‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 4)Chapitre 20 sur 25 · ET AUTRES · texte numérisé non relu

ET AUTRES

qui ont» sanctifié les Fidèles par leurs écrits et leurs discours.

AVERTISSEMENT

Après les Apôtres, qui ont fondé et établi la foi parmi les peuples, les Docteurs, qui Vont défendue contre les hérétiques, les schismatiques et les autres ennemis qui se sont efforcés de la détruire, doivent être comptés pour les principales lumières de l 'Eglise. C'est en cette qualité que S. Paul leur donne le second rang, comme aux principaux membres de cette même Eglise, qui se reconnaît redevable à leur doctrine et à leurs savants écrits de sa conservation et de son éclat. Mais j'ai jugé plus à propos de suivre l'ordre de l'Eglise, qui, dans le commun des saints, après l'office des Apôtres, met celui des martyrs, dont nous avons parlé au titre précédent . Pour ce qui est des Docteurs, que nous n'avons déplacés que pour mieux les distinguer deè autres saints avec lesquels ils pouvaient avoir quelque rapport, il faut remarquer que nous ne plaçons pas seulement en cet illustre rang les SS. Pères qui par leurs écrits ont combattu les hérésies, comme les Augustin, les Jérôme, les Athanase, les Grégoire, les Chrysostôme, et tant d'autres qui nous ont fourni des armes pour combattre les ministres d'iniquité ; mais nous étendons encore ce titre à ceux qui, par leurs écrits et leurs prédications, défendent ou enseignent les vérités catholiques, et s'opposent aux nouvelles erreurs et à ceux qui, dans touts les siècles, ont semé la zizanie parmi le bon grain.

De plus, il faut remarquer qu'en faisant le panégyrique d'un Docteur de la sorte, ou en donnant des matériaux pour le faire, quoique nous nous soyons bornés à cette seule qualité, nous ne prétendons pas exclure les actions ou vertus qui pourraient entrer dans son éloge, puisqu'il se peut faire, et qu'il arrive même assez ordinairement, qu'une même personne mérite d'être considérée par plusieurs endroits ; mais nous parlons d'un saint qui nous est principalement connu par cette qualité, qui fait le fond du discours.

| Un docteur peut être comparé à Esdras]. — Parcwit cor snum ut investigaret legem Domini, et faceret, et doceret in Israël prœceptum et judicium. (I Esdrce vu). — Ces paroles ont été dites, dans la sainte Ecriture, d'un homme que la Providence avait choisi pour rétablir parmi le peuple d'Israël la connaissance des lois et des grandeurs du Seigneur. Quelle fut l'ignorance de ce peuple lorsque, mêlé avec les barbares dans une fâcheuse captivité, il se vit presque dépouilllé du précieux trésor de la parole de Dieu, trésor qui, comme un dépôt sacré, lui avait été confié préférablement à toutes les autres nations de la terre, selon la remarque de S. Paul. Alors il n'y avait ni prophète pour prononcer des oracles, ni scribe pour les recueillir, ni docteur pour les expliquer ; alors les saints livres, où Dieu avait pris soin de faire écrire les commandements qu'il lui avait donnés et les merveilles qu'il avait opérées en sa faveur, ensevelis sous les ruines de l'infortunée Jérusalem, ne paraissaient plus ; et, par une suite nécessaire, les fidèles, conduits seulement par un faible rayon de la lumière dont ils avaient été autrefois éclairés, et qui à peine frappait leurs yeux au travers de l'épaisse obscurité dont ils étaient enveloppés, faisaient profession d'adorer un Dieu qu'ils ne connaissaient plus, et mêlaient avec le culte religieux qu'il avait prescrit à leurs pères les superstitions des peuples à qui le sort des armes les avait assujettis. Ce saint homme prépara son cœur pour trouver la loi du Seigneur, et il la trouva en effet : Paravit cor mura ut investigaret legem Domini. Par ses soins, les livres sacrés, que les tristes révolutions de la Judée n'avaient point épargnés, furent rétablis, le temple rebâti, les autels redressés, Israël instruit, la connaissance du Très-Haut transmise à la postérité. (Anonyme).

[Dieu donne lui-même à ce docteur l'intelligence des saintes Ecritures]. — La lettre tue et l'esprit vivifie. Nul hérésiarque, nul hérétique, que la lettre pour ainsi dire, n'ait tué par l'abus qu'ils ont fait de l' Ecriture-Sainte. Livrés^ par un orgueil secret, à leur propre esprit, il en ont suivi les erreurs, et ont été les dupes de toutes ses faiblesses. Comme c'est aux hommes que Dieu parlait dans les divines Ecritures, il a, pour ainsi dire, parlé leur langage : mais ces termes, ces expressions, ce langage des hommes renferme le sens de Dieu. La lettre n'est que l'écorce sous laquelle est cache un sens mystique et tout divin. Or, il n'y eut que l'Esprit divin qui sous la lettre humaine découvrit le sens spirituel à notre saint docteur :

l'esprit de l'homme ne saurait aller au-delà de l'écorce sans extravaguer, et, ne voyant que ce que la lettre présente naturellement à son esprit, il n'y conçoit que ce qui est à sa portée ; s'il va plus loin, il s'égare. Il n'y eut que l'Esprit qui fit entendre et pénétrer à notre saint docteur le vrai sens du langage de Dieu, conformément à la sainte Eglise. Voilà pourquoi, avant la venue du Sauveur, le peuple Juif n'a jamais eu qu'une intelligence basse, matérielle et grossière de l'Ecriture ; il n'y concevait rien que de terrestre et de naturel. Il n'y a eu que les saints patriarches, les prophètes, et quelques autres saints de l'Ancien Testament, et entre autres notre saint docteur, qui aient pénétré le sens spirituel des livres saints; mais c'a été par une révélation de Dieu spéciale. (Croiset, Exercices de Piété).

| Dieu a rempli Pesprit de S. Bernard de ses lumières]. — Dieu, remplissant l'esprit de ce saint docteur et l'environnant de ses lumières, lui révélait non-seulement ses vérités et ses mystères, mais encore les secrets que S. Paul appelle la profondeur de Dieu, profunda Dei. Il semble que tout le ciel descendait dans son esprit, ou que son esprit était tout entier dans le ciel. Il ne faut que lire les admirables écrits qu'il a faits sur les livres sacrés, pour y voir la sublimité de ses sentiments et sa profonde érudition dans les secrets de la théologie mystique. Il parlait des perfections d'une manière si profonde et d'un style si élevé, qu'il est aisé de voir que c'est Dieu qui l'inspirait, et qu'il a eu le Saint-Esprit pour maître. S. Jean a appris sa science sur la poitrine de Jésus S. Thomas dans son côté, où il a mis la main, S. Pierre dans le sein du Père, S. Paul dans le troisième ciel: Joannes in pectore, Thomas in latere, Petrus in sinu Patris, Paulus in tertio cœ/o/mais ce saint a pris sa science dans les ravissements de la contemplation, où, comme un autre Moïse, élevé sur la montagne, il parlait à Dieu et il entendait parler Dieu. « Ah ! disait-il, que l'on est bientôt savant lorsque l'on est instruit pa,r Dieu même ! Quàm discitur ubi Deus est magister ! » De-là vient qu'un des plus habiles cardinaux de l'Eglise romaine appelle Bernard un homme vraiment apostolique et envoyé de Dieu. En effet, comme les apôtres furent tous enseignés de Dieu par une secrète et intime infusion de son Esprit dans le leur, par laquelle il leur fit voir en un instant la vérité et la certitude de la doctrine que Jésus-Christ leur avait si souvent annoncée pendant qu'il conversait avec eux, de telle sorte que leur entendement, leur volonté et leur langue ne concevait, n'aimait et ne publiait que les vérités célestes aussitôt qu'ils en eurent été remplis : Repleti sunt omnes Spiritu-Sancto, et cœperunt loqui : ainsi notre saint fut intérieurement instruit dans la même école, et il puisa dans cette même source une pleine, claire et entière intelligence des Ecritures. Les auteurs de sa vie nous apprennent qu'il avait découvert en un moment le véritable sens des mystères qu'elles renferment dans leur t. xvn. 22

obscurité, et qu'il avait accoutumé de dire agréablement, entre ses amis, qu'il n'a jamais eu d'autre maître en ce genre d'études que les chênes et les hêtres, parce que c'avait été principalement dans les champs et dans les bois qu'il avait reçu, par la méditation et par les prières, les vives lumières qui l'ont fait briller dans ses ouvrages. Le style del'Ecriture-Sainte, qu'on y voit partout répandu, montre bien qu'il tirait ses sublimes connaissances de cette source inépuisable d'où les Apôtres avaient pris les leurs, et il n'aurait pu se servir de ces divines expressions avec tant de facilité et de force s'il n'eût été plein du Saint-Esprit, qui les a divinement inspirées. D'où vient que nous avançons si peu dans la connaissance de Dieu et de la vérité ? C'est que nous donnons trop de liberté à nos sens ; c'est par eux que notre esprit se répand au-dehors et se divise, pour ainsi dire, de lui-même; c'est par eux que passent tant d'images et de fantômes qui nous corrompent, ou du moins qui nous dissipent et nous empêchent de fixer nos idées sur des objets célestes. Ce qui fait dire à l'apôtre S. Paul que l'homme animal et attaché à ses sens ne comprend pas ce qui est de Dieu : Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt (I Cor. 11). — Il ne faut donc pas s'étonner si S. N. fit de si prompts et de si grands progrès dans la science des saints, puisque son recueillement était si parfait qu'à peine permettait-il à ses sens les fonctions qui leur étaient nécessaires, et que, leur interdisant, autant qu'il est possible, l'usage de toutes les choses qui servent à la vie civile, il ne les faisait servir qu'aux exercices de la piété et aux fonctions de la religion. (Essais de Panégyriques).

[Science et humilité]. — Voilà les prodiges qu'il a plu à Dieu de faire voir dans ce grand saint, joignant dans sa personne une science éminente avec une humilité profonde : qualités qui se rencontrent très-rarement dans un même sujet. Pour nous, ne sommes-nous point aussi éloignés de l'humilité de ce grand saint que nous le sommes de sa science et de sa grande capacité, puisque nous ne pouvons posséder le moindre avantage qu'aussitôt notre esprit n'en soit tout rempli, et que nous ne prenions pour une véritable grandeur et un mérite suréminent ce qui n'est véritablement qu'enflure et vanité ? C'est le génie de ce temps : on n'a pas plus tôt fait paraître quelque vivacité en deux ou trois rencontres, qu'on veut se maintenir sur le pied de bel-esprit, et pour cela on cherche les occasions de se faire valoir, on veut que tout le monde le sache, et souvent, par la plus ridicule de toutes les vanités, on se fait l'écho des éloges et des applaudissements qu'on nous donne, et l'on croit qu'on peut se louer sans façon quand on s'est entendu louer par les autres. On voit encore aujourd'hui des savants, on ne le peut nier, mais souvent, c'est parce qu'ils se font trop voir eux-mêmes : car, s'il s'en trouve quelques-uns qui brillent entre les autres, ils exercent aussitôt une espèce de domination dans l'empire des lettres, jusqu'à tenir pour ennemis

déclarés ceux qui ne suivent pas aveuglement leurs sentiments. C'est ce qui a fait passer cette alliance de la science avec l'humilité chrétienne pour un prodige qui ne se trouve que dans les saints, ou plutôt que la sainteté seule peut produire. Car, comme il y a parmi les hommes un art de paraître et de se faire distinguer des autres, et que cet art est un des premiers éléments du monde, pour parler avec l'Apôtre, Secundùm elementa hujus mundi, il y a aussi un art de se cacher, et c'est ce que nous avons appelé la science des saints, que notre admirable docteur a possédée d'une manière particulière, parce que, si les autres ont trouvé le moyen de cacher leurs talents aux yeux des hommes, ce saint, qui ne pouvait cacher les siens parce qu'ils éclataient malgré lui, a trouvé le secret de les dérober à ses yeux propres, par une humilité aussi profonde que sa science était sublime. (Houdry).

[C'est Dieu qui donne la science]. — Notre saint ne pouvait mieux s'y prendre pour acquérir la science que de la demander à Dieu. Il est vrai qu'il avait un génie rare et capable des plus sublimes connaissances, que l'élévation et l'étendue de son esprit donnait de l'étonnement à ceux mêmes qui l'avaient d'abord méprisé à cause de sa retenue et de son silence ; il est vrai que sa mémoire était un trésor où rien ne se perdait, que sa pénétration enfin allait jusqu'au prodige : mais, comme l'esprit de l'homme est borné, et que, quand il est question des choses divines, il ne voit rien qu'à la faveur des lumières de la foi, ce fut dans l'oraison qu'il puisa ses hautes connaissances : c'est par là qu'il perça dans les plus hauts mystères, où beaucoup d'autres avant lui n'avaient trouvé que des ténèbres impénétrables. Aussi apprenons-nous, par l'histoire de sa vie, que jamais il ne se mit à l'étude qu'après la prière, que jamais on ne le consultait sur quelque question difficile qu'il ne consultât lui-même Dieu avant que d'y répondre. Ce qui me fait dire que sa science était comme la lumière du feu de la charité dont il brûlait, et que sa piété était un fruit de sa science ; ou bien que l'une était réciproquement la cause et l'effet de l'autre : la charité le portait à l'étude pour se rendre plus capable de servir Dieu, et les saintes connaissances qu'il y acquérait l'attachaient tellement à Dieu qu'il en perdait assez souvent l'usage des sens. {Le même).

[La piété unie à la science]. — Il y a beaucoup à craindre, pour ceux qui font profession d'une étude continuelle, qui ont de la pénétration et du savoir, qu'ils ne fassent pas un aussi grand progrès dans la pratique de la piété que dans la science et l'érudition. Car, si la science est égale à la piété et qu'elles soient comme en balance et en équilibre, on doit beaucoup appréhender que cette situation ne soit peu durable, parce qu'il arrive d'ordinaire que la science, quand elle n'est pas sous la garde de l'humilité, étouffe la piété. On peut la comparer à une plante

salutaire, mais qui doit être à l'ombre de la piété : dès que celle-c n'est pas dominante, la science devient pernicieuse : Si magnitudine sua prœcedit scientia maynitudinem charitatis , non œdificat , sed in fiai, dit S. Augustin (in Ps. 118). Il est incroyable avec quelle vitesse la vanité la pousse. S. N. connaissait tous ces dangers ; il savait qu'au-dedans tout favorise la vanité, qu'au-dehors tout l'applaudit ; que la piété, au contraire, a des ennemis secrets et publics ; qu'elle relève moins que la science, parce qu'elle a moins d'éclat ; qu'elle est peu connue et de peu d'usage dans le monde ; qu'elle est moins considérée que l'érudition, qui reçoit des louanges de toutes parts. Ce saint docteur se prémunit donc contre l'impression générale, résolu de donner tout à la piété, et de lui faire servir la science, comme un esclave qui sert sa maîtresse. Il choisit ses amis parmi les personnes les plus humbles. Il parlait rarement de science et de ce qui aurait pu le relever ; il se rendit insensible à la réputation d'habile homme ; il se soucia peu de vivre dans l'estime des hommes : il s'inquiéta fort peu de savoir pour qui il passait dans l'esprit des autres, pourvu qu'il lut bien dans l'esprit de Dieu. (Anonyme).

1 Ou n'apprend point sans travail |. — Devenir savant sans étudier, ce devait être le privilège de l'état d'innocence. Car,dit l'Ange de l'Ecole,la vérité s'y fût présentée comme d'elle-même à l'esprit, sans qu'il eût été obligé de l'aller chercher. Mais que notre destinée est différente dans l'état où nous a mis le péché ! Nous n'apprenons rien de considérable qu'à force de travail ; de sorte que cette parole d'un ancien est très-véritable, que la science ne peut être maintenant que le fruit d'une étude opiniâtre et fâcheuse, l'homme pécheur n'ayant pas moins été condamné à se cultiver soi-même avec application, pour devenir habile, qu'à cultiver la terre avec soin pour la rendre féconde. Ainsi nous devons regarder comme un prodige une personne devenue parfaitement savante sans le secours d'une méditation profonde, d'une lecture constante et d'une instruction exacte : car voilà en quoi consiste ce qu'on appelle étudier.

Mais par quels moyens notre saint s'est-il rendu si habile ? N'attendez pas que je vous fasse ici un ample détail des livres qu'il a lus, que je vous compte les années qu'il a employées à l'étude, ou que je vous parle des maîtres qui l'ont instruit. Quand il serait vrai qu'il aurait eu tous ces secours, nous devrions néanmoins être encore surpris de voir en lui une capacité si extraordinaire ; jusqu'où donc doit aller notre étonnement, puisqu'il est devenu si habile sans tout cela ? Car enfin, il n'avait point d'autres maîtres que la prière et la méditation ; il avait beaucoup de personnes dans le monde à conduire, beaucoup d' affaires à régler dans l'Eglise ; etc. (Anonyme).

| Le dessein de la Providence sur S. N.]. — Savez-vous bien le dessein que la Providence divine avait sur la personne de N. ? Elle avait résolu d'en

faire un des plus grands maîtres des fidèles après S. Paul, et un des plus illustres docteurs de l'Eglise après les Apôtres? Il fallait donc qu'elle lui donnât la plénitude de la science apostolique : car, pour remplir un ministère si relevé, ne vous imaginez pas qu'une science profane puisse être d'un grand secours. Or, la perfection de la science apostolique consiste en deux choses, que les SS. Pères nous marquent si souvent : — La première, à savoir convaincre les esprits des vérités de la foi, malgré tous les préjugés dont ils peuvent être prévenus : la seconde, à savoir faire entrer la piété chrétienne dans des cœurs dont l'amour du monde était le maître. On ne peut s'imaginer jusqu'à quel point notre grand saint eut l'une et l'autre. Il confondit les hérésies qui s'élevèrent de son temps, et présidait partout par l'éminence incomparable de sa science. (Le même).

[il faut chercher la vérité dans la science]. — S. Paul faisait ce reproche à quelques fidèles de son temps, qu'ils s'appliquaient toujours à apprendre, et que cependant ils n'arrivaient jamais à la connaissance de la vérité : Semper discentes, etnunquàm adscientiam veritatis pervenientes. (II Tim. m). Dans le siècle où nous sommes, on lit, on consulte, on dispute, on examine, on approfondit, et peut-être n'en est-on pas plus avancé pour cela, quoiqu'on se pique d'être plus éclairé que jamais. Et d'où peut venir ce désordre si déplorable? N'est-ce point l'effet d'une vaine curiosité, qui, sous prétexte d'éclaircir les choses pour notre instruction, nous fait un devoir de douter de ce qu'il y a de plus constant, d'entrer témérairement jusque dans le sanctuaire, de sonder ces abîmes impénétrables à l'esprit humain, de raisonner dans des matières qui, supérieures à la raison, doivent être l'objet d'une foi simple et docile ? Curiosité que notre saint a si fortement combattue, par cette importante maxime, qu'il est contre la raison même de vouloir, par la raison seule, aller au-dessus de ce qui est de sa portée ; curiosité par conséquent très-condamnable, et que S. Bernard, dans un autre endroit, regarde comme une chose honteuse, étant, comme elle est, visiblement contre le bon sens : Sunt qui scire volunteo fine tanthmut sciant, et turpis curiositas est. Et n'est-il pas juste que Dieu, pour la punir, nous abandonnant à l'instabilité de nos propres opinions, nous ne marchions plus qu'au hasard, toujours en danger de courir après le mensonge ? (Le même).

[Remèdes contre l'ignorance du monde]. — Voilà, Messieurs, les causes de notre ignorance, quoi que nous semblions faire pour acquérir la science salutaire des véritables chrétiens. Que ne puis-je maintenant vous en donner les remèdes! J'opposerais à la curiosité des uns une sainte simplicité, à la fausse crédulité des autres un sage discernement, au peu de respect que ceux-ci ont pour les vérités célestes les sentiments de vénération qu'elles méritent ; à la vanité qui porte ceux-là à s'instruire l'humilité, sans laquelle, dit excellemment S. Bernard, l'on n'arrivera jamais à la

vérité. Heureux serions-nous, Messieurs, si nous marchions dans ces voies ! car c'est aux âmes simples, c'est aux âmes discrètes, c'est aux âmes respectueuses, c'est aux âmes humbles, que la sagesse éternelle se communique. En vain, sans ces dispositions, prétendrions-nous apprendre ses secrets : Quelque secours que notre esprit puisse trouver dans sa pénétration naturelle, ou recevoir des plus longues études, nous ne pourrons jamais lever le voile qui nous les cache. Mais avec ces dispositions, tout le reste nous manquât-il,DiEU nous fera part de son Esprit pour nous faire concevoir ce que nous ne pouvons concevoir par nous-même : Super quern requiescet spiritus meus, nisi super humilem et trementem sermones meos? Je ne veux pas, Chrétiens, m'étendre davantage sur ce sujet (Le même).

[Comment il faut lire l'Ecriture]. — Convaincu que, Dieu seul se connaissant parfaitement lui-même, il peut seul aussi se faire connaître : Idoneus sibi testis est, qui nisi per seipsum cognitus non est, N. ne compta point sur la pénétration de son esprit, ni sur l'étendue des connaissances qu'il trouvait dans son propre fonds; mais il s'attacha aux oracles divins exprimés dans l'Ecriture, et il les lut avec deux importantes règles : — La première, qu'ils faut les lire sans préjugé, et y porter un esprit prêt à y prendre les sentiments qu'on n'a pas, et non à y attacher ceux qu'on a : Optimus lector est, qui dictorum intelligentiam exspectat ex dictis potiùs quàm imponat; retulerit magis quàm attulerit; — La seconde, que, comme les hérétiques, attaqués par l'Ecriture, se défendent par l'Ecriture, il faut recourir à la tradition de l'Eglise, qui comme de main en main, fait passer d'un siècle à un autre le précieux dépôt de la véritable doctrine contenue dans les saints livres. (Le même).

[La piété ne suffit pas à celui qui doit diriger les autres]. — Apprenons de l'exemple de ce grand saint docteur que ce n'est pas assez d'apporter au ministère sacré une vie innocente et régulière : ardere, parum ; mais que, ayant travaillé à se sanctifier, il faut aussi travailler à acquérir une science véritable : ardere etlucere, perfectum est. Ces paroles sont de S. Bernard ; et le grand pape S. Grégoire en apporte la raison dans son Pastoral. Il est, dit-il, ridicule d'avoir besoin soi-même d'instruction dans un état où l'on est obligé d'instruire les autres : Ignominiosum est si tune quœrat discere cum quœstionem débet enodare. Mais quelle science devons-nous avoir ? Ne négligeons pas les sciences séculières, comme parlent les saints docteurs ; notre saint ne les crut pas indignes de son étude ; mais faisons notre capital de la science des véritables chrétiens. Attachons-nous, comme fit notre saint docteur, aux livres sacrés et à la tradition qui nous en donne le véritable sens. N'allons pas, adorateurs de nos propres pensées, retrancher ou ajouter rien à la loi du Seigneur. Je ne sais lequel des deux est le plus dangereux ; mais je sais que l'un et l'autre ont été frappés des mêmes anathèmes dans l'Ecriture. Aussi peu

devons-nous être jaloux de nos opinions, jusqu'à vouloir les faire passer pour des vérités, ou jusqu'à donner atteinte à des vérités pour les établir. Nous ne devons regarder comme des oracles que ce que l'Eglise révère ainsi ; et, dans ce qu'elle laisse libre aux fidèles, vouloir les réduire à suivre un sentiment plutôt qu'un autre c'est une espèce d'attentat contre la liberté publique. (Le même).

[Les fausses lumières], — Le monde est plein de fausses lumières qui nous trompent et nous engagent en de grands précipices. Les richesses sont de faux brillants qui nous éblouissent ; les honneurs sont des lumières trompeuses qui nous séduisent ; les délices de la vie sont des lumières impures et dangereuses qui nous éloignent de Dieu ; le démon même, qui est le prince des ténèbres, se transfigure souvent en ange de lumière. Mais Jésus-Christ est la vraie lumière, qui ne trompe personne, et qui nous découvre la fausseté de ces biens périssables qui nous attirent par leurs charmes. — Ah !, Seigneur, qui ne mépriserait les richesses et les grandeurs, vous voyant abaissé jusque sur le foin de la crèche ? Qui ne fuirait les plaisirs et les joies du siècle, vous voyant pleurer et gémir entre deux vils animaux? 0 soleil des esprits, venez éclairer mon âme, et remplir mon cœur de lumières, comme vous avez rempli celui de ce saint docteur, afin que je ne m'égare jamais du droit chemin que vous avez tenu sur la terre et des voies de salut : Ut cognoscam in terra via/n tuam, in omnibus gentibus salutare tuum. (Méditations du P. Nouet) .

[Science ecclésiastique et science mondaine.] — Ignorez-vous la différence notable que notre saint docteur met entre la science des ecclésiastiques et celle du monde? Si vous l'ignorez, il faut vous l'apprendre. Il y a une grande différence, dit-il, entre un docteur et un homme. savant selon le monde. Celui-ci fait consister son bonheur à se faire admirer de tout le monde, qu'il enchante par la politesse de ses discours et de ses entretiens, et il se sert souvent de ses lumières pour conduire les autres dans l'erreur, en leur faisant oublier leur principal devoir ; mais un docteur, un pasteur ecclésiastique, c'est une lampe allumée pour éclairer le monde, c'est un homme établi de Dieu pour instruire les peuples et 'pour diriger les consciences. Il est redevable à tous ceux qui ont recours à lui, et il ne peut se dispenser de répondre aux doutes et aux difficultés qui lui sont proposés sur toutes sortes de matières, de quelque endroit qu'elles lui viennent. Sa connaissance ne saurait aller trop loin, et sa capacité ne peut être trop étendue. Il faut qu'il sache parfaitement les dogmes et les mystères de la foi, l'Ecriture, la tradition sainte, l'histoire de l'Eglise, ses décisions et ses règles; qu'il ait une lecture profonde des ouvrages des S. Pères, et qu'on puisse avec fondement lui attribuer ces paroles de l'Ecclésiastique : In versutias parabolarum mtroibit, occulta proverbiorum exquiret. (Anonyme.)

[Ne point mépriser les petites choses]. — Bien éloigné de croire que les pratiques communes de la dévotion ne sont que pour les petits esprits, ou de les regarder comme une espèce de servitude dont les grands génies ne doivent pas s'embarrasser, il les observait avec la dernière exactitude, beaucoup plus distingué par-là des autres que par l'éminence de son esprit et de son savoir. Et convaincu qu'il n'y a rien de petit dans le service de Dieu, ce que ces savants présomptueux traitent de minuties et de bagatelles, il n'en parlait qu'avec respect, et il s'en acquittait avec toute la fidélité possible. Il n'y avait point d'action, dans le cours de la journée, pour laquelle il ne se fût fait une méthode particulière; et persuadé que les simples sont dans le bon chemin, il ne voulait point marcher par d'autres routes, mais il tâchait d'y marcher avec des vues, des motifs, des sentiments et une ferveur qui répondît aux lumières qu'il avait et que les simples n'ont pas. (Le même).

[L'ambition de paraître savant cause des malheurs |. — C'est un étrange renversement, dit S. Bernard, que de vouloir commencer par avoir l'éclat de la science, puisque, dans l'ordre de Dieu, la ferveur de la charité doit la produire. Quid lacère festinas ? Quœre primum fervorem, etnec dubium quin splendor adjiciatur tibi. Voulez- vous donc qu'un jour votre science éclate aux yeux des hommes? ayez soin auparavant de vous embraser des saintes ardeurs de la charité chrétienne. Notre saint suivit parfaitement cet ordre. Après s'être sanctifié lui-même par une pratique exacte des devoirs de la religion, il songea à sanctifier les autres par tous les autres moyens qu'un zèle ardent a coutume de mettre en usage. Prêcher, enseigner, confesser, écrire, toutes ces choses l'occupèrent tour-à-tour, et il passa toujours de l'une à l'autre sans y mettre ces entre-deux de repos qu'on croit si aisément être nécessaires quand on a moins de ferveur que lui. Quœre primum fervorem, et mec dubium quin splendor adjiciatur tibi. Il semble, Messieurs, que Dieu ait pris plaisir à vérifier en lui ces paroles de l'Ecriture: Ponam in lucem scientiam illius (Sapient. vi); Je ferai briller sa science comme un flambeau aux yeux de tout l'Univers; ou ces autres paroles de l'Ecriture aussi : Ecce intelliget servus meus, et exaltabitur valdè (Isai. lu) : mon serviteur sera rempli de l'esprit d'intelligence, et il sera fort élevé au-dessus des autres. En effet, à peine S. N. fut entré dans la carrière des sciences que tout le monde admira la vaste étendue de son génie et de son savoir. Sans vouloir l'être (il avait trop de modestie pour cela), il devint l'arbitre des écoles dans les contestations qui s'élevaient parmi les savants. Il faisait toujours pencher la balance du côté du parti qu'il embrassait, et on commença à dire de lui ce que l'antiquité a dit de S.Augustin, dont il se disait le disciple, avec bien plus de raison que ces téméraires esprits qui, pour donner vogue à leurs erreurs, tâchent de les faire passer sous le nom de cet incomparable docteur de la grâce : Legi deest quod Augustinus ignoravit. (Anonyme).

[L'ignorance]. — S'il y a eu des siècles honteux par l'ignorance et par la corruption des fidèles, ce sont ceux où il semblait que l'Eglise jouissait d'une profonde tranquillité. L'ignorance était la mère de cette fausse paix, et le vice en était le fruit. Il ne se trouvait personne qui eût ni le zèle ni la science pour s'opposer aux dérèglements des particuliers, ni aux doctrines corrompues et relâchées qui s'introduisaient dans l'Eglise. Au contraire, les siècles les plus florissants, comme les premiers, ont été ceux où des hommes savants ont soutenu avec fermeté non-seulement les vérités de la foi, mais encore la pureté de la morale et la sévérité de la discipline.

[Les docteurs de l'Eglise]. — Les prophètes et les docteurs sont les historiens du Fils de Dieu. Si les premiers ne furent pas si éclairés, ils furent plus admirables que les seconds. Car ils écrivirent et marquèrent des choses qui n'étaient pas encore arrivés, et perçant les ténèbres de l'avenir, ils joignirent la qualité de prophètes à celle d'historiens. Si les docteurs leur sont inférieurs pour cette considération, ils leur sont supérieurs en beaucoup. Car, comme ils écrivent des choses passées, ils en touchent bien plus exactement les circonstances, et, les lumières n'étant point mêlées dans leurs écrits avec les ténèbres, comme elles sont dans ceux des prophètes, ils nous instruisent et avec plus de plaisir et avec plus de profit. Mais, sans m'engager à vous faire voir leurs différences, je vous veux représenter un de leurs plus admirables rapports : c'est que, comme les prophètes ont diversement considéré Jésus-Christ, les docteurs aussi l'ont différemment regardé ; et les uns et les autres nous ont donné toute son histoire en nous découvrant toutes ses actions et toutes ses qualités (Senault).

[Diversité des dons]. — Dieu donne à ses saints des dons différents selon la diversité des temps et les besoins de son Eglise. Quand il voulut établir la religion, il fit paraître des saints qu'il remplit des dons éclatants des langues, de prophétie et de miracles, pour convertir les idolâtres. Lorsque l'Eglise, déjà fondée et établie, fut persécutée par les tyrans, il remplit les martyrs des dons de force et de patience pour résister à leurs attaques. Mais lorsque l'Eglise, fondée, établie et fortifiée dans les persécutions, n'a plus eu d'autres ennemis que les hérétiques et les mauvais chrétiens, Dieu a suscité des serviteurs fidèles qu'il a remplis de dons de science et d'intelligence pour réformer le dérèglement des mœurs et de la discipline. Tel fut le grand S. N.. Dieu lui donna une sainteté savante et éclairée, dont l'Eglise avait alors besoin pour combattre les erreurs qui s'élevaient dans son sein, et pour arrêter les progrès de l'impiété et du vice ; mais la science de S. N. agit premièrement sur lui : elle agit sur son ordre, sur l'Eglise et sur le prochain (Essais de Panégyriques) .

[Trois choses que J.-C. exige des docteurs |. — Jésus-Christ demande trois choses des docteurs, à qui l'Eglise applique avec raison ce qui est dit ici aux Apôtres : — 1° Qu'ils enseignent, puisqu'ils ne sont lumière que pour luire, et qu'ils n'enfouissent pas le talent dont ils doivent rendre compte à celui qui le leur a confié. — 2° Qu'ils fassent ce qu'ils enseignent, et qu'ils ne détruisent pas par une vie corrompue ce qu'ils doivent établir par la pureté de leur doctrine. — 3°. Qu'ils n'aient en vue que la gloire de Dieu, et qu'ils ne rapportent pas à leur intérêt ou à leur vanité les fonctions d'un ministère qui n'est établi que pour faire connaître et honorer le Seigneur. Celui qui retient son frère, et l'empêche de tomber dans le péché, est à son égard le sel qui l'a préservé de la corruption ; celui qui par son exemple excite les autres à bien faire est leur lumière, et il porte en lui la parole de Jésus-Christ, puisque sa bonne vie est une prédication plus puissante que toutes les paroles. (Année chrétienne).

[Ravages causés dans l'Église par les faux docteurs]. ■ — Ceux qui se sont séparés de nous n'ont-ils pas renversé toute la doctrine de l'Eglise ? Si les peuples qu'ils ont trompés avaient eu la simplicité des premiers chrétiens, dont parle S. Irénée, ils n'auraient pas même écouté ceux qui venaient annoncer une doctrine contraire à celle de l'Eglise. Grâces au Seigneur, nous sommes dans l'unité ; nous n'avons rien à craindre du côté des faux prophètes. Attachés à TEglise, qui est V appui et la colonne de la vérité (I Tim. ni, 15), jamais nous ne nous laisserons surprendre, parce que nous serons toujours soumis à celle contre qui les portes de V enfer ne prévaudront point. Il est bon toutefois de réfléchir sur ces vérités, afin de nous affermir dans notre foi et de rendre grâces au Tout-Puissant qui nous a préservés des illusions des faux prophètes. N'y en a-t-il point dans le sein de l'Eglise ? L'esprit de séduction se glisse partout. Nous n'avons que de funestes expériences, qui nous font connaître que les faux docteurs causent des ravages même dans le champ de l'Eglise. Il est vrai que les faux prophètes qui corrompent la foi ne sont point écoutés ; mais il y en a d'autres qui corrompent les mœurs, qui sont très-dangereux, et qui attirent après eux un grand nombre de disciples.

Beaucoup de personnes, bien loin de se garder des faux prophètes, les recherchent et veulent être trompées. J'ajoute que l'autorité des faux prophètes n'excuse point ceux qui s'en rapportent à eux, et que, quand on n'est trompé que parce qu'on le veut être, on n'en est pas moins criminel. Je dis, enfin, que le seul moyen de se préserver des illusions des faux docteurs, c'est d'écouter Jésus-Christ et de s'attacher aux saintes maximes qu'il nous a enseignées. — Voici ceux à qui l'Ecriture donne le nom de faux prophètes : Jugez vous-mêmes s'il n'y en pas un grand nombre de ce caractère. Apprenez à les connaître,

afin de vous en donner de garde, suivant la parole du Sauveur : Gardezvous des faux prophètes. Ceux là sont de faux prophètes et des trompeurs, comme nous assure Osée, qui flattent les pécheurs et les entretiennent dans leurs iniquités. Combien de pécheurs qui persévèrent avec assurance dans la voie de l'iniquité, parce qu'ils sont entourés de flatteurs qui leur applaudissent, qui louent le mal comme le bien , qui donnent de l'encens au vice aussi bien qu'à la vertu ! Qui doute qu'étant portés au mal, comme nous le sommes, par notre propre inclination, il ne soit très-dangereux, et même mortel, d'être environné de personnes qui fortifient encore nos inclinations criminelles par des louanges, par des applaudissements, par de vaines complaisances ? Combien un pécheur se trouve-t-il maintenu dans ses funestes résolutions .par les discours de ceux qui louent l'ambition, l'amour des richesses, la vengeance, le luxe, la magnificence, et qui profanent le nom de vertu jusqu'à l'appliquer à tous les vices qui lui sont le plus contraires? N'est-ce pas là ce que le prophète appelle flatter le pécheur et l'entretenir dans ses iniquités ? Si donc, suivant l'avis du Fils de Dieu, vous devez vous donner de garde des faux prophètes, donnez-vous de garde des flatteurs ; leurs louanges empoisonnées peuvent beaucoup contribuera entretenir le vice, particulièrement lorsque la flatterie va jusqu'à louer le crime et lui donner le nom de vertu. {Année évang clique).

| Un saint docteur]. — L'éducation de S. N. avait été admirable, et par la bonté de son esprit il avait fait un progrès extraordinaire dans les sciences. Les sectes des philosophes n'avaient rien de caché pour lui ; il était maître dans toutes leurs écoles ; mais il se contenta d'en connaître les secrets, sans vouloir faire profession d'aucune. Il s'attacha particulièrement à l'éloquence, et il fut un rhétoricien excellent. La beauté de l'esprit, la fécondité de l'imagination, la solidité du jugement, la fidélité de la mémoire, la connaissance des arts et des sciences agréables, la douceur et la force de la voix, furent les qualités qu'il apporta à cette profession, et qui le firent réussir excellemment en ce métier; et il était fort avancé en âge quand il fut retiré de l'amour du monde et de la profession séculière. Mais il marcha avec tant de diligence dans la carrière qu'il eut à fournir, qu'il devança tous ceux qui avaient commencé à courir de meilleure heure. Son vieil homme fut si parfaitement enseveli dans le baptême, qu'il devint tout d'un coup un homme nouveau. 11 mourut entièrement au monde et à soi-même. {Eloge de S. Cyprienpar Godeau).

[Science respectueuse pour les mystères]. — Nous ne saurions trop admirer un docteur qui, ayant porté ses connaissances jusqu'aux dernières limites de la science permise, si j'ose parler de la sorte, a su respecter cette ligne sacrée par laquelle Dieu a séparé les vérités dont il nous permet la connaissance d'avec celles dont il nous défend la recherche. Toujours

sage et respectueux dans les plus hautes élévations, il ne s'égara jamais dans ces pensées curieuses où les faux sages de l'antiquité s'évanouirent; il fut toujours aveugle dans ces sciences criminelles que l'orgueil et la malice de l'homme ont inventées ; il se contenta de marquer de loin les écueils et les précipices de ces mers inconnues, de tendre des bras charitables à ceux qui s'y étaient engagés ; et, profitant de leur exemple, il sut quelquefois préférer une ignorance volontaire à une science vaine et périlleuse. Voilà, Messieurs, quelle idée je veux aujourd'hui vous donner du docteur S. N. Admirons un docteur qui n'a rien ignoré de ce qu'il devoit savoir ; imitons un saint qui n'a rien su de ce qu'il devait ignorer. (Essais des Panégyriques, pour le jour de S. Thomas d'Aquin).

[Science étendue]. — Fut-il jamais une science plus vaste, plus étendue, plus universelle, que celle de ce saint docteur? Il s'était fait un style précis et serré : car, comme il pensait beaucoup, il fallait qu'il parlât peu sur chaque matière pour les traiter toutes. De là vient qu'il sut accorder deux qualités qui se trouvent si rarement ensemble, une brièveté sententieuse avec une fécondité incroyable : en quoi il a divinement réussi, par l'ordre admirable avec lequel il a disposé cette multitude infinie de vérités, de principes, de raisonnements, de questions, de conséquences, d'objections et de réponses, enchaînées ensemble avec une liaison si naturelle, que de la dernière question de ses ouvrages tout divins on peut remonter jusqu'à la première. Mais ce qui rend la doctrine de S. N. plus vénérable, c'est qu'il n'en est point de plus orthodoxe, parce que, dans l'explication des saintes Ecritures, il ne se confia jamais en ses propres lumières. Quelque éclairé qu'il fût de lui-même, il ne marchait qu'à la lueur des flambeaux de l'Eglise qui l'ont précédé ; il semble qu'il ait appliqué toute la pénétration de son esprit à bien entrer dans celui des Pères, comme il paraît par cette chaîne précieuse qu'il a composée de leurs plus riches sentences, et avec laquelle il a voulu, pour ainsi dire, captiver son esprit sous le joug de leurs sentiments. C'est pour cela qu'il n'avançait point de proposition qu'il ne la mît à couvert sous l'autorité de ces grands hommes : si bien qu'à peine saurait-on trouver un article qui ne soit muni et fortifié de cette défense. (Le même),

[Le savant chrétien |. — S. N. présente de beaux exemples aux savants. Lorsque nous travaillons pour acquérir les sciences, ce n'est pas pour en faire une vaine montre devant les hommes, pour nous en faire des titres de distinction dans le monde, pour nous tracer un chemin aux grandeurs et aux richesses du siècle, pour satisfaire à la curiosité insatiable de l'esprit humain, pour devenir les chefs ou partisans principaux des nouveautés scandaleuses qui corrompent la pureté et la doctrine ancienne de l'Eglise, pour nous engager dans des questions et des disputes inutiles qui dessèchent la piété jusque dans sa source, pour en demeurer même

à une connaissance simple, stérile, de la vérité ; mais c'est pour connaître Dieu et pour le faire connaître plus parfaitement aux autres ; c'est pour aimer Dieu et pour le faire aimer plus ardemment : car un savant qui consume les mois et les années sur les livres saints, avec des intentions profanes, n'est guère moins coupable que ceux qui passent leur vie parmi les vains amusements du siècle. Toutes les sciences qui ne conduisent pas à la connaissance de Dieu, toutes les connaissances qui ne conduisent pas à son amour, sont inutiles. {Le même).

| Cet exemple nous confond]. — Quelles nouvelles louanges n'aurais-je point à donner à ce saint docteur si je voulais vous le représenter rempli des lumières et des talents nécessaires à un ministre élevé aux plus nobles et aux plus sublimes emplois de la religion ; si j'entreprenais de louer ce zèle infatigable qu'il appliquait tout entier aux fonctions de son état,cette éloquence pleine d'onction et de force avec laquelle il annonçait les vérités de l'Evangile ; cette fermeté inébranlable qu'il fit paraître en soutenant les intérêts de son ordre, attaqué dans sa naissance par les envieux de sa gloire ; cette force invincible avec laquelle il a sapé toutes les hérésies jusque dans leurs fondements, par des principes qui les détruisent ou qui les préviennent ! C'est ainsi que la science de Dieu a été digne d'admiration dans S. N. Mais cet exemple est encore moins propre à nous étonner qu'à nous confondre. Car enfin, nous persuadons-nous que votre ignorance sur les principaux devoirs de la religion puisse mériter quelque excuse, lorsque abusant de cet esprit excellent que vous avez reçu du ciel, vous vous en servez pour acquérir tant de connaissances dangereuses ou inutiles ; lorsque, sous ombre que vous ne ravissez pas le bien d'autrui, vous êtes si prodigues ou si avares du vôtre, lorsque ne vous attachant qu'à éviter certains crimes pour lesquels vous avez naturellement de l'horreur, vous vous permettez tous ceux qui, pour être moins honteux devant les hommes, ne sont pas moins criminels devant Dieu ; lorsque, vivant sans recueillement, sans oraison, sans lecture spirituelle, sans actes de foi, d'espérance et de charité, vous croyez qu'une messe et quelques prédications que vous entendez par coutume vous tiennent lieu de religion et de christianisme ? {Le même).

[Les lumières de la grâce]. — Il ne faut pas s'étonner si ce grand serviteur de Dieu, étant rempli d'une si grande abondance de grâce, en a répandu la douceur dans ses écrits, et s'il a rendu la vertu si aimable qu'il fait naître l'envie de la poursuivre à tous ceux qui les lisent. C'est une riche effusion de l'onction du Saint-Esprit qui donnait tant de douceur et de force à ses paroles, tant de bénédiction et de succès à son zèle, qu'il convertit un nombre presque infini d'hérétiques. Jugez par là de la plénitude de la grâce dont Dieu l'avait prévenu. Certes, le fruit que la doctrine toute céleste a produit pendant sa vie, et qu'elle produit encore tous les jours,

est si merveilleux, qu'il surpasse tout ce qu'on peut dire ; et, s'il se trouvait maintenant des docteurs évangéliques assez fidèles pour agir par son esprit et se conduire par ses divines maximes, on ne peut croire les grands services qu'ils rendraient à Dieu, les grandes couronnes qu'ils gagneraient, et le nombre innombrable d'âmes qu'ils aideraient, et pour le spirituel et pour le temporel tout ensemble. Il n'y a aucune sorte de bonnes œuvres ni d'affaires dont ils ne vinssent à bout par ce moyen avec facilité, avec douceur, avec une profonde paix et avec une tranquillité non pareille. Or, la vie de ce grand saint a été parfaitement conforme à s.a doctrine, et il a fait ponctuellement tout ce qu'il a enseigné. Car on peut dire qu'il était grand et admirable dans les plus petites choses, admirablement petit et humble dans les plus grandes, mais toujours égal à soi-même dans les unes et dans les autres. (Nouet).

[Les ministres et les docteurs sont responsables de leur doctrine |. — Les ministres subalternes sont responsables, au premier pasteur dont ils ont reçu la mission, non-seulement de leurs actions, mais de leur doctrine ; ils doivent la lui exposer avec sincérité, sans équivoque, sans artifice. Un faux prophète peut bien déguiser ses vrais sentiments, avoir toujours en bouche le nom sacré de vérité, quoique son cœur ne soit rempli que du mensonge ; il lui est facile de tromper les hommes : peut-il en imposer au Fils de Dieu ? Un docteur qui n'a point toujours en vue la fin de la loi qui est Jésus-Christ, et la fin des préceptes qui est la charité, s'égarera infailliblement en égarant les autres. Il ne suffit pas à un pasteur, à un directeur, à un supérieur, d'avoir de la vertu ; il faut qu'il ait de la science ; sans ce talent, il sera rebuté par le Prince des pasteurs et mis au rang des hypocrites. La bonne foi n'excuse pas un ouvrier évangélique en matière de doctrine ; la prévention, l'entêtement, les préjugés de l'éducation, ne servent qu'à le rendre plus coupable. Il a dû s'en défendre ou s'en guérir. La vérité porte un caractère qui la fait aisément connaître quand on l'aime sincèrement, quand on la cherche avec sincérité. — Ne donnez, Seigneur, à votre Eglise que des ministres éclairés et dociles à votre voix ; réunissez-les tous par les nœuds d'une charité commune et d'une même doctrine ; qu'ils s'aiment mutuellement, qu'ils travaillent tous de concert, qu'ils n'aient qu'un même sentiment et un même langage. (Le P. la Neuville, La morale du Nouveau- Testament).

[Le modèle du vrai docteur] . — Ce saint docteur avait beau cacher sa gloire comme un autre Moïse, en mettant un voile devant ses lumières : elles paraissaient malgré qu'il en eût, et, la réputation qu'elles lui donnaient le suivant et le devançant partout, elles étaient pour lui ce que l'ombre est pour les autres. Dès lors il ne se traitait presque point d'affaires importantes pour la gloire et pour le service de Dieu, il ne se te-

nait point d'assemblées de pères ou de docteurs pour les besoins ou pour la perfection des âmes, il ne se faisait point de conférences pour la conversion des hérétiques, où il ne fût appelé. Il était de tous les conseils, et on eût pensé qu'il eût manqué quelque portion de l'Esprit divin qui doit présider en ces saintes compagnies, si notre saint docteur n'y eût pas été.

Quelque respect que je doive à ces Pères de notre siècle, j'oserai dire que bien qu'en effet S. N. fût éminent en doctrine, la conversion des hérétiques n'était pas seulement un effet de sa profonde science, mais encore de sa très-profonde humilité. Et véritablement il n'y a pas de quoi s'étonner que, dans ses ouvrages, les plus savants ne soient pas toujours les plus heureux, et que Dieu ne bénisse pas toujours la science, qui le plus souvent est accompagnée d'orgueuil. Il serait étrange que ce qui a pu changer autrefois des anges en apostats pût maintenant des apostats faire des fidèles et des anges. Bien loin de croire que les savants orgueilleux puissent convertir les hérétiques et exterminer les anciennes erreurs, c'est beaucoup qu'ils n'en fassent pas eux-mêmes de nouvelles. Il n'appartient qu'a l'humilité, fondement des vertus, de travailler à la foi, qui est le fondement de la religion. Non que la science ne soit extrêmement nécessaire pour retirer les âmes qui sont dans l'erreur, et que celle que S. N. possédait en éminence ne lui ait extrêmement servi, soit pour convaincre ceux qui résistaient à la vérité, soit pour ramener ceux qui s'éloignaient de la vertu ; mais, si l'on veut qu'elle soit puissante et victorieuse, il faut la dépouiller de l'arrogance qui lui est si naturelle, et la revêtir de l'abaissement et de l'humilité de Jésus-Christ. Il faut la soumettre, avec tout son éclat et toutes ses lumières, à la science de Jésus crucifié. En un mot, en ces occasions où il s'agit de réparer les ruines que la chute de nos frères a faites à l'Eglise, il faut travailler comme les Israélites au temple de Jérusalem : il faut avoir les armes à la main, mais en sorte que nous ayons aussi dans la mémoire les paroles qui leur furent dites en ce temps-là : que la maison de Dieu ne sera point relevée parles forces des hommes, mais par l'esprit et par la puissance du Seigneur. ( Vie du cardinal de Bérullé) .

Qui ont souffert pour Jésus- Christ.

AVERTISSEMENT

Quoique l'Eglise donne aujourd'hui le nom de Confesseur indifféremment à tous les saints qui ne sont ni apôtres ni martyrs, mais qui se sont sanctifiés en quelque état de vie que la Providence les ait mis, nous savons pourtant que, au commencement du christianisme et durant les premières persécutions, nul d'entre les saints n'était honoré de ce glorieux titre qui n'eut souffert pour la cause de la religion et ne se fût distingué, en ce point, par son courage. Nous devons aussi savoir que ce titre illustre était en telle estime et en tel honneur dans la primitive Eglise, que l'on considérait ceux qui s'étaient ainsi signalés en résistant aux promesses et aux menaces des persécuteurs, ou qui n'avaient point succombé sous les mauvais traitements qu'on leur faisait, qu'on les considérait, dis-je, pendant leur vie, comme les défenseurs de la foi et les soutiens de l'Eglise, et bien au-dessus du commun des fidèles ; mais encore qu'après leur mort on leur rendait un culte tout particulier, et qu'on a mis au rang des martyrs ceux qui sont morts des misères qu'ils ont souffertes dans l'exil, dans les prisons, dans les tortures, quoique assez longtemps après, et quon a regardé la mutilation de leurs membres comme la marque d'une héroïque fidélité.

Or, il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait que les premiers fidèles qui méritent ce titre de confesseurs au sens particulier où nous le prenons ici : c'est encoi^e un éloge que l'Eglise ne refuse point de communiquer à ceux qui souffrent aujourd'hui pour la défense ou la profession de leur foi, dans des pays assez connus ; puisqu'on en voit qui sont bannis pour ce sujet, et qui, dans leur exil, ont de la peine à trouver quelque asile, et enfin qu'on persécute de toutes les manières.

[Les justes sont toujours persécutés]. — C'est de tout temps, Messieurs, que Tinnocence a été persécutée dans le monde, et Ton peut dire que la persécution des justes a commencé avec le monde, puisque la première et la plus funeste de toutes a été celle que le démon, envieux du bonheur de l'homme, lui suscita lorsqu'il était encore dans l'état d'innocence. Ensuite, l'envie que le cruel Caïn conçut contre l'innocent Abelle porta à lui ravir la vie, et il n'en vint à cet excès de haine et d'animosité, dit un Apôtre, que parce que son frère était plus juste que lui. Il n'est point nécessaire d'en chercher un plus grand nombre d'exemples dans l'ancienne loi, ni de vous rappeler la longue persécution que souffrit Jacob de son frère Esaù, ni celle que firent les frères de Joseph à celui qui, pour son innocence et ses bonnes qualités, était le plus chéri de leur père ; ni enfin celle que Saiil fit sans relâche à David, l'homme selon le cœur de Dieu : le seul témoignage du premier des martyrs, le glorieux S. Etienne, nous en est une preuve invincible, dans le sanglant reproche qu'il fit aux Juifs : savoir, que, les prophètes ayant été les plus justes et les plus saints, nul ne s'était soustrait à leur fureur, et n'avait échappé aux cruelles persécutions qu'ils leur avaient suscitées : Quem prophetarum non sunt perszcuti patres vestri? (Houdry).

[Ne point s'en troubler] . — Ne vous alarmez pas, Messieurs, de cette vérité, et donnez-vous de garde d'en prendre occasion de scandale, puisque le bonheur et les avantages incomparables que les persécutions procurent à ceux qui les souffrent pour les intérêts de Dieu les doivent faire compter entre ses plus grands bienfaits, entre les gages les plus assurés de son amour : en sorte que le Fils de Dieu, qui est la vérité même, appelle déjà bienheureux par avance ceux qui les souffrent ; Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam* Or, c'est ce même avantage que les persécutions des méchants procurent aux gens de bien ; elles les conservent ordinairement dans la grâce et les affermissent dans le service de Dieu ; mais, parce qu'il y en a aussi d'autres qu'elles ébranlent, on peut dire que c'est ce qui fait la distinction des véritables enfants de Dieu d'avec les enfants du siècle, comme parle l'Ecriture. Ceux-ci succombent sous les persécutions, et ne peuvent tenir contre les railleries et les discours désavantageux que l'on fait à leur préjudice ; ils n ont pas le courage de soutenir la haine que les méchants leur portent, la guerre que les libertins leur déclarent, les persécutions qu 3 le monde leur fait ; ils ont honte de se déclarer hautement pour la justice et pour la vertu, de crainte de se voir moqués et méprisés, ou de passer pour des gens de peu d'esprit, t. xvn. 23

qui ne savent ni l'air, ni les manières, ni les bienséances du monde. (Le même) .

[Les persécuteurs n'atteignent que le corps |. — Voulez- vous connaître tout le pouvoir des plus cruels persécuteurs ? Le Fils de Dieu vous a dit qu'ils ne peuvent tuer que le corps ; mais il faut ajouter à cela qu'ils peuvent vous faire des biens infinis, et qu'il n'y a rien de préférable à tous les avantages que vous pouvez retirer de leurs injustes persécutions. Pour en être convaincu, vous n'avez qu'à faire attention à la parole du Sauveur : Bienheureux ceux qui souffrent persécution. Qui jamais vous fera plus de bien que celui qui vous fournit un moyen sûr d'être au rang des bienheureux à qui une grande récompense est réservée dans le ciel? Comment s'explique Tertullien quand il parle des persécutions qui étaient suscitées aux chrétiens? « Nous sommes vainqueurs lorsque nous mourons; au moment où nous périssons, nous sortons de vos mains et recouvrons notre liberté ; les poteaux où vous nous attachez, les bûchers que vous allumez autour de nous pour brûler nos corps, sont l'ornement de notre victoire, notre robe de parade et notre char de triomphe. » — Il est vrai que, quand vous êtes persécutés et quand vous souffrez des afflictions, il se peut faire (et cela n'arrive que trop souvent)que non-seulement vousperdrez les biens temporels, mais encore que votre âme recevra de très-profondes blessures. Tel est le sort de ceux qui murmurent, qui se plaignent, qui se désolent et se désespèrent dans le temps de l'affliction. Mais prenez garde que ce n'est point le persécuteur qui vous fait cette blessure, c'est vous seul qui êtes l'auteur de votre principale disgrâce. Si vous entriez dans les desseins de Jésus-Christ, si vous étiez soumis, si vous saviez retirer du fruit des afflictions, en vain le persécuteur s'armerait-il de toute sa fureur ; tout ce qu'il pourrait faire ce serait de vous enlever les biens temporels, mais il ne pourrait pas aller plus loin. Pendant que vous souffririez cette perte, qui est très-peu considérable, vous amasseriez dans votre âme des trésors de grâce, infiniment plus précieux que tous les biens qui vous seraient ôtés. Voilà ce qui convainc les vrais chrétiens que les hommes les plus méchants ne sont point à craindre, et que celui-là seul doit être craint qui, après avoir fait mourir le corps, a encore le pouvoir de jeter dans l'enfer. (Lambert, Année évangélique).

[Bonheur de souffrir pour Dieu]. — Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. Faites attention à toutes les paroles du Sauveur. Tout homme qui souffre persécution ne doit pas pour cela s'estimer bienheureux. Jésus-Christ ne s'est déclaré qu'en faveur de ceux qui souffrent persécution pour la justice. LesSS. Pères ont prétendu que ceux qui souffrent hors de l'unité de l'Eglise abusaient des paroles du Fils de Dieu, lorsqu'ils prétendaient s'en servir pour faire voir qu'ils étaient heureux de souffrir. Que nul de vous, dit S. Pierre, ne souffre comme un homicide,

ou comme un voleur, ou comme faisant de mauvaises actions ; s'il souffre comme chrétien, qu'à nen aitpoint de honte, mais quil s'en glorifie. Voilà donc la gloire et le bonheur de l'homme : c'est de souffrir en chrétien, et de souffrir pour la justice : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice. Quelle différence entre le jugement des hommes et celui de Dieu ! Les Apôtres étaient traités avec les derniers mépris ; le tyran qui les condamnait était assis sur son trône, les ministres de Jésus-Christ étaient foulés aux pieds : aux jeux de Dieu ils étaient supérieurs à leurs ennemis, ils étaient couronnés de gloire. Grand privilège des souffrances ! La persécution qu'ils enduraient étaient un gage assuré de la récompense, et ils pouvaient déjà compter qu'ils étaient en possession du royaume céleste. Jésus-Christ dit : Le royaume du ciel est à eux : voilà le fondement de leur bonheur.

Comme il était important de bien imprimer cette doctrine dans l'esprit de tous les chrétiens, le Fils de Dieu entre dans un plus grand détail. Vous serez, dit-il, bienheureux lorsque les hommes vous chargeront d'injures, quils vous persécuteront, et quà cause de moi ils diront faussement toute sorte de mal contre vous : ?*éjouissez-vous alors et soyez ravis de joie, parce quune grande récompense vous est préparée dans le ciel. C'est un bonheur d'être chargé d'injures ; Jésus-Christ répète encore que c'est un bonheur d'être persécuté. C'est un bonheur d'être exposé aux calomnies des méchants. Le Fils de Dieu a soin d'ajouter la condition essentielle, et de nous faire voir que tous ces maux ne sont un bonheur que lorsque l'on souffre à cause de lui. Réjouissez-vous alors. Ce n'est pas assez, et une joie commune n'est pas suffisante dans un si grand bonheur: Réjouissez-vous alors et soyez ravis de joie. La joie doit être proportionnée à la récompense, et, comme la plus grande récompense de toutes les récompenses est préparée pour ceux qui souffrent pour Jésus-Christ, aussi leur joie doit être extraordinaire. Il faut qu'en les voyant on reconnaisse qu'ils sont pénétrés de leur bonheur. [Le même).

[Même sujet], — Quand les hommes nous maltraitent, quand ils s'emparent de nos biens, quand ils attaquent notre réputation, quand ils nous déshonorent par la noirceur de leurs calomnies, qu'ils entreprennent contre nos personnes, et qu'ils font tout ce que le Prophète a voulu exprimer par ces paroles : Persequatur inimicus animam meam, et compréhendat, et conculcetin terra vitam meam, et gloriam meam in pulverem deducat (Ps. vu) : — il faut que nous soyons persuadés que c'est alors que nous devons connaître et faire connaître aux autres que nous sommes ce que nous devons être, en ne nous servant point d'autres armes pour opposer à la violence de nos ennemis que de nos prières et de notre patience, et en nous mettant dans la disposition de ces parfaits disciples dont il est écrit : lbant gaudentes à conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati. A moins qu'un chrétien n'ait un soin tout

particulier de s'affermir dans cet état si indifférent et si saint, sa tranquillité sera incesssamment troublée. Car, dès qu'elle dépendra du caprice et de la malignité des hommes ou de l'envie du démon, le démon ne manquera pas de lui susciter des tentations, de multiplier ses persécutions et ses persécuteurs, et le chrétien se laissera aller à son ressentiment, ne méditera que des vengeances, et son âme abattue succombera sous le poids de ses ennemis et de ses peines. Enfin, le chrétien qui est sensible aux injures n'a pas de part aux souffrances de Jésus-Christ, et il n'en aura point à ses couronnes. {Règle de S. Benoît.)

[Fermeté sainte d'un confesseur]. — Il y a peu de saints qui ne doivent, pour ainsi dire, aux persécutions, à l'adversité, aux souffrances, quelque degré du moins de leur élévation dans le ciel. Que ne doivent pas les martyrs aux supplices? Vos proches, vos amis vous persécuteront, dit le Sauveur ; vous n'en serez pas plus malheureux ; toute la malice, toute la rage des plus cruels tyrans ne saurait arracher un seul cheveu de votre tête. Quand on est agréable à Dieu, quand on est chéri de Dieu, qu'a-t-on à craindre ? Quelle erreur de regarder la haine du monde comme un mal, quand c'est parce qu'on aime Dieu, parce qu'on sert Dieu qu'on est haï du monde ! Quelles faveurs, quels avantages le monde ne présenta-t-il pas à S. N. pour le pervertir ! Et, au refus de toutes ses séduisantes promesses, que de persécutions ! Avec quel courage ce saint méprise et les caresses et les tourments du tyran ! il trouve même un plus rude tourment dans ses caresses. 11 aime mieux s'exposer à perdre la vie que de perdre l'amitié de son Dieu. — Quand penserons-nous ainsi? Quand raisonnerons-nous selon ces principes? Le péché passe-t-il aujourd'hui pour le plus grand de tous les maux ? Est-il regardé même comme un mal par ces personnes qui se font un plaisir, un honneur même, de le commettre ? On appelle un mal une perte de bien, une affliction, une persécution, une disgrâce, qui sont des sources de bénédictions selon les desseins de la Providence ; mais regarde-t-on le péché comme un grand mal quand on le regarde comme un moyen de faire fortune ? — Dans quel aveuglement, ô mon Dieu, ai-je vécu jusqu'ici ! Pardonnez-moi mes iniquités, et daignez exaucer ma prière. Faites, Seigneur, que je souffre plutôt tous les tourments, faites-moi souffrir tous les maux de cette vie, plutôt que je commette jamais un seul péché. (Le P. Croise t, Exercices de piété).

[Dieu veut que l'on souffre pour lui]. — Sans doute S. Paul, entre les grands secrets qu'il avait appris dans le troisième ciel, avait eu l'intelligence de celui-ci : car autrement il n'aurait pas mis cette faveur entre les plus considérables que Dieu puisse faire à un homme en cette vie, et il n'aurait pas dit : Vobis datum est non solhm ut in ipsum credatis, sed etiam ut pro ipso patiamini (Philipp. xm) : comme s'il disait : C'est un grand don,

je l'avoue, que vous ayez reçu la foi, et même le fondement de tous les dons et de tous les biens de la grâce ; mais en voulez-vous la consommation? Souhaitez- vous de savoir celui qui relève tous les autres, et qui est le plus cher gage de l'amour de ce DiEU-Homme ? Vobis datum est ut pro ipso patiamini. C'est que, outre la foi, qui vous est commune avec les autres, il a voulu que vous souffrissiez pour lui, parce que c'est là le gage .le plus précieux de son amitié. Or, à qui est-ce qu'il a fait cette faveur? Vobis. C'est à vous, apôtres, qu'il a faits les dépositaires de ses secrets, à vous qu'il a traités d'amis, qu'il a établis comme les fondements de son Eglise, et qu'il a choisis pour être les hérauts de son Evangile : Vobis datum est non solùm ut in ipsum credatis, sed etiam ut pro ipso patiamini. Voilà la plus grande grâce et la plus signalée faveur qu'il puisse faire à une créature en cette vie; jusque-là que S. Chrysostôme estime l'Apôtre S. Paul plus heureux et plus glorieux dans les chaînes et dans les fers, que quand il fut élevé jusqu'au troisième ciel ; et ce saint docteur proteste que, si on lui eût donné le choix, il eût mieux aimé être avec ce grand apôtre dans les prisons que d'être assis sur le plus haut trône de l'empire, parce que les souffrances sont un témoignage plus éclatant de l'amour de Dieu (Houdry).

[Constance apostolique]. — Vous serez sans doute édifiés si je vous fais souvenir de la fermeté et de la constance avec laquelle S. N. a défendu la vérité de la foi. Un trésor n'en est que plus précieux lorsqu'il a été sauvé des mains des brigands qui le voulaient ravir, et lorsqu'il a fallu essuyer beaucoup de travaux pour résister à toutes les violences qui ont été faites par des ennemis cruels. Que n'en a-t-il point coûté à notre saint pour conserver avec fidélité ce dépôt précieux de la foi malgré toutes les attaques de ses ennemis ! Combien a-t-il souffert d'injures, de menaces, de calomnies atroces, d'exil, de persécutions, de violences et de tourments ! L'histoire de l'Eglise nous fournit une infinité d'autres exemples de saints courageux, qui n'ont épargné ni leurs travaux ni leurs veilles, ni leur vie même, pour s'opposer aux efforts injustes des ennemis de la foi. Ce saint homme, aussi bien que les Apôtres, auxquels il avait succédé, cor sidérait qu'il était envoyé par Jésus-Christ pour soutenir la vérité de nos mystères. Il était convaincu que celui à qui toute puissance a été donnée dans le ciel et sur la terre, leur adressait ces paroles : Allez et instruisez tous les peuples. Voilà ce qui animait son courage ; voilà ce qui a fait que les plus grands périls ne l'ont pas épouvanté, mais qu'au contraire il a cru n'être jamais plus obligé de défendre la vérité que quand elle était plus fortement attaquée. {Année Evangélique, par Lambert).

[Consolation d'un saint confesseur dans les fers 1 . — - Je sais, dit Tertullien, que la prison est obscure ; mais vous, glorieux confesseurs, vous en dissipez

les ténèbres par votre présence, puisque vous êtes des lumières brillantes : Habet tenebras carcer, sed lumen estis ipsi. J'avoue que vous y êtes chargés de fers et que vous y avez perdu l'usage de vos pieds et de vos mains ; mais vous êtes libres devant le Seigneur, puisque vous êtesses enfants, et que la prison est la voie qui, vous conduisant au Ciel, vous conduit à votre héritage : Habet vincula, sed vos soluti estis Deo. J'avoue qu'il y sent mauvais, et que ce cloaque n'exhale que des puanteurs insupportables ; mais vous êtes la bonne odeur de Jésus-Christ, et la pureté de votre vie fait connaître la sainteté de ses lois et l'innocence de votre âme : Triste Ûlic expirât, sed vos odor estis suavitatis. Je confesse, enfin, que vous y attendez le jugement des hommes, que quelquefois vous êtes touchés de la crainte des tourments et de la mort, et que vous appréhendez que la cruauté des bourreaux ne triomphe de votre courage -y mais vous êtes les juges de vos juges mêmes ; vous condamnerez ceux qui vous auront condamnés, et, assis sur des tribunaux avec le Fils de Dieu, vous prononcerez l'arrêt de ceux qui auront prononcé le vôtre : Judex expectatur de judicibus, sed vos estis dejudicibus ipsis judicaturi. Oui, glorieux témoins de la foi, vous goûtez dans ces cachots ténébreux la paix d'une conscience pure et sans tache. Persuadés que tous les lieux doivent être indifférents à un chrétien puisque, en quelque endroit du monde qu'il soit, il a fait divorce avec le monde, vous entrez dans un doux commerce, je ne dis pas seulement avec les anges, mais avec le maître même des anges. Là, éloignés des illusions du siècle corrompu, vous conférez librement avec le Père des miséricordes, qui vous soutient par ses consolations, qui vous remplit de son esprit, qui vous fortifie de sa grâce ; grâce victorieuse, avec laquelle vous triomphez, et de la faiblesse de la chair et de la crainte des tourments. Vous trouvez, par la bonté d'un Dieu, les mêmes charmes dans vos prisons que les saints prophètes trouvaient dans les déserts : Hoc prœstat, dit Tertullien, christiano quod eremus prophetis (Senault, Panégyr. de S. Clément).

[Bouheur de souffrir pour Dieu]. — Le prince des Apôtres se sert de cette considération, comme de la plus forte et de la plus puissante, pour nous porter à souffrir de bon cœur pour la cause de Jésus -Christ : Si exprobramini in nomine Christi, disait-il aux premiers chrétiens, beati eritis, quoniam quod est honoris, gloriœ et virtutis Dei et ejus spiritus, super vos requiescit : que vous êtes heureux, si vous souffrez quelque chose pour le nom du Sauveur ! car tout ce qu'il y a de véritable honneur, tout ce qu'il y peut avoir de gloire solide sur la terre, tout ce que le S. -Esprit peut donner de grâces et de faveurs capables de rendre une personne considérable devant Dieu, vient pour ainsi dire fondre sur vous. Si vous souffriez comme les criminels qui portent la peine de leurs crimes, je vous plaindrais, continue-t-il, et j'estimerais votre supplice honteux : Nerno vestrûm patio tu?' ut homicida aut fur aut alienorum appetitor ; mais si.

vous souffrez pour être chrétien, ou, ce qui en approche et ce qui est presque la même chose, si vous souffrez comme doit faire un chrétien pour la justice, ah ! n'en rougissez point : Siautem ut christianus, non erubescat. Et pourquoi? Quoniam tempus est ut incipiat judicium à domo Dei : parce que c'est le temps où doit commencer sur vous le jugement de Dieu, c'est-à-dire, selon l'explication qu'en donnent les interprètes, le jugement d'approbation qu'il fait de vous, ie jugement de préférence qu'il fait de vous sur tous les autres par cette marque d'amour.

C'est dans cette pensée, Messieurs, que je pourrais m'écrier, avec le prince des Apôtres : Communicantes Christipassionibus, gaudete. Ah! vous autres qui participez aux souffrances du Fils de Dieu, réjouissez-vous et triomphez aujourd'hui avec lui. Est-ce dans l'honneur et dans votre réputation que l'on vous attaque? Plus on la déchire, plus vous êtes semblables à celui qui a voulu être rassasié d'opprobres, comme dit son prophète : Saturabitur opprobriis. Est-ce dans la perte de vos biens que vous souffrez ? Gaudete : plus vous en êtes dépouillés, plus vous ressemblez à celui qui n'avait pas où reposer sa tête. Est-ce enfin dans les maladies ou dans les douleurs du corps ? plus elles sont aiguës, plus vous avez de rapport à cet homme de douleurs, puisque c'est imiter celui qui ne s'est fait semblable à nous que pour nous rendre semblables à lui, et par ce moyen nous rendre dignes de l'amour de son Père, qui n'approuve, qui n'estime et qui n'aime que ce qui a du rapport à ce Fils bien-aimé : Quos scivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis filii sut.

Ainsi, Messieurs, vous qui souffrez pour la cause de Dieu, ne considérez plus les souffrances comme le châtiment de vos crimes, ni comme la voie qui conduit au ciel, ni comme le moyen le plus assuré de votre prédestination : pensez seulement que, quand vous seriez les plus innocents de tous les hommes, ce vous serait un honneur de souffrir afin d'être semblables à votre roi, à votre modèle, à votre chef. Si ce fils de Dieu^ après avoir bu de ce calice d'amertume sur la croix, vous présentait le reste de sa propre main, auriez-vous le front de le refuser ? Si, après avoir été crucifié, il vous imprimait sur les pieds et sur les mains les stigmates de la passion, ne vous en tiendriez-vous pas infiniment honoré ? ne les recevriez-vous pas comme des gages de son amour ? Or, c'est ce qui vous arrive toutes les fois que vous souffrez quelque chose pour lui et que vous acceptez ces souffrances de bon cœur : toutes ces peines sont des parcelles de sa passion. Cette parole piquante, par laquelle on tourne en ridicule votre piété, c'est une épine de sa couronne ; cette persécution injuste est un clou qui vous attache à sa croix ; cette douleur est la pointe de la lance qui lui a percé le cœur ; et, lorsque vous endurez avec patience, vous pouvez dire avec l'Apôtre : Christo confixus sum cruci : c'est avec mon Sauveur, mon maître et mon Dieu, que je suis attaché à la croix. Et comme c'est là qu'il nous a témoigné l'excès de son amour, je dis aussi que nous ne pouvons lui marquer davantage

le nôtre qu'en souffrant pour lui, et en recevant avec bon cœur et avec une soumission chrétienne les persécutions qu'on nous fait pour son intérêt que nous défendons. (Houdry).

[Même sujet]. — Il n'est pas difficile, Messieurs, de vous convaincre de cette vérité, puisque jamais on ne témoigne plus de générosité, plus de désintéressement ni plus de fidélité au service de Dieu que dans les souffrances pour son amour. Ce sont les principales conditions qui marquent un grand et un parfait amour : conditions qui se trouvent réunies excellemment même dans l'amour que nous avons pour Dieu, quand nous recevons de bon cœur toutes les disgrâces qui nous arrivent de sa part. J'ai dit, premièrement, que c'est dans les persécutions que nous souffrons pour son amour que nous pouvons mieux qu'en toute occasion lui faire connaître la grandeur et l'excellence de l'amour que nous avons pour lui. Car, si c'est le propre de l'amour en général d'inspirer du courage et de la générosité, (l'expérience nous fait voir tous les jours qu'il n'y a rien qu'on n'entreprenne et qu'on ne fasse pour ce qu'on aime avec ardeur), où le courage d'un chrétien peut-il éclater davantage, où la grandeur de son amour pour Dieu peut-elle se mieux faire voir, que dans ces sortes de souffrances ? Car enfin, qui ne sait que le véritable objet de la force et de la générosité sont les adversités, les persécutions, toutes les choses où il y a le plus à souffrir, et que c'est contre ces sortes d'ennemis qu'il faut déployer sa force et sa vertu, puisque c'est en quoi le courage se signale davantage ? Car voilà ce qui a fait les héros parmi les païens, et ce qui fait encore les grands hommes dans le christianisme. Tout le reste peut passer pour une vertu ordinaire ; mais souffrir patiemment pour Dieu, c'est quelque chose de grand, c'est quelque chose audessus du commun ; c'est en quoi la grâce triomphe et où la vertu se fait voir dans son plus beau jour ; c'est, enfin, ce qui mérite l'admiration des anges et des hommes, comme assure S. Paul : Spectaculum facti sumus mundo et angelis et horninibus. (I Cor. iv). — D'où S. Chrysostôme conclut que souffrir pour Dieu est quelque chose de plus grand et déplus admirable que de faire des miracles qui renverseraient toutes les lois de la nature. Il est peu de ces âmes généreuses qui soient vertueuses uniquement pour Dieu. Quand l'honneur ou quelque autre avantage accompagne la vertu et lui sert comme de théâtre, elle a des charmes alors qui la font suivre ; mais, quand elle est dépouillée de cet ornement, et qu'il faut, pour ainsi dire, servir Dieu à nos dépens, c'est alors qu'on fait voir qu'on n'aime que lui seul, qu'on n'agit que pour lui plaire, et qu'on ne se propose que des motifs divins et élevés au-dessus des sens et de la raison. Car qui n'aimerait un Dieu lorsqu'il nous caresse, qu'il nous comble de biens et de prospérités, qui ne le servirait à ce prix ? Certes, l'on a bien sujet do croire que cet amour est mercenaire et propre à l'ancienne loi, où Dieu ne parlait que des bénédictions de la terre pour engager les

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hommes à son service ; mais aimer Dieu lorsqu'il ne nous présente que des croix pour récompense du service qu'on lui rend, vous m'avouerez que c'est le désintéressement le plus parfait, et par une suite nécessaire le plus parfait amour que nous puissions lui témoigner.

Ce qui fait que, au sentiment du grand Apôtre, les souffrances pour Dieu sont l'unique chose dont il est permis de se glorifier en cette vie, comme de la marque de l'amour le plus sincère et le plus désintéressé. Libenter gloriabor in infirmitatibus meis, dit-il. Eh quoi ! n'est-ce point contre l'humilité chrétienne d'étaler ses travaux et ses persécutions, comme le plus bel endroit de sa vie, ainsi que fait cet apôtre ? Non, parce que la gloire que l'on tire de toutes les autres choses est vaine et imaginaire, mais celle qui se tire des souffrances pour la cause de Dieu est juste, solide et véritable : Mihi autem absit gloriari nisi in cruce Domini. Et c'est pour cela qu'il fait un long narré de ses traverses et de ses persécutions ; c'est pour cela qu'il raconte ses voyages, ses chaînes, ses prisons, ses naufrages ; c'est pour cela qu'il dit qu'il a été flagellé, lapidé, traîné de tribunal en tribunal ; c'est pour cela enfin qu'il montre les marques de ses souffrances comme autant de titres d'honneur : Stigmata Domini Jesu in corpore meo porto. Eh ! d'où vient, je vous prie, qu'un apôtre si humble, si retenu à parler de lui-même, qu'un homme qui craint d'être réprouvé après avoir converti tout le monde, qui s'estime le premier et le plus grand de tous les pécheurs, que cet apôtre, dis-je, publie néanmoins si hautement ses souffrances pour Dieu comme autant de conquêtes, et qu'il en fait lui-même trophée ? Quœ infirmitatis meœ sunt gloriabor. C'est, encore une fois, parce que c'est Tunique chose dont il est permis de tirer de la gloire, puisqu'il n'y a que cela qui soit véritablement glorieux, et qui marque un désintéressement parfait. D'où il suit que, comme il est permis de faire connaître publiquement que l'on aime Dieu, d'en donner des marques et des preuves, et que même il est impossible d'empêcher cet amour d'éclater s'il est véritable, il est conséquemment permis de produire les témoignages de cet amour, qui sont les souffrances pour soutenir ses intérêts ; souffrances qui font voir qu'il est sans feinte, et qu'il est le plus désintéressé aussi bien que le plus ardent : Libenter gloriabor... Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini. La vanité qui s'attache à toutes les bonnes œuvres, et qui est comme un ver qui en corrompt tout le fruit, semble épargner les souffrances pour Dieu, parce que leur propre effet est de nous abaisser devant Dieu, de nous humilier sous la main de sa justice, et que la confusion et l'humiliation sont elles-mêmes comptées parmi les afflictions que Dieu nous envoie, dans le dessein de faire crever cette enflure de cœur qui nous élève dans la prospérité. {Le même).

[Même sujet]. — Si, dans les souffrances pour le service de Dieu, l'amour qu'on lui témoigne est plus généreux et plus désintéressé, je dis encore

qu'il est plus fidèle et plus constant, et que c'est particulièrement à cette fidélité que l'on reconnaît le véritable amour. De sorte que, au lieu que Ton dit que c'est dans nos disgrâces et nos adversités que nous éprouvons la fidélité de nos amis, tout au contraire c'est par la fidélité qu'on témoigne dans les souffrances que l'on marque à Dieu qu'on l'aime véritablement ; et, jusqu'à ce que nous ayons passé par-là, nous avons tout sujet de tenir notre amour pour suspect, parce qu'il y a tant de feinte, d'hypocrisie et de dissimulation dans le monde, que souvent nous nons trompons les premiers avant de tromper les autres ; et, si Dieu semble faire l'épreuve de ses saints et de ses plus grands amis par les souffrances, pour voir si leur vertu est sincère, quoiqu'il pénètre le fond de leur cœur, pouvons-nous nous-mêmes nous assurer de notre fidélité, sans avoir passé par cette épreuve, depuis que l'apôtre S. Jacques nous a appris que c'est proprement la patience qui fait la perfection d'un chrétien, et qu'avant cela il n'y a rien en lui sur quoi on puisse faire un fondement solide ? Patientia opus perfectum habet. (Le même).

| Fruit à retirer]. — L'avantage que nous devons retirer de tout ceci, c'est de souffrir patiemment les persécutions, de quelque côté qu'elles nous viennent, particulièrement quand c'est pour la justice et que nous sommes innocents des crimes qu'on nous impute ou du mal dont on nous accuse. Je vous ai fait voir que c'est par-là que Dieu nous donne les marques les plus éclatantes de son amour, un signe plus évident de notre prédestination; en un mot, que c'est la source de notre bonheur éternel. Ce qui me fait m'écrier avec le Fils de Dieu : Beati qui persecutionem patiuntur pr opter justitiam, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Heureux ceux qui souffrent persécution ! Heureux aussi d'avoir ainsi l'occasion de signaler leur vertu et de marquer à Dieu leur fidélité ! C'est dans cette vue que les apôtres et les disciples triomphaient de joie, et se croyaient infiniment honorés lorsque, dans les premières persécutions élevées contre la religion chrétienne, ils étaient traînés devant les tribunaux et maltraités pour l'avoir professée et annoncée aux peuples : Ibant gaudentes à conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomine Je su contumeliam pati. Bonheur si grand, honneur si considérable, que le prince des Apôtres n'a point fait de difficulté de dire que tout ce qu'il y a d'honorable dans le monde, toutes les marques de distinction, ce qu'il y a de plus grand et de plus capable d'élever une personne au comble de la gloire, vient comme fondre sur ceux qui ont l'avantage de souffrir en chrétiens : c'est-à-dire de souffrir pour la justice, et d'être haïs et persécutés des hommes pour Jésus-Christ. Or, c'est cet honneur, cet avantage et cette gloire, que nous trouvons dans les persécutions lorsque nous n'y avons donné nulle occasion de notre part : Beati qui persecutionem patiuntur pr opter justitiam. (Houdry).

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