EXEMPLES DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT
|,La nuée d'Elisée]. — Le prophète Elie demanda à son disciple Elisée ce qu'il voyait, et il lui répliqua qu'il voyait un petit nuage s' élevant près de la mer, et que ce nuage n'était pas plus grand que les vestiges d'un
homme : Ecce nubecula, parva quasi vestigium hominis, ascendebat de mari ; mais ce nuage forma dans la suite un corps si considérable, que le ciel en fut couvert et toute la terre inondée de pluie. Notre bienheureux a eu dans le monde des commencements faibles et obscurs ; il fut d'abord comme cette petite nuée ; mais, Dieu l'ayant élevé par les lumières et par la chaleur de sa grâce au-dessus des choses terrestres, il est devenu en peu d'années si grand en mérite, que la Divinité semble s'être occupée uniquement à le conduire et à le perfectionner, et, encore que la haine des hommes Tait combattu, et que les calomnies et les persécutions qu'il a souffertes l'aient obscurci pour un temps, néanmoins il a vaincu tous les obstacles. Comme la nuée, après avoir été quelque temps le jouet des vents, qui l'ont transportée de côté et d'autre, vient ensuite à se grossir par le concours des autres nuées et à éclater en feux, en éclairs et en tonnerres, le B. Jean de la Croix est pendant un temps agité ; mais les dons de Dieu le remplissent, parce qu'il a souffert persécution pour la justice ; il reçoit les plus vives lumières du Père céleste, et, venant à les communiquer,, il est l'objet de l'admiration du monde. Le feu et les éclairs sortent de son cœur et de sa bouche ; c'est un séraphin sur la terre ; il brûle et il échauffe les autres du même feu que Dieu lui a communiqué pour faire part de son abondance.
j S. Paul au troisième ciel]. — Loin d'ici ces esprits profanes qui condamnent ce qu'ils ignorent, Blasphémant quod ignorant, qui traitent d'illusion tout ce qui n'est pas renfermé dans l'ordre commun. Voulant faire les espritsforts, ils regardent comme impossible ce qui leur paraît extraordinaire. Osent-ils traiter d'erreurs, de visions et de faiblesses d'esprit les divins transports de S. Paul, ses extases et son ravissement au troisième ciel? n'ajouteront-ils pas foi à cet apôtre quand il leur dira qu'il connaît un homme qui a été élevé, ou avec son corps ou séparé de son corps, dans le sein de la Divinité, où il a appris des secrets que l'homme ne peut expliquer, parce que l'homme n'est pas capable de les entendre ? Pourquoi donc osent-ils se révolter, quand on leur dit que Jean de la Croix ne célébrait presque jamais que son corps ne fût élevé de terre, que les extases lui étaient familières parce qu'il aimait beaucoup ? Est-ce que le bras de Dieu est racourci ? Est-ce qu'il ne peut pas gratifier des mêmes faveurs ses saints ? Si l'on convient de la possibilité, il faut encore convenir du fait, et que Dieu a souvent honoré le mérite de Jean de la Croix de ces transports et de ces élévations, puisque un grand nombre de témoins le déposent dans le procès de sa canonisation. Que les esprits incrédules apprennent donc qu'il est de la piété de respecter toutes les marques que Dieu donne de son amour à ses serviteurs, et que la charité nous doit faire voir avec estime et avec reconnaissance toutes les grâces que Dieu fait aux autres.
[S. Jean-Baptiste |. — EratJoannesnequemanducans, neque bibens (Matih. n). — Jean-Baptiste avait une ceinture de cuir sur les reins, et son habit était de poil de chameau, il vivait de sauterelles et de miel sauvage ; encore en mangeait-il si peu qu'il était censé ne boire ni ne manger. Peut-on voir un saint dont la vie soit plus ressemblante que celle du B. Jean de la Croix à celle de ce saint précurseur de Jésus-Christ ? On voit Jean de la Croix vêtu d'un cilice et d'un habit fait de jonc. Doit-on dire qu'il mangeait ou bien qu'il buvait, puisque des semaines entières s'écoulaient sans qu'il prît aucune nourriture. Tout était singulier dans ce samt, comme dans S. Jean-Baptiste, l'un et l'autre joignaient à la pénitence extérieure la pénitence intérieure, non pour attirer les louanges ou l'estime des hommes, mais pour réveiller leur attention. Un jeûne si extraordinaire et des mortifications si excessives ne passeraientelles pas pour indiscrètes, à être examinées par la prudence humaine ? Mais, quand le doigt de Dieu paraît, ne faut-il pas que les hommes se taisent ? Jean-Baptiste, par cet extérieur si austère, ne devait-il pas être un spectacle propre à étonner et à attirer les jeux du peuple sur lui pour faire connaître le Messie ? et S. Jean de la Croix ne devait-il pas être un prodige de pénitence pour être un jour à la tête d'une sainte troupe de pénitents, qui devaient marcher sur ses traces ? Tous deux devaient se faire distinguer, pour être des modèles achevés de pénitence.
| Elisée]. — Le B. Jean de la Croix peut encore être comparé au prophète Elisée, lequel, sachant que son père et son maître Elie devait être élevé au ciel dans un chariot de feu, demanda en grâce qu'il lui laissât son double esprit : Obsecro ut fiât in me spiritus tuus duplex : ce qu'Elie lui accorda en lui donnant pour gage le manteau qu'il portait. Sans m'arrêter aux différents sens donnés par les interprètes à ce double esprit que reçut Elisée, je puis dire, ce me semble, que le zèle ardent et tout de feu qui fait le caractère du prophète Elie était double, parce qu'il avait deux vues différentes : l'une de rétablir le culte de Dieu en détruisant les idoles et en confondant leurs faux prophètes, et l'autre d'instruire et de cultiver un grand nombre de disciples pour défendre et faire observer la loi du Seigneur. C'est en quoi Elisée fut l'héritier de l'esprit d'Elie : car il a soutenu vivement les intérêts du Seigneur, sans crainte et sans respect humain, contre les puissances de la terre et les adorateurs des idoles, et ensuite il s'est occupé à réunir et cultiver les disciples dispersés qu'Elie avait formés, et qui étaient en grand danger d'abandonner entièrement le service du Seigneur, faute d'un ministre capable et éclairé qui les ramenât à leur première ferveur par ses discours et ses exemples. C'est par-là qu'on voit que le B. Jean de la Croix a été un autre Elisée, zélé pour le culte de Dieu et pour les observances de l'ordre du Carmel, qu'il voyait ralenties par le relâchement qui s'y était peu à 'peu introduit. Obsecro ut fiât in me spiritus tuus duplex.
|j0b]e — Comme l'or est éprouvé dans la fournaise, le juste l'est dans les tribulations. C'est là que paraît la fermeté de la vertu, la solidité de l'amour pour Dieu, la grandeur du courage, l'espérance dans les biens à venir promis à ceux qui souffrent. Il est aisé d'être à Dieu quand il ne donne que des consolations ; mais c'est l'effet d'une sagesse consommée de dire à Dieu, comme Job affligé : Dominus dédit, Dominus abstulit : sicut placuit Domino, ità factura est. Le B. Jean de la Croix, plus illustre par ses souffrances que par ses ravissements, marque à Dieu son amour dans l'abaissement où il est réduit aux yeux des hommes. Comme Job, il est frappé d'une maladie semblable à un ulcère ; ceux qui le traitaient ne souffraient qu'avec peine l'infection qui sortait de cette plaie universelle couvrant tout son corps. Quelle fut la joie de cette sainte âme! Se souvenant que Jésus-Christ avait été frappé comme un lépreux, et abandonné de tous, il était ravi d'avoir ce trait de ressemblance avec son divin Maître; et, comme on ajoutait de nouvelles plaies par des reproches continuels à ses premières plaies, il bénissait le Seigneur, et ceux qui l'exerçaient devenaient le grand objet de sa tendresse, parce qu'il les regardait comme les ministres de la justice de Dieu, qui achevaient de purifier son âme, disant qu'ils le rendaient conforme au Seigneur, qu'ils étaient comme le ciseau entre les mains du souverain ouvrier, qui taille les pierres vivantes destinées à entrer dans l'édifice de de la céleste Jérusalem.
Numquid considerâsti servum meum Job, quôd non sit ei similis in terra ? Quand Dieu proposa au démon son serviteur Job comme le modèle d'une vertu incomparable, et qu'il lui demanda s'il avait bien considéré la simplicité et la droiture de son cœur, c'est comme s'il lui eût reproché la jalousie dont il était transporté contre ce juste, sur lequel il n'avait aucun pouvoir, parce qu'il craignait le Seigneur et qu'il avait un grand soin de s'éloigner du mal. Dieu n'eût-il pas tiré un semblable avantage contre Satan s'il lui eût reproché comme on peut croire qu'il l'a fait, les mauvais traitements qu'il avait fait souffrir à notre bienheureux en suscitant contre lui ses suppôts, qui le mirent dans un cachot obscur. Le spectacle de ce saint emprisonné par ses propres frères, dont il voulait redresser la conduite, n'est-il pas digne de l'attention du ciel et de la terre ? Job, sur son fumier comme sur un théâtre, fut le vainqueur de Satan : et Jean de la Croix, accablé d'injures, dans l'obscurité d'une prison, est victorieux de toutes les puissances de l'enfer. « Je préfère, dit S. Jean-Chrysostôme, les chaînes de Paul à son ravissement au troisième ciel; il est plus glorieux dans sa prison que dans les extases. » Le B. Jean de la Croix est plus digne d'admiration dans ses liens et dans l'accablement de ses souffrances que dans ses ravissements. En effet, quand est-ce que Dieu a tiré avantage de la vertu de Job ? Est-ce dans le temps de sa prospérité qu'il a dit au démon : Numquid considerâsti servum mewn
Jobï N'est-ce pas dans le temps de ses afflictions? C'est aussi dans ce temps que Dieu tire une gloire particulière du B.Jean de la Croix plongé dans F amertume et dans l'affliction.
APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE
Vas electionis est mihi iste (Act. ix). — Jésus-Christ fit connaître par ces paroles, au saint prêtre Ananie, la grandeur future de Paul, et que, au lieu qu'il ne donnait aux autres son esprit que par mesure, il le donnerait à celui-ci avec plénitude : Vas electionis est mihi iste; que, au lieu qu'il partageait ses dons, accordant aux uns le don d'intelligence, aux autres le don de science, à celui-ci la vertu de pénétrer les plus profonds mystères, il les réunirait dans Paul comme dans un vase d'élection. Le B. Jean de la Croix n'a-t-il été recommandable que par quelque don particulier? Toutes les vertus et tous les dons n'ont-ils pas été renfermés dans ce saint comme dans un vase d'élection? Si nous considérons la pureté inviolable, ne- le mettrons-nous pas au rang des vierges qui suivent l'Agneau partout ? Si nous Te considérons comme le premier de tant de religieux qui embrassent la réforme par son exemple, ne le compteronsnous pas parmi les patriarches ? Si nous considérons ses austérités et la manière saintement cruelle dont il accable son corps, ne l'appelleronsuous pas un martyr? A considérer son grand zèle, son dépouillement de tous les biens, son amour pour la pauvreté, on l'envisagera comme un apôtre qui, après avoir pratiqué les conseils évangéliques , enseigne aux autres à les pratiquer. Enfin c'est un docteur, par ses savants ouvrages; c'est le maître de la vie spirituelle, personne n'en ayant mieux écrit ; c'est un séraphin par le feu qui le dévore, un nouveau thaumaturge par le grand nombre de ses miracles, un prophète qui prévoit l'avenir : en un mot, c'est un vase d'élection en qui Dieu a mis tous ses dons.
Sortitmest animant bonam : Il a eu en partageune bonne âme (Sap. vin). — C'est un grand avantage pour la vertu d'avoir reçu des inclinations heureuses, naturellement portées au bien, le pratiquant sans contradiction, et même avec plaisir; concevant de l'horreur pour le vice, et en ayant d'autant plus de haine qu'il est plus grand et plus autorisé ; ne se servant de ses lumières et de son jugemen t que pour faire de nouveaux progrès dans la science des saints. Tel a été le B. que nous honorons. Son esprit était naturellement vif et pénétrant, ne s' arrêtant qu'à de grands objets; Dieu lui avait donné un jugement solide et un grand courage que rien ne rebutait quand il s'agissait de son salut ; lorsqu'il
entreprit la réforme de son ordre, les obstacles nourrissaient son zèle au lieu de le ralentir. De si riches qualités le rendaient propre à aimer la vérité, à la chercher et à la suivre ; elles furent le fondement de ces lumières et de ces vertus qui ont édifié et éclairé l'Eglise. Son corps et son âme, purifiés par la mortification, dégagés des sens et de tout ce qu'ils ont de grossier et de terrestre, le mettaient en état de jouir de la vérité sans dissipation. Aussi prit-il son vol et s'éleva-t-il de temps en temps comme un jeune aiglon pour essayer à regarder la lumière jusque dans sa source, et, par les communications qu'il eut avec Dieu, il se remplit de cette doctrine qui fait l'admiration des plus spirituels. Quand ou vient à chercher quelle est la première source de cette élévation, on la trouve dans les bonnes inclinations que l'on apporte en naissant, et qui sont comme des semences qui, se développant dans la suite de l'âge produisent de si grands fruits ; mais il faut toujours supposer que c'est la grâce qui les perfectionne, qui les élève et qui les cultive.
Mirabilis Deus ïn sanctis suis (Psalm. 67). — Tous les saints sont les ouvrages de la grâce ; comme S. Paul, ils doivent dire : Ce que je suis, je le tiens de la grâce de Dieu. A lui seul gloire soit rendue ! lui seul doit être loué et admiré dans les saints: MirabilisDEvs insanctis suis. Ces louanges et ces sentiments d'admiration doivent redoubler à mesure que la sainteté des serviteurs de Dieu est plus grande, leurs dons plus éminents, leur vertu plus rare. Quelles louanges ne devons-nous donc pas aux miséricordes du Seigneur d'avoir produit, dans un siècle relâché, un saint admirable par ses connaissances sublimes, qu'il semble avoir puisées jusque dans le sein de Dieu ; qui paraît ne parler que le langage/ des plus sublimes intelligences : admirable dans la route qu'il prend pour aller à Dieu, par une oraison sublime qui a peu d'exemples, dans les siècles passés ; admirable par ces excès d'amour et de charité dont son âme est ordinairement transportée, par des visions prophétiques, par la connaissance des secrets des cœurs. Mais est-ce ce bienheureux qui doit être loué? n'est-ce point vous, Seigneur, auteur de tous ces dons, de toutes ces connaissances, qui devez être reconnu admirable dans votre saint? Mirabilis Deus in sanctis suis. Imitent la conduite de ce grand serviteur de Dieu, qui faisait remonter à leur source les louanges qu'on lui donnait, et qui ne conservait pour lui que les mépris, nous vous reconnaissons comme le Père des lumières et la source de tous les dons parfaits qui ont brillé dans ce grand saint. Mirabilis Deus in sanctis suis.
Mortui estis, et vita vcstra abscondita est cum Christo mDEo. (Colos. m). — Mourir et vivre avec Jésus-Christ, mourir au monde et vivre en Dieu, c'est, au sentiment de l'Apôtre, la profession de tous les chrétiens, parce que, ayant été baptisés dans la mort et dans le sang du Fils de Dieu, il est juste qu'ils se remplissent de son esprit, et qu'ils mènent une vie
conforme à la sienne, détachée des sens, libre des passions de l'âme, toute pure, toute céleste. Mais cette vocation, générale pour tous les chrétiens, devient la vocation particulière de ceux qui aspirent nonseulement à la sainteté, mais à la perfection de la sainteté. Telle fut la vocation du B. Jean de la Croix, dont l'Eglise vous présente aujourd'hui les vertus. Dans un âge glissant, il ne s'est échappé en rien, parce qu'il a conçu de bonne heure qu'il était mort en Dieu, et qu'il devait s'appliquer à y mourir davantage en vivant en Jésus-Christ : Mortui estis, et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo. Vous ne voyez point Jean de la Croix avec les jeunes gens de son âge : Dieu est son partage: il n'a déjà d'autre vue que celle du ciel, d'autre exercice que la pénitence dans un temps où l'on croit être obligé de s'en dispenser, d'autre exercice que l'oraison dans un âge où à peine connaît-on le nom d'oraison; point d'autre espérance que son salut, dans une saison où le monde est le seul objet de l'espérance de la jeunesse : parce que ce saint sentait les grands desseins de Dieu sur lui, et que, voulant y être fidèle, il s'accoutumait à mourir à lui-même, et à ne vivre qu'en Jésus-Christ. Mortui estis, et vita vestra, etc.
Castigâsti me, eteruditus sum : Seigneur, en me châtiant vous m'avez instruit. (Jer.xxxi.) — D'où croyons nous que Jean de la Croix a tiré ce fonds de lumières qui nous éblouissent, et qui paraissent plutôt divines qu'humaines plutôt accordées par infusion et par révélation, qu'acquises par l'étude ? A quelle école a-t-il appris à aimer Dieu dans toute l'étendue du commandement de l'Evangile, etpar quelle méthode a-t-il su l'art de brûler sans cesse de ces ardeurs divines qui s' exhalant par ses soupirs et dans ses paroles, marquaient la grandeur et la violence de sa flamme ? Par quelle voie a-t-il mérité ces richesses spirituelles, ces délices intérieures, cette union intime avec Dieu, cette transformation en Dieu, qui, l'élevant au-dessus de lui-même, le faisait voler dans le sein de la Divinité ? Il avait appris cette science divine dans l'obscurité de sa prison ; ses persécutions l'avaient instruit, et avaient mérité de Dieu tant de lumières : comme autrefois Dieu visita S. Pierre dans sa prison, et fit de grands prodiges pour l'en délivrer, en éclairant l'obscurité de son cachot par une lumière céleste : Lumen refulsit in liabitaculo. C'est dans le temps de l'affliction que l'on est plus en état de recevoir les dons du Ciel. Jamais le B. Jean de la Croix ne reçut plus de lumières, n'eut plus de saintes délices, que dans le temps où il était le plus accablé de douleurs, parce que Dieu, remplissant la vérité de ses paroles, donne toujours une mesure de consolation proportionnée à la mesure des afflictions, et qu'il rend la vertu plus parfaite par les épreuves par où il la fait passer.
Conyregate vos in domum disciplinœ: Assemblez-vous dans une maison où on garde l'ordre et la discipline. (Eccl. 51) — Il ne suffisait pas au
zèle du B. Jean de la Croix de porter la vertu au plus haut degré de la perfection, il essaya aussi d'y porter les autres en s' appliquant à réformer son ordre et à réparer les brèches que le temps y avait faites. Car telle est la condition déplorable des choses humaines : les plus saints établissements perdent toujours quelque chose de leur pureté à mesure qu'ils s'éloignent de leur source : semblables aux rivières, dont les eaux sont claires en remontant au lieu d'où elles naissent, mais, quand elles s'en éloignent, on les trouve chargées de beaucoup de limon qu'elles entraînent avec elles. Le temps avait emporté une partie de la force et de la ferveur qui avait régné avec tant d'édification dans les maisons consacrées à la pénitence. La foi se ralentissait, et la discipline n'était plus dans ces saints établissements au point de régularité et de vigueur de leur institut; il s'y était fait un mélange du monde et de la religion, de la cupidité et de la charité, des affections séculières et des obligations religieuses. Jean de la Croix est suscité de Dieu, comme un nouveau fondateur d'ordre, pour renouveler la ferveur d'un si saint institut, pour le ramener au point de sa première vocation, pour rallumer ce feu divin que l'esprit du siècle y avait presque éteint. Mais comment entreprendt-il ce grand ouvrage ? C'est en faisant voir en lui-même le premier esprit du fondateur. Il commence à parler par les œuvres et par les exemples, nombre de religieux défèrent à ses volontés, et on voit aussitôt autant de véritables copies du saint fondateur qu'il y a de religieux.
Qui non bajulat crucem suam non est mé dignus. (Lucœ xiv). — Soyez attentifs à ces paroles, gens du monde, qui vivez dans la mollesse, quj faites succéder un plaisir à un autre, à qui il faut des personnes à gages pour inventer de nouveaux plaisirs plus piquants que les premiers, parce que votre goût est émoussé par le grand usage et par la fréquente habitude ; soyez attentifs à ces paroles de Jésus-Christ, et comparez-les à votre vie molle ! C'est là votre règle, et vos mesures doivent y être conformes. Que si vous sortez de la règle, vous n'êtes plus dans l'ordre, et vous irez dans ce lieu où il n'y a qu'horreur et confusion. Osez-vous dire que l'Evangile est dur, que le joug qu'il impose est pesant, que la nature n'a pas assez de force ? lisez ici votre condamnation : car vous allez voir que c'est la volonté qui vous manque, et non pas le pouvoir. Le B. Jean de la Croix, avec un corps aussi sensible et aussi délicat que le vôtre, portait le jeûne jusqu'à ne manger que du pain et ne boire que de l'eau. Voyez quelle a été la dureté de ces chaînes de fer, combien de fois il maltraita son corps par de rudes disciplines, ne quittant jamais son cilice, portant une robe de jonc qui lui couvrait tout le corps, et le lui déchirait par les pointes dont il était hérissé. Vous êtes effrayés quand on vous dit que ce saint marchait pieds nus sur la neige et sur la glace ; mais accusez votre lâcheté comme la source de votre étonnement ; considérez, comme l'a fait ce saint, que votre corps est votre plus grand T. xvii. 17
ennemi, qu'il vous fera une guerre cruelle si vous ne le réduisez en servitude : et alors vous comprendrez qu'il faut porter sa croix pour suivre Jésus-Christ, ou qu'il faut vieillir sous l'esclavage du péché. Qui non bajulat crucem suam non est me dignus.
§ iv.
Passages et Pensées des Saints Pères qui peuvent être appliqués aux vertus et aux actions
de ce Saint.
llle in charitate Dei est perfectior qui ad ejus fimorem plures convertit. August. 97, in Joanu.
Sicut Chrisius graviorem nm potest pati persecutionem quàm ut quis verbo et exempta animas suo sanguine liberatas ab ipso avertat, sic gratiorem honoratwnem impendere ei non valemus quàm animos déviantes convertendo ad ipsum. Id. Ibid.
Accendi ego luminaria in cœlo : accende tu illisclariôra.'Nàm potes, hisqui in errore sunt, lumen veritatis accendere;hominem facere non potes, at justum gratumque Deo voies. Vide, quàm te diligam, qui majora tibi faciendi tribut potestatem. Chrysost.in Gènes.
Patientiœ et mansuetudinis exercilium in tribus consista : in verborum injuriù, in damnisrerum, in eorpons lœsione. Bernard, in Purifie. B. Virg.
Patientis injuste melior conditio estquhm facientis. August. in Ps. 50.
Verum liumilem patientia ostendit injurias. Id. Epist,
Justus accusatus tacet, lœsus remittii, dissimulât lacessitus. Ambros. in Ps. 37.
Verus humilisnon vult humilis prœdicari, sed vilis reputari; nec reputat solùm quàm
Celui-là aime Dieu d'un plus pariait amour qui convertit un plus grand nombre d'âmes en leur inspirant un plus grand amour du Seigneur.
Comme Jésus-Christ ne peut souffrir une plus grande persécution que de la part de ceux qui , par leurs exemples et leurs paroles, perdeut les âmes rachetées de son sang, ainsi, nous ne pouvons lui rendre un service plus agréable que de ramener à lui les âmes égarées.
J'ai allumé des feux dans le ciel : allumez-en de plus brillants. Car vous pouvez répandre la lumière de la vérité dans l'esprit de ceux qui sont dans les ténèbres de l'erreur ; vous ne sauriez créer un homme, mais vous pouvez le rendre juste et agréable à Dieu. Voyez combien je vous aime, puisque je vous ai donné la puissance de faire de plus grandes choses que moi.
La patience et l'exercice de la douceur consiste en trois choses ; souffrir les paroles outrageuses, la perte des biens , les blessures et les mauvais traitements.
La condition de celui qui souffre patiemment une injustice est préférable à celle de l'agresseur qui la fait.
La patience dans les injures fait connaître la véritable humilité.
Le juste accusé garde le silence , offensé, il pardonne; attaqué, il soutfiv en paix.
Celui qui est véritablement humble ne veut point être estimé tel, mais méprisé
vilis sit in prœsenti, sed quàm vilis etiam esse possit. Bernard. 16 in Gantic.
Nemo dicat qubd temporibus nostris martyrum certamina esse non possunt : habet enim et pax nostra martyres suos., Nàni iracundiam vincere, libidinem fugere, justitiam cmtodire, avaritiam contemnere, superbiam humiliare, magna pars est martyrii, Ajigust. Serm. 250, de temp.
Martyrium proposito non eventu œstimatur. Chrysost. De adv. Dom.
Mori à persequente martyrium est in aperto opère; ferre vero contumelias et odientem diligere , martyrium est in occultâcogitatione. Gregor. Homil.
Nunquàm deest tribulatio per$ecutionis,si non desit observantiapietatis . Léo, Serm. 9.
Si in nobis quotidianus quidam usus affectusque moriendi, suscipiet anima nostra mortis imaginera, ne pœnam verœ mortis inveniat. Arabros. De fide resnrrect.
il ne regarde pas seulement combien il est vil dans le moment présent, mais combien il pourrait le devenir.
Que personne ne dise qu'il ne peut y avoir des martyrs en ces temps de paix : la paix a ses martyrs. Réprimer la colère, fuir les plaisirs, garder la justice, mépriser les biens de la terre, humilier l'orgueil, c'est une espèce de martyre, ou plutôt c'en est une grande partie.
On doit juger du martyre par le désir et l'intention, et non par le supplice qu'on endure.
Mourir par la main d'un persécuteur, c'est le martyre manifeste-, mais souffrir les injures et les affronts, c'est un martyre secret d'esprit et de pensée.
Les traverses et les persécutions ne manquent jamais à celui qui s'acquitte avec fidélité de tous les devoirs de sa religion.
Rendons-nous la mort familière par la pensée et le désir que nous en formerons afin que notre âme, la souffrant en idée, ne souffre point la peine qu'elle cause en effet.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie
(Etude et oraisonj. — Il y a deux voies pour parvenir à la connaissance sublime des perfections de Dieu : Tétude et l'oraison. L'une le découvre par le raisonnement de l'esprit, l'autre par le sentiment du cœur. L'une et l'autre tendent à la même fin, mais avec cette différence, que la connaissance de Dieu acquise par l'étude produit l'enflure, au lieu que la connaissance de Dieu acquise par l'oraison produit la charité. Dans l'étude, c'est l'homme qui acquiert: aussi il lui fautbeaucoup de temps, et il fait peu de chemin. Dans Toraison, c'est Dieu qui donne : aussi il abrège les voies d'apprendre. Ce ne fut point par la voie de l'étude et du raisonnement que le B. Jean de la Croix acquit ses connaissances sublimes, mais par celle de la charité et de la prière. Il crut tout savoir quand il
saurait Jésus crucifié. Son amour fut donc toute son occupation, et son oraison toute son étude. — Comprenez, savants du siècle, que la voie la plus courte et la plus sûre pour être habile dans la science des saints, c'est la prière continuelle, c'est le grand amour de Dieu, c'est l'oraison, et que Jésus crucifié est le livre que vous devez le plus souvent consulter. Vous ne vous élevez qu'avec peine aux choses invisibles par le secours des choses visibles ; mais par Foraison, comme le P. Jean de la Croix, vous descendrez de la grandeur de Dieu, où l'oraison vous aura élevés, dans le néant de votre bassesse.
[Les faveurs de Dieu aux saints]. — L'esprit de l'homme ne conçoit pas les œuvres de Dieu ; c'est même une folie que tout ce qui passe sa portée : Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt... Stultitia est Mi. Mais l'esprit de Dieu comprend même les secrets les plus profonds : Spiritus Dei omnia scrutatur etiàm profunda Dei. Quand on parle de transports, d'extases, de suspension de l'usage des sens, à des âmes charnelles, elles riy conçoivent rien ; ce ne sont que des visions, les effets d'un cerveau épuisé, d'une imagination échauffée : Stultitia est illi. Elles conçoivent bien ce que c'est qu'un transport d'amour profane, comment la fureur de la passion fait perdre l'usage et des sens et de la raison, et que c'est une frénésie qui porte l'âme hors du corps qu'elle anime, par la violence de l'amour, parce qu'elles ont éprouvé ces effets, et qu'elles n'ont jamais ressenti ce que peut sur le cœur et sur le corps l'amour divin, quand il est dans le même degré de violence qu'une grande passion humaine. Jean de la Croix avait éprouvé ces admirables effets, parce que l'esprit de Dieu et son amour s'étaient pleinement emparés de son cœur, et qu'ils rejaillissaient sur son corps. Cette partie grossière et terrestre était forcée de suivre le vol impétueux de l'âme ; les opérations de l'âme étaient si fortes, que le corps était obligé de l'accompagner. Semblable en ce point à ce chariot mystérieux que vit le prophète, dont les roues et toute la machine étaient obligées de suivre l'esprit puissant et subtil qui les faisait mouvoir.
L'homme ne parvient pas à la contemplation par les règles, il n'appartient qu'à Dieu de nous y élever quand il le juge à propos : Sustollam te super altitudines terrœ (Isai. xxxviii). C'est pour cette raison que la contemplation est un don signalé, un privilège, une distinction : par conséquent il n'est permis que de l'attendre de la main de Dieu, et non de nous flatter d'y parvenir à la fin par nos soins. Nous ne voyons point dans les saintes lettres que qui que ce soit ait demandé les ailes de l'aigle, symbole de l'âme élevée à la plus haute contemplation : le Prophète-Roi demandait seulement les ailes de la colombe, symbole de l'âme qui trouve son salut dans la retraite et dans la crainte du Seigneur. Que nai-je des ailes comme la colombe! Je m 'éloignerais par la fuite, et j'irais habiter quelque désert inconnu (Ps. 54).
[Action et contemplation]. — L'union de la contemplation avec l'action n'est point l'effet d'une vertu naissante. Semblable à l'aigle qui laisse croître les forces à ses petits avant que de les exposer, un maître de la vie spirituelle laisse ses disciples se fortifier par la retraite, par le silence, par l'oraison, avant qu'ils aillent chercher des âmes à convertir. Ensuite il leur donne, pour ainsi dire, le goût de la conversion des pécheurs par quelque essai des soins que cette conversion demande. Ainsi, ce nJest pas peu que des commençants éprouvent déjà combien il est doux et glorieux de délivrer une âme de l'empire de Satan. Le temps viendra enfin que, du goût et des simples essais de la conversion du prochain, ils passeront à l'entreprendre tout de bon et à l'achever. Mais, en attendant, qu'ils forment des désirs de travailler au salut des âmes, qu'ils les entretiennent sans cesse.
L'homme d'oraison ne doit point tellement se livrer aux douceurs de la solitude qu'il ne la quitte volontiers lorsque le salut du prochain l'appelle au-dehors La conversion des pécheurs est la proie des justes, dit S. Grégoire. En effet, l'homme d'oraison ayant plus de lumière qu'un autre pour connaître toute la misère des pécheurs, de ces hommes morts à la grâce, De longe oculi ejus prospicient, il se porte aussi avec plus de zèle à les secourir. — Telle fut la conduite de S.Jean. Vous l'admirez lorsque, prenant son essor, il s'élève jusqu'au sein de la Divinité ; mais ne l'admirez pas moins dans la conduite qu'il tient non-seulement pour convertir les âmes à Dieu, mais pour les élever au plus haut degré de la perfection. C'est ce qui lui a fait entreprendre les choses les plus difficiles. Que ce mélange de la contemplation et de l'action rend la vie de l'homme glorieuse et agréable aux yeux du Seigneur !
[Combien l'orgueil esta craindre]. — De toutes les grandeurs qui peuvent exciter l'orgueil et donner de la complaisance à l'amour-propre, il n'en est point de plus dangereuse que celle qui vient d'une sainteté extraordinaire, accompagnée de révélations, d'extases et de miracles. Quand un homme se voit élevé aux dignités du siècle, pour peu qu'il ait le jugement solide et la foi vive, il peut facilement combattre l'orgueil qui naît de cette élévation, par la considération de la bassesse et de la vanité de ces choses humaines et terrestres ; mais, quand une âme se voit élevée à une sainteté éclatante en révélations, en prophéties et en prodiges, choses grandes et admirables en elles-mêmes, oh ! qu'il est dangereux que ce grand jour ne l'éblouisse ! oh ! que c'est une chose merveilleuse, disait S. Bernard, de paraître grand aux yeux des hommes, et de se croire toujours petit, de donner de l'admiration à tous, et de n'avoir pour soi que du mépris ! Magna virtus est ut, licèt magna opereris, magnum te esse nescias.
Voilà le secret de notre bienheureux. Il est tout environné de lumières, mais il n'en est point ébloui ; il reconnaît toujours le néant et la pauvreté
de la créature. Il cache non-seulement aux yeux des autres mais à ses propres jeux ses dons et ses grâces extraordinaires, ne les regardant jamais d'un regard fixe et arrêté, mais par rapport à celui de qui il les reçoit. Le principe de l'humilité, selon la doctrine de S. Thomas, est ce profond respect que nous avons pour Dieu, respect qui naît de la connaissance de sa grandeur ; si bien que, à mesure que l'entendement est rempli de cette vue de la souveraineté et des perfections divines, la volonté est abattue et anéantie devant sa face. Ainsi, ce profond contemplatif, toujours plongé et abîmé dans la grandeur de Dieu, se tenait en même temps abîmé dans son néant.
|D'où vient le relâchement dans les couvents]. — C'est par un effet de l'instabilité des choses humaines, qui ne peuvent se soutenir longtemps dans le même état, que les plus solides établissements s'affaiblissent. L'esprit de l'homme, toujours en mouvement, peut-il se défendre du changement ? Une situation toujours égale et uniforme l'accable; d'ailleurs, le poids de la nature ne porte-t-il pas sans cesse au relâchement? Souvent c'est un jugement de Dieu qui est caché, et qui punit des négligences et des infidélités par l'affaiblissement de la discipline des monastères. Notre saint anime son zèle contre satan, qui par ses suggestions avait affaibli l'esprit de l'ordre du Carmel ; il s'enflamme contre les fautes des particuliers, qui avaient retiré les regards favorables de Dieu de dessus ces saints lieux, il oppose à l'inconstance de l'esprit humain l'inflexibilité d'un esprit animé de Dieu, qui est immuable; il remet devant les yeux de ses frères la vertu de leurs pères, et il leur dit : Si quelqu'un veut prendre le parti du Seigneur, qu'il se joigne à moi: Si quis est Domini, jungatur mihi. (Exode, xxxi). — Que tous ceux qui sont animés du zèle de la loi et du testament de notre Père viennent après moi : Si quis zelurnhabetlegis, exeat post me. On l'écoute, on le suit; les obstacles disparaissent; tous lui obéissent; tous réclament l'ancienne et première observance, et l'on voit dans toutes les provinces du royaume fleurir l'ordre du Carmel, par le zèle du B. Jean de la Croix, qui en devient le second père et le second fondateur.
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Son éducation et ses études]. — Les parents duB. Jean de la Croix, chargés d'une nombreuse famille, dans une fortune très-médiocre, et obligés de vivre du travail de leurs mains, ne se trouvaient point en état de seconder F inclination que leur fils avait pour l'étude, ni de l'entretenir hors de leur maison. Mais la Providence divine lui suscita des patrons, qui eurent la générosité de fournir à toute la dépense d'une si longue éducation. Jean de la Croix répondit parfaitement aux intentions de ses bienfaiteurs, qui s'estimèrent très-bien payés par le grand succès de ses études.
Il ne faut pas s'étonner si Jean de la Croix fit paraître une tendresse si naturelle pour la sainte Vierge, dont il était extraordinairement aimé et chéri, puisque par quatre fois elle s'est apparue à lui, tout éclatante de lumière, pour lui conserver la vie : deux fois lorsqu'il était enfant, pour le tirer du fond d'un puits et d'une mare où il était tombé ; une troisième fois pour l'arracher du fond des eaux, où il se noyait en passant une rivière ; et la quatrième fois en le conservant sain et sauf sous son manteau, parmi les débris et les ruines d'une muraille qui avait accablé et enseveli sa cellule. (Le P. Texier).
[Le véritable caractère du B. Jean de la Croix], — Il est difficile de faire le juste caractère du B. Jean de la Croix. A la vérité, si nous regardons sa pureté inviolable, nous lui donnerons rang parmi les vierges. Si nous le considérons comme le premier de tant de religieux que sa réforme attire au service de Dieu, nous le mettrons entre les patriarches. Nous le prendrons aussi pour un martyr si nous envisageons ses souffrances ; pour un apôtre si nous réfléchissons sur son zèle ; pour un docteur si nous nous mettons devant les yeux ses ouvrages pleins de lumières divines ; pour un séraphin si nous faisons attention à son amour extatique ; pour un thaumaturge si nous nous représentons ses miracles ; pour un prophète si nous rappelons en notre esprit ses prédictions. Mais, après tout, ces éminentes qualités lui sont communes avec d'autres saints, en sorte qu'elles ne peuvent le distinguer ni nous en donner une connaissance particulière. De sorte que, pour former Une juste idée de lui, vous devez
vous imaginer un homme qui n'a plus de commerce avec la terre, quoique le corps le contraigne d'y demeurer ; qui n'a plus d'engagement avec les sens, quoiqu'il soit obligé d'en user pour exécuter ce que Dieu lui ordonne ; un homme qui est tout dans le ciel, tout dans le sein de la divinité, tout dans l'occupation des bienheureux ; un contemplatif tout divin, qui semble avoir déjà passé dans l'autre vie, comme une âme passe en l'autre monde lorsqu'elle est délivrée de son corps. {Le même),
[Sa vocation à l'état religieux]. — Il fut si fidèle à la grâce dont Dieu l'avait prévenu, qu'il se conserva dans l'innocence et la pureté des mœurs parmi tous les dangers de la jeunesse, et qu'il se défendit contre le mauvais exemple de ceux de son âge et contre les révoltes de son propre tempérament. A vingt-et-un ans, il chercha un asile qui pût le mettre à couvert des ennemis de la vertu dont il faisait profession, et le garantir des pièges que le monde lui tendait. La dévotion particulière qu'il avait à la sainte Vierge lui fit croire qu'il trouverait cet asile dans quelque maison de l'ordre des ("armes, qu'il savait être dévoué à cette bienheureuse Mère de Dieu. Il alla, dans cette vue, se présenter au couvent de Sainte -Anne, au supérieur de Tordre : il y fut admis sans peine, et y prit l'habit de religieux. Ce qu'on lui vit faire durant son noviciat fit juger qu'il serait un jour un grand maître dans la vie spirituelle. Après sa profession, la ferveur qu'il avait fait paraître dans sa première année, au lieu de diminuer, comme il arrive ordinairement, prit encore de nouveaux accroissements. Il commença un genre de vie si austère, qu'il mit le trouble et l'effroi dans les esprits de tous les religieux, déchus de leur ancienne régularité, et qui depuis longtemps étaient désaccoutumés de ces rigueurs extraordinaires; il se fit donner pour cellule un réduit où l'on mettait les ordures, et où l'on fut obligé de faire une ouverture dans le toit pour lui donner un peu de jour. {Tiré de sa Vie).
[Sa vie sainte et parfaite]. — Pour acquérir la perfection de l'état religieux, il commença par régler son intérieur, soumettant, selon le conseil de tous les saints, les passions à la raison, le corps à l'âme, et l'esprit à Dieu : remplissant ainsi d'abord les mesures de la perfection chrétienne. Ensuite, il étouffa les inclinations de la nature, qui pouvaient l'attacher à la terre, et commença de cette sorte à mourir au monde : parce que, selon la. pensée de S. Augustin, comme la séparation de l'âme avec le corps fait la mort corporelle, de même la séparation de l'âme d'avec le monde opère la mort spirituelle, et rend les serviteurs de Dieu insensibles à toutes les choses créées. Ainsi, ce grand saint commença à mener une vie toute sainte en pratiquant les vertus chrétiennes dans le plus haut degré de perfection. Sa foi tenait plus de la vision béatifique que de l'obscurité de cette vie, tant il voyait clairement les vérités éternelles. Son espérance approchait plus de la jouissance de Dieu que de
l'attente de ce bonheur, tant il en était assuré. Sa pureté était plus semblable à celle des intelligences du ciel que des vierges de la terre, tant elle était éloignée des images et des sentiments du corps : de sorte qu'il menait une -vie plus angélique qu'humaine. Son humilité exprimait, en quelque sorte, les anéantissements du Fils de Dieu, tant il sJabîmait dans son néant devant les grandeurs du Créateur. Sa pauvreté était plus conforme au dépouillement des biens temporels propre des purs esprits, par la plus parfaite privation qu'on en peut avoir en ce monde, tant il était persuadé que Dieu seul fait toutes les richesses des pauvres. Dominus est divitiœ pauperum, comme dit S. Augustin. Son obéissance avait plus de rapport à l'obéissance des anges qu'à la soumission des hommes, tant elle était prompte, universelle, généreuse, désintéressée, tranquille en toutes choses et en toute occasion. Enfin, ses vertus étaient si éminentes qu'il semblait être élevé au plus haut degré de sainteté quoiqu'il ne fît encore que commencer à marcher dans la voie de la perfection: d'où l'on peut juger à quel point il est parvenu à la fin de sa vie. (Anonyme).
[Même sujet]. — Sa piété n'était pas moins extraordinaire que sa mortification. L'amour qu'il avait pour la retraite et le silence lui faisait retrancher de la société et de la conversation des hommes tout ce qu'il pouvait leur ôter pour le donner au commerce intérieur et paisible qu'il entretenait avec Dieu. Ce commerce consistait principalement dans l'oraison et dans la contemplation des vérités éternelles. Lorsqu'il sortait de cet état pour rentrer dans les exercices de la discipline du cloître, ou de la charité envers ses frères, loin de paraître abstrait, comme la plupart des contemplatifs et des mystiques, il avait toujours l'esprit aussi présent, aussi appliqué à ce qu'il faisait, que s'il n'eût point connu d'autres devoirs. De sorte que, encore qu'il possédât éminemment toutes les vertus qui pouvaient convenir à la sainteté de sa profession, il semblait que celle qu'on lui voyait pratiquer était toujours celle où il excellait. — Ses supérieurs, le trouvant si avancé dans la perfection religieuse, l'obligèrent de recevoir l'ordre de prêtrise dès qu'il eut atteint l'âge compétent. Comme ils n'étaient point accoutumés à voir parmi eux des exemples d'une charité aussi ardente, d'une mortification des sens aussi générale et d'un détachement aussi parfait de toutes les choses de la terre, ils crurent avec raison que la résistance qu'il leur faisait ne venait que du fond de son humilité, et ne firent point difficulté d'employer toute leur autorité pour le réduire ; mais, en croyant faire honneur à leur ordre par cette promotion d'un si excellent sujet au sacerdoce, ils contribuèrent, sans y penser, à la perte que leur ordre -en fit peu de temps après: si l'on peut dire toutefois qu'il ait perdu celui qui n'a fait que le changer en un meilleur état par une heureuse réformation. Car la connaissance que le B. Jean avait des obligations du sacerdoce lui fit
souhaiter une vie plus retirée et plus régulière que n'était alors celle que l'on menait dans Tordre des Carmes. Après avoir longtemps consulté Dieu sur ce qu'il pourrait faire de mieux à cet égard, il prit la résolution de passer dans celui des Chartreux, où il se promettait de trouver une solitude telle qu'il cherchait, et où il voyait la séparation de tout commerce avec le monde.
Comme il travaillait à sa réception dans cet ordre, où il se croyait appelé, Ste Thérèse, ayant été informée de sa vertu extraordinaire, souhaita de pouvoir l'entretenir, et jugeant aisément qu'il était encore tout autre chose que ce que la renommée publiait, elle crut qu'il pourrait être le ministre que Dieu avait destiné pour l'assister dans l'exécution du dessein hardi qu'elle avait formé pour la réformation des hommes dans l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel. Lorsque le B. Jean lui eut fait ouverture de la pensée qu'il avait de se rendre chartreux, elle lui dit, avec cette autorité que la réputation de sa sainteté lui avait acquise, que Dieu ne le voulait pas là, mais que, l'aj^ant appelé une fois à la profession de l'institut du Mont-Carmel, il devait demeurer fidèle à sa vocation, et faire servir plutôt le zèle qu'il voulait porter ailleurs à rétablir cet institut dans la vigueur et dans la perfection de sa première observance. Elle lui fit voiries pouvoirs nécessaires qu'elle avait reçus pour travailler à ce grand ouvrage ; elle l'exhorta à entrer dans le dessein de cette entreprise en des termes si pressants et si efficaces, qu'il renonça à sa première résolution, et promit à la sainte de faire tout ce qu'elle lui prescrivait, persuadé que c'était l'esprit de Dieu qui l'éclairait et qui la conduisait dans toutes ces démarches. {Tiré de sa vie.)
| Epreuves]. — Dieu qui avait résolu de faire de lui une vive image de Jésus crucifié, voulut que cette ressemblance commençât par les mêmes insultes qu'on fitàsonFils avant sa mort. C'est pourquoi il permet que son saint imitateur soit arrêté, pris violemment et de nuit comme lui, chargé de liens comme lui, conduit avec infamie comme lui, accusé faussement comme lui; fouetté jusqu'au sang comme lui, déchiré par tout le corps et couvert de plaies comme lui, estimé séditieux, perturbateur de l'ancienne religion et méchant homme comme lui, traité rigoureusement par ceux-là même dont il ne désirait que la perfection et le salut comme Jésus-Christ a souffert de ceux auxquels il n'avait fait que du bien.
Ces souffrances sont- elles assez grandes pour achever la conformité de notre saint homme avec son divin Maître ? Non, chrétiens : il est nécessaire d'y joindre les peines intérieures. C'est pourquoi il en a senti de si excessives, qu'il n'a pu lui-même les exprimer. Dieu retirait de son cœur ses grâces sensibles, et l'abandonnait aux violentes impressions qu'il permettait que les démons fissent sur son esprit. Ils excitaient ses passions, enflammaient ses humeurs, remplissaient son imagination de mille fantômes abominables, et formaient mille pensées contre Dieu; ils
attaquaient sa volonté de toutes les manières imaginables pour la jeter dans la haine de son Créateur et dans le désespoir de son salut, ne lui faisant voir dans son corps et dans son âme que péché, que privation de grâces, que marques évidentes d'un dernier délaissement et d'une réprobation consommée. Oh! que cette peine est horrible, puisque Jésus- Christ même s'est plaint à son Père de cette sorte de délaissement, quoiqu'il s'y fût volontairement soumis ! Oh ! que ces croix étaient sensibles, et qu'elles causaient d'amertume à un cœur qui ne voulait ressentir que des mouvements d'amour pour un Dieu plein de bonté ! Quels combats dans cette âme qui s'efforçait de s'unir sans cesse à Tunique objet de ses tendresses, et qui souffrait un si grand obstacle à ses désirs !
Que fera notre bienheureux en ces étranges extrémités? Ne demandera-t-il point à Dieu, comme S. Paul, la délivrance de ses supplices ? Ah ! que ce cœur est généreux ! Bien loin de désirer du soulagement, il n'est pas encore content, et tous les efforts d'un Dieu qui s'applique aie faire souffrir, par lui-même et par les ministres de sa justice, ne peuvent remplir ses désirs. C'est pourquoi, lorsque Jésus-Christ attaché en croix lui demanda quelle récompense il souhaitait pour tous ses travaux : <( Point d'autre, dit- il, point d'autre, ô divin Sauveur, que de souffrir et d'être méprisé pour vous. » Oh! l'incomparable amour des souffrances ! S. Thomas d'Aquin ne veut point d'autre récompense que Jésus-Christ lorsqu'il lui fait la même demande ; mais notre amant passionné des croix préfère les peines à la possession de son Dieu, parce que l'amour souffrant le rend plus semblable à Jésus crucifié, au lieu que sa possession le rendrait seulement plus heureux. Il refuse la béatitude pour endurer des tourments ; il abandonne la couronne de gloire pour prendre la couronne d'épines; il aime mieux la croix qui le fait mourir par l'excès des douleurs que le ciel qui le ferait vivre dans le comble des plaisirs (Anonyme).
[Amour des souffrances]. — Mais d'où vient cette insatiable avidité de souffrir? Elle vient, messieurs, de ce qu'il était convaincu, avec S. Léon, que la croix de Jésus-Christ est un sacrement et un exemple : un sacrement, parce que la puissance divine y opère selon toute son étendue: un exemple, pour exciter et enflammer la piété des hommes envers leur Créateur et leur Sauveur. Crux Christi, quœ salvandis impensa est mortalibus, et sacramentum est et exemplum : sacramentum, quo virtus impletur divina; exemplum, quo devotio invitatur humana (S. Léon, II De resurrect. Dom.). C'est par ses souffrances que le B. Jean de la Croix est arrivé à la possession de la gloire. — Je n'ai pas le temps de le suivre pas à pas, et d'exposer à votre vue toutes ses tribulations en général et en particulier. Aussi bien, le détail que j'entreprendrais de vous en faire vous donnerait de l'horreur et de l'ennui. Car enfin,, messieurs, comment ne seriez-vous pas frappés de ces deux sentiments si je vous expliquais la
rigueur de ses jeûnes, qu'il n'interrompait que par l'usage d'un peu de pain et d'eau ; la dureté de ses chaînes de fer, de ses disciplines, de ses cilices, d'une robe de jonc qui lui couvrait tout le corps ; la douleur qu'il sentait aux pieds lorsqu'il marchait sans sandales sur la neige et sur les glaces? Comment ne seriez-vous pas effrayés si je vous représentais l'incommodité de sa chambre, où il ne pouvait demeurer qu'à genoux ou couché sur le pavé; l'inquiétude de son sommeil, qu'il ne prenait que sur une planche de bois ou sur la terre toute nue; la mortification de ses sens et de ses inclinations naturelles, à qui il refusait tout ce qui pouvait leur plaire, et qu'il affligeait de toutes les manières possibles; l'entière extinction des mouvements qui le portaient aux choses même nécessaires à la nature ? Comment ne vous étonneriez-vous pas si je vous ^racontais distinctement les cruelles persécutions que des hommes, soit domestiques, soit étrangers, lui ont faites pour lui ravir le repos, la santé, l'honneur et la vie, et si je vous faisais sentir les combats horribles que les démons lui ont livrés pour en faire ou l'esclave du crime ou le but de leur rage? Que ne pourrais-jepas dire si je voulais m'étendre sur ce sujet? Combien de fois a-t-il résisté aux passions, aux emportements de la nature, à la douleur de l'esprit et du corps, à la peine qu'il avait de perdre son repos et sa réputation, aux plaintes que la nature voulait faire ! Oh ! que d'actes de vertus héroïques : de foi pour se soutenir par la vue des vérités éternelles; d'espérance, pour attendre les secours nécessaires en ses travaux et la juste récompense de ses souffrances; d'amour, pour sacrifier tous ses intérêts à Dieu; d'humilité, en s' abaissant jusqu'au centre de son néant et de ses péchés, et en se confessant digne de ces traverses; de patience, de résignation, d'abandonnement de soi-même à la Providence paternelle de son Créateur ! Que de victoires remportées sur lui-même, sur le monde et sur les démons ? [Le même).
[Même sujet]. — Dirais-je que le vêtement, qui est à la plupart des hommes un sujet de délicatesse ou de vanité, ne sert à notre saint qu'à le couvrir de la mortification même ; tellement que, à force de multiplier ses austérités, il les confond. Il ne ressent point la dureté de son habit : pourquoi? Otez ce premier rempart que sa mortification a mis pour conserver son innocence, et pénétrez plus avant : ô Dieu, qu'est-ce que je vois sous cet habit ? un cilice tout hérissé de pointes, qui percent de tous côtés, et qui s'enfoncent dans sa chair; cilice qu'il porte jour et nuit, sans le quitter que pour faire place à un autre suplice en se déchirant le corps par des disciplines sanglantes et multipliant ainsi ses tourments! Illes rend même continuels par ce cilice que sa mortification ingénieuse a inventé, puisqu'il ne peut faire un pas, ni se remuer en aucune manière, ni changer de posture ou de situation, ni faire enfin aucun mouvement, sans renouveler et aigrir ses plaies toujours saignantes, et sans que cet instru-
ment de cruauté lui donne un continuel sujet de souffrir. Pour moi, Messieurs, quand je considère cet appareil d'une cruauté aussi sainte qu'elle est impitoyable, il me prend envie de présenter ce cilice au saint prophète Elie couvert d'un semblable cilice, ou bien à Ste Thérèse, qui usait souvent d'un semblable artifice, et de leur dire, comme autrefois les frères de Joseph au patriarche Jacob en lui présentant la robe de son fils : Vide utrum tunica sit filii tui, an non ? Tenez et regardez si ce cilice qui lui couvre tout le corps, et qui est teint du sang qu'il en a fait sortir, est bien la robe de votre fils! Connaissez-vous à cet habit les livrées de la croix? est-il assez mortifié afin de l'avouer pour votre enfant? Vide utrum tunica sit filii tui, an non ? — Ah ! certes, grand Saint , peut-être auriez-vous sujet de modérer l'excès de cette rigueur exercée sur un corps si innocent. (Hou dry).
[Joie intérieure]. — Comme il y a peu de saints qui aient traité leur corps plus rudement que lui, il y en a peu aussi à qui Dieu ait fait plus de caresses, et qu'il ait comblé de plus de joies intérieures : ce qui faisait que les jours et les nuits lui semblaient trop courts pour s'entretenir avec Dieu. C'est assez qu'il en entende parler pour demeurer deux ou trois heures immobile, extasié, dans la suspension de tous ses sens; ce qui lui arrivait souvent, lorsqu'il en parlait lui-même en prêchant. C'était un sermon bien éloquent de voir un saint ravi en Dieu lorsqu'il ouvre la bouche pour parler de ses grandeurs ! D'autres fois, comme si le Saint Esprit l'eût entièrement possédé, on l'a vu élevé en l'air avec Ste Thérèse, et se trouver devant l'adorable sacrement de l'autel, les bras étendus, les yeux collés au ciel, tout hors de lui, ne pouvant retenir ses larmes à la vue d'un crucifix, qui était l'unique meuble de sa chambre : car c'est l'objet dont il faisait son étude et son entretien, avec tant de consolation qu'il ne pouvait s'empêcher d'éclater en mille soupirs. Ainsi donc, comme il inventait mille artifices pour souffrir et pour se mortifier, Dieu, de son côté, le récompensait de mille faveurs, puisque des personnes d'une sainteté connue ont témoigné avoir vu souvent le Fils de Dieu s'entretenir avec lui. Il avait un visage si gai et un esprit si content, qu'il ne pouvait s'empêcher de le faire paraître au dehors, et de s'écrier avec S. Paul : Repletus sum consolatione, super abundo gaudio in omnibus tribulationibus. (II Cor. vu). — Mais aussi, Messieurs, il n'y a point de joie plus véritable, plus solide , et même plus sensible, que celle que Dieu fait ressentir à ceux qui se privent des plaisirs des sens pour son amour, et qui embrassent .volontairement la croix et la mortification du Sauveur. C'est cette manne cachée, dontil est parlé dans l'Ecriture, qui n'est connue que de ceux qui la goûtent : les personnes qui flattent leurs corps, qui emploient tant de soins et tant d'étude à lui procurer ses aises et ses commodités, ne la connaissent point. Non, ces personnes délicates, qui ont tant d'horreur de la mortification chrétienne, comme si elles n'a-
doraient point un Dieu crucifié, ne peuvent même concevoir qu'il y ait d'autres douceurs que celles que le monde leur présente ; non, ces gens de bonne chère, qui se font un mérite de passer leur temps agréablement et que S. Paul appelle les ennemis de la croix, ne voient pas l'onction qui l'accompagne, et qui fait qu'un saint religieux sous la haire, parmi les jeûnes et les plus rigoureuse austérités, a plus de joie et de satisfaction en une heure qu'ils n'en goûtent en toute leur vie (Houdry).
|Dons et faveurs du ciel]. — L'état d'union et de transformation de l'âme en Dieu où était arrivé ce sublime contemplatif, étant le plus haut degré de la perfection dans cette vie, touchait en quelque manière l'extrémité de l'état glorieux dont jouissent les bienheureux dans le ciel, et participait à ses qualités. C'est ainsi que S. Thomas assure que les parfaits contemplatifs commencent dès cette vie à jouir de la récompense de la béatitude. C'est pourquoi le B. Jean de la Croix, cet homme extatique, ne passait presque pas un jour qu'il ne fût ravi, à l'autel, à l'oratoire, à la table, dans la conversation, en tout temps, en toute occasion. Ste Thérèse disait qu'aussitôt que l'on parlait de Dieu au P. Jean de la Croix, il était transporté et ravi. Souvent il se sentait saisi de l'Esprit de Dieu, et son corps demeurait immobile; ses sens tombaient dans une interdiction générale, comme si son âme eût été entièrement dégagée de la matière ; elle était enlevée dans une profonde contemplation, et éclairée de brillantes et extraordinaires lumières, pour voir ce qu'il y a de plus intérieur et de plus caché en Dieu. Tantôt il contemplait l'unité de sa nature, tantôt la trinité des personnes, tantôt la simplicité de son être, tantôt la majesté de ses adorables attributs; il voyait tous ces objets, il les goûtait par des opérations intérieures que Dieu faisait en lui d'une manière suréminente : Divinorum patiens, comme on a dit d'un autre contemplatif. Je n'ai pas le loisir de m'étendre sur les particularités de ces prodigieux ravissements, à cause de leur multitude innombrable (Le P. Texier, Panégyriques).
[Pouvoir sur la nature]. —Il pénétrait dans l'avenir, et prédisait ce qui devait arriver ; comme lorsqu'une grande dame d'Espagne, sa pénitente, fâchée de ce qu'il s'en allait, lui demandant quand il retournerait, il lui répondit qu'il ne retournerait point, mais qu'elle le ferait revenir. Cette parole fut une énigme pour cette dame ; mais elle en eut l'explication lorsque, le B. étant mort, cette dame envoya quérir son corps : de sorte qu'elle connut que c'était par un esprit prophétique qu'il avait dit qu'il ne reviendrait pas, mais qu'elle le ferait revenir. Jésus-Christ l'a revêtu pareillement de son infinie vertu, lui faisant part de sa toute-puissance pendant sa vie et après sa mort. — Il eut un pouvoir admirable sur les éléments. Un grand incendie étant sur le point d'embraser un de ses monastères, comme on ne voyait aucun remède, plein de confiance
en Dieu, il s'élança au devant du feu, et en même temps les flammes, malgré le vent qui les poussait, s'élevèrent en l'air en forme de pavillon, puis rebroussèrent chemin, et peu après s'éteignirent. — Puissance sur les tempêtes. Un furieux et terrible orage menaçant une ville d'Espagne et tenant tous les habitants dans la dernière consternation, on vit notre bienheureux revêtu de son habit de religieux, élevé dans les airs, qui dissipait les nuées et chassait la tempête. — Puissance sur les maladies. Pendant sa vie et après sa mort, les linges qui avaient servi pour essuyer ses plaies donnaient la santé à toutes sortes de malades. Un jeune enfant de neuf mois, étant tombé du haut d'une galerie et s'étant écrasé la tête, fut guéri sur-le-champ par l'attouchement de ce linge, sans qu'il restât même aucune marque ni vestige de plaie. Un de ses doigts, après sa mort, mis sur une petite fille agonisante, la rétablit en un moment dans une si parfaite santé, qu'elle passa du lit où elle était mourante à la table pour souper avec ses parents. — Puissance sur les démons qui possédaient les corps. Je n'en veux point d'autre preuve que celle que je prends d'une lettre de Ste Thérèse à la prieure de Médina, où il y avai^ une religieuse possédée. « Ma fille, je vous envoie le P.Jean de la Croix, à qui Dieu a donné le pouvoir de délivrer les possédés ; il vient tout présentement de chasser ici d'une personne trois légions de démons. » — Puissance encore plus admirable sur les démons qui possédaient les âmes. Témoin une infinité de conversions miraculeuses. Une seule réprimande qu'il fit un jour à une femme libertine, le scandale de toute une ville, fut si efficace, que, comme si elle eût été frappée d'un coup de foudre, elle tomba pâmée par terre, et, revenant de sa pâmoison, elle demanda un confesseur, et sa confession générale fut suivie d'une rigoureuse et continuelle pénitence (Anonyme).
[Son humilité]. — Cet humble de cœur ne fuyait pas seulement l'estime des hommes, il en avait même de l'horreur : oui, je dis de l'horreur, puisque l'on remarque dans sa vie que cet homme, si modeste, si patient, toujours égala lui-même, s'emportait en certaine manière, et paraissait avec un visage allumé du feu d'une sainte colère contre ceux qui lui donnaient quelque louange. Témoin ce qui arriva à Grenade, lorsque, ayant appris qu'on avait appelé un peintre pour le tirer et le présenter dans cet état merveilleux où il paraissait extasié, il en conçut un si grand déplaisir et une telle tristesse, qu'il fut pendant plusieurs jours inconsolable. Le Saint-Esprit nous apprend que l'humilité, ou plutôt l'humiliation, est un objet d'abomination aux superbes : Abominatio est superbo humilitas: au contraire, les rebuts, les ignominies et les opprobres étaient l'objet des désirs les plus ardents de notre bienheureux, et le sujet de ses plus grandes joies {Le même).
| Réforme de son ordre]. — Il ne fut pas plus tôt associé à Ste Thérèse pour
la réformatiôn de cet ordre, qu'il fit paraître un zèle et un courage à l'épreuve de toutes les difficultés qui s'opposaient à l'œuvre de Dieu. Ce n'est pas assez qu'il sache que ses religieux sont sans reproche, s'il ne les voit parfaits et si toute la rigueur de la règle ne s'observe partout où il a du pouvoir ; et, par cette réforme presque générale, il est considéré comme le second fondateur de cet ordre, qui s'est étendu en tant de provinces et de royaumes. Or, pour exciter et animer un si grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, et les faire passer d'une vie relâchée à une vie plus fervente et à la pratique constante de tous les conseils évangéliques, il crut qu'il devait renouveler lui-même sa ferveur, ses prières et ses mortifications, et travailler avec toute la vigilance possible à les conduire dans la voie d'une haute perfection. C'est pourquoi, persuadé de cette maxime, « Il faut que celui qui est en place, ou qui occupe un rang distingué dans une communauté, serve d'exemple à ceux qui lui sont soumis », Jean de la Croix n'omit rien qui pût entretenir cet esprit de ferveur et de régularité dans ces nouveaux prosélytes. Il joignit aux exemples des vertus les plus héroïques une sagesse persuasive et une énergique simplicité, qui gagne le cœur des inférieurs ; une extrême patience à supporter leurs défauts ; des exhortations vives et animées pour leur faire embrasser avec ardeur les travaux de la pénitence. Qui pourrait dire avec quelle force il leur répétait ces paroles de leur commun maître : Celui qui ne porte pas sa croix chaque jour ne peut être mon disciple ; si vous souffrez avec Jésus-Christ, vous serez glorifiés avec Jésus-Christ ! Le moment si court de cette vie, les souffrances si légères de ce monde, seront récompensés d'un poids de gloire éternelle : M ornent aneum et levé tribulationis nostrœ œternum gloriœ pondus operatur in nobis. Courons dans la carrière, de manière que nous emportions le prix. Ces paroles, dans la bouche du saint, étaient des étincelles qui partaient de son cœur comme d'une fournaise de feu, et qui portaient la lumière dans l'esprit et la chaleur dans l'âme de tous ses frères. (Houdry).
| Dernières maladies et mort]. — Les trois derniers mois de sa vie, il fut tout couvert d'ulcères comme Job, et frappé d'une maladie si douloureuse, qu'on lui coupait la chair à gros morceaux ; les chirurgiens mêmes avaient horreur de la manière dont ils étaient obligés de le traiter. Cependant il souffrait tout cela avec une patience si héroïque, que jamais il ne sortit de sa bouche une parole pour se plaindre. Pour dernière épreuve de sa patience, il était alors sous la conduite d'un supérieur qui, animé contre lui, le souffrait à regret dans sa maison, lui refusait la nourriture et les remèdes, et défendait à l'infirmier de le soulager. Il entrait môme souvent dans sa chambre pour lui dire des paroles »outrageuses, lui reprochant qu'il était un religieux imparfait et relâché qui détruisait son ordre.
Dieu permit encore que, sur la fin de ses jours, on obscurcît l'éclat de ses vertus par des médisances et des calomnies, et que, après qu'on eut fait information sur ses mœurs et ouï juridiquement des témoins comme s'il eût été criminel, on fît courir le bruit dans toute l'Espagne qu'on devait ôter l'habit de religieux au P. Jean de la Croix. Ensuite de quoi il fut, au milieu de toutes ses persécutions, abandonné de ses amis, comme Jésus-Christ le fut de ses disciples au temps de sa passion. Enfin, le dernier jour de sa vie, toutes les puissances intérieures de son âme furent abîmées dans un océan d'amertumes, et, comme si son corps avait été cloué sur une croix, son esprit était tourmenté par une croix intérieure mille fois plus affligeante.
Providence de mon Dieu, que votre conduite est admirable sur vos saints ! En vérité, si nous n'avions vu un Homme-DiEu agonisant, tout noyé d'une sueur sanglante, s'abandonner à la douleur et dire : Tristis est anima mea usque ad mortem ; si, ayant l'âme sur les lèvres, près d'expirer sur la croix, il n'avait effrayé le ciel et la terre par ces tristes paroles : Deus, Deus meus, ut quid dereliquisti me ? nous aurions sujet de nous étonner de la manière dont Dieu traite ce fidèle serviteur à l'heure de sa mort. Mais, puisque l'amour a porté Jésus -Christ à vouloir mourir delà sorte, heureux mille fois le serviteur qui est traité comme son maître. Le saint homme, qui connaissait la main qui le frappait, et l'esprit qui le conduisait, arriva enfin au terme qui devait finir ses maux, et rendit tranquillement son âme à Dieu. {Tiré de sa Vie).
[Invocation et imitation]. — Pour vous, ô grand Saint, c'est pour reconnaître le zèle qui vous a fait vous consumer de tant de travaux, pour rallumer dans ce grand ordre cette première ferveur dont son fondateur l'avait embrasé, que Dieu vous a donné cette postérité nombreuse de tant de saints religieux, qui suivent votre exemple, et dont la vie si régulière et si austère contribue à votre gloire , puisque c'est par leur moyen que vous achevez ce que vous n'avez pu faire par vous-même. Vous n'aviez qu'un corps naturel, qui ne pouvait être en tous les lieux ni en tous les temps pour y donner l'exemple de la mortification chrétienne ; mais vous y suppléez par ce corps mystique d'un grand ordre, dont vous pouvez être appelé le restaurateur et le second patriarche, puisque vous lui avez rendu sa première vie, sa première vigueur, son premier esprit ; ce sont autant de successeurs de votre zèle et d'imitateurs de votre humilité et de votre mortification. Que si S. Grégoire de Nazianze appelle l'état religieux la plénitude de l'Evangile, parce qu'il s'y pratique dans tous ses préceptes, dans tous ses conseils, je le puis bien dire, grand Saint, en particulier de ceux que vous avez formés par votre exemple, puisqu'ils en font voir les plus hautes et les plus difficiles maximes dans leur vie.
Et nous, Chrétiens, à qui l'Eglise propose l'exemple de ce grand saint
dans la solennité de ce jour, pour nous porter à l'imitation de ses vertus, quand je pense aux rigueurs de ses austérités et de ses mortifications étonnantes, savez-vous quelle est la réflexion que nous devons faire ? Le ciel nous sera-t-il donné pour rien ? remporterons-nous sans violence ? y a-t-il un chemin de roses pour les uns, et un autre d'épines et de croix pour les autres ? — Vcjs donc qui évitez les croix, et qui faites toute votre étude de parer aux moindres atteintes des peines que la Providence vous destine pour vous sanctifier, que puis-je vous dire sinon ces paroles terribles de S. Paul, que, par vos actions, vous vous déclarez les ennemis de la croix de Jésus-Christ : Et nunc flens dico, inimicos crucis Christi ? Dieu se trompe-t-il dans la manière de traiter ses saints ? Est-ce qu'il ne les aime point quand il les afflige ? A-t-il témoigné plus d'amour au B. Jean de la Croix, par les suavités dont il Ta enivré que par les opprobres dont il a été accablé ? Tous les saints n'ont-ils pas été conduits par la même voie ? tous n'ont-ils pas dit à Jésus-Christ, comme le bienheureux que nous honorons : Domine, pati pro te atque contemnif Seigneur, nous ne vous demandons rien que la participation de vos souffrances et les ignominies de votre croix ! Chrétiens idolâtres de vos plaisirs, qui vous déclarez les partisans de la vie molle, vous n'avez jamais compris cette morale ; vous ignorez donc que les plaisirs sont le parti et le malheureux sort des réprouvés, et que les afflictions sont l'heureux partage des prédestinés ? vous n'avez donc jamais conçu la force de ces paroles : Vous pleurerez et vous gémirez, pendant que tout le monde se réjouira, mais votre tristesse sera changée en joie? Demandez à Dieu ces jeux éclairés qui vont voir, goûter et aimer ces divines vérités.
On ne vous demande pas que vous alliez jusqu'à ce degré éminent de mortification, de contemplation et d'extases ; chacun a son don de Dieu, proportionné à sa vocation : Alius sic, alius verô sic ; unusquisque proprium donum habet ex Deo. Mais n'est- on pas en droit de vous demander que vous n'excitiez pas vos passions par la vue des spectacles mondains? N'est-on pas en droit de vous défendre la lecture des livres dangereux, et de ces compagnies où la pudeur court risque de faire un triste naufrage ? N'a-t-on pas raison de vous dire qu'il faut retrancher et le luxe de vos habits et la magnificence d'un train que vous ne soutenez souvent que par les finances d' autrui ? Prenez donc, dans la vie de ces bienheureux, ce qu'il vous convient d'imiter, en quittant toutes vos habitudes criminelles et vaquant plus souvent à l'oraison et à la méditation des grandeurs de Dieu ; et, puisque vous ne vous sentez pas capables d'imiter parfaitement ce grand saint en toute sa vie, humiliez-vous, admirez du moins ce qui est au-dessus de votre portée, et ne cessez de louer Dieu en cultivant le don que vous avez reçu de lui : Unusquisque proprium donum habet ex Deo (I Cor. vu).