COLERE
EMPORTEMENT : DOUCEUR, MANSUÉTUDE, etc.
AVERTISSEMENT
Le mal et le remède ne sont pas plus l'objet de la science du médecin qu'il n'est du devoir du prédicateur qui veut inspirer de l'horreur de la Colère de parler en même temps de la Mansuétude et de la Douceur, qui la répriment et la modèrent. Aussi les joindrons-nous ensemble, parce qu'il serait inutile de représenter les excès et les désordres de cette passion sans en suggérer le remède: comme il servirait de peu à un pilote de connaître les causes qui excitent la tempête, les présages qui l'annoncent et le péril où elle met le. vaisseau, s'il ne savait l'art d'éviter le naufrage dont il est menacé.
Ce n'est pas qu'on ne puisse faire un discours particulier sur la Douceur chrétienne ; mais alors on parlera de la Colère comme de son contraire, afin que la peinture affreuse qu'on en fera serve à relever la plus aimable de toutes les vertus. Ainsi, de quelque côté que l'on veuille prendre ce sujet, on ne peut guère le bien traiter, sans y faire entrer ces deux choses si opposées, qui se font mutuellement connaître par leur opposition. Je crois néanmoins qu'en parlant à un grand auditoire, comme il est plus ordinaire de s'élever contre les vices que d'exciter aux vertus les plus parfaites, il sera plus à propos d'insister davantage sur le dérèglement de la Colère, et de ne parler de la douceur et de la mansuétude que comme d'un moyen d'arrêter et de modérer les excès de cette impétueuse passion. Mais, quelque parti qu'on veuille prendre, nous mêlerons ici l'une avec l'autre, et nous donnerons ce que nous avons recueilli sur cette matière, qui a été le principal sujet de la morale des anciens philosophes, et qui peut être encore d'un plus grand usage dans la morale chrétienne, et d'un plus grand fruit dans la chaire.
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T. II. Vo
[9 i colère. — douceur.
Divers desseins et plans de discours sur ce sujet,
I. — Quoique la Colère, considérée comme passion, ne soit ni vice ni vertu, et même qu'elle soit donnée à l'homme par l'auteur de la nature pour le porter aux plus grandes et aux plus nobles actions, il faut avouer néanmoins que, depuis la corruption de notre nature, elle n'est pas tellement indifférente au bien et au mal, qu'elle ne penche plutôt du côté du mal que du bien, et que, dans son dérèglement, elle ne soit ordinairement la cause des plus grands maux et des plus grands crimes. Il en est comme de la concupiscence, qui se prend toujours en mauvaise part, et que même l'Apôtre appelle péché: non qu'elle le soit en effet, mais parce qu'elle nous porte au péché, et qu'elle est la source et le principe de tous les péchés, et que Dieu l'a laissée à l'homme, après même que le péché originel est effacé, pour lui servir d'exercice en lui résistant, en l'affaiblissant, et en tâchant de la détruire autant qu'il lui est possible. Il en est, dis-je, de même de la colère, qui est la principale passion de l'appétit irascible, qui porte son nom. Si elle était demeurée dans l'ordre et dans l'état où Dieu l'avait créée d'abord, soumise à la raison et à la loi de Dieu, je n'aurais garde de vous exhorter à la réprimer et à la dompter; mais, dans le dérèglement où elle est maintenant et auquel elle nous porte, j'ai dessein de vous représenter les maux qu'elle cause : — 1°. À celui qui se laisse aller à cette impétueuse passion; — 2°. A celui qui l'a excitée ou qui en est l'objet; — 3°. Les maux et les effets funestes qu'elle fait voir et ressentir partout. — D'où je prétends conclure qu'il faut travailler à la réprimer, et, si l'on ne peut pas la détruire absolument, ne s'en servir du moins qu'aux usages pour lesquels elle est faite, en lui donnant un juste et saint objet. C'est le sujet et le partage de ce discours.
Premier Point. — Le mal qu'elle cause à celui qui se laisse aller à cette violente et furieuse passion est: — 1°. De lui faire perdre la raison, et ensuite la ressemblance qu'il a avec Dieu en tant qu'homme. On sait assez à quelle folie et à quelle extravagance en vient un homme dans la fougue de la colère : aussi dit-on qu'il ne se possède pas, qu'il n'est pas dans son bon sens et qu'il a perdu la raison ; aussi a-t-il honte de lui-même, quand il est revenu de son emportement ; et, s'il est sage, il fait des excuses à ceux qui l'ont vu en cet état. Mais, pendant qu'il y est, il n'est capable ni d'avis ni de remontrance ; il ne distingue ni parents, ni amis ; en un mot, c'est le sentiment de tous les sages, que la colère est une courte folie, qui prive pour un temps de l'usage de la raison ; — 2°. Elle lui ravit la paix, par le trouble qu'elle met dans toutes les puissances de son âme, et qu'on
fait assez paraître par les mouvements déréglés du corps. (Sur quoi on peut faire la peinture d'un homme en colère, de l'émotion de son cœur, de l'agitation de son esprit, de la confusion de ses pensées, qui tendent toutes à tirer vengeance de l'injure qu'il a reçue, et qui est souvent imaginaire). — 3°. Elle lui fait perdre la grâce, puisque la colère qu'on ne réprime pas est un péché grave, et même du nombre des péchés capitaux. Mais, quoique cet effet lui soit commun avec tous les autres péchés mortels, ce que la colère a de particulier est qu'elle fait commettre une infinité de péchés qui rendent un homme plus criminel et plus éloigné de l'amitié de Dieu.
Second Point. — Pour le mal qu'elle cause au prochain et à celui qui en est l'objet, c'est assez de savoir que, selon l'idée et la notion que Ton donne de la colère, c'est un désir de tirer vengeance de quelque injure, et par conséquent qu'elle est entièrement opposée à la charité envers le prochain, puisque, loin de lui faire tout le bien que l'on peut, on lui fait, ou on lui souhaite tout le mal que la fureur nous inspire, les calomnies et les médisances les plus atroces, les affronts les plus insensibles, les insultes, les mauvais traitements, et souvent la mort môme.
Troisième Point. — Les maux qui suivent la colère, et qui sont les effets de cette passion, sont les plus pernicieux : les divisions, les querelles, les guerres, des inimitiés irréconciliables. Que de sang elle a répandu ! Combien de villes elle a réduites en cendres ! Quelle désolation n'a-t-eile point causée dans les provinces et dans les royaumes, etc.
Conclusion. — Tous ces maux et tous ces désordres doivent inspirer de l'horreur d'une passion si furieuse: mais, si nous ne pouvons la déraciner entièrement, tâchons du moins de la réprimer, quand elle se soulève malgré nous, de la dompter par la douceur et la modération chrétienne, et même d'en faire un bon usage en l'employant à réprimer les injustices, les abus et les désordres que nous voyons commettre, et surtout contre nous-mêmes dans la pénitence que nous ferons de nos péchés.
II. — Rien n'attire davantage la colère de Dieu que la colère des hommes. En voici trois raisons qui feront le partage d'un discours;
Première Raison. — Parce qu'il n'y a point de péché plus opposé à Dieu, dont la nature, comme parle l'Ecriture, est la bonté même, la miséricorde et la douceur. C'est en cela qu'il veut que nous lui soyons semblables; c'est la vertu que le Fils de Dieu a voulu que nous apprissions de lui-même: Disette à me quia mitis sum. Àpparuit humanitas Salvalon's osiri. 11 semble même que ce soit la nature de l'homme, et que l'humanité et la mansuétude le distinguent des autres animaux. Ainsi la colère est le vice qui est le plus opposé à Dieu et à l'homme même, et qui offense le plus l'un et l'autre.
Seconde liaison. — Parce qu'il n'y a point de vice qui fasse commettre plus de péchés, et de plus grands, et on moins do temps, et par conséquent
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çui offense davantage la souveraine Majesté, et qui attire plus tôt les effets
d°TraoSCe Raison. - Parée qu'il n'y a point de péché plus contraire à ,a charité envers le prochain, que le Fils de DIEu a tellemen a cœur. En ireT quand une personne est en eolère eontre nne autre, d n'y a po .. Je [mal.de tort, d'injure, d'insulte, qu'elle ne lui fasse ou qu'elle ne lu, souhaite.
m i- C'est le péché le plus indigne d'un homme, puisqu'il le dégrade ct le met au rang des bêtes, en lui faisant perdre la raison, la prudence, le discernement, et le rend incapable de conseil;
2o Le plus outrageux à Dmu, à qui l'on s'en prend par des jurements des blasphèmes et des imprécations, qu'il a souvent pan» d une manière
éTTe P«^rtable aux hommes, envers lesquels on perd tout respect et toute charité.
TV - S Grégoire, au V livre de ses Morales, dit que la colère fait perdre à l'homme trois choses, qui peuvent faire le partage d'un discours : \. £ raison, et ensuite le discernement, ce qui est le cachet propre
^ZTus'lice-IravirijusUtiam non operalur. On peut montrer com- Z ellYest Souvent injuste dans son principe, dans sa conduite et dans
ses effets. , ...,..,
30 La paix et la douceur de la société civile.
V - I» La noucEua, la mansuétude chrétienne, est le moyen de réprimer notre colère propre, puisqu'elle naît delà mortification de nos
Pa2S°Te'st le moyen de calmer et d'appaiser la colère d'antrui : Responsio mollis franqit iram, comme dit l'Écriture.
Ï C'est enfin lé moyen de fléchir celle de Dmn, qm en usera a notre égard de la même manière que nousen aurons use envers les autres.
VT I» Quoique cette passion soit donnée à l'homme pour réprimer l'i «Justice d n'y en a point d'ordinaire de plus injuste dans son principe ItTns sa'conduite, puisqu'elle s'emporte pour les plus légers sujets.
? Quoiqu'elle doive nous porter et nous exciter aux vertus héroïques, eUe est sujette aux grands ct aux plus blâmables excès, si on ne la règle ot si on s'y laisse emporter.
Z Quoiqu'elle soit nécessaire pour les plus grandes et les plus saintes actions, cependant elle gate les meUleurcs et en empêche le succès, s. on ne sait la modérer et la régler.
VII. — La douceur, la mansuétude chrétienne, nous procure trois avantages incomparables :
Le premier est qu'elle nous rend maîtres de notre propre cœur, de nos passions et de tous les mouvements de notre âme : Beati mites, quoniam ipsi possidebunt terrant... In palientiâ vestrâ possidebitis animas vestras.
Le second : elle nous rend maîtres des cœurs de tous les hommes, rien n'étant plus capable de nous acquérir l'amitié de tout le monde que la douceur, qui en effet nous rend aimables.
Le troisième : elle nous rend maîtres du cœur de Dieu, qui appelle bienheureux ceux qui possèdent cette vertu. C'est par ce moyen que Moïse et David ont gagné le cœur de Dieu.
VIII. — Hugues de S. -Victor a dit que l'orgueil nous ôte Dieu, l'envie le prochain, et que la colère nous dérobe à nous-mêmes ; mais il me semble qu'on pourrait dire avec juste raison que la colère nous ôte et nous ravit tous les trois.
1° Elle nous fait perdre Dieu en l'offensant d'une manière particulière.
2°. Elle nous fait perdre l'amitié et l'affection du prochain, à qui l'on se rend odieux.
3° Elle nous dérobe en quelque manière à nous-mêmes, en nous ôtant la lumière de la raison.
IX. — Que la colère est opposée aux principales vertus du christiatianisme :
1° A la justice : Ira viri justitiam non operalur. Il est aisé de faire voir en quoi et comment;
2° A la charité, par les insultes et les outrages envers le prochain ;
3° A la douceur et à l'humilité, qui sont les vertus que le Fils de Dieu a voulu que nous apprissions de lui-même.