‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 4)Chapitre 22 sur 25 · COMMUN DES PONTIFES ET AUTRES PASTEURS · texte numérisé non relu

COMMUN DES PONTIFES ET AUTRES PASTEURS

[Pasteurs selon le cœur de Dieu]. — - Une des grâces les plus signalées que Dieu promit à son Eglise, avant même qu'il l'eût établie, fut de lui donner des pasteurs selon son cœur : Dabo vobis pastores juxtà cor meum. (Jerem. m). — C'est de là que dépend le salut des peuples, conformément à ces paroles : Vos estis presbyteri in populo Dei, et ex vobis pendet anima ïllorum. (Judith, vin, 21). — Les pasteurs, selon l'idée que l'Ecriture nous en donne, sont semblables, en quelque sorte, à une femme enceinte : elle ne vit pas pour elle seule, mais encore pour le fruit qu'elle porte, et elle ne saurait périr sans qu'il périsse avec elle. C'est pourquoi S. Pierre dit à tous les pasteurs, dont il est lui-même le chef : Paissez le troupeau de Dieu qui est dans vous, c'est-à-dire qui a une aussi grande dépendance de vous que si vous le portiez dans votre sein : Pascite qui in vobis est gregem Dei. Aussi est-il certain que les inférieurs vivent en quelque sorte dans celui qui les gouverne, à cause de l'iniluence que les membres reçoivent de leur chef.

Les docteurs prétendent que l'état de Curé, considéré en lui-même, exige une plus grande perfection que l'état religieux, parce que l'un, dit Suarez, est un état de perfection à exercer, au lieu que l'autre est seulement un état de perfection à acquérir : In statu perfectionis exercendœ.., in statu perfectionis acquirendœ. Les religieux sont dans un état qui les oblige de travailler à acquérir la perfection, et c'est pour détruire les obstacles de cette perfection qu'ils font les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance; mais les pasteurs sont dans un état à exercer la perfection, puisque offrir des sacrifices, expliquer les saintes Ecritures, administrer les sacrements, s'opposer aux scandales particuliers ou publics, secourir les pauvres, consoler les affligés, donner enfin sa propre vie pour une de ses ouailles, sont des exercices qui supposent non une perfection à acquérir, mais une perfection déjà acquise : et c'est celle qui est nécessaire pour remplir dignement toutes les fonctions essentielles à l'état de Curé : au lieu que, si les religieux exercent ces sortes de ministères, ce n'est point en vertu de l'état de religieux, surtout quand ils ne sont point dans les ordres sacrés. (Ségneri , Devoirs des Curés).

[ De la hiérarchie]. — Parmi les pasteurs, Jésus-Christ a voulu qu'il y eût de la subordination, que les uns veillassent sur les autres, et qu'ils eussent autorité de les conduire et de les réformer, dans le Saint-Esprit, qui a établi les évoques pour gouverner l'Eglise de Dieu, quil a acquise par

ion sang. Il j en a un, le premier de tous, qui s'appelle Pierre, sur lequel l'Eglise est bâtie. Cet ordre de pasteurs, établi par Jésus-Christ, subsistera dans toute la suite des siècles. Il doit être inviolablement gardé, et il est absolument nécessaire pour le maintien de l'Eglise. Voilà donc une autorité bien établie, qui vient très-certainement de Dieu. Résister à cette autorité, c'est résister à Dieu même. Cette vérité doit être considérée avec beaucoup d'attention, et rien n'est plus fort pour retenir les inférieurs dans le respect et la soumission qu'ils doivent à leurs supérieurs. Jésus-Christ s'en est clairement expliqué : il a dit, en parlant à ses Apôtres : Celui qui vous écoute m écoute; celui qui vous méprise me méprise; celui qui me méprise méprise celui qui m a envoyé (Luc.x).Y faiton réflexion? Si l'on était pénétré de ces vérités, les résistances seraientelles aussi fréquentes et aussi opiniâtres qu'on le remarque ? {Discours sur la vie ecclésiastique par Lambert).

[Le bon exemple]. — Le concile de Trente, exposant les obligations des évêques, marque en particulier l'exemple de toutes sortes de bonnes œuvres qu'ils doivent donner aux fidèles : Bonorum omnium exemplo oves pascere. Et il ajoute aussitôt que ce qui se dit des évêques par rapport à leurs diocèses doit être aussi entendu des curés par rapport à leurs paroisses : Eadem omninô de curatis inferioribus sacrosancta Synodus déclarât et decernit. Pourquoi cela, sinon pour faire connaître aux curés que, comme ils sont de vrais pasteurs, quoique d'un ordre inférieur, aussi sont-ils à proportion obligés aux mêmes règles de perfection que les évêques ? Il y a seulement une différence en ce que l'évêque est chargé de faire à l'égard des curés ce que les curés sont chargés de faire à l'égard de ceux qui leur sont soumis : et c'est par là qu'on demande encore bien plus de perfection dans un évêque que dans un curé. (Le P. Ségneri, même ouvrage).

[Actions héroïques d'un saint prélat]. «— Un prélat que Ton a vu marcher sur les traces des plus magnanimes évêques, des Athanase, des Basile, des Ambroise ; qui s'est rendu célèbre dans de mémorables événements par des actions héroïques ; qui a fait dans l'Eglise tout ce que les grands capitaines font de plus grand dans l'Etat, ne doit-il pas paraître grand aux yeux de notre foi ? Ne mérite-t-il pas notre admiration et nos regrets ? Quels éloges n'est-il pas digne de recevoir dans les plus saintes assemblées ! La gloire que cet excellent pontife s'est acquise est audessus de toutes nos louanges. Quand nous ne la publierions pas, elle n'en serait ni moins réelle ni moins durable. La renommée l'a répandue dans toutes les parties du monde chrétien. Elle est liée à l'histoire de l'Eglise: la religion en fera le monument, les années ne l'effaceront point ; la calomnie ne l'obscurcira point. Mais souffririons-nous qu'elle se fût étendue dans toutes les autres nations, et que dans cette ville il n'y eût aucune

bouche qui s'ouvrît publiquement pour la célébrer ? Que dirait-on de nous, Messieurs, si nous ne lui consacrions pas un éloge solennel ? L'honneur de ce diocèse, l'honneur du royaume, s'y trouvent également intéressés. (Oraison funèbre du cardinal de Mailly,par le P. Chalippet, récollet).

[Le bon exemple]. — Tout chrétien doit à sa foi le tribut du bon exemple; il n'est pas appelé au christianisme pour lui seul, il y est aussi appelé pour les autres : de sorte que, s'il ne peut leur faire d'autre bien, du moins il les doit édifier. Si c'est là un devoir commun à tous les fidèles, il est particulier aux ecclésiastiques, et surtout aux pasteurs, qui sont établis dans l'Eglise pour l'édifier. Ce ne sont pas même seulement des exemples, mais des modèles de vertu qu'on doit trouver dans leurs personnes. C'est pourquoi l'Apôtre adresse ces paroles à chacun d'eux, aussi bien qu'à Tite son disciple : In omnibus teipsum. prœbe exemplum bonorum operum.Les pasteurs doivent avoir un assez grand fonds de vertu et pour bien vivre eux-mêmes et pour fournir dans leur personne, aux autres, une règle de bien vivre. Il est vrai que la vie de Jésus-Christ devrait être un modèle continuel pour les chrétiens ; mais, comme le remarque S. Thomas, elle ne peut pas être également connue à tous, soit à cause de la distraction de leurs esprits, soit à cause de leur ignorance : c'est pourquoi le Sauveur quittant la terre obligea les Apôtres et leurs successeurs à former en eux-mêmes une fidèle copie de ce qu'ils avaient vu en lui, afin que le commun des fidèles l'imitassent plus aisément : Exemplum dedi vobis, ut quemadmodkm ego feci ità et vos faciatis. Tel est donc le devoir des pasteurs : représenter, pour ainsi dire, en petit la vie de Jésus-Christ même, afin qu'elle devienne plus à la portée des autres chrétiens : Imitatores meiestote,sicut et ego Christi. C'est ce que disait l'Apôtre à ses disciples, et vous devez le dire avec proportion aux peuples dont vous êtes le pasteur. Prœlatus débet esse quasi forma existens discipulis : c'est l'expression de S. Thomas, qui est tirée mot à mot des sacrés canons. Il est toujours assuré que les pasteurs qui ne conduisent pas leur troupeau par le bon exemple mettent Dieu dans la nécessité d'user de moyens extraordinaires pour sauver les âmes, puisque, ayant déterminé de faciliter au peuple la pratique de la vertu en lui donnant pour modèles ceux qui le conduisent, on ne peut présumer qu'il suffise d'un modèle faux, et seulement apparent ; ce serait présumer que Dieu voudrait se servir d'un chef inanimé pour répandre dans les membres des esprits de vie, ce qui serait une espèce de monstre.

L'exemple contribue infiniment à répandre un désordre, quand celui qui y tombe est d'un rang et d'un caractère à se faire respecter. En effet, on ne manque pas de dire alors : Si un prêtre qui approche tous les jours des saints autels vit licencieusement; moi qui, étant séculier, n'en approche pas deux fois l'année, n'ai-je pas plus de droit de prendre les mêmes libertés? Quod divos decuit, quid mihi turpe putemt Les dérè-

glements des supérieurs servent d'excuse à ceux des inférieurs, et sont même comme une invitation à commettre le mal. En un mot, le scandale que donne un pasteur a le même effet qu'une grosse masse qui tomberait du sommet d'une montagne ; elle entraînerait tout ce qu'elle rencontrerait. Aussi ne peut-on rien concevoir de plus effroyable que ce désordre, au sentiment de S. Grégoire. « Dieu ne souffre aucune injure qui lui soit plus sensible que celle qu'il reçoit des prêtres, quand il les voit donner l'exemple du vice, eux qu'il avait établis pour corriger le vice, et quand il nous voit tomber dans le désordre, nous qui par notre profession devons l'arrêter. » (Ségneri, Devoirs des curés).

| Mauvaises excuses]. — Les excuses qu'on apporte aux péchés où l'on tombe sont souvent plus coupables que les péchés mêmes. Ceux-ci peuvent venir d'ignorance ou de faiblesse, celles-là ne viennent que de pure malice : c'est pourquoi le Prophète-Roi en parle ainsi à Dieu : Non déclines cor meum in verba mahtiœ ad excusandas excusationes in peccatis : Seigneur, ne souffrez point que mon cœur ait recours à un langage de malice pour trouver des excuses à ses crimes. Voyez maintenant si celles dont nous parlons ne sont pas de même nature, et si elles ne viennent pas de négligence et de paresse. Tous les prétextes qu'on pourrait imaginer ici se réduiront à deux chefs, dont l'un regarde le peuple, et l'autre le pasteur: le peuple qui doit écouter la parole de Dieu; le Pasteur qui doit l'expliquer. D'un côté, on dit — 1°. Que le peuple ne vient qu'en petit nombre aux instructions qu'on fait pour lui; 2°. qu'il n'y est pas attentif; 3° qu'il n'en profite pas. D'un autre côté, on prétend que le pasteur a trop d'affaires, ou qu'il n'a pas le talent et la capacité qu'il faudrait; ou enfin, comme nous avons dit d'abord, qu'il est autorisé par l'exemple de plusieurs autres, qui ne s'acquittent point de ce devoir, et qui demeurent pourtant impunis. {Le même).

[Prédication delà parole sainte]. — Quoique les peuples ne viennent pas écouter la parole de Dieu, il ne faut pas pour cela qu'un pasteur se tienne dispensé de la prêcher. Il est vrai qu'il y a des obstinés qui ferment l'oreille opiniâtrement à ce que Dieu demande d'eux : Filii nolentes audire legem Dei; mais tous ne sont pas ainsi, il n'y en a que quelques-uns d'un assez méchant caractère pour fuir leur plus grand bien. Quoi qu'il en soit, une seule âme qui profitera de votre discours peut vous récompenser de toutes vos fatigues; comme une perle seule qu'aurait prise un pauvre pécheur suffirait à le payer abondamment de toutes les peines qu'il aurait prises inutilement en d'autres occasions. Nous voyons que le Sauveur fit une de ses plus fameuses instructions à une seule femme, la Samaritaine : un pasteur dédaignera-t-il de parler à un petit nombre de ses ouailles, après un tel exemple? Les rivières et les fontaines publiques fournissent toujours de l'eau également, quoiqu'il n'y ait que peu de gens

qui aillent y puiser. Vous devez faire de même : vous êtes dans l'Eglise une source publique des eaux de l'Evangile. (Le même).

[Un pasteur doit précéder son peuple dans la voie du salut]. — Tout ceci, et une infinité d'autres choses qu'on pourrait dire sur ce sujet, fait voir manifestement l'étroite obligation que vous impose la loi naturelle et la loi divine de précéder votre peuple dans la voie du salut, et de l'y conduire sûrement par le bon exemple, le Sauveur disant expressément : Cïim proplias oves emiserit, ante eas vadit: quand le pasteur a fait sortir ses brebis de la bergerie, il marche devant elles. Si nous faisons réflexion à ces mots, ante eas, devant elles, nous trouverons qu'ils ne sont pas sans mystère. Un pasteur peut mener son troupeau en ne marchant qu'après lui; mais alors ce n'est pas tant le conduire que l'obliger par force à marcher, ce qui est le caractère d'un pasteur sévère et rigoureux; mais, quand il va devant son troupeau, il l'attire après lui aisément et avec douceur, ce qui est le caractère d'un pasteur plein de tendresse, et c'est ce que Jésus- Christ demande dans les pasteurs de son Eglise. Ainsi, quoique vous puissiez quelquefois obliger vos ouailles à suivre le bon chemin à force de reproches et de manières dures, il ne faut point se servir de ces moyens ; ce serait traiter vos peuples en bêtes plutôt qu'en hommes. Dieu n'en use pas de la sorte à votre égard : vous n'en devez pas non plus user ainsi à l'égard des autres. Il vous défend d'agir avec hauteur et avec empire dans votre gouvernement : Pascite qui in vobis est gregem Dei, non coactè, sed spontanée, nequeut dominantes in cleris, sed forma facti gregis ex animo. (I Pétri v). Ce n'est pas qu'on en ait moins d'autorité sur le troupeau ; mais c'est que le bon exemple doit se faire plus sentir dansun pasteur que l'autorité. Il faut donc que vous donniez un très-bon exemple à votre peuple, pour lui apprendre à mépriser du fond du coeur les biens périssables, et à les dispenser selon Tordre delà charité : car, autrement comment foulerait-il aux pieds ce qu'il verrait être l'objet de votre adoration? Quand le maître du vaisseau, pour se sauver du naufrage, commence le premier à jeter dans la mer ce qui lui appartient, les autres personnes qui sont sur son bord ne manquent pas de l'imiter ; mais, s'il ne paraît pas vouloir s'en défaire, les autres y penseront-ils ?(Ségneri).

[Le parfait modèle des évêques], — Ce saint homme était le modèle desévêques, qui sont les successeurs des Apôtres. Ils ont de l'autorité, ils ont des armes, et ils doivent s'en servir pour combattre les ennemis de la religion, quand ils ne peuvent les réprimer par d'autres voies. C'est dans ce genre de combat que ce saint prélat fut engagé par la religion même : Certamen forte dédit Mi (Sap. x). Eh! en a-t-on vu qui s'y soit montré plus courageux? Quelle activité ! quelle liberté ? quelle intrépidité ? Activité quand il fallait agir, liberté quand il fallait parler, intrépidité quand il y avait à craindre. Il agit avec autant de vigueur que les Pères de

l'Eglise contre les erreurs de leur temps. Il parla aux prélats comme S. Grégoire de Nazianze à ses Collègues dans l'épiscopat, et comme un grand archevêque de Carthage aux pères du concile d'Ephèse. Il demanda la protection des puissances de la terre, comme S. Ambroise et S. Léon celle des empereurs Théodose et Marcien. Il se roidit contre tous les obstacles et contre tous les dangers, comme les plus généreux défenseurs de la foi. Un si grand courage ne vous surprendra pas, Messieurs, si vous en considérez les sources. C'était la vertu, l'esprit de religion. Il était fortifié par la vertu, animé par F esprit de religion. Quand on est courageux par ces principes, que n'est-on pas capable d'entreprendre et d'exécuter? (Le P. Ghalippet.)

[Même sujet]. — On pourra juger du mérite de S. N. par l'extrême différence qu'on voit entre lui et ceux dont S. Cyprien et S. Bernard condamnent avec raison les dérèglements. Ceux-ci négligeaient le ministère de la prédication, si propre aux évêques : et lui ne cessa de prêcher qu'en cessant de vivre. Ils abandonnaient leur troupeau pour aller faire un honteux trafic dans des provinces éloignées: et lui ne quitta jamais le sien, hors que ce fût pour le bien du troupeau même et dans la seule nécessité. Ils laissaient les pauvres sans secours : et lui vendait tout pour avoir de quoi subvenir à leurs besoins. Ils exerçaient hautement l'usure au grand scandale du peuple : et lui ne connaissait point d'autre usure que celle qui se pratique innocemment et saintement avec Dieu, suivant ce que dit le Sage : Celui qui donne V aumône aux pauvres prête au Seigneur à usure (Prov. xix, 17). Ils n'étaient nullement touchés de ne voir ni piété dans les prêtres ni foi sincère dans les ministres de l'Eglise ; et lui tra • vaillait jour et nuit à réformer le clergé, à rétablir dans son diocèse la discipline ecclésiastique : et c'est pour cela qu'il a fait tant de statuts et d'ordonnances si sages, qui serviront de règle à toute la postérité. Ils marchaient d'une manière pompeuse et pleine de faste, parés des biens du Seigneur, quoiqu'ils se missent peu en peine de ce qui regarde le service du Seigneur : et lui, hors les marques de sa dignité, paraissait vêtu pauvrement, toujours occupé des choses de Dieu, prêchant et catéchisant en toute occasion, et passant souvent la nuit en prières. Ils buvaient dans des vases de grand prix : et lui aimait la frugalité, n'usant que de viandes communes, et 'ne se servant jamais de vaisselle d'or ni d'argent. Ils étaient toujours dans les festins et y commettaient de grands excès : et lui jeûnait fort souvent, et pour l'ordinaire au pain et à l'eau. Ils joignaient à la bonne chère les concerts de luths, de flûtes et de violons : et lui ne pouvait souffrir à table d'autre divertissement que celui qu'on peut tirer de la lecture des saints livres. Ils avaient du vin en abondance dans leurs pressoirs, leurs celliers regorgeaient de biens ; ils avaient des boîtes pleines de poudres de senteur, et leur bourse toujours bien ^remplie d'argent: et lui, préférant à tous les trésors du monde la paut. xvii. 24

vreté de Jésus-Christ, de riche qu'il était s'était fait pauvre, et non content d'employer tout son patrimoine en œuvres de charité, il quitta volontairement plusieurs bénéfices considérables qu'il possédait : exemple rare, et comme inouï jusqu'alors. 0 véritable disciple, ô parfait imitateur de Jésus-Christ ! Oh! que nous serions heureux si nous imitions celui dont nous admirons et louons la sainteté ! Mais que nous sommes à plaindre de ce que, ayant devant les yeux un si grand exemple des plus excellentes vertus, nous ne voyons pas dans ce miroir nos défauts et ne travaillons pas à les corriger! {Opuscules de Bellarmin).

[Ambition dans l'Eglise]. — Une des principales raisons pourquoi il y a, parmi les princes de l'Eglise, assez peu de zélés serviteurs de Jésus-Christ, c'est qu'il y en a peu qui soient appelés comme il fautàl'épiscopat. Ainsi la principale condition leur manque, je veux dire la vocation, que l'Apôtre avait sans doute en vue, lui qui disait hardiment: Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé de Dieu à l'Apostolat. Certainement ce serait merveille si ceux qui, par intrusion ou par brigue, entrent dans les charges ecclésiastiques, cherchaient non leur intérêt, mais celui de Jésus. Christ. Quiconque donc recherche son propre intérêt, n'est point serviteur de Jésus-Christ, mais esclave de son ambition. Je dis même plus: car je soutiens que ceux qui parviennent aux prélatures, et qu'on y élève, non pas à cause qu'on leur trouve plus de capacité et de mérite qu'à d'autres, ni parce qu'on juge qu'ils rendront de plus grands services à l'Eglise, mais ou par quelque considération de parenté, ouparce qu'ils ont trouvé de puissantes recommandations, ceux-là, bien que par eux-mêmes ils n'aient point sollicité, ne sont pas pour cela du nombre de ceux que Dieu appellerais de ceux qu'onpeutjustement nommer les créatures de la chair et du sang. Ce sont plutôt des gens de cour que des serviteurs de Jésus- Christ. Ce n'est point pour la gloire de Jésus-Christ qu'ils souhaitent d'être évêques, c'est pour vivre plus commodément ou pour relever leur famille. C'est pourquoi S. Bernard, écrivant au pape Eugène : a L'un, dit-il, brigue pour l'autre, et quelqu'un peut-être pour lui-même. Tenez pour suspect, quiconque emploie auprès de vous des intercesseurs : car celui qui sollicite par lui-même et pour lui-même, son procès est fait, il est déjà condamné. Gardez -vous bien d'élever à l'épiscopat ceux qui marquent pour cela beaucoup de passion et d'empressement; prenez plutôt ceux qui s'en excusent ; forcez-les même, et leur faites violence. » {Le même).

|Un pasteur est un père]. — Nous pouvons dire qu'un pasteur est un père, qui doit aimer ses enfants avec tendresse, et qui, par des soins assidus, leur donne des preuves de son amour. Voyons donc le soin que vous avez de votre troupeau. Voyons si vous leur rendez tous les services qu'un père charitable doit à ses enfants. Vous devez surtout vous appliquer à l'instruction des enfants, et il est de la dernière conséquence de bien cul-

tiver ces jeunes plantes. Vos enfants sont-ils instruits? Vous dites qu'ils ne se rendent point à vos instructions : n'est-ce point plutôt vous qui n'avez aucune exactitude, et qui, loin de les attirer, les rebutez par votre indifférence, quelquefois même par vos duretés? Les pasteurs zélés ont une infinité d'artifices innocents que la charité leur suggère pour se faire aimer des enfants, pour les animer et pour les engager à se rendre assidus. Vous laissez ce pécheur dans ses égarements : croyez-vous donc que vous ne lui devez rien? ignorez-vous que Dieu vous demandera compte de son âme, et que vous en serez responsable, si vous ne pouvez pas vous rendre témoignage que vous avez fait tout ce qui dépendait de vous pour le presser de se convertir? Vous acquittez- vous de ce que vous devez aux malades ? Vous leur administrez les sacrements de l'Eglise, et puis vous les laissez : croyez-vous que vous avez tout fait, que vous avez rempli tous vos devoirs? N'est-ce pas pour vous une obligation indispensable de visiter les malades, de les consoler, de les encourager, de leur enseigner à faire un saint usage de leur maladie ? Vous vous devez tout entier à votre prochain : jugez donc vous-même si vous ne méritez pas d'être sévèrement repris lorsque, en tant d'occasions, vous le laissez sans assistance, sans consolation, sans soulagement, sans soutien. (Lambert, Discours sur la vie ecclésiastique).

[Sentiment de S. Augustin sur la dignité épiscopale]. — S. Augustin, écrivant à Valère son évêque : — « Je vous supplie, lui dit-il, avant toutes choses, de considérer qu'en ce monde, et surtout en ce temps-ci, il n'y a rien de plus commode et de plus doux que la dignité épiscopale, que l'ordre des prêtres ou des diacres, quand on en fait les fonctions négligemment et à la manière des ecclésiastiques de Cour; mais que, devant Dieu, il n'y a rien de plus triste et de plus funeste. Considérez d'autre part qu'en cette vie, surtout au temps où nous sommes, la chose du monde la plus difficile, la plus pénible, la plus périlleuse, est la charge d' évêque et l'office de prêtre ou de diacre ; mais qu'en récompense il n'y a rien de plus heureux ni de plus avantageux devant Dieu, quand on s'en acquitte avec tout le soin que demande le souverain Maître. a — Voilà comme parle S. Augustin et c'est le sujet de son épître, qui mérite bien d'être lue principalement par ceux qui, sans savoir ce qu'ils font, aspirent à l'évêché ou au sacerdoce, et qui, après avoir obtenu ce qu'ils souhaitent avec passion, abandonnent leur troupeau, et pensent à tout autre chose qu'à ce qui est de leur charge, sans se mettre en peine ni de conserver leurs brebis ni d'en augmenter le nombre.

Les bergers qui, dans l'étable de Bethléem, eurentle bonheur de voir et d'adorerles premiers le Verbeincarné veillaient lanuit àlagarde de leurs troupeaux: que doivent donc faire les pasteurs qui ont à garder et à défendre, non des animaux sans raison, mais des' âmes toutes spirituelles, pour qui Jésus-Chr'st vivant sur la terre employait les nuits à gémir et à

prier! Si Jacob eut tant de soin des brebis de son beau-père, qu'il pouvait dire avec vérité que durant le jour et durant la nuit il souffrait le chaud et le froid et ne prenait point de repos, quelle sorte d'incommodité doit craindre celui qui a la conduite de ce cher troupeau pour lequel le Fils de Dieu a donné son sang et sa vie? Et si le démon, comme un lion rugissant, ne fait que tourner de tous côtés et chercher quelqu'un pour le dévorer, n'est-il pas juste qu'un bon pasteur coure autour de ses brebis, et soit toujours prêt à les défendre contre le loup infernal ? (Bellarmin, Opuscules).

[Vigilance pastorale! . — La vigilance d'un pasteur à défendre son troupeau n'est pas moins de son devoir que la peine qu'il se donne de le bien conduire. Jacob, voulant faire connaître à Laban les bons services qu'il lui avait rendus, lui disait qu'il avait défendu son troupeau avec tant de courage et d'adresse que jamais les bêtes ne lui en avaient pris ni tué aucun :'nec captum à bestiâ ostendi tibi. David, pour se faire honneur auprès de Saiil de sa vigilance et de sa valeur, lui témoignait que, dès qu'il voyait un lion ou un ours prendre un bélier, il se jetait aussitôt sur lui pour l'arracher de sa gueule ; et JÉsus-CHRiSTmême, voulant nous faire connaître jusqu'où sa charité pastorale s'est étendue, dit que, bien loin de s'abandonner à une lâche fuite, comme plusieurs pasteurs mercenaires, il a toujours si généreusement défendu son troupeau, qu'il a donné son âme pour ses brebis. A présent qu'il ne peut plus nous rendre par lui-même ces secours ni ces marques sensibles de sa charité, il se décharge, dit S. Grégoire pape, d'une partie de ses soins, sur des hommes de miséricorde, qu'il suscite de temps en temps, des pasteurs fidèles et désintéressés, qui veillent à la garde de son troupeau ; sur ces âmes choisies qui, sans autre caractère que celui de leur amour et de leur zèle, se consacrent tout entières au service de leurs frères, pensant incessamment à eux, demandant pour eux au Ciel les grâces dont ils on* besoin, offrant pour eux l'encens de leurs prières et la myrrhe de leurs mortifications, détournant d'eux l'orage de la persécution et de la misère, ressentant par une charité tendre et délicate, les contre-coups des maux qu'ils souffrent ; s' affligeant avec ceux qui sont affligés, pleurant avec ceux qui pleurent, et portant sur leur chair innocente la peine de leurs péchés, afin de les gagner à Jésus-Christ. {Eloges historiques des Saints).

[Du devoir des pasteurs]. — Omnis pontifex ex homninibus assumptus pro hominibus constituitur in Us quœ sunt ad Deum (Hebr. v). — C'est Dieu qui choisit les pasteurs de son peuple, c'est lui qui les établit dans l'Eglise pour leur servir de père, de pasteurs et d'oracles. C'est à eux de conduire ces ouailles par la voie qui mène à la vie ; c'est à eux de leur jhoisir le pâturage qui leur convient, et de les défendre des loups qui

rôdent autour du bercail pour dévorer les brebis qui s'en écartent. Quelle doit être la docilité de ces brebis, et quelle la charité et la sainteté des pasteurs ! La porte par où doit entrer le pasteur dans la bergerie pour se mettre à la tête de son troupeau, c'est Jésus-Christ. Quiconque donc y entre sans être appelé de Jésus-Christ, et sans être animé de sa charité pour Je troupeau, n'est qu'un voleur, qui cherche non à nourrir et à engraisser les brebis, mais à s'enrichir de leurs dépouilles^ selon les paroles du Sauveur même. Le vrai pasteur, ajoute-t-il, fait entendre sa voix aux brebis, c'est-à-dire qu'il les instruit en public et eh particulier : doit-il manquer de zèle ? Il les éclaire dans leurs doutes : doit-il être ignorant? 1^ les console dans leurs peines : doit-il être peu instruit dans les voies de Dieu, et n'avoir qu'une légère teinture de spiritualité, qu'une vertu superficielle ? Le vrai pasteur marche à la tête du troupeau, c'est-à-dire qu'il lui donne l'exemple, et qu'il lui fait voir dans ses mœurs la pratique des vérités qu'il prêche. Tels sont les pasteurs dont les brebis connaissent la voix, et qu'elles suivent avec plaisir. (Croiset , Exercices de piété) .

[La charité du pasteur |. — La charité d'un pasteur, sans changer de nature, se partage en différents exercices, selon les différents besoins du troupeau qui lui est commis, et, demeurant toujours la même, elle multiplie ses emplois à proportion des nécessités auxquelles elle doit subvenir. Elle est toujours occupée à la conduite des fidèles ; elle enfante les uns, elle compatit aux autres, elle s'humilie devant ceux-ci, elle s'élève à l'égard de ceux-là ; douce à plusieurs, sévère à peu, et mère universelle de tous. La charité d'un pasteur doit lui faire remplir tous ces différents devoirs dans la conduite des âmes. La charité doit être féconde ; elle doit enfanter toujours, autant qui est en elle, de nouveaux enfants à l'Eglise de Dieu : A lios parturit. La charité d'un pasteur doit être compatissante à l'égard de ses frères ; elle doit subvenir à toutes les infirmités, sans acception de personnes : Cum nliis in/irrnatur. Cette charité doit être humble, en sorte que, s'il se trouvait quelque chose à redire à sa conduite, il soit tout prêt à la réformer, quand ce serait même des personnes de bas état qui le trouveraient en défaut : Ad alios se inclinât. Cette charité doit être ferme et généreuse, en reprenant les désordres où ils se trouvent, sans crainte de respect humain ; soutenant avec vigueur les intérêts d'un Dieu offensé, mais se donnant bien de garde aussi de confondre ses intérêts avec ceux de l' amour-propre, ce qui n'est que trop commun : Ad alios se erigit. La charité doit être quelquefois sévère, Aliis severa, mais cette qualité est surtout nécessaire à l'égard de soi-même, et peu souvent à l'égard des autres. Quant à ce qui regarde les pécheurs, il faut les traiter avec la même douceur que le Fils de Dieu nous a montrée, nous souvenant que nous sommes pécheurs nous-mêmes, et ne permettant nullement d'ailleurs à aucune personne de

croupir dans le désordre et dans de mauvaises habitudes, de quelque nature qu'elles soient. (Essais de Panégyriques ; pris de S. Bernard).

[Désintéressement et libéralité]. — Quels nouveaux degrés de force ce saint prélat ne recevait-il pas de son désintéressement et de sa charité pour les pauvres ! Il n'y a rien qui amollisse plus le courage que l'esprit d'intérêt. Le Sage dit qu'un homme qui aime l'argent serait prêt à sacrifier son honneur et sa conscience, qu'il vendrait son âme même : Hic enim et animant suam venaient habet (Eccli. x, 10) ; et qu'un riche qui n'y a point d'attache est un homme rare, qui mérite d'être loué parce qu'il a fait des choses merveilleuses pendant sa vie : Quis est hic, et laudabimus eum ? Fecit enim mirabilia in vitâ sua. Ce saint prélat avait l'âme trop grande pour aimer les richesses. Il donnait à sa dignité et à son cœur tout ce que permet l'esprit de l'Eglise. Sa table était aussi ouverte que celle de S. Augustin à la qualité, au mérite, à la vertu. Magnifique quand il fallait l'être, il reçut en diverses occasions des souverains, et avec une généreuse libéralité. (Le P. Ghalippet).

[La vie d'un prélat doit être irréprochable!. — L'évêque doit être exempt de tout péché, et sa réputation et sa vie doivent être si pures qu'on ne lui puisse reprocher le moindre défaut : Irreprehensibilem. S. N. avait travaillé pendant longtemps à se défaire de tous les siens, et il était arrivé à un si haut point de perfection, que, si la modestie le lui eût permis, il eût pu dire à ses ennemis : Quis ex vobis arguet me de joecc^o? Néanmoins, il tremble quand il faut prendre la mitre et la crosse ; un ange a peine à le rassurer, et, s'il ne craignait de choquer les volontés de son Dieu, il ne chargerait jamais sa tête ni sa main d'un fardeau si pesant et si dangereux. Cet illustre exemple n'étonne-t-il point ces aveugles ambitieux qui cherchent si effrontément les dignités ecclésiastiques, qui font tant de lâchetés et tant de bassesses pour s'agrandir, qui prostituent leur conscience et leur honneur pour acquérir une charge où il faut sacrifier sa réputation et sa vie pour la défense de l'Eglise ? ne tremblent-ils point quand ils considèrent qu'ils briguent les évêchés que les saints rejettent, qu'ils demandent ce que refusent ceux-là, et que, n'ayant ni leur mérite ni leur vertu, ils aspirent à des grandeurs qui sont capables d'étonner les anges : Ipsis etiam angelicis humeris formidabile onus, dit S. Bernard ? Notre grand saint était bien éloigné de ce désordre, puisque, pour l'obliger àprendre cette dignité, il fallut les suffrages du clergé et l'exprès commandement de Jésus-Christ, sans quoi il n'aurait jamais osé prendre un fardeau qui parait si doux et si honorable à ceux qui aspirent à cette dignité, mais qui lui paraissait, au contraire, si rude et si dangereux sitôt qu'il eut examiné les fonctions et les engagements qui y étaient attachés. (Panégyrique de S. Magloire, par le P. Senault)

[Grandeur et dangers qui accompagnent Fépiscopat. — Il est constant que les évêques sont les premières causes du bien et du mal qui se fait dans leur Eglise, et qu'ils enlèvent tous les hommes avec eux, comme le premier mobile entraîne tous les cieux avec lui. De là vient que, par un bonheur qui ne peut être assez estimé, ils ont part à toutes les bonnes oeuvres qui se font dans leur diocèse : ils méritent avec tous ceux qui travaillent, ils sont couronnés avec ceux qui combattent, et leur récompense est si grande qu'elle renferme celle de tous les soldats qui ont vaincu sous leur conduite. Mais, comme il n'y a point d'avantage sur la terre qui n'ait ses défauts, ni de grandeur qui n'ait ses dangers, les évêques sont coupables de tous les péchés qui se commettent dans leur diocèse ; ils sont responsables de la mort de toutes leurs ouailles; quelque soin qu'ils prennent de les sauver ou de les défendre, ils ont toujours sujet de craindre que le souverain pasteur ne leur en demande raison, et qu'il ne se venge sur leur négligence de la perte de son troupeau. Car, après ces effroyables paroles qu'il a dites par la bouche de son prophète : Sanguinem illorum de manu vestrâ requiram (Gen. ix) , quels châtiments ne doit-on point appréhender de son amour quand il sera changé en fureur? — (Test là le juste sujet de l'étonnement de S. N. ; c'est ce qui le fait trembler sur son trône ; c'est ce qui lui rend sa mître et sa crosse insupportables, et c'est ce qui lui fait appréhender qu'en voulant sauver les autres il ne se damne lui-même. Or, je vous laisse à penser quelle doit être la crainte qui doit être commune aux autres avec ce grand évêque. Sa dignité, qui cause sa crainte, ne cause-t-elle point la leur ? Ne croientils point de désordres dans leurs diocèses qui puissent irriter le Fils de Dieu contre eux ? Ne s'y commet-il point de péchés qui deviennent les leurs, ou parce qu'ils ne les étouffent pas en leur naissance, ou parce qu'ils ne les arrêtent pas en leurs progrès? Ne craignent-ils point que le Fils de Dieu ne leur impute tous les crimes qu'ils n'empêchent pas ? N'appréhendent-ils point que ces longues absences, qui ont pour prétexte quelque intérêt temporel, et pour véritable cause un divertissement inutile, ne soient suivies du dérèglement de leur diocèse, et n'attirent après elles la licence des ecclésiastiques et le scandale des séculiers ? Ne craignent-ils point que cette pompe qui les accompagne partout ne justifie les plaintes des pauvres, dont ils dissipent le patrimoine ; que cette magnificence qui éclate en leurs bâtiments, que ce luxe qui paraît en leurs meubles, que cet excès qui se voit en leurs tables, ne les accuse devant le souverain évêque de nos âmes, et que, leur demandant compte de tous ces biens dont ils ne sont que des économes, il ne les traite avec la même rigueur que le père de famille traita, dans l'Evangile, le Serviteur qui n'avait pas bien ménagé ses revenus ? Mais, s'ils sont exempts de ces désordres et s'ils partagent leurs richesses avec les misérables, ne craignent-ils point que le Fils de Dieu ne leur demande raison de son sang qu'ils doivent distribuer aux fidèles, de sa parole qu'ils leur doivent an-

noncer, et de son esprit qu'ils doivent répandre dans son église ? — C'était le sujet de l'étonnement de S. N. ; c'était le motif de sa crainte et de sa frayeur continuelle. (Panégyrique de S . Magloire, du P. Senault).

[S. Charles modèle du pasteur]. — Ce saint prélat sut parfaitement bien accorder Faction aven la contemplation, et jamais saint n'eut tant de commerce avec les hommes et avec les anges. Car, aussitôt qu'il se pouvait dérober aux affaires, il se mettait en oraison ; il recevait de Dieu ce qu'il devait donner à son peuple, et, se transfigurant comme Moïse sur la montagne, il mourait saintement à soi-même pour vivre heureusement à Jésus-Christ. Il se représentait souvent que les deux principaux offices d'un archevêque étaient la prédication et la prière : que dans celle-ci il fallait consulter Dieu, apprendre ses intentions, s'instruire de ses mystères et de ses desseins ; que dans l'autre il fallait édifier les peuples, enseigner les ignorants, consoler les affligés et convertir les pécheurs. (Senault).

[Soulagement des pauvres]. — Celui qui n'épargnait pas sa peine pour la conversion des pécheurs n'épargnait pas ses richesses pour le soulagement des pauvres. Il était bien persuadé qu'il n'avait rien qui ne fût à ses diocésains , que renfermer ses trésors dans ses coffres c'était y enfermer la vie des misérables, et que c'était s'approprier ce que la Providence divine ne lui avait donné que pour le secours des autres. Cave ne intrà loculos tuos includas salutem inopum, et tanquàm in tumulis sepelias vitam pauperum. (S. Ambroise, II Offic. xvi). — Il vécut et il mourut dans l'exercice delà charité ; et je puis dire, sans offenser les autres prélats, qu'il n'y en a jamais eu qui ait plus agi et plus souffert pour son peuple que celui-ci. (Le même).

[L'épiscopat est un fardeau !. — Encore que l'épiscopat soit une éminente dignité dans l'Eglise, il me semble que S. Grégoire a eu raison de dire que son nom est plutôt un nom de peine que d'honneur, et qu'il oblige plus celui qui le porte à la souffrance qu'au repos : Nomen onerîs potius quàni honoris. Outre que l'évêque se doit sacrifier pour son troupeau-» qu'il doit marcher à la tête de ses ouailles pour les conduire et pour les défendre, il faut qu'il ait tant d'amour pour elles qu'il ne lui reste que de la haine pour lui ; il faut qu'il se perde pour les sauver, qu'il mette sa vie au hasard pour mettre la leur en assurance, et qu'il s'expose à la rigueur de la faim et de la soif pour les en délivrer. Car nous ne sommes plus dans l'ancienne loi, où les pasteurs se nourrissaient du lait de leurs troupeaux et se vêtaient de leur laine ; nous sommes sous la loi nouvelle , où, à l'exemple de Jésus-Christ le souverain pasteur de nos âmes, les évêques doivent répandre leur sang pour la conservation et pour la nourriture de leurs ouailles. Il faut que, pour l'imiter, ils s'expo-

sent à tous les dangers qui les menacent, et que, mourant à leurs propres intérêts, ils ne soient sensibles qu'à ceux des brebis commises à leur soin. {Le même).

[Du zèle que doivent avoir les évoques] . — Il faut, sur toutes choses, que les évêques soient zélés et puissants, et que, pleins de courage et de ferveur, ils soutiennent la gloire de Jésus-Christ, et défendent les intérêts de leur troupeau. Le zèle est la flamme de l'amour; il brûle ceux qu'il anime, et, les consumant peu-à-peu, il les fait les victimes de ce qu'ils aiment. Zelo zelatus sum, dit un amant passionné, pro Domino exercituum : (III Reg. xix): — je suis dévoré de mon propre zèle. Je ressens les outrages que l'on fait au Dieu d'Israël, et, plus sensible à ses injures qu'à mes douleurs, je mourrai de jalousie et d'amour si je ne le venge. Car le zèle ne brûle pas seulement, mais il dévore, et, comme j'ai dit auparavant, il pénètre jusque dans les os, il dessèche les moelles, et il réduit en cendres les amants qu'il possède : Zelus domûs tuœ comedit me. (Ps. 68) — Ce zèle est ordinairement accompagné de puissance, et donne de la force et du courage aux personnes qu'il anime. C'est pourquoi S. Augustin areconnu que, comme l'amour de la gloire ou du plaisir rendait les infidèles courageux, l'amour de Dieu rend les fidèles invincibles. Les menaces et les tourments ne les peuvent étonner ; les tyrans et les bourreaux n'ébranlent point leur constance, et tout ce que peut inventer la cruauté ne sert qu'à augmenter leur courage et leur amour. Ils disent : Nous sommes faibles parce que nous sommes pécheurs, mais nous sommes forts parce que nous sommes amants ; le zèle nous inspire du courage dans le besoin, et nous sommes toujours assurés de vaincre parce que nous sommes toujours prêts à mourir. {Panégyrique de S. Sulpice par le P. Senault).

[Jésus est le vrai pasteur]. — Nous n'avons qu'un bon pasteur, dont tous les bons pasteurs sont les membres. C'est Jésus-Christ qui conduit par eux ; et, en qualité de bons pasteurs, ils sont, dit S. Ambroise, les vicaires de son amour et de sa charité aussi bien que de son autorité. Un bon pasteur regarde les âmes qu'il conduit comme rachetées par Jésus-Christ ; et parce qu'il aime Jésus-Christ, il aime ceux qui lui appartiennent. C'est pourquoi le Sauveur demanda par trois fois à S. Pierre : M'aimezvous ? avant que de lui dire : Paissez mes brebis. Il les aime jusqu'à s'exposer pour leur salut, s'il le faut ; et, s'il se croit obligé de donner sa vie même dans le besoin, pour ceux que Dieu lui a confiés, comment, dit S. Grégoire, ne partagera-t-il pas avec eux le bien qu'il a, lorsqu'ils ont besoin d'être assistés? Il n'a rien qui ne soit à eux, parce qu'il est tout à eux lui-même en Jésus-Christ, et il leur dit, avec l'Apôtre : Je me sacrifierai volontiers pour vos âmes. {Année chrétienne, Le Tourneux)-

[Ne pas enfouir le talent du maître]. — Celui qui enfouit l'argent de son maître, au lieu de le faire profiter, représente ceux qui par paresse ou par timidité n'emploient pas au service de Jésus-Christ et de son Eglise les talents qu'ils ont reçus de lui. Car une sagesse qu'on ne communique point est la même chose, dit l'Ecriture, qu'un trésor caché en terre. Dieu n'allume pas une lampe afin qu'elle se tienne sous le boisseau, au lieu d'éclairer la maison des lumières qui lui ont été données pour cela. Avoir le don de la parole et se taire, être capable de conduire et ne vouloir être chargé de personne, enfin pouvoir être utile aux autres et ne vivre que pour soi, c'est ce que l'Evangile appelle enfouir le talent de son Seigneur. Et parce que, comme dit S. Grégoire, le compte qu'on doit rendre sera grand à proportion de ce qu'on aura reçu, ceux qui ont reçu beaucoup doivent trembler en considérant que ceux à qui on a donné peu ne laisseront pas d'être condamnés comme le serviteur paresseux de l'Evangile, s'ils n'emploient pas ce peu même au profit de celui qui le leur a confié. Telle fut la conduite de ce saint pasteur, qui a tout lieu de s'écrier avec Jésus-Christ : Voilà, Seigneur, toutes les âmes que je vous ai conquises et que j'ai retirées des mains de l'ennemi; de tous ceux que vous m'avez donnés je n'en ai perdu aucun. (Année chrétienne, Le Tourneux).

[Un bon ministre de Dieu]. — Ce grand saint est un des exemples fameux qui doivent faire comprendre à tous les ministres de l'Eglise qu'il n'y a rien de plus redoutable que la charge pastorale ; qu'on doit s'estimer heureuxlorsqu'on peut passer ses jours sans porter ce lourd fardeau ; qu'on ne doit entrer dans le sanctuaire, pour ainsi dire, que par contrainte, et lorsque Dieu nous fait voir des marques d'une vocation légitime, auxquelles il serait criminel de résister. Que ceux-là qui courent après les dignités ecclésiastiques, que ceux-là qui envisagent sans effroi les places les plus élevées de l'Eglise,, viennent voir un saint qui ne peut se résoudre à accepter l'office de supérieur, et qui croit trop entreprendre lorsqu'il consent qu'on le mette au rang des ecclésiastiques. Quelle frayeur dans notre saint lorsque les peuples le demandent pour leur évêque ! Il faut employer l'artifice pour l'engager à se rendre dans la ville. Il demande comme une grâce qu'on le laisse libre, qu'on lui permette de retourner dans sa solitude pour y goûter un repos innocent, pour y méditer les vérités éternelles, pour y pratiquer les austérités les plus rigoureuses de la pénitence. Tous prononcent qu'il est digne d'être évêque, lui seul déclare qu'il en est indigne. C'est là ce qui s'appelle avoir une véritable idée de l'épiscopat, que de le considérer comme un fardeau accablant, qui est au-dessus des forces de l'homme et qu'il ne peut porter qu'avec des grâces extraordinaires, grâces que Dieu n'accorde qu'à ceux qui tremblent, qui fuient et qui n'acceptent une charge si

lourde que parce que ce serait déplaire à Dieu que de ne pas obéir à sa voix. {Année évangélique).

[Le bon pasteur], — Le bon et véritable pasteur, animé de l'esprit de Jésus-Christ, prend pour lui ce que la morale chrétienne a de sévérité et de rigueur ; il réserve à ses brebis ce qu'elle a de condescendance, de douceur, de charité. Il commence par pratiquer lui-même exactement et à la lettre ce qu'il a à enseigner à ses ouailles. Loin d'outrer des devoirs déjà assez austères, qu'il est obligé d'exiger de ses frères, il aimerait à trouver en leur faveur de légitimes adoucissements à la loi dans la loi même ; il n'impose aux autres que les obligations dont il ne peut les dispenser sans prévarication ; il ne leur fait porter du fardeau que ce qu'il n'en peut porter tout seul. Le mauvais, le faux pasteur, au contraire, ne connaît d'indulgence dans l'Evangile que pour lui-même. Intéressé, lâche, sensuel, iJ dépouille ses brebis, il les accable de travaux inutiles, de mortifications indiscrètes ; il change à leur égard les conseils en préceptes ; toute sa régularité consiste d'ordinaire à exiger que les autres soient réguliers à l'excès ; on dirait, à voir les macérations et les austérités dont il surcharge les plus faibles, qu'il a droit de faire expier par autrui les crimes qu'il commet lui-même. A ces traits reconnaissez les hypocrites, et, en évitant leur conduite, mettez- vous à couvert des justes anathèmes que Jésus-Christ lance contre eux. {Morale du Nouveau-Testament, par le P. La Neuville).

[Même sujet]. — Un ministre de l'Eglise n'est pas seulement le pasteur, il est le père de la famille qui lui est confiée. Qu'il ait donc soin — 1°. De se proportionner avec prudence aux besoins de tous ceux qui la composent ; — 2°. De ne point chercher à s'engraisser de leur substance ; — 3°. De n'en négliger, de n'en mépriser aucun dans les fonctions de son ministère ; — 4°. De les employer tous avec amour, n'usant jamais de sévérité à leur égard que quand la douceur est devenue inutile. — Quel scandale, et quel malheur pour votre Eglise, ô mon Dieu, si ceux qui la gouvernent de votre part, se dépouillant des entrailles de votre charité pour vos enfants, venaient à préférer le fastueux titre de seigneur et de maître à l'aimable qualité de pasteur et de père ! {Le même).

[Pasteurs aveugles] . — Malheureux le peuple qui a pour guide des aveugles; plus malheureux s'il les croit éclairés! Malheureux les guides aveugles ; plus malheureux s'ils aiment leur aveuglement, s'ils préfèrent les ténèbres à la lumière ! Leur malheur est alors sans remède, et la perte de ceux qu'ils conduisent inévitable. Dieu ne peut donner une marque plus terrible de sa colère contre une famille, une Eglise, une communauté, que quand il lui donne pour conducteur un homme séducteur ou séduit. Quel scandale, grand Dieu, un tel chef ne causera-t il

point à tout le corps qu'il gouverne, à moins que ses faibles et trop crédules ouailles n'ouvrent enfin les yeux sur l'incapacité, sur la présomption ou sur la malice de leur dangereux guide ! Ne donnez, ô mon Sauveur, à vos brebis que des pasteurs assez éclairés pour découvrir les précipices qui les environnent, assez courageux et assez forts pour les en détourner malgré le penchant qui les y porte. (Le même.)

[Douceur pastorale]. — Comme S. Pierre devait être le chef de l'Eglise, Dieu voulut encore lui enseigner par son expérience, et avec lui aux autres pasteurs de son troupeau, à supporter la faiblesse de ceux qu'ils doivent conduire, à ne s'étonner pas de leurs chutes, à les relever avec douceur et à leur pardonner avec charité, considérant de quoi euxmêmes sont capables. Si Pierre n'eût pas fait une telle faute, son zèle pour la fidélité due à Dieu eût été trop violent. Il n'eût point considéré la faiblesse du cœur humain, capable d'oublier ses devoirs les plus légitimes ; il eût seulement regardé la justice de ces devoirs, et l'horreur de l'ingratitude commise par des sujets contre leur roi, par des captifs délivrés contre leur libérateur, par des enfants contre leur père. Les autres pasteurs eussent cru être obligés de l'imiter dans sa sévérité ; et, comme le nombre des pécheurs est bien plus grand que celui des justes, les rebelles se fussent obstinés dans leur révolte, quand ils eussent vu la porte du pardon fermée à leur repentir. (Godeau, Eloges des Evoques).

[L'amour de lîieu dans un pasteur!. — Jésus ne demande à S. Pierre un grand amour que parce qu'il le veut mettre dans une charge où il sera obligé à un grand travail. Jésus ne l'interroge ni sur les lumières de son esprit ni sur sa science, ni sur sa prudence ni sur sa fermeté, ni sur sa patience ni sur sa tempérance, ni sur son détachement ni sur sa justice, ni sur sa pureté, qui sont des vertus nécessaires à un pasteur : il lui demande seulement s'il l'aime plus que ses compagnons. C'est que l'amour comprend toutes les autres conditions que requiert le pastorat ; c'est que qui aime Jésus-Christ aime son Eglise, parce que l'on ne peut aimer l'époux que l'on aime l'épouse. Ainsi, comme, l'ayant trouvée laide, prostituée et infidèle, il a donné son sang pour effacer toutes ses taches, pour lui ôter fos rides, pour la rendre toute belle et toute parfaite, un pasteur qui aime son troupeau n'emploie pas seulement tout son esprit, toute sa science, toute son expérience, tout son temps, mais if prodigue encore sa santé et sa vie, pour le conduire, pour le nourrir et pour le défendre, qui sont les trois offices dont il lui est redevable. — Aimez donc le souverain pasteur, ô pasteurs subalternes, et vous aimerez vos troupeaux comme il les faut aimer, et vous serez pour eux des guides fidèles, des défenseurs courageux, des nourriciers prudents, des pères tendres et véritables. Ainsi vous irez chercher celles qui s'égareront pour les ramener au bercail. Ainsi vous ne vous lasserez pas de leur donner la nourriture de la parole, et une nourriture conforme à leur faiblesse,

qui les nourrisse, et non pas qui les délecte ; qui entretienne leur santé ? et non pas qui contente leur délicatesse. Ainsi vous nettoierez celles qui se salissent ; ainsi vous traiterez les plaies de celles qui sont blessées, sans avoir horreur de leurs blessures ; ainsi vous ranimerez celles qui sont mortes. Ainsi leur vie sera le glorieux trophée de votre amour ; ainsi votre amour songera à toutes choses, avec diligence, avec sagesse, avec paix et avec joie. Ainsi vous serez dignes de votre nom et de votre charge, qui est la même que celle du Fils de Dieu. (Le même),

[Un saint évêquej. — On ne pouvait craindre, après les preuves d'humilité que ce saint homme avait données, que la dignité épiscopale le rendît superbe. Il était trop généreusement retiré de tous les filets que le monde lui pouvait tendre pour être sujet à tomber dans les pièges du démon ; au contraire, on ne pouvait lui opposer un plus redoutable ennemi. Il avait de la science pour le confondre, de l'éloquence pour le combattre, de la sagesse pour le détruire, de la force pour en triompher. Que disje ? il l'avait déjà vaincu. Il avait renoncé à toutes ses pompes; il s'était mis en état de ne le plus craindre. Les exemples avaient précédé la prédication. Il était plus pauvre que ceux à qui il devait prêcher l'amour de la pauvreté ; il avait quitté les honneurs du siècle avant que d'en persuader le mépris ; il s'était attaché à la croix avant de parler de Jésus crucifié. Il était allé plus loin qu'il ne voulait mener les autres. Il avait bu la lie du calice qu'il voulait seulement leur faire goûter. Enfin, il avait pratiqué les conseils les plus difficiles de l'Evangile avant que d'en enseigner les préceptes. Toutefois il se cacha lorsqu'il sut le dessein du peuple. Il avait une si claire connaissance de la sainteté que demande le sacerdoce qu'il ne put s'en croire digne. Il trembla à la vue d'une chaire qui, l'élevant sur ses frères par la dignité, l'obligeait à être encore plus élevé par sa vertu. (Le même, Eloge de S. Cyprien).

[Ordre intérieur]. — Ce saint, pour réformer son diocèse, commença par la réforme et le règlement de sa maison, ou par la modestie des meubles, la frugalité de la table, la retenue des domestiques et les exercices de piété. On pouvait dire qu'il faisait là une continuelle prédication au peuple. Certes, elle est incomparablement plus puissante que celle de la parole. La vertu entre dans le cœur des peuples plutôt par les yeux que par les oreilles ; leur foi ne vient pas de l'ouïe, elle dépend de la vue.. L'évêque pourrait être pur comme un ange ; si les domestiques sont débauchés, il ne persuadera jamais la pureté au vulgaire, ou celui-ci le soupçonnera de se plonger en secret dans le vice, qu'il endure publiquement auprès de sa personne, ou il l'accusera de négligence et de manquer à la charité qu'il doit aux siens. Le mauvais exemple lui servira de loi ou d'excuse. La famille de notre saint fut un séminaire de bons prêtres et de saints évêques. Quand la discipline qui s'y gardait fut sue en Italie»

plusieurs personnes de qualité désirèrent y entrer pour s'y former à la piété ecclésiastique. Il en était plutôt le père que le maître. Le soin qu'il prenait des officiers de la basse famille afin qu'il ne leur manquât rien, ni en santé ni en maladie, l'amour qu'il témoignait à tous, la douceur avec laquelle il les reprenait, était un charme innocent qui les gagnait à lui, pour les gagner à Dieu. Sa vie était très-sévère. Dans ses dernières années, il ne mangeait que du pain, il ne buvait que de l'eau, il couchait sur la paille ; il ne se chauffait jamais, et il dormait fort peu. Mais il ne voulait pas qu'aucun de ses domestiques, non pas même les prêtres, l'imitassent en cette austérité. (Godeau, Eloge de S. Charles Borroméé).

[Le pasteur doit être plus vertueux que ses ouailles]. — Un pasteur qui conduit un troupeau, doit être plus saint que les brebis de son troupeau. Dieu, dit excellemment S Grégoire de Nazianze, a voulu que dans son Eglise il y en eût à qui il appartient de conduire le troupeau, et qu'il y en eût d'autres qui sont nés pour obéir et pour se laisser conduire. C'est à peu près ce qu'on remarque dans le corps humain. L'homme est composé de parties dont les unes sont chargées de gouverner, les autres sont soumises, et ne sont dans l'ordre qu'autant qu'elles obéissent. Ceux qui commandent sont à l'égard de ceux qui obéissent ce qu'est l'âme à l'égard du corps. Mais pour exercer dignement cet empire, dans que)le disposition faut-il être? Ceux-là seulement, dit S. Grégoire, méritent d'avoir les premières places dans l'Eglise qui surpassent tous les autres par leur vertu, qui sont devenus les amis de Dieu, et qui sont avec lui dans une liaison si étroite que l'on peut dire qu'ils sont dans une espèce de familiarité avec Dieu.

S. Ambroise explique d'une manière bien claire et bien touchante la nécessité où sont les pasteurs de se distinguer du commun des fidèles par l'excellence de leur vertu. Il commence par proposer l'exemple des anciens philosophes, et il dit que ces premiers sages avaient cette opinion qu'ils devaient s'élever au-dessus des autres par la pratique de la vertu. S. Ambroise prétend que ces philosophes avaient pris ces nobles idées dans la lecture des livres saints. C'est là que l'on observe que le peuple demeure au bas de la montagne, que les prêtres montent au haut de cette montagne, et que Moise seul entre dans la nuée. Une distinction si marquée doit être observée avec soin. C'est-à-dire que les pasteurs doivent être essentiellement séparés du peuple. Comment séparés ? Par la sainteté de leur vie, par la régularité de leur conduite, par la gravité de leurs mœurs. La dignité de pasteur est un poids ; elle impose de grandes obligations. Celui qui en est honoré doit surtout veiller -sur lui-même ; il doit faire en sorte que la sainteté de sa vie réponde à l'élévation de sa dignité ? Comment le peuple respectera-t-il un pasteur en qui il ne remarque rien qui attire son respect ? (Lambert).

| La douceur excessive]. — La douceur a ses illusions aussi bien que la sévérité. On prend souvent, dans la conduite des âmes, pour un effet de la charité ce qui n'est au fond qu'une affection tout humaine. Un supérieur, un confesseur,ne saurait avoir trop de charité pour ceux quelaProvidence a confiés à ses soins ; mais sa tendresse pour eux ne doit jamais le porter à s'opposer aux desseins de Die a, à interrompre ou à troubler leurs sacrifices, à leur interdire l'usage de la mortification chrétienne. On doit empêcher, arrêter même, le zèle d'un pénitent dont les austérités corporelles sont excessives, et visiblement contraires à la santé qui lui est nécessaire pour ses autres devoirs ; mais, à l'égard de la mortification purement intérieure, il faut l'abandonner à la conduite intérieure du Saint-Esprit, et l'encourager à suivre toujours l'attrait de la grâce. La mortification qui afflige la chair peut être quelquefois indiscrète, on doit donc aussi la modérer quelquefois : celle qui ne crucifie que l'esprit et le cœur ne peut aller trop loin, c'est donc une fausse compassion que de vouloir lui prescrire des bornes. {Morale du Nouveau- Testament, du P. La Neuville.)

[Responsabilité devant Dieu]. — Il ne faut pas qu'un pasteur prétende être jamais justifié devant un tribunal où les choses sont si rigoureurement examinées, qu'il n'ait rempli tous ses devoirs : mais qui est celui, Messieurs, qui fait tout ce qu'il peut, qui emploie tout ce qu'il a de vertu, de force et de puissance, sans ménagement et sans réserve, et qui peut dire avec sincérité : J'ai fait tout ce qui a été en mon pouvoir, et je n'ai rien à me reprocher ? Il faut, pour parler avec une telle assurance, qu'un supérieur n'aperçoive rien, dans sa doctrine et dans les instructions qu'il a données, qui ne soit conforme à la pureté des règles, et qu'il en ait exprimé toute la vérité et toute l'étendue ; il faut que ses frères n'aient rien reconnu dans ses actions, qui ne les ait édifiés, qu'ils n'y aient rien aper.u qui ait pu leur rendre ses avertissements et ses exhortations suspects ; il faut que sa vigilance ait été si exacte, qu'il ait pu être dans tous les temps le témoin de leur conduite, et qu'il les ait comme engagés à lui rendre une obéissance d'amour, parles marques qu'il leur a données de la grandeur de sa charité. (Règle de S. Benoît).

(Exemple et parole]. — Si le pasteur agissait seulement, qu'il réduisît sa sollicitude à la simple action, et qu'il se dispensât de l'instruction de la parole, l'exemple serait quelque chose de trop sec, l'action toute seule ne serait pas suffisante. Il pourrait, à la vérité, être suivi, être imité de quelques personnes dures ou grossières ; mais il serait mal aisé qu'il s'attirât la créance de celles qui auraient plus d'esprit, de lumière et d'intelligence ; et, à moins qu'il ne leur fît connaître les motifs de saconduite, les avantages et les biens qu'elle peut produire, et particulièrement quand il est question de voies extraordinaires, peu usitées et contraires à toutes les inclinations de la nature, il ne viendra pas à bout de

la faire embrasser, dans les choses qui combattent les sens, qui contrarient les usages communs, tous les sentiments et toutes les pentes humaines : il faut, pour cela, ou de puissantes raisons ou des miracles. S. Bernard veut aussi que l'on joigne la parole à la voix de l'exemple : c'est-à-dire que ces deux dispositions se rencontrent toujours ensemble dans un pasteur, et qu'elles se donnent la main. — Il n'y a point d'ordre, dit-il, plus beau ni plus utile que de porter le premier le fardeau que Ton veut imposer aux autres. L'exemple que l'on donne par l'action est une instruction vivante et efficace ; on nJa pas de peine à persuader ce que l'on enseigne quand on fait voir par ses œuvres qu'il est possible. (Règle de S. Benoît).

AVERTISSEMENT

Il y a eu dans V E glise deux sortes de Solitaires, qui ont été célèbres dès les premiers siècles du christianisme. Les premiers sont les Anachorètes ou Ermites, qui ont vécu dans les forêts, séparés de tout commerce des hommes, tels que les Antoine, les Hilarion, les Paul, et un grand nombre de saints qui ont peuplé les déserts de l'Egypte, de la Palestine et de la Thébaïde. Les seconds, à qui Von a donné le nom de Cénobites, demeurant près des villes, ont vécu sous l'obéissance et sous la conduite d'un abbé, et menéunevie sociable et religieuse, mais séparée de la conversation des hommes, afin de vaquer à la contemplation et de s'animer mutuellement au service de Dieu; aussi peu occupés des choses de la terre que s'ils eussent été dans les déserts les plus écartés.

E Eglise a produit une infinité de saints de ces deux classes, qui ont donné une haute idée de la religion chrétienne, et des preuves sensibles de la sainteté de vie quelle prescrit. Il ne faut que voir ce que S. Jérôme, S. Chrysostôme, Cassien et d'autres Pères, ont écrit sur l'un et sur l'autre genre de vie pour juger qu'on ne peut manquer de matière quand on est engagé à faire l'éloge de quelqu'un de ces saints en particulier. Il est bon néanmoins de remarquer que, s'il y en a peu dont on fasse l'éloge et dont on solennise la fête dans toute l'Eglise, en récompense il y en a une infinité qui ont commencé à se sanctifier par la solitude, et qui en ont conservé l'amour et le désir quand on les en a tirés pour secourir le prochain, comme S. Bernard, S. François de Paule, et d'autres, qui y sont retournés après une vie publique, qu'ils ont appelée tumultueuse. C'est ce que nous avons eu en vue dans ce recueil, outre ce que nous avons donné sur ce sujet, au VHh tome de notre Bibliothèque, titres, Retraite et Solitude, d'où l'on peut tirer beaucoup de matériaux pour le panégyrique d'un saint Solitaire.

t, xviï. 25

S Le nombre des imitateurs de la vie cachée du Sauveur s'est accru]. — Dès les premiers siècles de l'Eglise, on a vu des imitateurs de la vie cachée du Sauveur ; le nombre s'en est multiplié dans la suite des temps par les persécutions, qui obligeaient les fidèles de fuir dans les déserts. Là, ces sages fugitifs devenaient de saints anachorètes, et les grottes où ils se cachaient furent comme les premiers monastères de religieux. Mais, comme ils s'y préparaient au martyre, et que les bourreaux venaient souvent les arracher de leur retraite pour les traîner au supplice, ils ne pouvaient se réunir comme ils ont fait depuis, ni donner à la vie monastique cette forme régulière qu'elle prit dans les siècles suivants. Ce fut alors que l'Eglise en paix vit ses enfants triompher des plaisirs du monde par une fuite victorieuse de ces tyrans flatteurs et caressants qui succédèrent aux tyrans cruels et barbares ; et ce fut alors que les déserts, où paraissaient encore de toutes parts les traces des glorieux confesseurs de Jésus-Christ qui les avaient habités, furent peuplés de solitaires, qui^ s' assemblant en corps sous de dignes chefs, exacts observateurs d'une discipline régulière, ne servirent pas moins à étendre la foi par les exemples de leur piété que les martyrs à la confirmer par leur zèle et leur courage. (Essais de Panégyriques).

[Idée d'un solitaire accompli]. — Formez- vous l'idée d'un solitaire enrichi de toutes les vertus. Représentez-vous un homme inaccessible aux plus légères impressions de l'envie, au-dessus des plus subtils sentiments de l'orgueil, insensible aux plus délicates amorces de la volupté, exempt des moindres taches de l'avarice, à couvert des plus soudaines surprises de la colère, impénétrable aux traits les plus perçants de la calomnie. Figurez-vous un esprit toujours tranquille dans les douceurs de la contemplation, ou toujours vigilant dans les emplois de la charité ; un cœur partagé entre les transports de son amour pour Dieu et les mouvements de son zèle pour le prochain ; un corps qui était l'instrument d'une charité infatigable ou la victime d'une pénitence continuelle ; des yeux fermés à toutes les pompes du siècle ; une bouche toujours ouverte aux louanges du Seigneur; des mains toujours prêtes à secourir les misérables ; mettant sous ses pieds le monde vaincu , la chair domptée, les démons confus. Considérez-le au milieu d'une troupe de saints formés sur le môme modèle. Joignez à l'image d'une vie toute sainte celle d'une mort angélique, accompagnée et suivie de toutes les circonstances qui peuvent rendre la mémoire d'un homme vénérable à tous les siècles. Voilà le portrait du glorieux S. N. et le parfait modèle des solitaires. (Essais de Panéyyriques).

| Société et solitude]. — Il est assez difficile de juger si la société est préférable à la solitude, ou la solitude à la société. La première est la compagne de Tinnocence, l'école de la piété, le théâtre sur lequel Dieu fait les plus grands miracles. Il sépare un homme du monde quand il veut le rendre illustre ; il lui donne les anges pour maîtres quand il veut lui donner les hommes pour esclaves; c'est de ce lieu écarté du bruit qu'il tire les Moïse pour conduire son peuple, les Elie pour punir ses ennemis, les Jean-Baptiste pour prêcher la pénitence et faire la guerre au péché ; c'est de là qu'il fait sortir son Fils unique quand il veut le faire connaître au monde, et publier ses vertus et ses miracles dans la Judée. — Mais, quelque louange que nous donnions à la solitude, il faut avouer que la société est plus naturelle, plus utile et plus agréable à l'homme. Elle est plus naturelle, puisqu'il est né pour la conversation, et que la parole ne lui a été donnée que pour entretenir commerce avec les autres ; elle est plus utile, puisqu'elle fait naître l'abondance et la sûreté parmi les hommes, et qu'elle les défend de la stérilité de la terre par leur travail, et de la violence des bêtes farouches par leur assistance mutuelle ; elle est aussi plus agréable, puisqu'elle fait une des plus grandes douceurs de la vie, et qu'elle fournit elle seule des remèdes à tous nos maux. Car elle nous instruit, si nous sommes ignorants ; elle nous défend, si nous sommes faibles ; elle nous console, si nous sommes affligés, et elle nous fait recouvrer les avantages que le péché nous avait fait perdre. C'est pourquoi ceux qui la quittent pour se jeter dans la solitude sont bien généreux ou bien téméraires : car il n'y a rien de plus affreux que les déserts de celle-ci, rien de plus triste que son silence, rien de plus effroyable que sa pauvreté. Elle n'a personne qui l'entretienne, qui la divertisse ou qui la console ; les antres qui lui ôtent les hommes ne lui donnent que les tigres pour compagnons, et, de quelque espérance que la solitude flatte les ermites, elle les expose bien plus souvent à la persécution des démons qu'à la consolation des anges.

[Mépris des vanités du monde], — S. N. surmonta dès son enfance toute la gloire du monde. Il renonça aux honneurs dès qu'il renonça aux plaisirs et aux richesses ; il se cacha dans la solitude pour être inconnu à tous les hommes, et il se retira dans le désert pour éviter la gloire qui est inséparable de la vertu. Il ne voulut aucun confident de sa retraite.

[Zèle et régularité]. — Les saints solitaires joignent à l'amour extrême de la vérité l'éclat d'une vie très-réglée et très-parfaite. Après s'être dépouillés de tout et s'être crucifiés au monde, ils portent encore leur zèle plus loin, et ils travaillent de leurs propres mains pour gagner dé quoi soulager les pauvres. Ils ne prétendent point que, parce qu'ils jeûnent ou qu'ils veillent, ils doivent être oisifs durant le jour; mais ils emploient la nuit à chanter des hymnes et à veiller, le jour à prier et à travailler des mains, imitant en cela le zèle du grand Apôtre. Car si, lorsque toute

la terre le regardait comme le prédicateur de la vérité, il a voulu néanmoins s'occuper comme un artisan, et travailler de ses mains jusqu'à passer les nuits sans dormir, pour gagner de quoi soulager les pauvres, combien plus, disent ces saints hommes, nous qui jouissons de la solitude et qui n'avons rien de commun avec le tumulte des villes, devons-nous consacrer ce repos à quelque travail utile et spirituel ! Rougissons donc ici nous autres, et pauvres et riches, de ce que, pendant que ces saints solitaires, qui n'ont rien que leurs corps et que leurs bras, se font violence pour trouver dans leur travail de quoi faire subsister les pauvres, nous, au contraire, qui avons tant de bien dans nos maisons, n'employons pas seulement notre superflu pour le soulagement des misérables. Comment excuserons-nous une si grande dureté ? comment pourrons-nous en obtenir le pardon ? (Sermon 8 de S. Chrysostôme sur S. Matthieu).

[Témoignages des Pères]. — S. Grégoire de Nazianze, après avoir dit beaucoup de choses à la louange de l'état de ces religieux, conclut de la sorte 1 : C'est le partage de Jésus-Christ, c'est le fruit de ses souffrances, c'est l'appui de la vraie religion, l'honneur du peuple chrétien, le soutien du monde, et un ornement qui ne cède guère en beauté à ce qu'il y a de plus beau et de plus brillant dans le ciel. S. Jean-Chrysostôme2 en parle ainsi : — Si quelqu'un vient maintenant dans les déserts de l'Eglise, il préférera sans doute cette solitude à un paradis ; il la trouvera remplie de troupes innombrables d'anges revêtus de corps mortels. Car c'est là que campent les armées de Jésus-Christ ; c'est là qu'on voit ce troupeau royal, ces hommes divins qui possèdent sur la terre toute la perfection des vertus chrétiennes. S. Jérôme n'en dit pas moins3; tout transporté de joie, il s'écrie : — 0 désert où Jésus-Christ a mis ses plus belles fleurs ! 0 solitude où se forment et se taillent les grandes pierres qui servent à la structure de la cité du grand Roi, et où l'on traite familièrement avec Dieu ! — S. Augustin, après avoir loué les solitaires, comme nous l'avons remarqué, passe aux cénobites, et voici ce qu'il en dit 4 : — Si l'on n'a pas assez de vertu pour vivre dans la solitude, qui est-ce, du moins, qui n'admirera et n'exaltera la vertu de ceux qui, ayant méprisé les plaisirs du monde, se joignent ensemble, et mènent une vie toute sainte, s'employant à l'oraison et à la lecture, conférant entre eux des matières de piété, sans donner aucune marque ni de vaine gloire ni d'entêtement, ni de jalousie ; toujours modestes, retenus, paisibles, ennemis de la discorde, unis à Dieu par un amour très-ardent, qui 'est la chose du monde par où ils peuvent lui témoigner davantage leur reconnaissance pour tous ses bienfaits !? Nul d'entre eux ne possède rien

(1) Apologie pour sa fuite.

(2) HamiL 8 in Matth.

(3) Epist. ad Ueliodorum.

(4) I De moricus Ecc/esiœ.

en propre, nul n'est incommode à ses frères; les anciens, qui -excellent parmi eux, non-seulement en sainteté mais en connaissance des choses divines et spirituelles, gouvernent les jeunes avec une bonté paternelle, et, s'ils montrent une grande autorité à commander, les autres ne font pas moins voir de docilité à obéir. {Opuscules de Bellarmin).

[Union à Dieu]. — Qui pourrait dire ce qui se passait dans les communications continuelles qu'avait ce saint solitaire avec Dieu ? Qui pourrait expliquer l'ardeur de ces contemplations sublimes, les lumières qu'il y recevait? Rochers qui furent les témoins de ces opérations secrètes ; neuve où il se mêla tant de fois les larmes que lui faisaient verser ou F abondance de la grâce ou les péchés d' autrui ; lieux solitaires qui sou. vent retentîtes des profonds soupirs que lui faisait pousser vers le ciel le désir de la céleste patrie, que vous nous en diriez de choses si vous n'étiez point des témoins muets ! Mais, si vous n'étiez pas muets, vous n'auriez pas été confidents des saintes ferveurs de S. N. La même humilité qui l'a porté à nous en dérober la connaissance vous en aurait ôté la vue* (Le P. d'Orléans).

[Tableau]. — Ceux qui vivent dans la solitude, loin du bruit, du tumulte et de l'embarras des villes, et qui sont pour ainsi dire dans le port, à l'abri du vent et de l'orage, quoiqu'il semble qu'ils n'aient plus rien à craindre pour leur salut, cependant ils se tiennent incessamment sur leurs gardes, et n'oublient rien pour vivre avec la pureté que Dieu exige des fidèles, efc pour être en état de paraître devant son tribunal» Quels efforts ne doit pas faire un homme qui embrasse la solitude pour se préserver de toute souillure, et pour mener une vie digne de sa profession, qui demande beaucoup plus de vertus que celle des séculiers, parce que ces hommes sont exposés à de plus grands dangers de perdre leur innocence s'ils n'apportent beaucoup de soins pour se conserver ! Les solitaires sont exempts de toutes ces peines; personne ne les choque ni ne songe à les chagriner, et ainsi ils ne sont point obligés de se tenir en garde contre les surprises de la colère. On ne les flatte et on ne les loue point; ils n'ont nullement à craindre que les applaudissements leur donnent de la vanité ; ils n'ont pas besoin d'acquérir la prudence nécessaire pour le gouvernement de l'Eglise ; si bien que, quand on les choisit pour cela, comme il arrive assez souvent, et qu'ils ne s'y sont nullement préparés, ils bronchent à tous les pas qu'ils font, ils sont en cloute du parti qu'ils doivent prendre, et prennent souvent le pire ; ils ont besoin de conseil et ne savent à qui s'adresser ; ils n'ont point les qualités nécessaires pour s'acquitter des fonctions du sacerdoce, et ils perdent celles qu'ils avaient pour la solitude. {Opuscules de S. Jean-Chrysostôme.

[Origine de la vie monastique. — Dès les premiers siècles de la prédication

de l'Evangile, les mœurs des chrétiens commencèrent à s'altérer. Aussitôt qu'on eut perdu de vue les Apôtres et les hommes apostoliques, la mémoire des vérités qu'ils avaient enseignées s'affaiblit dans la plus grande partie des fidèles, et reçut des blessures si profondes de ses propres enfants, que S. Cyprien ne craint point de dire que ce fut ce qui lui attira les persécutions si violentes, qui lui arrivèrent parce que la loi de Dieu s'était corrompue dans la durée d'une longue paix, et que la vengeance divine releva la foi abattue et comme ensevelie dans le sommeil. Dieu cependant, qui ne voulait pas que ce feu divin qu'il avait apporté dans le monde, qu'il avait allumé par la sainteté de ses prédications, de ses exemples et de ses miracles, qui s'était embrasé par les travaux, par les soins de ses apôtres et par le sang de ses martyrs, s'éteignît dans ce déluge d'iniquité, inspira des hommes qui, emportés par le même esprit qui conduisit Jésus-Christ dans le désert, y vécurent comme des anges dans des corps mortels, dans la séparation de leurs biens, de leurs pères, de leurs femmes et de leurs enfants ; qui, se réservant Dieu seul pour partage, se cachèrent dans les solitudes écartées, exposés à la nudité, au froid, à la faim et à toutes les injures des saisons les plus rigoureuses ; louant Dieu dans le silence et dans l'éloignement de tout ce qui pouvait les distraire de la méditation des choses éternelles ; qui, par des pénitences rigoureuses et des prières ardentes, se joignirent à ceux que Dieu s'était conservés dans le milieu du monde, et qui, malgré cette corruption si universelle, y combattaient pour la gloire de son nom. Voilà quels ont été les principes de cette action et de cet état si relevé que notre saint religieux a embrassé avec tant de ferveur, et dont il a si dignement rempli les devoirs pendant toute sa yiq. (Règle de S. Benoît).

[S. Benoît]. — Ce fut particulièrement sous S. Benoît que se perfectionna l'ouvrage commencé par les Paul et les Antoine. La Providence réunit dans ce saint patriarche toutes les qualités nécessaires aux supérieurs, pour le rendre le chef de ce grand ordre d'où tant d'autres sont sortis comme des rejetons de leur tige. Il savait accommoderle joug de la régularité monastique à la portée de ses disciples, pour les conduire, selon l'attrait de leurs grâces différentes, au degré particulier de perfection auquel ils étaient appelés. Joignant encore la prudence évangélique du serpent à la douce simplicité de la colombe, il tempérait la rigueur de l'obéissance par la sagesse du commandement ; et, bien éloigné de ces pharisiens austères qui mettaient sur les épaules d' autrui des fardeaux insupportables auxquels ils ne touchaient seulement pas du doigt, il ôtait au joug de la discipline tout ce qu'il a d'onéreux, en le portant lui-même dans toute sa pesanteur et en l'adoucissant autant qu'il le pouvait aux autres. (Essais des Panégyriques).

[Ces grands hommes sont dignes de tout honneur]. —L'Eglise ne saurait trop ho-

norer ces grands hommes qui, par la sainteté de leur institut, ouvrant l'asile des cloîtres à tant d'âmes qui se perdraient parmi les scandales du monde, sont comme le moyen auquel la Providence attache la prédestination de leurs disciples. Or, plus les rameaux de ces arbres s'étendent, plus les observateurs de cette discipline se multiplient, plus l'antiquité de leur origine est éloignée, plus les fruits qu'ils portent dans la vigne du Seigneur sont grands, plus le Père de famille leur est redevable. Sur ce principe, quels éloges sont dus au grand saint N. ! Combien de saints révérés dans son ordre, mis en ce rang par de célèbres canonisations, ou conservés dans des annales authentiques ! Combien se sont sanctifiés dans des cellules obscures, en des déserts écartés, sans autre témoin que Dieu, et qui, cachés, pendant leur vie, dans le secret de la face du Seigneur, paraîtront au grand jour de la révélation ! Combien se sanctifient encore dans une infinité de monastères où la règle de S. N. est observée ! Combien d'âmes, enfin, louent et loueront à jamais Dieu dans le ciel, qui seraient les victimes éternelles de ses vengeances si l'institut de ce saint fondateur ne leur eût marqué la voie qui les a conduits à ce bienheureux terme ! Après cela, s'il est vrai que ceux qui ont fait et enseigné brilleront comme des astres dans le firmament, de quels rayons de gloire S. N. ne doit-il pas être environné dans le ciel, puisque tout ce qu'il y a eu de prédestinés parmi ses disciples sont autour de lui, comme autant de rayons qui entrent dans la couronne immortelle que le juste juge lui a préparée ? Mais, comme il a été le père des solitaires, il n'en a pas moins été le modèle. (Essais des Panégyriques).

[Il y a plusieurs sortes de solitaires. — Le premier exemple que S. N., le modèle des solitaires, a donné, c'est de chercher la solitude pour y trouver Jésus-Christ. Il y a des solitaires chagrins, sauvages, superbes, ennemis des hommes, presque insupportables à eux-mêmes, et semblables à ce démon affreux de l'Evangile qui n'habitait que les déserts ou les sépulcres. Il y a des solitaires doux, mortifiés, humbles, agissants, pleins de cette jubilation intérieure que la grâce porte avec elle ; soupirant toujours pour le salut de leurs frères, ou travaillant pour le leur ; qui ne se séparent de la société humaine que pour mener une vie angélique. C'est à ces disciples de Jésus-Christ dans le désert que Dieu parle ; c'est à ces parfaits imitateurs de sa vie cachée qu'il se communique; c'est à ces cœurs, où les affections du siècle étouffées ne laissent plus aucune trace de leur agitation et de leur tumulte, que la voix du Ciel se fait entendre. Lorsqu'il quitta le monde dans la fleur de la jeunesse, il ne fut poussé par aucun de ces motifs secrets qui portent quelquefois les gens du monde à l'abandonner, ni des dégoûts causés par des renversements de fortune, ni des chagrins conçus par des passions traversées, ni la délicatesse d'une humeur incommode qui fuit la société pour s'épargner des contradictions insupportables à son orgueil et à son amour-propre, ni

l'impuissance de satisfaire une ambition cachée, ni quelque affront éclatant reçu sans réparation : aucun de ces motifs n'eut part à la solitude de S. N. Son sacrifice fut pur et sans tache. Il savait que les victimes des impies sont abominables devant Dieu, parce que leur cœur est souillé. (Essais des Panégyriques).

[Le monde], — Le monde est un grand livre, qui nous rend bientôt savants dans la science des saints, quand on n'y regarde que Dieu. C'était le seul livre de S. N., où il apprit tant de merveilles qu'il ravissait par ses entretiens les plus habiles docteurs, qui s'étonnaient de voir un homme si éclairé et si savant sans étude. D'un côté, il ne vit dans le inonde que vanité et que fourberie, de l'autre il n'aperçut que malice, que vols, que meurtres ; et enfin, il connut combien le monde était dangereux à fréquenter, et combien il était difficile d'y faire son salut. C'est pourquoi il prit la résolution de le quitter, et., pour se mettre plus à couvert de tous les dangers qui l'environnaient, il se retira dans un désert affreux, dans l'intention d'y servir Dieu avec plus d'amour et de détachement. (Nouet).

[Comment Dieu appela ce saint homme au désert]. — Dieu tira ce saint homme, pour ainsi dire, de la masse des autres hommes, et le cacha plusieurs années, par une grâce particulière, dans le secret de sa face, selon l'expression du Roi-Prophète, pour le sauver de la malice du siècle, et pour donner aux âges suivants l'exemple d'une innocence pénitente. Cet homme, qui, comme une chaste colombe soutenue sur les aîles d'une foi vive et d'une charité fervente, s'envolant du milieu du monde pour aller chercher une terre nouvelle et des cieux nouveaux, traça les routes du <lésert, et apprit à gémir devant Dieu dans les solitudes. Cet ange, tout mortel qu'il était, s'étant rendu comme invisible, protégea les empires par ses prières, soutint l'Eglise par la pureté de sa foi, confessa le nom de Jésus-Christ par les austérités et les souffrances de sa vie, confondit la sagesse humaine par sa simplicité évangélique, combattit les hérétiques par la force de sa parole et par l'efficace môme de son silence, dompta les démons et triompha de l'enfer par les secours du Ciel et par sa constance ; et sa vie, surpassant la portée et les lumières ordinaires de la raison, fut un miracle de la grâce de Jésus-Christ, et une preuve de la vérité de sa religion. (Fléchier, Panégyriques).

'Tableau d'un solitaire]. — S. N. fut le pasteur de la ville qui lui avait donné la naissance. Il lui rendit plus qu'il n'en avait reçu, puisqu'elle l'avait fait naître enfant de malédiction, et que lui, par ses soins, par ses discours et par ses exemples, il la sauva de la colère de Dieu et de la fureur des hommes. Mais il ne parvint pas tout d'un coup à cette dignité. Il y fut préparé par une vie très-laborieuse et très-pénitente, qu'il corn-

menea de mener dès ses plus tendres années. Il quitta la maison de son père, et s'enfuit dans un désert ; là, il commença à réduire son corps sous la servitude de l'esprit, avant qu'il fût bien capable de se révolter. Il l'accoutuma de bonne heure à porter le joug du Seigneur. Il lui fit prendre l'habitude de la pureté avant qu'aucune souillure l'eût corrompu. Il ne donnait à la nature que ce qui était précisément nécessaire pour en tretenir sa vie. La terre fournissait sa table des racines qu'elle produit sans être cultivée ; elles portaient d'elles-mêmes leur assaisonnement ; les arbres sauvages lui donnèrent leurs fruits, que la faim lui faisait trouver délicieux. Il se désaltérait dans les fontaines, et il gardait la tempérance en buvant de l'eau; il ne voulait pas étancher sa soif ; il songeait seulement à en apaiser l'ardeur, afin qu'elle ne pût nuire à sa santé. La terre dure lui servait de lit, il sommeillait plutôt qu'il ne dormait, tant il perdait peu de temps à prendre le repos nécessaire pour réparer ses forces. De cette sorte, son esprit n'était point accablé par le corps. Il ne s'élevait point jusqu'à lui de ces vapeurs qui l'obscurcissent, il ne se formait point de tonnerres dont il fût troublé. Il n'avait point sujet d'être toujours en défiance, toutefois il ne laissait pas de trembler toujours. La victoire que lui faisait gagner sa pénitence, au lieu de lui donner de la vanité, le rendait plus vigilant et plus humble. Nulle pensée des choses de la terre ne l'occupait. 11 était plus éloigné du monde par son affection que par sa solitude. (Godeau, Eloges des Evêques).

[Deux sortes de solitude]. — Le Sage donne sa malédiction au solitaire, et Dieu, voyant qu'il n'était pas avantageux à l'homme d'être seul dans le paradis terrestre, tire de ses os une femme pour en faire son aide et sa compagne. Cependant il nous crie par la bouche de son prophète : Sortez de Babylone. Il commande au père des fidèles d'abandonner sa patrie et sa famille pour aller habiter une terre déserte qu'il lui montre ; et il nous assure expressément que c'est dans la solitude qu'il converse avec l'âme. En effet, il y a deux sortes de solitude bien différentes : l'une où nous conduit l'esprit tentateur, et où l'on s'égare dans les sentiers malheureux de l'iniquité ; l'autre où Dieu nous guide pour nous faire marcher dans les voies de la justice, et pour y entendre la voix de Dieu : Bucam eam in solitudinem et loquar ad cor ejus (Ose., i ). S. N., le père des solitaires, est trop connu dans l'Eglise par ce caractère glorieux pour vous le représenter sous un autre. C'est à cet illustre patriarche que l'Eglise doit les premiers fondements de la vie monastique et religieuse ; ce grand homme a été comme le germe divin d'où sortirent autrefois tant de saints anachorètes qui peuplèrent les déserts du monde chrétien. Ne considérez donc pas, dans ce saint patriarche, un de ces solitaires aussi inutiles aux 'nommes qu'ils leur sont inconnus ; mais un solitaire agissant pour la sanctification du prochain, ou travaillant pour la sienne propre ; un imitateur de la vie cachée, un disciple de la vie publique du Sauveur, qui a prêché

sur les toits les vérités que Dieu lui a révélées à l'oreille, et qui a fait servir à l'instruction du monde les leçons salutaires que le Saint-Esprit lui a données dans la solitude. (Essais de Panégyriques, S. Benoît).

[Merveilles que Dieu a opérées dans le désert] . — Il n'y a point de lieu dans le monde où le Fils de Dieu ait opéré plus de merveilles que dans les déserts. Il s'y retira, par la conduite du Saint-Esprit, pour y combattre les démons et pour délivrer les hommes de leur cruelle tyrannie ; il y jeûna quarante jours, et une si longue et si rigoureuse abstinence donna les premiers soupçons de sa divinité au malin esprit : Ut vidit illum jejunantem, suspicatus est esse Deum. Il y fut servi par les anges, et y reçut les honneurs qui étaient dus à ses combats. Depuis ce moment, la solitude fut toujours chère à Jésus-Christ ; il s'y retira pour traiter avec son Père par le commerce de l'oraison : Erat pernoctans in oratione ( Luc. vi ). Il s'y transfigura devant ses Apôtres, et y donna des marques sensibles de la gloire qu'il préparait aux bienheureux ; il y opéra ses plus grands miracles ; il y multiplia deux fois le pain pour la nourriture des peuples qui l'y avaient accompagné, et se prépara par ce prodige à celui qu'ils devaient faire dans son Eglise pour la nourriture des fidèles. (Senault).

[Tout chrétien doit être solitaire, et comment]. — Eh quoi ! me diront ceux que leur naissance ou leur condition attache aux choses du monde, pour être dans la société des hommes, ne pouvons-nous pas aspirer à celle des anges ? La vie politique ou civile est-elle si criminelle qu'en conduisant une maison, ou en gouvernant un Etat, l'on soit banni du royaume de Jésus-Christ, et qu'en travaillant pour le public on soit privé des récompenses qui sont destinées pour les solitaires? Oui, Messieurs, il faut être ermite pour être sauvé ; la retraite nous conduit dans le ciel, et un homme, pour être chrétien, doit être solitaire. Il a renoncé au monde dès qu'il est entré dans l'Eglise, et le Baptême, qui est une image de la sépulture de Jésus-Christ, est une sainte solitude dans laquelle il est heureusement enseveli : Consepulti sumus cum Mo per baptismum in mortern (Rom. vi). (Le même).

[Même sujet |. — Les premiers chrétiens se regardaient comme des ermites. Il n'y avait que leur corps qui fût dans le monde, leur esprit était dans le ciel par la pensée et le désir, et, conversant avec les hommes par le commerce des affaires, ils conversaient avec les Anges par le commerce de l'oraison : Conversatio nostra incœlisest ( Philipp. in ). Tertullien s'est autrefois servi de cette raison pour consoler les martyrs qui avaient perdu la liberté, et il leur persuada que la prison ne leur avait rien ôté de leurs plaisirs innocents, puisque, quand ils seraient en liberté, ils ne prétendraient aucune part à ceux du siècle, auxquels ils avaient aussi bien renoncé dans leurs maisons que dans les cachots: Christianus etiam

extra carcerem sœculo renuntiavit . Ainsi le monde est un désert pour le chrétien : il est mort à tous ses divertissements, il a renoncé à toutes ses pompes, et, s'il ne veut violer les promesses qu'il a faites dans le baptême, il faut qu'il vive comme un solitaire dans l'Eglise (Le P. Senault, Panégyriques).

[Le solitaire est un martyr ]. — Il faut avouer que l'homme qui se dérobe aux yeux du monde, qui se cache dans la solitude, qui fuit l'applaudissement et la gloire, est aussi considérable devant Dieu que le martyr qui méprise la volupté et qui surmonte la douleur. Car il est aux prises avec la plus forte et la plus douce de toutes les passions ; il renonce à ce qu'il y a de plus éclatant dans le monde ; il sacrifie ce qui est le plus précieux dans l'opinion des hommes, et il étouffe ce qui est le plus puissamment imprimé dans le cœur des enfants d'Adam. D'où il faut nécessairement conclure que S. N., qui accomplit tout ceci, peut justement aspirer à la qualité de martyr. Il fuit dans le désert, il s'ensevelit dans le cloître ; il se cache à tout le monde, pour se dérober à la gloire. Et ne pensez pas que ce soit abandonner peu de chose, quand il abandonne les honneurs qui l'attendent. Il est d'une naissance illustre qui lui permet de tout espérer ; le siècle n'a point de grandeur qu'il ne se puisse promettre, et hors du sceptre et de la couronne il n'y a point de dignités qui ne soient inférieures à sa vertu : cependant il sacrifie toutes ces hautes espérances, il quitte toutes ces grandeurs éclatantes, et, suivant les inclinations de Moïse, il préfère les opprobres de la croix à la pompe et à la gloire de l'Egypte. (Le même).

[Contraste entre nous et les solitaires]. — Regardons ce saint dans son désert, à notre confusion. Voyons un saint qui fait la guerre à son corps , quoiqu'il soit usé de veilles et d'années, qui redoute cet ennemi, tout faible qu'il est, qui diminue ses forces de peur d'entretenir sa rébellion, qui lui retranche les choses nécessaires de crainte de lui en donner de superflues, qui ne boit jamais de vin de peur d'allumer le feu de l'incontinence. — Hélas ! que nous sommes éloignés de ce genre de vie ! que notre conduite est différente de celle de cet ermite innocent ! Cependant nous portons le même ennemi avec nous ; nous sommes composés de chair et de sang comme lui, nous brûlons du même feu dont il craignait l'embrasement. Mais disons, chrétiens, que cet ennemi est bien plus redoutable en nous qu'il n'était en S. N. Il ne restait plus de force à ce rebelle, qui avait appris l'obéissance à ses dépens, et qui était si affaibli qu'il semblait plutôt un squelette qu'un corps animé. Il avait, sinon éteint, au moins amorti le feu de l'impureté ; et, s'il en restait encore quelque étincelle sous la cendre, elle ne pouvait plus jeter de fumée ni pousser de flammes. Mais votre corps est vigoureux ; vous le nourrissez délicatement, vous le parez superbement, vous le logez magnifiquement, et vous n'oubliez rien de

39b COMMUN DES SOLITAIRES.

tout ce qui est nécessaire pour entretenir l'orgueil de cet esclave insoient ; le feu qui brûle dans vos entrailles s'allume tous les jours par la matière que vous lui donnez, vous l'entretenez par les lectures impudiques, par les peintures déshonnêtes, et par la conversation trop libre ; vous approchez les flammes auprès des flammes, afin d'en faire un embrasement général, qui vous consume tous ensemble : et puis vous vous plaignez, clans les confessionnaux, que la chasteté est difficile; que, quand le Fils de Dieu vous l'a commandée, il n'a pas consulté vos forces, et qu'il a cru que vous étiez des Anges, ou qu'il ne s'est pas souvenu que vous étiez des hommes î (Le même.)

[Instruction pour tons]. — C'est ainsi que S. N., après s'être sanctifié luimême dans la solitude, y sut travailler efficacement pour là sanctification des autres. Suivons son exemple, Messieurs, et ne fuyons le monde que pour nous garantir de sa corruption ; ne paraissons dans le monde que pour en combattre les scandales. Soupirons pour la solitude, et dans la solitude prions pour le monde. Dans la retraite sanctifions-nous, dans les compagnies sanctifions nos frères par notre exemple ; ne faisons pas de la vie retirée une oisiveté criminelle, et de la vie civile une dissipation profane. Pensez à Dieu dans toutes vos voies, dit le Sage, et il conduira toutes vos démarches : In omnibus viis tuis cogita Dominum, et ipse diriget g?xjssus tuos (Prov. m). N'entreprenons, ne faisons, ne disons rien qui ne contribue au salut de notre prochain ou au nôtre. N'y a-t-il pas assez longtemps que nous balançons à nous donner entièrement à Dieu ? Ne connaissons-nous pas assez le néant des choses du monde ? Ne sommes-nous pas assez convaincus que l'ouvrage de notre salut est la seule chose qui nous doit occuper ? Ne nous sommes-nous pas assez dit qu'à l'heure de la mort, qui s'avance, tout sera passé pour nous, hormis nos bonnes et nos mauvaises œuvres, qui nous demeureront ? N'est-il pas temps d'agir maintenant? Notre vie se passera -t-elle en réflexions inutiles? Consumerons-nous le temps de la pénitence à prendre le dessein de la faire ? (Essais de Panégyriques).

jLa providence a soin de ceux qui s'abandonnent à elle]. —- Que ne puis- je vous le représenter renfermé pendant plusieurs années dans un sépulcre, étranger à toute la nature et caché aux yeux du siècle ! 0 Seigneur, qui, pour consoler la triste Agar, errante dans le désert et détournant ses yeux de son fils expirant, fîtes sortir une fontaine miraculeuse qui étancha la soif de l'un et de l'autre ; qui fîtes pleuvoir des viandes exquises et une manne descendue du ciel sur votre peuple marchant dans le désert vers la terre promise ; qui, par le ministère des corbeaux, nourrîtes le prophète Elie sur le bord du torrent où il s'était caché pour fuir la persécution de Jezabel; qui multipliâtes les pains en faveur des troupes attirées sur vos pas par les charmes de votre parole divine, et qui, par

tant de prodiges opérés par vos serviteurs en de semblables rencontres, avez paru le maître de la nature attentive à la voix toute-puissante de son créateur, vous pouviez renouveler ces miracles en faveur de notre saint anachorète ; mais vous avez voulu répandre partout les exemples de ses vertus, de manière que cette lumière cachée sous le boisseau perçât ainsi le nuage qui le voilait aux jeux du monde. (Essais de Panégyriques).

[J.-C. a su accorder uns vie cachée avec nue publique]. — Jésus-Christ, le modèle de toute sainteté et de toute sagesse, comme l'appelle S. Clément d'Alexandrie, a mené une vie publique et une vie retirée. Il a voulu converser avec les pécheurs pour instruire ceux que la Providence engage dans le commerce du monde, et il a voulu vivre séparé des pécheurs pour donner une parfaite idée de la vie solitaire à ceux que la Providence appelle à la contemplation. C'est pour cela qu'il a voulu renfermer dans son secret et dans sa vie cachée toutes les vertus qui sont absolument nécessaires aux solitaires : — une force admirable, pour résister aux tentations du démon : Ductus est Jésus in desertum ut tentaretur à diabolo ; une surprenante humilité, qui lui a fait fuir la gloire et les honneurs du monde : Chm cognovisset Jésus quia venturi erant ut calèrent eum et facerent regem, fugit in montent ipse solus; une infatigable persévérance dans l'oraison : Secessit in desertum, et or abat ; enfin, une généreuse résolution de défendre les intérêts de son Père et de se préparer à la mort comme une victime : Egressus ibat, secundùm consuetudinem, in montem Olivarum. Voilà ce que Jésus-Christ a fait dans le désert, et voilà en môme temps ce que S. N. a fait à son imitation : de sorte que l'on peut dire de lui qu'il est mort comme Jésus-Christ, et que sa vie a été cachée en Dieu comme la sienne. (Esssais de Panégyriques).

[Solitude parfaite]. — Ce saint pénitent demeurait, dans la solitude, dégagé de tous les soins du monde, et là se repaissait de la rosée du ciel, qui lui faisait sans cesse goûter une douce et fréquente méditation des choses divines. Afin que son corps ne pût arrêter le vol de son esprit, il l'exerçait par une continuelle pénitence, le traitant comme un esclave, le châtiant comme un criminel. Qu'était-ce que sa nourriture ? Le jeûne. Qu'était-ce que son repos? les veilles et le travail. Qu'était-ce que son vêtement? un rude cilice. D'où l'on conclut que le double esprit d'Elic fut clone, par rapport au corps, l'esprit de mortification, et par rapport à l'âme l'esprit d'oraison et de contemplation. C'est de l'un et de l'autre que le divin précurseur Jean-Baptiste fut rempli dès qu'il parut sur la terre, et c'est pour cela que l'Evangile nous l'a représenté comme un second Elie : Et ipse prœcedet in spiritu et virtvte Eliœ, Eloge magnifique dans le peu de paroles qu'il contient ; mais, tout grand qu'il est, on ne

peut mieux l'appliquer qu'à l'illustre saint dont toute l'Eglise honore aujourd'hui la mémoire. (Bourdaloue).

[Excellence et grandeur de la pénitence]. — Il faut convenir qu'une vie austère et mortifiée a quelque chose de grand, et qu'elle sert beaucoup à relever le lustre et le mérite de la sainteté. Nous avons de la vénération pour ceux qui dans leurs personnes en portent les caractères, et, quelque indulgence que nous ayons pour nous-mêmes, nous admirons cette sévérité dans les autres, et nous ne croyons pas pouvoir mieux exprimer une vertu rare et singulière qu'en la représentant comme une vertu rigoureuse dans sa conduite, opposée aux inclinations de la nature, et ennemie des sens et de la chair. Et en effet, cette guerre que l'homme se fait à lui-même, ce détachement de son corps, cette application infatigable à le contredire en tout, et cette généreuse résolution de le persécuter sans relâche, de le crucifier, de le détruire, ce sont autant de miracles qui surpassent la faiblesse de notre humanité, et qui ne peuvent avoir d'autres principes que la grâce toute -puissante de Dieu. Jésus-Christ demandait aux Juifs ce qu'ils cherchaient dans le désert, quand ils y allaient en foule pour voir son glorieux précurseur : Quid exîstis in desertum videre? Prétendez-vous trouver, leur disait-il, un homme mollement vêtu? {Le même) .

[Les anachorètes]. — Les anachorètes ont toujours tenu le premier rang entre les solitaires, par l'excellence de leur état et par Téminence de leur vertu et de leur sainteté. S. Benoît nomme les cénobites les premiers, selon l'ordre et la disposition naturelle, parce qu'ils passaient du monastère dans le désert, et qu'ils devaient se former dans les cloîtres? et acquérir, par l'exercice de toutes les vertus qui s'y pratiquent, et particulièrement par celle de l'obéissance, la perfection, la force et la mortification nécessaires pour soutenir avec avantage et avec succès les combats auxquels ils devaient s'engager dans le fond des solitudes. Ce n'est pas que Dieu, qui se dispense, quand il lui plaît, des règles ordinaires, nJait enlevé tout d'un coup du milieu du monde dans le désert des âmes choisies qu'il avait fortifiées de sa grâce et remplies de son esprit, comme on l'a vu par les exemples de S. Paul, de S. Antoine, de Ste Marie d'Egypte, de S. N. dont nous honorons aujourd'hui la mémoire, et de quantité d'autres. {Règle de S. Benoît).

[Epreuves]. — A peine ce saint solitaire a-t-il quitté le monde pour s'ensevelir dans le désert, que, comme s'il n'était pas satisfait de toutes les rigueurs et les austérités qu'une sainte haine, jointe à l'amour de Dieu, lui fait exercer sur soi-même, il permet que son cœur soit rempli d'amertume, sa volonté frappée de sécheresses, d'aridités, de dégoûts et de désolations extrêmes ; sa conscience troublée par des remords si près-

sants et par des scrupules si importuns, qu'il ne peut trouver un seul moment de repos. Il passe les nuits entières à verser des larmes amères comme le fiel ; il redouble ses pénitences, il surcharge son corps de nouvelles austérités ; il a recours aux sacrements, il continue ses prières i et, avec tout cela, il ne peut découvrir de jour dans ses ténèbres, ni rencontrer la joie de son âme. Ses troubles, ses inquiétudes, ou, pour mieux dire, ses agonies croissent ; ses tentations augmentent ; il se voit poursuivi par les importunités d'un démon qui l'afflige par de continuelles pensées de désespoir. (Texier, panégyriques).

40») COMMUN DES PENITENTS.

AVERTISSEMENT

Par ce nom de Pénitents, qui était dans la primitive Eglise un rang séparé du commun des fidèles, on entend parler de ceux qui avaient renoncé à leur foi, ou mené une vie déréglée et scandaleuse, mais qui, par la grâce et la miséricorde du Seigneur, s'êtant convertis et étant revenus de leurs désordres, se soumettaient avec humilité aux peines canoniques, et demeuraient pour un temps assez considérable séparés du reste des chrétiens ; ce que r Eglise n exigeait que pour des péchés énormes et publics, jusqu'à ce que, après une satisfaction publique, elle les recevait à la participation des saints mystères, dont elle les privait jus qu ci ce qu'ils fussent réconciliés et eussent donné des preuves d'un sincère et véritable repentir. D'où il est arrivé que plusieurs, par une singulière grâce du ciel, sont devenus de grands saints, et qu'ensuite la même Eglise qui les avait excommuniés et traités comme des scélérats les a honorés comme bienheureux, leur pénitence étant devenue aussi glorieuse devant Dieu que leurs crimes les avaient déshonorés aux yeux des hommes. Il ne faut pas être fort versé dans l'Ecriture et dans les histoires saintes pour trouver un grand nombre de saints de ce caractère, dont on peut faire l'éloge sous le nom de Pénitents.

Maintenant, quoique l'Eglise, pour de justes raisons, se soit beaucoup relâchée de cette ancienne discipline, la justice de Dieu na point relâché de ses droits ; elle veut toujours être satisfaite, dans cette vie ou dans Vautre, avec cette différence, que ceux qui diffèrent leur pénitence à l'autre vie sont dans un danger évident de ne la faille jamais, au lieu que ceux qui font de dignes fruits de pénitence en ce inonde, non-seulement apaisent la justice de Dieu, mais arrivent souvent à un degré de sainteté et de gloire dans le ciel où ils ne fussent jamais parvenus s'ils n'eussent jamais vécu dans le dérèglement. Nous avons encore un nombre de personnes qui se sont sanctifiées par cette voie, mais qui ne peuvent nous être connues 'par ailleurs que par l'austérité de leur pénitence : ce seul titre suffit pour faire leur éloge par un discours édifiant et fructueux, pour lequel nous donnons ici des matériaux.

COMMUN DES l'ENITENTS. 401

COMMUN DES PENITENTS

[Les larmes de la pénitence]. — C'est dans ces larmes de pénitence que Madeleine la pécheresse s'est lavée et que S. Pierre s'est purifié ; mais il faut que les pointes salutaires de la componction qui font couler ces larmes soient enfoncées dans le cœur par la grâce, et que les pleurs qui lavent la souillure du péché coulent d'une source divine, parce que la justification de l'âme est un effet surnaturel, qui ne peut être produit que par une cause surnaturelle. Telles furent les larmes de S. Pierre : elles coulèrent de son cœur contrit, percé par le regard de son divin Maître comme par un trait salutaire qui fit sortir le venin de sa plaie encore toute fraîche : Et egressus foras, flevit amarè. L'amertume de ses larmes en accompagne l'abondance. Ce qui entre dans le cœur par le plaisir n'en peut sortir que par la douleur. Cette source de larmes qui s'ouvrit après son péché fut intarissable jusqu'à sa mort. La tradition rapporte que ces ruisseaux de larmes, qui coulaient sans interruption de ses yeux, avaient creusé sur ses joues les marques visibles de la douleur de son cœur : tant il était persuadé qu'il suffit d'avoir péché une fois pour pleurer éternellement : Satis est peccâsst semel ad fletus œternos. (Ségneri Méditations).

[Les prophètes nous excitent à verser des larmes], — Jérémie, au second chapitre de ses Lamentations, parle ainsi au peuple d'Israël : Versez jour et nuit des torrents de larmes ; ne vous donnez point de repos, et que vos yeux ne cessent jamais de pleurer. Levez-vous ; louez le Seigneur durant la nuit? au commencement de chaque veille ; épanchez votre cœur comme de Veau en sa présence ; levez les mains vers lui. Le prophète, par ces paroles, excite les Juifs à la pénitence, parce qu'ils avaient grièvement offensé Dieu, et qu'après la ruine de Jérusalem, prise et saccagée par le roi de Babylone, il leur restait encore soixante-dix ans d'une très-fâcheuse captivité. Il leur montre bien par-là qu'une véritable pénitence demande des gémissements et des pleurs. Il semble qu'il est impossible de rien ajouter à ce qu'il en dit : Versez des torrents de larmes. Il ne se contente pas de quelques larmes, il faut qu'on en verse une si grande abondance qu'on les puisse comparer à des torrents qui coulent avec impétuosité et à quoi rien ne résiste. Il veut même qu'elles coulent jour et nuit, pour montrer qu'elles ne doivent jamais s'arrêter ; tout au contraire des torrents, qui vont vite, mais qui sont bientôt à sec. Il faut qu'elles aient la rapidité des torrents et le cours perpétuel des rivières. — Pleurer jour et nuit, selon la pensée du prophète, n'est donc autre chose que de ne point cesser de pleurer. t. xvn. 26

402 COMMUN DES PENITENTS.

C'est pour cela qu'il ajoute : Ne vous donnez point de repos, ayez toujours les larmes aux yeux. Ne vous laissez point aller au sommeil : car il n'est pas temps de vous reposer lorsque le Seigneur a la main levée sur vous, et qu'il est près de vous frapper. Ayez toujours les larmes aux yeux ; implorez sans cesse la miséricorde divine, non par la parole, mais par les larmes ; non pas de la langue, mais des yeux ; car cette manière de prier est d'une grande efficace pour fléchir le souverain Juge.

Mais, parce que la faiblesse humaine demande quelque repos, on nous avertit de veiller au moins une partie de la nuit, qui est le temps le plus propre pour vaquer à l'oraison et pour gémir devant Dieu. Levez-vous, dit le prophète, et louez le Seigneur durant la nuit : c'est-à-dire, quand vous vous serez un peu reposé durant le jour, appliquez-vous à la prière, et n'attendez pas pour cela que la nuit soit bien avancée. Epanchez en sa présence votre cœur comme de Veau: c'est-à-dire, faites-lui un aveu sincère de vos péchés ; purgez-en si bien votre cœur, qu'il n'y reste rien, comme il ne reste nulle goutte d'eau dans le vase quand on l'a vidé. Car voici le temps de trouver grâce devant Dieu en confessant que l'on a péché, et reconnaissant humblement et avec larmes que l'on mérite d'être puni. C'est là le sens que S. Ambroise donne à ce passage. Ce n'est pas assez de pleurer amèrement nos péchés, il faut encore pleurer ceux de nos frères, et contribuer, autant qu'il nous est possible, à leur conversion. (Bellarmin, Opuscules).

[Larmes de repentir]. — Nous devrions pleurer la perte de la grâce et la mort de notre âme. Un homme qui a vu mourir son fils, ou une femme son époux, ne sont occupés que de leur douleur ; mais nous, qui perdons le ciel par nos péchés, à peine y faisons-nous réflexion. De quelque rang qu'ils soient, ils n'ont point de honte de donner des marques d'une excessive douleur ; ils se jettent à terre, ils pleurent amèrement, ils prennent des habits de deuil. Ils ne songent plus qu'ils ont toujours été nourris dans les délices, ils ne craignent plus de faire tort à leur embonpoint, ni de se faire malades en s'abandonnant à leur chagrin. Des femmes délicates souffrent les choses du monde les plus rebutantes, et font paraître un courage mâle et héroïque. (S. Chrysostôme).

[Sentiments des théologiens sur la pénitence]. — C'est avec beaucoup de sujet que les théologiens ont dit que la pénitence était une effusion de la justice divine, et que son principal emploi était d'animer le pécheur contre luimême et de l'obliger à se punir. En effet, le pénitent n'est autre chose qu'un homme irrité qui entre dans les intérêts de Dieu, et qui venge les outrages qu'on lui a faits jusque dans sa propre personne : Quid est aliud homo pœnitens, dit S. Augustin, nisi homo sibimet iratus? lia peine à se souffrir, parce qu'il se voit criminel, et, comme s'il était son juge et son bourreau, il invente tous les jours de nouveaux supplices pour se punir.

COMMUN DES PENITENTS. 403

Quand sa colère s'augmente, il passe de la douleur à la mort, et, sans commettre de crime, il trouve un innocent artifice pour faire mourir en lui tout ce qui déplaît à Jésus-Christ ; car il essaie d'étouffer tous les restes du péché, qu'il a tirés de son premier père. Il tue le vieil homme par la pénitence ; il recourt à la mortification au défaut du martyre, et, ne pouvant perdre la vie dans les tourments,, il l'abrège par les jeûnes et les veilles : Veterem hominem, dit l'abbé Guerric, cum actihus suis gladio pœnitentiœ interficit. Et S. Bernard : Perdit animam suam, sive ponendo eam ut martyr, sive affligendo utpœnitens (Serm.xxxinCantic). Enfin, dans l'excès de sa colère, il choisit le plus cruel de tous les genres de mort, et il se condamne à perdre l'honneur et la vie en s1 attachant lui-même à la croix : Christo confîxus sum cruci. En quoi, dit S. Jean-Chrysostôme, on voit éclater deux grands miracles qui surprennent tous les fidèles. Le premier est que le pénitent est vivant parce qu'il est ressuscité ; le second, qu'il est mort parce qu'il est crucifié : Declan atque duplex miraculum-' alterum quôd crucifixus est, alterum quod vivit, et quod vivens ac spirans simul crucifixus est (In G-alat. n). La pénitence ne peut aller plus avant, et elle n'exige rien de plus du pécheur, quand elle l'a animé contre luimême, qu'elle s'est servie de ses mains pour le tuer par un innocent parricide, et qu'elle Ta attaché à la croix pour satisfaire à la justice divine. (Senault, Panégyriques).

[II y a peu de vrais pénitents). — Comme la philosophie du Calvaire est aussi élevée qu'elle est austère, elle a bien plus d'admirateurs que de disciples, et, à moins d'avoir été instruit dans l'école de la croix, il est bien malaisé d'en comprendre les maximes. Car elle veut que le pénitent ne meure pas seulement au monde, mais qu'il y soit crucifié ; qu'il aime et qu'il estime tout ce que hait et méprise le monde, et que, par un sentiment contraire, il haïsse et méprise tout ce qu'aime et estime le monde. Il faut que leur croix soit mutuelle, que le monde lui soit crucifié, et qu'il soit crucifié au monde. Omnia quœ mundus amat crux mihi sunt ; que tout ce qu'aime le monde lui soit un supplice ; que les honneurs, les richesses, les plaisirs, lui soient en horreur, et que ce que le monde estime des croix fasse ses chastes délices ; qu'il les recherche avec soin, qu'il les embrasse avec joie, qu'il s'y attache avec affection.

Il se trouve peu de pénitents et de gens crucifiés dans l'Eglise ; et, si vous exceptez quelques saints, parmi lesquels notre S. N. a mérité une place considérable, je n'en vois guère qui puissent dire avec S. Paul : Mihi mundus crucifixus est, et egomundo. Il s'en trouve quelques-uns, dit S. Grégoire, qui mortifient leur chair, et qui soupirent après la gloire du monde. Ceux-là se peuvent vanter d'avoir crucifié leur corps, mais il faut qu'en même temps ils avouent qu'ils vivent au monde par leur ambition, et que, bien loin d'y chercher leur croix, ils y cherchent leur plaisir et leur grandeur : Qui corpus macérât, sed honoribus anhelat, crucem carni

intulit, sed mundo per concupiscentiam pejus vivit. (VIII Moralium xxvi). Jvlaisil s'en trouve bien peu, ajoute ce même Père, qui soient crucifiés au monde, et à qui le monde soit crucifié, qui n'aiment plus le monde et que le monde n'aime plus, qui aient horreur du monde, et de qui le monde ait de l'horreur , et par conséquent peu de pénitents. (Le même) .

[Caractère propre de la pénitence]. — L'homme, dans la pénitence, fait l'office et tient la place de Dieu en condamnant ses péchés : il doit donc les condamner dans toute la rigueur ; c'est la première conséquence. L'homme, dans la pénitence, est tout ensemble juge et partie, c'est-àdire juge établi de Dieu dans sa cause : donc il doit pencher du côté de la sévérité; c'est la seconde conséquence. L'homme, dans la pénitence, porte un jugement dont il y a appel à un autre jugement supérieur : donc il doit le porter sans aucun relâchement; c'est la troisième conséquence. Or, un pécheur peut-il avoir plus de motifs pour être sévère à l'égard de soi-même ?

Le pécheur lient véritablement la place de Dieu quand il se juge par la pénitence : et c'est ce que Tertullien expliquait si fortement par ces paroles : Pœnitentia Dei indignatione fungitur. Qu'est-ce que la pénitence ? C'est une vertu qui fait en nous les fonctions de la justice ou plutôt de la colère de Dieu. Imaginez-vous, dit S. Ambroise, que Dieu établissant la pénitence a fait un pacte avec l'homme, qu'il a traité avec lui et lui a dit : Il faut ou que je sois juge de ton péché, ou que tu en sois toi-même le juge. Je t'en laisse le choix, tu ne peux éviter l'un et l'autre, parce que ton péché mérite jugement; mais l'un ou l'autre suffira. Il dépend donc de toi d'être juge de toi ; car, si tu veux te juger par la pénitence, tu ne seras plus responsable à ma justice et je n'aurai plus d'action sur toi; au contraire, si tu ne veux pas exercer contre toi ce jugement, mon droit subsistera toujours et comme Dieu je serai obligé de me rendre justice à moi-même. Voilà comme Dieu en a usé. Mais dans quel livre de l'Ecriture Dieu nous parle-t-il de la sorte? Dans je ne sais combien d'endroits du vieil et du nouveau Testament, et singulièrement parlant par S. Paul, qui nous dit : Quôd si nos dijudicaremas, non utique judicaremur à Domino: que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés de Dieu. (Bourdaloue).

[La pénitence doit être effective], — On est assez convaincu que, pour faire une véritable pénitence de ses péchés et pour en mériter le pardon, il faut y renoncer absolument, et je veux croire que personne ne s'approche du sacrement de pénitence qu'il n'en ait le désir et qu'il ne tâche d'en former la résolution, sans laquelle on est bien persuadé que la confession serait inutile. Mais la première illusion que j'y remarque, et qui est la plus ordinaire, est que ce bon propos demeure toujours dans la nature de

bon propos et que cette résolution qui semble si ferme et même qui s'exprime en des termes qui trompent et le confesseur et le pénitent, n'est qu'une simple résolution et non pas un effet. On se flatte d'avoir un vrai dessein de changer de vie et de quitter ses désordres ; mais ce dessein n'étant point suivi de l'exécution, n'est souvent qu'un dessein chimérique. Nous ne pouvons en cela tromper Dieu, qui sonde l'abîme de notre cœur ; mais le plus souvent nous nous trompons nous-mêmes en prenant les pensées de notre esprit pour la disposition de notre cœur et les idées de notre imagination pour les véritables desseins de notre volonté. — Au contraire, si nous examinons la conduite de ce saint pénitent, nous connaîtrons que, bien loin de se flatter comme nous, il pratiquait fidèlement tout ce qui pouvait contribuer à une véritable et sincère pénitence. (Houdry, Sermons).

[La pénitence que l'on doit faire]. — Vous me demanderez quelle pénitence vous devez faire de tous vos péchés. Je vous réponds comme Jésus-Christ à la femme adultère : Je ne vous condamnerai point, gardez-vous de pécher encoi^e. Votre grande pénitence sera de supporter patiemment vos maux, d'être attaché sur la croix avec Jésus-Christ, de vous détacher de la vie, dans un état triste et pénible où elle devient si fragile, et d'en faire le sacrifice à Dieu s'il le faut, avec un humble courage. Oh! la bonne pénitence que celle de se tenir sous la main de Dieu entre la vie et la mort! N'est-ce pas réparer toutes les fautes de la vie que d'être pa^ tient dans les douleurs et prêt à perdre, quand il plaira à Dieu, cette vie dont on a fait un si mauvais usage ? (Lettres de Fénelon).

[Exemple de Nôtre-Seigneur] . — Quand on vous représente le Fils de Dieu les mains percées de clous, la tête couronnée d'épines, vous alléguez pour excuse votre faiblesse et sa puissance. Vous dites qu'il était un Dieu et que vous n'êtes que des hommes : qu'il lui était aussi facile de surmonter la douleur que de vaincre les démons : et, par ces faibles raisons vous prétendez-vous dispenser de votre devoir. Mais que direzvous de l'exemple que l'on vous propose? Que répondrez-vous à ce pénitent crucifié que je viens de vous représenter? N'était-il pas homme comme vous? N'avait-il pas les mêmes faiblesses, et son âme, quoique généreuse, n'était-elle pas renfermée, comme la vôtre, dans une chair fragile et mortelle ? Cependant il a fait pénitence toute sa vie, il a dénié à ses sens je ne dis pas leurs désirs, mais leurs besoins ; ilatraité son corps comme son plus mortel ennemi ; il a vécu dans le mépris, dans la pauvreté et dans la douleur, et, pour comble de vertu, il.a porté la croix et les plaies de son Maître. Ne craignez-vous point que ce pénitent ne vous accuse quelque jour, que ce crucifié ne vous condamne, et que le sang qui distille de ses plaies ne serve à écrire ou à signer le juste arrêt de votre mort? J'appréhende plus pour vous et pour moi les plaies de ce

saint que les plaies de Jésus-Christ. Celles-ci demandent miséricorde pour nous, mais celles-là demandent vengeance contre nous. Celles-ci nous reprochent notre ingratitude, mais celles-là nous reprochent notre lâcheté. Celles-ci nous fournissent des excuses, mais celles-là nous les ôtent et nous apprennent que, si nous ne souffrons pas ce qu'a souffert S. N., nous ne devons nous en prendre qu'à nous-mêmes. Demandonslui donc quelque part à ses souffrances; conjurons-le qu'il nous imprime ses plaies et qu'il nous inspire l'amour de la pénitence. (Senault, Pané, gyrique de S. François).

[Aucune excuse de différer la conversion]. — Un pécheur est inexcusable si, après de si pressantes sollicitations et une bonté si marquée de la part de Dieu, il ne se convertit point, s'il diffère même de se convertir. Qui peut lui servir de prétexte et d'excuse à son obstination ? Pour peu qu'on ait encore de religion, peut-on ignorer le danger où l'on est d'être éternellement malheureux si l'on vit dans le péché ? Si on ne l'ignore point* qui peut retenir une personne à qui il reste encore une lueur de bon sens, une teinture de religion, qui peut la retenir dans le précipice alors qu'on lui présente la main pour l'en retirer? qui peut la faire persévérer dans l'état de péché alors que Dieu lui présente sa grâce? Qu'est-ce qui peut retenir le pécheur? Est-ce la sévérité d'un Dieu justement irrité par ses dérèglements, par ses égarements? Mais enfin peut-il ne pas prévoir la joie que tout le ciel aura de sa conversion, de son retour, après la parabole de notre évangile ? Le Sauveur pouvait-il rien dire de plus propre à calmer nos terreurs, à encourager notre timidité, à adoucir même notre confusion, à nous inspirer une douce confiance en sa miséricorde, que cette parabole? Tout le ciel doit concevoir plus de joie de notre conversion qu'il n'en a de la persévérance des justes. Dieu lui-même se fait, pour ainsi dire, une fête de notre retour à lui. Autant il est terrible au pécheur quand il meurt dans le péché, autant est-il doux, compatissant, miséricordieux, prévenant, indulgent, lorsque le pécheur déteste ses péchés pendant sa vie. La mort dans le péché allume des feux éternels et irrite la colère de Dieu, arme sa vengeance durant toute l'éternité contre ce pécheur mort dans sa disgrâce ; au lieu que la conversion du pécheur, son regret sincère, son repentir, désarme sa colère, ranime* pour ainsi dire, toute sa bonté envers le pécheur, et lui fait oublier tous ses crimes. Et, après cela, on diffère sa conversion, on vit et on meurt dans le péché ! (Croiset, Exercices de piété).

[Sentiments d'un véritable pénitent]. — Plus je m'efforcerai de m'élever, moins je serai en danger de déchoir, et plus j'aspirerai à ce qu'il y a de plus saint dans l'observation de mes devoirs, moins je serai en disposition de les violer dans des points essentiels. Ce n'est pas, Seigneur, que, malgré la résolution que je fais en votre présence et par votre

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grâce, j'ose répondre de me maintenir devant vous dans une innocence entière. Tant que je vivrai sur la terre, il ne m'échappera que trop de fautes, et tant que je serai revêtu d'un corps mortel je ne ressentirai que trop les tristes effets de la condition humaine : mais au moins, en me proposant d'aller toujours au delà de mes obligations, me mettrai-je plus en état de n'y pas manquer dans des matières importantes, et en travaillant à me sanctifier serai-je plus hors de l'occasion et du péril de me pervertir. (Bourdaloue Retraite spirituelle).

[Progrès du pénitent]. — Le pécheur a beaucoup avancé quand il est venu à bout de vaincre le péché, de se corriger de son péché. Ce n'est pas néanmoins tout ce que Jésus-Christ demande de lui. Cesser d'offenser Dieu et effacer les péchés dont on est criminel sont deux choses qui ne doivent point être confondues. Quand on ne contracte plus de nouvelles dettes, on ne satisfait pas pour cela aux dettes anciennes que l'on a contractées dans le temps de son dérèglement, Jésus-Christ veut donc encore que vous fassiez des efforts considérables pour acquitter vos anciennes dettes. {Année chrétienne).

[Comme ce saint pleura son crime et en fit pénitence]. — Aussitôt que S. N. eut reconnu son crime, il abandonna ses yeux aux larmes, prorupit ad lacrymas ; il ne voulut point se servir de la parole qui peut tromper, il n'employa que les larmes, qui ne sont point suspectes d'artifices : Sermo in precando forte fallit, lacryma non fallu. Il est vrai que ses pleurs ne parlent point; cependant elles ont une voix secrète, qui se fait entendre au ciel : ce qui obligeait le prophète de prier Dieu d'écouter la voix de ses larmes : Exaudi vocem fletûs mei (Ps. 6). Il ne demande pas le pardon de ses crimes, mais ses pleurs l'obtiennent ; il aime mieux ple*urer sa cause que de la plaider, dit S. Ambroise : Maluit causam flere quàm dicere; ou plutôt, il crut ne pouvoir la mieux défendre qu'en la pleurant : car, jugeant que les paroles les plus énergiques ne pourraient exprimer toute sa douleur, il crut devoir recourir à ce discours abrégé des larmes, qui lui tiendrait lieu de tout ce qu'il pourrait dire pour fléchir son juge, En effet, il n'est rien de plus puissant et de plus efficace pour effacer les péchés et attirer la miséricorde de Dieu que les larmes de la pénitence. S. Grégoire dit qu'elles sont une source de grâces qui lave et purifie tous les pécheurs ; que c'est dans cette fontaine que Madeleine, cette fameuse pécheresse, s'est lavée, et que S. Pierre a effacé son crime. Mais il faut que la grâce et la charité fassent couler les larmes, et qu'elles viennent du fond du cœur, pour avoir cette vertu divine, parce que la justification de Fâme est un effet surnaturel, qui ne peut être produit que par un effet surnaturel, et que d'ailleurs le péché se formant dans le cœur ne peut être détruit que dans le lieu où il a pris

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naissance. Il faut encore que les larmes qui l'effacent soient amères, et le péché, étant entré dans le cœur par le plaisir, n'en peut sortir que par la douleur. (Essais de Panégyriques).

| Conduite de Dieu envers les pécheurs pénitents]. — Nos œuvres nous suivent et nous ne pouvons pas en faire cession à autrui. Admirons la sagesse infinie du Seigneur et sa miséricorde sans bornes. Avec quelle patience souffre-t-il les égarements des pécheurs et avec quelle bonté les reçoit-il dès qu'ils retournent à la maison du Père ! Sa joie, ses libéralités, la fête qu'il fait au retour de cet enfant prodigue, sont si extraordinaires, qu'elles donnent de la jalousie au fils aîné. Ne fallait-il pas marquer la joie que j'ai de son retour? dit ce bon père. Tels sont les sentiments de Dieu à l'égard d'un pécheur pénitent. Perierat : l'ouvrage de mes mains, mon image, ma ressemblance, le prix de mon sang était perdu, et je rente aujourd'hui en possession de ce bien. Mortuus erat : c'était une âme désespérée, sur laquelle je ne comptais plus ; cent fois sollicitée, pressée, recherchée, elle me rejetait, elle me méprisait; on avait inutilement tenté de la réduire, tout avait échoué ; elle était ensevelie dans le sommeil du péché : aujourd'hui contre toute apparence, cet impie a prêté l'oreille à ma voix, il s'est rendu aux amoureuses sollicitations de ma grâce, il s'est détourné de l'impiété où il avait vécu ; honteux de ses attachements criminels, il vient se jeter à mes pieds, et je le reçois entre mes bras ; j'entre dans ce cœur soumis, attendri, docile. Je vois ce fils détester de tout son cœur sa révolte, implorer ma miséricorde, avoir recours à ma bonté: puis-je ne me pas réjouir d'une telle conquête? J'étais obligé de le perdre, malgré l'amour que j'ai pour lui ; il ne m'empêche plus de satisfaire le désir que j'ai de le rendre heureux. Quelle joie plus sensible peut donner une créature à l'auteur de son être ? Le juste, au contraire, après avoir été comblé de mes bienfaits, après avoir goûté à loisir les douceurs de ma tendresse, après avoir expérimenté les avantages qu'on trouve à mon service, s'il vient à se dégoûter des faveurs et des caresses du plus aimable de tous les maîtres, du plus tendre de tous les pères, s'il meurt dans ses égarements, s'il meurt dans ma disgrâce, ne dois-je pas le punir comme un enfant rebelle, et le laisser éternellement dans le malheureux sort des réprouvés? Il a oublié mes grâces, mes bienfaits : n'est-il pas juste que j'oublie ses bonnes œuvres ? N'est-il pas juste que je le traite comme les impies, puisqu'il est mort dans son péché ? (Groiset).

[Austérités des vrais pénitents]. — S. Ambroise nous apprend qu'il a vu des pénitents qui, pour obliger la justice divine à leur pardonner, exerçaient toutes sortes de rigueurs sur leurs personnes, qui renonçaient à tous les plaisirs, qui ne donnaient point de trêve à leurs larmes ni à leurs soupirs, qui faisaient voir une image de la mort sur leurs visages, et qui semblaient

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s'être imposé pour un temps les peines de l'enfer, afin de s'en délivrer pour l'éternité : Cognovi quosdam salcâsse vultwn lachrymis, exarâsse con" tinuis fîetibus gênas. J'ai vu, dit ce grand docteur, des pénitents à qui les larmes avaient découpé tout le visage, et qui, par des ruisseaux de pleurs qui coulaient toujours, avaient enfoncé des sillons sur leurs joues : Stravisse corpus suum calcandum omnibus, qui étendaient leurs corps devant les églises afin que les fidèles les foulassent sous leurs pieds : Jejuno oresemper etpallido, mortis speciem spiranti in corpore prœtulisse, qui, jeûnant tous les jours, faisaient voir sur tout leur corps une ombre effroyable de la mort. Ce même saint, dans un autre endroit, conviant les pécheurs à devenir pénitents, leur donne ces salutaires conseils, qui, bien loin d'être suivis, ne sont presque pas connus dans ce siècle criminel : An quisquam illam pœnitentiam putat ubi acquirendœ ambitio dignitatis ? pensez-vous faire pénitence quand, possédés par l'ambition, vous soupirez après les honneurs, et que vous vous engagez à de nouveaux crimes pour parvenir à de nouvelles dignités ? Ubi vini effusio : quand vous faites bonne chère, quand vous vous noyez toutes les nuits dans le vin, et que vous oubliez que le jeûne est le partage des pénitents ; quand vous ne vous privez pas des plaisirs licites ? Sachez que, pour apaiser la justice divine que vous avez irritée par vos débauches, il faut renoncer au siècle et à ses divertissements, passer les nuits en prières, et employer dans les larmes le temps que la nature a destiné pour le repos. Enfin, il faut vivre de telle façon que vous mouriez à toutes choses, et que votre vie soit l'image d'une longue et cruelle mort : Vivendum ità ut vitali huic moriamur usui. (Senaults Panégyrique de S. Nicolas).

[Sentiment de S. Augustin sur la conversion d'un pécheur]. — Pesez cette sentence toute d'or de S. Augustin: Une faut point désespérer d'un pécheur, pour méchant qu'il soit, pendant qu'il est encore en vie ; et, si on n'en désespère point, ce n'est pas un acte d'imprudence de prier pour lui. S. Léon est dans le même sentiment. Pendant cette vie mortelle, on ne doit désespérer de la conversion de personne ; mais il faut souhaiter la correction de tous les hommes, avec le secours de Dieu, qui relève ceux qui sont brisés, qui délie ceux qui sont enchaînés, et qui illumine ceux qui sont aveugles. — On peut dire que Jésus-Christ a signalé la gloire de son nom en destinant ce saint, comme il fit S. Paul, à la conversion des nations et des peuples. C'est un vase d'élection, dit le Seigneur, que je me suis réservé pour porter mon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d'Israël. S. Paul converti est devenu l'instrument de la conversion de l'univers. Sa conversion a été la conversion du monde. C'était son emploi, pendant qu'il était sur la terre, c'est encore son grand ouvrage et sa plus chère conquête, maintenant qu'il est dans le ciel. Il ne cesse point de s'employer à la conversion des hommes, et par son exemple et par ses prières et par sa doctrine. Le seul souvenir

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de sa conversion fait une puissante impression sur les cœurs, parce que, comme dit S. Bernard, le pécheur conçoit par-là l'espérance du pardon, qui r excite à faire pénitence, et celui qui en a déjà pris le dessein y trouve le modèle d'une parfaite conversion. Apprenez de ce grand Apôtre à faire valoir la grâce de votre conversion en travaillant, comme lui, à la conversion des autres. Car la gloire de celui qui se convertit est de travailler avec ferveur ; et, comme la vue s'affaiblit lorsqu'elle ne peut agir, ainsi qu'il arrive à ceux qui demeurent longtemps dans un cachot ténébreux, de même la vertu se perd lorsqu'elle est sans action : l'exerice la soutient et la conserve. Ne vous contentez donc pas de vous convertir à Dieu, si vous n'en tirez beaucoup d'autres de l'abîme d'où vous êtes sorti. Aujourd'hui S. Paul a été seul renversé par terre ; mais le monde s'est relevé avec lui. (Vie de Jésus, du P. Nouet).

[Imiter les saints pénitents]. — Voilà le fruit que vous devez retirer de la pénitence de ce grand saint. Mais quel est celui que vous devez retirer, à présent, de celle de l'enfant prodigue ? Il vous a fait voir, par son exemple, qu'un pénitent doit faire des efforts pour sortir du péché, qu'un pénitent doit s'humilier à la vue de ses péchés, qu'un pénitent doit persévérer dans les sentiments de sa pénitence. Lorsqu'un pénitent est dans ces dispositions, il peut tout attendre de la miséricorde de son Dieu. Vous avez déjà vu les premiers effets de la bonté du père de l'enfant prodigue, dont je dois maintenant vous exposer les miséricordes, afin de vous faire comprendre jusqu'où vont les miséricordes de Dieu à l'égard des pécheurs qui se repentent. Je dis, Messieurs, que la parabole de notre évangile fait voir que le pécheur, par la pénitence, peut s'élever à un degré plus haut que celui d'où il était tombé ; le pécheur, par la vertu de la pénitence, peut surpasser en mérite les justes qui ne sont pas tombés dans les péchés énormes. Mais je dis aussi que ce serait tirer une fausse conséquence de la parabole de notre évangile que de prétendre que les miséricordes de Dieu sont si grandes qu'elles se répandent même sur les pécheurs qui vivent dans l'inpénitence, et qui ne travaillent point à se convertir. (Année Evangélique, Lambert).

[Dieu toujours prêt à recevoir le vrai pénitent]. — Que Dieu soit tout prêt à recevoir le pécheur qui revient à lui, on n'en peut pas douter ; et cette vérité est exprimée si clairement dans la parabole de notre évangile, qu'elle serait suffisamment prouvée quand bien même les saintes Ecritures ne nous fourniraient pas une infinité d'autres preuves. Lorsqu'il était encore loin, son père V aperçut ; il fut touché de compassion, courant à lui, il se jeta à son cou et l'embrassa. Lorsqu'il était encore bien loin, son père l'aperçut, il n'attend pas que son fils soit arrivé pour lui donner des preuves de son amour. // fut touché de compassion : il aimait donc ce fils, malgré ses égarements, ses ingratitudes et sa désobéissance. Il court

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après lui : peut-on marquer plus d'empressement? Il se jette à son cou, il l'embrasse : quel amour ! quelle bonté ! quelle miséricorde ! L'amour* quand il est véritable, n'en demeure pas à de simples démonstrations ; il ne tarde guère à passer jusqu'aux effets. Cet enfant prodigue est revêtu de la plus belle robe : car, sans cela, il n'eût pas été en état de prendre place au festin que son père avait fait préparer. Les pécheurs donc, quand ils sont purgés par la pénitence, peuvent assister au festin où le pain que l'on mange est la propre chair de Jésus-Christ. Je dis quand ils sont purgés par la pénitence : car je crains toujours que les pécheurs, habiles à se tromper eux-mêmes, et qui abusent des vérités les plus saintes, ne se servent mal à propos de cet exemple, et n'approchent avec trop de hâte des mystères sacrés. Le clergé de Rome, écrivant à S. Cyprien, dit que ceux qui, n'étant pas encore purifiés par la pénitence, veulent qu'on avance le temps de leur communion, au lieu d'un remède salutaire, reçoivent le venin pernicieux d'une communion précipitée : Pro salutaribus remediis exitiosa deposcunt properatœ communionis venena. Je ne nie donc pas que les pécheurs ne puissent être admis à la table du Seigneur, mais je prétends que, pour en approcher avec fruit, il faut qu'ils soient dans les mêmes sentiments dont vous venez de voir que l'enfant prodigue était pénétré. Il est donc vrai que le Sauveur aime les pécheurs, qu'il est venu chercher les pécheurs, qu'il répand ses grâces les plus précieuses sur les pécheurs ; n'omettons jamais la condition essentielle : pourvu qu'ils se repentent, qu'ils profitent de ses enseignements, et qu'ils fassent de fruits dignes de pénitence. (Le même).

[Sujets qu'a le pécheur de s'attrister]. — Rappelez, si vous pouvez, dans votre mémoire tous les malheurs de la vie qui peuvent accabler le cœur de tristesse : vous en trouverez dans votre péché, et de la même espèce et de plus grands, qui doivent vous plonger dans le chagrin. On s'attriste pour avoir perdu le fruit de ses services et de ses fatigues : vous avez perdu tout le fruit de vos bonnes œuvres. On s'attriste si Ton est forcé de s'éloigner de sa patrie : vous êtes bannis du paradis. On s'attriste quand on est chargé de dettes : juste ciel ! que ne devez-vous pas à Dieu. On s'attriste lorsqu'on se voit sans réputation et dans l'infamie : vous êtes devenu un objet d'horreur aux yeux des saints et de Dieu même. On s'attriste quand on se trouve renfermé dans une cruelle prison : vous êtes l'esclave du démon et de l'enfer. On s'attriste lorsqu'on languit dans un lit, attaché par une dangereuse infirmité : votre âme est morte. On s'attriste si l'on nous a enlevé la somme d'argent que de longues sueurs avaient amassée : de combien de dons surnaturels n'êtes-vous pas dépouillés. On s'attriste quand on a à se défendre de plusieurs ennemis tout à la fois : toutes les créatures sont prêtes à vous perdre pour venger Dieu. On s' attriste de la perte d'un père, d'un époux, d'un ami : en perdant Dieu vous avez perdu père, époux, ami. On s'attriste quand on est

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à la merci d'un ennemi : Dieu est votre ennemi, et vous êtes à sa merci. On s'attriste quand on est tombé dans la disgrâce d'un maître également grand et aimable : il n'est pas de maître égal à Dieu en grandeur et en bonté, et il vous hait. (Le P. de la Pesse, Sermon sur la douleur du pénitent).

[Nécessité de faire pénitence]. — Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous. Point d'exception, la menace est générale, tous sont en danger dépérir : tous sont donc pécheurs, tous ont donc besoin de pénitence. Cette vérité ne souffre aucune contradiction ; tout le monde tient sur cet article le même langage et la morne conduite ; chacun convient qu'il doit faire pénitence : et personne cependant ne la fait. Les uns promettent de la faire à l'avenir, les autres se flattent de l'avoir déjà faite. Les premiers sont des téméraires, qui risquent, sur une chose aussi incertaine que le temps, le bonheur ou le malheur de leur éternité ; les seconds sont des présomptueux, qui prétendent avoir assez pleuré pour éteindre des flammes éternelles. La douleur que produit la vraie contrition dure autant que la vie ; je me défie de la sincérité des larmes dont je vois que la source se tarit en un moment. Mais, quand vous seriez assuré d'avoir pleinement satisfait pour vos anciens péchés, est-ce donc que vous êtes dès-là devenu impeccable? Avez-vous, depuis ce temps, été toujours assez fidèle pour n'avoir plus besoin de solliciter tout de nouveau votre grâce ? Ce n'est que par la pénitence qu'on la demande ou qu'on l'obtient. Ayez donc recours à ce puissant moyen, tout autre moyen est inutile ou du moins insuffisant. (Le P. la Neuville).

[Degrés de la pénitence]. — La pénitence, qui a pour but d'assujettir et de mortifier le corps par une conduite toute contraire à une vie déréglée, nous fait d'abord renoncer au mal, que nous avouons nous-mêmes criminel ; ensuite, à mesure que nous avançons dans ses voies, nous retranche le superflu, que nous prétendions innocent ; de-là nous prive même du commode, dont nous avions cru ne pouvoir nous passer ; enfin nous ôte, non pas le nécessaire, mais l'attachement et l'attention trop grande au nécessaire. Excellente idée de la pénitence et de ses divers degrés. S'il y en a où notre faiblesse n'ose encore espérer d'atteindre, du moins ne les ignorons pas, et désirons d'y parvenir. Elle nous a fait renoncer au criminel, c'est-à-dire aux plaisirs impurs, que la loi de Dieu défend, parce qu'il n'y a point de péché plus opposé à la sainteté de Dieu, ni plus incompatible avec son esprit, que l'impureté : Non permanebit spiritus meus in homine quia caro est. Elle nous retranche le superflu, c'est-à-dire les délices de la vie, parce qu'il n'y a rien de plus difficile à accorder ensemble qu'une vie molle et l'innocence des mœurs et que cette innocence, dit Job, ne se trouve point parmi ceux qui ne pensent qu'à satisfaire leurs sens : Non invenitur in terra suaviter viventium. Elle

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nous prive du commode, c'est-à-dire des aises de la vie, qui, quoique absolument permises, ne laissent pas de fomenter la rébellion de la chair. Elle nous ôte même une trop grande attention au nécessaire, parce que c'est un point de morale inconnu aux saints de prétendre ne souffrir rien, ne se refuser rien, ne manquer de rien, et faire néanmoins pénitence. Mais ce que les saints ne comprenaient pas est devenu un secret de la dévotion du siècle. Car on peut dire que jamais siècle n'a parlé avec plus d'ostentation que le nôtre de la pénitence sévère, ni n'a porté plus loin dans la pratique le raffinement sur tout ce qui s'appelle vie douce. Ne s' aveugle -t-on pas même quelquefois jusqu'à se faire un devoir de ménager son corps? Ne va-t-on pas jusqu'à se persuader qu'on est nécessaire au monde, et que c'est une raison supérieure pour se dispenser des lois les plus communes ? Cependant l'Apôtre l'a dit, et il est vrai ; la pénitence, pour être parfaite, doit s'étendre jusqu'à la haine de soi-même ^ et l'on ne peut bien réparer le péché qu'en crucifiant cette chair de péché qui est l'ennemie de Dieu : Qui Christi sunt carnem suam crucifixerunt. (Carême de Bourdaloue)

| Illusions |. — Les chrétiens sont appelés parles anciens Pères, des poissons qui naissent dans les eaux du baptême, et qui y doivent toujours vivre, comme dans leur élément. Mais, hélas î combien peu demeurent dans ce bain céleste ! Il y en a un autre qui est le bain de la pénitence, dont les eaux ne sont pas si claires ni si tranquilles, à la vérité, mais qui sont très-propres pour rendre la blancheur que l'on a perdue et pour fortifier la santé. Ces eaux sont les larmes que le repentir tire du cœur, et qui coulent par les yeux du pénitent. C'est ainsi qu'elles coulaient des yeux de David, qui dit : Exitus aquarum deduxerunt oculi mei quia non custodierunt legem tuam : mes yeux ont été deux sources perpétuelles de larmes, non parce que mon fils s'est soulevé contre moi, que j'ai vu mes peuples rebelles, que j'ai eu de puissants ennemis, mais parce que je n'ai pas gardé votre loi, ô Seigneur ; parce que j'ai violé vos commandements. Est-ce pour cela que vous pleurez, ô femmes, à qui les larmes viennent si aisément dans les yeux? Hélas ! c'est pour toute autre chose: vous êtes inconsolables de la mort d'un enfant, de la perte d'un mari, et vous ne pleurez pas la perte de votre âme, la perte de la grâce, la perte de Dieu, la perte du paradis ! Cependant il faut qu'un vrai chrétien soit un poisson, qui vive toujours ou dans les eaux de l'innocence ou dans les eaux de la pénitence, et non pas dans les eaux de la mer du monde, où il ne peut souffrir que de grandes tempêtes, et enfin faire un déplorable naufrage. {Homélies de Godeau).

1 11 faut fuir les occasions du péché]. — Pour faire une véritable pénitence, ce n'est point assez de quitter les occasions prochaines du péché, il faut les fuir incessamment, il faut fuir bien loin. En voici les raisons : —

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1° Sans pénitence, point de salut ; point de pénitence sans détachement du péché ; point de détachement du péché sans fuite de l'occasion, qui a une liaison si essentielle avec le péché. — 2°. Joseph, sans compter sur sa vertu, fuit promptement, il est victorieux : David différa de fuir, il fut vaincu. — 3°. Si vous voulez conserver sûrement votre innocence, éloignez tant que vous pourrez votre cœur des objets qui ont su l'enflammer ; un flambeau mal éteint se rallume bientôt pour peu qu'on le rapproche du feu. — Ne perdez jamais le souvenir de ces importantes maximes; tâchez qu'elles fassent toujours une forte impression sur vous ; priez instamment le Seigneur de vous y rendre dociles. {La Morale du Nouveau Testament, du "P. la Neuville).

[Sentiments de componction et d'humiliation J. — Comment apaiserai-je la justice divine irritée contre moi ? Il faudrait, Seigneur, pour l'apaiser ou réparer l'offense que je vous ai faite, une humiliation qui égalât cette offense, ou satisfaire pour cette même offense par une peine qui lui fût proportionnée. L'un et l'autre sont impossibles : et, si Dieu ne cède de sa part, je suis perdu. Comment réparerai-je, en m'humiliant devant lui, l'injure que je lui ai faite en me révoltant contre lui ? Je l'ai offensé, parce que j'ai violé sa loi, et j'étais infiniment méprisable à ses yeux quand j'ai péché ; je suis aussi haïssable que méprisable après ma désobéissance. L'honneur que je lui peux faire sera donc infiniment moins considérable que l'injure que je lui ai faite est énorme. — Tels furent toujours les sentiments de ce saint pénitent. Comment pourrai-je satisfaire pour la peine qui est due à mon crime ? Peut-il y avoir une peine qui punisse l'outrage fait à un Dieu ? Si ses ordres n'étaient pas violés, si le péché n'offensait pas son infinie majesté, on ne pécherait point, à beaucoup près, si grièvement, et l'on trouverait un châtiment qui expiât notre faute, parce qu'il ne s'agirait que d'égaler le supplice d'une créature au mépris d'une autre créature. Mais notre péché est énorme, et par lui-même il est indigne de pardon, parce que nous le commettons contre la volonté et la gloire d'un Dieu. Quelle peine peut souffrir un homme laquelle ôte à un Dieu infini en toutes ces perfections le droit d'exiger de lui des honneurs toujours plus grands? Notre bassesse nous rend absolument incapables de satisfaire à sa justice. (Le P. de la Pesse).

[Sentiments d'une âme vraiment pénitente |. — Qu'ai-je fait, et à quoi pensais-je quand j'ai commis un tel crime ? J'ai offensé le plus aimable de tous les pères, l'auteur de tous biens et celui qui m'a toujours tendrement aimé ; je l'ai méprisé lors même qu'il répandait ses bénédictions sur moi, et que je voyais autant de marques de son infinie bonté que j'apercevais de biens soit dans moi soit dans mon prochain. Mais que répondrai-je à Jésus-Christ, mon Sauveur, qui m'a aimé jusqu'à l'excès, tout indigne que j'étais de son amitié ? Il s'est livré lui-même à la mort pour

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moi : et je continue toujours à l'offenser ! Quelle ingratitude, quelle cruauté ! Mon Seigneur a bien voulu être honteusement flagellé, couronné d'épines, attaché en croix, pour l'expiation de mes crimes : et je continue toujours à en commettre de nouveaux! lime crie de dessus la croix qu'il a soif : et je ne cesse de lui présenter à boire du fiel trèsamer. — Qui pourrait encore me faire comprendre la gloire que jai perdue en commettant ce péché mortel ? J'étais héritier du royaume céleste ; la vie éternelle et bienheureuse m'était destinée pour récompense : j'y ai renoncé pour jouir d'un plaisir honteux ; je m'en suis rendu indigne par un blasphème que j'ai proféré contre Dieu, par une noire calomnie que j'ai faite à mon prochain. — Et de quoi cela m'a-t-il profité ? Me voilà tombé dans le dernier de tous les malheurs. Je me suis rendu esclave du démon, le plus cruel de mes ennemis ; et sitôt que ce corps mortel, qui s'use et se corrompt tous les jours, aura perdu ce qui lui reste de vie, l'âme criminelle sera condamnée au feu éternel. Ah ! malheureux que je suis, peut-être que dès demain, dès cette nuit, je serai plongé dans l'étang de feu et de souffre i Mais ce qui me cause le plus de douleur, c'est mon extrême ingratitude envers mon père et mon Seigneur, qui me faisait d'autant plus de biens que je l'offensais avec plus de liberté. (Bellarmin, Opuscules).

[Motifs surnaturels pour les larmes de la pénitence]. — Il ne faut pas croire, Messieurs, que toutes les larmes que nous répandons aient la même force que celles de Madeleine, si elles ne coulent de la même source et si elles ne sont vivifiées par le même motif. L'eau du Baptême n'a aucune efficace d'elle-même si elle n'est élevée à la dignité de sacrement par les paroles de celui qui baptise : il en est de même des larmes qui tombent de nos yeux ; elles sont inutiles si le motif de la pénitence ne les fait répandre. Non, toutes ces larmes que la tendresse du tempérament fait verser avec tant de facilité ne servent de rien pour le salut ; toutes celles qu'une perte de biens ou d'amis fait couler ne sont que des eaux stériles qui ne produisent rien pour le ciel : il faut que le Saint-Esprit les rende fécondes ; autrement, elles sont sans fruit, où si vous voulez, il faut, selon la pensée et l'expression de S. Augustin, pleurer avec science : Docte plangite. Que veut dire ce grand saint ? Y a-t-il donc de la science à pleurer? Oui, sans doute, et la plupart des hommes sont des ignorants dans leur souffrance pour ne savoir pas l'usage qu'ils doivent faire de leurs larmes. Car ce renversement de fortune qui les fait tant gémir et verser tant de pleurs, ces pertes d'enfants ou d'amis qui leur cause tant de regrets, cette mauvaise humeur d'un mari et tant d'autres disgrâces qui sont si sensibles à cette femme, si tout cela était souffert pour Dieu et pour la satisfaction de leurs péchés, quels trésors et quel amas de mérites ! quel poids de gloire dans le ciel ! Et tout cela est perdu faute d'en savoir faire l'usage qu'il faut ; Plangite docte. — Eh î quoi,

ajoute S. Cyprien, quand vous avez perdu quelque bien de fortune, vous êtes inconsolables, vous faites paraître en toutes les rencontres des marques de la douleur qui vous presse : eh ! vous avez perdu votre âme, vous avez perdu Dieu, par vos péchés, et vous avez les yeux secs et le cœur insensible ! Animam tuara perdidisti, et non acriter plangis, non acriter ingemiscis! Je vois bien ce que c'est, et je découvre facilement la cause de cette insensibilité : c'est, dit-il, que les hommes ont une véritable douleur de la perte des biens qui regardent le corps et les avantages du temps, parce qu'ils les estiment et qu'ils y sont fortement attachés ; leur tristesse est sincère dans toutes ces rencontres ; mais ils n'ont qu'une douleur apparente pour la perte des biens éternels, qu'ils estiment peu et auxquels ils ne pensent quasi jamais : c'est pourquoi leurs larmes ne viennent point du cœur, comme celles de Madeleine, dont la douleur qui les cause n'est pas moins violente qu'elle est sincère. (Houdry, Sermons).

qui se sont sanctifiés dans le monde.

C'est une vérité constante que, dans l'ordre de la nature, c'est la Providence qui a établi et ordonné cette diversité d'états et de conditions qui entretient la société des hommes, et qui maintient dans une dépendance mutuelle les villes, les royaumes et les républiques. De même, par la providence surnaturelle de Dieu sur les fidèles, en général et en particulier, il les appelle tous à son service, dans l'état de vie ou il les a fait naître ou dans la condition où il les a mis; et par conséquent il y a attaché les moyens d'arriver à leur fin, le bonheur éternel, et les grâces pour se sanctifier en cet état, et même s'y élever à une êminente sainteté.

C'est ce qui fait que l'Eglise reconnaît des saints de toutes les professions et de tous les genres de vie, et que S. Paul, pour nous ôter tout prétexte de négliger notre sanctification en l'état où nous sommes, déclare hautement que tous leshommesne sont pas apôtres, prophètes, docteurs, et n'ont pas tous les mêmes talents; d'où suit que Dieu n'exige pas de tous les mêmes services ni les mêmes devoirs; mais il veut que tous soient saints: Hsec est voluntas Dei sanctificatio vestra(I Thessal. iv). Sans qu'il soit besoin d'en apporter des preuves tirées de de l'Ancien et du Nouveau Testament, dans la primitive F g lise les chrétiens étaient presque tous saints, exerçaient les mêmes emplois que nous, les mêmes charges, les mêmes métiers, en menant une vie commune, et souvent une vie cachée et obscure, comme a fait S. Joseph, et le Sauveur même pendant plusieurs années. — Or, les saints dont il est ici question sont de ce nombre: ils se sont sanctifiés dans une vie commune, par l'exercice des vertus et des t. xvii. 27

maximes chrétiennes, par la pratique des bonnes œuvres, par la résignation à la volonté de T>mu,par leurs souffrances et par l'observation exacte des devoirs de leur état, des commandements de Dieu et de V Eglise. — Ilpeut donc arriver, en quelque ville ou en quelque lieu particulier, qu'on célèbre la fête d'un saint de ce caractère, dont le prédicateur na autre chose, pour en faire l'éloge, qu une vie sainte et réglée, qui est d'un prix inestimable. On trouvera ici, sur ce sujet, ce qu'on pourra appliquer à un saint reconnu pour tel en particulier.

[Fidélité aux devoirs d'état]. — Puisque nos infidélités au service de Dieu sont la source ordinaire de notre manque de confiance, faisons tarir cette source empoisonnée par une exacte et constante fidélité. Ne refusons rien à Dieu de tout ce que nous savons "bien qu'il nous demande ; et certainement, en lui demandant, nous serons pleins d'une sainte confiance de tout obtenir. Passons du moins quelque temps à examiner ce que le Seigneur demande de nous, dans l'état où il nous a mis. Il ne nous sera pas difficile d'en être instruits. Sommes-nous dans l'état religieux : ne cherchons pas d'autres marques plus évidentes de la volonté de Dieu que nos règles ; observons-les désormais sans réserve et sans ménagement. Sommes-nous honorés de l'auguste dignité du sacerdoce : remplissons jusqu'aux moindres devoirs de cet état sublime, et vivons selon la sainteté de notre vocation. Vivez-vous dans le siècle : considérez quels sont vos devoirs, non pas en général, comme l'on fait d'ordinaire, mais en particulier et dans le détail : devoirs à l'égard de votre famille, de vos enfants, de vos domestiques ; devoirs de chrétiens ; pratiques de piété constante, exercices de religion assidus, observation indispensable des commandements du Seigneur et des maximes de l'Evangile ; et prenez la résolution efficace de ne plus rien refuser désormais au Seigneur. C'est ainsi que ce saint homme dont nous parlons s'est sanctifié dans l'embarras même et parmi les affaires du monde. Nous pouvons nous sanctifier de la même manière, si nous nous efforçons de marcher sur ses traces et d'imiter son exemple. (Croiset, Exercices de piété.)

| Il y a eu des saints partout]. — Cette multitude de saints de tout état et de toute condition sont, au sentiment du grand Apôtre, une nuée de témoins qui déposeront un jour contre nous, et qui nous reprocheront notre lâcheté. Tantam habentes testium nubem : leur nombre sera une convie-

LiiS SAINTS DANS LE MONDE. 419

tion claire et manifeste que nous l'avons pu, et que ce n'est peut-être que notre faute si nous y avons manqué. Testium nubem: c'est une nuée qui est au-dessus de nous, suspendue au milieu de l'air, qui nous marque qu'ils ont été sur la terre sans y être attachés d'affection ; que, au milieu des affaires dont ils semblaient être accablés, ils se sont élevés par leur piété et n'ont pensé qu'au ciel. Testium nubem ; c'est une nuée qui porte les pluies des grâces, et qui les obtient de Dieu pour ceux qui sont dans les mêmes emplois et qui expérimentent les mêmes difficultés. Mais prenons garde que ce ne soit une nuée qui crèvera un jour sur notre tête et qui éclatera en foudres, en prononçant l'arrêt de notre condamnation, si nous sommes assez malheureux pour nous perdre.

Ah! Messieurs, quel sensible regret un jour, quand Dieu nous fera voir la place qu'il nous avait marquée parmi ceux de même rang et de même condition que nous ! Que répondra cet homme qui s'est perdu dans une condition où mille autres, qui n'avaient pas plus de moyens ni de secours que lui, se sont sanctifiés ? Ils s'élèveront alors contre lui ; ils rendront témoignage que c'est uniquement sa faute, et que cette condition d'elle-même lui pouvait être un moyen de gagner le ciel. Que pourra répliquer ce magistrat ou ce juge, qui se sera damné dans l'exercice de sa charge, à celui qui s'y sera fait saint, quoiqu'il n'eût pas plus d'avantage, et qui a peut-être succédé dans le même tribunal ? Cette charge que vous avez souillée en vendant la justice est-elle la cause de votre damnation ? lui dira-t-il. Non, puisqu'elle m'a fait saint; et vous n'êtes réprouvé que pour avoir abusé du pouvoir et de l'autorité qu'elle vous donnait. C'est donc vous qui êtes la cause de votre perte, et non pas cet emploi, qui vous fournissait les moyens de vous sanctifier avantageusement. — Je dis la même chose de tous les genres de vie, où ceux qui s'y sont sanctifiés seront les premiers à presser la condamnation des autres, après que par leur exemple ils auront fait voir que non-seulement nous pouvons nous sanctifier et servir Dieu en toute sorte de condition, mais encore que jamais nous ne nous acquitterons mieux des devoirs de notre emploi et de notre condition que quand nous y servirons plus fidèlement Dieu, et que nous tâcherons de nous y sanctifier.

Voilà ce qui doit confondre ceux qui prétendent aujourd'hui ne pouvoir mener une vie chrétienne avec les soins qui sont attachés à leur profession, ou qui croient que leur état, leur emploi et leurs affaires, les dispensent de travailler à leur sanctification. Etrange illusion, Messieurs, qui n'est pas moins dangereuse qu'elle est ordinaire dans le monde, où l'on n'entend autre chose que des excuses, des prétextes, des difficultés et des obstacles qu'on s'imagine trouver dans la pratique des vertus et dans l'accomplissement de ses devoirs ! mais illusion que je veux tâcher de dissiper, faux prétexte que je veux m' efforcer de détruire, en vous faisant voir qu'il n'y a point de condition, point d'état ni d'emploi, où l'on ne puisse se sanctifier. Ce dessein doit être d'une grande consolation

pour tous les gens du monde, puisqu'ils y verront clairement non-seulement qu'ils peuvent se sanctifier dans leur condition, mais encore qu'ils doivent faire de leur condition môme le moyen de leur sanctification. (Houdry. Sermons).

[Grâces dans chaque état]. — On peut servir Dieu et se sanctifier dans toutes les conditions. Comme c'est une vérité qui, d'un côté, détruit tous les vains prétextes qu'apporte la négligence des esprits lâches, et de l'autre calme tous les troubles que la crainte et la défiance excitent dans les âmes faibles, on ne saurait trop solidement l'établir. J'en trouve deux ou trois raisons, bien capables de convaincre quiconque y voudra faire un peu de réflexion. — La première est que chaque état de vie et chaque condition a ses grâces propres et ses moyens particuliers pour cela. La grâce, que l'Ecriture-Sainte appelle une rosée céleste, est une cause générale qui s'accommode à chaque profession, à chaque emploi, à chaque état de vie en particulier, pour nous en faire remplir tous les devoirs et accomplir les obligations. La grâce, par exemple, tombe sur cet homme de qualité, et elle en fait un cœur noble, courageux et zélé pour l'intérêt de Dieu et pour le service de son prince : voilà comme elle s'accommode à sa condition. Elle descend dans l'âme de ce juge et lui donne une droiture de cœur, un amour de la justice, une force et une vigueur pour tenir la balance dans l'équilibre, sans qu'elle penche du côté de la faveur ni de l'intérêt. Elle s'arrête sur cet homme engagé dans le négoce et dans les affaires, et elle lui inspire une fidélité à l'épreuve ; sur cet ecclésiastique, et elle le rend un homme de Dieu, qui soutient par l'exemple de sa vie la sainteté de son caractère ; sur un religieux, et elle en fait un saint. Ce peut être la même grâce, mais qui s'accommode au naturel différent des hommes et aux conditions où Dieu les a mis : et cela, soit que la grâce soit toujours la même et diffère seulement par rapport aux effets qu'elle produit ; soit, comme semble le dire le prince des Apôtres, qu'elle soit véritablement différente selon la diversité des personnes, et que Dieu, qui en connaît toutes les espèces, toutes les propriétés et tous les usages, les proportionne à l'état, au naturel et aux inclinations de chacun en particulier : Multiformis gratia Dei {Le même).

[Les riches]. — La condition des personnes riches est bien décriée dans l'Evangile, à cause que les richesses ouvrent une porte large à tous les vices, nous fournissent les moyens de satisfaire nos désirs, et nous en facilitent l'exécution : c'est pourquoi elles sont l'objet des malédictions et des anathèmes du FUs de Dieu : Vœ vobis divitibus. Cependant, ces mêmes richesses, si l'on voulait s'en servir comme il faut, quel avantage ne fourniraient-elles point pour la sanctification ! On pourrait racheter ses péchés par l'aumône ; toutes les œuvres de charité, auxquelles le ciel estpromis, par quel moyen et par quelles personnes les peut-on mieux

pratiquer que par les richesses et par ceux qui les possèdent? Ne peuton pas dire que, s'ils voulaient faire un bon usage de leurs biens, ils auraient presque sans peine et sans travail ce que les autres n'emportent que par violence et avec de puissants efforts ? D'où il suit que c'est une erreur et une illusion, qui vient de l'ennemi de notre bonheur, de croire que, si nous étions dans un autre état que dans celui où Dieu nous veut et où il nous a mis par les ordres de sa providence, nous ]e servirions mieux, pendant que nous quittons les moyens et les avantages présents que nous avons en main, pour en souhaiter d'autres imaginaires, et qui ne seront peut-être jamais. {Le même).

[Faux prétextes]. — Cette femme se consume de regrets inutiles de n'être pas entrée dans une religion où elle se croyait appelée , et , dans l'embarras importun d'un ménage, pense combien elle vivrait plus heureuse si, loin des soins d'une famille et de la mauvaise humeur d'un mari, elle n'avait qu'à penser à Dieu et à son salut : Je ne travaillerais, ditelle, qu'à cette grande et importante affaire, si je m'étais consacrée à Dieu dans un cloître ; et maintenant je n'ai pas seulement le loisir d'y penser. A quoi vous servent tous ces regrets ? votre engagement n'est-il pas fait ? n'avez-vous pas pris votre parti ? Ce n'est donc plus qu'une tentation qui vous empêche de faire ce que vous devez, tandis que vous occupez votre esprit tout entier à penser à ce que vous feriez si vous étiez dans un autre état. {Le même).

[On peut se sanctifier dans le monde]. — 11 est constant que le monde, corrompu et regardé comme l'empire des ténèbres, est trop opposé à l'esprit de vérité pour en allier les maximes impies avec les règles saintes de l'Evangile. Gardons-nous bien d'affaiblir les anathèmes que Jésus-Christ a si justement prononcés, et de vouloir accorder le culte de Baal avec celui du Dieu d'Israël. Mais, à considérer le monde comme une société de personnes qui remplissent différentes professions, comme un assemblage de conditions plus ou moins élevées, où les hommes engagés par leur naissance ou par leurs talents se prêtent des secours mutuels, veillent chacun à leur état, à leur sûreté, à leur commodité, à la gloire et au bonheur de la patrie, ce commerce, cette liaison, cette utilité réciproque, qui forme les mœurs, qui polit la raison, qui nous rend nécessaires les uns aux autres, est sans doute, dans l'ordre naturel, le chefd'œuvre de la sagesse divine, le caractère particulier et le plus glorieux apanage de la nature humaine. Et dans ce sens, c'est une erreur de prétendre que les maximes de l'Evangile et la pureté de sa morale soient manifestement incompatibles avec les devoirs et les bienséances de chaque profession. {Pièces d'éloquence présentées à l'Académie Française-» en l'année 1703 ; Premier discours).

[L'ho:mète homme et le chrétien]. — L'honnête homme, même selon le monde, et le parfait chrétien sont si semblables, qu'on ne se méprend point même en les confondant. Car enfin, quelle est l'idée qu'on se forme d'un honnête homme dans le monde ? C'est un assemblage des qualités les plus essentielles du chrétien. L'honnête homme aie cœur bon, les intentions droites ; son esprit est éclairé pour discerner le bien, et sa volonté s'y livre sans réserve ; ses sentiments sont nobles et élevés ; attentif à la justice plus qu'à ses propres intérêts, il n'a point de juge plus sévère que lui-même. S'agit-il des avantages de l'État, ses biens deviennent les trésors publics, ses services n'ont pour principes que la grandeur d'âme, et pour but que la gloire ; son obéissance est l'effet de sa raison, et non d'une crainte servile. Mais est-ce là le portrait d'un honnête homme selon le monde, ou le portrait d'un chrétien, que je viens de tracer? Et la morale de Jésus-Christ ne m'a-t-elle point fourni les couleurs dont je le représente. Quelle conformité de mœurs, de conduite, de sentiments, entre l'honnête homme et le parfait chrétien, dans ces circonstances essentielles de la vie qui sont les points décisifs de la probité et de la religion ! — Mais, me dira-t-on, comment accorder les lois sévères du christianisme avec ces manières liantes que le monde demande dans un honnête homme, ces égards, cette complaisance, cette attention, ce tour d'esprit agréable? On ne peut faire descendre le chrétien dans tous ces détails du grand art de plaire. — Vous vous trompez : la charité fait en l'un ce que la politesse fait en l'autre. Le parfait chrétien est d'un commerce fort aisé • ses mœurs sont douces et ses manières prévenantes ; il n'aime point à dominer dans les assemblées. Son entretien est exempt d'aigreur et d'amertume ; son cœur ne connaît point les mouvements de l'envie, et ne ressent jamais cette joie maligne que les disgrâces d' autrui répandent sur le visage et dans les discours. C'est donc en vain que vous prétendez mettre une barrière insurmontable entre l'honnête homme selon le monde et le véritable chrétien : il ne faut que vous les représenter l'un et l'autre ; même paix, même langage, même conduite. {Le même recueil, Discours premier) .

[Les exemples des saints]. — Rappelons dans notre mémoire la conduite des grands hommes qui nous ont précédés ; parcourons les annales où sont écrites les vies de ces héros chrétiens que la religion nous propose pour modèles ; remontons de siècle en siècle, et considérons cette foule de saints de tout sexe, de tout âge et de toute condition : demandons-nous à nous-mêmes pourquoi, courant la même carrière où ils ont couru, possédant les mêmes emplois, occupant les mêmes postes, nous ne pourrions pas nous sanctifier dans le siècle comme ils s'y sont sanctifiés. [Le même).

[Caractère du chrétien fidèle à Dieu dans le monde]. — Considérons un chrétien

toujours attaché aux règles de son devoir, au milieu de la corruption du siècle ; suivons ce chrétien du monde : toujours attentif à ses obligations les plus indispensables, il ne se contentera pas d'éviter les vices de son état, ii s'efforcera encore d'en acquérir toutes les vertus, persuadé que la tiédeur conduit au relâchement, et le relâchement au désordre. Un travail assidu lui fera vaincre tous les obstacles qu'il trouve à sa perfection ; et comme ses périls sont continuels, sa précaution sera toujours agissante pour en triompher. Ainsi ce chrétien, aidé de la grâce, sera fidèle à Dieu au milieu du monde, sans que ses occupations extérieures le détournent de son devoir, sans se laisser remplir de vaines idées d'ambition et de fortune, sans que les mauvais exemples l'entraînent dans le vice, puisque les dérèglements viennent de l'homme, et non pas de son état et de sa condition. Sans s'attacher aux biens passagers qu'il possède, ni oublier les éternels que la religion lui promet, il ne cherche point dans son élévation ni dans ses richesses des prétextes à son relâchement ; il trouve même dans sa prospérité des motifs de vertu, qui le ramènent à Dieu par la reconnaissance, et qui l'engagent à lui être toujours fidèle, quelque pressantes que soient les sollicitations qu'on lui fasse pour le détourner de son service. (Anonyme).

|La vraie vertu]. — La vraie vertu resserre nos pensées et nos vues, nos mouvements et nos démarches, dans les bornes de notre état. Elle retranche dans l'économie de nos actions tout ce qui n'est pas de Tordre, et nous tient en toutes nos occupations comme sous la main de Dieu. Elle fait que nous marchons vers la bienheureuse éternité, dans le chemin que la Providence nous a tracé, sans nous détourner ni à droite ni à gauche. Vivant, agissant, nous conduisant de la sorte, nous amassons des trésors de mérites; nos occupations, grandes ou petites, ordinaires ou extraordinaires, éclatantes ou obscures; nos actions les plus simples, les plus communes, les plus familières, les plus basses et les plus méprisables aux yeux des hommes, ont aux yeux de Dieu un mérite, une beauté qui attache les regards de sa miséricorde sur nous. (Anonyme).

[Accorder tous ses devoirs]. — Les personnes pénétrées de tout ce qu'il y a de solide et de grand dans la religion sont celles mêmes qui savent le mieux l'accorder avec le monde. Dans le monde, on les voit suivre une conduite honnête, aisée, qui n'effarouche personne, et qui est également agréable et irrépréhensible ; car, pour ne déplaire à qui que ce soit, on ne leur trouve pas moins d'exactitude. Dans la religion, on les voit réglées, soumises, sévères pour elles-mêmes, accommodantes pour tout le monde dans les choses qui ne vont point contre leur devoir, mais encore plus discrètes et plus retenues dans celles qui blessent les maximes qu'elles pratiquent. Ainsi, ceux qui savent accorder le monde et la religion retranchent des maximes du monde tout ce qu'ils trouvent de vicieux et de

corrompu, retenant dans la religion ce qu'il y a de solide et rejetant entièrement tout ce que la plupart y font voir de déguisé, et qui est plus propre à l'avilir dans les esprits qu'à augmenter notre respect et notre zèle. Dans la religion, ils s'attachent à la morale formée sur les préceptes que le Fils de Dieu nous a laissés, et dans le monde ils suivent les coutumes qui ne répugnent en aucune manière à l'Evangile : en sorte que toute leur conduite marque un certain caractère de probité, de justice et de paix, qui se répand sur toutes leurs actions, sans qu'il y paraisse rien de contraint pour eux ni de trop austère pour les autres. (Livre intitulé : Les Devoirs de la vie civile).

[On peut devenir saint dans le monde]. — Après tout, dites-vous quelquefois, comment accorder la sainteté chrétienne avec les engagements du monde ? Comment être saints et vivre en certains états dans le monde ? Comment ? Il est bien étrange que vous ne le sachiez pas encore, ayant tant d'intérêt à le savoir, et il est bien indigne que vous l'ignoriez, ayant dû l'étudier et le méditer tous les jours de votre vie. Il faut donc vous l'apprendre. Vous vous figurez que votre état a de l'opposition, ou qu'il est même incompatible avec la sainteté. Erreur. Si cela était, ce que vous appelez votre état deviendrait un crime pour vous, et sans autre raison il faudrait, par un devoir de précepte, le quitter et y renoncer. Mais puisque c'est votre état, puisque c'est l'état que Dieu vous a marqué, vous offensez sa providence et vous faites tort à sa sagesse en le regardant comme un obstacle à votre sanctification. Il n'y a point d'état dans le monde qui ne soit et qui ne doive être un état de sainteté. (Le P. Giroust, A vent.)

[Même sujet |. — C'est en vain que, convaincus de notre lâcheté, nous en rejetons la cause sur la difficulté de vivre chrétiennement dans un monde si corrompu, nous laissant aller sans scrupule à ce torrent d'iniquités qui entraîne presque tous les hommes, et prétendant vainement que nous n'avons point assez de forces pour lui résister. Car, si nous veillons exactement sur nous-mêmes, ni les dérèglements de nos pères, ni la mauvaise éducation qu'on nous a donnée, ni le lieu où nous vivons, ni toutes les raisons que nous alléguons d'ordinaire pour nous excuser, ne pourront nous nuire. Abraham avait un père impie et idolâtre, et il ne fut pas héritier de son impiété. Ezéchias était fils du détestable Achaz, et cela ne l'empêcha pas de devenir ami de Dieu. Moïse vécut dans l'Egypte, et tant de saints dans tous les endroits de la terre, sans que leur vertu ait été moins parfaite pour avoir toujours été parmi les méchants. C'est donc une excuse frivole, et qui ne sera point reçue de Dieu, d'alléguer qu'on ne peut être homme de bien et se préserver de la corruption du siècle en vivant et traitant continuellement avec ceux qui en suivent les maximes, et qui n'ont point d'autre règle de leur conduite. (Montmorel, Homélie pour le 7e dimanche après la Pentecôte).

[11 faut se combattre soi-même]. — Quelle gène et quelle contrainte, dira-ton, d'être un chrétien régulier dans le monde ! Quelle difficulté de plaire à Dieu et aux hommes, et d'accorder tellement les devoirs de sa profession avec ceux de la religion, qu'on ne choque ni les uns ni les autres ! Il est difficile, il est vrai : mais puisque vous avez choisi cet état, que la Providence vous y a appelé, et que vous avez les grâces nécessaires pour remplir ces devoirs, quelque difficulté que vous y trouviez, c'est à vous à la vaincre et à vous mettre au-dessus de tous les respects humains. Mais, encore une fois, si cela est difficile, prétendez-vous vous sanctifier sans violence? Où est donc cette croix que vous devez porter dans le monde aussi bien que dans l'état religieux ? La voici : c'est de vous réduire è cette contrainte. Cette croix vous paraît dure; mais, si vous la comparez à celle dont Dieu charge tant de pauvres ecclésiastiques, tant de religieux mortifiés, qui la portent patiemment, vous avouerez que la vôtre est bien douce. Car enfin, quelle comparaison de la vôtre à la leur : La vôtre est cachée ; Dieu seul la verra, Dieu seul en sera le témoin : heureux de pouvoir gagner le ciel à si bon marché ; heureux de l'être sur la terre et dans le ciel ! Mais, si vous refusez de vous servir de ces salutaires réfiexions, sachez qu'il n'y aura point d'excuse pour vous au dernierjour. Vous vous plaignez de la difficulté de votre salut : que voulez-vous que Dieu fasse pour vous le rendre plus aisé ? Ne vous serait-il pas plus difficile de le faire dans la misère et dans la pauvreté ? Dieu n'a pas voulu vous y réduire, et vous ne voudriez pas vous faire de violence dans l'état où il vous a mis? {Le P. Larue).

[On peut vivre en chrétien dans le monde]. — Il est avantageux, mais il n'est pas absolument nécessaire, pour vivre en chrétien et pour se sanctifier, de se retirer dans un désert ou de se renfermer dans un cloître. Comme les Israélites ont vécu parmi les Egyptiens sans être idolâtres, on peut vivre dans le monde sans être mondain. C'est en cela que la Providence de Dieu est également aimable et adorable, de nous avoir donné "en chaque état et en chaque condition autant d'idées de sainteté qu'il en fallait pour composer cette variété mystérieuse dont l'épouse de Jésus-Christ, qui est l'Eglise, tire, selon le prophète, son plus bel ornement. C'est pour cela que Dieu a pris plaisir à former les plus grands saints dans les états même où la sainteté paraît avoir plus de difficultés à vaincre ; [des prodiges d'humilité jusque sur le trône, d'austérité au milieu des délices, de recueillement et d'attention sur soi-même dans l'embarras des affaires et le tumulte des soins temporels : et enfin, par un secret de prédestination que nous ne pouvons assez admirer, il n'a pas voulu qu'il y eût une seule profession dans le monde, de celles qui sont permises par les lois et qui ne sont point contraires [aux bonnes moeurs, qui n'eût des saints dans le ciel, reconnus comme saints dans l'Eglise. {Le P. Giroust).

[les bons désirs ne sufiîsent pas]. — Le monde est plein de gens qui ont beau-

coup de bons désirs, et il se trouve peu de personnes tellement endurcies dans le péché qu'elles ne témoignent quelquefois vouloir vivre chrétiennement. Mais si avec ces désirs on demeure dans une vie molle et relâchée, sans rien faire pour en sortir, c'est une marque qu'ils ne sont point chrétiens dans le fond du cœur, ni capables de produire de bons effets. Mais, quand Dieu par sa miséricorde inspire de véritables désirs de mener une vie nouvelle, il ne manque jamais de ndus donner les moyens de les exécuter. Or, avec ces désirs demeurer dans des engagements pernicieux ou dangereux à leur salut, ou différer toujours de commencer à mener une vie plus réglée, ce n'est pas vouloir sincèrement se sanctifier, mais marquer qu'on se flatte et qu'on ne le désire pas tout de bon. (L'abbé de Sainte-Marthe).

[Jeunesse pieuse]. — Ce grand saint donna des marques évidentes de sa foi dans un âge plus avancé : âge où presque tous ceux qui ont de la naissance et du bien se jettent dans de grands désordres et de honteux plaisirs ; âge où, à peine ayant secoué le joug des maîtres et des collèges, qu'ils regardent comme des espèces de servitude, ils s'abandonnent à un scandaleux libertinage, sous prétexte d'une honnête liberté ; âge où, échauffés par l'ardeur de leurs passions, irrités par la présence de charmants objets, entraînés par le torrent de la coutume et du mauvais exemple, ils se précipitent confusément dans un horrible déluge de péchés ; âge cependant où N., éclairé d'en haut et frappé d'une salutaire crainte, ne travailla qu'à se bâtir une arche impénétrable au déluge du plaisir et du vice : Aptavit arcam in salutem domûs suœ. (Hebr. xi) ; âge enfin où il condamna, par sa piété et son recueillement, l'impiété et la dissipation du monde, par sa tempérance et ses mortifications la mollesse et les débauches du monde, par son humilité et ses aumônes l'orgueil et l'avarice du monde : Per quam damnavit mundum : uniquement appliqué à acquérir un précieux héritage, je veux dire, avec S. Paul, la justice qui vient de la foi : Et justitiœ quœ per fidem est hœres est institutus. [Eloges historiques des saints).

[S. IV. s'est sanctifié à la cour et dans le grand monde]. — Quand S. N. n'aurait rien fait que de se sanctifier lui-même dans le grand monde et à la cour, il en aurait toujours assez fait pour mériter tous nos éloges et tous les honneurs que nous lui rendons. Le Saint-Esprit n'en demande pas tant pour faire de sa propre bouche le panégyrique d'un homme. Donnez-moi un homme, dit-il, qui a pu violer la loi, et qui ne l'ait pas violée ; qui se soit trouvé en pouvoir de faire du mal, et n'en ait pas fait : c'estl'homme que je veux louer comme un homme qui a fait de grands miracles: Quis est hic ? et laudabimus eum : fecit enim mirabilia in vitâ sua. Par cette règle, que d'éloges n'a point reçus du Saint-Esprit le grand saint que nous honorons, d'avoir su conserver dans le monde toute l'innocence du

cloître, et de n'avoir rien perdu à la cour de la sainteté du monastère ! L'air du monde est toujours dangereux, mais Ton peut dire que nulle part il n'est plus contagieux qu'à la cour. (Le P. d'Orléans).

[Porter le joug dès la jeunesse]. — Que si c'est l'honneur des pères de former leurs enfants à la vertu et à la crainte de Dieu, c'est aussi le bonheur des enfants de suivre les instructions salutaires qu'ils reçoivent de leurs pères : Bonum est viro cum portaverit jugum ab adolescentiâ sua. Il est avantageux à l'homme de porter le joug du Seigneur dès sa plus tendre jeunesse : Bonum est. C'est un grand bien, sans contredit, parce que la perte de l'innocence est un mal irréparable. Bonum est : c'est un grand bien, parce qu'une mauvaise habitude contractée de jeunesse est un mal presque incurable. Bonum est : c'est un grand bien, parce qu'il importe de bien commencer une affaire aussi considérable que le salut : pour peu qu'un voyageur s'écarte en commençant son chemin, son égarement va croissant à l'infini. Bonum est : c'est un grand bien, parce que, s'il meurt jeune, il se sera sanctifié en peu de temps, et, s'il vit longtemps, la vertu lui sera plus facile ; sa vie sera plus sainte et sa mort plus précieuse. Bonum est : c'est un grand bien : si vous l'avez conservé, bénissez Dieu, comme S. N. dont nous honorons aujourd'hui la mémoire ; mais, si vous l'avez perdu, pleurez vos désordres passés, et tâchez de les réparer par la pénitence. Delicta juventutis meœ et ignorantias meas ne memineris, Domine : Seigneur, ne vous souvenez point des péchés de ma jeunesse ni de mes ignorances. [Méditations du P. Nouet).

[La régularité est indispensable]. — Le bonheur de notre éternité dépend de la sainteté de notre vie, la sainteté de notre vie dépend du règlement de notre vie, et le règlement de notre vie dépend du règlement de chaque journée, parce que, notre vie n'étant qu'une suite de chacun des jours qui la composent, on peut dire que régler chaque journée d'une manière chrétienne c'est régler et sanctifier toute sa vie, et s'assurer par-là une heureuse éternité. Ce n'est pas assez de faire le bien, il faut le bien faire. On peut faire le bien avec lâcheté, par humeur, par coutume, par nécessité, par respect humain. Faire le bien de cette manière, c'est n'en point faire, parce que ce n'est pas le faire comme il faut. La sainteté de la vie ne consiste pas souvent à faire des choses extraordinaires ; on peut se sanctifier en ne faisant que des choses communes, mais en ne les faisant pas d'une manière commune. C'est là une plus solides pratiques de la véritable dévotion; c'est là le grand secret de la vie spirituelle : mais c'est un secret que Dieu ne découvre guère qu'aux âmes humbles et fidèles. Qu'est-ce que faire les choses communes d'une manière non commune ? C'est les faire avec une intention pure , avec ferveur, et surtout avec règle. Il est bien des gens qui font beauceup de bien; mais ils le font sans ordre et sans règle, et le bien même, quand il est déréglé, est-il un

véritable bien ? C'est un défaut des plus ordinaires des personnes dévotes d'agir par humeur : aujourd'hui on fait du bien parce qu'on s'y sent porté , demain on n'en fait point parce qu'on n'est plus en humeur d'en faire, on en fera trop un jour, et un autre jour on n'en fera pas assez ; et par-là on détruit souvent dans une journée le travail de plusieurs semaines. Si on détruit d'une main ce que Ton bâtit de l'autre, dit le Sage, est-ce le moyen d'avancer? C'est cette conduite qui fait paraître bizarres quelques dévots, qui décrient la dévotion et qui en détournent ceux qui voudraient l'embrasser. Rien n'est plus contraire à la vraie dévotion, qui a une conduite unie et toujours égale, parce qu'elle a des principes qui ne sont point changeants, c'est-à-dire la raison et la foi. Notre inconstance dans la dévotion ne vient-elle pas de ce que nous n'agissons point par ses principes ? (Nepveu, Réflexions chrétiennes).

[La vertu dans les grands |. — Quand les personnes de qualité se tournent du côté de Dieu, elles ont des avantages que les autres hommes n'ont pas : elles ont plus de raison, plus de coeur, plus de piété, plus de grandeur d'âme ; elles ont des sentiments plus dignes de la majesté du christianisme, et savent mieux distinguer les règles de leur devoir. Quoi de plus édifiant que la piété de quelques dames chrétiennes ! N'est-on pas ravi de voir à la cour de certains seigneurs qui feraient honte aux plus zélés solitaires, à l'armée des officiers semblables à ce capitaine dont Jésus-Christ disait qu'il n'avait pas trouvé une aussi grande foi en Israël? Si par la vie laborieuse on entend celle où l'on s'exerce dans la vertu, il serait inutile de dire qu'on y peut mériter le ciel : car ce serait dire qu'on peut le mériter en le méritant ; mais si l'on entend celle que le petit peuple et les pauvres soutiennent dans un travail continuel, il faut avouer qu'il y a moins de désordre parmi eux que parmi les grands. — Seigneur, il n'y a que vous qui voyiez les cœurs des hommes ; mais j'ose dire que, pour un qui se sauve dans le grand monde, il y en a cent à qui vous faites miséricorde dans les conditions basses et obscures. Ils n'ont point d'attache à la vie ; ils ne se laissent point séduire par les charmes d'une dangereuse oisiveté ; ils croient de bonne foi les vérités du christianisme ; ils viennent entendre prêcher l'Evangile par le seul désir d'en profiter; et, pour le dire avec S. Augustin, pendant que les savants se damnent avec leurs belles lumières, les pauvres et le petit peuple ravissent le ciel avec leur ignorance. C'est par ce moyen que ce saint homme a acquis la couronne du ciel, après avoir fidèlement pratiqué les commandements de Jésus-Christ. Le ciel était son héritage, c'était sa maison, comme ce sera la nôtre si nous voulons marcher sur ses traces et suivre son exemple. {Dictionnaire moral).

[La vraie perfection]. — Notre perfection selon Dieu ne consiste pointa îaire beaucoup de choses : ce fut l'erreur de Marthe, que Jésus-Christ

LES SAINTS DANS LE MONDE. 42î)

condamna. Ce n'est point non plus à faire de grandes choses : il y a des saints, très-grands devant Dieu, qui n'ont rien fait de grand pour Dieu; des saints dont la vie a été obscure et cachée, dont les actions n'ont rien eu de brillant et d'éclatant, dont le monde n'a point parlé. Ils étaient grands par leur sainteté ; mais toute leur sainteté était renfermée en de petites choses, et Dieu, dans la fidélité avec laquelle ils pratiquaient ces petites choses, leur faisait trouver des trésors infinis de grâces. Ils étaient grands par leur humilité, et leur humilité les portait toujours à choisir les derniers emplois, laissant aux autres les fonctions où il y avait plus à paraître, et ne se jugeant pas capables d'y être appliqués. Enfin, notre perfection ne demande point que nous fassions des choses extraordinaires et singulières : dès-là qu'elles sont singulières et extraordinaires, elles sont rares, et les occasions n'en sont pas fréquentes. Cependant notre perfection doit être en ce qui nous est plus habituel, en ce qui nous occupe plus souvent, en ce que nous avons continuellement dans les mains, en ce qui remplit les journées et les années de notre vie. D'où il s'ensuit que c'est de nos actions les plus ordinaires que dépend la perfection où Dieu nous appelle. Car ce sont là des actions propres de notre profession et de notre état ; et, par conséquent, ce sont celles que Dieu veut spécialement de nous, puisqu'il ne nous a attirés par sa grâce dans cet état et cette profession que pour y vivre et y agir selon l'ordre qui y est établi. Or, il est certain d'ailleurs que ce qui fait notre sanctification, c'est la volonté de Dieu, que c'est cette volonté de Dieu qui donne le prix à tout ce que nous faisons, que sans cette volonté de Dieu nos plus grandes actions ne sont rien, et qu'avec cette volonté de Dieu nos moindres actions ont un mérite très-relevé. Nous devons donc conclure que ce saint homme ne s'est rendu parfait devant Dieu que par l'accomplissement de ses devoirs les plus communs. Qu'a fait Jésus- Christ pendant trente ans! Rien de remarquable dans l'estime du monde, et rien même que de vil aux yeux des hommes : mais, parce qu'il faisait la volonté de son Père, parce quen toutes choses, ainsi qu'il le disait lui-même, il agissait selon le gré de son Père, ces actions viles aux yeux des hommes étaient l'objet des complaisances de Dieu. C'est ainsi que S. N... a trouvé sa perfection dans ses obligations et dans les exercices de chaque jour : de sorte que l'on peut dire avec vérité que toute sa vie a été conforme à celle que Jésus-Christ a menée pendant trente années qu'il était inconnu aux hommes. {Retraite spirituelle de Bourdaloue).

[Nous avons besoin de la grâce]. — Il faut nécessairement avoir la grâce pour nous faire saints ; sans elle tous nos efforts seraient inutiles. Aussi sommes-nous assurés que nous pouvons bien manquer à la grâce, mais que la grâce ne nous manquera pas, et qu'il n'y a pas un damné qui ne soit damné par sa faute, qui ne soit damné parce qu'il n'a pas voulu se servir

des moyens qu'il avait de faire son salut : quel regret ! Nous sommes faibles, il est vrai, les dangers sont fréquents, les tentations sont violentes ; mais nous trouvons une force, une vertu singulière, dans les sacrements : sacrements où les mérites de Jésus-Christ nous sont appliqués ; sacrements qui nous font, pour ainsi dire, un bain de son sang, et par lesquels l'âme trouve de si grands secours dans tous ses besoins ; sacrements, remèdes salutaires pour toutes sortes de maux, sources intarissables de tant de grâces. — Soyez éternellement béni, glorifié, loué, ô mon Sauveur, de m1 avoir donné de si puissants moyens de faire mon salut. Faites, Seigneur, que je me les rende utiles, à l'exemple de S. N..., qui a acheté, pour ainsi dire, par ses libéralités envers les pauvres et par l'usage de vos sacrements, la couronne que vous lui avez donnée. (Groiset).

[Eviter le mal ne suffit pas]. — Se contenter d'éviter le mal sans faire le bien, ce ne fut jamais une vie chrétienne. Quel maître s'accommoderait d'un serviteur qui se contenterait de ne le point injurier, de ne point briser ses meubles, sans vouloir rendre aucun service et sans être bon à rien ? Dans notre religion, ce n'est pas assez de n'être pas mauvais, il faut être bon. C'est toujours un grand mal de ne faire pas le bien qu'on doit faire. Le serviteur fainéant, dont il est parlé dans l'Evangile, ne fut pas condamné pour avoir fait un mauvais usage de son talent, mais seulement pour ne l'avoir pas fait valoir en le mettant à la banque ; et les vierges folles, toujours vierges, ne furent rejetées de la salle du festin par le divin Epoux que pour s'être endormies au lieu de faire leurs provisions. Que de chrétiens auront le même sort pour n'avoir pas été plus laborieux, pour n'avoir pas été plus sages ! Le vice inonde, il est vrai; le libertinage est de tous les âges, de tous les sexes et de tous les états : mais enfin, la dissolution n'est pas universelle ; il y a de vrais Israélites au milieu même de Babylone. Parmi les fidèles, n'y a-t-il que peu de vierges folles et de serviteurs fainéants ? On évite le mal, on a même un secret témoignage de ne faire tort à personne ; la conscience ne reproche ni injustices, ni impuretés, ni calomnies ; mais cette conscience, si tranquille sur le mal qu'elle ne fait pas, est-elle fort consolée sur le bien qu'elle devait faire ? On se rassure sur ce qu'on n'est pas si méchant que bien d'autres; mais aura-t-on sujet de se rassurer sur le nombre et sur le mérite des bonnes œuvres qu'on n'aura pas faites? Le péché cause des reproches et mérite des châtiments ; mais le manque de vertu est-il moins un péché à qui est obligé de remplir tous les devoirs de la justice ? Un hérétique, un païen même peut éviter le mal : mais un chrétien peut-il être sauvé sans bonnes œuvres? Le serviteur fidèle est récompensé du bonheur éternel, parce qu'il a rempli avec ponctualité jusques aux plus petits devoirs : Quia super pauca fuisti fîdelis ; et le titre qui donne droit à tous les élus à l'héritage du Père céleste c'est d'avoir visité les pauvres

malades et les prisonniers, et d'avoir sanctifié ses jours par l'exercice des oeuvres de miséricorde. Bon Dieu ! quelle erreur de s'imaginer qu'il suffit d'éviter le mal, sans faire le bien ! Et combien de personnes séculières, même ecclésiastiques et religieuses, seront exclues du séjour des bienheureux pour n'avoir pas fait le bien que Dieu demandait d'elles! {Le même).

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