XEMPLES ET FIGURES TIRÉS DE L'ÉCRITURE
[Madeleine et Paul]. — Une fallait qu'éclairer l'esprit de Saul pour change sa volonté ; il ne fallait que lui découvrir l'injustice de son zèle et lui faire voir qu'en persécutant Jésus-Christ il persécutait le Messie promis par la loi et annoncé par les prophètes. Quelque engagement malheureux que pût avoir Madeleine, il ne fallait qu'un peu de honte pour la réduire à son devoir ; il ne fallait que lui représenter la beauté de la vertu pour lui donner de l'horreur du péché ; et sitôt que les ténèbres qui l'aveuglaient eussent été dissipées parla lumière de la grâce, elle eût été chercher son salut aux pieds de son divin libérateur. Il ne fallait que redresser ces deux criminels pour les convertir; changer le zèle de l'un et l'amour criminel de l'autre, pour en faire deux admirables amants du Fils de Dieu. Mais, dans S. Matthieu, tout résistait à la grâce : son avarice combattait la charité, qui est la principale vertu du christianisme; sa dureté com-
battait la compassion, qui est si naturelle à tous les membres composant un même corps; le désir insatiable d'amasser des richesses périssables combattait l'espérance et le désir des biens éternels: et l'on peut dire qu'il fallut que le Fils de Dieu fît cent miracles pour le convertir ; qu'il domptât les passions qui obscurcissaient sa raison, qu'il brisât les chaînes qui captivaient sa volonté, et qu'il changeât les inclinations qui possédaient son cœur. Cependant le Fils de Dieu ne jeta qu'un regard vers ce pécheur, ne dit qu'une parole à cet avare, et, le tirant de son bureau, l'obligea à deux choses également difficiles : à quitter ses biens et à le suivre : Et ait illi: Sequere me. Secutus est eum.
[Les Apôtres]. — Il n'y a nul sujet d'être surpris que les Apôtres aient si facilement obéi au Fils de Dieu lorsqu'il les appela à sa suite, parce qu'ils n'avaient rien dans leur famille qui fût assez digne ou assez puissant pour les arrêter ni pour mériter aucun attachement. Il leur était bien aisé de dire à leur Maître : Ecce nos reliquimus omnia et secuti sumus te; puisqu'ils ne laissaient qu'une barque et des filets, choses de trèspetite conséquence ; qu'ils renonçaient à un genre de vie qui n'avait rien d'honorable, et tout au plus de très-peu de profit, et qu'ils avaient raison de se laisser charmer par les promesses du Fils de Dieu, qui leur faisait espérer qu'au lieu de prendre des poissons ils prendraient, dans la suite? des pécheurs ; qui leur parlait de certains biens, de certain royaume, lesquels, quoiqu'ils ne les connussent point, pouvaient cependant exciter leur désir et leur ambition. Mais rien de tout ceci ne se rencontrait dans la conversion de Matthieu. Il possédait de grands biens, qui flattaient son avarice ; il n'ignorait pas que les charges se donnent plutôt aux richesses qu'au mérite ; il savait bien que, quelque honte qui accompagnât son emploi, il était toujours assez glorieux puisqu'il était utile ; que, selon la coutume perverse des hommes, l'honneur doit céder au profit ; et i^ avait sans doute appris, par l'exemple de ses compagnons, qu'il était dans une charge très-propre pour relever sa fortune par une alliance considérable.
[S. Paul, Madeleine, S. Matthieu]. — Remarquez, je vous prie, que le Fils de Dieu a opéré trois conversions extraordinaires par lui-même, dans lesquelles il a montré la puissance souveraine qu'il a sur les cœurs : celles de Madeleine, de S. Matthieu et de S. Paul. Et, dans ces trois changements, il a vaincu les passions dominantes des hommes et les trois principaux démons qui régnent dans le monde : l'orgueil de la vie, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, c'est-à-dire l'avarice. Il a vaincu la concupiscence de la chair dans Madeleine, la passion de l'avarice dans Matthieu, l'esprit d'orgueil dans Paul. Je ne dispute pas, maintenant, laquelle de ces trois passions est la plus opposée à la bonté de Dieu, ni laquelle apporte le plus grand obstacle à la grâce; il est ce-
pendant assez, visible que, dans la passion d'intérêt, il y a des difficultés qui doivent nous faire regarder la conversion de S. Matthieu comme une conquête et un triomphe remarquable de la grâce du Sauveur.
Le Fils de Dieu appela tous les Apôtres, et ils lui obéirent tous ; il appelle notre publieain à la pénitence, et Matthieu devient, à la suite du Sauveur, un parfait pénitent. Les autres évangélistes n'ont point parlé de sa conversion ; lui seul l'a rapportée, pour confesser sa faute en publiant la miséricorde de Jésus envers lui. Il abandonna tous ses biens, pour satisfaire à la justice de Dieu, et renonça pour jamais à une profession qui avait été la cause de ses crimes. La douleur qu'il en conçut fut proportionnée à sa charité : car ces deux choses sont toujours en un égal degré dans le cœur du pénitent, dit S. Augustin. Or, comme on ne peut témoigner un plus grand amour pour Jésus-Christ que S. Matthieu en renonçant à tout pour le suivre avec tant de promptitude, il est aisé de juger du regret qu'il conçut de l'avoir offensé. Quand il fut de sa suite, il répara par une fidélité inviolable ses années d'égarement, et il répandit jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la défense de la foi . — On ne vous dit pas, Chrétiens, d'abandonner vos charges ;mais, si vous êtes dans des emplois dangereux, vous êtes indispensablement obligés d'y renoncer.
[Générosité de S. Matthieu]. — Le Fils de Dieu, en obligeant Matthieu à tout quitter, ne lui fit aucune promesse ; il ne remplit point son esprit d'espérance pour lui faire supporter avec courage sa perte présente et l'abandon de ses richesses et de ses possessions ; il ne lui dit pas, comme à S. Jacques et à S.Jean: Faciam vos fieri piscatores hominum; et, contre la nature du commerce auquel ce publieain était accoutumé, il lui cache le profit qu'il y avait à faire avec lui, et ne lui découvre que le dommage : Sequere me. Quel gain pouvait s'imaginer ce banquier à la suite d'un pauvre homme tel qu'était le Sauveur? Je sais bien que, pour relever le mérite des autres Apôtres, notre saint évangéliste a écrit qu'ils quittèrent tous leurs biens et qu'ils suivirent Jésus-Christ: Relictis omtùbttê, tecuti sunt cura. Nous n'ignorons pas que l'Eglise, pour autoriser cet abandon généreux de toutes leurs petites possessions, dit que celui-là laisse beaucoup qui laisse tous ses désirs et toutes ses espérances, et que celui-là laisse encore davantage qui, en se défaisant de son bien, se défait en même temps de la volonté d'en acquérir. Mais qu'il me soit permis de dire que Matthieu a fait plus : il n'a pas seulement quitté des espérances ni de petites possessions, ni la volonté d'en acquérir d'autres, mais, avec toutes ces choses, il a encore quitté réellement et effectivement de grandes richesses.
Le Sauveur, qui, outre sa bonté universelle pour tous les hommes, fut touché d'une tendresse particulière pour ce jeune homme de l'Evangile, lequel lui demanda ce qu'il devait faire pour acquérir la vie éternelle, ne
lui montre point d'autre chemin, pour parvenir à la perfection, que de vendre tous ses biens, de les distribuer aux pauvres et de le suivre en qualité de disciple : Cum audîsset verbum adolescens, abiit tristis. Ce malheureux entend avec tristesse un oracle si salutaire, et abandonne lâchement les grandes espérances de la perfection et du salut éternel. D'où vient un aveuglement si funeste, une dureté de cœur si déplorable ? Erot enim, dit l'Evangile, habens possessions multas. Le Sauveur dit plusieurs paroles à ce jeune homme; il le regarda avec quelque complaisance.il n'en fallut pas tant pour attirer notre publicain : Suis-moi, lui dit simplement le Sauveur.
[Les évangélistes]. — Les quatre évangélistes sont ces quatre grands fleuves du Paradis terrestre, qui, sortant d'une même source, ont porté les eaux salutaires des vérités divines dans les quatre parties du monde pour les rendre fertiles en grâces et en vertus. Ce sont ces quatre chérubins remplis de science, décrits par le prophète Ezéchiel, et dans l'Apocalypse avec tant de pompe, qui ont traîné le char de triomphe du Fils de l'Homme par tous les endroits du monde, pour le faire régner dans tous les cœurs. Mais, si les figures de ces chérubins nous font voir les qualités communes entre les quatre Evangélistes, la différence de leur visage nous montre assez ce que chacun d'eux a de particulier. Les Pères, qui ont parlé de cette vision mystérieuse, disent que S. Matthieu est ce chérubin qui porte le visage et la figure d'un homme, parce que, disent- ils, le commencement de son Evangile, qui en est comme le visage, nous fait voir la naissance humaine de Jésus-Christ.
[ Les prophètes]. — S. Matthieu a des avantages infinis sur les historiens du siècle ; il en a même beaucoup sur les prophètes de l' Ancien-Testament. Car, quoique ces derniers fussent animés de l'esprit de Dieu , ils prédisaient souvent des choses qu'ils n'entendaient pas; *et nous voyons, de plus, que les prophéties étaient toujours accompagnées d'obscurités. Mais S. Matthieu n'a rien écrit qu'il n'ait entendu; et, comme il avait été enseigné dans l'école du Saint-Esprit, ses lumières n'étaient point mêlées de ténèbres. Quoique les prophètes fussent les historiens du Fils de Dieu, et que, par une merveille qui surprend tout l'univers, ils écrivissent la vie d'un homme qui n'était pas encore né, ils l'ont partagée entre eux, et ils n'ont osé entreprendre de l'écrire chacun en particulier toute entière. Il est vrai que, quand nous joignons leurs écrits ensemble, nous y remarquons les circonstances les plus notables de la vie du Fils de Dieu, et nous avons cette satisfaction de l'y voir dépeint par des hommes qui, vivant en des siècles différents et fort éloignés de sa naissance, n'avaient point eu de communication les uns avec les autres. S. Matthieu eut cet avantage sur ces anciens prophètes, qu'il nous a donné le Fils de Dieu tout entier, et ne nous laisse rien à désirer de ce qu'il a dit, de
ce qu'il a t'ait et de 06 qu'il a enduré de plus mémorable pendant qu'il a conversé parmi les hommes.
[S. Matthieu évugélisU|. — S. Ambroise remarque que S. Matthieu est proprement l'Evangéliste de la morale chrétienne : Evangelium totum S. Matthmi existimo esse morale. S. Jean décrit la divinité du Sauveur; S. Luc l'histoire de sa vie ; S. Marc celle de sesmiracles, et S. Matthieu la douceur des mœurs, la sainteté et la pureté du christianisme. A quoi nous pouvons ajouter que, si la vie des saints est une explication vivante de l'Evangile, S. Matthieu en a été lui-même l'explication. Il Ta écrit comme évangéliste, il Ta pratiqué comme saint, il Ta prêché comme apôtre, et il l'a scellé de son sang comme martyr, S. Luc et S. Marc Font écrit comme évangélistes, et l'ont pratiqué comme saints ; mais ils ne sont pas pour cela apôtres. S. Jean l'a écrit, il l'a pratiqué, il l'a prêché; mais il ne l'a pas scellé de son sang* Il n'appartient qu'à notre saint de l'avoir annoncé de ces quatre différentes manières, en l'écrivant, en le pratiquant, en le prêchant, en mourant pour sa défense, en le confirmant par le témoignage de son martyre.
..i PLIGATIONS DE QUELQUES PASSAGES
Aon venî vocare justos, sed peccatores (Matth. ix). — Comme le Sauveur voulait nous persuader qu'il était venu singulièrement pour sauver les pécheurs, et qu'il n'y avait point de condition dans le monde si éloignée des voies du salut qui ne pût espérer d'avoir part à ses miséricordes, il 'daigna choisir pour un de ses apôtres un homme qui, par sa profession, paraissait le plus indigne d'une si grande faveur. Cet homme fut S. Matthieu, galiléen de naissance, juif de religion, mais d'une profession odieuse à toute la nation juive ; car il était publicain, c'est-à-dire receveur ou commis pour la recette des impôts que les Romains levaient dans tous les pays qui leur étaient soumis. Cette haine particulière des Juifs contre les publicains venait de ce que, en qualité d'Israélites et de peuple choisi de Lieu, ils croyaient devoir être exempts de payer aucun tribut et aucun droit aux nations étrangères ; ils regardaient ces publicains comme des pécheurs de profession et des scélérats, qui n'avaient point de religion et qui rançonnaient tout le monde. C'était là le métier de notre saint avant que le Fils deDiEU lui eût dit de le suivre. Jésus-Christ, qui depuis près d'un an enseignait dans la Galilée, passant près du bureau de Matthieu, s'arrêta, et, le regardant fixement, lui dit de tout quitter et de le suivre. Jamais la grâce du Sauveur ne parut plus puissante qu'en cette occasion.
Tout autre que le Fils de Dieu eût eu besoin de raisons bien fortes pour persuader à un homme de cette sorte, avide des biens de la terre et qui avait si peu de religion, de quitter un emploi qui s'accommodait si fort à son inclination et à son amour-propre. Cependant le Sauveur ne l'eût pas plus tôt regardé, et ne lui eut pas plus tôt dit Suivez-moi, que ce mot le frappa, et lui changea tellement le cœur qu'il n'hésita pas un moment à tout quitter pour le suivre : Matthieu se lève à l'heure même, suit Jésus, et se déclare hautement son disciple.
Cum transiret inde Jésus, vidit hominem sedentem in telonio, etc. (Matth. ix). — Les interprètes ont assez de peine à expliquer ce prodige de la conversion de Matthieu : sa promptitude les étonne, et ils ne peuvent comprendre comment un homme qui avait un si violent attachement aux richesses les quitte tout à coup à la parole d'un autre homme, et brise sans balancer toutes les chaînes qui le rerfdaient esclave de son avarice. Ces deux grands ennemis du nom chrétien, Porphyre et Julien-1' Apostat, traitent cette promptitude des Apôtres à suivre le Sauveur de légèreté et de faiblesse d'esprit ; mais le grand S. Jérôme, qui rapporte ce raisonnement impie, le combat par deux raisons : l'une fondée sur la réputation éclatante que le Sauveur s'était acquise par ses miracles, et dont il était croyable que S. Matthieu n'était pas ignorant ; l'autre est un certain rejaillissement de la divinité répandu sur le visage et sur toute la personne du Fils de Dieu, capable d'attirer les cœurs au premier aspect : Fulgor ipse, et majestas divinitatis oceultœ, quœ etiam in fade refulgebat humanâ, videntes ad se trahere poterat primo aspectu (In Matth. i). — Et ce grand saint, pour nous aider à concevoir ce prodige de la grâce par un prodige de la nature, nous renvoie à l'aimant, qui a la propriété d'attirer le fer, et qui, par une vertu occulte, donne le sentiment et le mouvement à ce métal immobile et insensible. Mais, sans nous arrêter , à ces raisons, qui justifient la conduite de S. Matthieu, ne cherchons point d'autre cause de sa prompte obéissance à la voix du Fils de Dieu que la force de sa parole même, accompagnée de l'attrait et de la vertu toute-puissante de sa grâce.
Vidit hominem sedentem in telonio, Matthœum nomine (Matth. ix). — Les autres évangélistes, en écrivant la vocation de S. Matthieu, épargnent son nom ; ils le nomment Lévi, parce que ce nom était moins connu que celui de Matthieu. Notre évangéliste n'usera pas de la même précaution : ici il dit que Jésus vit un homme nommé Matthieu, assis au bureau des impôts ; quand il écrit le catalogue des Apôtres, il se nomme Matthieu le publicain. Il est bien aise d'être connu : partout il se nommera, et il dira ce qu'il était. Il n'a garde d'omettre aucune circonstance de toutes celles qui peuvent servir à l'humilier et à faire connaître la grande miséricorde que Jésus lui a faite. Les regards du Fils de Dieu ont beaucoup
de force ; ils pénètrent jusqu'au cœur. Heureux ceux sur lesquels il jette de semblables regarda ! Un regard du Sauveur fut le principe de la conversion de S. Pierre. Quand notre Evangile dit que le Sauveur vit S. Matthieu, il parle de ces regards efficaces qui touchent le cœur et le convertissent. Le Fils de Dieu jeta sur Matthieu un de ces regards favorables : voilà pourquoi en un instant son cœur fut changé. Tous les obstacles qui auraient pu retarder sa conversion furent levés, tous les liens qui l'attachaient à la terre furent rompus. Le Sauveur n'a qu'à prononcer une parole : il trouvera un homme docile, qui fera gloire d'obéir à sa voix, et qui se donnera à lui sans réserve. Quand il appela S. Matthieu, il fit voir combien sa miséricorde était grande. Il avait déjà appelé à lui de pauvres pécheurs, des hommes sans lumière, sans force et sans mérite ; Matthieu paraît encore plus indigne de la grâce qu'il reçoit. Ceux de sa profession étaient considérés par les Juifs comme des pécheurs publics, comme des gens abominables, pour lesquels toute la nation avait le dernier mépris.
Relictis omnibus, surgens secutus est eum (Matth. ix). — C'est la plus grande gloire de la bonté et de la puissance de Dieu de vouloir et de •pouvoir sauver tous les hommes, en quelque condition qu'ils se trouvent. Mais, si nous voulons être disciples du Fils de Dieu, nous devons nous élever, au moins de cœur et d'affection, au-dessus de ces biens périssables ; nous devons en quitter le superflu pour l'amour de Jésus-Christ, qui nous le demande par la bouche des pauvres et le reçoit par leurs mains. Nous devons même être prêts à quitter tout le reste, si les intérêts de sa gloire et de son service nous y obligent. Nous ne pouvons pas tous être apôtres et évangélistes, comme l'a été S. Matthieu ; mais nous sommes tous obligés d'imiter sa foi et son obéissance, qui lui ont acquis ces illustres qualités. Il faut que les lumières de la foi nous découvrent les défauts des biens de la terre, en comparaison de ceux de l'éternité ; qu'elles nous fassent connaître l'intention et le dessein de l'auteur de tous ces biens, qui nous les a donnés pour son service et les devoirs auxquels nous sommes obligés, afin que leur usage nous soit salutaire. Il faut que l'obéissance et la charité nous fassent accomplir ces devoirs et suivre exactement les ordres de celui qui s'est fait pauvre et s'est anéanti pour nous procurer des richesses incorruptibles et une gloire immortelle. Il le faut donc suivre par la foi, avec S. Matthieu, par l'obéissance et la charité, ensuivant l'attrait de ses inspirations et la conduite de ses lumières, en prenant pour règle de notre vie les maximes saintes de son Evangile, et pour modèle de nos actions les merveilleux exemples de ses vertus. Nous le devons suivre au milieu même de l'affluence des biens et des plu3 grandes fortunes, si nous nous y trouvons, en ne perdant jamais de vue les biens éternels qu'il nous a promis pour récompense de notre obéissance à sa loi. Quelque obstacle que forment notre condition et uoi t. xvn. s
affaires, nous pouvons, nous devons suivre le Fils de Dieu de cette façon : il n'y a rien qui nous en puisse dispenser, puisque nous ne pouvons être véritablement chrétiens qu'en chérissant la doctrine, en imitant l'exemple, en accomplissant les préceptes du Sauveur, comme a fait avec promptitude S. Matthieu, dont l'Eglise honore aujourd'hui la mémoire,
Hœc mutatio dexterœ Excelsi (Ps. 76). — Tout le monde connaît parfaitement l'insatiable avidité et la cruelle avarice de ceux qui ont coutume de lever des tributs sur les peuples. S. Matthieu était de cette trempe, comme il était pourvu d'un pareil emploi. Mais qui fera de ce riche cruel un homme pitoyable ? qui changera ce cœur de pierre en un cœur de chair ? Ce sera votre grâce, ô mon Dieu, qui change tout à coup les loups en agneaux, et qui peut convertir les tigres en colombes. Quel changement en Matthieu, comme évangéliste, comme apôtre, comme martyr ! car ces trois qualités sont renfermées dans le ministère où il est ainsi changé. De la même main dont il avait signé tant d'injustices, commis tant d'exactions barbares, il écrit un évangile de charité. Cette bouche qui avait prononcé tant d'invectives, affligé tant de malheureux, désolé tant de familles, sert pour les fonctions de son apostolat, et pour aller porter le salut par tout le monde ; et cet homme qui s'était enivré du sang des peuples verse le sien jusqu'à la dernière goutte pour la cause du Sauveur.
Cura transiret indè Jésus, vidit hominem sedentem in telonio, Matthœum nomine; et ait illi: Sequere me (Matth.ix). — Ce ne fut point par hasard, mais avec dessein, que le Sauveur fit ce voyage ; c'était pour trouver l'occasion de faire un miracle dans la conversion de Matthieu. Ces yeux qui sont capables d'éclairer les abîmes, regardent l'abîme de son péché ; son visage, qui, comme dit S. Jérôme, porte les traits de la divinité, se présente à ce criminel ; sa voix, capable de fendre les rochers, se fait entendre à ce publicain, en lui disant Sequere me. C'est un commandement qu'il lui fait, et qui l'oblige en même temps de l'exécuter. Mais outre ces grâces extérieures, qui se font sentir au dehors, il lui envoie au dedans une grâce correspondante aux éclairs de ses yeux et à la force de sa voix, et, lui représentant au dedans l'horreur de ses crimes, il lui dit aussi, d'un ton plus impérieux et plus efficace : Sequere me. Faut-il s'étonner s'il obéit si promptement à ces attraits, et si, sans attendre davantage, il se convertit en ce moment ? Ce miracle est d'autant plus grand qu'en changeant cet homme du péché à la grâce il opère un second changement sur la passion dominante qui possède son cœur, et d'un homme attaché aux richesses, avide de gains illicites, il fait un disciple de la pauvreté évangélique. — Ce sont les mêmes paroles que le Sauveur dit à chacun de nous, d'une voix forte et intelligible, et cela dans le plus profond de nos cœurs : Sequere me. Malheur à nous si nous n'y faisons
PARAGRAPHE Ql'ATKIÈME.
point attention ! 0 homme, nous dit le Fils de Dieu, qui que tu sois, emploie toutes les forces de ton âme à me suivre, c'est-à-dire à me connaître, à ni'aimer, à nie servir fidèlement. N'alléguons point pour excuse de notre lâcheté les empêchements de notre condition, de nos ait'aires. Nous voyons dans l'exemple de ce publicain ce que nous pouvons avec l'aide de la grâce. Mais il faut y coopérer, il faut joindre nos efforts avec les siens, il faut la mettre en usage ; il faut rompre courageusement toutes ces chaînes qui nous attachent au monde, à la chair, au démon, et qui nous empêchent de suivre le Sauveur. Avec le secours de sa grâce, il n'y a point de passion si tyrannique que nous ne soyons en état de vaincre et de surmonter.
§IV
Passages et pensées des SS. Pères et autres.
}lattlugum, non Mo tthœi saccu- /mreb'it. Chrysolog. Serm. 28.
Propria dereliquit ilatthœus, qui rapiebat aliéna. Ambros.
Quid mirum si Christus publicanum non erubuit, quandb non meretricem erubuit, quam è fornicalione non solùm eripuit, verùm etiarn pedet Otculart permisit7 Chrysost. inMutth. ix.
H ïirtutem vocantis : disce nunc vocnti obedtentiarn. Chrysost, ibid.
Jtusii Cltristu.i Matthœo ut qu-)d tulerat per rniseriam, misericordiâ prorogaret, e( indè redimeret pœnam undè comparaverat culpam. Chrysolog. Serm. 28.
Quod est dure vitam mortuo, hocestlargitatem iribuere avaro. Id. ibid.
Quisquis de illo vim corjitat, de magnd Dfi iiiïericordiâ, de mirabilibus Dei mune- 'jital. Augustin. Epist. 32 de S. Paulmo.
Qui fecit te sine te non j asti ficubit te sine
- rra. Ici de verbis Apostol.
Hac mutatio dexlera; Excelsi : non tan-
Jésus recherchait la personne de Matthieu, et non pas l'argent que Matthieu avait amassé.
Celui qui auparavant ravissait le bien d'autrui par un gain illicite renonça ensuite au sien propre pour suivre Jésus- Christ pauvre.
Devons-nous nous étonner que le Sauveur n'ait point rougi d'appeler un publicain, lui qui n'a point rougi d'appeler à lui une femme débauchée, à laquelle il a permis de lui baiser les pieds et de les arroser de ses larmes?
Après avoir vu la puissance de celui qui appelle, admirez la soumission de celui qui est appelé.
Jésus ordonne à Matthieu de faire une sainte profusion de ses biens, d'employer à la miséricorde ce qui avait contribué à la misère des autres, et de racheter sa peine avec ce qui avait été la cause de son péché.
Ce n'est pas un moindre miracle d'inspirer la libéralité à un avare que de rendre la vie à un mort.
Quiconque parle de cet homme parle d'un grand miracle de la miséricorde de Dieu, d'un grand miracle de sa libéralité.
Celui qui vous a fait sans vous ne vous sauvera pas sans vous.
Ce changement que la main du Très
quàm exemplum, sed tanquàm miracirfum afferri débet. Bernard. Epist. 8.
Fulgor ipse et majestas divinitatis occultes (in Christo) quœ etiam in humanâ fade relucebat, ex primo ad se videntes trahere poterat aspectu.ïï]er on, I Gomment. inMatt.
Mattliœum se et publicanum nominat, ut ostendat legentibus nullum debere salutem desperare si ad meliora conversus sit, cùm de publicano in apostolum sit ipse conversus. Id- ibid.
Evangelium non est simplex Christi annunliatio, sed exhibitio. Ambros.
Haut a fait, doit plutôt être regardé comme un prodige que rapporté comme un exemple.
L'éclat et la majesté de la divinité cachée qui reluisait jusque sur le visage de l'Homme-DiEu étaient capables d'attirer tout de suite ceux qui le voyaient.
Il s'appelle lui-même Matthieu par son nom et déclare qu'il est publicain, pour faire voir que personne ne doit désespérer de son salut s'il se convertit et change de vie, puisque de publicain qu'il était il est devenu apôtre.
L'Evangile n'annonce pas simplement Jésus-Christ, il fait voir qu'il est véritablement le Messie.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[Cette conversion est un prodige de la gràcej. — Si nous en voulons croire S. Bernard, la conversion de S. Matthieu, aussi bien que celle de S. Paul, est un miracle de la grâce; elle ne doit point natter les pécheurs dans leurs crimes, ni leur persuader qu'il ne faut qu'un regard ou une parole du Fils de Dieu pour les toucher, puisque, ces deux conversions sétant passées contre les règles ordinaires, elles doivent être plutôt regardées comme des prodiges que rapportées comme des exemples : Hœc mutatio dexterœ Fxccelsi, non tanquàm exemplum sed tanquàm miraculum afferri débet. Car, soit que nous regardions la force avec laquelle elles commencèrent, la promptitude avec laquelle elles se traitèrent, et la fidélité avec laquelle elles s'achevèrent, nous sommes obligés d'avouer qu'elles tiennent plus du miracle que de l'exemple. Si S. Paul avait les armes à la main, les menaces à la bouche et la fureur dans le cœur, S. Matthieu était dans l'exercice de la banque, attaché aux richesses, ne respirant que son profit, ne cherchant que la ruine des particuliers ; tirant le plus clair sang de ses frères ; sans conscience, sans probité et sans honneur, et ne commettant pas moins de meurtres par son insatiable avarice que l'autre en commettait par sa rage contre les sujets du Fils de Dieu. Se pouvait-il rien voir de plus opposé à la grâce que le coupable ! Si nous le comparons avec la Madeleine ou avec Saul,
ne trouverons-nous pas que son salut était plus désespéré et sa conversion plus difficile?
[La diviue miséricorde]. — Quoique tout ce qui est en Dieu nous doive ravir en admiration, il faut cependant avouer que les ouvrages de sa miséricorde semblent l'emporter sur tous les autres : Miserationes ejus super omniit opéra ejus. Do là vient que les Pères ont dit que la conversion de Madeleine fut un plus grand miracle que la résurrection de Lazare, et qu'il en coûte plus à Dieu de convertir un pécheur qu'il ne lui en a coûté de créer le monde. La raison que S. Thomas en apporte est que la création de l'univers se termine aux biens du temps, et que la conversion du pécheur regarde les biens de l'éternité. Mais si jamais conversion fut admirable, c'est celle de S. Matthieu : elle est un chef-d'œuvre delabonté et de la miséricorde divine. C'était un pécheur endurci dans son péché ; le saint Evangile nous le témoigne quand il dit qu'il était assis dans son comptoir : sedentem in telonio. Cette posture marque le repos dans le crime. Il suivait sans aucun remords de conscience une profession dont le péché est presque inséparable ; il était dans l'actuel et paisible exercice d'un emploi si dangereux ; son esprit et son cœur étaient tout occupés du soin d'accroître ses richesses par toutes les voies que la cupidité et l'avarice lui pourraient suggérer. Dans ce moment, Jésus-Christ le regarda, Yidit hominem sedentem in telonio; il jeta les jeux sur cet homme, dit S. Chrysostôme, et il les détourna de son péché ; il vit l'ouvrage de ses mains, pour ne pas voir l'ouvrage de l'iniquité : Viditopus manuum suarum, ut non videret opus iniquitatis : vidit horninem, ulpeccatum non videret. Dieu vit du haut du ciel ce publicain, comme une pierre précieuse dans la boue, et il l'en retira pour en parer la cité sainte, et pour en faire un des fondements de la Jérusalem céleste.
Diel ayant l'empire absolu des cœurs et des volontés, il les tourne comme il lui plaît. Il n'y a point de dureté si extraordinaire qu'il n'amollisse ; fussent-ils dans les abîmes les plus profonds de l'iniquité, une seule de ses paroles suffit pour les élever au comble de la sainteté ; et, quand ils seraient chargés de toutes les chaînes des enfers, il les peut rendre libres en un moment. C'est le pouvoir de Dieu qui change tout d'un coup notre apôtre, qui, en arrachant de son âme la cupidité, cette racine funeste de tous les maux, y fait germer en un instant les semences précieuses de la grâce. C'est la parole d'un' Dieu, accompagnée de la vertu triomphante de sa grâce, qui produit ce miracle. Sequere me: cette parole, qui, du néant du péché comme du néant de la nature, tire les plus merveilleux ouvrages, cette parole à qui tout obéit, fait d'un cœur criminel un cœur innocent, d'un cœur avare un cœur détaché, d'un cœur déterre un cœur céleste, d'un grand pécheur un grand saint: Et surfins secvtus est mm.
[Point de passion plus opposée à la grâce que l'avarice]. — Il n'est point de passion qui oppose de plus grands obstacles àlagrâce que l'avarice, parce qu'elle attache le cœur à la terre et l'occupe tout entier de soins inutiles. On connaît l'extravagance de l'orgueil humain, on rougit en secret du vice de l'impureté; mais l'avarice, qui prend le nom de prudence et d'économie, paraît n'avoir rien de criminel. L'avarice est une passion à laquelle toutes les autres servent ; et, comme l'or et l'argent offrent à l'homme les moyens de satisfaire tous ses désirs déréglés, il n'est rien que l'on ne sacrifie àl'envie de s'enrichir, parce que l'on sait que si cette passion est une fois satisfaite, il sera aisé de contenter toutes les autres. C'est ce que S. Paul nous apprend par ces paroles: Qni volunt divites fieri incidunt in tentationem et in laqueum diaboli. Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans les pièges du démon ; leur cœur s'abandonne à une infinité de désirs vains et déréglés, qui précipitent l'homme dans la mort: car la cupidité est l'origine de tous les vices. C'est par là que se vérifie, dit S. Chrysostôme, cet endroit de l'Apôtre, dans lequel il dit que le Fils de Dieu a été tenté en tout: Tentatus per omnia.
[Conversion des pécheurs] . — On demande en théologie, à quelle perfection de Dieu appartient la conversion des hommes, et le changement qu'il fait en eux de l'état du péché à celui de la sainteté et de la grâce. Quoiqu'on puisse dire que toutes ses perfections contribuent à cet ouvrage, on peut cependant assurer que c'est un coup de la bonté et de la miséricorde d'aller chercher un pécheur dans un état malheureux, enfoncé dans un abîme de crimes, sans qu'il y ait rien de son côté qui puisse mériter cette faveur, et même quoiqu'il le trouve dans un état qui le rende positivement indigne de toutes les grâces. Il faut une bonté triomphante pour en user de la sorte : Vocavit nos vocatione suâ sanctâ, non secundùm opéra nostra, sed secundùm gratiamquœ data est nobis, dit S. Paul à Timothée. Il appelle lui-même ce changement une exécution qu'il a fondée sur le néant delà créature, mais qui triomphe du second néant, c'est-à-dire du péché, directement opposé à la grâce. Mais, si c'est un coup de bonté et de miséricorde de concevoir ce favorable dessein pour un pécheur, c'est un coup de puissance de l'exécuter. Il faut que Dieu emploie pour cela l'efficace de la grâce, afin de vaincre la résistance du péché et du pécheur même. Que si jamais Dieu a montré ou sa miséricorde dans cette élection, ou sa puissance dans cette exécution, c'a été sans doute dans le changement de S. Matthieu, quand il a fait de ce grand pécheur un grand apôtre et un grand saint.
[L'homme doit consentir à son salut. — Si Dieu a eu quelque égard pour l'homme dans sa création, j'ose dire qu'il en a encore davantage en sa conversion : car dans sa création, il n'a pas besoin du consentement de l'homme, il ne prend point son avis quand il le tire de l'abîme du néant,
PARAGRAPHE OIWQUlAlfH. 71
ot. s'il lui parle, c'est pour l'en faire sortir, et non pas pour le consulter ni se servir en aucune manière de son conseil. Mais dans la conversion élu pécheur, quoiqu'il Le provienne par sa grâce, qu'il l'aille chercher dans les ténèbres du péché, il ne laisse pas de ménager sa volonté et d'exiger sa coopération. Ce qui a fait dire à S. Augustin: Qui fecit te sine te non justificabit te sine te : ergô fecit nesctentem , jvstificat volentem (xv de verb. Apost.) Si jamais conversion fut difficile, ce fut celle de S. Matthieu. Sa passion était l'avarice, son emploi un perpétuel exercice de concussions, d'extorsions, do rapines ; on peut dire même que plus il amassait de richesses, plus il s'enfonçait dans le crime, plus il y avait d'attachement, et par conséquent plus d'éloignement pour le salut: car, de toutes les passions de l'homme, l'avarice est la plus sordide et la plus opiniâtre: la plus sordide en ce que l'avare, n'ayant nul égard aux deux commandements de la charité, peut être véritablement nommé l'ennemi du genre humain; la plus opiniâtre en ce que l'âge, qui affaiblit les autres passions, donne à celle-ci de jour en jour de nouvelles forces, en sorte que les coups de tonnerre même font trop peu de bruit pour réveiller un avare et le faire penser à son salut.
[Suivr.- la gràœ]. — C'est une chose bien déplorable qu'il y ait si peu de gens qui connaissent le prix de la grâce de la vocation. C'est cependant celle d'où dépend l'économie de notre salut. On peut y travailler dans tous les états, dans toutes les conditions, et Dieu n'appelle personne à un état qu'il ne lui destine par avance tous les secours qui lui seront nécessaires, dans son emploi, pour parvenir à l'éternelle félicité. Dieu ayant distribué sur la terre les différentes conditions, il a de toute éternité destiné à chacun sa place. Rien n'arrive dans ce monde par hasard, lout se fait par les ordres de la sagesse éternelle et de la divine Providence. S. Matthieu, quoique dans une profession ouverte d'usure et de rapine, ne balança pas un moment à suivre sa vocation ; il quitta tout, et tout à coup, pour suivre le Sauveur. Quoique Dieu n'en use pas de même à l'égard de tous les hommes, il donne cependantà chacun les grâces nécessaires pour suivre sa vocation.
[Teato-painaaee de la grâce]. — Quand nous voyons arriver dans la nature quelque soudain changement, nous disons, avec la philosophie, qu'il faut que cette promptitude procède ou de la facilité du sujet, qui, n'ayant pas de disposition contraire qui résiste à l'activité de l'agent, reçoit incontinent la forme qu'on lui donne ; ou de la force de la cause agissante, qui domine pleinement sur le sujet, et qui triomphe en un moment des obstacles qui l'empêchent. Voir Matthieu devenir en un moment d'un grand pécheur un grand saint, il parait bien que ce soudain changement ne vient pas de la facilité de son cœur, déjà habitué et endurci au vice : il faut donc que ce soit de la toute-puissance de la grâce, qui surmonta les
obstacles qu'il y pouvait mettre. Il est vrai que Dieu n'agit pas ainsi dans la conversion ordinaire des pécheurs : la grâce agit lentement, et dispose peu à peu le sujet qu'elle veut vaincre. D'ailleurs, la liberté, habituée au péché, résiste quelque .temps à la grâce: ah! que de larmes, que de combats, 'que de soupirs avant de pouvoir dire : Je le veux ! Mais ici, en môme temps que ce publicain voit le Fils de Dieu et qu'il entend sa voix, il ne metpoint d'intervalle, il reçoit sa grâce et il quitte son péché. S. Cyprien explique cette promptitude par un beau mot: « Nonper moras temporum, dit-il, sed compendio gratiœ maturitatem habet : Il n'y a point dans cette conversion de succession de temps, c'est un abrégé de grâce, qui nrîirit ce fruit en un moment. »
[Le regard de Dieu sur un pécheur pour le convertir]. — Le regard des yeux du Sauveur marque la prédestination que i'Ecriture-Sainte nous signifie par le regard des yeux de Dieu, pourdireque, comme la connaissance et l'amour se remarquent dans les yeux, ainsi la première élection des hommes est un effet de la connaissance et de l'amour de Dieu. Puis il ajoute, au regard de ses yeux, sa voix et sa parole, pour marquer l'exercice qu'il en a fait par la puissance de sa grâce, voix secrète et intérieure qui dit au dedans du cœur ce que la parole dit au dehors. En effet, il ne faut pas dissimuler les crimes de S. Matthieu, puisqu'ils font la gloire de sa conversion, et qu'ils ont servi de matière à la grâce. Il avoue lui-même son péché quand il ajoute à son nom la qualité de publicain; et le lieu même où il est, quand le Fils de Dieu le regarde, montre qu'il est coupable. Il le vit, non pas dans un temple ni au pied d'un autel, mais au bureau delà banque, où il recueillait les impôts, c'est-à-dire le fruit de ses cruautés et de ses rapines. Ce comptoir est le théâtre de ses crimes: c'est laque la grâce le va chercher et triomphe de sa dureté. Qui eût jamais pensé que le Sauveur se fût mis en peine d'aller chercher ce publicain dans un état si misérable et si éloigné de ses desseins? « C'est l'œil du Fils de Dieu, dit S. Chrysostôme, qui voit, à travers les ténèbres du péché, le cœur d'un saint et d'un prédestiné. »
[La victoire sur l'avarice]. — On peut triompher de l'avarice en deux façons : la première en quittant entièrement les richesses, la seconde en quittant l'attachement aux richesses, qui allument et entretiennent cette passion. Le premier changement est le changement d'un apôtre ; le second est le changement nécessaire à tous les chrétiens. C'est la passion prédominante de tous les hommes que la passion d'intérêt ; elle est la source de la plus grande partie de nos crimes, et le funeste flambeau qui allume nos vices et qui brûle nos cœurs. Que faut-il faire ? Il faut dompter cette misérable passion, à quelque prix que ce soit; il faut la modérer, et se souvenir de ce que nous sommes dans la nature et dans la grâce, et de ce que nous devons être un jour dans la gloire. S. Matthieu, voulant
suivre le Fils de Dieu avec une entière liberté, non-seulement renonce de cœur et d'aifection aux richesses, niais les quitte en effet.
[Reu\er<er tout ce qui nous retient]. — Il est à remarquer que, y ayant différents états dans le monde, il y en a qui sont essentiellement propres à faire son salut, comme l'état ecclésiastique et religieux, et ici il n'y a point de changement à faire de son état. Il y en a qui sont évidemment criminels par eux-mêmes, et ceux-là il les faut abandonner sans réserve, comme l'état de ceux qui sont dans des habitudes vicieuses et criminelles. Il y en a encore d'autres qui sont dangereux par eux-mêmes, où un homme ne peut presque vivre sans commettre mille péchés mortels, et dans lesquels sa perte est inévitable. Un homme voit clairement que, s'il est dans tel emploi, s'il demeure dans tel office, infailliblement il se damnera : il doit le quitter, y eût-il des millions d'or à gagner. Pourquoi cela ? C'est, disent les théologiens avec le Maître des sentences, qu'il est dans l'occasion prochaine, inévitable et continuelle d'offenser Dieu : Qui deditus est alicui officio quod sine peccato exercere non potest, veram pœnitentiom nr/ere non potest nisi deserat illud; et un confesseur ne peut absoudre un homme qui est en cet état, et qui prétend y demeurer. Il y a à la vérité certains états et certaines conditions qui sont permises par les lois, mais où il y a quelque danger : on n'est point obligé de quitter ces états, parce qu'on peut éviter ces dangers avec le secours de la grâce, que Dieu ne refuse à personne. Et comme la plupart des états qui composent les républiques et les royaumes sont remplis de dangers, l'état de soldat, de commis, de receveur, et quantité d'autres, je leur dis, de la part de l'Apôtre : Que chacun tâche de vivre conformément à l'état auquel il se sent appelé ; qu'il veille pour éviter les péchés qui y sont communs, et que, pour se sauver, il se serve des moyens que Dieu lui donne. Si cet office ou cet emploi sont illicites, qu'il imite S. Matthieu, qui ne balança pas un moment non-seulement à quitter son bureau, mais à restituer tous les vols qu'il avait faits pendant ce damnable exercice.
§ VI
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Conversion de Matthieu difficile]. — Ce n'est pas sans un ordre particulier de la Providence que tous les apôtres ont été tirés ou d'une condition obscure ou de l'état du péché, pour être élevés à l'apostolat. Dieu a voulu faire connaître à tous les hommes, par l'opposition qu'il y avait entre ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont devenus, que sa seule grâce a pu opérer en eux un changement si admirable : mais en même temps il a voulu prévenir dans ses apôtres les sentiments d'orgueil auxquels un si sublime emploi les exposait. La condition des autres apôtres était beaucoup moins opposée à l'apostolat que celle de Matthieu : c'étaient des gens grossiers et rustiques, mais simples et innocents, et par là plu3 disposés à recevoir l'esprit de l'Evangile : au lieu que Matthieu était dans une profession dont les fourberies, les concussions et les rapines sont presque inséparables. Il était non-seulement pécheur, mais pécheur public et scandaleux. Le premier pas de sa conversion était de quitter son emploi, dont la fonction était un péché actuel, ou du moins une occasion continuelle de pécher. Or, rien n'est si difficile que d'abandonner une profession publique, autorisée par le prince, dans laquelle on s'est établi, surtout lorsqu'on y a acquis des biens et des richesses. Les riches assis dans leurs comptoirs, dit S. Chrysostôme, y oublient les jugements de Dieu, et, occupés uniquement de leurs comptes, ils ne pensent point à rendre à leur souverain juge le compte qu'ils lui doivent rendre : Divites mali sedent in telonio, obliti judiciorum Dei. Cependant ce comptoir est l'endroit où la grâce du Sauveur va chercher Matthieu pour en faire un apôtre et un évangéliste. 11 reposait tranquillement sur cette chaire empestée, où le prophète marque le troisième et dernier degré de l'impiété et de l'injustice, lorsque le même Sauveur l'établit dans la chaire de Moïse, pour prêcher aux nations les vérités éternelles du salut. Son emploi était non-seulement coupable, à cause des injustices qu'il entraîne ordinairement après lui , mais particulièrement odieux aux juifs, qui, aimant la liberté, avaient en abomination les subsides comme des marques de servitude. Cependant tous ces obstacles à la conversion de Matthieu ne font qu'offrir une plus ample matière de triomphe à la
grâce : cet homme engraissé du sang du peuple est choisi pour sceller du sien les vérités do la foi; cette main, souillée de concussions et de contrats usuraires, est destinée pour écrire l'histoire de la vie et de la mort du Sauveur : cotte bouche, qui a tant condamné de veuves et d'orphelins, est réservée pour prononcer les oracles de l'Evangile devant les rois, et pour foire taire ceux des démons, dont notre saint apôtre combat les Bortiléges par la vertu de la croix, (Essais de Panégyriques).
[Prompte obéissance de S. Matthieu |. — S. Matthieu est un bel exemple de la prompte obéissance que nous devons à Dieu quand il nous appelle. Il n'y a pas an moment d'intervalle entre la parole que le Fils de Dieu lui adresse et la résolution qu'il forme de le suivre : Staùm secutus est eum. Il n'est pas besoin que le Sauveur le renverse par terre, qu'il l'environne d'une grande lumière, et qu'il lui fasse entendre une voix éclatante du haut du ciel, comme à Saul ; il ne faut qu'un regard et une parole : Seouere me, suivez-moi : aussitôt de publicain et d'usurier qu'il était, il devient disciple et apôtre de Jésus-Christ. Ce qui rend son obéissance plus admirable, c'est que trois choses principalement pouvaient le retarder : l'emploi qu'il exerçait, le péril où il s'exposait en abandonnant les intérêts de l'empereur dont il recevait les droits, le profit qu'il en retirait lui-même. Ajoutez à cela qu'il exerçait cet emploi depuis longtemps, et que les richesses qu'il y avait acquises n'avaient fait qu'enflammer son avidité pour le gain, au lieu de l'éteindre. Mais la parole de Dieu, qui est comme un glaive à deux tranchants, coupe tous les liens qui pouvaient l'arrêter. Il ne craint point d'abandonner les deniers de l'empereur ; aucune des considérations qui pouvaient l'arrêter par un endroit si délicat ne le peut retenir, et, quand il lui en devrait même coûter la vie, il ne différera pas un moment à suivre le Fils de Dieu qui l'appelle. Il montra par cette promptitude qu'il était véritablement propre au royaume de Dieu, puisque, après avoir mis la main à la charrue, il ne regarda plus derrière lui. Il eut le temps depuis cela, de faire toutes les réflexions capables de le dégoûter du service d'un maître qui ne promettait à ses disciples que des persécutions, et dont les récompenses n'étaient pas de ce monde : mais il demeura fidèle jusqu'à la mort, et confirma par une persévérance couronnée du martyre le choix heureux qu'il avait fait par une conversion si soudaine. (Les mêmes)
,Sa modestie à parler de lui-même]. — C'est une chose digne de remarque que S. Matthieu ne parle jamais de lui-même qu'avec une profonde humilité et une grande modestie, quoiqu'il eût assez d'occasions de parler en sa faveur. Il ne décrit sa vocation que pour faire connaître publiquement sa honte et ses crimes ; il n'en marque les circonstances que pour nous apprendre que, si la miséricorde du Sauveur l'avait fait apôtre, son avarice l'avait fait publicain, et que, sans les favorables regards et la parole
efficace de Jésus-Christ, il fût demeuré dans cet exercice aussi pernicieux à son salut qu'injurieux à son honneur. Quand il fait le dénombrement des Apôtres et qu'il est contraint de se nommer, il ajoute toujours la qualité de publicain à celle d'apôtre, afin que tous les siècles apprissent que le Sauveur l'avait retiré de la banque pour l'appeler à l'apostolat. Nous devons apprendre, par cet exemple, à publier toujours les grandeurs de Dieu, à faire connaître ses bontés à notre égard, à convenir de notre indignité et de notre bassesse, et, si nous avons quelques bonnes qualités, à tout attribuer à la miséricorde infinie du Sauveur, demeurant toujours comme concentrés dans la bassesse de notre néant, et nous regardant comme infiniment indignes de si grandes faveurs. (Le P. Senault).
[La force de la grâce]. — La force de la grâce ne paraît pas moins dans la vocation de S. Matthieu que la miséricorde du Sauveur. Quoi de plus engageant qu'une profession où l'on fait des gains considérables ! Quoi de plus difficile que de déraciner de son cœur l'amour des richesses ? Il n'y a point de riche qui ne doive trembler en faisant réflexion sur ces paroles du Fils de Dieu : 77 est plus aisé quun câble passe par le trou d'une aiguille quun riche entre dans le royaume des deux. D'où naissent donc ces grands obstacles qui empêchent la plupart des riches de marcher dans la voie du salut ? Ils viennent du grand empire que la passion des richesses exerce sur eux, qui en sont les esclaves. Les riches ne peuvent se résoudre à ne plus aimer leurs biens, et ils ne peuvent être sauvés tant que ce funeste amour restera dans leur cœur. Jésus-Christ déclare que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. L'exemple de S. Matthieu en est une preuve manifeste. En un moment son cœur est parfaitement libre de l'amour des choses de ce monde : il est prêt à tout quitter pour suivre le Fils de Dieu. Merveilleux effet de la grâce ! — Seigneur, renouvelez ce miracle en faveur de tant de riches qui aiment mieux vivre sous l'empire du Dieu des richesses que de se donner à vous. Vous seul pouvez rompre les liens qui les tiennent captifs. Délivrez-les d'une si dure servitude, afin qu'étant libres de la liberté des enfants de Dieu, ils puissent vous offrir un cœur vide de l'amour des'Jbiens de ce monde, et disposé à ne plus aimer que vous. (Croiset, Exercices de piété).
| Le sens du Sequere me}. — Pénétrons-nous bien le sens de ces deux mots : Sequere me. Nous voyons ce maître que suit S. Matthieu n'avoir autre emploi que de parcourir les villes et les bourgades de la Judée pour y prêcher son Evangile avec toutes les incommodités et toutes les peines possibles. Nous le voyons, ce maître, dans une si extrême pauvreté, qu'il n'a point de retraite ni de maison assurée. L'éclat de ses miracles n'a fait qu'exciter contre lui l'envie et la haine des princes de sa nation, et la sévérité de ses maximes, et sa liberté à reprendre les
vices, ne donnent pour lui que de l'aversion à la plupart des hommes, rour être son disciple, il faut être exact observateur de ses lois et de sa doctrine : il faut être compagnon de ses travaux et de sa pauvreté ; ij faut prendre part à la haine qu'on lui porte, aux calomnies dont on attaque sa réputation, aux injures qu'on lui fait souffrir ; et, si la rage des pharisiens et des prêtres passe outre, il faut se résoudre à être en butte à leur haine et à leur fureur, aussi bien que lui, à être enveloppé dans la même persécution. (Verjus).
; Triomphe de la grà»]. — Voici le triomphe de la grâce du Sauveur et du courage de S. Matthieu; voici un chef-d'œuvre delà bonté duFilsde Dieu et des vertus de notre apôtre : les obstacles que sa fortune forme à son bonheur ne servent qu'à faire éclater davantage sa générosité. Sitôt que Jésus lui adresse ces puissantes paroles, Sequere me, il rompt tous les liens qui l'attachent si fortement à la terre, il écarte tous les nuages et toutes les dangereuses ténèbres que produit le faste des grandes fortunes, pour considérer une vive lumière qui vient frapper ses yeux et lui découvrir les routes du salut; il foule aux pieds tous les avantages de sa condition pour marcher à la suite de Jésus-Christ : Et relictis omnibus, nargens, secutw est ewu. Le Seigneur l'appelle, et sans délai il quitte tout pour le suivre. Comprenons-nous bien l'importance de cette entreprise, voyons-nous bien quel courage il fallut à ce publicain pour faire un si violent effort ? Il attire sur lui la haine de ses semblables, qui voient déjà la condamnation de leurs désordres clans une conversion si éclatante ; il s'attire le mépris et les moqueries du monde, qui ne manquera pas de traiter de folie un abandon si général de tous ses biens, et d'insensé un homme qui quitte une fortune si florissante pour se faire disciple d'un étranger pauvre et inconnu. (Verjus).
accordée à S. Matthieu]. — Comme S. Matthieu avait donné dans sa vocation des preuves merveilleuses d'une foi si vive et d'une charité si parfaite, il était raisonnable que Dieu, qui, comme ce bon père de famille de l'Evangile, ajoute toujours de nouveaux biens aux talents dont on s'est servi suivant ses intentions, élevât ce grand saint au plus haut degré des connaissances de la foi, et qu'il lui donnât aussi l'emploi le plus illustre de la charité. Je veux dire qu'un disciple si respectueux et si obéissant à la parole du Fils de Dieu ne devait être rien de moins qu'évangéliste et apôtre tout ensemble, afin qu'ayant la plus sublime connaissance il eût encore le plus noble exercice de la doctrine céleste. Les évangélistes ont eu une connaissance pleine et entière des mystères de notre foi, ils ont du être remplis des divines lumières pour en faire une profusion si grande à tous les hommes, et, puisqu'ils ont été les secrétaires du Saint-Esprit pour l'état de la grâce, et les hérauts choisis pour faire entendre par leurs écrits à toutes les nations et à tous
les siècles les merveilles de la loi nouvelle, il fallait que tous les adorables secrets de cet état divin et toutes les sublimes maximes de cette sainte loi leur fussent confiés. {Le même).
|. — Il me semble que c'est faire en peu de mots à notre saint un assez ample panégyrique que de dire qu'il a été apôtre, c'est-à-dire l'un de ces conquérants de l'univers qui ont acquis tant d'âmes à Dieu Il me semble que c'est mettre sa gloire en un assez beau jour que de le faire voix rempli de cette charité apostolique, après en avoir fait voir un si grand chef-d'œuvre dans sa vocation, puisqu'elle comprend excellemment toutes les vertus, et que, après que l'Ecriture l'a nommé entre ces douze princes de la terre qui jugeront toutes les nations, que leurs miracles et leurs vertus ont soumises au doux joug de f Evangile, on ne peut guère y ajouter d'autres éloges qui ne soient faibles et inutiles. Car qu'y a-t-il de plus glorieux et de plus illustre que d'être choisi de Dieu pour être le dépositaire de tous ses secrets et le dispensateur de ses divins mystères ; pour être un de ces astres brillants de la première grandeur dont il veut éclairer tout le monde ; pour être un vase sacré plein de l'Esprit de Dieu, afin de porter dans le cœur des hommes ce feu divin, après l'avoir reçu avec tant de profusion ! Celui dont nous parlons a eu des beautés singulières, des lumières qui lui ont été propres, des courses et des mouvements particuliers, des effets et des influences qui, pour n'être pas tout à fait connus, n'ont pas laissé sans doute d'être très-salutaires et très-remarquables. (Senault).
[Mort du saint]. — Quelques anciens historiens ecclésiastiques, auxquels on peut ajouter foi dans ces matières, nous assurent que ce fut en Ethiopie que S. Matthieu répandit principalement les lumières de l'Evangile, et qu'il y finit glorieusement sa course ; que cette province fut le dernier champ de ses illustres combats et le théâtre de sa plus grande gloire. Ce fut là qu'il suivit enfin parfaitement Jésus-Christ dans ses souffrances, dans ses peines et dans sa mort. Ce fut là que, par un dernier effort de sa foi et de sa charité, il sacrifia généreusement sa vie, comme il avait fait autrefois sa fortune, à la gloire de son maître et au salut de ces peuples. Les beaux reflets de la religion chrétienne qui se sont conservés en Ethiopie jusqu'à notre temps, au milieu de l'impiété des mahométans et de la barbarie des autres peuples d'Afrique qui environnent ce royaume, sont encore de glorieux trophées des victoires de ce grand apôtre, qui nous peuvent faire connaître avec quelle fermeté la religion y fut établie par ses travaux et par son sang ; combien il y a opéré de miracles ; quelles forces y ont eue ses prédications et ses exemples, puisque la foi chrétienne s'est maintenue dans ce grand royaume durant tant de siècles, parmi la corruption générale de tous ses voisins.
La principale cause de sa mort fut qu'ayant converti la fille du roi, et
iarkokathe dixième. 79
lui avant persuadé de consacrer sa virginité au Sauveur du monde, le roi étant venu à décéder dans ce temps, et le prince frère du défunt voulant épouser sa nièce, sur le refus de la princesse, il fut tellement animé de fureur contre le saint apôtre, qu'il ordonna à des satellites de L'aller massacrer, c'est Loi que ce grand saint eut l'honneur de joindre son propre sacrifice avec celui de Jésus-Christ, et que, expirant à l'autel, il eut l'avantage de mêler son sang avec celui du souverain sacrificateur. Car le cruel prince, qui pour s'assurer du sceptre voulait épouser la princesse sa nièce, sachant bien que, pendant la vie de notre saint, il ne pouvait lui faire changer de résolution, le fit assassiner dans l'église pendant qu'il offrait le saint sacrifice. Ainsi, ce grand apôtre eut le bonheur d'être immolé sur le même autel où il immolait le Sauveur; il eut l'avantage d'être en ce moment la victime aussi bien que le prêtre. Heureuse conformité, parfaite ressemblance entre le Fils de Dieu et son apôtre, qui procure à ce grand saint une immortelle gloire, dans le même temps qu'il reçoit le coup delà mort. (Verjus).
I Imitation du saint]. — Il est à propos de remarquer, maintenant, en quoi nous pouvons profiter des grands exemples de notre saint. Je trouve trois choses principales, dans le détail de sa vie, que nous devons et que nous pouvons suivre. — La première est de quitter la profession, l'emploi, l'état que nous occupons ou que nous avons embrassé, si cet état est criminel, s'il est dangereux et contraire à la religion ; comme saint Matthieu nous en montra l'exemple en quittant l'état de publicain pour suivre la lumière de l'Evangile. — Nous devons encore imiter ce grand saint en renonçant à l'attachement aux richesses : non pas qu'il soit nécessaire à tous d'embrasser la pauvreté, de se réduire à la mendicité ; tout le monde n'est pas capable d'une si grande perfection ; mais en employant nos biens à subvenir aux nécessités de nos frères, n'y ayant point d'attache, ne faisant point notre idole de notre bien, comme font les avares, qui croient n'en avoir jamais assez. — La troisième manière d'imiter ce saint est de changer, comme il fit, l'état du péché en celui de la grâce, de faire tous nos efforts pour la conserver quand nous l'avons une fois reçue, en ne négligeant rien de ce qui pourra nous maintenir en cette possession ; en suivant avec promptitude et fidélité la voix du Sauveur lorsqu'il nous appelle : en un mot, en lui sacrifiant toutes nos passions, en domptant surtout celles qui dominent en nous, en lui offrant même notre vie s'il est nécessaire. C'est de cette manière que nous pourrons imiter ce saint apôtre, et jouir un jour avec lui de la gloire immortelle. (Anonyme).
80 LA PORÏIONCULE.