‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 3)Chapitre 54 sur 55 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Laboravi in gemitu meo, lavabo per singulas 7ioctes lectum meum, lacrymis meis stratum meum rigabo. Ps. vi, 6.

Tibi soli peccavi, et malum co.rhm te feci. Ps. 50.

Iniquitatemmeam egocognosco, etpeccatum meum contra me est semper. lbid.

Sacrificium Deo spiritus contribulatus; cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. Ibid.

Non est sanitas in carne meâ a fade irœtuœ; non est pax ossibus meis à facie peccatorum meorum. Ps. xxxvn.

A voce gemitûs mei adhœsit os meum carni meœ. Ps. ex.

Renuit consolari anima mea. Ps.

Qui sanat contritos corde, et alligat contritiones eorum. Ps. cxlvi.

Peccavi et verè deliqui, et ut eram dignus, non recepi. Job. xxxin, 27.

Dixit David ad Nathan : « Peccavi

Si vous cherchez le Seigneur votre Dieu, vous le trouverez, pourvu toutefois que vous le cherchiez de tout votre cœur et dans toute l'amertume et l'affliction de votre âme.

Si vous revenez au Seigneur de tout votre cœur, ôtez du milieu de vous les Dieux étrangers, et ne servez que lui seul.

Quittez vos voies corrompues.

Vous, pécheurs, convertissez- vous ; faites des œuvres de justice devant Dieu ; et croyez qu'il vous fera miséricorde.

Je me suis épuisé à force de soupirer, je laverai toutes les nuits mon lit de mes larmes ; j'en arroserai le lieu où je me serai couché.

J'ai péché contre vous seul, et j'ai fait le mal en votre présence.

Je connais mon iniquité, et j'ai toujours mon péché devant les yeux.

Un esprit brisé de douleur est un sacrifice digne de Dieu : vous ne méprisez pas, ô mon Dieu ! un cœur contrit et humilié.

A la vue de votre colère, il n'est resté rien de sain dans ma chair, et à la vue de mes péchés, il n'y a plus aucune paix dans mes os.

A force de gémir et de soupirer, je n'ai plus que la peau colée sur mes os.

Mon âme a refusé toute consolation.

Dieu guérit ceux dont le cœur est brisé d'affliction ; il lie et il bande leurs plaies.

J'ai péché, et j'ai vraiment offensé Dieu, et je n'ai point été châtié comme je le méritai- David dit à Nathan : J'ai péché contre le

Domino. » Dixitque Nathan ad David :

« Dominus quoque transtulit peccatum tuum : non morieris. » II Regum, xir,

Si pœnitentiam non egerimus, incidemus in manus Domini, et non in manus hominum. Eccli. n, 22.

Convertcre ad Dominum, et relinque peccata tua. ld. xvn, 21.

Quam magna misericordia Domini, et propitiatio illius convertentibus ad se ! Ibid. 28.

Recogitabo tibi omnes annos ineos in amaritudine animœ meœ.Isaice, xxxvm,

Derelinquat impius viam suam, et vir iniquus cogitationes suas, et rêvertatur ad Dominum, et miser ebitur ejus; et ad Deum nostrum, quoniam multus est ad ignoscendum. Isaiae, lv, 7.

Exitus aquarum deduxerunt oculi mei, quia non custodierunt legem tuam.

Ps. 118.

Non est reversa ad me prœvaricatrix Juda in toto corde suo, sed in mendacio. Jerem. ni, 10.

Posquàm convertistî me, egi pœnitentiam. Jererniae, xxxi, 19.

Si impius egerit pœnitentiam ab omnibus peccatis suis quœ operatus est, vitâ vivet, et non morietur-, omnium iniquitatum ejus quas operatus est non recordabor ; in justitiâ sua quam operatus est vivet. Ezechiel. xvm, 22.

Si pœnitentiam egerit gens illa a malo suo quod locutus sum adversùs eam agam et ego, pœnitentiam super malo cogitavi ut facerem ei. Jerem. xvm, 8.

Tu fornicala es cum amatoribus mut- Us : tamen revertere ad me, dicit Dominus. Jerem. m, 1.

Couverte nos, Domine, ad te, et convertemur. Thren. v, 21.

Defecit gaudium cordis nostri, versus est in luctum chorus noster... Vœnobis, quia peccavimus. Ibid. 15.

Redite, prœvaricatores, ad cor. Isaiae, xlvi, 8.

Convertimini et agite pœnitentiam ab omnibus iniquilatibus vestris : et non erit vobis in ruinam iniquitas. Ezech.

xvm, 30.

Projicite h vobis omnes prœvaricationes vestras in quibus prœvaricati estis,

Seigneur. » Et Nathan lui répondit : « Le Seigneur aussi a transféré votre péché : vous ne mourrez point. »

Si nous ne faisons pénitence , c'est dans les mains du Seigneur que nous tomberons, et non dans les mains des hommes.

Convertissez-vous au Seigneur , et quittez vos péchés.

Combien est grande la miséricorde du Seigneur, et le pardon qu'il accorde à ceux qui se convertissent à lui !

Je repasserai devant vous toutes les années de ma vie, dans l'amertume de mon âme.

Que l'impie quitte sa voie, et l'injuste ses pensées, et qu'ils retournent au Seigneur, et il leur fera miséricorde; qu'ils retournent à notre Dieu, parce qu'il est plein de bonté pour pardonner.

Mes yeux ont répandu des ruisseaux de larmes, parce qu'ils n'ont pas gardé votre loi.

La perfide Juda n'est point revenue à moi ide tout son cœur, mais d'une manière feinte et dissimulée.

Après que vous m'avez converti, j'ai fait pénitence.

Si l'impie fait pénitence de tous les péchés qu'il a commis, il vivra certainement, et il ne mourra point; et je ne me souviendrai plus de toutes les iniquités qu'il a commises et il vivra dans les œuvres de justice qu'il aura faites.

Si cette nation fait pénitence des crimes pour lesquels je l'avais menacée, je me repentirai aussi moi-même du mal que j'avais résolu de lui faire.

Vous vous êtes corrompue avec plusieurs qui vous aimaient : et néanmoins revenez à moi, dit le Seigneur (et je vous recevrai).

Seigneur, convertissez-nous; et nous nous convertirons.

La joie de notre cœur s'est éteinte ; nos concerts se sont changés en lamentations... Malheur à nous, parce que nous avons péché !

Rentrez dans votre cœur, prévaricateurs de ma loi.

Convertissez-vous, convertissez-vous et faites pénitence de toutes vos iniquités : et l'iniquité n'attirera plus votre ruine.

Écartez loin de vous toutes ces actions de perfidie, par lesquelles vous avez violé

PARAGRAPHE TROISI

et facile vobis cor novum et spiritum novum : et quarè moricmini, domus Israël? Ibid.

Convertimini, convertimini à viis vestris pessimis. Et quarè moriemini, domus Israël? Id. xxxm.

Impietas impii non nocebit ei, in quâcumque die conversus fuerit ab impietate sua. Ezech. xxxm, 12.

Vivo ego, dicit Dominus Deus : nolo morlem impii, sed ut convertatur impius à via suâ et vivat. Ibid. il.

Convertimini adme, ait Dominus exercituum, et convertar ad vos. Zacbar.

Convertere, Israël, ad Dominum Deum tuum, quoniam corruisti in iniquitate tuâ. Osée, xiv, 2.

Convertatur vir à via suâ malâ. Quis scit si convertatur et ignoscat Deus, et revertatur à furore irœ suœ, et non peribimus? Jonse, m, 8.

Revertimini ad me, et revertar ad vos, dicit Dominus. Malach. ni, 7.

Sic, dictus pœnitudine cordis tui, reversus fueris ad Dominum in toto corde tuo et in totâ anima tuâ, miserebitur tuî. Deuter. xxx, 2.

Amen dico vobis, nisi conversi fueritis, non intrabitis in regnum cœlorum.

Matlh. xvin, 3.

Si pœnitentiam non egeritis, omnes simililer peribitis. Luc. xm, 5.

Egressus foras Petrus, flevit amarè.

Luc. xxn, G2.

Nemo potest venire ad me, nisi Pater qui misit me traxerit eum. Joan. vi,

Pœnilemini et convertimini, ut deleantur peccata vestra. Act. ni, 19.

Quœ secundùm Deum tristitia est pœnitcnliam in salutem stabilem operatur; sœculi autem tristitia mortem operatur. II Cor. vu, 10.

Adeanivs cum fiduciâ ad thronum gratiœ cjus, ut miscricordiam consequamur, et gratiam inveniamus in auxiïio opportuno. Hebr. iv, 16.

Scindite corda vestra, et non vestimenta vestra. Joël, h, \7>.

Scrutemur vias nostras ri quœramus, et reverlamur ad Dominum. Tliren. m,

ma loi; faites-^nis im Cœur nouveau et un esprit nouveau, pourquoi voudriez vous mourir, maison <i'israël ?

Convertissez-vous ; ^ittez vos voies toutes corrompues ; pouifwoj voudriezvous mourir, maison d'Israe\\

En quelque jour que rimp\<i se con.

vertisse, son impiété ne lui nuira ^iug#

Je le jure par moi-même, dit le Se\, gneur : je ne veux point la mort de Pim pie, mais je veux qu'il se convertisse , qu'il quitte sa mauvaise vie et qu'il vive.

Retournez vers moi, dit le Seigneur des armées, et je retournerai vers vous.

0 Israël, convertissez-vous au Seigneur votre Dieu, puisque c'est votre iniquité qui vous a fait tomber.

Que chacun se convertisse et quitte sa mauvaise voie. Qui sait si Dieu ne se retournera point vers nous, pour nous pardonner; s'il n'apaisera point la fureur de sa colère, et s'il ne changera point l'arrêt qu'il a donné pour nous perdre ?

Retournez vers moi, et je retournerai vers vous, dit le Seigneur.

Si, touché de repentir au fond du cœur vous revenez à Dieu de toute votre âme, il aura pitié de vous.

Je vous dis en vérité que, si vous ne vous convertissez, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux.

Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également.

Pierre, étant sorti, pleura amèrement.

Personne ne peut venir à moi, si me Père qui m'a envoyé ne l'attire-

Faites pénitence et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés.

Le regret qui est selon Dieu produit pour le salut une pénitence durable ; mais la tristesse mondaine produit la mort.

Allons nous présenter avec confiance devant le trône de sa grâce, afin d'y recevoir miséricorde et d'y trouver grâce, pour être secourus dans nos besoins.

Brisez vos cœurs de douleur, au lieu de déchirer vos vêtements.

Kx.uninons nos voies ; cherchons le Seigneur, ci retour noua à lui.

EXEMPLES DE L'ANCIEN-TESTAMENT

[Adam]. — La pénitence, prise pour la douleur et le regret d'avoir offensé la divine Majesté, n'est guère moins ancienne que le monde, puisqu'elle suivit de près le péché que commirent nos premiers pères dans le paradis terrestre. Dieu ne voulut pas citer devant lui ces premiers coupables aussitôt après leur crime; il descendit seulement dans ce jardin de délices, et appela Adam, le plus inexcusable des deux, afin qu'entendant sa voix il se souvînt du péché qu'il avait commis ; mais le criminel, au lieu de recourir à la clémence de son Créateur, eut recours à la fuite pour se cacher, et aux excuses, qui ne sont quelquefois guère moins criminelles que le péché, mais qui furent plus faibles pour couvrir la honte et la confusion de son âme que les feuilles d'arbres dont il couvrit la nudité de son corps. Peut-être eût-il évité le rigoureux arrêt de mort que le souverain Juge prononça dès-lors contre lui et contre toute sa postérité, s'il eût d'abord avoué son crime, et s'il en eût demandé pardon avec un sincère regret et un prompt repentir. Mais, son orgueil l'en ayant apparemment empêché, Dieu le chassa, avec la complice de son crime, de ce paradis délicieux dont à peine ils avaient eu le loisir de considérer les beautés, pour les laisser en proie à la douleur. Alors, le nuage d'orgueil qui avait obscurci l'esprit de ce premier homme s'étant dissipé, il découvrit l'énormité de sa faute. Sa conscience lui en fit un cruel et amer reproche, et la terre qui avait été maudite à cause de lui fit concevoir quelle devrait être la malédiction qu'il s'était justement attirée par son péché. Il livra donc son cœur à la douleur ; ses yeux devinrent deux sources de larmes, et tant que le souvenir de sa faute dura, il conserva le regret de l'avoir commise. Ainsi, comme il a donné à toute sa postérité le premier exemple du péché en violant le commandement de son souverain, il lui a le premier, de même, montré l'exemple de le pleurer et de l'expier par une véritable pénitence.

[David]. — S. Ambroise dit que David semble n'avoir péché que pour enseigner aux autres comment il faut faire pénitence. « Il a appris, dit ce Père, comment le péché se commet pour montrer comment il le faut effacer ; il s'est fait un art de son expérience, et il a été malade pour devenir médecin. » Après son adultère et l'homicide commis en la personne d'un de ses plus fidèles sujets, il était demeuré près d'une année comme assoupi dans un profond oubli de ses crimes, sans ressentir les reproches de sa conscience, jusqu'à ce que le prophète Nathan l'eût réveillé de cet assoupissement, en lui mettant adroitement devant les yeux l'injure qu'il avait faite à Dieu et à son prochain. Mais il n'eut pas plutôt entendu la salutaire remontrance du prophète, que, tout troublé et tout consterné, il s'écria: « Peccavi Domino, j'ai péché contrôle Seigneur! » Paroles pleines d'amertume et de douleur, qu'il a répétées plus de mille fois durant sa vie ;

paroles qui avaient fait de si vives impressions sur son cœur, qu'il ne pouvait goûter de paix et de repos quand il pensait à s&s péchés : Non est pax ossibus meis àfacie peccatorum meorum. Triste pendant le jour, il passait encore les nuits dans des gémissements continuels, et arrosait sont lit de ses jlarmes ; et, non content de cela, il demandait à Dieu qu'il n'ettoyât toujours davantage son âme de ses inquiétés, afin qu'il n'en restât aucun vestige. Exemple de pénitence donné à tous ceux qui l'ont imité dans son crime.

[Manassés]. — L'exemple de Manassés, dont l'Écriture nous dépeint la pénitence et la douleur, nous fait voir la force qu'a un cœur contrit et humilié pour fléchir la colère de Dieu et désarmer sa vengeance. Dispensezmoi de vous faire le détail des crimes dont ce prince s'était souillé : on ne les peut lire sans horreur. Il suffit de dire qu'il avait passé sa vie dans de continuelles dissolutions, dans l'impiété et dans le sacrilège; et, pour comble d'iniquité, il avait ajouté à toutes ces abominations les plus horribles cruautés. Qui n'eût cru que ce prince n'eût éprouvé le sort de ses semblables en mourant dans son impiété, pour éprouver ensuite la rigueur de la justice d'un Dieu vengeur durant une éternité? Mais Dieu se contenta de le punir en cette vie, et, ayant peut-être égard à la piété du père, fit miséricorde au fils, en lui donnant la grâce et le moyen de faire une salutaire pénitence de ses excès. Manassés fut pris par les Assyriens, qui inondèrent ses états, et, se voyant renfermé dans un triste et obscur cachot, chargé de chaînes, pleura amèrement les désordres de sa vie passée, et fit à Dieu cette humble et ardente prière à laquelle l'Esprit divin qui conduit l'Église a bien voulu que l'on conservât une place honorable dans les livres saints après les écrits canoniques, pour nous apprendre que la douleur de la pénitence doit être proportionnée à la grandeur de nos crimes, et qu'il n'y a point de si grands désordres que les larmes d'un pénitent contrit et humilié ne puissent effacer et expier.

[Les Niniviles]. — Personne n'ignore que la pénitence des Ninivites fléchit autrefois la colère de Dieu. Le prophète Jonas ne les eut pas plus tôt menacés, de la part de Dieu, de la ruine prochaine et du renversement entier de leur ville, que, pour détourner ce coup fatal, ils curent recours à la pénitence. Il se fit donc un changement de mœurs universel dans toute cette grande ville, jusque-là que le souverain, qu'on croit avoir été l'infâme Sardanapalc, si connu pour sa mollesse et ses déportements honteux, ayant appris le danger dont il était menace, descendit de son trône et quitta sa pourpre pour se revêtir d'un cilice et se couvrir de cendre. Il n'y eut pas jusqu'aux enfants, quoiqu'innocents, et aux animaux mêmes, qu'on n'obligeât à un jeune rigoureux, pour joindre leurs cris et leurs gémissements à ceux des coupables, afin d'apaiser la colère de Dieu, et de détourner sa vengeance. Mais ce qui vient à notre sujet, c'est que l'É-

criture à remarqué que ces cris et ces gémissements confus ne furent écoutés de Dieu, qu'en ce qu'ils furent des signes de la conversion de leur cœur et du changement de leurs mœurs : Vidit Deus opéra eorum, quia conversi sunt de via sua malâ (Jonas. 3).

EXEMPLES DU NOUVEAU-TESTAMENT

[Madeleine convertie]. — Il faut se souvenir de ce qui est écrit de Ste Madeleine, qui est aujourd'hui un modèle de pénitence proposé à toute l'Église, savoir, qu'elle avait été pécheresse, et qu'elle était connue pour telle dans toute la ville de Jérusalem : cependant, quand Simon l'appelle pécheresse, Jésus-Christ le reprend, parce qu'elle ne l'était plus. Les pleurs dont elle arrosait alors les pieds du Sauveur étaient pour elle un baptême qui lavait toutes les souillures de sa vie passée, et la violence de la douleur qu'elle avait conçue de ses crimes l'avait déjà égalée aux âmes les plus innocentes. Mais ce qui justifia la sincérité de sa douleur, et ce qui fit connaître de sa part que sa conversion était véritable, fut le changement de sa vie, puisque autant elle s'était vue engagée dans le libertinage et dans le crime, autant se crut-elle obligée de passer le reste de ses jours daus les larmes et dans la pratique de la pénitence ; autant elle avait eu de passion pour le monde, autant en eut-elle pour la retraite; autant son cœur avait été souillé et corrompu par un amour profane, autant fut-il purifié par un amour saint et tout divin: en sorte qu'elle montra toujours mieux la vérité de ces consolantes paroles, qu'elle avait mérité d'entendre de la bouche même de son Sauveur : Remit luntur ei peccata midta, quoniam dilexit multum. (Luc. 7).

[S. Pierre]. — Nous avons, dans la personne du chef des Apôtres, un exemple de conversion et de pénitence *jui n'est pas moins admirable que le précédent. Il n'est pas nécessaire de rappeler dans votre esprit avec quelle lâcheté cet apôtre, qui avait toujours paru si fervent, si zélé et si courageux, avait renié son Maître, qu'il avait si hautement reconnu pour le Fils du Dieu vivant ; ni quelle fut l'occasion de la chute de celui qui devait être la plus ferme colonne de l'Église; mais seulement de vous dire que sa prompte conversion, sa douleur et les larmes presque continuelles qui coudèrent de ses yeux au souvenir de sa faute, réparèrent avantageusement cette faute, quelque griève qu'elle eût été. Car le Sauveur ne l'eut pas plus tôtregardé, que, rentrant en lui-même, il fut véritablement Céphas, c'est-à-dire une Pierre, frappée non de la baguette de Moïse, mais des regards de Jésus- Christ, laquelle se fondit en eaux salutaires d'une sincère pénitence : et ce fut par les pleurs qu'il répandit abondamment qu'il fit voir la grandeur de sa douleur et la sincérité de sa conversion. Car on dit qu'il conserva un si vif et si cuisant regret de son péché, qu'il le pleura toute sa vie, sans que ni son grand âge, ni le temps, ni les services impor-

tants qu'il avait rendus à son Maître, ni ses soins dans le gouvernement de l'Église, pussent arrêter le cours de ses larmes. Voilà un beau modèle de douleur et de pénitence pour nous, qui avons plus souvent et plus indignement trahi, désavoué et offensé ce divin Sauveur.

[S. Paul]. — S. Paul converti et S. Paul changé en un autre homme n'est qu'une même chose. Il nous a fait voir dans une même personne, après un grand persécuteur de Jésus-Christ, un vase d'élection, qui a porté ensuite par toutes les nations la gloire du même nom qu'il avait voulu étouffer dans le sang des premiers chrétiens. Il nous a fait connaître son crime et sa conversion ; mais il n'a pas été moins soigneux do faire savoir à toute l'Église la violence et la longueur de sa douleur, et le sensible regret qu'il avait d'avoir été persécuteur. Car voici comment il en parle, dans l'Épitre aux Romains, 9 : Veritatem dico in Chrislo, non mentior, testimonium mihi perhibenle conscientiâ meâ,in Spiritu-Sancto : quoniam tristitia mihi magna est, et continuas dolor cordi meo. Optabam enim ego ipse analhema esse à Christo pro fratribus meis. Comme s'il eût appréhendé que son témoignage ne fat suspect en sa propre cause, il prend Dieu à témoin de ce qu'il va dire, et qu'il croit être obligé de publier pour l'intérêt de sa conscience. Et quelle est cette importante vérité qu'il prend soin d'appuyer si bien par avance, et qu'il ne propose qu'avec tant de précaution ? C'est, dit-il, que mon cœur est pressé et serré d'une grande tristesse et d'une douleur continuelle, causée par le regret que j'ai d'avoir voulu être ennemi de Jésus-Christ, et encourir sa disgrâce pour mes frères, en les empêchant d'embrasser la foi et l'Évangile. C'est le véritable sens de ces paroles de l'Apôtre. Cette tristesse d'avoir ainsi persécuté Jésus-Christ dans ses membres était grande : Trislitia magna; elle n'était point superficielle, elle était dans le fond de son cœur: cordi meo. Cette douleur était non-seulement vive, mais continuelle : et continuas dolor, puisque, quatorze ans après (selon la supputation de S. Thomas), elle lui serrait encore le cœur comme si elle eût été toute récente. Quel plus illustre exemple de pénitence, et de l'esprit de componction qu'un chrétien doit toujours conserver après la conversion !

[L'Enfant prodigue]. — Je laisse les autres exemples moins considérables, comme la conversion de la femme Samaritaine, celle de Zachée et celle de S. Matthieu, pour en donner un modèle plus sensible et plus touchant dans la parabole de l'Enfant prodigue. Elle est trop marquée dans l'Évangile pour l'omettre, et trop connue pour s'arrêter à toutes ses circonstances. On sait la manière dont cet enfant dénaturé sortit de sa maison paternelle, la vie débordée qu'il mena dans un pays étranger, et le misérable état où il se vit réduit après avoir consumé tout son bien. Son seul retour, et les sentiments de douleur qu'il marqua en se jetant aux pieds de son père, sont de notre sujet. Voyez donc comment, accablé de misère

et de disgrâce, il rentra en lui-même, comment il se souvint de l'abondance où il avait vécu lorsqu'il s'était tenu dans son devoir, comment il prit la résolution de retourner à son père, le discours qu'il lui tint, et avec quelle bonté et quel accueil il en fut reçu.

APPLICATONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE

Cor mundum créa in me, Deus (Ps. 50) . Comme la création suppose le néant, de même la parfaite conversion du pécheur demande qu'il n'y ait plus rien en lui de ses anciennes habitudes et de ses vices ; que du néant de l'orgueil on fasse sortir un cœur humble ; qu'on voie paraître, du néant de l'impureté, un cœur chaste ; il faut, en un mot, que l'homme, contrit et pénitent, participe par grâce à la vertu de la toute-puissance de Dieu, qui seule est capable de créer, c'est-à-dire, pour parler sans métaphore et allusion, que pour se convertir il faut détester ses péchés avec une douleur qui détache tout le cœur, et le dégage entièrement de l'objet de son péché pour rattacher à Dieu ; et, comme dit S. Jérôme, il faut haïr ce qu'on a aimé, aimer ce qu'on a haï, s'attrister du sujet de ses joies, et se réjouir de ce dont on s'est attristé. Or, ce changement parfait de pensées, d'inclinations, de désirs, fait paraître ce qui s'appelle une nouvelle créature, un nouvel homme, un nouvel esprit, un nouveau cœur, comme s'il était créé tout de nouveau : Facite vobis cor novum et spirilum novum.

Abiit in regionem longinquam. (Luc. 15). — Le malheur du pécheur nous est représenté sous la figure de l'Enfant prodigue, qui se perd dans un pays éloigné, après être sorti de la maison de son père. Le pécheur s'éloigne de Dieu, et, en s'éloignant de Dieu, il s'éloigne de lui-même. A seipso discedit qui à Deo recedit, dit S. Ambroise sur ce passage. Afin donc que ce pécheur se convertisse, il faut qu'il retourne premièrement en lui-même, et qu'il considère sérieusement le misérable état où il s'est réduit par ses désordres ; et ensuite qu'il retourne à Dieu, pour implorer sa miséricorde. C'est ce que l'Évangile dit du retour de l'Enfant prodigue : In se reversus, dixit : — Surgam, et ibo ad palrem meum.

Ampliùs lava me ab iniquitate meâ, etc. (Ps. 50). — Nous apprenons, par ces paroles, qu'il y a une réconciliation commencée avec Dieu que nous,avons offensé, laquelle se fait par le pardon du péché; et une autre achevée et plus parfaite, par la continuation de la douleur de l'avoir commis, et l'esprit de pénitence que ce cœur conserve. C'est pour ce sujet que, quoique David eût appris de la bouche du prophète Nathan que son péché lui avait été pardonné, il ne laissait pas de dire à Dieu : Ampliùs lava me ab iniquitate meâ : Seigneur, nettoyez encore mon âme ; mon DieuI pardonnez-moi de nouveau. Eh! que voulez davantage, demande

S. Chrysostôme ? Quid ampliùs quœris? Dieu l'a dit, et cela est fait : votre péché est effacé. Pristinum meum decorem quœro : Je voudrais être ce que j'étais auparavant; je souhaite que vous traitiez avec moi, Seigneur, de la même manière que vous faisiez avant que je vous eusse offensé.

Spirilus Domini ferebatur super aquas. (Genèse, 1). — C'est une chose remarquable, et qui renferme un beau mystère, que Jésus- Christ, ayant promis à son Église le Saint-Esprit, sous la forme et le symbole de l'eau, en parlant à la Samaritaine, Tait envoyé sous le symbole du feu à ses Apôtres. C'est pour nous marquer qu'en convertissant les âmes il les rendait, pour ainsi dire, blanches et pures par les larmes, et tout ardentes en charité par ses flammes ; et que, comme à la naissance du monde cet Esprit divin couvait, pour ainsi dire, les eaux de ses divines chaleurs, pour donner, par le moyen de cet élément, l'âme et la vie à l'univers, il tient la même conduite et le même ordre dans la conversion d'une âme, ne faisant éclore ses dons et ses grâces en elle que par les eaux de la pénitence, c'est-à-dire par les larmes que le feu de la charité fait couler des yeux, et en reposant sur le cœur qui en est la source.

Non est reversa ad me prœvaricatrix Juda in toto corde suo, sed in mendacio. (Jérém. 3). — Donnez aux pénitences extérieures tel nom qu'il vous plaira, pour moi je dis que, si le cœur n'y a point de part, ce n'est pas retourner à Dieu dans la sincérité du cœur; c'est une ombre et un masque de pénitence, un mensonge et une fausse conversion. Aussi S. Chrysostôme appelle ces austérités qui n'ont pas leur principe dans un cœur contrit, et toutes ces larmes qui ne coulent point du cœur comme le sang de la plaie, ombres de pénitence : Pœnitentiœ larva et umbra ista sunt. Vous dites qu'ils jeûnent, que leur visage en est tout exténué, que leur poitrine est toute plombée des coups qu'ils se donnent , qu'ils s'avouent publiquement pécheurs, et qu'ils implorent avec gémissement la miséricorde du Seigneur : je les louerais si le cœur était véritablement changé ; mais, vivant comme ils vivent et continuant leurs désordres, ce ne sont-là que des pénitences pharisaïques, et des austérités trompeuses.

i iv.

Pensées et passages des SS. Pères.

Perfecta nostra COftveriio inveniet Une parfaite conversion de notre OCBUI Ui.i m paratum. Augmt, in Ps, 6. à Dieu trouvera toujours Dieu prêt à qom

pardonnert

Conversio ad bonum non homini sed Deo adscribenda. Id. Epist. 130.

Ovis perdita nunquhm reverteretur, nisi Pastoris misericordiam consequeretur. August. in serin, de Temp.

Priùs est mutandus homo, ut opéra mutentuf. Id. serm. 12 de Verbis Domini.

Convertamur ad meliora, dùm in nostrâ sunt potestate remédia; hic extinguamus niortem, nioriendo peccatis ; hic vitam vitœ meritis acquiramus. August.

De aditu ad judicium.

In actione pœnitentiœ, non tàm consideranda est mensura temporis quàm doloris. Id. Enchyrid. 63.

Pœnitentiam cerlam non facit nisi odium peccati et amor Dei, quandb sic pœnitet ut tibi amarum sapiat in anima quod ante dulce fuit in vitâ. Id. serm. 7 de Temp.

Proruperunt flumina oculorum, acceptante sacrificium tuum, Domine!

Id. Confess. vin.

Culpabiliter durus estquideflet damna temporis, niortem amici, et dolorem peccati lacrymis non ostendit. August. De verâ et falsâ pœnit.

Multi gemunt, et ego gemo quia rnalè gemunt. Amisit quis nummum? gémit; amisit fldem ? non gémit, Id.

Stetit Ninive, an eversa est? Ego autem puto impletum fuisse quod propheta prœdixerat. Respice quœ fuit Ninive, et vide quia eversa est : eversa est in malOy œdificata est in bono; sicut eversus Paulus persecutor, œdificatus Paulus prœdicator. Id. in Ps. 60.

Hœc est magnificentia Domini, justificatio peccatoris ; hœc est niagnificentia Domini : quoniam ubi abundavit delictum, superabundavit et gratia. Id. in Ps. 111.

Quid est pœnit entia, nisi sua in seipsum iracundia? August. Serm. 4 de Temp

La conversion du cœur au bien ne doit pas être attribuée à l'homme , mais à Djeu.

La brebis égarée ne retournerait jamais au bercail, sans la miséricorde du charitable Pasteur, qui la va chercher.

11 faut d'abord que l'homme soit véritablement converti, avant de changer sa mauière d'agir.

Changeons de vie et faisons de bonnes œuvres, pendant que nous pouvons remédier à nos désordres; évitons la mort éternelle, en mourant ici à nos péchés; acquérons en ce monde la véritable vie, en méritant la vie éternelle.

Dans la pénitence, on ne doit pas tant avoir égard à la longueur du temps qu'à la grandeur de la douleur.

11 n'y a que la haine du péché et l'amour de Dieu qui rendentla pénitence sûre et certaine, alors que vous concevez un tel regret du péché , que ce qui vou3 était auparavant doux et agréable vous cause maintenant de l'amertume et de la douleur.

Mes yeux répandirent des ruisseaux de larmes; c'est le sacrifice, ô mon Dieu, qui vous est agréable.

C'est une dureté criminelle de pleurer une perte temporelle , comme la mort d'un ami, et de ne pas montrer par des larmes la douleur de ses péchés.

Plusieurs gémissent, et je gémis avec eux de ce qu'ils font éclater leur gémissement pour des choses de nulle conséquence. Celui-ci a perdu de l'argent, il en gémit; a-t-il perdu la foi, il n'en témoigne aucune douleur.

Ninive subsista-t-elle, ou bien fut- elle renversée? Je crois que la prédiction du prophète s'accomplit. Considérez le changement qu'on vit dans cette ville, et vous verrez qu'elle fut détruite. Le mal qui y régnait fut détruit, et elle fut édifiée de nouveau à l'égard du bien. Ainsi fut renversé Paul le persécuteur; ainsi fut reconstruit Paul le prédicateur de l'Évangile.

La magnificence du Seigneur éclate dans la justification du pécheur; c'est, en effet, le haut point de sa magnificence, parce que, là où le péché a abondé, la grâce s'est répandue avec encore plus de profusion.

Qu'est-ce que la pénitence, sinon une juste colère contre soi-même?

Ascendat homo adoersùm se tribunal mentis suœ, atque, ita constituto in corde judicio, adsit accusatrix cogitatio, testis conscientîa, camifex timor : indè quidam sanguis animi confitentis per lacrymas fluat. Id. Serm. ultimo de Tempore.

Nunquam est sera conversio : latro de cruce transit ad paradisum. Hieron.

Ep. ad Lsetam.

Vide quantum sit auxilium et quam fragilis humana conditio, ut hoc ipsum quod pœnitentiam facit, nisi nos Dominus antè converterit et nisi Dei nitamur auxilio, nunquam implere valeamus.

Id. in Jerem.

Quœ peccata fletus iste non purget ?

quas inveteratas maculas hœc lamenta non abluant? Hieron. Ipist. Fabiolœ.

Ver a est pœnitentia jugiter fletibus commissa diluere, et abluta non iterare. Id, in Ps. 118.

0 felix pœnitentia, quœ ad se Dei trahit oculos, et furentem Dei sententiam confesso errore mutavit ! Id. in Epitap. Fab.

Sine aliquo intervallo, conjunguntur et lacrymœ peccatoris et misericordia Salvatoris. Ambros. serm. 46.

Petrus jflevit amarè, fîetuque culpam diluil. Id. in Hymn.

Confessionis suœ testimonium in perpétua sœculavulgato dolore transmisiL Ambros. II Apolog. Davidis.

llle rex tantus et potens ne exiguo quidemmomento manere penès se delicti passus est conscientiam; sed, prœmaturâ confessione atque immenso dolore, rcddidit peccatum suum Domino. Id.

ibid.

Peccatum quod per pœnitentiam non diluitur, mox suo pondère ad aliud Irahit. Greg. x.w, Moral. 9.

Pœnitentiam agere est perpelratamala plangere, et plangenda non perpetrare.

Greg. in Evang. Homil. 24.

l'icrumquè sit gralior Deo post culpam amore fervens vita, quam securitale torpens innocentia. Id.

Que l'homme pécheur élève intérieurement un tribunal contre lui-même, et, ayant établi de la sorte un jugement dans son cœur, que sa propre pensée soit sa partie, sa conscience le témoin, la crainte son bourreau, et que les larmes, qui sont le sang du cœur, coulent de douleur.

La conversion n'est jamais tardive : un larron passe du gibet en paradis.

Voyez le peu de secours que l'on peut attendre de la fragilité humaine, puisque, si Dieu ne nous convertit le premier, nous ne pouvons, sans son secours, accomplir ce en quoi consiste la pénitence.

Quels péchés les larmes d'unevéritable contrition ne peuvent-elles point laver?

et quelles taches les gémissements d'une âme contrite n'effacent- elles point?

La véritable pénitence pleure continuellement les péchés commis, elle ne les commet plus après qu'ils ont été effacés.

Heureuse pénitence, qui attire les regards d'un Dieu miséricordieux, et qui, en confessant sa faute, fait changer l'arrêt de condamnation qu'il a porté dans sa colère!

Les larmes du pécheur et de la miséricorde du Sauveur ne sont séparées d'aucun intervalle de temps.

Pierre pleura amèrement, et par ses pleurs effaça son crime.

David a fait connaître à tous les siècles l'aveu sincère qu'il a fait de son crime, en faisant publiquement paraître le regret de l'avoir commis.

David, ce grand , ce puissant monarque, ne put souffrir un seul moment le reproche que sa conscience lui faisait de son crime ; mais, par une prompte confession et une douleur extrême de l'avoir commis, il en fit la satisfaction auprès du Seigneur.

Le péché qui n'est point effacé par la pénitence, en attire un autre par son seul poids sur la conscience.

Taire pénitence, c'est pleurer les péchés qu'on a commis, et n'en plus commettre qui aient besoin d'être pleures.

Il arrive souvent que la ferveur d'une vie pénitente, après le péché , est plus agréable à Disc qu'une vie qui s<- pmng dans L'innocence jointe à une languissante sécurité.

Flelibus se abluit et lacrymis se baptizat. CypriaD, de Cœnà Dom.

Nec quantilas criminis, nec brevitas temporis, nec horœ extremitas, si vera fuerit contritio, excluait à veniâ. Cypr. Ibid.

Séria pœnitentia Dei Id. De lapsis.

nunquàm sera. Id,

Semper ad indulgentiam Dei aditus palet. Id.

Ubi emendatio nulla, ib\ pœnitentia necessarib vana. Tertull. De pœnit. 2.

Pkrumquè jejuniis preces alerey ingemiscere lacrymis, et mugire dies noctesque ad Dominum Deum tuum, hoc est pœnitentis munus. Ibid.

Multus est peccati ignis : atqui modica extinguit eum lacryma; lacryma enim rogum extinguit peccatorum.

Chrysost. Homil. 5, de Pœnit.

Sola est compunctio cordis quœ, sicut ignis, omne animœ vitium perurit, abstergit universa inala et delet. Id. II de Gompunct. cordis.

Hoc solum est quod a nobis exposcitur, ut semper recordemur mala nostra, et conscientiam gestorum habeamus ante oculos. Ibid. Chrysost.

Peccator es : die « Peccavi, » et solvisti peccatum. Id. Homil. V, de Pœnit;

Diluvium peccati. Ibid.

Sine dolore cordis , mortificationes corporis pœnitentiœ larva et umbra ista sunt. Chrysost. Homil. 5, in Corinth.

Firmissimè tene, et nullatenùs dubita, neminem hic posse pœnitentiam agere nisi quem Deus illuminaverit, et gratuitâ suâ miser atione converterit.

Fulgentius, de Fide, ad Petrum.

Felices, sancle Apostole, lacrymœ tuœ, quœ, ad diluendam culpam negationis, virtutem sacri habuere baptismatis ! Léo de Pass.

Descendit gladius pius in viscère peccatoris, et uno eodemque ictu, incolumi corporis manente materiâ, interficit veterem hominem, et créât novum. Zeno Veron. de Pœnit.

Dico omnes ignorare Deum qui no-

Le pécheur pénitent lave se3 crimes dans ses pleurs, et est comme baptisé de nouveau par ses larmes.

Si l'on a une véritable douleur, ni l'énormité du crime , ni la brièveté du temps, ni la dernière heure qui va finir la vie, n'excluent le pécheur du pardon.

La pénitence sincère et véritable n'est jamais si tardive qu'elle ne vienue encore à temps.

On trouve toujours auprès de Dieu un accès libre pour demander et obtenir pardon.

Là où on ne voit aucun amendement, la pénitence est nécessairement nulle.

Accompagner et nourrir ses prières de fréquents jeûnes, gémir avec abondance de larmes, solliciter par des cris continuels la miséricorde du Seigneur; voilà le caractère et le devoir du pénitent.

L'incendie qu'allume le péché est grand; une seule larme cependant l'éteint : les larmes éteignent le bûcher allumé pour nos crimes.

La seule componction du cœur consume, comme un feu, tous les péchés de l'âme criminelle, nettoie et efface universellement tout le mal qui s'y trouve.

La seule chose qu'on exige de nous, c'est que nous conservions toujours le souvenir du mal que nous avons fait, et que notre conscience nous le place devant les yeux.

Vous êtes pécheur : dites (avec une sincère douleur) : « J'ai péché » ; et vous êtes quitte.

Le péché inonde comme un déluge.

Sans la douleur du cœur, les mortifications du corps et toutes les austérités sont des ombres, de fausses images de pénitence.

Tenez pour certain, et ne doutez nullement, que personne ne peut faire une sincère pénitence, si Dieu, par une miséricorde gratuite, ne l'éclairé et ne le convertit.

Heureuses larmes, ô saint Aeirôpq , tu pour effacer le crime d'avoir nié et désavoué votre Sauveur, ont eu la vertu d'un saint baptême!

Un glaive de douleur pénètre le cœur du pécheur, et du même coup, sans blesser le corps; et le laissant en son entier, donne la mort au vieil homme, et la vie au nouveau.

Je dis que ceux-là ignorent la bonté de

lunt converti ad eum, ferum et terribilem imaginantur qui amabilis est, et menlitur iniquitas sibi formans sibi idolum pro eo quod non est. Bernard, in Cantic.

Solet, inter primordia conversionis, acriùs insurgere tentatio pravœ consuetudinis. Ibid.

Quâ fronte attollo oculos ad vnltum Palris tàm boni, tam, malus filius? Exitus aquarum deducite, oculi rnei ; operiat confusio faciern meam ; deficiat in dolore vita rnea et anni mei in gemitibus. Bernard, vi Cant.

Hoc nempè est salvationis nostrœ principium , cùm incipimus respuere quod diligebamus, dolere undè lœtabamur, amplecti quod timebamus, sequi quod fugiebamus, optare quod contemnebamus. Id. Serm. 2 de Circumcis.

Dieo qui craignent de retourner à lui après l'avoir offensé, qui voient un Dieu cruel et terrible dans Celui qui est tout amour; et l'iniquité se trompe elle-même en se formant une idole et croyant le vrai Dieu tout autre qu'il n'est.

Dans les commencements de la conversion, la tentation qui vient des mauvaises habitudes livre de plus durs assauts.

De quel front osé-je lever les yeux vers la face d'un si bon Père, moi, si mauvais fils? Versez, mes yeux, des torrents de larmes ; que mon visage soit couvert de confusion; que ma vie défaille par la véhémence de ma douleur, et que mes années s'écoulent désormais dans les gémissements.

Le commencement de notre conversion et la première espérance de notre salut sont d'avoir en horreur ce qui nous était d'abord le plus agréable, de concevoir de la douleur de ce qui nous causait le plus de joie, de rechercher ce que nous fuyions auparavant, de souhaiter ce que nous méprisions.

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

[Ce que c'est que la conversion]. Quoique nous comprenions sous le même titre la conversion du pécheur, sa pénitence intérieure, la douleur ou le regret de ses offenses, et l'esprit de componction, la différence néanmoins que l'esprit peut mettre entre ces actes et ces mouvements du cœur fait qu'on en peut aussi donner des idées et des notions différentes. — 1°. La conversion du pécheur est proprement le retour de son cœur vers Dieu, dont il s'était éloigné par ses crimes. Car, comme par le péché on s'éloigne de Dieu et on s'approche de la créature, selon la définition qu'on en donne communément, Aversio à Deo et conversio ad creaturam ; de même par notre conversion nous nous éloignons de la créature et nous retournons à Dieu ; et par cet heureux retour notre âme est purifiée et rendue capahlc d'un bonheur éternel; — 2°. Le concile de Trente (Scss. 12, c. 4) déclare que la contrition, parfaite ou imparfaite, sans Laquelle il n'y a point de véritable conversion, renferme nécessairement trois choses: la cessation du péché, un ferme propos et le commencement d'une vie nou-

velle, l'aversion de la vie que l'on avait menée auparavant: Non solùm cessalionem à peccato et vilœ novee proposilum et inchoalionem, sed veleris etiam odium conlinere ; — 3°. L'esprit de pénitence, ou de componction, est un regret habituel d'avoir offensé la divine Majesté : car, quoiqu'un moment suffise pour produire un acte de contrition ou de douleur d'avoir péché, soit parfaite soit imparfaite, qui efface le péché et nous justifie, ou par le moyen du Sacrement ou déjà par sa vertu propre, il est cependant juste et nécessaire, comme dit et prouve par plusieurs raisons S. Thomas, que cette douleur intérieure et ce regret du cœur durent toute notre vie, et conservent un fond d'amertume et de déplaisir d'avoir commis le péché, selon cette parole du Prophète royal : Peccatum meum contra me est semper. Et c'est particulièrement en ce sens que S. Augustin et le Concile de Trente disent que la vie d'un chrétien doit être une continuelle pénitence.

[Pénitence intérieure et extérieure]. — On peut dire que la pénitence est composée de deux parties : des sentiments intérieurs et des pratiques extérieures: et que, dans ces parties différentes, elle a aussi quelque chose qui répond à l'esprit et au corps . Son esprit intérieur est immuable, et tient de la nature des choses spirituelles, qui ne se peuvent altérer. Le corps et l'extérieur de toute l'action est bien sujet à quelques changements, d'où viennent les différentes pratiques de pénitence, tant anciennes que nouvelles ; mais l'esprit intérieur, encore une fois, n'a jamais pu être altéré, parce que c'est l'essentiel de la pénitence, au lieu que les pratiques extérieures et les austérités en sont bien un effet, mais non pas la principale partie. De manière que, sans cet esprit qui consiste dans la douleur et le regret d'avoir offensé Dieu, dans la résolution ferme de ne plus commettre le péché, le sacrement même de Pénitence serait de nul effet, et toutes les les rigueurs du dehors seraient inutiles.

[Pénitence continuelle]. — Pour achever d'expliquer ce que nous venons d'établir, lorsqu'on dit qu'un chrétien converti, après avoir perdu la grâce du baptême, doit faire pénitence toute sa vie, l'Eglise ne prétend pas par-là condamner un pécheur, qui se convertit, à un Carême perpétuel, à porter continuellement la haire et le cilice. Elle a autrefois, avec un grand fruit, maintenu une discipline beaucoup plus sévère; et nous aurons soin, en son lieu, de montrer comment nous ne devons pas abuser de son indulgence, mais employer avec constance et avec ferveur les satisfactions volontaires ; mais elle veut pourtant toujours que notre pénitence soit continuelle. Qu'est-ce à dire? Est-ce qu'elle veut qu'un pécheur qui se convertit vive le reste de ses jours dans un repentir actuel et continuel de ses péchés? Non: l'infirmité humaine n'est pas capable de cet état, et Dieu ne nous oblige à rien qui soit au-dessus de nos forces. Mais on veut dire que celui qui s'est attiré la colère de Dieu par l'infraction de sa loi doit

conserver toute sa vie un souvenir habituel de ses ingratitudes et de ses perfidies, et que ce souvenir habituel doit de temps en temps exciter la douleur actuelle; que ce pécheur converti doit faire paraître, dans la conduite de sa vie, une sainte haine de soi-même, une résignation parfaite aux ordres de Dieu, et une sainte ferveur dans la piété, parce que ces vertus sont les fruits delà véritable pénitence.

[Concours de Dieu et du pécheur]. — La pénitence, au sens où nous la prenons ici, étant comme une couversion de Dieu vers l'homme, de même qu'elle est une conversion de l'homme vers Dieu, c'est une vérité orthodoxe qu'il faut que l'un et l'autre travaillent à cet ouvrage : Dieu par ses grâces, et l'homme pécheur par son consentement et par la libre soumission de sa volonté. C'est pour cela que, dans les saintes Écritures, quelquefois le pécheur s'adresse à Dieu pour le prier de le convertir: Couverte me et convertar ; d'autres fois Dieu s'adresse au pécheur, et le presse de se convertir : Convertimini in toto corde vestro : parce que, pour faire une véritable pénitence, il faut que la miséricorde de Dieu jette un regard favorable sur le pécheur, ce qui s'appelle le retour, la conversion de Dieu vers nous; et il faut que le pécheur réponde, par un changement de vie et par un repentir sincère de ses fautes, à ce regard favorable de la miséricorde, ce qui s'appelle la conversion du pécheur. Ce qu'il y a seulement à remarquer sur ce sujet est: — 1°. Que, dans cette pénitence ou conversion du pécheur, Dieu fait toujours la première démarche: c'est lui qui nous prévient, qui nous appelle, nous sollicite et nous presse par ses grâces intérieures ; — 2°. Que c'est toujours notre faute si nous ne nous convertissons pas, parce que nous avons toujours les grâces absolument nécessaires pour cela, quoiqu'il y ait des pécheurs si endurcis, et tellement vendus à l'iniquité, qu'ils n'ont que la grâce de la prière, qui ne leur est jamais refusée, par laquelle ils en peuvent demander et obtenir de plus fortes et de plus immédiates, pour se convertir effectivement.

[Degrés de la conversion]. — Dans le catéchisme du Concile de Trente, il est marqué qu'on arrive à la véritable pénitence par ces degrés : — 1°. La miséricorde de Dieu prévient le pécheur, et lui touche le cœur ; 2°. Prévenu de cette lumière, il s'approche intérieurement de Dieu par la foi : car, comme dit l'Apôtre, pour s'approcher de Dieu il faut croire d'abord qu'il y a un Dieu, et qu'il récompense ceux qui le cherchent ; 3°. La crainte et l'appréhension de la rigueur des peines éternelles s'emparent de son cœur; 4°. L'espérance d'obtenir de Dieu miséricorde lui fait prendre ensuite la résolution de changer de vie et de conduite, après avoir conçu un véritable regret d'avoir offensé ce bon maître; 6°. Enfin, la charité, échauffant son cœur, y fait naître cette crainte filiale qui fait que, appréhendant uniquement d'offenser Dieu en In moindre chose, il se défait entièrement de l'habitude du péché.

[Du côté de Dieu.] — C'est une question en théologie, de savoir, à quelle perfection de Dieu on doit attribuer la conversion des pécheurs : si c'est un effet de sa bonté, ou une opération de sa sagesse, ou un coup de sa puissance. Sans doute ces trois attributs contribuent à cet ouvrage ; mais, pour savoir quelle part chacun d'eux y peut avoir, il faut distinguer trois actes ou trois opérations dans la bonté de Dieu qui résout la conversion du pécheur : car nous ne pouvons mériter cette grâce ni l'obliger à nous la donner : c'est la sagesse qui la conduit, qui étudie, qui ménage et qui choisit les occasions favorables dans lesquelles Dieu prévoit que le pécheur se rendra à ses sollicitations; c'est la puissance enfin qui l'exécute, puisqu'on peut dire de cet ouvrage qu'il y emploie son pouvoir souverain : Hœc mulalio dexterœ Excelsi. — Quand on dit que Dieu ménage les occasions de la conversion du pécheur, ce n'est pas que, absolument parlant, Dieu ait besoin de chercher ou d'observer ces occasions pour donner ses grâces, et pour les donner efficaces ; il est indépendant du temps, et souverain dispensateur de ses biens, il les donne souvent dans des occasions toutes contraires à leurs lins, et à des personnes qui, loin de les seconder, les combattent. C'est néanmoins un effet de la sagesse et de la douceur de sa providence surnaturelle de donner ces secours et ses grâces dans des rencontres qui servent elles-mêmes à en rendre l'acceptation plus aisée, et ouvrent à plusieurs d'entre ces moyens un jour sûr, sans quoi il faudrait d'autres voies : ce qui se fait en prenant le pécheur dans le temps et les circonstances où il y a dans sa volonté moins d'empêchements pour le bien, et où, en ce sens-là, il est mieux disposé à obéir.

[Du côté du pécheur]. — Nous avons déjà dit que cette conversion consiste dans la pénitence du cœur. Or, on a cette pénitence du cœur, lorsque, plein d'espérance d'obtenir de la miséricorde de Dieu le pardon de ses péchés, on se convertit à lui de tout son cœur, on déteste les crimes que l'on a commis, et on forme une résolution ferme et constante de changer de vie. Et, parce que cette pénitence est toujours accompagnée de douleur et de tristesse, qui est une agitation et une affliction, et même une passion, comme plusieurs l'appellent, inséparable de la détestation du péché, de-là vient que l'on confond assez communément ces termes : conversion du pécheur, douleur d'avoir offensé Dieu, pénitence intérieure de l'esprit et du cœur.

[De la douleur d'avoir offensé Dieu]. — La douleur d'avoir offensé Dieu, qui fait la première et la principale partie de la conversion du pécheur, doit nécessairement être surnaturelle : car, comme la destruction du péché et la conversion de l'âme à Dieu sont des effets surnaturels, il ne peuvent être produits que par une douleur qui soit aussi d'un ordre surnaturel : il faut que la grâce de Dieu soit le principe des larmes pénitentes qu'un pécheur verse, dans le regret d'avoir perdu Dieu par le péché, puisqu'elles

sont, dit Tertulien, comme le prix avec lequel il le recouvre. Or, quoique, en parlant du sacrement de pénitence, nous ayons rapporté ce que les théologiens enseignent de la contrition, ou de la douleur d'avoir offensé Dieu, laquelle fait la principale partie de ce sacrement, il est bon de remarquer que, cette même douleur étant aussi nécessaire pour la pénitence prise en tant que vertu, elle doit avoir les mêmes conditions et les mêmes qualités. « C'est une haine volontaire du péché, » dit S. Thomas, ce n'est donc pas une simple passion; c'est une haine du péché qui nous porte à le détruire, ce n'est donc pas simplement une cessation ou une interruption du péché ; c'est une haine douloureuse, ce n'est donc pas une haine de pure parole, qui ne passe point jusqu'au cœur ; c'est une douleur et une détestation du péché, ce n'est donc pas un rugissement comme celui d'Esaù, ni une morne consternation de visage comme celle de Caïn, ni un simple souvenir du mal qu'on a commis comme celui d'Antiochus : Reminiscor malorum qnœ feci in Jérusalem. (I Mach. 6). Mais c'est une haine de l'âme, une détestation intérieure, une componction qui la perce ; c'est un brisement de cœur qui en amollit la dureté, et une tristesse de la volonté qui, en la déchirant, opère son salut.

Quoique la conversion du pécheur ne puisse être véritable et sincère sans un regret et une douleur de ses péchés qui soit, comme parlent les théologiens, apprêtiativement plus grande que toutes les douleurs que l'on pourrait ressentir de la perte de tous les autres biens créés, cela n'empêche pas qu'elle ne puisse être véritable et effective, encore qu'elle ne soit pas dans la dernière perfection. Il arrive même, assez souvent, que la perte des choses temporelles nous touche plus vivement que la perte des choses spirituelles : par exemple, il y a des personnes qui sont quelquefois plus sensiblement touchées de la mort d'un ami ou d'un enfant que de leurs propres péchés, quoiqu'elles ne laissent pas d'être véritablement touchées de ceux-ci. C'est pourquoi ce regret, cette douleur et cette détestation doivent être dans la volonté, et non pas nécessairement dans l'appétit. Il faut dire la même chose, à proportion, des larmes : car, quoiqu'elles soient à souhaiter dans la pénitence, qu'il n'y ait même rien de plus juste, et que l'Écriture et les Pères les recommandent comme des marques d'une sensible douleur, chose si due en sa manière, et, pour parler avec S. Augustin, comme le sang du cœur est blessé et qui se répand par les yeux, ses canaux les plus naturels, la douleur néanmoins que l'on conçoit de ses péchés peut être véritable et sincère sans cela.

[Les marques d'une véritable conversion]. — L'Apôtre distingue deux sortes de tristesses : l'une, qu'il appelle selon Dieu, produit une salutaire pénitence : Quœ secundum Deum Irislitia est pœnilenliam insalulem slabilem opéra lur ; et l'autre, qu'il dit être propre aux gens du siècle et qui opère la mort : Sœculi autem irislilia morlem operatur. On reconnaît donc celle qui est selon Dieu, et qui naît de la douleur d'avoir offense cette Majesté sou-

veraine, par les effets qu'elle produit, et qui en sont autant de marques, que S. Bernard a résumées en ces paroles : Operatur sollicitudinemy indirjnntîonem, timorem, desiderium, œmulationcm, vindiclam. La première de ces marques est si cette tristesse ou cette douleur d'avoir offensé Dieu nous inspire un soin et une sollicitude empressée de notre salut. La seconde, si elle nous anime d'une sincère indignation contre nous-mêmes. La troisième, si elle nous frappe d'une salutaire crainte des jugements de Dieu. La quatrième, si elle nous inspire un désir efficace de l'aimer et de le servir. La cinquième, si elle nous donne une pieuse émulation d'imiter ceux qui aiment et qui servent Dieu. La sixième enfin, quand elle nous porte à dédommager ce même Dieu par une vengeance sévère des outrages que nous lui avons faits. C'est à ces marques et de ces caractères que nous devons juger de la sincérité de notre pénitence et de notre conversion.

[Nature de la pénitence]. — S. Thomas demande si la pénitence est une vertu spéciale et distinguée de toute autre vertu morale, et il conclut que oui, soit parce que l'Évangile nous fait un précepte particulier de cette vertu, distingué de tous les autres préceptes, soit à cause que, dans la pénitence, il se rencontre une raison spéciale de bonté et d'excellence, qui n'est autre que tendre à opérer la ruine et la destruction du péché commis, en tant que ce péché est une offense de Dieu : ce qui renferme un motif spécial différent de ceux des autres vertus, et sur lequel la pénitence ne concourt avec aucune autre. Ce saint docteur ajoute que cette même pénitence, en tant que vertu, est une espèce de justice, soit parce qu'il lui appartient de venger sur son propre sujet l'offense et l'injure qu'il a commise contre Dieu (vengeance qui est un acte, comme on voit, de justice), soit parce que, par ses actes et les œuvres auxquelles elle porte et qu'elle dirige, elle fait effort pour rendre à Dieu l'honneur et le culte qui lui sont dus, et que le. péché précédent lui a enlevé, et que c'est encore le propre de la justice de réparer l'injure et le tort qu'on a fait à autrui. Il est vrai que cette justice qui se trouve dans la pénitence n'est pas une justice pure et simple : car il n'y en peut avoir entre la créature et le Créateur, comme il n'y en peut avoir entre le serviteur et le maître, ni entre le père et le fils; mais c'est cependant une manière de justice. C'est la doctrine de ce grand docteur, qu'il est bon de savoir pour parler juste en cette matière.

[La conversion doit être entière]. — Il faut bien remarquer que, comme la foi et la charité sont indivisibles, en sorte que vouloir croire un article de notre religion, et non pas un autre, c'est n'avoir point la foi divine et surnaturelle, qui doit s'étendre sur tous les objets qui sont révélés, et que, de même, vouloir observer un précepte et non pas un autre qui est également commandé, c'est perdre entièrement la charité, qui ne peut se partager

PARAGRAPHE CINQUIÈME. 69o

dans ses devoirs, il faut raisonner de la même manière de la pénitence et de la conversion des pécheurs, et conclure que le repentir d'un péché mortel commis contre Dieu, et non pas d'un autre, ce n'est pas une véritable pénitence ni un véritable regret. Ainsi, notre conversion ne peut se diviser ni se partager; il faut qu'elle soit entière par la douleur de tous les péchés, et par la résolution ferme et constante de n'en plus commettre.

Dans la conversion d'un pécheur, il se rencontre un assemblage de toutes les vertus. La foi doit venir au secours pour croire les récompenses promises à ceux qui renoncent aux vanités du monde et aux plaisirs de la loi que Dieu défend ; Y espérance, pour se confier aux promesses d'un Dieu touchant le pardon des péchés qu'un cœur contrit et humilié déteste; la charité y pour bannir à jamais du cœur tout autre amour que celui de Dieu à qui on se consacre par sa conversion; la force, pour s'affermir contre la pusillanimité qui traverse ordinairement les meilleurs desseins.

[Innocence et pénitence]. — Il n'est pas besoin de comparer l'innocence et la pénitence, ni de tâcher d'égaler leurs avantages, pour relever celui du Rédempteur qui dans la loi de grâce nous donne cette seconde vertu pour suppléer à la justice originelle. On pourrait dire qu'elle amasse des trésors que l'innocence aurait peut-être négligés; qu'elle est plus infatigable dans les travaux, plus assurée dans l'humilité, plus reconnaissante parce qu'elle a plus reçu. Mais, sans qu'il soit nécessaire d'approfondir cette question, il suffit de remarquer que la pénitence renferme deux choses : le péché qu'elle suppose, et la grâce par laquelle il est effacé. En ce qu'elle suppose le péché, elle est au-dessous de l'innocence, et ce désavantage ne vient que de l'homme, lui seul en est coupable ; en ce qu'elle comprend une grâce puissante qui efface les péchés et qui redouble la ferveur des pénitents, elle égale ou surpasse l'innocence, et elle fait même davantage éclater la gloire du Rédempteur. Car, comme le Créateur fit voir sa toulepuissance en travaillant sur le néant dans la production de l'univers, de même le Rédempteur, en travaillant sur le péché dans la réparation du monde, fait voir qu'il agit dans la même étendue de ce pouvoir infini. Nous y remarquons seulement cette différence, qui est l'avantage de la rédemption, que, encore que les deux ouvrages soient les effets d'un même principe, le dernier est plus admirable, parce qu'il y a plus de répugnance et d'éloignement de la grâce au péché qu'il n'y en a du néant à l'être.

[Conditions]. — C'est dans le cœur que doit se consommer la pénitence, comme c'est dans le cœur que se consomme le péché. Le péché n'est pèfc proprement péché tant qu'il demeure dans l'esprit; absolument il ne l'est pas, à moins que le cœur no l'approuve et qu'il n'y consente : de môme

aussi la pénitence n'est que commencée tant qu'elle n'est que dans l'esprit, et elle n'est proprement pénitence que quand elle est dans le cœur. Or, toutes les affections du cœur se réduisent à deux principales, l'amour et la haine: ce sont les deux mouvements les plus naturels qui puissent partir de la volonté. Quel est le désordre que le péché fait dans un cœur? c'est que le monde corrompu y prend la place de Dieu. Le cœur insensé porte son premier amour vers ce monde qui le corrompt; qui le corrompt, dis-je, en lui faisant haïr tout ce qui est capable de détruire son penchant excessif pour les créatures. Que fait au contraire la pénitence dans son cœur? c'est que, rapprochant le pécheur de son Dieu, elle produit en lui le divin amour, et chasse tout ce qui pourrait le détruire, et à l'avenir lui donner quelque atteinte : car c'est là, dit S. Augustin, toute l'essence de la pénitence : Pœnitentiam veram non facit nisi amor Dei et odium peccati.

Je ne prétends pas décider ici si l'amour qui doit opérer notre réconciliation doit être de pure bienveillance ou de concupiscence. Je m'en tiens à ce que l'Écriture et les Pères m'apprennent, qui est que, pour un vrai amour de Dieu, il faut faire une préférence générale et absolue de tout ce qui est de Dieu à tout ce qui n'en est pas : je parle ici de ce qui est un obstacle ou une condition à la grâce habituelle, sans examiner si cet amour part d'une charité libérale ou intéressée. Il faut préférer Dieu à tout, pour l'aimer d'un amour nécessaire à une véritable conversion.

§ VI

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[La conversion, changement de cœur et de sentiment]. — Il n'y aura jamais de véritable conversion que Dieu ne change les cœurs, qu'il ne les refonde, ou plutôt, qu'il ne donne un cœur de chair à ceux qui ont un cœur de pierre, afin qu'ils soient plus susceptibles des mouvements de son esprit et des impressions de sa grâce. Enfin, quand Dieu veut opérer ce prodige, il faut qu'il inspire aux pécheurs la haine du siècle, et qu'au lieu, comme dit l'Apôtre, de se conformer à ses pratiques et à ses usages, il se fasse en eux une entière reformation, par un renouvellement véritable et par une extinction entière de cet esprit d'erreur et de mensonge qui les possède : Nolile conformari huic sœculo, sed reformamini in novitale sensâs veslri (Rom. 12); afin que, connaissant, selon les paroles du même Apôtre, ce qui est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable et ce qui est parfait, ils embrassent une vie toute contraire à celle qu'ils ont menée,

c'est-à-dire qu'ils commencent à haïr ce qu'ils ont aimé, et à considérer comme l'objet de leur mépris ce qu'ils ont regardé comme l'objet de leur attachement et de leur estime. Cela s'appelle qu'il ne faut pas qu'il leur en coûte moins qu'un renversement dans toutes leurs affections précédentes, et qu'une destruction entière de toutes leurs maximes et de tous leurs sentiments. Il faut donc que cet homme, par exemple, qui était sans compassion devienne charitable; que celui qui ne pouvait oublier les injures apprenne aies pardonner; que celui qui était sans douceur devienne patient; que celui qui ne respirait que la joie et le plaisir recherche, ou du moins supporte, la tristesse et la douleur; que celui qui vivait dans la licence et dans le dérèglement des sens embrasse une pureté qu'il n'avait point connue : mais tout cela suppose le changement du cœur, un homme touché de Dieu, résolu de se donner entièrement à lui et de persévérer dans son service, en un mot, véritablement converti. (L'Abbé de la Trappe, Conférences).

[Changement de cœur et de mœurs]. — Il ne faut pas s'imaginer qu'on se convertisse à Dieu en demeurant tel qu'on était : il faut changer de cœur et d'amour, et par conséquent de mœurs et d'actions. Et c'est ce qui fait voir l'illusion de ceux qui prétendent être convertis à Dieu, sans qu'il paraisse en eux aucun changement effectif, qui aiment les biens du monde avec la même ardeur et la même passion qu'ils les aimaient, qui les recherchent avec le même empressement qu'ils les recherchaient, qui ne sont pas moins sensibles aux injures qu'ils étaient auparavant, qui ne donnent pas plus de temps aux actions de piété, et qui occupent, comme ils faisaient, tout leur esprit des choses du monde. Car enfin, quelle marque ces gens-là ont-ils qu'ils aient vaincu le monde, puisque l'esprit du monde n'est pas moins vivant et agissant en eux qu'il était? Il est vrai qu'ils s'abstiennent de certaines actions manifestement criminelles; mais cela n'empêche pas que le monde ne règne en eux, puisqu'il est l'objet du gros de leurs actions, qu'ils font avec inclination, avec joie, avec diligence et exactitude, tout ce qui regarde le monde, et avec langueur, avec chagrin, avec négligence tout ce qui regarde Dieu. Le démon veut bien entrer dans ces sortes de compositions, et accorder à la crainte qu'on a de se damner l'exemption de certaines actions criminelles,[pourvu que le cœur demeure toujours tel qu'il était auparavant, c'est-à-dire qu'il regarde toujours les choses du monde comme son bien et sa félicité. (Essais de Morale) .

[Retourner à Dieu avec confiance]. — Un pécheur doit faire comme l'Enfant prodigue, qui prend un nouveau sentiment de confiance; et, quoique son père soit le seul qu'il ait offensé, c'est le seul en qui il espère. Il ne pense point à chercher un asile chez les amis qu'il avait pu faire pendant le cours de ses débauches : faibles amis, qui, après avoir profité de ses désor-

dres, auraient été les premiers à blâmer sa conduite « Oui, je veux aller à mon père : je connais son cœur : dès qu'il me verra rentrer dans mon devoir, il oubliera tout. Si je n'avais de ressource que dans les hommes, je me désespérerais; trop fiers de leur vertu, ils insulteraient à ma misère: mais je trouverai dans le cœur de mon Père céleste un fond de bonté que mes offenses n'ont point épuisé.» (Le P. Cheminais, Sentiments de piété).

[Dieu ramène par la voie des afflictions]. — Quand Dieu veut ramener les pécheurs et qu'il veut les arracher en quelque sorte du sein de l'iniquité, il sème d'épines toutes leurs voies; il trouble tous leurs plaisirs; il leur fait trouver tant de dégoûts dans le péché, il mêle tant d'amertume dans cette coupe de Babylone où ils buvaient, qu'ils la rejettent enfin, qu'ils cherchent en lui le vrai repos, qu'ils changent de route et qu'ils rentrent dans les sentiers de la justice et dans le chemin de la vertu. Mais l'ennemi de leur salut tient une conduite toute opposée. Il leur représente leur conversion comme un ouvrage presque impossible : il leur fait paraître les moucherons comme des éléphants, les plus douces collines comme des rochers inaccessibles, les plus agréables vallées comme des abîmes sans fond. Laissons ces figures. Dans une peinture affreuse, il tâche de leur persuader que c'est un martyre continuel, un esclavage, une contrainte; il fait parler la nature, il fait agir la passion, il fait sentir le poids de l'habitude. Quelle guerre à soutenir! quels combats à livrer! L'effort étonne, le courage manque, les 'armes tombent des mains; on n'entreprend rien, parce qu'on désespère de pouvoir rien exécuter. (Giroust, Carême) .

[Douleur et regret de l'âme]. — Sans la douleur de l'âme, sans la sincère détestation du péché, en vain ferez-vous à Dieu toute autre satisfaction, vous ne pouvez lui plaire ni rentrer en grâce auprès de lui. Humiliez-vous profondément en sa présence; frappez-vous mille' fois la poitrine; levez vers lui les bras, et expliquez-vous, pour implorer sa miséricorde, dans les termes les plus énergiques et les plus touchants; faites retentir l'air de vos soupirs, et couler de vos yeux des ruisseaux de larmes : s'il n'y a que le corps qui s'humilie, que la bouche qui parle, que les yeux qui pleurent, et que le cœur ne dise rien, qu'il ne sente rien, humiliations extérieures, paroles, gémissements, pleurs, ce sont des dehors, et Dieu ne s'arrête point précisément aux dehors. La première victime que votre Dieu vous demande, c'est le cœur, un cœur pénitent et contrit. J'ose dire tout à la fois que vous ne pouvez lui faire nijun plus grand sacrifice ni un moindre sacrifice. Vous ne lui en pouvez faire un plus grand, puisqu'il n'y a rien en vous de plus précieux que le cœur, ni rien aussi de plus difficile que de l'arracher à ces objets criminels qui l'ont dérobé à Dieu, et de le rendre au souverain Créateur qui l'a formé. Mais

j'ajoute en même temps que vous ne lui pouvez faire un moindre sacrifice : car que peut-il, en effet, moins exiger de vous, après tant d'offenses, qu'un repentir! Eh quoi! il sera prêt, malgré de si sensibles outrages, à révoquer en votre faveur tous les arrêts de sa justice, à verser sur vous tous les trésors de sa grâce, à vous accorder une rémission prompte, une rémission parfaite, à vous recevoir dans son sein et à vous mettre au nombre de ses enfants : et votre cœur au moins , toujours ennemi, ne commencera pas à l'aimer ; toujours rebelle, il ne fera pas un désaveu efficace et libre de ses révoltes passées ! Si vous le prétendez ainsi, si vous l'espérez, c'est faire à Dieu une insulte toute nouvelle. Et voilà toujours ce qui me fait trembler sur les pénitences ordinaires des chrétiens. (Giroust, Sermon snr la Passion).

[Motifs de douleur], — Servons-nous de ces motifs pour nous exciter à la douleur de nos péchés. Représentons -nous, pour ce sujet, la difformité du péché et la haine que Dieu lui porte, les supplices éternels qui lui sont préparés, et ce que Jésus-Christ a souffert pour nous en garantir; enfin, faisons attention à l'excès de notre ingratitude de mépriser cette surabondance de grâce que le Sauveur nous a méritée, et au malheur où nous tomberons infailliblement si nous n'en profitons pas : et il n'y a rien que nous ne fassions pour notre réconciliation. Alors, suivant le langage de l'Ecriture, Nous ferons retentir nos cris vers le ciel, nous pousserons des hurlements comme les dragons (Mich. i); nous frapperons notre poitrine comme le publicain, pour témoigner que notre cœur, étant le premier coupable, doit être le premier puni; nous le briserons par une parfaite et sincère contrition; Nous repasserons dans V amertume de notre âme les années que nous avons passées dans une joie criminelle, et nous ferons en sorte d'exciter en nous une sainte tristesse, qui, étant selon Dieu, produira pour le salut une pénitence stable et permanente. (Monmorel, Homél. sur la Passion).

[Trouble à la vue des péchés]. — S. Augustin demande pourquoi le FMs de Dieu se troubla en ressuscitant Lazarre : Quarc turbatus est Christus ? C'est, dit-il, pour nous faire entendre que ce trouble doit passer de lui en nous, et que ce qui était un effet de la charité de Je sus- Chris? doit être dans nous un effet de douleur et de crainte : Nisi ut signifie aretur tibi quôd et tu turbari debeas. Non, non, n'appréhendez pas de vous troubler quand vous êtes dans l'état du péché; appréhendez au contraire de ne vous pas troubler. Ce calme serait pire que la tempête; ou de n'avoir même qu'un trouble médiocre, qui n'opère rien pour la conversion. Troublez-vous, afin que Dieu guérisse les plaies de votre âme, afin que vous puissiez lui dire avec autant de confiance que David : Sana me, Domine, quoniam conturbata sunt ossa mea. Si c'est trop peu de ce trouble, frémissez, vous voyant environné de péchés, poursuivi par la justice de

Dieu, prêt à mourir dans l'impénitence. Ne vous contentez pas d'une horreur de peu de durée et d'un frémissement passager : car, comme ajoute S. Augustin, l'homme doit frémir contre soi-même dans la vue de son iniquité, afin qu'à force de frémir, l'habitude invétérée qu'il a dans le crime cède à la violence et aux convulsions de sa pénitence : Homo contra se fremere débet, ut violentiez pœnilendi cedat consuetudo peccandi (Bourdaloue, Vendredi de la 4e semaine).

[La parfaite conversion]. — Notre conversion n'est pas l'ouvrage d'un jour; il ne faut pas nous imaginer que nous soyons convertis pour avoir approché une fois des sacrements, et pour avoir quitté durant quelques jours les voies du monde. La conversion extérieure se fait en un jour; mais celle du cœur doit durer autant que la vie; il n'y a point de jour ni d'heure en laquelle nous ne devions y travailler; et nous serions bienheureux si, après tous nos efforts, nous nous trouvions, au moment de la mort, dans une conversion de cœur aussi parfaite qu'elle doit être : Non unâ die perficetur, dit S. Bernard; utinàm vel in omni vitâ, quâ degimus in corpore, valeat consummari ! (Discours chrétiens).

Sacrifier ses biens par quelque aumône, c'est quelque chose de bien parfait; mais après tout, on ne sacrifie que la terre, on s'en réserve toujours assez pour subsister : sacrifier à Dieu quelques souffrances et quelques mortifications, c'est quelque chose de bien saint; mais il faut avouer que l'on ne sacrifie qu'un corps : mais sacrifier à Dieu ses plus chères et ses plus tendres inclinations, se détacher de ce qu'on aime, ah ! on sacrifie alors tout à Dieu; on sacrifie son cœur, on sacrifie son esprit, on sacrifie ses pensées, on sacrifie ses plaisirs, on ne s'en réserve pas le moindre souvenir, sinon pour les détester. C'est alors qu'on marque une véritable douleur de ses péchés, et qu'on fait une sincère pénitence; puisque, autant le péché nous avait éloignés de Dieu pour nous attacher aux créatures, autant avons-nous de repentir de nous en être séparés ; et nous nous éloignons d'elles pour ne nous plus attacher qu'à Dieu, avouant, par l'abandon que Ton en fait et par l'aversion que l'on en témoigne, que Dieu seul mérite notre attachement. (Le P. Masson, de l'Oratoire. Sermon 13e de VAvent).

[Ne point différer]. — En matière de pénitence, dit S. Chrysostôme, il n'est pas permis de délibérer, non plus qu'il ne l'est, en matière de foi, de douter. Qui doute volontairement d'un article de foi est infidèle, dit la théologie: quiconque délibère et hésite sur sa conversion est impénitent. Pourquoi? Parce que la pénitence est une résolution, et non pas une délibération. Faire pénitence, dit ce Père, ce n'est pas délibérer, c'est conclure; ce n'est pas disposer, c'est écouter la voix de Dieu ; ce n'est pas vouloir se résoudre, c'est être déjà effectivement résolu. De sorte que, quand je délibère, je ne suis pas converti. Celui qui combat n'est pas encore viclo-

rieux; il est même encore en danger d'être vaincu : mais on peut dire que celui qui balance, qui délibère, et qui ne peut encore se déterminer, est déjà plus que demi-vaincu, et qu'il le sera bientôt tout-à-fait. (Bourdaloue, jeudi de la 5e sem. de Carême).

Nous ne voulons pas tout de bon nous convertir, parce que, si nous voulions efficacement nous donner à Dieu, au même moment que nous le voudrions, nous nous y donnerions : car, au moment où nous le voudrions, nous le pourrions, puisque le vouloir comme il faut et le pouvoir c'est une même chose. Mais nous ne faisons, la plupart du temps, que de vains efforts d'une volonté languissante, qui ne produit rien qu'un essai et une fausse image d'elle-même: ce n'est jamais qu'un Je voudrais; et, quand nous nous disons à nous-mêmes que nous voulons, ce n'est qu'une illusion, que notre lâcheté peut convaincre aisément d'imposture. Ah ! quand nous voulons, dit S. Chrysostôme, cette volonté se produit bientôt par cent actions qu'elle fait produire pour arriver au point qu'elle prétend ; c'est une impérieuse faculté, qui exerce un empire si absolu sur toutes les autres puissances de l'âme, qu'elle leur fait mettre toutes choses en usage pour exécuter ce qu'elle commande.

S. Augustin, se décrivant lui-même en cet état : « Vous voyez, dit-il, un homme endormi, qu'on a beaucoup de peine à éveiller : il est dans un certain milieu entre la veille et le sommeil, ni ne dormant tout-à-fait, ni aussi tout-à-fait veillant, mais tenant de l'un et de l'autre : en sorte qu'il n'a ni l'activité de celui qui veille, ni le repos paisible de celui qui dort. Il se lève à demi, comme essayant de vouloir sortir de son lit, et la paresse l'y fait retomber ; il s'y tourne, et retourne, sans pourtant le quitter: Cogitaliones quibus medilabar in le similcs étant conatibus expergisci volentium, qui lamen, supcrali soporis altiludine, remergunlur. (8 Confess.). Il forme, demi-assoupi et comme en rêvant, quelques demi-paroles qui ne signifient rien du tout ; et enfin, après quelque apparence d'effort, qu'il fait avec une extrême langueur, le sommeil, auquel il se rend volontairement, le replonge plus avant dans sa léthargie. (Maimbourg, 2° vendredi de Carême) .

[Conversion de S. Paul]. — Aussitôt que Dieu a éclairé S. Paul et qu'il lui a touché le cœur, ce nouveau converti demande de mettre la main à l'œuvre et de travailler tout de bon : Domine, quid me vis faccrel II n'est pas dans la pensée de ceux qui s'imaginent que Dieu fera tout, et qui voudraient que Dieu les dépouillât de leurs vices comme ils se dépouillent de leurs vêtements: ils voudraient que, de grands pécheurs qu'ils sont, Dur Les lit de grands saints, sans qu'il leur en coûtât rien. S. Taul n'est point converti à demi ; tout est changé et converti en lui, parce que I'1 principe de tout, qui esl le cœur, est changé. « Seigneur, que faut-il faire pour se bien convertir : Domine } quid me vis facere ? Ca)ur superbe, tu te changeras résolument: il n'y a point «l'honneur ni de considération du monde

qui m'en empoche. Faut-il me priver de ce plaisir, de la conversation de cette personne? Dieu le veut: c'est assez, cela se fera, quand je devrais mourir à la peine. Voilà la véritable conversion. (Texier, Panég. sur la Conversion de S. Paul).

[Insensibilité]. — S. Chrysostôme dit que le péché est l'unique mal qu'on puisse guérir avec des larmes ; on peut dire encore que c'est l'unique mal qui mérite d'être pleuré. D'où vient donc qu'il est Tunique qu'on ne pleure point? Est-il possible qu'on sache bien toutes les raisons qu'on a de s'en affliger ? Oui, chrétiens, on les sait ; mais on ne les comprend pas. Un enfant sait bien qu'il a perdu son père, que la mort vient de lui enlever ; il ne laisse pas toutefois de jouer et de rire, dans le plus grand deuil de sa famille, parce que cet enfant ne connaît pas la perte qu'il vient de faire ; au lieu que son aîné, en qui l'âge a déjà mûri la raison, ne peut s'en consoler.

Si les considérations de la grandeur, de la bonté, de la justice de Dieu ne sont pas capables de nous émouvoir, éprouvons si la vue de notre propre dureté ne pourrait point nous attendrir. Malheureux que je suis, ai-je donc perdu la raison et le sentiment en perdant la grâce? rien ne me touche, ni amour, ni crainte, ni bienfaits, ni châtiments ! N'est-ce point que j'ai mis le comble à mes infidélités, et que le Seigneur m'abandonne? Un ver de terre a osé se lever contre le Créateur de l'univers, et il ne saurait se repentir de sa félonie! J'ai méprisé, j'ai outragé mille fois celui qui m'a donné la vie, celui qui a donné sa vie pour moi : et je n'ai point d'horreur d'une ingratitude si énorme! Je me vois sur le bord de l'enfer; je puis mourir dans l'état funeste où je me trouve : et je ne tremble pas, et je ne meurs pas de crainte ! Je ne faisais pas ces réflexions dans le temps que j'offensais Dieu; et, quand je les aurais faites, la passion était si forte alors, qu'on n'aurait pas dû trouver étrange si je n'y eusse pas été sensible; mais, à cette heure, c'est de sang-froid que j'envisage ces vérités: et elles ne font nulle impression sur mon esprit ! Qu'y a-t-il donc, ô mon Sauveur ! suis-je perdu sans ressource ! Mon Dieu, n'y aurait-il plus de miséricorde pour moi? serait-il bien, possible que vous m'eussiez rejeté pour toujours?

Un pécheur véritablement converti doit entrer dans les sentiments de l'enfant prodigue. Non, Seigneur, je ne suis pas digne d'être compté parmi vos enfants ; mais je jure aujourd'hui, en présence de tout le ciel que j'ai irrité que vous n'aurez jamais dorénavant de serviteur plus fidèle. C'est trop abuser d'une miséricorde si excessive : il n'y a plus moyen de vous résister, ô mon Dieu ! Je confesse que toute ma dureté ne saurait tenir plus longtemps contre une tendresse si paternelle. Que je suis touché de la miséricorde dont vous avez usé à mon égard, de ne m'avoir pas fait mourir dans mon péché, quoiqu'il semblât que j'eusse dessein de vous y forcer par mon audace et par mon obstination! Que je vous suis obligé de ce que

vous me rappelez encore une fois ! Mais combien vous dois-je savoir de gré de ce que vous me [rappelez enfin, pour ne vous abandonner jamais plus? Je vous l'ai promis cent fois, et cent fois j'ai manqué à ma promesse; mais je ne l'ai jamais promis comme je le fais présentement, et je sens bien que désormais je vais vous être fidèle. Ce désir que j'ai de quitter non-seulement le péché, mais toutes les occasions et les apparences même du péché, ce dégoût où je me trouve de tout ce qui m'a charmé autrefois, ce courage que vous m'inspirez pour déclarer une guerre immortelle à mes passions, tout cela sont des grâces qui me répondent en quelque sorte de ma constance.

Dans la séparation qui se fait de l'âme d'avec Dieu par le péché, nulle langue ne peut exprimer, nul esprit ne peut comprendre quelle est la perte que nous faisons, puisque nous perdons l'amitié de Dieu, puisque nous perdons Dieu même. Cependant c'est merveille de voir avec quelle indifférence on fait cette perte du plus grand de tous les biens. Cela ne me surprend guère : c'est que nous ne savons ce que nous faisons, nous ne connaissons presque pas Dieu, et la passion étouffe en nous le peu de connaissance que nous en avons. Ce qui m'étonne, c'est que Dieu, à qui notre néant est parfaitement connu, qui ne fait nulle perte effective lorsque nous nous séparons de lui, que Dieu, dis-je, témoigne à cette séparation une si grande douleur, et qu'il s'empresse si fort de nous faire revenir. Il témoigne en être aussi affligé qu'un pasteur qui a perdu une de ses brebis, ou qu'une pauvre femme qui, n'ayant que deux drachmes pour tout bien, s'aperçoit qu'une de ces drachmes lui manque. Ce sont les deux comparaisons dont le Fils de Dieu se sert pour nous faire entendre le regret qu'il a de nous perdre. Mais quand, de perdus que nous étions, il nous a recouvrés, que la brebis égarée est retournée au bercail, quelle joie n'en marque-t-il pas ! Ne nous assure-t-il pas lui-même que tout le ciel est en joie au retour d'un pécheur qui fait pénitence? (Le P. de la Colombière, «Serra, sur la confession).

[La première chose que doit faire le pécheur converti]. — Le premier malheur du pécheur nous est représenté dans l'Evangile sous la figure de l'Enfant prodigue, qui se perd dans un pays éloigné, après être sorti delà maison de son père : Abiit in regionem longinquam. Voilà ce que fait le pécheur, qui, s'abandonnant à ses pensées et à ses désirs déréglés, s'éloigne de Dieu ; et en s'éloignant de Dieu, dit S. Ambroisc, il s'éloigne de soi-même : A se//>s<r discedil qui à Deo recedit. Cette sortie hors de soi est un état et une disposition générale de tous les pécheurs, quels qu'ils soient : avares, ambitieux, colères, vindicatifs, ils sont tous hors <rcux-mêmcs. C'est d'eux que Dieu se plaint par son prophète: Foras juger uni à me : ils se sont éloignés de moi, ils se sont rctiivs et enfuis au-dehors : Feras fu gérant. Parce que Dieu s'oppose aux Inclinations déréglées de Leur nature corrompue, qu'il veut les retenir dans le devoir par les remords de leur

conscience et par la crainte de ses jugements, c'est pour cela que ces pécheurs prennent la fuite. Or, je dis que la première chose qu'il faut faire pour être véritable pénitent, c'est qu'il faut sortir de ces tristes et malheureux dehors, et la première démarche du pécheur qui se convertit doit être semblable à celle du Prodigue: c'est-à-dire que ce doit être celle de retourner en soi-même : In se reversas. Il est nécessaire qu'il connaisse ses péchés, qu'il en découvre l'énormité, et tout ce qui est capable de lui en inspirer de l'horreur, afin qu'il en conçoive un sensible regret, et que par ce moyen il retourne à son Père.

Vous me direz peut-être que, de la part du pécheur, il ne faut qu'un acte de volonté, un mouvement de son libre arbitre, par lequel il déteste son péché, et que cet acte se peut faire en un moment. Cela est vrai : mais, afin que cette volonté se détermine à faire cet acte, qu'elle prenne une ferme résolution de ne plus faire ce qu'elle a toujours fait, et de n'aimer plus ce qu'elle a toujours aimé, il faut bien du temps et bien des combats. Le consentement de notre volonté se peut donner en un moment : mais, pour tirer ce consentement, qu'il y a de peine et de difficulté! Si cela est si facile, pourquoi vous faites-vous tant presser ? pourquoi résistez-vous à tant d'inspirations, à tant de reproches de conscience ? C'est que tout s'oppose à ce consentement: votre volonté, les démons, la chair, le monde ; en un mot, tous les ennemis de notre salut. Il faut vaincre toutes ces oppositions; il faut dompter cette volonté vicieuse, il faut renoncer à toutes ces inclinations, résister aux démons : voilà bien de l'ouvrage ! et cela n'est pas si aisé que se le figurent la plupart des hommes. (Le P. Texier, Dominicale) .

[La perle de Dieu]. — Hélas! qu'est-ce que nous pleurons, si nous ne pleurons la perte de Dieu ? y a-t-il quelque malheur digne des larmes d'un chétien, si ce n'est le péché, qui fait tomber dans la disgrâce de Dieu ? La grâce de Jésus-Christ n'est-elle pas cette drachme précieuse de l'Évangile, dont la perte ne peut être réparée par l'acquisition d'un monde entier, et dont la possession nous rend infiniment riches dans la privation de tous les biens périssables? Cette douleur d'avoir perdu Dieu, qui est une condition absolument nécessaire pour le trouver, doit être surnaturelle. Gomme la destruction du péché et la conversion de l'âme à Dieu sont des effets surnatuels, ils ne peuvent être causés que par une douleur qui soit aussi d'un ordre surnaturel. Il faut que la grâce de Dteu soit le principe des larmes pénitentes qu'un pécheur verse dans le regret d'avoir perdu Dieu: elles sont, dit Tertuflien, comme le prix avec lequel il le recouvre. Toute âme chrétienne doit s'affliger ou d'être séparée de Dieu par les liens du corps qui la retiennent, ou de l'avoir perdu par le péché. (Essais de Sermons).

[Caractères de la vraie conversion]. — Voulez-vous savoir si vous êtes vérita-

PARAGRAPHE SIXIÈME. 70 o

blement converti? Sondez votre cœur, examinez ses passions, pour en connaître les plus secrets mouvements. Vous aimiez auparavant le monde: ne l'aimez-vous plus ? Vous souhaitiez passionnément les honneurs; ne les regardez-vous plus que comme un fardeau accablant? les fuyez- vous, parce que vous connaissez le péril auquel on se voit exposé quand on est élevé au-dessus des autres ? Vous ne vouliez céder à personne : marchez-vous maintenant sur les pas d'un Dieu humble ? avez- vous pour vous-même des sentiments de mépris, et êtes-vous toujours dans la disposition de vous mettre à la dernière place? Vous étiez adonné à vos plaisirs et à vos divertissements, vous ne pensiez à autre chose: aimez-vous maintenant la retraite et la mortification? Vous cherchiez autrefois des détours et des subtilités pour retenir un bien qui ne vous appartenait pas; et présentement, par une restitution plus ample, réparez-vous les torts que vous avez faits, et les pertes que vous avez causées ? Vous étiez insensible à la misère du pauvre, que vous regardiez d'un œil impitoyable ; répandez-vous présentement avec joie dans le sein des malheureux, les biens que Dieu vous a mis entre les mains? Hélas! si nous jugeons de la conversion du pécheur sur ces principes, que nous en trouverons peu dont on puisse assurer que leur conversion soit sincère! (Ibid).

[Reconnaissance envers Dieu]. — La nature ne peut trouver dans son propre fond de quoi combattre ses dérèglements : et quand la foi ne nous apprendrait pas que c'est la grâce qui produit ces effets dans les âmes, la raison serait suffisante pour nous en convaincre. Nous pouvons bien naturellement concevoir quelque dégoût passager du monde , faire quelques réûexions sur l'inconstance des choses de la terre, rougir en secret de certains défauts ou de certains désordres honteux ; car, quoique la grâce produise souvent de pareils mouvements dans nos cœurs, la raison ne laisse pas quelquefois de les y former toute seule : mais, afin qu'ils soient des commencements véritables de conversion qui nous approchent de Dieu, il faut qu'ils viennent du Père des lumières, qui est le principe de nos forces. Vous donc qui reconnaissez dans votre vie quelques signes de conversion, qui êtes heureusement passés du péché à la pénitence, reconnaissez souvent, comme faisait le grand Apôtre, la grâce que Dieu vous a faite ; regardez avec une sainte frayeur les précipices affreux dont sa main secourable vous a retirés ; pensez en vous-même combien le nombre de vos iniquités se serait multiplié s'il vous avait abandonné à votre misère; et, dans les sentiments d'humilité et de reconnaissance que ces pensées vous inspireront, écriez-vous avec le Prophète : Miscricordias Domini in œlernum canlabo. (Essais de Panégyriques, Conversion de S. Paul.)

[Résolution de ne plus pécher]. — La résolution du pécheur véritablement converti doit embrasser tous les temps : de sorte que, si le pécheur pouvait vivre éternellement, il devrait être dans la résolution de persévérer

pendant toute cette éternité, dans l'amour de Dieu et dans la haine du péché. Lorsque le Sauveur eut guéri le paralytique, il ne lui dit pas : « Ne péchez plus, » mais : n'ayez plus la volonté de pécher : JYoli ampliùs peccare. Je ne vous demande pas absolument que vous ne péchiez plus; je le souhaiterais, mais la fragilité de votre volonté est telle, que vous ne pouvez le promettre sans présomption : je demande que vous preniez la résolution de ne plus pécher : JYoli ampliùs peccare. Cette résolution éternelle de ne plus offenser Dieu est comme la réparation de l'injure que nous lui avons faite, pendant le temps que nous nous sommes éloignés de lui pour nous attacher à la créature ; comme un nouveau choix que nous faisons pour rétracter le choix malheureux que nous avons fait en préférant la douceur du péché aux attraits innocents de la vertu. Un homme qui commet un péché mortel avec réflexion consent à être éternellement privé de Dieu pour goûter le plaisir du péché : ainsi, dans la pénitence, il faut se résoudre à se priver éternellement du plaisir du péché pour jouir du bonheur de se donner à Dieu. (Essais de sermons.)

[La pénitence dans le cœur], — Le prophète Joël, qui, tout éclairé de l'esprit de Dieu, prévoyait combien, dans la suite des temps, il y aurait de fausses pénitences, recommande que les hommes se convertissent du fond du cœur et de tout leur cœur : ex loto corde. Tout l'homme est dans le cœur. S. Pierre appelle ce qui forme proprement l'homme chrétien l'homme de cœur. C'est ce cœur qui est tout corrompu par l'infection du péché : il faut que ce cœur soit changé, afin que les œuvres changent : Muta cor, mutabilur opus. Pour être véritablement convertis, il faut déchirer nos cœurs, et non pas nos vêtements, selon ce que dit ce prophète ; il faut que nous recevions de Dieu un cœur de grâce, au lieu de ce cœur de péché que nous nous sommes fait à nous-mêmes; un cœur vivant et animé, au lieu de notre cœur de pierre, sans vie, sans sentiment; un cœur pur et droit, au lieu de notre cœur impur et déréglé. Dieu ne reçoit point une pénitence superficielle, qui réforme seulement l'habit, et non pas la vie ; qui ne change que le dehors, et non le dedans : il veut que l'homme soit converti dans le cœur et que la sincérité de son regret paraisse en ce qu'il détruit en lui-même l'amour du monde, et qu'il se fortifie de plus en plus dans l'amour de Dieu.

Remarquez, dans l'oppression que Pharaon faisait subir aux Israélites, une image fidèle de ce qui ce passe entre le démon et nous, lorsque l'on nous parle de nous convertir. Ce tyran impitoyable n'en peut souffrir la moindre pensée : il renouvelle alors toutes ses violences, pour dissiper nos bonnes résolutions et pour nous ôter ce rayon d'espérance qui commençait à nous luire, afin de nous replonger dans un plus grand désespoir : 11 anime contre nous tous ceux qui peuvent s'opposer à ce dessein; il nous fait repentir nous-mêmes de l'avoir formé; il nous irrite contre ceux qui s'emploient pour cet ouvrage ; et, au lieu de les prier de se roidir contre

tous les obstacles qui se pourraient présenter à un si grand bien, nous sommes nous-mêmes la plus grande difficulté qu'ils trouvent à cette entreprise. (Vies des prophètes).

[Conversion accompagnée de trouble]. — Les conversions, dans Tordre de la grâce, se font, comme les changements dans la nature, avec combat et avec agitation ; s'il s'en fait quelqu'une autrement, comme se fit celle de David par un mot du prophète Nathan, c'est un événement très-rare. Les conversions ordinaires se font, comme celle de S. Augustin, avec des peines, des résistances, des appréhensions, des anxiétés. Ceux qui par trop de délicatesse craignent de s'exposer à ce trouble sont en danger qu'il ne leur arrive comme il arriva autrefois à Félix, gouverneur de Syrie, dont il est parlé dans les Actes des Apôtres, lequel, se trouvant épouvanté des vérités que prêchait S. Paul, l'interrompit et remit à une autre fois à entendre le reste de son discours.

S. Augustin, touché par la lecture de S. Paul, se sentait le cœur rempli de sentiments et de désirs. Il pleurait même et poussait des sanglots; mais tout cela n'opérait rien; il avait de bons sentiments, et ne se pouvait résoudre à changer de mœurs ; il désirait, et ne résolvait rien; il pleurait ses désordres passés, et ne pouvait se déterminer à régler pour l'avenir. Par-là on voit quelle est la source de cette faiblesse dont si souvent les mondains se plaignent, de n'avoir pas assez de force pour résister au torrent qui les entraîne ou au tempérament qui les domine, aux objets qui les sollicitent, aux passions qui les emportent, au monde qui malgré eux les engage, aux mauvais exemples qui les corrompent. (Le P. d'Orléans).

Dieu commença la création des choses par la production d'un chaos, assemblage confus et sans forme, où la lumière était mêlée avec les ténèbres, la terre avec le ciel. Ainsi pouvons-nous dire que le premier effet de la grâce de Diel sur l'homme pécheur, c'est de confondre d'abord et de bouleverser son cœur par les frayeurs de Dieu ; d'en faire d'abord un chaos, par la confusion de ses pensées et la succession tumultueuse de mille mouvements et de mille agitations violentes: chaos où la lumière de la vérité est encore mêlée avec les préjugés de la chair et du sang, les intérêts du ciel confondus avec les intérêts delà terre, les desseins de bien vivre avec les désirs du monde. Dieu ne créa pas tout d'un coup l'ancien monde : il en fit une partie, et puis l'autre : le même Dieu agit successivement dans la production de la nouvelle créature, et forme en nous notre conversion et notre sanctification par degrés. Dieu commença à débrouiller le chaos en tirant la lumière du sein des ténèbres, et il commence à produire la nouvelle créature en faisant luire la foi dans des entendements qui étaient tout remplis des ténèbres de leur ignorance et de leurs faux préjugé*.

On peut considérer le pécheur avant sa conversion, dans le temps de sa conversion, après sa conversion. Le néant qui précède sa conversion est

plus grand, si je l'ose dire, que colui qui précéda le monde : la force que Dieu déploie dans sa conversion est plus grande, puisqu'il y emploie l'effort de son bras tout-puissant ; et enfin, Dieu travaille plus pour l'empêcher de se corrompre après sa conversion; qu'il ne travaille pour conserver les ouvrages de la première création après qu'il les a formés. Avant la première création, il n'y a qu'un simple néant qui précède l'être : mais ici, outre le néant de justice et de sainteté qui précède la nouvelle créature, il y a une corruption et une malice noire, qui font un plus grand obstacle que le simple néant. Lorsque la puissance de Dieu produisait ce qui n'était que néant un moment auparavant, elle n'avait point d'ennemis à combattre; elle agissait sur le néant, et le néant ne lui résistait pas: mais lorsque la grâce produit la nouvelle créature, elle trouve la résistance d'une infinité de préjugés et de passions qui s'opposent à son action, et le penchant que nous avons vers le néant de la sainteté est bien plus grand que celui que nous avons vers le néant de la nature. (Anonyme).

[Larmes du Pénitent]. — S. Ambroise dit que les larmes ont accoutumé d'entreprendre une ambassade vers Dieu pour les coupables : Lacrymœ soient legationem suscipere pro deliclis. Le pécheur, banni de Dieu, ne saurait qui envoyer : sa prière ne va pas jusqu'au ciel; elle est faible : il faut que les pleurs soient ses messagers fidèles. Soyez, ô mes larmes, les témoins de ma douleur ! C'est ainsi que Madeleine parle à Jésus- Cuiust, sans lui rien dire. Elle aurait rougi de dire ce qu'elle ne rougit point de pleurer aux pieds de son Sauveur ; devant ce tribunal de Dieu, on perd sa cause guand on la plaide, on la gagne quand on la pleure. Les pleurs sont des avocats dont le silence se fait entendre, puisque le roi Prophète a dit : Exaudivit Dominus vocem fletûs met.

D'où vient, mon Dieu ! disait S. Augustin depuis sa conversion, que vous prenez tant de plaisir à rappeler un âme égarée, qu'il semble que vous aimez mieux réparer une perte que de vous empêcher de la faire ? Vous aimez mieux recouvrer que conserver, et le retour de l'enfant prodigue vous charme plus que l'assiduité de son aine ; le recouvrement de la centième brebis vous touche plus que la conservation des quatre-vingtdix neuf! C'est sans doute que c'est un triomphe après un combat, et plus la bataille a été sanglante, plus la victoire est douce, les longs désirs rendent la possession agréable. Ah! vous-même, pécheur pénitent, que vous donnez donc de plaisir aux anges, puisqu'après résistance si opiniâtre vous cédez enfin à la grâce ! (De Maruc, Panég. de Sainte Madeleine).

Le Prophète-Royal l'a bien dit, que Dieu ne méprise jamais un cœur contrit et brisé de douleur. Tous les yeux qui sont au ciel regardent l'œil d'un pénitent qui pleure ; il semble que Dieu même n'ait point de plus agréable objet où arrêter les siens ; et comme le soleil regarde une nuée que lui-même a attirée dans l'air, laquelle se résout dans une douce pluie, qu'il semble prendre plaisir à la contempler, à la dorer de ses rayons èl à

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en faire cet admirable météore que Dieu a pris pour signe et pour ambassadeur de la paix qu'il a faite avec les hommes, le soleil de justice fait de même des larmes d'un cœur contrit. Ces nuages de tristesse, où l'âme pénitente est enveloppée, lui sont agréables ; il y darde les rayons de sa grâce, qui la font résoudre en une douce pluie ; il la dore et l'embellit de ses grâces, dont le péché l'avait dépouillée; il y forme et y produit cette tranquillité de conscience et cette paix qu'il a promis de faire avec le pécheur qui a recours à lui. (Alberti, Panégyrique de S. François Xavier).

Les conversions ordinaires commencent par la crainte et finissent par l'amour. La crainte des jugements de Dieu introduit l'amour de ses perfections; semblable, dit S. Augustin, à l'aiguille qui ouvre le passage au fil, cette crainte, selon le langage du prophète, perce la chair d'une terreur salutaire, pour faire passer au fond de l'âme la perfection de la charité. C'est pour cela que le Sage appelle la crainte du Seigneur une fontaine de vie : Timor Domini fons vilœ. (Prov. 14). Car, comme une petite source, cachée dans le creux d'un rocher et dans les entrailles de la terre, forme, en jaillissant au-dehors, un ruisseau qui se grossit dans son cours, et qui, venant à s'unir avec les eaux des grands fleuves, va se rendre avec eux dans l'Océan, ainsi ces premières terreurs que le bras levé de Dieu excite dans leur âme sont comme une source de salut, encore cachée et comme ensevelie dans le fond du cœur. Elle rejaillit au-dehors par des marques de repentir et des actes de pénitence ; elle grossit par l'abondance des grâces, qui coulent par les canaux des sacrements auxquels elle conduit les coupables, et elle se change enfin dans le fleuve de l'amour divin, et va se perdre heureusement dans la perfection de la charité, qui bannit la crainte : Charitas foras miliit limorem. (Du Jarry, Panégyr. de S te Madeleine.

[Sentiments d'une âme pénitente]. — » Hélas! Seigneur, où étais-je dans ce malheureux état? » s'écrie un saint Pénitent dans ses écrits : c'est S. Augustin. Je tâcherai d'en recueillir l'esprit plutôt que d'en rapporter les paroles. « Où étais-je, Seigneur? Dans quelles profondes et épaisses ténèbres étais-je enseveli? Quel chaos affreux la multitude innombrable de mes péchés avait-elle mis entre vous et moi! Hélas ! je dormais tranquillement dans l'ombre de la mort; je ne sentais rien de l'odeur de corruption et de scandale que j'exhalais dans l'Église, et le tombeau de mes crimes aurait été la demeure éternelle de mon âme, si votre voix toute puissante n'avait ressuscité ce Lazare dans le tombeau! Je ne respirais que l'air contagieux du vice; le levain de l'iniquité avait gâté toute la masse de mon cœur, et la source infectée répandait sur tout le cours de ma vie un débordement de crimes et une continuité de désordres. Que des grâces éternelles Boienl donc rendues à votre miséricorde, d'avoir rompu le unir de division qui nie séparait de vous, et tendu la main secourable qui m'a tiré de ce profond et effroyable abîme!

Qu'une âme est à plaindre lorsque, asservie à la loi du péché qui la tyrannise, elle fait le mal qu'elle ne veut pas, et ne fait pas le bien qu'elle veut, et que, ne sentant que l'amertume et la honte du péché, elle s'y abandonne en soupirant pour les saintes délices de la vertu ! C'est dans ce déplorable état, ô mon Dieu! que la force toute puissante de votre grâce a triomphé de ma faiblesse. Vous avez rompu tous mes liens, et je vous sacrifie une hostie de louange; vous avez fait tomber les voiles qui me couvraient les yeux, et dissipé le charme qui captivait mes sens et ma raison. Heureux, si je consacre les moments qui me restent à réparer ceux que j'ai criminellement perdus ! Je vous rends les armes, ô mon Dieu ! je suis tout pénétré de vos divines lumières; et, dans les transports où mon cœur se livre, je vous adore et je bénis votre divine bonté. Sortez pour jamais de mon âme, malheureux objets à qui j'ai rendu les hommages qui n'étaient dûs qu'à vous seul, ô mon Dieu ! J'abandonne ces ruisseaux corrompus, pour me désaltérer dans la source d'eau vive.

Voilà, Seigneur, le grand prodige que votre grâce a fait, et il ne peut être que votre ouvrage : Domine, opus iuum. Les révolutions qui se font dans l'esprit humain ne sortent point de Tordre naturel; elles tiennent de l'inconstance et de la faiblesse de leur principe, et ne produisent point ces changements merveilleux, et presque incroyables, où Ton voit l'homme terrestre et charnel entièrement converti en homme tout spirituel et tout céleste. Ce ne peut être qu'un principe divin, qui, répandu dans la masse corrompue du cœur humain, la purifie en un moment. (Le même).

[Combat de l'homme intérieur et de l'homme extérieur]. — Souvent l'homme extérieur s'accuse, et l'homme intérieur se justifie; l'homme extérieur dit: Je suis mari d'avoir offensé Dieu; et l'homme intérieur dit: Je ne le suis pas. L'homme extérieur promet de quitter son péché, l'homme intérieur y demeure attaché ; l'homme extérieur, frappé de l'horreur des peines éternelles qu'il appréhende, veut sa conversion, et l'homme intérieur charmé de la douceur de ses plaisirs qu'il aime, ne la veut pas, ou ne la veut qu'à demi. L'un est trop faible pour le bien, et l'autre trop fort pour le mal : et dans ce combat d'inclinations si opposées, il arrive ce que dit S. Augustin, qu'on n'a qu'une douleur superficielle, inutile, fausse. On veut et on ne veut pas, parce qu'on ne veut pas de tout son cœur: on commande, et on n'est pas obéi; parce qu'on ne commande pas absolument : on connaît le pressant besoin qu'on a de sortir de son péché, et de le détester sans réserve ; mais on manque de force pour se rendre à la vérité connue. La nature l'emporte sur la grâce; la passion, sur le devoir : ce sont deux hommes qui parlent, et qui, par une espèce de contradiction, portent deux cœurs dans un même cœur. (Le même).

[Considérations diverses]. — Plusieurs gémissent, dit S. Augustin: je

gémis aussi ; et ce qui me fait gémir est de voir qu'ils gémissent mal. Plusieurs, en d'autres rencontres, demeurent froids et paisibles: je gémis sur eux; et ce qui me fait gémir, c'est de les voir dans une fatale et douce indolence. Ont-ils perdu de l'argent? ils gémissent ; ont-ils perdu la foi et la grâce de Dieu ; ils ne gémissent pas ! Un procès ou un incendie a-t-il mis le désordre dans leur famille? ils s'en affligent, il n'y a aucune peine qu'ils ne se donnent pour réparer cette perte : peine cependant presque toujours inutile. Des péchés commis volontairement les ont-il réduits dans la plus déplorable de toutes les misères ? s'ils en témoignent au-dehors quelque douleur, ils s'imaginent pouvoir s'en tenir là, peignant cette tristesse sur leurs lèvres, mais ne l'imprimant pas dans leurs cœurs. »

Quand le feu de la componction échauffe une âme, et que, touchée de Dieu, elle se réveille de l'assoupissement où elle était, c'est alors qu'elle regarde comme de grands crimes ce qui passait pour de petites fautes ; c'est alors qu'elle fuit les moindres péchés, comme s'ils étaient les plus énormes: tant elle appréhende d'offenser Dieu et de lui déplaire; tant l'aversion qu'elle a du mal fait de vives impressions sur son cœur, qui rougit de s'être autrefois attaché à des choses basses et terrestres, dans lesquelles il a si indignement langui. Tels sont le effets de sa douleur: effets si admirables, que, plus elle est digne des complaisances de Dieu, par la fidélité qu'elle apporte à ses grâces et par l'appréhension de lui déplaire en la moindre chose, plus elle s'en juge indigne, ne regardant pas tant ce qu'elle est que ce qu'elle a été.

Qui est celui qui a une vraie douleur de ses péchés, et qui en reçoit le pardon? c'est, répond S. Cyprien. (Tract, de peccat), celui qui gémit devant Dieu de tout son cœur, qui a un véritable regret de l'avoir offensé, qui se repent, qui prie; c'est celui qui, blessé de plaies mortelles, sent son mal, qui considère ses péchés avec douleur, et qui, reconnaissant l'énormité de ses fautes, ne désespère point de la miséricorde de Dieu, quoiqu'il n'en présume pas par une téméraire confiance, sachant bien qu'autant il est indulgent et bon par l'affection de père, autant il est redoutable par la qualité de juge.

« Combien de fois, ô mon Dieu ! ai-je été sur le point de descendre, chargé de mes péchés, dans les enfers, si votre sainte et gratuite miséricorde ne m'avait regardé en pitié ! Comme vous êtes présent partout, vous m'avez pris vous-même par la main; vous n'avez pas permis que je sois tombé dans l'état funeste d'une double mort, ni qu'une âme, qui vous était chère dans l'ordre de votre prédestination éternelle, se soit perdue; vous n'avez point méprisé un cœur contrit et humilié. Dans quelles misères mon âme était-elle réduite? Cependant, vous touchiez ses plaies pour les lui faire ressentir, afin que, renonçant à toutes choses, elle se convertît si Librement à vous. Ainsi, mon Dieu, plus j'ai été misérable, plus vous avez été miséricordieux dans les moyens dont vous vous êtes servi pour me faire connaître ma misère. Malgré tout cela, les fausses et meurtrières

douceurs du monde reviennent encore me dire : Attendez un peu ; il ne faut pas, par une ferveur précipitée, se séparer de ce où il serait honteux de se rengager après l'avoir brusquement abandonné. Tels sont, ô mon Dieu ! les différents mouvements dont ma pauvre âme est agitée, comme un navire battu par des vents contraires. Chose étrange ! j'aime la vie heureuse, et, en même temps que je la cherche, je la fuis! Les fausses douceurs de cette vie m'enchantent, je traîne ma chaîne après moi, et, repoussant tout ce qu'on peut me dire en faveur de mon engagement à votre service, ô mon Dieu, je résiste à la main qui veut me délier et me tirer d'une servitude que j'aime! » (Confess. de S. Augustin, V).

Par votre péché, vous avez donné^dans votre cœur, à la créature une préférence injurieuse au Créateur: dans votre conversion, vous devez changer le cœur, pour préférer le Créateur à la créature. Malheureux cœur ! devez-vous dire, c'est toi qui as été la source de tout mon mal ; il faut que tu sois, avec la grâce, la source de tout mon bien. Mauvais cœur ! sans toi tout ce qui roule dans mon imagination, tout ce qui passe par ma bouche, tout ce qui passe confusément dans mon esprit, n'est pas capable de me corrompre; mais, si, par ta mauvaise disposition, je consens à ce que je devais détester, dès-là je suis criminel et en état de mort. Ça donc, mauvais cœur, comme tu as été le premier dans ma révolte, il faut que tu sois le premier immolé !

Est-ce à dire par-là que Dieu prend plaisir à notre affliction et à se nourrir de nos larmes? Non, répond S. Grégoire : mais il veut que les maladies de nos âmes se guérissent par des remèdes qui leur soient contraires ; il veut que, nous étant éloignés de lui par la douceur des plaisirs, nous retournions à lui par l'amertume de nos larmes; qu'étant tombés par l'usage des choses qui nous étaient défendues, nous nous relevions quelquefois par la privation volontaire de celles qui nous sont permises ; et qu'ayant ouvert nos cœurs à une indiscrète joie, une tristesse salutaire les referme, et que, notre orgueil nous ayant dangereusement blessés, nous en guérissions l'enflure par l'humilité et l'amour d'une vie abjecte.

Il y a peu de véritables conversions, parce qu'il y a peu de chrétiens qui changent véritablement de vie, qui combattent leurs passions et qui triomphent de leurs mauvaises habitudes ; peu qui aiment la retraite, qui pleurent leurs péchés et qui aient un véritable esprit de componction, et le fassent paraître en se traçant un plan de vie tout opposée à celle qu'ils menaient auparavant: car, sans cela, quelle preuve peuvent-ils avoir que leur cœur est véritablement changé? On ne voit, au contraire, que des lâches, des hypocrites, qui, au lieu de rompre tout-à-fait avec leurs passions, ne cherchent qu'à composer avec elles, leur demandent trêve de quelques jours, ou tout au plus de quelques mois, pour renouer ensuite plus fortement que jamais leur premier commerce : Commeatum faciunl delinquendi. (Tertull) .

Ce que Dieu cherche, c'est notre conversion: tout ce qui est en lui e

hors de lui nous y sollicite. Ses pensées sont des pensées de paix. Il vient vers nous, pour apporter de sûrs et de salutaires remèdes à ceux qui ont le cœur contrit ; pour donner une douce liberté aux captifs, pour annoncer des années de salut à ceux qui se jettent entre les bras de sa miséricorde ; ses ministres sont des ministres de réconciliation ; il met en eux des paroles de paix: il nous exhorte par eux à nous convertir, et à nous réconcilier avec lui. Ce qu'il demande enfin, est une vraie douleur de l'avoir offensé ; et, par cette douleur, il nous en épargne une infiniment plus grande et éternelle. (Dujaray).

[Le démon et ses résistances]. — Il faut avouer que la malice et la puissance du démon sont grandes : on nous a chanté mille fois ses victoires et ses triomphes remportés sur le cœur humain ; mais il exerce principalement sa force et son pouvoir contre ceux qui lui échappent. Comme Pharaon ordonnait qu'on tuât les enfants des Israélites dès le moment qu'ils naissaient, le démon dresse ses embûches et tâche d'exercer la cruauté et de faire mourir ceux qui commencent à être enfants de Dieu. Ils sont plus faibles dans cet âge, moins accoutumés à ses ruses et plus aisés à surprendre. Comme Pharaon , voyant le peuple d'Israël quitter l'Egypte, assembla ses troupes et le poursuivit sur les bords de la mer Rouge, afin que d'un côté, se voyant pressé par une armée puissante, et de l'autre serré par la mer Rouge où la mort paraissait inévitable, il s'effrayât, et que, dans les mouvements de sa crainte, il égorgeât Moïse et rentrât dans ses fers et dans son esclavage : dès le moment que le démon voit une âme qui lui échappe, il lui représente ce qu'il y a de plus affreux : une puissance capable de la perdre, une justice armée, des abîmes profonds où des feux éternels sont allumés, des péchés criants qu'il menace de porter jusque devant le tribunal de Dieu par des accusations fortes et pressantes. Il semble qu'il ne reste plus d'espérance à l'âme d'échapper, et que le plus sûr est de rentrer doucement sous son obéissance, plutôt que d'être la proie continuelle d'une frayeur inutile. Mais le peuple d'Israël ne perdit pas courage : il perça le ciel par ses cris. Dieu fit éclater sa puissance; les ennemis périrent dans la mer, et Israël chanta des cantiques d'actions de grâces sur l'autre bord. {Traité de la Conscience, 1. ni, ch.)

[La douleur qu'il faut avoir]. — Vous voyez un pénitent effrayé, qui gémit, qui pleure, qui pousse des soupirs ; vous l'entendez qui prie Dieu avec ardeur : d'où viennent ces soupirs, ces larmes, ces prières, si ce n'est de Dieu qui les forme. Il y a dans le cœur une douleur sincère d'avoir offensé Dieu, et un sentiment du péché assez vif pour réveiller la conscience et changer le cœur : voilà ce que Dieu attend, ce qu'il exige pour faire miséricorde au pécheur. L'âme donc, d'abord, sent ses péchés, connaît leur difformité et leur opposition à la loi de Dieu. De cette connaissance naît un sentiment d'horreur : on voit la peine qu'ils méritent, et on

commence à la craindre; de ce sentiment naît un trouble de la conscience qui fait chercher du secours : on n'en voit point ailleurs qu'au pied du trône de Dieu ; on s'y abat, on confesse son crime, on s'humilie devant lui. Dans les mouvements de cette humiliation douloureuse, se forme la haine du péché, qui dispose à une douleur plus parfaite, laquelle renferme un véritable amour de Dieu (Ibid).

[Merveille d'une conversion]. — L'horreur d'un cadavre nous frappe : nous voyons un corps qui n'a plus que des traits affreux, pâle, livide, immobile, insensible, glacé ! Nous en sommes beaucoup plus effrayés, si nous le considérions dans le tombeau, tombant en morceaux couvert de boue et déjà à demi rongé des vers. L'esprit le plus païen ne saurait imaginer une puissance humaine capable de lui rendre le mouvement, la chaleur et la vie : la résurrection de ce cadavre est un ouvrage qui ne peut appartenir qu'à Dieu. Le changement d'un pécheur ne nous surprend point assez : il est pourtant plus admirable, il marque mieux la divinité, que le changement d'un mort ranimé. Comprenons-nous l'état d'une âme qui était en péché mortel? Est-il une mort aussi affreuse que la sienne? Mort spirituelle, mort éternelle par elle-même, qui faisait de cette âme l'image du démon, la proie de l'enfer, un spectacle abominable aux yeux du ciel et de la terre, qui avait dépouillé cette âme de toute beauté, qui l'avait privée de tout mouvement vers sa fin, qui l'avait jetée dans une misère que toute la force des hommes et des anges ne pouvait en aucune manière ni soulager ni réparer ? Admirons , redoutons le Dieu qui ressuscite les morts; mais admirons, bénissons le Dieu qui ressuscite les pécheurs! (Remarques sur divers sujets de religion et de morale).

[Fausse douleur]. — Vous détestez, dites-vous, votre péché; vous y renoncez ; du moins vous le croyez ainsi : mais peut-être vous flattez-vous dans le témoignage que vous vous rendez : et votre contrition prétendue n'est rien moins devant Dieu que ce qu'elle vous paraît. Peut-être êtes-vous plus touché de la honte de votre péché que de sa malice, du remords et du trouble qu'il vous cause que de l'injure qu'il fait à Dieu, de l'embarras où il vous jette que de la disgrâce de Dieu qu'il vous attire. Si cela est, douleur, contrition tout humaine ! Peut-être votre erreur vient-elle de ce que vous confondez les grâces de la pénitence qui sont en vous avec la pénitence qui n'y est pas; les désirs de conversion que Dieu vous inspire avec votre conversion même, dont vous êtes encore bien éloigné : c'est-àdire, peut-être vous croyez-vous changé et converti, lorsque vous souhaiter seulement de l'être : si cela est, contrition apparente ! Mais voulezvous sortir de cette incertitude? voulez-vous bien connaître ce que vous êtes? Sans vous arrêter aux paroles toujours équivoques et suspectes, voyez si vous avez quitté l'occasion du péché.

Quelle est l'illusion de notre siècle! au lieu de juger de la conversion

du pécheur par les fruits de la pénitence qui sont à toute épreuve, comme sont l'éloignement de l'occasion du péché, la restitution du hien mal acquis, et la réparation du scandale, on en veut juger par des pratiques très-équivoques, et qui souvent ont plus d'éclat que de solidité. On voudrait voir, comme autrefois, les pécheurs humiliés sous la cendre, couverts de cilices, exténués déjeunes : beaux dehors; mais du reste dehors trompeurs, si, cependant, et avant toute chose, on ne les oblige pas à satisfaire aux devoirs naturels de la charité et de la justice. Ces lois de police et de discipline que l'Eglise, dans la suite du temps, a trouvé bon de mitiger, on les voudrait encore dans toute leur rigneur, et je les y voudrais moi-même, mais à cette condition essentielle, que, d'abord, ces lois fondamentales, ces lois essentielles, dont jamais ni l'Eglise ni Dieu même n'ont dispensé, fussent observées : et c'est à quoi l'on ne pense pas. Cela veut dire que, par un esprit pharisaïque, on s'attache à l'écorce de la pénitence, tandis qu'on en laisse les fruits.

Un pécheur qui est sincèrement résolu de retourner à Dieu, quelles consolations ne peut-il pas se promettre î Dans le temps qu'il est percé de douleur et qu'il verse des larmes amères, une onction secrète le comble de joie : tremblant, gémissant au pied d'un autel, il goûte des plaisirs infiniment plus touchants que toutes les satisfactions qu'il avait cherchées dans le libertinage. Lorsque, couvert de confusion, et déchiré d'un remords cruel, il répand devant son crucifix un cœur brisé, il sent un contentement intérieur qui adoucit, qui ferme la plaie de son âme, en l'aigrissant et en l'ouvrant. S'il trouve de si solides contentements dans sa pénitence, combien ne scra-t-il pas consolé après qu'il aura réparé la perte de son innocence? Si, se présentant à Dieu comme son ennemi et redoutant encore les rigueurs de sa justice, il jouit déjà des avantages d'une tranquille confiance, quelle ne sera point la paix de son âme lorsqu'il paraîtra devant Dieu comme son ami et prévenu des douceurs de ses bonnes grâces? Si vous recevez, ô mon Dieu, avec tant de miséricorde un esclave rebelle, quelle bonté ne témoignerez-vous pas à un enfant soumis, et qui est rentré dans son devoir? (Bourdaloue, Serm. sur la Pénitence) .

[De la conversion parfaite]. — Dès qu'il s'agit de se convertir parfaitement, on veut et on ne veut pas ; on ne sait même bien ce qu'on veut, parce qu'en effet on ne veut souvent rien moins que ce qu'on fait semblant de vouloir. On se ménage éternellement avec Dieu; on retient toujours quelque chose de ce qu'on a promis de lui donner, on délibère sur tout ce qu'il demande; on lui dispute, pour ainsi dire, chaque pas; on appréhende de trop s'engager. Eh! Seigneur! que craint-on? on craint de s'abandonner entièrement à vous ! Ce n'est pas qu'on ne soit persuade que cet abandon serait très-utile; mais on a de la peine à faire cette démarche; on serait fâché d'avoir rompu tous les liens qui nous attachent

au monde, on so contente d'en briser quelques-uns. (Croiset, Retraite spirituelle).

La conversion qui se fait par la pénitence est un nouveau genre de vie qui change le pécheur, qui rend au pénitent les souffrances agréables, qui lui fait paraître la seule voie du ciel aimable, et l'éternelle félicité seule digne de ses désirs. C'est un nouvel amour, qui nous fait haïr ce que nous aimions davantage, et aimer ce que nous haïssions le plus; c'est une douleur efficace, qui fait revivre dans notre cœur une espérance morte, qui rallume une foi éteinte, qui y reproduit une charité toute défigurée, qui nous inspire de continuels remords pour le passé, un redoublement de ferveur pour l'avenir; qui nous fait toujours trembler pour notre salut, et nous défier de n'avoir jamais assez pris de mesures pour éviter le péché. (Massillon, pour le mardi de Pâques).

Chrétiens, qui prétendez à la grâce de la pénitence, ou qui du moins la ' désirez, conciliez bien ensemble ces deux principes : la haine de vousmêmes et l'amour de Dieu : Pœnitenliam veram non facit nisi amor Dei et odium peccati. J'appelle haine de vous-même et amour de Dieu la préférence absolue de Dieu à toutes choses et à vous-mêmes : c'est là vous haïr, parce que c'est renoncer à tous vos avantages, vos plaisirs, vos biens, et tout ce qui peut éteindre ou même refroidir l'amour de Dieu. (Le P. de la Rue).

Contrition, que tu es puissante, puisque tu peux surmonter l'Invincible, désarmer le Dieu des armées, et faire descendre Jésus- Christ dans une âme! dit S. Chysostôme. Contrition parfaite, que tu es puissante, puisque rien ne te résiste et que tu effaces non-seulement la coulpe, mais toute la peine due au péché; de sorte que, si une âme ayant cette douleur souveraine venait à se séparer du corps d'un pénitent, elle irait droit au ciel. Mais, hélas ! que cette contrition si parfaite est rare ! où en trouveronsnous, dans ce siècle? Il n'y a que Dieu qui la connaisse, et elle a été quelquefois si véhémente en certains saints, qu'ils sont morts de douleur. (Joly, Jubilé).

[Danger de l'irrésolution]. — Il est d'une extrême importance de ne se point rebuter, de ne point s'affaiblir dans le dessein que l'on a formé de se convertir, et d'être tout-à-fait à Dieu. Il faut, par une fermeté d'âme et par une constance inébranlable, triompher de toutes les oppositions, de toutes les insultes et de toutes les railleries de ces gens lâches qui s'opposent à une résolution si noble et si chrétienne : c'est par cette fermeté, c'est par cette constance, qu'on fait voir que l'on désire sincèrement se convertir. Rien n'est plus rare que ce désir sincère et véritable, cette pleine et parfaite volonté de se donner à Dieu : on le veut, et on ne le veut pas; le cœur devient imposteur et infidèle à lui-même, il croit vouloir ce qu'il ne veut pas; et, si la plupart des gens étaient sincères, s'ils démêlaient bien la véritable disposition de leur âme, chacun d'eux pourrait dire de soi ce qu'Àu

gustin disait de lui-même avant sa conversion f « Je demandais à Dieu, dans ma prière, une chose que je désirais qu'il ne m'accordât pas. » Notre volonté se partage ainsi/" et se combat [elle-même par des désirs entièrement opposés : d'une part elle s'élève vers Dieu, et de l'autre elle retombe dans sa faiblesse et dans ses mauvaises inclinations : ce que ce saint docteur appelle Voluntatem, parle assurgente, cum aliâ parte cadenle luctantem : une volonté divisée, dont une partie s'élève pour soutenir et combattre celle qui baisse; ce qu'elle ne saurait faire sans un puissant secours. (Le P. Champigny, Sermon sur V aveuglement spirituel).

[Marques d'une véritable conversion]. — Si vous demandez à S. Paul quel est son sentiment touchant les marques d'une véritable conversion : est-il nécessaire que le pécheur soit mort à tous les désirs de la vie sensuelle, par une entière extinction de tout ce qui peut déplaire à Dieu? il vous dira : Nihil ergo damnalionis est Us qui surit in Chisto-Jesu : il faut donc se dépouiller de tout le vieil homme. Mais encore, faut-il s'en dépouiller tout-à-fait, sans qu'il nous en reste plus rien? Oui; et ne croyez pas que la conversion puisse compatir avec quelque affection criminelle, ou quelque attache au péché : Deponile et vos omnia. Il veut que, sans pardonner à rien, par une forte et généreuse résolution, on rompe tous les liens; il veut que ce soit un changement d'un tout dans un autre tout, et que notre conversion soit telle qu'on puisse dire d'un pénitent, après sa conversion : C'était auparavant un homme sensuel, qui n'avait pas d'autre dieu que son ventre, comme parle cet Apôtre; et maintenant il a en horreur tous les plaisirs des sens. (Le P. Antoine de la Porte, Conduites de la grâce).

Cette résolution doit être absolue : ces faibles volontés, qu'on appelle velléités, ne suffisent pas; l'enfer en est tout plein; elles peuvent faire des affligés, des malheureux, mais non pas des pénitents. Ces faibles dégoûts du péché, ces faibles complaisances pour le bien, peuvent nous amuser et nous tromper; mais elles ne nous justifient pas. Ce n'est pas assez dire « Je voudrais » ; il faut dire « Je le veux, et je le ferai, quoiqu'il m'en coûte. » Ces velléités sont des volontés conditionnelles, qui me produisent rien parce qu'elles excluent une condition qui est nécessaire. C'est dire : Je renoncerais au péché, s'il ne fallait point pour cela renoncer à ce plaisir et à ce bien d'autrui. Extravagante volonté, qui renferme une contradiction! Je voudrais, c'est-à-dire, Dieu me presse par ses inspirations de quitter ce péché; et, pendant que je lui résiste, je prends des mouvements de la grâce pour des mouvements de ma liberté; des sentiments pour des consentements, et des désirs inefficaces de conversion pour des conversions mêmes. C'est ainsi que nous trompons souvent les autres, après nous être trompés nous-mêmes. (Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes).

Les saints nous enseignent que la pénitence doit durer jusqu'à la mort;

que le péché est un si grand mal, qu'on ne doit pas croire pouvoir l'expier par une douleur moins longue que la vie; et que Dieu, en nous pardonnant, ne nous dispense pas de l'obligation de le pleurer. De-là vient la différence que nous voyons entre la pénitence des saints et celle des pécheurs ordinaires. Quoique les saints satisfassent pour leurs péchés, ils ne satisfont jamais à leur douleur; ils pleurent le péché, ils le détestent, le fuient et le craignent toujours : les autres, au contraire, en perdent bientôt le souvenir : moins ils en sentent le poids, plus ils se persuadent aisément qu'ils en ont obtenu le pardon; et sur cette persuasion ils vivent dans une fausse tranquillité. {Souffrances de Jésus- Christ).

Il y a une pénitence inutile, que les Pères appellent Pœnitentia mentis : un projet de pénitence, un désir et un dessein de faire pénitence. Il n'y a point de pécheur si abominable, qui, faisant réflexion sur la mauvaise vie qu'il mène et sur les funestes suites que ses désordres pourront lui attirer, ne désire se convertir et n'en fasse quelque projet : mais sa pénitence n'est que dans son entendement, et non pas dans son cœur. Il croit vouloir ce qu'il ne veut pas, il se trompe lui-même le premier, et sur cette belle idée il s'imagine être tout changé. (Joly, Prônes).

(La vraie conversion]. — L'Ecriture parle d'un homme converti comme d'une nouvelle créature, parce qu'en effet il se produit un renouvellement admirable dans un homme régénéré. Ce n'est plus lui, c'est un autre homme, c'est une nouvelle créature : tout est changé dans sa personne. On n'y connaît plus rien de vieux; de quelque côté qu'on le regarde, on y trouve une nouvelle personne. Il a d'autres yeux, les yeux vifs et perçants de la foi, qui pénètrent à travers les cieux, qui aperçoivent les lumières célestes de la vérité et les beautés divines de la sainteté et de la vertu; qui voient les choses invisibles, et rendent présentes celles qui sont les plus éloignées de l'avenir. Il a d'autres oreilles, des oreilles attentives et obéissantes, qui prennent plaisir à entendre la parole de Dieu, et qui écoutent soigneusement les oracles du Ciel pour les retenir. Il a un autre goût, par lequel il savoure les délices spirituelles; il a d'autres sentiments et d'autres mouvements que les mouvements et les sentiments ordinaires. Sa crainte est de pécher et d'offenser Dieu; sa colère, c'est le zèle pour la gloire du Seigneur; sa tristesse, c'est la douleur de ses péchés; sa joie, c'est la paix de la conscience; son amour, la charité envers Dieu et le prochain; sa haine, l'horreur du vice; son espérance, l'attente des biens éternels; ses exercices, les bonnes œuvres; ses divertissements les louanges de Dieu; sa vie, une continuelle pratique de piété- Vous diriez que sa nature est toute changée.

Ces changements de la grâce ne sont pas le fruit d'un jour. Quand le fort armé a pris une fois possession d'un cœur, il n'en sort que difficilement; une maison fondée sur le roc ne se renverse pas au premier coup de vent; le démon, paisible dans une âme, ne cède pas au premier effort

que l'on fait pour l'en chasser. De même, la grâce ne s'établit pas tout d'un coup dans un cœur : ses progrès sont tardifs et imperceptibles; ce n'est que peu à peu qu'elle conduit son ouvrage à sa perfection. Il faut combattre ses passions et les ennemis de notre salut. (Anonyme).

Lorsqu'une personne est vraiment convertie, il faut qu'elle puisse dire avec S. Paul après que Dieu l'eût touché : Continua non acquievi carni et sanguini : Depuis que Dieu m'a converti à lui, je n'ai plus consenti à tous les désirs de la chair et du sang. Ainsi un pécheur doit dire : J'étais sujet à me mettre en colère, lorsqu'on faisait ou qu'on disait quelque chose qui me déplaisait; j'étais prompt à juger de toutes choses, à contrarier et à mépriser tout le monde; j'étais sensible à mes intérêts; j'avais peine à souffrir les personnes avec lesquelles j'étais lié, je m'inquiétais pour les moindres choses : mais, quand Dieu m'a touché, je n'ai plus consenti à tous les désirs que l'Apôtre appelle de la chair et du sang; car consentir et acquiescer, selon ce terme de S. Paul, à la chair et au sang, c'est avoir encore égard au respect humain, à ses proches, à ses parents. Quand les personnes sont véritablement touchées de Dieu, elles changent non-seulement d'habit, mais de cœur ; non-seulement de discours, mais de sentiments et de pensées. {Instructions Chrétiennes.)

[Nécessite de la vraie pénitence]. — C'est un abus que de prétendre que les larmes de Jésus-Christ nous dispensent des nôtres; celles-ci nous sont d'une indispensable nécessité, principalement celles que S. Augustin appelle les larmes du cœur, puisque c'est parla que commence notre conversion spirituelle. Et la conversion de Madeleine commença par là : Cœpit rigare pedes ejus : elle fit d'abord pour elle ce qu'elle fit ensuite pour son frère Lazare. Ce fut par là que David expia son péché, en pleurant nuit et jour et arrosant son lit de ses larmes; ce fut par là que S. Pierre effaça son crime. Quand on demande pardon de son crime, on peut n'en être point touché, parce que les paroles ne sont pas toujours les plus sûrs et les plus fidèles interprètes du cœur; mais, à l'égard des larmes, elles sont moins fourbes et plus éloquentes, parce qu'elles découvrent le fond do l'âme et les plus fréquentes affections : Lacryma totum prodit affectum.

C'est en ceci que consiste proprement la pénitence, dans un véritable déplaisir d'avoir offensé Dieu, qui nous Jporte ensuite à satisfaire à sa justice. Car c'est peu que de reconnaître son mal : les méchants et les hypocrites voient souvent le leur, et en sont suffisamment convaincus; mais il faut, de plus, en ressentir une vive douleur; il faut en concevoir une salutaire componction de cœur, et cette amertume d'âme que l'Apôtre appelle la tristesse selon Dieu; cette tristesse qui fait pousser des soupirs, qui couvre la tète de cendre, qui abat le visage, qui fait frapper sa poitrine, qui fait prendre le sac et le cilicc ; cette tristesse d'où partent les regrets du passé, les appréhensions de l'avenir, les angoisses sur le présent; cette tristesse, qui cause les gémissements de la colombe, et qui fait

que les larmes sont au lieu de pain, selon l'expression de David. Tel est infailliblement l'effet du repentir, quand les sentiments en sont vifs, et qu'il porte sa pointe bien avant dans les consciences : non-seulement il afflige le cœur au-dedans, par de secrets déplaisirs, mais il éclate audehors par les soupirs de la bouche et par les larmes des yeux. Ainsi le Prophète-Roi dit qu'il baignait son lit de ses larmes; ainsi la pécheresse de l'Évangile arrosait de ses larmes les pieds du Seigneur, et mêlait l'eau de ses pleurs avec cette liqueur précieuse dont elle les oignait.

Voyez combien la vertu de ces heureuses larmes est efficace, combien elles sont différentes des communes et ordinaires. En vain vous pleurez, quand vous êtes accablés de dettes et que vous vous sentez pressés par vos créanciers ; vous ne vous acquittez pas par là; en vain vous pleurez quand vous êtes arrachés à un lit de douleur et travaillés de quelque fâcheuse maladie; vous ne vous guérissez pas par vos larmes; en vain vous pleurez un mort, vous ne le guérissez pas par l'abondance de vos pleurs! 0 merveilleuse vertu des larmes de la pénitence! elles nous acquittent de nos dettes, elles nous guérissent de nos maladies, elles nous ressuscitent de la mort du péché; et, pourvu que nous pleurions de cœur, voilà que nous sommes aussitôt transformés en nouvelles créatures, et que nous commençons à mener une vie toute spirituelle et céleste. (Bourdaloue.)

[Contrition véritable]. — Que notre volonté sente ou ne sente pas ces mouvements violents qui la troublent, qui la déchirent, qui l'accablent dans ses déplaisirs, elle doit par sa douleur se mettre en état de considérer davantage l'honneur et les intérêts de Dieu que tout autre bien, d'abhorrer le péché et de le fuir plus que tout autre mal. Sur quoi il faut faire une réflexion pour la consolation des consciences timorées. Les plus grands biens et les plus grands maux ne sont pas toujours ceux qui font sur nous des impressions plus sensibles et plus violentes, quoique ce soient les biens que nous estimons et les maux que nous appréhendons davantage. On sentira une joie plus vive à la nouvelle d'un méprisable procès gagné qu'à la vue d'une riche maison dont on a accoutumé l'opulence : on préférera toutefois les fonds de la maison aux avantages du gain de la cause. On se laissera aller à des plaintes plus éclatantes dans les pointes d'une migraine que dans le cours d'une fièvre lente; mais on aimerait mieux guérir de cette fièvre que de cette migraine, c'est ainsi que la douleur que le pénitent doit concevoir de son péché l'oblige à préférer Dieu à toutes choses, à tout perdre, et tout souffrir, plutôt que de l'offenser, quoique peut-être le pénitent ne sente point ces mouvements vifs et violents qui pourraient marquer sa douleur. (De la Pesse.)

[Fausse contrition]. — L'indifférence et le ménagement qui précèdent votre repentir sont deux preuves incontestables de sa fausseté; et la tranquillité avec laquelle vous vous disposez à le concevoir en est une troisième tout-

à-fait criante. Il n'est rien, peut-être, qui marque mieux la disposition de votre cœur que cette incroyable indolence. Vous vous préparez au chagrin par la joie, à la confusion par la licence, à la contrainte par la dissolution. Vous riez, vous jouez, vous assistez aux spectacles les plus dangereux ; peut être la veille même du jour où vous devez paraître comme criminels aux pieds du prêtre : nul intervalle entre vos dérèglements et votre repentir. Vos chicanes, vos repas, vos libertés ordinaires, la cajolerie, l'intrigue, ont été les préludes de cette accusation accablante que vous deviez faire d'une vie païenne. Vous avez pris de grandes mesures pour offenser Dieu, vous avez étudié divers artifices; vous avez essuyé de longues inquiétudes, dans le dessein de surprendre la simplicité, l'équité, la pudeur de cette personne; vous avez fatigué, langui, souffert, lorsque vous cherchiez à contenter votre passion : c'étaient des empressements, des joies, des transports, à la vue de cet objet qui vous possède : faut-il réparer les injures que vous avez faites à Dieu? c'est un froid, c'est une insensibilité étrange. Vous l'avez fâché avec ardeur, avec emportement, si je l'ose dire; et ce n'est pas la peine, ce semble, de l'appaiser... Vous ressemblez à Jézabel, qui, dans le temps qu'elle devait penser à détester ses violences et ses injustices, pour échapper à la vengeance du ciel, pensait à se farder, à parer sa tête de tous les atours de son impie vanité. Jéhu entrait dans son palais pour la faire jeter par les fenêtres; et, quand elle apprit qu'il entrait, elle courut à son miroir pour peindre son visage de fausses couleurs.

Les signes qui ont précédé votre conversion prouvent qu'elle est fausse; les signes qui l'ont suivie le prouvent encore. Il est aisé de commettre le péché; il est difficile d'en faire une juste pénitence, et les fidèles rendent la pénitence plus facile que le péché. Il en coûte peu à un homme voluptueux, à une femme mondaine, d'offenser Dieu : il leur en devrait coûter infiniment de réparer leurs offenses; et cependant leur douleur ne les alarme point, ne les inquiète pas même!... Je n'entre point dans le détail des peines extérieures que vous devriez souffrir pour satisfaire à la justice divine. L'Église en exigeait autrefois qui étaient humiliantes, longues, dures, éclatantes : elle a eu la bonté d'adoucir cette rigueur, et elle l'a modérée avec sagesse. Mais la douleur du péché doit être la même qu'elle était durant les premières ferveurs des fidèles, parce que le péché n'a pas changé d'essence : en ce point, Dieu et l'Eglise vous imposent la même obligation. Pour former une juste idée de votre douleur, il me semble qu'il en faut considérer la force, l'étendue et la durée.

Je pourrais exiger de vous des soupirs, des larmes, des macérations, de longues prières, La solitude, l'humiliation, la hairc et le cilice : c'est par quoi les pénitents que l'Eglise honore ont fait éclater leur douleur. Vous en trouverez peu, je ne me si vous en trouverez un seul qui se soit

contenu- de renfermer dans son cœur les impressions de son repentir. Mais n'alarmons pas votre faiblesse par cet appareil affreux de pénitence : t. ii 46

encore une fois, je ne demande de vous qu'une vraie douleur. Après avoir accusé le long détail d'une vie licencieuse, quelles marques avez-vous données de votre déplaisir? Des yeux égarés, secs, libres; un visage gai et content, un maintien fier et mondain, une démarche molle et hautaine; la parole ferme, élevée, passionnée; des discours indifférents, profanes, criminels; un air enjoué, sans aucune trace de chagrin : voilà comment vous avez paru aux yeux des gens. Est-il possible que vous ayez assez d'empire sur votre douleur pour en étouffer tout l'éclat? Elle est appelée dans l'Écriture Componction, parce qu'elle perce le cœur, Componction, parce qu'elle le brise... Tertullien l'a nommée Compendium ignium œternorum, un abrégé des feux de l'enfer, parce que votre repentir doit suppléer, en quelque manière, aux peines éternelles que vous avez méritées... Cependant votre repentir ne vous embarrasse pas le moins du monde. Peutêtre que le péché a changé de nature depuis que vous en êtes l'auteur; peut-être n'est-il point si énorme dans vous que dans les autres pécheurs; l'adultère ne viole pas peut-être aujourd'hui la sainteté du mariage; l'injustice ne fait peut-être plus de tort à votre frère; le ressentiment s'accorde peut-être mieux avec la charité chrétienne; peut-être que les vertus sont devenues moins parfaites, et les vices moins haïssables. N'est-ce point que le Dieu de nos jours est moins grand, moins aimable, moins redoutable? qu'accoutumé à nos injures il ne se met plus en peine de les punir? qu'il vous a révélé qu'il aurait plus d'égard pour vous que pour tant de rois réprouvés? qu'il n'est point, en ce temps, si offensé par le mépris qu'on fait de lui qu'au temps où il allumait l'enfer, et que son fils Jésus- Christ expirait sur une croix!

Il ne faut donc plus attendre dans votre repentir cette force, cette vivacité, qui seule pourrait vous assurer devant votre Juge : examinons en l'étendue. La contrition est, pour ainsi dire, l'assemblage de toutes les douleurs, parce qu'elle nous fait regretter la perte de toutes sortes de biens. Rappelez, si vous pouvez, dans votre mémoire, tous les malheurs de la vie qui peuvent accabler le cœur de tristesse : vous en trouverez dans votre péché, et de la même espèce, et de plus grands, qui doivent vous plonger dans le chagrin. On s'attriste pour avoir perdu le fruit de ses services et de ses fatigues : vous avez perdu tout le fruit de vos bonnes œuvres. On s'attriste si on est forcé de s'éloigner de sa patrie : vous êtes banni du paradis. On s'attriste quand on est chargé de dettes : que ne devez-vous pas à Dieu? On s'attriste lorsqu'on se voit sans réputation et dans l'infamie : vous êtes devenu un objet d'horreur aux yeux des saints et de Dieu même? On s'attriste quand on se trouve renfermé dans une cruelle prison : vous êtes l'esclave du démon et de l'enfer ? On s'attriste lorsqu'on languit dans un lit, attaché par une dangereuse infirmité : votre urne est morte! On s'attriste quand on a à se défendre de plusieurs ennemis à la fois : toutes les créatures sont prêtes à vous perdre pour venger Dieu ! On s'attriste de la perte d'un père, d'un époux, d'un ami :

en perdant Dieu, vous avez perdu père, époux, ami ! On s'attriste quand on est à la merci d'un ennemi : Dieu est votre ennemi et vous êtes à sa merci ; quand on est tombé dans la disgrâce d'un maître également grand et aimable : il n'est pas de maître égal à Dieu en grandeur et en bonté, et il vous hait. Tout ce qui peut vous affliger se trouve dans votre péché. Vous avez à concevoir toutes les douleurs, à pleurer tous les maux, à regretter tous les biens, après avoir commis un poché grave; vous avez peut-être commis plusieurs péchés mortels : et tous ces péchés ensemble ne font pas dans votre âme l'impression qu'y ferait un mal naturel léger, méprisable, indigne de votre réflexion ! 0 Dieu offensé ! ô justice irritée! que deviendront tant de pécheurs?

Vous voulez donc être du nombre de ces malheureux dont un prophète a parlé, lesquels sont descendus aux enfers avec leurs armes : Qui descenderunl ad infemum cum armis suis (Ezech.xxxn, 71). Coupables autant que vous l'êtes par une longue suite de péchés, votre douleur et votre résolution sont les seules armes qui puissent vous mettre à l'abri de la justice de Dieu : vous les rendez inutiles, ces armes, vous n'en usez que pour vous tromper vous-mêmes. Vous faites semblant de les manier pour votre défense; mais vous demeurez exposés aux traits de votre juge. Douleur, résolutions qui vous flattent, qui vous endorment dans vos dérèglements I L'enfer est rempli de pénitents qui, comme vous, n'ont fait qu'user de grimaces. Tous ces propos qui s'arrêtent, pour ainsi dire, au bout des lèvres, ne vous empêcheront pas d'y tomber. Songez-y. Vous manquez de fidélité et d'exactitude à les exécuter : vous manquez encore de vigilance et de courage. (Le P. de la Pesse).

[Conversion à la morl] . — Quelle vraisemblance, en bonne foi, qu'après avoir passé ses jours dans une désobéissance continuelle, dans un mépris formel des plus sacrées volontés de Dieu, si clairement marquées dans l'Évangile; après avoir préféré toute sa vie les irréligieuses maximes du monde aux saintes maximes de Jésus-Christ, après n'avoir eu souvent de chrétien que le baptême et une trompeuse apparence de religion, après avoir méprisé de sang-froid et avec réflexion les grâces les plus fortes, les inspirations les plus pressantes, les exhortations les plus touchantes, les exemples les plus persuasifs, et tous les moyens de conversion les plus efficaces, une dernière maladie, qui affaiblit la raison, qui nous rend incapables de vaquer à une affaire de rien, qui nous force de rompre les liens les plus forts, soit un temps, un état, un moyen propre pour réparer tous les dérèglements, tous les égarements d'une vie qui demanderait une retraite, une pénitence de trente années ? N'est-ce pas décrier la religion, insulter même à Jésus-Christ, de s'imaginer qu'on peut sûrement compter sur une semblable momeric? Quoi! cette femme mondaine, ce libertin outré, cet ecclésiastique mondain, cette personne religieuse si irréligieuse, si immortifiée, si indévote, auront trouve le secret d'éluder tous les oracles

de Jésus-Christ, ses lois, ses conseils, ses menaces? Faites-vous un tel système qu'il vous plaira, imaginez-vous telle morale qui vous flatte : le vrai secret de faire une mort chrétienne, c'est de vivre en chrétien. Dieu peut faire des miracles ; mais on est bien à plaindre quand on ne peut assurer son salut que sur un miracle. Convenons donc, chrétiens, que, bien que la miséricorde de Dieu soit infinie, différer sa conversion jusques à la mort, c'est témérité, c'est présomption, c'est folie ; et n'usons plus de ces délais continuels qui nous exposent à un danger évident de nous perdre. (Le P. Croiset, Exercices de piété).

[Sic Madeleine]. — Touchée de l'état malheureux où elle vivait, Madeleine se rend enfin aux pressantes sollicitations de la grâce. Elle n'a garde de renvoyer sa conversion à un autre jour : Ut cognovit : au moment où Dieu lui fait connaître ses désordres et les maladies de son âme, elle prend la résolution de recourir au divin médecin. Que de gens qui brûlent dans les enfers seraient à présent dans le ciel, si, ayant eu la même connaissance par la lumière de la grâce, la même inspiration, la même pensée de se convertir, ils n'eussent pas renvoyé à un jour de fête, à un autre temps, à un autre jour, leur conversion! Malheureux délai, que tu damnes d'âmes! Madeleine avait cependant de grandes raisons de renvoyer sa conversion: elle était encore jeune, elle jouissait d'une forte santé ; un âge plus mûr, une saison moins riante, paraissent un temps plus propre à un changement qui pouvait se démentir ; du moins la circonstance paraissait un grand obstacle. Jésus-Christ avait été prié à dîner chez un pharisien ; l'assemblée était grande, tous gens malins et impitoyables censeurs, de qui elle n'était que trop connue. S'il faut se convertir, pourquoi le faire avec tant d'éclat? Il semble qu'on veut faire parade de sa réforme. Il était, ce semble, de la prudence d'attendre que le Sauveur fût chez lui ; le délai ne paraissait pas fort long ; un repas de fête, un festin paraît peu convenir à donner au public une telle scène. Il faut avoir soin de sa réputation. Un pareil éclat était un aveu bien public, et une publication bien éclatante de ses désordres. Ainsi raisonne l'esprit du monde et de la chair. L'esprit de Dieu raisonne bien autrement : Ut cognovit : Madeleine n'a pas plustôt appris où elle pourra trouver son Sauveur qu'elle y court. Elle entre dans la salle du festin, elle fend la presse, et, ne parlant que par ses pleurs et ses sanglots, elle se prosterne aux pieds de Jésus-Christ, et les arrose de ses larmes. Rien n'est plus hardi, rien n'est plus généreux qu'une âme véritablement convertie. Le crime est effronté, le vice méprise tout respect humain ; mais on peut dire que la véritable conversion inspire encore plus de courage. Jugeons du mérite et de la sincérité de ces conversions apparentes, de ces lâches, timides et toujours demi-conversions, qui craignent même qu'on ne les prenne pour un retour de l'âme à Dieu et pour un adieu au monde.

La conversion d'un pécheur ne se réduit pas à détester ses péchés passés

et à en obtenir le pardon : elle doit être suivie d'une vie fervente, pénitente et exemplaire. Quelle réforme de mœurs plus éclatante, quelle dévotion plus affectueuse, quelle ferveur plus persévérante, quelle pénitence plus longue et plus austère, quel amour de Dieu plus parfait et plus généreux? Y eut-il une servante de Jésus-Chrtst plus fidèle que Madeleine? Y eut-il une occasion de donner à son bon Maître une preuve de son ardent amour dont elle n'ait pas profité ? S'il lui reste quelques débris de son luxe et de sa vanité, ce n'est que pour lui en faire publiquement des sacrifices. Elle prend toujours le temps où l'assemblée est plus nombreuse, pour verser sur les pieds du Sauveur ses plus précieux parfums. (Croiset, Exercices de piété).

[Ne point désespérer de son salut]. — En quelque état que nous puissions être en ce monde, toujours avons-nous le commandement de Dieu, de ne point désespérer de notre salut. Or, il ne nous commande point des choses impossibles : donc nous pouvons, même en l'état infortuné où nous sommes, ne pas cependant nous désespérer. Nous ne le pouvons pas à la vérité sans la grâce : le commandement donc de la chose marque l'offre de la grâce pour l'accomplir, ou du moyen ponr obtenir cette grâce : Jubet facere quœ potes, et patere quœ non potes, dit S. Augustin. Vous ne pouvez, dites-vous, surmonter ces grandes tentations dont vous êtes si souvent tourmenté: il vous faudrait une grâce plus forte: je le veux; mais faites toujours ce qui est en votre pouvoir : fuyez les occasions, vous le pouvez. Vous ne pouvez vous convertir : faites des aumônes, qui vous obtiendront la grâce pour le pouvoir faire. Enfin, vous ne pouvez résister sans la grâce : demandez-la, et la faites demander. (Le P. de la Porte).

[Crainte de la pénitence.] — Ce qui me coûte le plus, dans la conversion que je médite, est l'ennui qu'il me faudra essuyer. Quand je répondrais à cela que vous avez assez passé d'agréables moments, et qu'il est temps de les expier dans une retraite où vous vous représenterez les objets les plus terribles, les peines de l'enfer, et leur insupportable durée, auriez-vous sujet de vous plaindre? S'il ne vous en coûte que de l'ennui, il ne vous en coûtera pas trop. Quand ces projets d'ambition ne vous ont pas réussi, quand ces parties de plaisir ne vous ont pas satisfait, quand ces grands ont écouté vos rivaux et oublié vos services, avez-vous passé tranquillement, sans chagrin, sans ennui, sans impatience, des temps si mal employés? mais, je vous le demande, qui ne s'ennuie pas, dans le monde? Le courtisan s'ennuie à attendre son prince, et encore plus sa récompense. Le plaideur s'ennuie à attendre son juge et à solliciter la décision de son procès. Le soldat s'ennuie à attendre sa pension ou son congé. Le magistrat s'ennuie à écouter les différends des parties sans entrer dans lenrs passions, et le voyageur à essuyer de grosses fatigues avant que

d'arriver au lieu après lequel il soupire. La plupart des hommes s'ennuient les uns des autres; les spectacles avec leur magnificence, les assemblées avec leur enjouement, la cour avec son éclat, les palais avec leurs pompes, n'empêchent pas qu'on ne s'ennuie. Vous portez, en quelque lieu que vous vous rencontriez, un certain fond de mélancolie, qui vous rend insupportables à vous-mêmes. Donnez-vous à Dieu, vous vous supporterez mieux, et vous avouerez avec un saint roi, qui en avait fait l'expérience, qu'un seul jour dans la maison du Seigneur donne plus de tranquillité et de joie que mille autres passés dans celles des pécheurs.

Pour se convertir, il faut qu'il en coûte ; mais, bien loin que ce qu'il en coûte puisse raisonnablement rebuter un pécheur, il doit se consoler par les fruits qu'il espère d'en recueillir. Il en coûta à Zachée pour restituer le bien mal acquis, à Madeleine pour expier ses vanités : et, quand il faudrait prendre ces deux conversions pour le modèle de la sienne, on ne rendrait que ce qu'on ne peut retenir sans péché ; on ne renoncerait qu'à ce qu'on ne peut conserver sans se perdre. Mais, en faisant ce sacrifice, quel mérite devant Dieu! quelle consolation, même par rapport au monde ! Il s'agit de terminer ce différend : il vous en coûtera moins à donner la somme qu'on vous demande qu'à soutenir un procès que vous pouvez perdre, et dont la poursuite vous plongera dans une mer d'embarras et de chagrins. Il s'agit de pardonner cette injure : vous aurez plus de repos à l'étouffer qu'à chercher les moyens de vous en venger. Il s'agit de retrancher ce luxe : la misère du temps ne veut plus cette dépense ; de songer plus souvent à Dieu que vous n'y pensiez : quel plaisir n'y trouverez-vous pas : de donner de meilleurs exemples que vous n'en avez donné : ne vous en aimera-t-on pas davantage? de penser à la mort ; mais n'est-il pas temps de vous la rendre familière, pour vous la rendre favorable? Et, si cela est, la conversion doit-elle vous paraître aussi terrible que vous vous l'imaginez ? (L'abbé Boileau, Pensées choisies).

[Remettre à la mort]. — Non-seulement le pécheur abuse de la bonté de Dieu pour persévérer dans le mal et augmenter toujours le nombre de ses iniquités; il se flatte encore qu'avec tout cela il se convertira à la fin et qu'il fera son salut. Il ne faut, dit-il, pour effacer les plus grands crimes qu'un soupir, qu'un seul regret sincère, qui peut être l'ouvrage d'un moment, et ce moment, il espère le trouver au moins à la mort. Quelle présomption! Et où peut -elle aboutir, qu'à l'impénitence finale? Que le sein de la divine miséricorde fût, au temps de la mort, ouvert à celui qui n'aurait péché que par faiblesse, par fragilité, par la violence de ses passions, je n'en serais pas si surpris; mais qu'il fût ouvert à celui qui se serait fait de la miséricorde même une raison de pécher, c'est ce qu'il est bien téméraire d'espérer. Quelle folie de fonder l'espérance de son salut sur un moment de pénitence qui, dans le cours ordinaire de la Providence, ne doit pas êfre accordé au pécheur ! S'il se sauve quelqu'un de

ceux qui se fondent sur la miséricorde de Dieu pour différer leur pénitence à la mort, ce ne peut être qu'un coup extraordinaire de cette même miséricorde, et c'est la plus étrange présomption de s'y attendre.

Si vous ne faites pénitence au plus tôt, comme vous y êtes obligés, il faut, pour vous sauver, que vous la fassiez au moins à la mort. Mais, ayant vieilli dans le péché, quelles étranges difficultés n'aurez-vous point alors à surmonter pour vous convertir à Dieu? Il faudra restituer ce bien mal acquis : mais comment se résoudre à laisser une famille dans l'indigence, ou du moins dans la nécessité de déchoir? Il faudra pardonner à cet ennemi, renoncer à cet attachement criminel : mais comment passer tout d'un coup de la haine à l'amour, et de l'amour à la haine, quand la passion a eu le temps de s'enraciner profondément dans le cœur? 11 faudra se confier en la divine miséricorde : mais quel obstacle à cette confiance dans l'abus que l'on fait de la miséricorde même? Ainsi, de quelque côté que se tourne, au temps de la mort, un pécheur d'habitude, il ne voit que des difficultés insurmontables. Ce sont ces difficultés que Jérémie nous représente sous l'idée de montagnes couvertes de ténèbres, et qu'il nous avertit de prévenir par une prompte pénitence : Anlequàm offendant pedes lui ad montes caliginosos (ch. 13). Il faut de la force pour monter une montagne, et le pécheur d'habitude n'est que faiblesse. Ces montagnes sont couvertes de ténèbres : comment le pécheur, qui n'a plus qu'un rayon de lumière, les passera-t-il sans tomber dans quelque précipice? Enfin, ces montagnes ténébreuses sont obsédées par de dangereux ennemis, qui attendent là le pécheur, et qui, profitant, pour ainsi dire, de l'avantage du lieu, rassemblent en ce moment, pour le perdre, tout ce qu'ils ont de force et d'artifice. Ma perte est donc, en quelque sorte, assurée, si je suis assez malheureux pour différer ma pénitence à la mort.

Il n'y a personne qui renonce à son salut; le pécheur même espère être sauvé, et prétend bien faire un jour les démarches nécessaires pour cela. Oui, il est résolu de penser à sa conscience, de confesser ses péchés, d'en demander pardon au Seigneur : mais en quel temps se propose-t-il d'exécuter tout cela? au temps de Ja mort. Ce n'est peut-être pas là ce que les lèvres du pécheur prononcent; mais c'est ce que nous marque évidemment la disposilion de son cœur. Si ce pécheur, à certains jours, se présente au tribunal de la Pénitence, hélas ! quelle confession! Examen superficiel de ses fautes, résolution encore plus imparfaite de s'amender. On est assez content de se pouvoir dire à soi-même que l'on a approché des sacrements; on en ressent même quelque complaisance : une autre année on se disposera mieux; on prendra son temps pour approfondir sa conscience. Mais quel temps? l'heure de la mort. Je réponds ainsi pour vous, homme aveugle : car telle est votre situation présente. Triste situation ! erreur infiniment dangereuse! Reconnaissez-la, chrétiens, et y renoncez :

Non demoreris errore impiorum (Eccl. 17). Le temps de la mort ne sera pas celui de votre pénitence : faites donc pénitence avant la mort : Anle morlem confitere.

Je suppose, avec le pécheur, que l'aveu qu'il fait de ses iniquités aux approches de la mort, et que la douleur qu'il en conçoit en ce moment soient reçus au tribunal de Jésus-Christ : son salut est-il en sûreté pour cela? Non, car quels assauts nous livrent alors les puissances de l'Enfer? Spiritus qui ad vindiclam créait sunt... intempore consummationis effundent mrtutem. (Eccli. 36). Ces esprits faits pour la vengeance épuisent à la dernière heure tous leurs efforts et toute leur adressepour reprendre une proie qui leur échappe. Désespérés de se voir abandonnés par un pécheur sur lequel ils avaient compté, ils l'attaquent avecunerage nouvelle, et lui tendent toutes les sortes de pièges possibles pour l'y surprendre, et ils profitent de tous les moments qui leur restent pour se remettre en possession de son cœur ; Descendit ad vos diabolus, habens iram magnam, sciens quôd modicum tempus habet. (Apocal. 12.) Les démons connaissent depuis longtemps tous les endroits faibles de ce pécheur; ils ne l'ont presque jamais tenté vainement : quelle peine auraient-ils à lui inspirer au moins une complaisance criminelle pour des objets dont il était, il n'y a qu'un moment, idolâtre? Les plaies d'un cœur à peine guéri sont-elles assez bien fermées pour résister à de si vives impressions? Les plus grands saints, hélas ! en ont été ébranlés : que deviendrez-vous, fragile roseau? Ne vous flattez donc point, Chrétiens, de faire pénitence à la mort : cette erreur vous coûterait infailliblement trop cher. (Le P. Ségneri.)

[Travail de la conversion]. — « Je n'ignore pas qu'il en coûte beaucoup à une âme pour ressusciter et se convertir véritablement; que cet enfantement du nouvel homme est douloureux pour la volonté du pécheur; que ce renversement général qui se fait dans une âme pénitente y cause bien de l'agitation et du trouble, » dit S. Augustin, lui qui en avait fait une si sensible épreuve : Fit strepitus cùm impielas convertilur. Mais aussi, souvenezvous que la terre trembla à la résurrection du Sauveur; et ces troubles secrets, que les âmes faibles ne peuvent soutenir, doivent encourager les véritables pénitents et les remplir d'espérance, dit S. Arnbroise, parce qu'ils sont la marque d'une résurreclion véritable : Terrœ motus imperilis melus, fidelibus resurreclio est. C'est donc à nous de ménager ces moments précieux et décisifs de notre salut, ces agitations et ces terreurs salutaires que la grâce excite dans nos âmes, et de faire en sorte, par notre fidélité, que le nouvel homme soit ressuscité avec Jésus-Christ. Car enfin, ces troubles secrets s'apaisent, ces bons desseins se dissipent, ces lumières intérieures se perdent. Dieu, las de heurter à la porte de nos cœurs et de nous trouver sourds à ses sollicitations, se retire. Mais nous nous reposons sur quelques soupirs et sur quelques tendres sentiments de cœur que

la grâce produit en nous f et peu s'en faut que nous ne prenions des semences de conversion, que nous avons étouffées par notre résistance à la grâce, pour des fruits dignes de pénitence. (Du Jarry).

[Conversion différée]. — Le pécheur, en différant sa conversion, se moque de Dieu; n'est-il pas juste que Dieu, à son tour, se moque de lui? Figurezvous un sujet qui dirait à son souverain : ce Je neveux pas mourir rebelle ; laissez-moi encore deux ou trois ans tel que je suis : ce temps-là expire, je ne porterai plus les armes contre vous. » N'est-ce pas là, à peu près, ce que dit un pécheur? « Souffrez, Seigneur, que je vous offense présentement: d'ici à quelque temps, je serai tout à vous! » Insolente raillerie, qui mérite les plus rigoureux supplices, et qui fait aux adorables perfection de Dieu un sanglant outrage ! Outrage à sa justice: d'ici ce temps-là, que je demande, la mesure de mes péchés ne sera pas remplie. Outrage à sa providence: « Seigneur, laissez-moi faire; accordez encore, deux ou trois années, trêve à mes passions ! » Outrage à sa sainteté : « Souffrez que je demeure encore pécheur, et ne troublez pas le repos de ma conscience ! » Outrage à sa miséricorde : « Elle n'est pas encore épuisée pour moi: je serai jusque-là sûr de vous, ô mon Dieu: après cela, vous le serez de moi! Loin de ressembler à ces endurcis qui attendent à la mort le changement de leur mauvaise vie, je me dédommagerai par avance de ce qu'il m'en coûtera, et la pénitence que je suis résolu de faire sera si belle, que je puis mettre sur son compte les plaisirs mômes que je suis encore résolu de goûter ! » Quoique vous ne vous expliquiez pas avec des termes si insolents, c'est là cependant à peu près votre dessein, vous qui, depuis tant d'années, différez votre conversion. Le dirai-je? tout homme de bon sens ne fera pas, sur vos délais, d'autre jugement que celui-là. Vous voulez, jusqu'à un certain temps, demeurer tels que vous êtes, c'està-dire ennemis de Dieu, bien résolus d'être un jour ses amis. N'est-ce pas là se moquer de lui? Mais, ne vous y trompez pas, on ne s'en moque pas impunément. (L'abbé Boileau, Carême).

[Fausse conversion]. — D'où vient, Chrétiens, que vos conversions prétendues ne sont que des changements de vices ? que l'on passe de la volupté à l'ambition, de l'ambition à l'avarice ? que de l'agitation d'une vie criminelle on passe à l'oisiveté d'une vie inutile? que Ton cherche à se faire remarquer dans un certain monde dont l'apparence de la piété couvre la corruption, comme l'on cherchait à briller dans les assemblées profanes du siècle? que, ne pouvant plus s'y distinguer par des avantages perdus, on veut se dédommager par les empressements d'un faux zèle, et qu'ainsi on n'acquiert jamais la vraie et solide piété, qui consiste dans un détachement sincère et véritable? d'où vient cela, si ce n'est de ce que l'on ne va pas jusqu'à la racine du mal ; que, parmi tous ces changements appa-

rcnts, lo fond du cœur ne change jamais ; que c'est toujours le même amour du monde qui nous guide et qui nous aveugle? Otons l'amour du monde dans nos cœurs, et les marques en disparaîtront bientôt dans nos personnes. (Du Jarry).

f Vraie conversion]. — L'Écriture-Sainte assigne deux belles qualités à un cœur qui véritablement retourne à son Dieu et veut faire quelque chose pour lui plaire : la largeur et la joie : Dabit ei latitudinem cordis : voilà pour l'étendue ; In die lœtitiœ cordis ejus: voilà pour l'allégresse. (III. Reg. 4). Se donner à Dieu de toute l'étendue de notre cœur ne veut dire, ce semble, autre chose qu'une obéissance universelle et indispensable à tous les commandements de Dieu : Ad omnia mandata tua dirigebar ; une fuite, et une détestation générale des ombres même et des moindres apparences de tout péché: Omnem viam iniquam odio habui. Cette largeur est, dit S. Denys, une sorte de sainte intempérance de charité, par laquelle l'âme, avec des désirs insatiables qu'elle a de réparer à l'égard de son Dieu les injures qu'il a reçues d'elle, se porte à tout faire et à tout souffrir pour le contenter. Elle ne voit point d'abîme d'humiliation assez profond pour elle; elle ne voit point de difficultés qui répondent à son courage, et désire de satisfaire, par tous les moyens possibles, à ce miséricordieux Seigneur qu'elle a tant offensé. (Le P. Gibien, de V Oratoire).

[Couversion différée]. — C'est une erreur et une folie des gens du siècle, de rejeter leur amendement à l'extrémité du dernier âge, comme s'ils avaient compté avec Dieu, et comme si l'avenir était un fond dont ils fussent propriétaires, pour y bâtir des espérances et des assurances d'une longue vie. Ce délai et cette remise de jour en jour jettent enfin une âme dans le péril de mourir dans un état déplorable; et, pour le montrer, je suppose que l'on peut en deux manières tomber dans le plus grand de tous les malheurs, qui est de mourir dans son péché et avec une impénitence finale. L 'impénitence formelle arrive, premièrement, quand une âme est malheureuse à ce point que, voyant qu'il faut mourir et être condamnée, elle ne s'en soucie pas ; comme parle l'Écriture, elle a fait pacte avec la mort et l'enfer. Dieu, par un trait de son adorable justice sur elle, l'oublie à la mort, comme cette malheureuse âme avait oublié Dieu pendant la vie. Secondement, elle vient d'une omission qui aura été volontaire, Par exemple, dans une maladie, on refuse de se confesser, et l'on diffère jusqu'à ce qu'on ait recouvré la santé. C'est une impénitence formelle, qui est un nouveau péché, causé par une omission volontaire de la pénitence à laquelle on était obligé. L'impénitence matérielle est quand l'omission de la pénitence se fait sans rien ajouter au nombre des péchés dans lesquels se trouve le pécheur. Un malade conjure le médecin de ne le point flatter, et de lui dire librement l'état de son mal; le médecin lui jure que ce ne

sera rien; là-dessus néanmoins il vient à mourir, et il est damné, non pas pour ne s'être pas confessé, mais à cause des péchés dont il était chargé et dont il n'était ni contrit ni confessé. Or, l'impénitence n'arrive d'ordinaire qu'aux grands pécheurs, aux athées et à ceux qui desespèrent euxmêmes de leur salut. Que si votre genre de vie est éloigné de ces grands crimes et de ce désespoir, je vous avertis cependant que l'impénitence matérielle arrive communément à ceux qui, sous des espérances trompeuses d'une plus longue vie, négligent les inspirations de Dieu, et méprisent ainsi les terribles effets de ses vengeances.

Je veux bien accorder que ceux qui remettent leur conversion au temps futur, aient des assurances très-infaillibles de vivre encore une longue suite d'années, et d'avoir tout le temps de se convertir : n'ont-ils pas làdessus juste raison d'appréhender que ce temps-là même ne leur soit fatal et malheureux et la cause de leur perte éternelle, et que, aux termes de l'Écriture, Dieu n'appelle le temps en témoignage contre eux ? Vocabit adversùm me tempus; et qu'il ne leur dise alors : Misérable, Dieu t'a donné tant de temps pour te convertir, et, au lieu d'en faire un emploi conforme à ses desseins, tu en as abusé. Tu peux t'assurer que Dieu fera paraître son indignation en voyant sa bonté méprisée, le temps de la pénitence négligé, et son sang compté pour rien. Ce sera ce" même temps que Dieu avait donné aux pécheurs pour se convertir, qui leur servira de tourment ; ce temps sera aussi leur accusateur à l'heure de la mort : Vocabit adversùm te tempus (Thren. 1). Quel moyen donc d'espérer une véritable conversion en un temps où, confirmés pour ainsi dire dans nos iniquités et dans nos crimes, nous ne pouvons attendre du côté du ciel, tant]et si souvent offensé, que les plus funestes effets de sa colère, et de son indignation la plus terrible? (Le P. de Saint-Martin de la Porte).

[Nécessité de l'expiation]. — S. Grégoire veut qu'on donne aux pécheurs qui songent véritablement à se convertir un avis qu'on ne leur donne peut-être guère, ou dont souvent ils négligent la pratique ; il veut qu'on les avertisse qu'en vain ils se persuadent qu'à cause qu'ils ne multiplient pas leurs péchés ils sont exempts de les pleurer et d'y satisfaire. La main qui cesse d'écrire n'efface pas pour cela ce qu'elle a écrit ; la langue qui a vomi de sanglantes injures n'en est pas quitte pour se taire et n'en plus dire, et celui qui s'est endetté n'est pas dispensé de payer ses dettes sous prétexte qu'il n'en contracte pas de nouvelles. Le péché est une tache, une injure, une dette : pensez donc à ce que vous devez faire, pour n'en être pas repris au jugement de Dieu.

L'Ange ne transporte pas S. Pierre hors de la prison, mais il lui ordonne de prendre ses vêtements et de le suivre. Pécheur, n'espérez point que la grâce fasse tout dans votre conversion : elle s'offre à vous, elle vous prévient, elle vous donne le mouvement et le pouvoir pour agir ; mais, pour sortir de votre état, il faut que de votre côté vous vous déterminiez à la

seconder et à ngir avec elle. Erreur infiniment pernicieuse dans la morale chrétienne, que de vouloir attribuer tout le bien à la grâce, indépendemment du choix de l'homme! C'est, sous prétexte d'humilier le pécheur, lui ôter la honte du péché, et lo rendre tranquille dans l'excès du crime. (Réflexions morales) .

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