser sérieusement aux maladies de leurs âmes, et ce fut le moyen par lequel il convertit une infinité de ces malheureux, et guérit les corps et les âmes en même temps.

Cvram illius habe (Luca? x). — C'est à vous, grand Saint, que Dieu adresse cette commission; c'est là le ministère dont il vous charge. C'est sa voix qui vous appelle du superbe palais de vos parents dans les hôpitaux; il vous ordonne de quitter toutes les grandeurs du siècle, de laisser là toutes vos possessions, de renoncer à tous les titres d'honneur, et de n'en rechercher point d'autre que de prendre le soin des pauvres, des malades et des blessés, que de le servir dans ses membres infirmes. Ce doivent être là désormais les objets de vos soins ; c'est ce que la divine Providence recommande à votre charité. Dieu veut que vous considériez cet emploi comme le seul héritage qui vous convient, comme le seul moyen de lui plaire, et la seule voie pour parvenir à la souveraine félicité.

§IV

Passages et pensées des SS. Pères et autres.

Facilius est aHquandô agrotare quàm II y a quelquefois moins à souffrir

œgrottmtem curare. Poeta tragicus Euri- d'être malade que de prendre soin d'un

pides. malade.

Quid boni habeat sanilas languor osten. La maladie fait connaître le prix de la .

dit. Hieron. Epist. santé.

Coneris expellere morbum animis quo- Faites, pour guérir les maladies fie

mode amiews kujxu sœculi solet morbum votre àme, les mêmes efforts qu'un hom-

œrporù. Augustin, lib. l Homil. 38. me passionné pour le siècle fait pour

guérir celles du corps.

Divind dispensa lione agitur ut prolixiora II arrive, par une sage disposition de

vida agritwlo prolixior exurat. Greg. Ho- la Providence, que la durée de la mala-

mil. ix in Evang. die est proportionnée à celle du crime.

Medidna utraque, tain corporis quàm L'une et l'autre guérison, tant du corps

anirnœ est à Deo. Id. demorib. Eccles.28. que de l'àme, vient de Dieu.

Mederi opus misericordiœ est. Id. iv de Guérir Les malades et procurer leur doctrinâ Christi. santé est une œuvre de miséricorde.

Dei imago est homo benefaciens. Gle- Un homme qui fait du bien à tout le mens Alexandrin. Stromat. n. monde est une vive image de*DiEu.

Nihil adeb habet divinum homo quam L'homme n'a rien qui l'approche plus benefacere. Gregor. Nazianz. Orat. xvi. de Dieu que de faire du bien aux autres.

Ubi Deus veram misericordwm invertit, Là où Dieu trouve la miséricorde enibi imaginem suœ pietatis agnoscit. Léo, vers les misérables, il y reconnaît l'ima- Serm. x de Quad. ge de sa bonté.

Nos si in his charitatis officiis (nempè er- gj nous moUrons dans ces exercices gà peste infectas) obierimus, ad Dominum de piété au service des pestiférés, nous evolabimus. Bernardin. Senensis. irons sûrement au ciel.

Sive moriamur, sive superstites vivamus, Que nous mourions ou que nous éviinjuvandis ejusmodi peste infectis nonpos- tions la mort C11 assisLiin| les personnes sumus, Deo serviendo, non lucran. Id. frappées de peste, nous ne pouvons que

gagner beaucoup en servant Dieu dans cet exercice de piété.

Ge qu'on peut tirer de la Théologie.

[Dieu veut que les chrétiens s'appliquent aux œuvres de charité]. — Il n'est pas étonnant que Dieu ait soin du salut des hommes, et qu'il nous recommande de nous secourir mutuellement dans les nécessités spirituelles des âmes ; mais de voir qu'il étende une partie de sa providence à ce qui regarde les nécessités du corps, et qu'il veuille pourvoir par notre moyen au soulagement de ses misères, c'est sans doute un grand sujet d'admiration aussi bien que de reconnaissance. Il veut que la charité qu'il a allumée dans nos cœurs, et dont il nous a donné tant d'exemples,, s'occupe à cet emploi si bas et si vil en apparence ; que, toute spirituelle qu'elle est, elle prenne soin des infirmités corporelles du prochain. — On peut en donner plusieurs raisons, dont la première est afin que notre charité ne soit jamais oisive, et qu'elle ait toujours de l'occupation : car, si nous veillons seulement sur les nécessités spirituelles du prochain, il sera fort rare que nous puissions le secourir, parce que ces sortes de besoins ne paraissent pas ordinairement à nos yeux, et ne tombent pas sous les sens, au lieu que les nécessités du corps sont pour la plupart apparentes, que les maladies sont assez fréquentes dans le monde, et nous fournissent

à tout moment un ample sujet d'exercer notre charité et d'en produire des effets. — Une autre raison, c'est que les pauvres, et surtout les malades, ne pouvant pas se soigner eux-mêmes, il a voulu que ceux qui sont en santé, et qui ont des moyens, eussent soin de leur guérison. — Une troisième raison, que nous pouvons encore apporter, est que, Dieu s'étant obligé par les lois de sa providence à secourir tous les hommes dans leurs nécessités et dans leurs maladies, comme il ne le fait point par ses mains, n'étant pas obligé de faire toujours des miracles, il le fait par les mains d' autrui, en voulant que les hommes se soulagent les uns les autres, et qu'ils servent en cela de supplément à sa providence, dont l'économie est d'agir par les causes secondes, nous substituant, pour ainsi dire, à sa place, pour nous donner lieu de mériter. — S. Roch conçut parfaitement ces vérités. Il ne se borna point à secourir le prochain dans les nécessités communes, mais il faisait toute son occupation de guérir les malades les plus désespérés, et ceux même qui donnent le plus d'horreur à notre délicatesse.

[ La foi dans le soin des malades]. — Il faut avoir une foi beaucoup plus vive pour reconnaître Jésus-Christ dans les pauvres malades, ulcérés et accablés de toutes sortes d'infirmités, que dans les autres pauvres que nous voyons communément devant nos yeux pleins de santé, et dont la seule indigence a besoin de notre secours. La raison de cela est que le Fils de Dieu est tellement caché dans les pauvres malades qu'il est difficile, à notre naturel dur et délicat, de s'imaginer qu'il veuille nous paraître sous des figures si rebutantes. Se représenter Dieu dans un roi, la difficulté n'est pas grande ; l'éclat dont il est environné peut nous donner quelque idée de sa gloire et de sa souveraine félicité. Croire que nous le voyons dans un juge, dans une personne constituée en dignité, on y peut découvrir quelque trait de sa souveraine autorité ; dans les personnes mêmes du commun, s'il n'y a rien qui nous démontre la présence de Dieu, du moins n'y a-t-il rien qui la combatte. Mais croire le voir dans un hôpital, caché sous la figure d'un malade plein d'ulcères qui par leur infection semblent défendre de s'en approcher, il faut assurément une excellente foi, et encore plus pour le servir en ce déplorable état. — Or, combien S. Roch était-il éloigné d'avoir une foi si -vive, si nous en jugeons par sa seule condition ! C'était un jeune seigneur, né avec des inclinations toutes contraires au service d'un hôpital. Il aimait la gloire : et il la sacrifie au service des malades ; il était né dans un état dont la délicatesse et la mollesse semblent être inséparables : et les corps les plus infects ne le rebutent point ; il panse les plaies les plus invétérées ; la pourriture des malades les plus abandonnés ne lui fait point horreur ; il semble au contraire qu'il mette sa souveraine félicité à les servir.

| De l'assistance des malades] . — Quoique ce soit servir Dieu même que d'exercer les œuvres de charité envers les pauvres, pris en général, c'est une chose beaucoup plus méritoire de le reconnaître et de lui rendre service en la personne des pauvres malades dans les hôpitaux : et je trouve deux ou trois choses plus capables de nous y porter. — La première est que, ceux qui sont reçus dans ces hôpitaux étant pauvres et malades en môme temps, ils ont plus de besoin de secours, comme plus incapables de se soulager et de chercher leur vie, ou de travailler pour avoir de quoi subsister. La pauvreté seule nous doit inspirer des sentiments de compassion pour leur misère ; mais la pauvreté jointe à la maladie rend leur misère extrême, et par conséquent nous impose une obligation plus pressante de les assister : ce qui est fondé sur le précepte de l'aumône, lequel, dans le sentiment des théologiens, oblige seulement les riches de donner aux pauvres le superflu de leur bien dans les nécessités communes et ordinaires ; mais cette obligation s'étend jusque sur une partie du nécessaire quand la misère est extrême et qu'il y va de la vie de ces pauvres. Or, si jamais la nécessité des pauvres est de cette nature, c'est sans doute dans leurs maladies, parce qu'elles les mettent hors d'état de se procurer eux-mêmes de quoi vivre, et leur ôte tout moyen de se soulager par leur travail, et que d'ailleurs ils ont besoin de beaucoup plus de choses en cet état. De plus, étant dans une plus grande impuissance de se pourvoir, ces besoins ne leur peuvent être fournis que par les aumônes des personnes qui sont plus à leur aise, et, faute de ce secours et de ce soulagement, ne sont-ils pas tous les jours en danger de leur vie, laquelle, selon les règles de la charité chrétienne, est préférable non-seulement à l'éclat et à la bienséance de votre condition, mais à tout ce qui n'est pas nécessaire à maintenir votre vie propre ? de sorte que, quand vous en devriez être incommodés, moins bien nourris, moins avantageusement pourvus et- établis, la charité chrétienne demande que vous préfériez la vie de ces pauvres à tout cela, et vous devez croire que c'est à votre égard une obligation indispensable. — Notre saint ne chercha point tant de raisons ni de ménagements ; non-seulement il donna son superflu, son nécessaire même, mais il vendit tous ses biens et sacrifia sa propre vie pour subvenir aux nécessités des malades et sauver la vie aux pestiférés. Quelle serait votre résolution, grands du monde, riches du siècle, dont l'orgueil, l'avarice et la délicatesse sont dans un si haut degré, si l'on en demandait autant de vous ?

j Les justes exercés par la maladie]. — S. Chrysostôme marque plusieurs raisons pour lesquelles Dieu exerce par des maladies la patience des justes: voici les principales. — La première, c'est afin que les grandes choses que le Tout-Puissant opère par leur ministère ne soient pas des occasions de s'en faire accroire, mais que, convaincus de leur faiblesse par les maux qu'ils souffrent, ils s'humilient et s'anéantissent devant le Sei-

gneur. La seconde, afin que tous ceux qui sont témoins de leurs actions héroïques et de leurs miracles, les voyant sujets aux infirmités communes, reconnaissent qu'ils sont de même nature que les autres hommes, et que, s'ils t'ont des choses extraordinaires et au-dessus des forces humaines, ce n'est point à eux mais à Dieu qu'il en faut donner la gloire. La troisième, afin que Dieu fasse voir en eux l'efficace de sa grâce, qui, par de si faibles instruments, opère tant de merveilles, en suppléant par sa vertu à ce qu'il leur manque de force. La quatrième, afin que le monde voie avec admiration la patience de ces hommes si généreux, et avec quel désintéressement ils servent Dieu pour lui-même, et non pour les consolations qu'ils en reçoivent. La cinquième , pour augmenter leur mérite, et ensuite leur récompense dans le ciel, et les fortifier par les couronnes qu'il leur réserve dans l'éternité. La sixième, afin que l'exemple des saints nous console si nous tombons en de pareilles infirmités. La septième, afin que , quand on nous propose l'exemple de ces- grands hommes, sujets aux mêmes faiblesses que nous, nous nous souvenions que, si nous participons à leurs souffrances, nous aurons part à leur couronne et à leurs mérites. La huitième, pour nous apprendre que le vrai bonheur de cette vie n'est pas renfermé dans la santé, dans les divertissements et les plaisirs. — Ce furent les raisons aussi pour lesquelles Dieu permit que le grand S. Roch fût frappé de cette maladie contagieuse dont il lui avait conféré la grâce de guérir ceux qui en étaient attaqués.

[La mortitieatiou|. — Il n'y a pas lieu de s'étonner de lire, dans les saintes Ecritures, qu'un David criminel s'est dépouillé de ia pourpre royale pour se couvrir de sac et de cendre, qu'il a mêlé des cendres dans son pain, et des larmes dans sa boisson. Il était raisonnable que cette chair adultère fût punie, et que celui qui, après avoir reçu de Dieu tant de grâces, avait répandu le sang innocent, satisfit à la justice divine par de rigoureux châtiments. Je ne suis point surpris quand je vois dans l'horreur des déserts les Madeleine et les Pélagie s'ensevelir toutes vives sous des rochers, et demeurer renfermées dans l'obscurité des cavernes : ce sont de grandes pécheresses, qui ont besoin de faire de grandes pénitences. Mais quel rapport, s'il vous plaît, entre l'innocence et la pénitence de S. Roch? et pourquoi un enfant de douze ans, qui a toujours vécu dans la pratique de la vertu, qui a conservé son innocence baptismale, exerce-t-il contre luimême des austérités si extraordinaires? Un grand homme disait autrefois que, dans l'état de pénitence, le pécheur, se voyant poursuivi par un Dieu irrité, se couvre d'un sac et met des cendres sur sa tête, afin que, travesti de la sorte, et pour ainsi dire déguisé, il pût, s'il était possible, se rendre méconnaissable aux yeux de Dieu. Mais S. Roch n'a pas besoin de ce déguisement : pourquoi donc les larmes coulent-elles continuellement de ses yeux? pourquoi ces soupirs tirés du fond de sa poitrine

quand il prie ? A voir ce ciliée dont il est couvert, on le prendrait pour quelque grand pécheur. N'aurait-il point dessein de nous le faire accroire ? Nous savons cependant que c'est un enfant de douze ans, qui a toujours conservé son innocence. Aurait-il la pensée de se rendre méconnaissable à Dieu ? Non : tout au contraire, il a le dessein de se rendre d'autant plus agréable à ses yeux qu'il accomplira en lui-même, comme dit S. Paul, ce qui manque à la passion du Sauveur.

[Le martyre de la charité]. — S. Roch ne se contenta pas de servir les pauvres et les malades en général, mais encore les pestiférés en leur particulier ; et, en travaillant à leur sauver la vie, non-seulement il exposa la sienne une infinité de fois, mais il la perdit effectivement par une héroïque charité. De grands théologiens tiennent que ceux qui meurent dans ce charitable exercice meurent véritablements martyrs, et que l'on peut mériter la couronne du martyre aussi bien dans les hôpitaux des pestiférés que sur les échafauds où l'on faisait mourir les chrétiens; et l'un des plus savants hommes du siècle passé (Le P. Théophile Raynaud), a fait un traité pour montrer que quiconque s'expose , par le motif d'une charité chrétienne, au service de ces pauvres abandonnés, s'il meurt dans ce saint exercice, est véritablement martyr, non-seulement dans l'application de ce nom, qu'on donne assez ordinairement à ceux qui consument leur vie ou dans les travaux de la pénitence, ou dans les austérités de la vie religieuse, et qu'on étend presque à tous les travaux, et toutes les persécutions qu'on souffre pour Dieu, mais dans le sens propre et dans la signification du mot de martyr, comme serait de mourir pour la foi; et c'est ce qu'ils appellent être martyr de la charité. Sentiment qui est appuyé sur celui de l'Eglise, laquelle compte parmi ses martyrs plusieurs saints morts dans cet exercice ; le Martyrologe romain, approuvé du Saint-Siège, en rapporte plusieurs. Que si ce sentiment n'est pas un article de foi, il est appuyé de celui des premiers Pères de l'Eglise, en conséquence de quelques passages de l'Ecriture, et des raisons de parité et de convenance avec le martyre souffert pour la foi, ou pour quelque autre vertu, sur quoi l'on ne forme aucun doute. Desdocteursne manquent pas de bonnes et de fortes preuves pour soutenir leur sentiment, et satisfont à toutes celles qu'on pourrait leur opposer. Or, cette opinion supposée comme véritable, le glorieux S. Roch n'a-t-il pas mérité la couronne du martyre autant de fois qu'il s'est exposé à la mort pour assister les personnes frappées de peste, par le motif d'une ardente charité, puisque non-seulement il est mort dans cet exercice, mais que cet exercice a été la véritable cause de sa mort ?

jS. Roch a été canonisé en deux manières]. — Il y a deux sortes de canonisation dans l'Eglise : l'une par l'oracle du Souverain-Pontife, l'autre par la voix des peuples. Dans la première, les papes mettent les saints sur

paragraphe s.xièmk. 19

los autels par la déclaration qu'ils font do leur sainteté, les exposantainsi a la vénération des peuples : dans la seconde, la réputation de leur sainteté commence par la vénération des peuples, et delà passe aux autels. Le Saint-Esprit préside à ces deux déclarations ; avec cette différence, cependant , que, dans la première canonisation, il n'agit qu'en inspirant le Souverain-Pontife, qui déclare la sainteté de la personne, et la met au nombre de ceux qui sont honorés dans l'Eglise, mais dans la seconde il agit sur l'esprit de tout un peuple; il ne parle laque par une bouche seulement, et ici il exprime le mérite d'un saint par cent mille bouches. — Telle fut la réputation de S. Roch : il reçoit avantageusement la récompense par la gloire que l'on rend à son nom, et par l'honneur que lui rend toute l'Eglise. Combien y avait-il alors de princes et de rois sur le trône, combien de grands seigneurs de son temps qui sont morts dans les combats, qui même ont été célèbres par leurs victoires ; cependant leurs noms sont demeurés dans le silence, et leur gloire s'est évanouie comme une ombre. En même temps qu'on a mis leurs ossements dans le tombeau, on y a aussi enfermé leurs triomphes et leur grandeur : Periit memoria eorum cum sonitu ; mais la gloire de S. Roch sera stable jusqu'à la fin des siècles, et son nom sera célèbre jusque dans le séjour de l'immortalité.

i vi.

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

N kusanee et édaeation de S. Roch]. — Le saint, si célèbre dans la chrétienté, dont nous faisons l'éloge en ce jour, était d'une des plus nobles familles du Languedoc, et son père était seigneur de Montpellier. Il vint au monde marqué d'une croix de couleur de sang, ce que sa pieuse mère, qui avait souvent demandé à Dieu un fils, prit pour un heureux présage de la sainteté future de ce cher fils. Ce fut aussi ce qui l'obligea de veiller avec un soin tout particulier à son éducation, et de lui inspirer dès le berceau, pour ainsi dire, la piété chrétienne. A peine avait-il atteint la douzième année de son âge , que , prévenu des grâces de Dieu et éclairé des lumières du Ciel, il commença à se dégoûter des douceurs de la vie du monde, et des délicatesses avec lesquelles on l' élevait. Quelques années après, le père de notre saint, près de quitter la vie, ordonna qu'on fît venir son fils, et lui parla en cette sorte : — Me voici, mon en-

fant, au bout de mon terme, et sur le point d'aller paraître devant Dieu pour recevoir son équitable jugement, selon ce que j'aurai fait de bien ou de mal pendant ce fâcheux exil de la vie présente. Comme rien ne m'est plus cher au monde que vous, et que j'ai mis toutes mes peines jusqu'ici à vous élever selon Dieu, écoutez encore ce peu de paroles qu'il me reste à vous dire : Je vous prie et vous conjure d'avoir toujours un respect infini pour sa divine majesté, de faire toujours toutes vos actions dans le dessein de lui plaire. Ayez gravée dans la mémoire la sainte passion, les souffrances et la mort de Jésus-Christ. Mettez tous vos soins à assister les veuves, les orphelins, toutes les personnes pauvres, accablées d'infirmités et de maladies, ou pressées de quelque nécessité que ce soit. Fuyez l'avarice comme la maladie la plus mortelle qu'il y ait au monde ; gardez l'hospitalité, secourez surtout les vierges qui, pressées de la nécessité, sont en danger de tomber. Ne dédaignez point de servir vos frères, c'est-à-dire tous les malades, de quelque mal qu'ils soient attaqués. C'est ainsi que vous vous rendrez digne des récompenses que Dieu promet à ses élus. — Ce saint jeune homme profita tellement des dignes leçons de son père, qu'il vécut à la cour comme un solitaire, pratiquant dans ce lieu de délices mille austérités ; il y menait une vie semblable à celle des anachorètes. {Tiré des historiens de sa vie).

[11 se consacre aux malades], — S. Roch, après avoir perdu ses parents dèg sa plus tendre jeunesse, ne fut pas longtemps sans profiter des instructions qu'il avait reçues de son père. Pour contenter la charité qui le pressait, il vend tout ce qu'il peut de ses biens, et il en distribue l'argent aux pauvres. Il laisse le gouvernement de ses terres à un de ses oncles ; et puis, quittant sa patrie, sa maison, ses proches et ses amis , il va, revêtu d'un habit de pauvre, visiter les lieux saints de la capitale du monde chrétien. C'est avec justice que le Saint-Esprit dit dans l'Ecriture que, quand l'homme donnerait tout son bien pour contenter la charité, il ne croirait encore avoir rien fait. Nous en avons une preuve dans notre saint : son amour n'étant point satisfait d'avoir distribué tout son bien, il fallut encore faire mille sacrifices de sa vie pour le contenter. Ayant appris que l'Italie était désolée par la peste, et que ce fléau de Dieu n'avait fait qu'un cimetière de tout ce beau pays, il part aussitôt, et fait plus de trois cents lieues pour secourir ces peuples affligés. La première ville où il donna des preuves de sa charité fut Acquapendente, dans l'Etat Ecclésiastique. Il entra d'abord dans l'hôpital, où tout était en désordre ; plusieurs malades, et point de remèdes ; beaucoup de misérables, et personne qui se mît en devoir de les soulager. Il presse, il exhorte, il conjure ceux qui ont le moyen de les secourir dans de si pressants besoins; il va même par les maisons chercher de quoi les assister. Enfin, ce saint homme ayant assemblé quelques compagnons pour l'aider dans ce pieux ministère, il vint à bout de délivrer cette pauvre

ville de M terrible fléau de Dieu. Qui eût jamais pensé qu'un jeune seigneur, de si illustre naissance, eût dû être omplojé à un si bas office ? qu'un enfant né dans un palais, servi par tant de domestiques, eût dû avoir pour retraite un hôpital rempli d'infection, et que son plus noble exercice eût été de servir des pestiférés ? C'est par là que la charité triomphe de la faiblesse de notre nature ; et, comme elle avait fait descendre le Sauveur de la droite de son Père dans une étable pour remédier à nos misères, elle tira notre saint des délices de sa maison et des vanités du siècle, pour le consacrer à ce pieux exercice.

Ce fut sans doute un spectacle digne de l'admiration du Ciel même, de voir ce jeune seigneur balayer les ordures de l'hôpital, faire les lits des malades, s'en aller parles rues chercher les pestiférés, les charger sur ses épaules etles apporter dans cette sainte maison. Qu'il faisait beau le voir manier avec courage les charbons pestiférés qui consumaient les pauvres tout vivants ; panser les ulcères, percer les aposthumes les plus dégoûtants, et supporter sans dégoût la puanteur et l'infection de ces corps à demi pourris. (Le P. Texier et Biroat).

[Ses prodiges de charité-] — Après avoir servi les pauvres malades dans les hôpitaux d'Acquapendente, l'ardeur de sa charité le porte à Cézène, de Cézène à Plaisance, de Plaisance à Rome : c'est dans cette capitale de l'univers que ce grand saint fit paraître ces excès dans lesquels il consuma sa vie. Représentez-vous ces temps malheureux où les astres ne versent que de malignes influences, où la terre est sèche et aride, où l'air que l'on respire devient mortel, et semble ne porter que des impressions de maladies et des marques de la colère de Dieu. Temps funeste, où l'on vit sans compagnie, où l'on souffre sans espérance, où l'on est contraint de se séparer de ce que l'on chérit le plus, le père de ses enfants, le mari de son épouse, et où les gens de bien, quelque pitié qu'ils aient, gardent toute leur charité pour eux-mêmes. Cette ville gémissait sous ce rude fléau, qui lui enleva un nombre presque infini de ses habitants. Les riches cherchaient dans des retraites éloignées leur sûreté, les pauvres qui étaient contraints d'y demeurer, étaient ou consumés par la faim, ou exterminés par la contagion, et Rome n'était plus qu'un cimetière pour les morts, et un hôpital pour les vivants. Mais ce qu'il y avait encore de plus étrange, c'est que les assistances spirituelles manquaient à tous ces infortunés qui étaient frappés de la peste. La crainte de la mort avait dispersé les pasteurs ; personne n'était assez courageux pour porter le pain de vie aux mourants, qui souffraient, pour ainsi dire, une double mort. S. Roch regarda cette désolation publique comme une moisson abondante que Dieu lui présentait pour exercer sa charité. Qui peut dire combien de malades furent guéris par l'attouchement de ses mains, combien de charbons s'évanouirent par un seul signe de croix qu'il faisait sur les malades, mais surtout combien de personnes sauvées par ses vives

exhortations, qui eussent fini leurs jours par un funeste désespoir ! (Fié" chier, sur un sujet semblable).

[Excellence de la charité de S. Roeh.] — On peut juger de la grandeur de la charité de notre saint par la qualité des personnes auxquelles il donne tous les secours inimaginables. Ce sont des pauvres, ce sont des malades dénués de tout secours humain, et que tout le monde fuit avec horreur pour la contagion dont ils sont attaqués. Or, la maladie est une grande épreuve aux personnes même qui sont les plus accommodées et qui ont le moyen de se procurer tous les soulagements nécessaires dans l'état où elles sont réduites. La pauvreté d'ailleurs n'est pas un moindre mal, parce qu'il se fait sentir même dans la plus parfaite santé ; mais ceux que Dieu fait passer par ces deux fâcheuses épreuves ont aussi besoin de deux différents secours : comme malades, ils ont besoin d'être servis, soignés, veillés, pourvus de remèdes, et vous savez à combien de fâcheuses nécessités ce triste état les réduit; et, comme pauvres, ils ont besoin d'être secourus par les aumônes et les charités des fidèles ; sans quoi tout le reste manquerait bientôt, et, de quelque zèle qu'on fût porté à les soulager, il serait inutile et sans effet. On peut juger par là de quel zèle notre saint fut animé, et de quel prix fut devant Dieu le sacrifice qu'il fit de sa vie en se dévouant au service des pestiférés dans les hôpitaux. Qu'il est grand aux jeux des hommes, lorsque, après la mort de son père, il hérite d'une souveraineté et d'une succession opulente ! mais il est bien plus grand devant Dieu distribuant aux pauvres les richesses immenses de sa famille ! Il laisse à son oncle le gouvernement de son Etat pour embrasser une vie pénible et obscure. Qu'il est grand aux yeux des anges lorsque, vêtu en pèlerin, il traverse nu-pieds les Alpes pour aller visiter les lieux saints de la ville de Rome ! Qu'il est grand lorsque, cachant son nom et sa qualité sous un habit de bure, il cherche dans les hôpitaux une triste retraite! Qu'il est grand, lorsque, descendant aux ministères les plus bas, il oublie ce qu'il est, pour secourir les membres de Jésus- Christ, qu'il aime plus que lui-même ! Qu'il est grand lorsque, se voyant, partout où il passe, l'admiration des peuples, il rejette les honneurs qu'on lui rend, et se dérobe de ville en ville pour fuir une gloire importune ! Rome le regarde comme un homme envoyé de Dieu ; on court au bruit de ses miracles; on le respecte à cause de sa sainteté ; on le suit par dévotion, on le loue par reconnaissance, on le canonise avec justice ; et plus on publie ses mérites, plus sa modestie le fait rougir. On le reconnaît pour un saint, et lui seul résiste à tous ces honneurs, qu'il croit qu'on lui rend mal à propos ; il se considère comme le plus grand pécheur du monde, et rend fidèlement à Dieu toute la gloire qu'il sait n'appartenir qu'à la divine Majesté. (Anonyme.)

[S. Roeli frappé de la peste]. — S. Roch enfin, après avoir servi avec une

constance admirable les pauvres et les malades de toutes les villes où il fit quelque séjour, fut frappé lui-même de la peste, et Dieu permit que cet homme si charitable non-seulement fût persécuté de ses proches, que celui qui avait secouru tant de pauvres fût destitué lui-même de tout secours, mais et enfin, pour éprouver sa fidélité, qu'il succombât sous l'effort du mal dont il avait guéri tant d'autres. Voici comme la chose se passa. Après tant de travaux entrepris pour le soulagement des malades, étant retourné dans son pays, il fut pris pour un espion et jeté dans un cachot ; mais, comme tous ses désirs ne tendaient qu'à mourir sur la croix, il aima mieux être abandonné de ses proches et de ses propres sujets comme un inconnu que de déclarer ce qu'il était. Quel pitoyable spectacle ! quel cœur si dur n'eût été touché de compassion de voir ce grand saint, si charitable, qui avait servi dans tant d'hôpitaux, secouru tant de malades, guéri tant de pestiférés, sauvé la vie, par ses œuvres miraculeuses, à tant de moribonds, lequel n'a pas l'avantage de trouver le coin d'un hôpital pour mourir ! Il meurt donc, abandonné de tout le monde et sans secours, dans le fond d'un cachot. Qui ne serait surpris de voir mourir ce grand saint dans une si triste situation ? j'ose presque dire, qui n'en serait scandalisé ? car cet illustre inconnu, ce bienheureux abandonné, ne pouvait-il pas, en expirant, former les mêmes plaintes que le saint homme Job : Mutatus es mihi in crudelem : votre bonté, ô mon Dieu, s'est changée à mon égard en une extrême sévérité ! Mais non, ce grand homme, persuadé que les croix sont les plus grandes faveurs que Dieu fait à ses élus, accepte avec mille actions de grâces la faveur que lui fait le Ciel de le rendre en cela conforme à l'image du Sauveur crucifié et expirant sur la croix. Anges tutélaires de tant de milliers de malades guéris ou soulagés par notre saint, que ne venez- vous en forme humaine, comme vous fîtes autrefois si souvent, pour secourir cet homme si charitable? Non, ces divins esprits savent bien que, comme S. Roch un parfait imitateur de la vie du Fils de Dieu, il faut aussi qu'il l'imite dans sa mort ; et par conséquent il doit expirer abandonné de toute la terre, et en apparence du Ciel même, comme le Sauveur sur sa croix.

Mourez donc, grand saint, dans un abandonnement entier de toutes les créatures, puisque la divine Providence l'a ordonné de la sorte. Votre solitude et votre délaissement ne durera pas longtemps : il me semble voir les âmes de tous les malades que vous avez secourus, et de tous ces moribonds que vous avez consolés et sauvés par vos soins charitables et par vos salutaires exhortations, qui sortent du ciel pour venir au-devant de vous et vous conduire en triomphe dans le céleste séjour, où leur Sauveur et le vôtre vous réserve toutes les récompenses qui sont dues à vos mérites. Et ce même Dieu, pour cet abandonnement que vous avez accepté avec tant de douceur et de résignation, veut qu'après votre mort vous soyez le secours et le libérateur de tous les peuples qui seront

désormais affligés de la peste, et que, par une infinité de miracles, le pouvoir que vous avez auprès de Dieu éclate dans tous les siècles, (Lç P. Texier).

[Charité envers les malades] . — Ce charitable devoir de secourir et d'assister les pauvres malades a cela de plus pressant que toutes les autres aumônes, que Ton ne peut s'en dispenser, comme des autres, sur l'ignorance où l'on pourrait être de leurs besoins. En effet, souvent on ne connaît pas les autres, et l'on n'est pas obligé de les connaître ; quelquefois les pauvres les cachent eux-mêmes par la honte qui leur fait souffrir la plus dure nécessité sans oser la découvrir. Ajoutez qu'il y en a qui feignent leurs misères beaucoup plus grandes qu'elles ne sont, et, pour en voir quelques-uns qui usent de cet artifice afin d'attirer la compassion des riches, souvent leur cœur s'endurcit sur les véritables misères des autres. Mais il ne faut qu'entrer dans un hôpital pour reconnaître les besoins extrêmes de ceux que l'ony voit, puisqu'on n'y reçoit que ceux qui n'ont ni moyens ni ressource d'ailleurs pour subvenir à leurs nécessités. Si la charité était telle qu'elle doit être dans un véritable chrétien, il n'y aurait jamais d'excuse ni de prétexte qui dispensât d'assister ces misérables. La véritable charité donne des yeux pour découvrir les pauvres et les malades., en quelques lieux qu'ils soient ; elie donne des entrailles de miséricorde pour en être touché, sans examiner si leur misère est extrême ou commune ; elle donne des mains pour les soulager, en quelque état qu'ils puissent être. Mais, comme cette charité qui animait autrefois le grand S. Roch est tellement éteinte, on vous expose ces pauvres languissants et on les rassemble dans un même lieu afin d'ôter tout prétexte ou d'ignorer où ils sont, ou de ne pouvoir les aller chercher ; là, leurs plaies sont autant de bouches qui vous parlent et qui implorent votre assistance ; et, s'ils n'ont pas la force de se traîner jusqu'à vos portes pour vous annoncer leurs misères, ils nous chargent de vous les annoncer publiquement dans les temples. Nous sommés les interprètes de leur silence ; nous leur prêtons notre voix pour vous crier : Induite viscera misericordiœ (Coloss. in). Partagez au moins, avec le grand saint que l'Eglise honore en ce jour, le mérite d'une si sainte action, et, si vous n'avez pas le courage de les servir comme lui, secourez-les au moins de vos aumônes. (Anonyme).

Premier Évêque de Paris.

On n'ignore pas que de savants critiques de ce temps ont disputé à la France l'honneur d'avoir eu pour l'un de ses apôtres S. Denys TAréopagite; mais j'ai cru qu'on devait s'en tenir au sentiment du Martyrologe romain, et même de l'Eglise Romaine, et que la critique de ce temps devait céder à une tradition de plus de douze cents ans, et à l'autorité de tout ce qu'il y a eu de grands hommes depuis plus de huit siècles, du concile même de Paris, et du consentement unanime de l'Eglise grecque et latine, comme l'a remarqué Baronius dans ses Notes sur le Martyrologe.

On n'ignore pas non plus les efforts qu'ont faits les mêmes antiques pour attribuer, sur d'assez faibles conjectures, la gloire d'avoir composé les livres tout divins, que l'antiquité a reconnu être de S. Denys l'Aréopagite, à un auteur inconnu, qui, pouvant mériter delà postérité une juste reconnaissance et une gloire non commune par un si bel ouvrage en déclarant son nom, aurait jji is relui d'un autre sans raison et sans nulle utilité, pour abuser l'Eglise e( en imposer à tous les savants, par une fourberie indigne d'un auteur qui ne -'<■<( pat moins acquis d'estime et de réputation pour lapiété que pour la science admirable qui parait dans tousses écrits.

\ mi, bi prédicateur qui entreprend de faire t éloge de S, Denys, san»

prendre parti dans cette contestation, doit se contenter d'être lui-même persuadé que le sentiment de l'Eglise, de plusieurs conciles et du plus grand nombre des grands hommes, aussi savants, aussi judicieux et aussi éclairés que ces nouveaux critiques, doit prévaloir sur une nouvelle opinion qui ne rendrait pas meilleurs ses partisans, quand même elle les rendrait plus savants. C'est pourquoi, sans y avoir égard, nous donnerons ici ce que nous avons recueilli sur la conversion, lamission et le martyre de S. Denys l'Aréopagite, apôtre de la France et premier évêque de Paris (1).

Desseins et Plans

Quidam viri, adhérentes ei, crediderunt; in quibus et Dionysius Areopagita. — Supposé ce fait historique, rapporté par S. Luc, nous pouvons assurer, fondés sur une tradition immémoriale, et confirmée par le Saint-Siège, que l'apôtre de la France et le premier évêque de Paris fut ce célèbre Denys, l'un des plus éclairés de l'Aréopage, qui, attaché à la doctrine que S. Paul enseignait, ajouta entièrement foi à ses paroles, et crut les vérités qu'il annonçait. Je puis donc vous représenter S. Denys dans les deux états qui ont partagé sa vie, en vous faisant voir combien il a été grand, soit par rapport à la foi qu'il a reçue, soit par rapport à la foi qu'il a annoncée. Dans le premier de ces états, vous le verrez comme une des plus illustres conquêtes de la foi, et dans le second comme l'un des plus zélés prédicateurs -et défenseurs de la foi ; vous verrez :

1°. — Sa docilité à recevoir la foi, malgré les oppositions qu'y pouvaient mettre et la science et la raison humaines.

2°. — Son intrépidité à annoncer la foi, et à mourir pour la foi, sans craindre ni les tourments ni la mort, assurés pour tous ceux qui annonçaient l'Evangile. {Eloges historiques des Saints).

(1) Ces réflexions cTHoudry donneraient lieu à une longue dissertation, qu'il serait superflu de mettre ici en note, Nous nous bornerons à dire que l'Eglise de Paris distingue deux saints Denys, celui d'Athènes, et celui qui serait venu évangéliser les Gaules au 11e ou au m* siècle. La liturgie parisienne est expresse sur ce point. (Edit.) ■

Il —Mirificacit Dominas sanctum sunm (Ps. 4). — Les hommes peuvent être considérés en trois otats : dans leur naissance, dans leur vie, dans leur mort. — Dans Leur naissance, ils ne sont que faiblesse ; dans tout le cours de leur vie, ils sont sujets à mille travaux et mille adversités, et leur mort est le comble de toutes les douleurs. — Mais, dans quelque état que l'on considère les saints, on les voit partout admirables. Si on les regarde dans leur naissance spirituelle ou dans leur vocation au christianisme, ils sont remplis de lumière ; si on les voit dans leur vie et dans leurs emplois, ils sont remplis de grâce ; si on les considère dans leur martyr ou dans leur mort, ils sont remplis de force. Tous ces avantages conviennent aux saints en général, mais ils paraissent avec un merveilleux éclat dans le grand S. Denis.

1°. — Il est tout admirable dans sa conversion, qui fut très-sincère, nonobstant les contrariétés apparentes qu'il pouvait souffrir du côté de la raison.

2°.— Il est tout admirable dans sa mission, n'ayant pas plus tôt reçu la foi qu'il en veut faire part aux autres.

3°. — Il est tout admirable dans son martyre, ayant souffert avec une constance étonnante plutôt que de quitter la foi qu'il avait embrassée.

Lorsque Dieu convertit un infidèle ou un pécheur, il produit dans son esprit une lumière qui lui fait connaître son erreur et son péché : car le péché, en même temps qu'il prend possession d'une âme, la remplit de ténèbres, qui sont dissipées par la lumière de la grâce lorsqu'il vient à se convertir. Lorsqu'un savant qui a été dans l'erreur se convertit après avoir eu beaucoup de sectateurs dans son égarement, il entraîne aussi beaucoup d'imitateurs par sa conversion. Mais quand cet infidèle, ce pécheur, ce savant, après avoir été éclairé, parvient à un tel degré de générosité que de souffrir la mort pour soutenir la vérité une fois connue, on peut assurer qu'il est tout admirable, et c'est là le véritable portrait S. Denys. Il avait ces trois nouvelles qualités : il était infidèle, il était pécheur, il était savant ; je dis savant de cette science humaine qui n'est qu'une pure vanité. Mais, ayant été tiré du péché et éclairé par la lumière de la grâce du Sauveur, il vint à un tel point de courage et de constance, qu'il n'y eut plus *de supplice qu'il ne souffrît, et enfin la mort, plutôt que de ïenoncer l'Evangile, auquel il avait cru, à la parole de l'Apôtre. (Essais des Panégyriques).

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