V. — On peut considérer S. Denys
1° — Comme un païen, mais savant, et qui, étant converti par S. Paul, fut fait dès lors participant des lumières de ce grand apôtre.
2°. — Comme un apôtre qui, éclairé des lumières de la grâce, montra son zèle en travaillant premièrement à la conversion de son pays, et ensuite de la France.
30. — Comme un généreux martyr, qui, non content d'avoir annonce l'Evangile parmi les siens, résolut qu'il était de l'établir en France, en devint l'apôtre, et, après y avoir souffert tous les tourments des martyrs, y acquit enfin par sa mort une couronne immortelle, et fut reconnu pour le protecteur de ce grand royaume.
Les Sources,
Les Actes de S. Denys, écrits par Vislicus, témoin oculaire de son martyre, marquent expressément que Denys l' Aréopagite, converti par la prédication de S. Paul, fut envoyé dans les Gaules par S. Clément, fonda l'Eglise de Paris, et souffrit le martyre par l'ordre du président Fescenninùs.
Hilduin, abbé de Saint-Denys, par l'ordre de Louis-le-Débonnaire, a rétabli et tiré de l'oubli ces actes, que la longueur du temps avait presque consumés: ce qui fait qu'il passe pour le premier auteur de la vie et de la mission de S. Denys en France. C'est à tort que les nouveaux critiques accusent ce célèbre abbé d'avoir invente' cet* actes, et d'être h premier
qui, pour rendre son monastère plus célèbre, a avancé que l'Aréopagite était venu en France, envoyé par S. Clément, vu que de grands hommes contemporains de cet abbé en parlent comme d'un parfait religieux, modéré, régulier, sincère, savant dans l'antiquité, et par conséquent incapable dJimposer par une fausseté à toute l'Eglise et à l'empereur, qui lui avait donné commission d'examiner ce fait historique. — Il confirme la même vérité dans la réponse qu'il fait à Louis-le-Débonnaire, qui lui avait donné la charge d'éclaircir ce fait, que quelques envieux du bonheur de la France commençaient à contredire. Il assure la même chose dans une seconde lettre qu'il adresse à tous les chrétiens, où il dépeint le martyre de S. Denys avec toutes les circonstances que nous savons.
S. Méthodius, patriarche de Constantinople et martyr, dans la Vie de S. Denys, dit qu'il est venu d'Athènes à Rome, et de Rome a été envoyé par S. Clément, avec les SS. Lucien, Rustique et Eleuthère, en France, et nommément en la ville de Paris.
Simon Métaphraste rapporte ses principales actions, et suppose toujours que S. Denys, qui a été évêque d'Athènes, est le même qui a été le premier évêque de Paris.
Michael Syngelus, Lipomanum.
Surius, qui a écrit sa vie fort au long, a dit tout ce qui se pouvait dire sur ce sujet, supposant toujours que c'est le même S. Denys qui est venu d'Athènes. — Le même, après la Vie du saint, ajoute, sans nommer l'auteur, un assez ample récit de la mort et du martyre de S. Denys l'Araopagite près de Paris.
Fortunat, évêque de Poitiers, a fait une hymne à la louange de S. Denys évêque, envoyé de Rome en France par S. Clément et qui ne peut être autre que l'Aréopagite.
Hincmar, disciple d'Hilduin, et l'un des plus savants hommes de son siècle, souscrit à tout ce qu'en a écrit son maître, avec lequel il travailla par l'ordre de l'empereur à la vie de ce grand saint, et à vérifier sa mission et son martyre en France.
Paschase Radbert, abbé de Corbie, dans la Vie des SS. martyrs Ruffin et Valère, parle avec éloge du zèle que S. Denys a témoigné en se consacrant au salut des peuples de France, en quittant pour ce sujet la ville d'Athènes, et assure qu'il a tiré des anciens monuments tout ce qu'il rapporte.
Jean Etienne, dans l'écrit à Charles-le«Chauve, rend raison pourquoi ni Eusèbe ni S. Jérôme ni S. Grégoire de Tours n'ont parlé de la mission en France de S. Denys l'Aréopagite, et ajoute que les historiens plus modernes l'ont rapportée sur de fidèles mémoires, que ces anciens n'avaient pas vus.
Tout ce que ces grands hommes ont dit sur ce sujet, est ratifié dans la lettre que les Evêques de France écrivirent au pape Eugène II, après le concile de Paris, tenu dix ans avant qu'Hilduin eût fait paraître l'ouvrage
intitulé l'Aréopagite. Cette lettre est rapportée par le cardinal Baronius, qui a le plus fortement défendu la vérité de ce fait.
Après tous ces témoignages, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de rapporter ce qu en disent les plus anciens martyrologes, puisque celui de l'Eglise Romaine, approuvé du Saint-Siège, doit suffire pour faire taire les critiques. Si quelqu'un souhaite un plus grand nombre de preuves, il peut lire le P. Noël Alexandre, dominicain, au tome II de Y Histoire ecclésiastique ; il a très-solidement répondu à toutes les difficultés et à toutes les objections qu'on a faites sur ce sujet.
Les savants et pieux écrits qui portent le nom de S. Denys l'Aréopagite, et qui n'ont paru que vers le ve siècle, ne sont pas un moindre sujet de contestation entre les critiques. Les premiers qui les ont attribués à un autre auteur inconnu, contre le sentiment des conciles, des souverainspontifes et des SS. Pères, sont Erasme, Laurent Vallé, Joseph Scaliger, Scultetus, Rivet, Baillé, et quelques autres, partie hérétiques, et partie dont la foi et l'orthodoxie est fort suspecte, mais dont l'érudition et l'autorité qu'ils se sont acquise en matière de critique a entraîné plusieurs savants catholiques dans leur opinion. Le P. Morin, Launoy, Tillemont, et quelques autres, préoccupés contre la mission de S. Denys en France, ont nié conséquemment que les écrits qui portent son nom, quoique d'ailleurs ils les approuvent et les estiment, soient de lui.
Après tout, l'autorité de ces grands hommes n'est pas d'un si grand poids, qu'elle doive prévaloir à celle de tant d'autres qui ont vécu dans chaque siècle, depuis que ces écrits ont paru, comme lésa cités par ordre le P. Noël Alexandre, lequel a joint son suffrage au leur ; et nous pouvons joindre au sien celui de Baronius, de Lessius, de Lansselius, de Bellarmin, et de plusieurs autres, dont on trouvera les témoignages dans une dissertation insérée au I*r tome de la Bibliothèque des anciens Pères. C'est pourquoi l'on peut dire hardiment que S. Denys l'Aréopagite, disciple de S. Paul, a immédiatement appris de son divin Maître les grandes vérités exprimées si éloquemment dans les livres en question.
Voir encore : Godeau, dans les Eloges des évoques qui ont fleuri en doctrine et en sainteté dans tous les siècles.
Le P. Nouet, Vie de Jésus dans ses saints, a une méditation, pour le 9 Octobre, sur le martyre de S. Denys l'Aréopagite.
Groiset, Exercices de piété, même jour, a fait un abrégé de sa vie et de son martyre.
Denys le Chartreux a trois sermons sur ce sujet.
Guillaume de Paris en a un pour le jour de la fête du Saint.
S. Thomas d'Aquin a pris pour texte ces paroles d'Isaïe : Vocan ab Oriente avem, et déterra longinquâ virum voluntatis suœ.
Jacobus à Voragine a fait plusieurs sermons sur le même S. Denys. Biroat, Panégyriques.
Senault, Panégyriques.
Texier, Panégyriques.
Duneau, Panégyriques des saints.
Essais de Panégyriques des saints : trois desseins de suite. Eloges historiques : un sermon entier.
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I ni.
Passages, Exemples, Figures et Applications de l'Écriture.
Stans Paulus in medio Areopagi , ait :
Viri Athenienses, per omnia quasi superstitiosiores vos video. Act xvn, 22.
videns simulacra vestra, quâ scriptum erat : Ig-
Prœteriens et inveni et ararn in noto Deo. Ibid.
Quod ergo ignorantes colitis, hoc annuntio vobis. Ibid.
Tempora quidam hujus ignorantiœ despiciens Deus, nunc annuntiat hominibus ut omnes ubiquè pœnitentiam agant. Ibid.
Cùm audUsenl resurrectionem mortuorum, quidam quidem irridebant, quidam ver à dixerunt : Audiemus te de hoc iterùm. Ibid.
Quidam viri, adhœrentes ei, crediderunt inquibusetDiongsius Areopagita, et mulier nomine Damaris, et aliicum eis. Ibid. 34,
Incitabaiur spiritus ejus in ipso (Paulo) videns idololatriœ deditam civitatem. Ibid.
Athenienses omnes, et hospites advenœ, ad nihil aliud vacabant nisi aut dicere aut audire aliquid novi. Ibid.
Possumus scire quœ est hœc nova quœ à te dicitur doctrina ? Ibid.
Deus, qui dixit de tenebris lucem splendescre, ipse illuxit in cordibus nostris, ad il-
Paul , étant au milieu de l'Aréopage , parla de la sorte : — Athéniens, vous me paraissez, en tout, religieux jusqu'à la superstition.
Gomme je passais et que je regardais les simulacres de vos dieux, j'ai trouvé un autel où était écrit : Au Dieu inconnu.
Ce que vous adorez donc sans le connaître, je viens vous l'annoncer.
Dieu ayant égard au temps d'une semblable ignorance, annonce maintenent aux hommes qu'ils aient à faire pénitence en tous lieux.
Quand ils entendirent parler de résurrection, quelques-uns se moquèrent ; mais d'autres dirent : Nous vous entendrons là-dessus une autre fois.
Cependant quelques-uns s'attachèrent à lui, et crurent ; entre lesquels fut Denys l'Aréopagite, une femme nommée Damaris, et d'autres avec eux.
Paul se sentit embrasé de toute la ferveur de son zèle à la vue de cette ville abandonnée à toutes les superstitions.
Les Athéniens et les étrangers qui demeuraient à Athènes, ne passaient leur temps qu'à dire et à entendre quelque chose de nouveau.
Pouvons- nous savoir de vous quelle est cette nouvelle doctrine que vous publiez ?
Le môme Dieu qui a commandé que la lumière sortit des ténèbres, est celui-
juminationem scientiœ clariiatis De*. II Cor. tv, 6.
Tanquàm aurum in fornace probavil illos. Sapient. m, 6.
Noli timere : cùm ambulaveris in igné, non combureris, et flamma non ardebit in te. Isaiae xliii, 2.
lnduxit eos in montera sanctificationis suce, montem quem acquisivit dextera ejus. Ps. 77.
Mons in quo beneplacitum est Deo habitare in eo. Ps. 67.
Deus hujus sœculi excœcavit mentes infidelivm ut non fulgeat Mis illuminatio Evangelii gloriœ Christi. II Cor. iv, 4.
Populus qui sedebat in tenebris vidit lueem magnam, et sedentibun in regioneumbrœ mortislux orta est eis. Matth. iv, 16.
Si decem millia pedagogorum kabeatis in Christo, sed non multos patres : nàm in Christo Jesu ego vos genui. I Cor. iv, 1 5.
Nonne opus meum vos estis in Domino ?
et si aliis non sum Apostolus, sed tamen vobis sum ; nàm signaculum apostolatûs mei vos estis in Domino. I Cor. ix, 2.
Idola projecerunt, et servierunt Domino Deo, qui do luit super miseriis eorum. Judic. v, 16.
Collegit (tyrannus) furorem suum in me et comminans mihi3 infremuit contra ine dentibus suis ; hostis meus terribilibus or.w lis me intuitus est. Job. xvi, 10.
Àperuerunt super me ora sua, et exprobantes percusserunt ; satiali sunt poznis meis. Ibid.
là qui a fait luire sa clarté dans nos cœurs, afin que nous puissions éclairer les autres par la connaissance de la gloire de Dieu.
Dieu les a éprouvés comme on éprouve l'or dans la fournaise.
Ne craignez point : lorsque vous marcherez dans le feu, je serai avec vous, et vous n'en serez point brûlé, et la flamme ne vous nuira point.
Dieu les amena sur une montagne qu'il s'était consacrée, sur la montagne que sa droite a acquise.
C'est la montagne où il a plu à Dieu d'habiter.
Le dieu de ce siècle a aveuglé les esprits des infidèles, afin qu'ils ne soient point éclairés des lumières de l'Evangile du Seigneur.
Le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et la lumière est venue éclairer ceux qui étaient assis dans la région des ombres de la mort.
Vous pouvez avoir plusieurs autres docteurs que moi en Jésus-Christ ; mais je suis le seul qui vous ai engendrés en Notre-Seigneur, par la vertu de l'Evangile.
N'ètes-vous pas mon ouvrage en Notre- Seigneur? Quand je ne s'erais pas apôtre à l'égard des autres nations, vous devez me reconnaître pour le vôtre, et votre conversion est le sceau glorieux de mon apostolat.
Ils jetèrent hors de leurs terres toutes les idoles, et ils adorèrent le Seigneur Dieu, qui se laissa toucher de leurs misères.
Le tyran s'est armé contre moi de toute sa fureur -, il a grincé les dents en me menaçant ; mon ennemi m'a envisagé avec un regard terrible.
Mes ennemis ont ouvert la bouche contre moi, et en me couvrant d'opprobres, ils se sont rassasiés de mes peines.
EXEMPLES ET FIGURES DE L'ECRITURE
[L'endurcissement des JuifsJ. — Il n'est rien de si difficile que de convertir un savant quand il est engagé dans Terreur. De tous les juifs il semble que les scribes devaient être les plus prompts à suivre le Messie. Il était facile de le reconnaître par l'accomplissement des prophéties, qui paraissait visiblement en sa personne : cependant, comme ils avaient expliqué à la lettre les passages de l'Ecriture qui parlaient de sa grandeur, de sa noblesse, de sa puissance, de ses forces, de son royaume, et qu'ils s'étaient formé une idée toute grossière de sa venue, il leur fut impossible de le reconnaître dans un état si différent de celui sous lequel ils se l'étaient représenté ; l'éclat de ses miracles, la sainteté de sa vie, les marques de sa divinité, ne purent balancer dans ces esprits obstinés cette bassesse adorable qui leur déplaisait dans le Fils de Dieu, et qu'ils ne pouvaient accorder avec la qualité de Messie. Telle est ordinairement la destinée malheureuse des hommes distingués par leur science et prévenus par de fausses maximes. — Le grand S. Denys fut sans doute un des plus rares génies de son siècle ; mais le malheur de sa naissance l'avait engagé dans les ténèbres du paganisme. Il était du nombre de ces faux sages dont parle l'Apôtre, qui, ayant connu Dieu, ne l'avaient pas glorifié comme Dieu; qui, s' étant contentés d'une connaissance spéculative de cet Etre souverain, sans l'accompagner d'un culte légitime et raisonnable, s'étaient malheureusement évanouis dans leurs pensées ; qui, s' applaudissant de la réputation d'une fausse prudence, qu'une vaine science leur avait acquise dans l'esprit des peuples, étaient devenus les plus insensés des hommes en se disant les plus sages, parce que, après s'être élevés jusqu'à la connaissance du Créateur, ils en avaient confondu l'idée avec celle des plus misérables créatures; plus aveugles de s'être représenté un Dieu éternel, incorruptible, sous la figure des plus vils animaux, que s'ils étaient demeurés dans l'ignorance grossière des peuples, dont ils avaient corrompu la simplicité et l'innocence. C'est dans ce goût que S. Paul nous représente les philosophes d'Athènes et de Rome, au 1er chap. de l'Epître aux Romains. A la vérité, S.Denys ne tomba pas dans ces excès monstrueux, où Dieu, par une juste punition, abandonna ces esprits superbes, dit l'Apôtre, mais on ne peut disconvenir que, jusqu'au temps de sa conversion, il n'ait été infecté des superstitions du paganisme, et celui que nous honorons maintenant serait le sujet de nos larmes si Dieu ne s'était servi du plus savant des Apôtres pour converti r un des plus sublimes génies de son temps.
[JephthéJ. — Nous lisons, au livre des Juges, que Jephthé, qui était né d'une femme prostituée, mais cependant habile et vaillant capitaine, ayant demeuré quelque temps dans la terre de Thob, où une nombreuse troupe de vagabonds et de voleurs l'avaient choisi pour leur chef, quitta enfin ce mauvais parti, et ne voulut plus se servir désormais de l'expérience qu'il avait acquise avec eux dans les armes que pour les combattre avec plus de force et de succès, quand il se vit à la tête du peuple de Dieu. — Je trouve une application assez naturelle de ce trait de l'Ecriture au saint dont je parle. Denys était l'un des chefs et des juges de l'Aréopage, parfaitement instruit des superstitieuses cérémonies des païens et de tout ce qui regardait le culte des faux dieux. Il eut le malheur de naître dans une terre et d'une mère idolâtres, que l'Ecriture regarde comme une prostituée, dont les enfants sont exclus de l'héritage qui n'est dû qu'à ceux qui sont légitimes. Des peuples qui, ravissant au vrai Dieu le culte qu'ils lui devaient afin de transporter leur adoration aux idoles, peuvent ajuste titre passer pour des voleurs, l'avaient mis à leur tête pour décider tous les différends de la religion et du barreau. Mais enfin, l'heureux moment étant venu où il a reconnu qu'il soutenait un mauvais parti, il ne l'a, ce semble, quitté que pour l'attaquer avec plus de force, et se servir de son expérience pour le détruire avec succès. De sénateur de l'Aréopage il fut établi évêque : toujours supérieur et toujours juge, mais bien différent de lui-même; toujours agissant avec beaucoup d'érudition et de zèle, mais ne soutenant plus les mêmes opinions ni le même parti : au contraire, ne se servant de ses grands talents que pour faire de plus nombreuses conquêtes à celui dont il les avait reçus, et n'ayant été élevé dans le sein de l'idolâtrie que pour en connaître mieux l'extravagance, et faire revenir avec plus d'avantage ces peuples de leur égarement.
[S. Paul]. — S. Denys, quoique l'un des plus éclairés d'entre les sénateurs d'Athènes, ne laissait pas d'être un aveugle, et l'orgueil de la science lui avait rendu propre une certaine ignorance qui accompagne ordinairement les savants superbes. Il connaissait, ce semble, toutes choses, et cependant il ne connaissait ni Dieu ni lui-même. En quoi je trouve son heureux sort tout différent de celui de S. Paul, ce grand persécuteur de l'Eglise, devenu depuis un grand apôtre : car la lumière, frappant de son éclat les yeux de celui-ci, le fit devenir aveugle pour le rendre fidèle ; mais Denys, par une rencontre plus favorable, fut éclairé par les ténèbres, et commença à entrevoir la véritable lumière par l'obscurité même. Pendant que Denys était enseveli dans les ombres du paganisme, le Fils de Dieu vivait sur la terre, et pensait à réconcilier les pécheurs avec son Père en expirant sur la croix ; et, quand le temps qu'il avait pris pour un si grand dessein fut arrivé, Denys, se trouvant dans la ville d'Héliopolis, surpris tout-à-coup des ténèbres qui se répandirent sur
la terre contre les lois de la nature, cette obscurité même commençant à l'éclairer, il s'écria: Aut auctor naturœ patitur, aut mundi machina dissolvitur. Ce fut ainsi que Denys, à lafaveur des ténèbres, commença à sortir des ténèbres de Terreur et du péché : il sortit de l'une par cette obscurité générale, il doit sortir de l'autre à la prédication de S. Paul.
[Les enfants dans la fournaise]. — Ce prodige qui arriva en faveur des trois enfants de Babylone est étonnant : mais celui que Dieu fit en faveur de saint Denys n'est pas moins considérable. Un ange, qui se trouva au milieu de ces trois enfants, rafraîchit la fournaise, et changeant le feu en fraîcheur, convia ces saints Israélites à louer Dieu et à lui chanter un cantique. S. Denys ayant été jeté par les bourreaux dans une fournaise ardente, elle devint pour ce grand saint un oratoire et un temple ; le feu, obéissant aux ordres du Seigneur, n'osa brûler un seul cheveu de notre saint, et n'eut pas même le pouvoir de noircir son vêtement; il n'avait d'activité et de force que pour fondre les chaînes dont on l'avait chargé. C'était ainsi que S. Laurent, par une constance invincible, triomphait en quelque manière du feu, en se moquant des tyrans pendant que sa chair se fondait. Ce saint diacre ne triompha qu'en partie puisque, conservant sa foi entière, son corps était tout rôti, mais Denys triomphe doublement du feu, et dans son âme et dans son corps. Il entre avec intrépidité dans la fournaise, mais en même temps Dieu rend son corps invulnérable, et il y reste sans aucune lésion ; et, comme la fournaise des trois enfants fut un lieu de rafraîchissement pour eux par la présence d'un ange, la fournaise de*Denys fut pour lui un paradis, par l'assistance que le Saint* Esprit donna à ce grand saint au milieu de ses ardeurs.
[Les écrits de S. Denys]. — Il n'est point hors de propos de faire ici mention des ouvrages du grand S. Denys, sur lesquels il y a eu tant de disputes entreles savants. Il est vrai que ce qui a fait doutera plusieurs qu'ils fussent de ce grand saint c'est que ces chefs-d'œuvre de science n'ont paru que dans le troisième ou le quatrième siècle ; et c'est là la meilleure raison qu'objectent les savants qui révoquent ce fait en doute, s'erTorçant, sur cette seule circonstance, d'ôter à notre saint la gloire de les avoir composés, quoiqu'ils ne puissent d'ailleurs les attribuer raisonnablement à aucun auteur des siècles suivants. Mais, si Ton considère avec attention la qualité de ces écrits, la manière nette et éloquente dont l'Auteur traite nos plus hauts mystères, il n'y a point de doute que cet ouvrage ne soit facilement rendu à notre saint, étant assez visible, par la sublimité des choses qu'il traite, qu'il n'appartenait qu'à lui, comme disciple de cet apôtre qui avait été ravi jusqu'au troisième ciel, de traiter des matières si hautes. Ce sentiment est le plus universellement reçu. Que si l'on m'objecte que ces écrits ont paru trop tard, je réponds qu'ils sont en cela semblables à quelques fleuves qui, ayant coulé longtemps dans des canaux sou-
terrains, sont venus tout à coup à paraître sur la terre, mais n'en ont pas moins, dans la suite, fertilisé les terres où ils ont coulé. Et, de plus, combien voyons-nous d'ouvrages qui ont paru des siècles après la mort de leurs auteurs, comme ceux d'Aristote et de plusieurs qu'il serait ennuyeux de raconter, et qui appartiennent plus proprement à une histoire qu'à notre sujet?
[S. Jean-Baptiste]. — C'est une tradition aussi ancienne que la mort de notre saint, que, après avoir été décapité, son corps se leva sur ses pieds, et, prenant sa tête, entre ses mains, la porta jusqu'au lieu où est à présent la ville qui porta son nom, ce qui acheva la conversion de presque tout le peuple. Nous avons trois grands hommes qui ont été décapités en trois villes capitales. S. Jean-Baptiste fut décollé à Jérusalem, S. Paul à Rome, S. Denys à Paris. La tête du premier jeta du sang, comme demandant vengeance du crime d'Hérode et d'Hérodiade, qui la porta dans un bassin. La tête du second jeta du lait, et fit trois bonds, d'où jaillirent trois fontaines, parce qu'il devait, après sa mort, nourrir l'Eglise du lait de sa céleste doctrine. Le troisième, marchant encore après son trépas, si toutefois il était mort, porta sa tête au lieu qu'il choisit pour y établir sa demeure, et pour y être honoré comme protecteur de la France.
APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE
Deus, quidixitdetenebrîsluœmsplendescere (II Cor. vi). — Jésus-Christ se sert des ténèbres que sa mort a répandues sur la terre pour remplir l'esprit de S. Denys des clartés divines. Les ténèbres extérieures lui firent connaître les ténèbres intérieures de son âme , et, en éclairant son esprit, le conduisirent par degrés à la connaissance de Dieu, puisque, venant à joindre les réflexions que sa raison lui fit faire, à la vue de cette éclipse extraordinaire, avec les connaissances qu'il reçut par la prédication de S. Paul, il reconnut qu'il ne s'était pas trompé dans le pressentiment qu'il avait eu de la mort de Jésus-Christ. Ainsi, la raison éclairée prépara son esprit à la foi. Mais ne pensez pas que S. Denys, dans sa conversion, n'ait reçu qu'une lumière commune : S. Paullui communiqua toute la science qu'il avait puisée dans le troisième ciel et dans l'école du Sauveur. 11 y a cette différence entre la science des hommes et celle de Dieu, que la science des hommes est superbe et pénible, au lieu que la science de Dieu est humble et douce. S. Denys perdit dans sa conversion toute cette science superbe et épineuse des philosophes, et il fut rempli
de la science humble et douce de Jésus-Christ. La science dont il fut rempli ne demeura pas oisive dans son âme : en éclairant son esprit elle régla son cœur, Elle fut un flambeau qui éclaira toute l'Eglise naissante » et dont les rayons sont parvenus jusqu'à nous.
Quidam viri, adhœr entes ei (Paulo), crediderunt ; in quibus et Dionysius Areopagita, et mulier nomine Damaris. (Act. xvn). — Quand S. Paul prêcha dans l'Aréopage , l'assemblée était nombreuse ; l'Apôtre parlait à tous, et leur annonçait la voie du ciel : Dieu leur apprenait les moyens de salut par la bouche de ce héraut évangélique. La lumière de la foi luisait à tous, mais tous n'obéissaient pas à l'Evangile : Denys, une femme de qualité et quelques autres, en fort petit nombre, tel sera toujours le troupeau à qui le Seigneur a promis le royaume des cieux. On prêche, on annonce, pour ainsi dire, sur les toits, les vérités de la religion; on ne cache à personne la loi de Jésus-Christ et la sainteté de sa morale ; on court en foule pour entendre la parole de Dieu : riches, pauvres, gens de qualité, magistrats, officiers, tous se trouvent du moins quelquefois dans ces assemblées des fidèles où l'on annonce la parole de vérité: rien de plus édifiant, rien de plus consolant, que ce concours d'auditeurs. Les conversions répondent-elles à la foule? On aurait de la peine à compter tous ceux qui assistent aux sermons, mais on compte aisément ceux qui se convertissent : Denys, Damaris, et quelques autres avec eux, rien de plus facile à supputer. Denys était du nombre des magistrats ; Damaris était une dame de distinction; c'est ainsi que, pour confondre ces âmes sourdes à la voix de la grâce, Dieu veut toujours qu'il y ait des âmes dociles et fidèles dans tous les états. S. Paul annonce l'Evangile à tout l'Aréopage ; près de cinq cents magistrats de ce célèbre et fameux tribunal écoutent tranquillement la parole de Dieu ; tous admirent le prédicateur, un seul se rend à la sollicitation de la grâce. Ainsi, dans une ville, la voix de Dieu se fait entendre à tous les grands, atout le peuple ; ainsi, dans une communauté, on a tous les mêmes règles, tous entendent la même morale, tous ont les mêmes exemples : et cette divine semence produitelle le centuple dans tous? Mon Dieu, que cela prouve bien sensiblement le petit nombre des élus : Pauci eleetil
Etsi decem millia pœdagogorum habeatis, sednonmultos patres (I Cor. iv). — Quoique tous les martyrs soient nos pères, et que le sang qu'ils ont répandu soit le germe sacré qui nous a fait naître dans l'Eglise, il y en a néanmoins auxquels nous avons plus d'obligation qu'aux autres, et qui peuvent plus justement se vanter de nous avoir engendrés à Jésus-Christ, soit parce qu'ils nous ont prêché l'Evangile, soit parce qu'ils nous ont animés par leurs exemples, soit parce qu'ils ont perdu la vie du corps pour nous donner celle de la grâce. Or, entre tous ces grands hommes, je n'en vois point qui puisse plus légitimement prétendre à cette qualité
glorieuse que S. Denys, puisqu'il est l'apôtre de la France, que sa vocation renferme la nôtre, et que, préférant la ville de Paris à celle d'Athènes, il fut notre premier prédicateur et notre premier évêque.
Perdant sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo (I Cor. i). — Si jamais cette parole menaçante du Seigneur s'est trouvée véritable, c'a été, assurément, dans la conversion de Denys l'Aréopagite, opérée par la prédication de S. Paul. Paul étranger et inconnu, Paul également méprisé des stoïciens et des épicuriens, avec lesquels il vient de conférer, mais inutilement, est l'instrument dont Dieu se sert pour inspirer la croyance des vérités les plus incroyables à un philosophe, à un juge, à un homme élevé dans le sein de l'idolâtrie, abandonné à la mollesse et à la corruption des Grecs, considéré et respecté dans une ville où était comme renfermé tout le raffinement de la sagesse et de la superstition païennes. Quel rapport, dit Tertullien, entre un philosophe et un chrétien, entre Athènes et Jérusalem, entre un disciple de la Grèce et un écolier du ciel ? Celui-là ne travaille qu'à se perfectionner par la science, celui-ci fait profession de ne savoir que Jésus crucifié. Ce^ui-là se remplit de mille erreurs, et en ajoute toujours de nouvelles aux anciennes, pour se faire une vaine réputation dans le monde : celui-ci, reconnaissant la faiblesse de son esprit, se dépouille, pour se soumettre à la vérité première, de toutes les conjectures et de toutes les préventions humaines. Enfin, celui-là, enivré de l'estime de soi-même, entêté de faire valoir ses sentiments et de les soutenir, regarde comme un joug insupportable la direction d' autrui, et, s'imaginant trouver par ses études et par ses veilles de quoi se rendre habile, veut toujours s'ériger en maître, sans s'humilier par la qualité dé disciple : celui-ci, tout au contraire, persuadé de son incapacité et de son ignorance, principalement dans les choses de la religion, et sachant la grande différence qu'il y a entre ce qui lui vient de Dieu et ce qui lui vient des hommes, efface de son esprit toutes les idées défectueuses et mauvaises que les sciences profanes avaient pu y laisser.
Tcmquàm aurumin fornace probavit illos (Sap. m). — Le grand S. Denys, dont l'Eglise célèbre aujourd'hui le triomphe, avait donné des preuves de la solidité de son génie lorsqu'il ajouta foi aux incroyables mystères que S. Paul annonçait dans Athènes, et qui éblouirent les yeux des autres juges de l'Aréopage sans les ébranler. Il avait fait voir la fidélité de son cœur en obéissant à la grâce de sa vocation, en abandonnant pour ce sujet les charges dont il était pourvu, et qui lui faisaient tenir un des premiers rangs dans la Grèce. Il avait montré sa force et son courage en entreprenant de grands voyages pour porter l'Evangile et le nom de Jésus-Christ à divers peuples. Il avait, enfin, donné des preuves convaincantes de son apostolat dans l'établissement de l'Eglise de cette
capitale de la France. Mais Dieu, qui veut porter Denys au plus haut comble de la charité, qui est de mettre son âme pour ses frères, veut éprouver la charité de Denys comme For dans la fournaise : il permet qu'il soit jeté dans un four ardent, duquel il sortit cependant sans aucune douleur : tanquàm aurum in fornace probavit eos.
Libentissimè impendom, et superimpendar ipse, pro animabus vestris (II Cor. xn). — Il me semble que ces paroles que l'Apôtre adressait autrefois aux Corinthiens après le dénombrement de mille travaux glorieux qu'il avait entrepris pour l'établissement de l'Evangile, peuvent être mises avec beaucoup de fondement dans la bouche du grand S. Denys ; il me semble, dis-je, que, touché de notre vénération pour sa mémoire, et de ce grand concours de peuple qui vient rendre ses hommages à son glorieux protecteur, il nous dit, comme le saint Apôtre : J'ai employé mes veilles, mes sueurs, ma vie et mon sang, pour votre conversion ; mais je suis encore prêt à employer tout le pouvoir que j'ai acquis auprès de Dieu, pour attirer ses bénédictions sur vous. Il y a des saints qui semblent être nés pour le salut de tous les hommes ; il y en a d'autres dont le zèle a surtout éclaté dans quelques provinces particulières pendant leur vie, mais dont les reliques ont été transportées en d'autres lieux après leur mort : comme si Dieu avait voulu enrichir les uns de-s fruits de leurs travaux, et répandre les secours de leur intercession sur les autres. Enfin, il y en a qui, pendant leur vie et après leur mort, se sont attachés comme des anges tutélaires à quelque royaume qu'ils ont pris sous leur protection. S. Denys a été de ce nombre à l'égard de la France : vivant et mourant, combattant sur la terre et triomphant dans le ciel, il s'est dévoué à notre perfection. Libentissimè impendam, et superimpendar ipse pro animabus vestris.
Tanquàm aurum in fornace probavit illos (Sap. m, 6). — Si les trois enfants hébreux eurent le bonheur de voir une quatrième personne avec eux dans la fournaise, qui ressemblait à un fils de l'homme, l'avantage de S. Denys est incomparablement plus grand : il voit sa fournaise changée en un paradis où il trouve le Fils de Dieu même, en sa propre personne, auquel, tout ravi d'une si grande faveur, il dit : Et hk eris mecum, ô bone Jesu ! La belle et salutaire leçon que nous fait cet illustre apôtre de la France ! Il nous montre que, quand la Providence nous éprouvera par le feu des tribulations et des adversités de cette vie, nous ne devons rien craindre, parce que Dieu est toujours avec nous. Noli timere, nous dit-il, par son prophète Isaïe, cum ambulaveris in igné: tecum ero, et non combureris, et flamma non ardebit in te. C'est-à-dire que nous devons regarder cette perte de biens, cette disgrâce, ce revers de fortune, non pas comme un sujet de chagrin ni une marque de la colère de Dieu contre nous, mais plutôt comme une occasion que Dieu nous donne de lui.
témoigner notre fidélité et notre amour. C'est une fournaise, je l'accorde, mais c'est une fournaise plus à souhaiter qu'à craindre, puisque nous y devons trouver le Fils de Dieu même. C'est dans ce feu que nous quitterons l'amour du siècle et cette paix trompeuse que nous trouvons dans les créatures. C'est là que nous perdrons cette attache criminelle aux plaisirs du monde, cette fumée des honneurs, qui remplit de ténèbres nos esprits ; là enfin nous serons intimement unis au Sauveur par la pratique des vertus les plus sublimes, dont il nous a donné sur la croix de si grands exemples.
! IV
Passages et pensées des SS. Pères et autres,
Eloges que quelques SS. Pères font de S, Denys l'Aréopagite,
Avis cœlestùé Chrysost, IV Sacerd.
Anhquus venerandusque pater et doctor.
Gregor. homil. 34 de dragma perdita.
Celebermmus rerum divinarum rmjstes.
Anastasius Sinaita.
Sancttssimus et in theologiâ prœstantis • simus. Damasc. De ficle orthod. 12.
Vertex theologorum. Id, 3
Sanctissimus et eloqueniissimas Dionysius. Id. Orat. de fidelibus defunct.
Divinis rébus abundans profundusque Dionysius. Id, Tract, de iis qui in fide quiescunt.
Magnus angélus. Andréas Gretensis.
Magnus Dionysius. Id.
Generosus et germanus aquilœ pullus.
Id.
Magnus Dionysius. (Générale consiliuin sic eura appellat, et reliqui Patres qui de eo Loquuntur).
(Test un oiseau céleste (pour la sublimité de sa doctrine).
Père ancien et digne de vénération, et célèbre docteur.
Le très-célèbre interprète des mystères divins.
Le très-saint et très-excellent théologien.
Le plus élevé des théologiens.
Le très-saint et très-éloquent Denys.
Denys homme d'une profonde doctrine et qui abonde en la connaissance des choses divines.
C'est un ange du premier ordre.
Le grand Denys.
C'est un aiglon généreux et véritable.
Le grand Denys. (C'est ainsi qu'il est appelé dans un concile général, et que les SS. Pères en parlent).
Passages qui peuvent lui être plus particulièrement appliqués,
Toile martyrum certamina, tulisti coronas-, toile cruciatus, tulisti beatitudines. Ambros. iv in Lucam.
Non tàm beatum Paulum existimo quôd raptus sit in tertium cœlum, quàm eum censeo beatum propter vincula. Chrysost. in Ephes.
Nihil est œquè prœclarum alque vincula pati propter Deum; vinctum esse propter Christum prœclarius est quàm esse apostolum, quàm esse doctorem, quàm esse evangelistam. Id. ibid.
Si quis Christi amore uritur, novit vim vinculorum, et maluerit esse vinctus propter Christum quàm habitare cœlos. Ibid.
Mihi optabilius est malè pati pro Christo quàmhonorari pro Christo : hœc est gloria, quœ. omnia exuperat. Ibid.
Nihil ad amplificandum et latiùs diffundendam rehgionem aptius marlyrio generose suscepto, propter insignem vim tàm ardui operis ad bonum prœlutentis. Glem.
R. Gonst. 5 ad 5.
Morte martyrum religio defensa, cumulata fides, Ecclesia roborata est; vicerunt mortui, victi persecutores sunt. Ambros.
De resurr. fidel.
Pretiosa niors est quœ émit immortalitatem pretio sui sanguinh , quœ accepil coronam de consummatione virtutis. Gypr.
Epist. ad martyr.
Retirer un martyr du combat, c'est le truster de la victoire ; l'arracher aux supplices, c'est le priver de son bonheur.
S. Paul élevé au troisième ciel me parait moins heureux dans ce ravissement que dans les chaînes et dans l'obscurité des cachots.
Rien n'est comparable aux fers qu'on porte pour l'amour d'un Dieu. Il est plus glorieux d'être lié pour Jésus-Christ que d'être un apôtre, un docteur, un ôvangéliste.
Quand on aime véritablement Jésus, qu'on brûle de son amour, on connaît la douceur des chaînes, et on aime mieux être dans les fers pour la gloire du Seigneur que d'habiter les cieux.
J'aime mieux souffrir le mal et les injures pour Jésus-Christ que d'être comblé d'honneur pour l'amour de lui : il n'y a point de gloire comparable à celle-
Rien de plus propre à augmenter la religion, rien de plus capable de l'étendre, qu'un généreux martyre , car il faut un courage supérieur pour une entreprise si diflicile.
La mort des martyrs est la défense de la religion, le comble de la foi, le rempart de l'Eglise : ils ont vaincu en mourant, ils ont triomphé de leurs bourre h ux.
La mort de. celui qui meurt de la sorte est précieuse, puisqu'en versant son sang, elle lui acquiert l'immortalité, et une couronne qu'on n'accorde qu'à une vertu consommée.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie.
[La conversion des savants]. — Les Pères conviennent qu'il a toujours été plus difficile de convertir des savants que des gens puissants et constitués en dignité, et cela principalement pour trois raisons. — La première est que la science a coutume d'enfler le cœur, et que ceux qui en ont s'estiment autant élevés au-dessus du reste des hommes que les hommes en général le sont au-dessus des autres animaux. Cette vanité ne paraît que trop dans les mœurs et dans les écrits des anciens philosophes. Comment donc ceux qui s'appelaient les maîtres du monde, et qui ne voulaient pas être contredits dans leurs sentiments, se seraient- ils soumis à être disciples des apôtres, hommes sans lettres? Socrate ne dit-il pas, chez Platon, qu'il était né pour enseigner la vérité et pour reprendre les autres : si quelqu'un donc lai eût voulu faire des leçons, ne lui aurait-il pas dit : Je suis né pour en faire, et non pas pour en recevoir? — La seconde raison qui rend difficile la conversion des hommes de lettres et des savants du monde, c'est que les divins mystères de la religion paraissent incroyables à ceux qui sont imbus des principes et des maximes de la philosophie païenne : non pas qu'ils soient contraires à la raison, mais parce qu'ils sont tellement au-dessus d'elle, qu'ils semblent lui être opposés. C'est pour cela que S. Paul parlant aux Athéniens de la résurrection des morts, ils le regardèrent comme un insensé ; ils comptaient entre les fables et mettaient au rang des métamorphoses un Dieu fait homme ; un Dieu en trois personnes leur paraissait plus fabuleux qu'un Géryon à trois corps et un Janus à deux visages. — La troisième raison est qu'ils abusent des dons naturels et des lumières même de la raison : de sorte, comme dit l'Apôtre, qu'ils sont inexcusables, parce qu'au lieu de glorifier Dieu qu'ils pouvaient connaître par les créatures, ils les adoraient au lieu du Créateur ; et s'adonnaient à des vices abominables, qui éteignaient en eux tout sentiment de piété : Propter quod, tradidit illos Deus in reprobum sensum. (Rom. i). — Toutes ces oppositions se trouvaient dans la personne de S.Denys. Il était puissant en autorité, un des premiers magistrats du souverain tribunal d'Athènes, et il avait encore l'autre opposition presque insurmontable en ce qu'il était l'un des savants hommes
de la Grèce. Ainsi, on peut regarder sa conversion comme un miracle de la grâce.
[Election de S. Denys à la grâce] . — Nous présupposons que nulle perfection naturelle, de corps ou d'esprit, ne peut mériter aucun don surnaturel, et que tout ce qui est purement dans Tordre de la nature n'est nullement capable d'attirer ce qui est dans l'ordre de la grâce par voie de mérite ou de simple disposition, comme il a été <}éfini autrefois dans les conciles contre les pélagiens. Nous pouvons cependant avancer que Dieu a souvent égard aux qualités naturelles de ceux qu'il destine à des emplois surnaturels. La grâce non-seulement ne détruit point la nature, mais elle la perfectionne, selon le fond et la capacité qu'elle y rencontre, l'élevant à un état plus parfait. C'est ainsi que les anges, dit S. Thomas, ont été ornés de la grâce et de la gloire selon la mesure de leurs perfections naturelles. Quand donc; Dieu donne des avantages de corps et d'esprit aux uns plus qu'aux autres, il semble que la raison est qu'il s'en veut servir plus utilement pour sa gloire, comme nous le voyons dans S. Paul, qui fut appelé à l'apostolat par une voie si extraordinaire, afin, ce semble, qu'il employât son naturel tout de feu, ardent, entreprenant, pour établir plus fermement l'Evangile parmi les nations. Je ne prétends pas assurer que Dieu s'oblige toujours à en user de la sorte, étant certain qu'il peut opérer de grandes choses par les instruments les plus faibles, et qu'il peut tirer des pierres même des enfants d'Abraham. Mais il est assez vraisemblable que, Dieu ayant résolu de se servir de S. Denys pour de très-hautes entreprises, il disposa, tellement sa naissance, son tempérament, son naturel, ses inclinations, et les autres dons que la nature avait mis en lui, que, la grâce y survenant, elle put facilement perfectionner cet excellent naturel en travaillant sur un si riche fond : et de là vint que cet esprit sublime et amateur de la vérité ne rejeta pas brusquement la doctrine de S. Paul, quoique contraire, ce semble, à toutes les lumières de la raison ; mais il l'examina, et, n'y trouvant rien qui ne fût digne d'être cru, il ne ferma point les yeux à la lumière de l'Evangile.
[S. Paul appelé à cette conversion]. — Quand le Sauveur eut résolu de faire paraître la lumière de l'Evangile aux Grecs, il pouvait éclairer, toucher, instruire Denys par lui-même ; il pouvait mettre dans son esprit les premiers principes de la religion, les premières semences de la foi : mais, comme il s'était servi d'Ananias pour expliquer à Paul ses volontés et lui intimer ses ordres, il se servit aussi de Paul pour apprendre à Denys ce qu'il fallait qu'il sût : Dieu voulant garder dans l'ordre de la grâce, pour la conversion des hommes, ce qui s'observe, selon le rapport de S. Denys même, parmi les anges, où les hiérarchies supérieures font part de leurs lumières aux inférieures, et leur ^signifient les ordres de Dieu pour les
communiquer aux hommes. Une autre raison que Ton peut donner de ce que Dieu n'a pas voulu immédiatement convertir par lui-même Denys, et plusieurs autres savants, c'est que de cette manière cela n'eût fait que nourrir leur orgueil : c'est pourquoi il a voulu les humilier en les instruisant par le ministère d'autres hommes sans crédit, sans pouvoir, sans réputation, et leur persuader par ce même moyen des mystères si relevés au-dessus des sens et de la raison, qu'ils passaient chez tous les savants pour des contes ridicules et des fables qui ne méritaient pas qu'on y ajoutât aucune foi ; Quia in Dei sa pientiâ non cognovit mundus per sapientiamDEmi, placuit Deo per stultitiam prœdicationis salvos facere credentes (II Cor. i). ■ — Ce furent là principalement les raisons pour lesquelles Dieu, dès le premier siècle de l'Eglise, travailla par le ministère des Apôtres à la conversion de quelques savants et puissants du siècle, entre lesquels on peut dire que S. Denys a le plus paru, puisqu'il était un des premiers de l'Aréopage, tribunal en si grande réputation, et l'un des plus habiles dans la philosophie et les lettres profanes ; qu'il avait un esprit vaste et pénétrant, comme il le montra bien par cette exclamation qu'il fit sur l'éclipsé qui parut à la mort du Fils de Dieu. C'est pour de telles personnes, consommées dans les sciences et en grande autorité, qu'il est écrit : « Je perdrai la sagesse des sages, et j'anéantirai la prudence de ceux qui paraissent en avoir le plus : Perdam sapientiam sapientivtm, et prudentiam prudentiwn reprobabo . » C'est pour humilier ces savants que Dieu se sert des plus grossiers et des plus ignorants en apparence pour les convertir.
[Avantages que la théologie tire des écrits de S. DenysJ. — On peut dire avec justice que la divine Providence avait jeté les yeux sur le grand S. Denys, qui était déjà nommé parmi les siens le Théologien àcausefde sa profonde érudition, pour en faire le maître des théologiens après les Apôtres : car tout est admirable en lui, sa doctrine, son style, son éloquence ; il a expliqué nos plus hauts mystères d'une manière toute divine, et avec des termes proportionnés à leur majesté. Personne n'a jamais mieux parlé que lui de la nature de Dieu, de ses perfections, de ses opérations, de son essence, de la distinction des personnes et de leur procession, de l'incarnation du Verbe et de ses grandeurs, de l'amour divin, de ses profusions, de ses effets et de ses propriétés. Personne n'a décrit avec plus d'ordre les hiérarchies des anges, leur diversité, leurs fonctions, et tout ce qui appartient à ces célestes intelligences. Personne n'a pénétré aussi avant dans les significations mystérieuses des sacrements de l'Eglise, ni démontré plus clairement la fin et le but de ses diverses cérémonies. Personne n'a distingué plus clairement les ordres qui composent la hiérarchie ecclésiastique. Personne n'a plus divinement interprété les saintes Ecritures, surtout dans les endroits les plus difficiles à entendre.
Jamais homme n'a parlé plus éminemment des perfections de Dieu, de ce qu'il opère dans le ciel et dans les âmes des saints ; et je ne sais si nous ne pouvons pas le nommer un cinquième évangéliste, puisqu'il a suppléé à ce que les autres avaient omis dans leurs Evangiles. Ils nous décrivent, à la vérité, ce qu'un Dieu Sauveur a fait sur la terre pendant sa vie mortelle ; mais ils ne nous disent presque rien de ce que Dieu est en lui-même, de ce qu'il fait dans le ciel et comment il est adoré des anges. Ce sont des mystères cachés, dont cependant la connaissance nous était nécessaire. Qu'a fait la divine Providence ? elle a suscité S. Denys pour nous en donner l'explication. S. Bernard, parlant des Apôtres, rapporte les différentes sources où ils ont puisé leur science : Joannes in corde, Thomas in latere, Petrus in sinu Patris, Paulus in tertio cœlo ; mais nous pouvons dire que Denys a puisé dans ces quatre sources, et que, s' attachant principalement à la doctrine de son maître, il a reçu de lui, par réflexion, toutes les sciences qu'il avait acquises. S. Paul a tiré la science du ciel, et il l'a communiquée à son disciple Denys, pour en faire un prédicateur achevé.
[Trois dons de Dieu]. — Dieu s'est servi de trois sortes de moyens pour établir l'Evangile dans le monde : des miracles, pour convertir les peuples ; de la science, pour convaincre les philosophes; du courage et de la constance, pour triompher des tyrans. Comme la providence avait choisi Denys pour convertir les nations, pour confondre les faux sages et pour surmonter les tyrans en prêchant son Evangile, il l'enrichit de ces trois dons, de miracle, de science et de force, qui lui étaient nécessaires pour accomplir les desseins de Dieu sur lui ; mais il emploie tous ces dons pour le salut de nos âmes : Superimpendar ipse pro animabus vestris. Il parut bien qu'il avait la puissance des miracles, lorsque , entrant dans les temples des faux dieux, il en renversa les idoles par sa seule présence, et lorsque, après avoir rompu ces idoles visibles, il brisa encore les invisibles restées au fond des cœurs par les énormes dérèglements qui régnaient dans le monde. Ne se montra-t-il pas un vrai disciple de S. Paul lorsque, éclairé d'une science toute divine, il triompha de la science diabolique dont les prêtres des idoles étaient aveuglés, et qu'il apprit à des philosophes vains et superstitieux à mépriser les sciences profanes pour ne s'attacher qu'à celle de Jésus Crucifié ? Ne parut-il pas un digne imitateur du Fils de Dieu triomphant de la mort même dans les tourments, puisqu'il parut devant les tribunaux des tyrans sans s'ébranler ; lorsqu'il conserve une pleine tranquillité à l'aspect des bourreaux et des supplices, et que, envoyé comme une brebis au milieu des loups, non-seulement il n'en^est pas dévoré, mais il change même ces loups en brebis, par la conversion des persécuteurs et des bourreaux ?
§ vi.
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
| Naissance et éducation de S. Denys]. — Denjs vint au monde huit ou neuf mois après la naissance du Sauveur. Il fut élevé avec soin dans toutes les sciences et les superstitions du paganisme. Il étudia dans cette fameuse ville où se rendaient de toutes les parties du monde, les plus beaux esprits, parce que c'était l'université la plus célèbre de toute la Grèce. Toutes les sciences et les beaux-arts y fleurissaient, surtout la philosophie et l'astronomie. Denys s'y rendit habile dans la philosophie et dans la connaissance des astres ; il fit même un voyage à Héîiopolis pour se perfectionner dans les mathématiques. Ce fut dans cette ville qu'il vit cette éclipse miraculeuse du soleil qui arriva à la mort du Sauveur. Denys comprit d'abord que cette éclipse était surnaturelle, et c'est ce qui l'obligea, étonné de ce prodigieux phénomène, de s'écrier : « Ou le Dieu de la nature souffre, ou toute la machine du monde va se dissoudre. » De retour à Athènes, il s'y distingua par sa sagesse, par son éloquence et par son bel esprit. On l'honora des premières charges, sans avoir égard à son âge peu avancé, et dans peu de temps il se vit l'un des permiers juges de l'Aréopage. C'était le tribunal le plus célèbre de la Grèce, on peut même dire de tout l'univers. L'histoire vante en mille endroits l'intégrité de ceux qui le composaient; les Romains eux-mêmes en avaient une si haute opinion, qu'ils renvoyaient beaucoup de causes ambiguës à sa décision, et se faisaient un honneur d'être reçus dans ce corps si renommé. Cet auguste et fameux tribunal était dans toute sa splendeur lorsque S. Paul vint à Athènes. Cette ville était alors la ville du monde la plus célèbre par les sciences qui s'y enseignaient et par le concours des écoliers et des maîtres. C'était comme l'académie générale de toutes les belles connaissances, et S. Paul ne pouvait choisir un plus beau théâtre pour y annoncer l'Evangile, ni un lieu où l'on fût plus curieux de choses nouvelles, surtout en matière de religion : car les sciences profanes ont cela de particulier, que ceux que en sont le plus enflés, s'estimant être des dieux, sont en même temps très-avides
de connaître tous les autres dieux qui sont invoqués chez les différentes nations de l'univers. (Le P. Groiset).
[Denys converti par S. Paul]. — Denys fut la conquête de S. Paul, et un si excellent disciple méritait d'avoir un si illustre maître. Ce triomphe ne pouvait être remporté sur l'idolâtrie que par l'apôtre destiné particulièrement de Dieu pour la conversion des gentils. Athènes en était le siège, aussi bien que des sciences. L'impiété y régnait avec la philosophie : celle qui la devait détruire lui prêtait ses armes pour se conserver. Elle enseignait secrètement qu'il n'y a qu'un Dieu, mais elle souffrait publiquement le culte de plusieurs divinités ; elle se réservait quelque lumière, et elle laissait le peuple dans les ténèbres. La mort de Socrate, puni comme un athée parce qu'ilîenseignait l'unité d'un Dieu, fermait encore la bouche à ceux qui avaient ses sentiments. Les sages observaient le culte populaire dans la religion, et tâchaient de faire des mystères des fables les plus ridicules. S.Paul, venant porter l'Evangile dans cette région des ténèbres, disputait tous les jours contre les Epicuriens et les Stoïciens. Ceux-là, qui niaient l'immortalité de l'âme, niaient le principe de toute religion, et pouvaient se réfuter d'eux-mêmes; leur nom les rendait odieux, et ils n'avaient pas la même créance parmi le peuple que les disciples de Zenon. L'austérité de vie dont ceux-ci faisaient profession les rendait plus vulnérables ; mais l'orgueil de leurs maximes ne les rendait pas moins ennemis de l'Evangile. Le bruit des disputes et de la prédication de S. Paul fut porté aux juges de l'Aréopage. Ils le citèrent à leur tribunal, et il leur rendit compte de la doctrine qu'il prêchait par un discours admirable. Il en tira l'exorde de l'inscription d'un autel qu'il avait trouvé dans la ville, conçue en ces paroles : A u dieu inconnu ; ou aux dieux inconnus de VAsie, de l'Afrique et de V Europe : car les Athéniens, ne se contentant pas d'adorer les idoles connues dans leur pays, avaient voulu ériger un autel à celles qu'ils ne connaissaient point, comme s'ils eussent craint de n'être pas assez abominables dans leurs superstitions. Des auditeurs de l'apôtre, les uns ne comprirent rien aux vérités qu'il annonçait, les autres s'en moquèrent en l'entendant parler cle la résurrection des morts ; quelques-uns aussi le remirent à une autre fois, et peu, entre lesquels était Denys, reçurent l'Evangile. Il était des plus considérables de l'Aréopage, et par sa science et par son intégrité. Entendant l'Apôtre parler de la mort du Fils de Dieu, il se souvint d'une éclipse extraordinaire qu'il avait remarqué étant à Héliopolis, ce qui lui avait fait dire, comme nous l'avons remarqué, que le Dieu de la nature souffrait, ou que le monde allait s'anéantir. Ce grand homme confessa dès lors une vérité sans la connaître, mais il l'entendit et la crut depuis par la prédication de l'Apôtre. (Godeau).
[Denys avant sa conversion.] — S. Denys, avant sa conversion, fut puissant
dans le monde et savant dans les lettres humaines; tellement qu'en lui se rencontraient tous les obstacles desquels nous avons parlé ailleurs. Mais il n'y a rien d'impossible à Dieu, qui voulut en même temps faire triompher l'ignominie de la croix de la gloire d'un grand sénateur de la première ville delà Grèce, et la doctrine évangélique de la sagesse mondaine de l'un des plus savants de son siècle. Denys n'était pas un homme du commun ; c'était un des douze sénateurs de l'Aréopage, ce sénat si célèbre, qui gouvernait la république d'Athènes avec autorité, et aux décisions duquel plusieurs peuples étrangers rapportaient leurs affaires les plus difficiles. Il était donc puissant, riche en biens, d'une rare érudition, grand orateur, grand philosophe, grand jurisconsulte, grand politique.il avait voyagé en Egypte, et il s'y trouva au moment de la mort de N.-S., étudiant alors l'astronomie. Peut-être que l'on a pris sujet du récit que lui-même a fait de cette prodigieuse éclipse, de lui attribuer les paroles que nous avons déjà rapportées en un autre endroit : ce qu'il ne peut avoir dit que par une inspiration divine : car, n'ayant encore nulle connaissance d'un Dieu incarné, il ne pouvait s'imaginer qu'un Dieu fût capable de souffrir ; mais parce que d'ailleurs il était grand philosophe et qu'il voyait l'ordre de la nature tout renversé dans ces deux astres desquels la machine du monde dépend, il conjectura que Dieu, qui en était l'auteur, souffrait, ce qu'il savait cependant être impossible, ou que Tunivers allait s'anéantir. Cet homme donc, si illustre et en dignité et en savoir, se laissa cependant persuader à la première prédication de S. Paul, et fut presque le seul, entre tant d'autres savants de diverses sectes qui entendirent les mêmes choses que lui, qui se rendit à la vérité. (Le P. Duneau.)
| S. Denys évêquc. | — Denys étant parfaitement instruit, S. Paul le baptisa, et le forma avec soin comme un de ses plus chers disciples. Il lui fit part de toutes les lumières surnaturelles qu'il avait puisées lui-même dans leur source, durant son ravissement au troisième ciel, et en fit un des plus éclairés et des plus habiles maîtres de la vie mystique. On croit que S. Denys accompagna S. Paul dans ses voyages, durant trois ans. Le nombre des fidèles croissant tous les jours, le saint apôtre trouva à propos de consacrer notre saint évêque d'Athènes. Il crut ne pouvoir confier le soin de cette nouvelle Eglise à un plus habile pasteur qu'à ce nouveau chrétien, qu'il avait rendu maître aussitôt que disciple. Formé donc par un tel maître, il est aisé de comprendre quelle fut sa conduite, son zèle et sa vertu dans l'épiscopat. Jamais évêque ne ressembla plus aux premisrs apôtres. Sa vie fut une vive image de la leur : même innocence, même patience, même ferveur. Dieu ayant éclairé par un don singulier cet esprit naturellement sublime et pénétrant, Denys devint un des plus grands docteurs et des plus habiles maîtres de la vie spirituelle. Les communications intimes qu'il avait avec Dieu, un don éminent de con-
templation, une science toute divine, tout cela paraît visiblement dans son livre admirable de la Hiérarchie ecclésiastique, dans celui des Noms divins, et dans ses autres ouvrages. Sa conduite était réglée sur ces lumières, et l'on vit bien, dans le gouvernement de l'Eglise d'Athènes, que c'était l'Esprit de Dieu qui dirigeait ce saint prélat. On ne vit jamais une charité plus étendue et plus ardente, un zèle plus généreux et plus universel, un amour plus pur pour le Fils de Dieu. (Croiset.)
| Ses œuvres saintes). — Le premier théâtre du zèle de S. Denys fut la ville d'Athènes, où la divine Providence l'avait fait naître ; ce fut là le premier objet de la compassion qu'il avait pour ceux de sa nation, engagés comme lui dans les erreurs du paganisme. Vous le représenterai -je consacré par S. Paul, évêque de cette célèbre république, cultivant avec des soins et des travaux incroyables les semences de la foi que ce grand apôtre y avait jetées parmi les épines, dont cette malheureuse ville était environnée, détruisant les fausses subtilités des sophistes, découvrant la vanité des déclamateurs, confondant l'orgueil des philosophes, dissipant l'ignorance despeuples, joignant l'austérité de vie à l'ardeur de son zèle ; purifiant les lumières d'une science profane par les occupations d'une vie apostolique; jetant les fondements de la foi sur les ruines de l'idolâtrie ; plantant la croix du Fils de Dieu sur le débris des idoles renversées, et partout érigeant des trophées à l'Eglise? (Essais de Panégyriques.)
[Denys en France |. — S. Denys, après avoir établi l'Eglise d'Athènes, qui était déjà nombreuse, après avoir affermi la foi des nouveaux fidèles, et pourvu d'un pasteur savant et zélé cette Eglise naissante, ayant entendu dire que S. Jean l'Evangéiiste avait eu la liberté de sortir de l'île de Pathmos, où il avait été relégué pour la foi, et qu'il était revenu à Ephèse, vint le trouver, et, après plusieurs conférences qu'ils eurent ensemble, ce saint apôtre, lui ayant fait connaître l'extrême besoin qu'avaient les plus grandes parties de l'Europe d'ouvriers apostoliques, lui inspira le dessein de venir à Rome s'offrir au pape S. Clément pour cette importante mission. Notre saint, après avoir donné Publius, qui avait été converti par S. Paul, pour évêque aux fidèles d'Athènes, après l'avoir instruit de l'état de cette Eglise, et après l'avoir consacré, partit pour Rome, accompagné de Rustique prêtre, et d'Eleuthère diacre, les deux fidèles compagnons de ses voyages et de ses travaux. Notre saint fut reçu de S. Clément avec cette charité qui unit si étroitement le cœur des hommes apostoliques ; et, après avoir déclaré son dessein à ce saint pontife, il le pria de lui déterminer le lieu de sa mission. Le saint Pape, éclairé par le même esprit et animé du même zèle, l'envoya dans les Gaules, où le paganisme semblait régner avec plus d'empire, à l'abri de la grossière ignorance dans laquelle les peuples vivaient. Denys s'y rendit T. XVII. 4
avec ses compagnons et quelques autres savants ouvriers, que le pape lui avait donnés pour travailler à cette vigne en friche, et prêcher l'Evangile à cette nation. (Croiset.)
[Denys à Paris]. — Notre saint ayant reçu ordre de S. Clément d'aller travailler à la conversion des Gaules, l'ardeur qu'il avait d'amplifier le règne de Jésus-Christ le fit partir au plus tôt. L'idolâtrie triomphait dans ce vaste pays, et les peuples étaient tellement ensevelis dans l'ignorance, qu'ils avaient besoin d'un tel ouvrier pour les en tirer, pour défricher cette malheureuse région. Il était alors âgé de près de cent ans ; mais la grâce suppléait en lui au défaut de la jeunesse que ce travail semblait exiger. Il se met en chemin, accompagné de Rustique etd'Eleuthère, l'un prêtre et l'autre diacre. Après avoir annoncé l'Evangile dans sa route à plusieurs peuples, il arrive enfin à Paris, où il prêcha avec tant de véhémence la vérité de l'Evangile, et la prouva par tant de prodiges, qu'un grand nombre de personnes quittèrent le culte des faux dieux pour suivre cette nouvelle lumière et embrasser la foi. La vie du prédicateur ne convainquait pas moins que ses paroles toutes de feu, et ceux qui la considéraient de près, jugeaient qu'elle était un témoignage suffisant de la vérité qu'il annonçait. La face de Paris changea bientôt, et d'une cité superstitieuse et infidèle elle devint une ville religieuse, juste et tranquille. Ceux qui calomniaient la doctrine du prédicateur ne pouvaient calomnier ses mœurs, ni celles de ses disciples. Le changement qui paraissait dans la ville ne pouvait être que l'effet d'une puissance divine, qui s'est servi de l'Aréopagite Denys pour éclairer la capitale d'un royaume qui porte maintenant le nom de très- chrétien. 0 France! te ravirons-nous la gloire d'avoir eu ce même S. Denys pour apôtre? Non, Chrétiens ; nos pères convertis à la foi par son ministère, les idoles abattues par ses propres mains dans la ville d'Arles, les fondements de l'église épiscopale posés dans la capitale de ce royaume, sont des actions trop glorieuses à S. Denys l'Aréopagite pour lui en disputer l'honneur, et trop chères à ses enfants pour ne pas leur en renouveler le souvenir. Montagne célèbre, arrosée du sang de ce généreux défenseur de la foi, temples augustes établis sous son glorieux nom, cendres de nos rois ensevelies au pied de ses reliques, solennité de ces jours consacrés depuis tant de siècles à son honneur, vous lui rendez pour nous une reconnaissance publique des bienfaits dont nous lui sommes redevables, et vous faites à sa gloire un plus magnifique éloge que tous les autres. Mais, lorsque je pense m'arrêter à cette foule de merveilles que l'ardente charité de S. Denys présente à mon esprit, le terrible appareil que je vois sur cet amphithéâtre me presse de vous représenter les tourments qu'on lui fit souffrir, et enfin sa mort glorieuse. [Essais de Panégyriques.)
[S. Denys emprisonné]. — Le gouverneur, frappé des plaintes qu'on lui
portait de toutes parts contre les chrétiens, ordonne qu'on arrête leurs chefs. On se saisit aussitôt de S. Denys, de Rustique et d'Eleuthère ; on les conduit chez Fescenninus, qui ayant mis d'abord tout en œuvre, promesses et menaces, pour attirer ou intimider Denys et ses compagnons, et n'ayant rien gagné sur eux, les fait jeter dans un cachot, leur faisant mettre de grosses pierres sur les jambes et sur les bras, pour commencer par ce supplice à éprouver leur constance. Ils ne furent pas longtemps en cet état: le tyran se les fit amener, et, voyant par la généreuse réponse de S. Denys qu'il ne gagnerait rien sur leur esprit, il les fit déchirer à coups de fouets armés de pointes de fer. C'était sans doute un spectacle digne des yeux des anges de voir notre vénérable Denys, âgé de près de cent six ans, chanter les louanges de Dieu pendant ce cruel supplice. Le gouverneur, étonné du courage de S. Denys, résolut de lui faire souffrir de plus cruels supplices. Il ordonne de le ramener, et, n'ayant pu ébranler son courage, il le fait déchirer avec des peignes de fer et coucher sur un gril ardent, comme le saint martyr Laurent, sans que ce cruel tourment puisse lasser sa patience. Il fut exposé aux lions comme S. Ignace, et si ces furieux animaux, qu'on avait fait jeûner exprès depuis quelques jours, n'osèrent toucher ce saint apôtre, ils ne laissèrent pas d'abord d'étonner son courage. La cruauté du tyran ne fut pas assouvie de si peu de chose : il fit attacher notre saint à une croix, comme S. Pierre, et de cette chaire de douleur il ne laissait pas de prêcher l'Evangile, avec un merveilleux étonnement des assistants, et il leur apprit, par cette action, que la mort même n'était point capable de lui imposer silence. La barbarie de ce gouverneur se lassant plus tôt de tourmenter ce grand saint que lui de souffrir, il le condamna à avoir la tête tranchée, ce qui fut aussitôt exécuté. {Eloges historiques).
[Réflexions sur son martyre]. — S' est- il jamais rencontré plus de tourments et plus de morts pour attaquer tout ensemble un martyr? Les flammes ne le devaient-elles pas consumer, si la puissance de D;eu ne l'eût réservé pour triompher des autres supplices? Les bêtes farouches ne le devaient-elles pas dévorer, si le Ciel n'eût voulu multiplier sa mort pour faire admirer son courage ? La croix, qui est aussi cruelle que honteuse, ne devait-elle pas achever ce que tant d'autres supplices avaient inutilement essayé? Et si le Sauveur n'eût voulu confondre les bourreaux par une foule de prodiges, n'eût-il pas permis que le saint martyr eût perdu la vie dans le même genre de tourment où il avait perdu la sienne ? Mais, si vous ne jugez pas que ces supplices doivent passer pour des morts, et si vous ne croyez pas qu'un martyr l'ait endurée autant de fois qu'il a été étendu sur un gril, exposé aux lions, attaché à la croix,- avouez au moins que son désir eût été de mourir autant de fois qu'il souffrit de différents tourments. Représentez-vous un martyr couvert de plaies, dont la chair est à demi consumée par les flammes, qui a peut-être reçu quelque coup
de dent des lions, qui a les pieds percés des clous dont il a été attaché à la croix : ne faut-il pas avouer que toute la gloire des conquérants doit . céder à celle de notre saint apôtre, que les plus hauts faits de tous les héros du monde disparaissent à la vue des éclatantes victoires de ce grand saint, puisqu'il a mérité autant de triomphes qu'il a surmonté de tyrans et souffert de supplices ? (Le P. Senault).
[Dévotion à S. Denys] . — C'est à nous maintenant de témoigner à ce grand saint une humble reconnaissance pour les obligations presque infinies que nous lui avons. Non-seulement il a annoncé le premier l'Evangile en ce royaume, mais il Ta souvent défendu des courses des infidèles et des invasions des peuples barbares. Il a souvent combattu pour les rois de France, et les a fait triompher de leurs ennemis, dans des occasions quelquefois les plus désespérées, et c'est par reconnaissance que plusieurs d'entre eux ont consacré à l'honneur de ce saint les plus riches dépouilles de leurs ennemis, et ont voulu être enterrés au pied de ses reliques. Faites attention à la grandeur de ce bienfait, d'avoir reçu la lumière de l'Evangile par le ministère de ce grand saint, et quel malheur au contraire ce nous serait si nous n'étions pas nés et régénérés à la faveur de cette lumière qu'il nous est venu apporter aux dépens de sa vie. Qu'un tel bienfait ne sorte donc jamais de notre mémoire, et, dans tous les doutes qui nous pourront arriver, dans toutes les tentations d'infidélités que nous pourrons avoir, recourons à notre apôtre ; mettons-nous de nouveau sous sa protection, si nous voulons obtenir par son moyen de nouvelles grâces.
Que nous reste-t-il donc à vous dire, sinon que, pour imiter parfaitement ce grand saint, nous devons vivre conformément à la foi qu'il nous a annoncée ; que nous devons faire des œuvres dignes de notre vocation ; que nous devons accomplir parfaitement l'œuvre de la foi, comme dit S. Paul? Car enfin nous glorifierons-nous d'avoir la foi, si nous ne la confirmons par nos œuvres. La preuve la plus convaincante de la foi, aussi bien que de la charité, ce sont les œuvres. Que nous peut servir de nous montrer fidèles en notre profession, et infidèles en nos mœurs ? Pour être véritablement fidèle, il faut, comme S. Denys, porter sa tête entre ses mains, c'est-à-dire prouver sa foi par ses actions, puisque la foi, selon S. Jacques, est morte sans les œuvres ; et c'est ce que dit le prophète David en d'autres termes, que son âme- est toujours entre ses mains, et que c'est ce qui lui fait observer la loi de Dieu. C'est de cette manière que nous pouvons imiter le grand S. Denys, et ce n'est qu'en l'imitant selon notre vocation que nous pouvons espérer d'être protégés par son intercession, et de participer à la gloire immortelle qu'il s'est acquise par ses éclatantes vertus et par sa généreuse mort. (Le P. Duneau).
Apôtre et Évangéliste.
AVERTISSEMENT
On s'aperçoit assez que, dans le dessein que je me suis proposé , S. Matthieu n 'est pas au rang qu'il devrait occuper parmi les sujets de Panégyriques. Je V aurais mis en sa place, au premier tome, qui contient ceux dont il est parlé dans l'Ecriture, si je n avais été obligé, ne pouvant parler de tous, de faire choix de ceux que l'on prêche plus communément; mais, comme on m'a remontré que, nonobstant la saison peu propre aux sermons en laquelle on célèbre sa fête, il y a, en France et ailleurs, plusieurs églises où l'on en fait l'éloge, j'ai cru réparer cette omission en fournissant des matériaux pour en faire le panégyrique, au jour ou l'Eglise enfuit la solennité.
Je ne suis pas même en peine de trouver ces matériaux ; car, sans toucher à ce qui lui est commun avec les autres Apôtres, sa vocation tout extraordinaire, la promptitude admirable avec laquelle il y a répondu, le saint Evangile qu'il a composé le premier, et ou il a si bien exposé les préceptes de la morale du Fils deBiEV, et ce que de bons auteurs nous ont appris sur sa mission et sur la cause de sa mort ; voilà des traits assez distincts qui font son caractère particulier, et qui ouvrent un assez beau champ pour s'étendre et faire un beau et utile panégyrique .
Desseins et Plans.
I. — Jésus vidit hominem sedentem in telonio, Matthœum nomine ; et ai. illi: Sequereme. Et surgens secutus est ewra(Matth.ix). — Ce sont les paro les de S. Matthieu lui-même, qui, dans un esprit de reconnaissance, rapporte la grande miséricorde que Jésus exerça envers lui, et apprend à tous les siècles le miracle de sa conversion et sa vocation à l'Apostolat. Ce fut là sans doute un des plus admirables effets de la puissance de Jésus-Christ ; il ne dit que deux paroles, il les adresse à un homme qui ne le connaît point, qui, bien loin d'être disposé à l'écouter est tout occupé de soins et de pensées entièrement contraires au dessein de Dieu sur lui. Cependant la grâce cachée dans les paroles et dans les regards de Jésus- Christ le change en un moment : cette grâce victorieuse des cœurs, qui depuis changea S. Paul de lion en agneau, fit alors d'un pécheur un saint, d'un usurier et même d'un docteur d'usure, comme l'appelle S. Chrysostôme, Doctorem fœnoris, elle enfitun apôtre et un évangéliste. — Sur quoi il est bon de remarquer que, pour la conversion des pécheurs ordinaires, Dieu se sert des grâces communes ; mais lorsqu'il veut convertir de grands pécheurs et en faire des modèles de sainteté et de pénitence, il se sert de grâces extraordinaires. C'est ainsi qu'il en usa à l'égard de Ste Marie Madeleine, de S. Paul, de S. Augustin, etde plusieurs autres pécheurs célèbres, dont la conversion sera le sujet de la joie éternelle de l'Eglise, pour remplir toutes les âmes pénitentes d'espérance et de consolation. Mais il faut avouer que la force de cette grâce divine, qui change les cœurs en un moment, parut avec un éclat singulier dans la conversion de S. Matthieu, puisqu'elle le fit passer tout d'un coup de l'état du péché à celui de la grâce, de l'avarice à la pauvreté évangélique, de la banque à l'apostolat.
1°. La grâce fait, dans S. Matthieu, d'un grand pécheur un grand saint.
2° D'un homme possédé par une insatiable avarice elle fait un disciple et un imitateur de la pauvreté de Jésus-Christ.
3° Enfin, d'un publicain elle fait un apôtre. (Biroat).
II. — Nonveni vocare justos, sed peccatores (Matth. ix). — S. Matthieu,
qui rapporte ces paroles de Jésus-Christ, avait fait une heureuse épreuve de leur vérité : il avait été pécheur par profession et par état, et le Sauveur l'avait appelé à la pénitence, il l'avait même converti dans l'exercice de son emploi, qui était la source de tous ses péchés, et du comptoir du publicain il l'avait fait passer à la gloire de l'Apostolat. S. Augustin, expliquant ces paroles si consolantes pour les pécheurs, dit que le Fils de Dieu n'est pas venu pour appeler les justes qui croient être justes, les justes présomptueux et pleins de complaisance pour leurs fausses vertus, tel qu'était ce pharisien de l'Evangile qui loin de s'humilier devant Dieu, faisait le dénombrement de ses bonnes œuvres ; mais que le Sauveur du monde est venu pour appeler les pécheurs humbles, qui se confondent en secret à la vue de leurs désordres, tel qu'était cet humble publicain que Jésus-Christ oppose, dans la parabole, à ce pharisien superbe. Cet heureux publicain fut le glorieux S. Matthieu, en qui nous pouvons considérer :
1°. Sa vocation à la pénitence.
2°. La fidélité avec laquelle il répondit à la grâce de sa vocation.
Ce seront les deux parties de ce discours. (Essais de Panégyriques).
III. — A Domino factura est istud, et est mirabile in oculis nostris. Cette œuvre est de la main de Dieu, et elle est admirable à nos jeux. (Ps. 100) : — Quoique Dieu soit l'auteur de toutes les conversions, il y en a de si surprenantes et accompagnées de circonstances si extraordinaires, que le doigt de Dieu y paraît plus visiblement imprimé que dans les autres. Celle de S. Matthieu est de ce nombre ; et, quand on considère cet homme dans son comptoir, au milieu de son argent et dans l'exercice actuel d'une profession qui attache si fort le cœur à la terre, quand on le voit abandonner ses richesses, son emploi, ses engagements, ses espérances, pour suivre^ Jésus-Christ à la première parole, on ne peut s'empêcher de s'écrier avec le prophète : A Domino factum est istud, il n'y a que Dieu qui puisse opérer une semblable merveille. Quoiqu'il soit de l'essence de Dieu d'avoir une puissance absolue sur toutes choses, il a cependant voulu laisser l'homme, qu'il aime d'un amour infini, dans la liberté pleine et entière de vouloir ou de ne pas vouloir ceci ou cela, afin qu'il eût, aidé de la grâce, tout le mérite ou le démérite de ses bonnes ou de ses mauvaises actions. Cet égard et cet amour de Dieu pour les hommes fut le principe de la conversion de S. Matthieu, dans lequel nous pouvons considérer deux choses :
1°. La force de la parole du Fils de Dieu, qui, par une douce violence, mais sans aucune nécessité ni contrainte, attire S. Matthieu à sa suite.
2°. La prompte obéissance de ce publicain, qui, bien que d'une avidité
insatiable pour le lucre, quitte tout sans balancer, pour embrasser un état de vie pauvre et méprisable, à la suite du Sauveur.
Ce sont deux choses admirables, qui feront le partage de ce discours, Videte vim vocantis : discite obedientiam vocati.
IV. — Citm transiret indè Jésus, vidit hominem sedentem in telonio, Mattkœum nomine ; et ait Mi : Sequere me. Et relictis omnibus , secutus est eam (Matth. ix). — S'il s'est jamais trouvé un grand exemple de foi pour obéir à la voix du Sauveur, jusqu'à le suivre en quittant tout, nous le rencontrons sans doute dans la vocation admirable de S. Matthieu. Il entend cette voix divine au travers du bruit et du tumulte des affaires du siècle ; il la suit malgré les attaches et les liens des intérêts les plus engageants. Il donne d'abord ces deux témoignages de la plus sublime sainteté, de congédier toutes ses pensées pour n'étudier que les ordres du Sauveur, et de quitter tous ses emplois pour n'en prendre plus d'autre que celui de lui obéir. N'est-ce pas là l'idée d'un parfait disciple de Jésus-Christ, et l'Eglise nous pouvait-elle proposer un plus digne objet de nos respects ou un plus rare modèle de nos actions, afin que nous vissions, dans les louanges que nous lui devons, l'obligation et les moyens que nous avons de l'imiter ? Pour seconder ses intentions, et joindre, comme elle prétend, notre utilité à la gloire de ce grand saint, je montrerai :
4°. Les difficultés que pouvait avoir S. Matthieu à écouter Jésus- Christ, dans l'embarras et le trouble qu'apportent les richesses et les intérêts du siècle.
2°. Le courage de S. Matthieu à surmonter tous ces obstacles, et l'étroite obligation que nous avons de l'imiter.
V. — On peut considérer S. Matthieu sous trois regards différents :
1°, En qualité iïEvangéliste, qui, écrivant le premier l'histoire du Sauveur du monde, a tellement circonstancié toutes les vertus et tous les miracles, qu'il n'a rien omis de ce qui pouvait servir à l'instruction et à l'édification de l'Eglise.
2°. Comme Apôtre, qui, parcourant de grands pays pour y porter la foi, a attiré à la connaissance du Sauveur un nombre presque infini de peuples idolâtres et barbares.
3°. Comme Martyr, qui, non content d'avoir éclairé plusieurs royaumes de l;i lumière do la foi, a souffert la mort, avec des circonstances toutes singulières, pour rétablissement de cette même foi.
VI. — Non erubesco Evangelium (Rom. i) ou bien : Cujus laus est in Evangelio (II Cor. vin).— On peut faire voir : -- 1°. Que S. Matthieu a suivi et pratiqué l'Evangile avant de le connaître et d'en avoir entendu parler , puisqu'il a tout quitté à la première parole du Sauveur , et a renoncé à tous les biens de la terre, qui est la principale maxime de l'Evangile, comprenant toutes les autres.
£°. Qu'il a écrit l'Evangile le premier, comme témoin de toutes les paroles et de toutes les actions du Fils de Dieu, et qu'ensuite il l'a prêché avec les autres Apôtres, qui n'ont annoncé aux peuples que ce qui était compris dans l'Evangile qu'il a écrit et publié.
3°. Qu'il l'a défendu par l'effusion de son sang, en donnant sa vie par un glorieux martyre.
Les Sources,
S. Chrysologue a trois sermons sur S. Matthieu, et il a mis en un beau jour tout ce qu'en dit l'Evangile.
Le V. Bède a deux homélies sur le même saint. Dans la première, il loue son humilité, et explique ce que c'est que de suivre Jésus-Christ. Sequere me. Dans la seconde , il marque le progrès que le saint fit en la grâce, après avoir été appelé à la suite de son maître,, et console les pécheurs par l'espérance d'obtenir miséricorde s'ils veulent véritablement se convertir.
S. Pierre Damien a fait trois sermons sur ce sujet. Dans le premier, il fait l'éloge de ce qu'il y a de recommandable en ce grand Apôtre; dans le second il répète à peu près la même chose ; dans le troisième, il console les pécheurs pénitents.
S. Thomas a un sermon où il parle de la bonté et de la miséricorde de Dieu envers le pécheur, ensuite de la sainteté de cet apôtre et de l'aveuglement des pharisiens, qui murmurèrent de ce que le Sauveur mangeait avec les publicains.
S. Bonaventure, Sermons sur les saints, en a deux sur S. Matthieu. Dans le premier, il fait voir que la conversion de S. Matthieu a été parfaite, et ce qui est nécessaire pour faire une véritable pénitence. Dans le second, il prend pour texte ces paroles de Jérémie : Convertisti me, et cgi pœnitentiam; et s'étend sur les motifs de faire pénitence.
S. Laurent Justinien a aussi un sermon, où il admire la conversion de ce publicain et la profondeur des jugements de Dieu,
Denys-le- Chartreux a trois sermons : le premier sur la fête de ce Saint, inproprio sanctorum; le second sur l'évangile de la fête du saint; dans le troisième, il expose les faveurs que le Fils de Dieu lui a faites.
Guillaume de Paris, deux sermons. Dans le premier, il fait l'éloge du saint en styJe de prédicateur. Dans le second, il parle de sa vocation et de quelle manière le Fils de Dieu l'invita à le suivre.
Albert-le-Grand, dans un sermon sur ce même sujet, prend pour texte : Non veni vocare justos, seà peccatores.
Thaulère, dans un sermon sur la vocation de notre saint, marque six choses en quoi nous pouvons, à son exemple, suivre Jésus-Christ. Sequere me.
Le P. Nouet, Vie de Jésus-Christ dans ses saints, a une méditation pour le jour de la fête de S. Matthieu, où il ne parle que de son martyre.
Lambert parle de la vocation et de la prompte obéissance du saint, dans une longue homélie sur l'évangile du jour de la fête.
Biroat, Panégyriques.
Le P. Sénault, de l'Oratoire.
Le P. Duneau, Panégyriques des saints.
Verjus, dans un tome de Panégyriques imprimés sous son nom.
Essais de Panégyriques : trois desseins ou abrégés de sermons sur ce sujet.
Passages, exemples, figures et applications de l'Écriture.
Cùm transiret indè Jésus vidit hominem Jésus, sortant de là, vit en passant un sedentem in telonio, Matthatum nomine. Et homme qui -était assis au bureau des ait illi : Sequere me. Et surgens secutus impôts, nommé Matthieu, auquel il dit : est eum. Matth. ix, 9. Suivez-moi. Il se leva aussitôt et le sui-
vit.
Non veni vocare justos, sed peccatores. Ce ne sont pas les justes mais les pé- Ibid. 13 cheurs que je suis venu appeler à la pé-
nitence.
A Domino factum est. illud, et est mira- C'est un ouvrage de la main du Seiuile inoiulisnostris, Ps. 100. gneur, qui paraît admirable à nos yeux.
Hœc mutatio dexterœ excelsi. Ps. 76.
Qui coacervat divitias usuris et fœnore, libérait in pauperes congregat eas. Prov. xxvni, 8.
Conturbat domum suant qui sectatur avaritiam. Prov. xv, 27.
Quàm difficile qui pecunias habeni in regnum Dei intrabunt! Lucee xvm, 24.
Hodiè si vocem ejus audieritis, nolite oh~ dur are corda vestra. Ps, 44.
Qui volunt divites fieri incidunt in rentationem, et in laqueum diaboli, et desideria multa inutilia et nociva, quœ mergunt homines ininteritum et perdit ionem. ITim. VI, 7.
Radix omnium malorum est cupiditas quant, quidam appetentes erraverunt à fide, et inseruerunt se doloribus ?nultis. Ibid.
Opus fac evangelistœ. II Tim. iv, 5.
Non erubesco Evangelium. Rom. i, 16.
Cujus laus est in Evangelio per omnes Ecclesias. II Cor. vm, 18.
In Christo Jesu per Evangelium ego vos genui. I Cor. iv, 15.
Iste pauper clamavit, et Dominus exaudivit eum. Ps. 32.
Ce changement est l'ouvrage de la droite du Très-Haut.
Celui qui amasse de grandes richesses par des usures et par des intérêts, les amasse pour un homme1 qui sera libéral envers les pauvres.
L'avare met le trouble dans sa maison.
Qu'il est difficile que ceux qui possèdent de grandes richesses entrent dans le royaume de Dieu.
Si vous entendez aujourd'hui la voix du Seigneur, prenez garde à ne pas endurcir vos cœurs.
Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piège du démon, et en divers désirs inutiles et pernicieux, qui précipitent les hommes dans l'abîme de la perdition et de la damnation.
L'amour des biens de la terre est la racine de tous les maux, et quelques-uns en étant possédés, se sont égarés de la foi et se sont embarrassés dans une infinité d'afflictions et de peines.
Accomplissez le ministère d'un évangéliste.
Je ne rougis point de l'Evangile.
Il est devenu célèbre dans toutes les Eglises par l'Evangile qu'il a écrit.
C'est moi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ par l'Evangile.
Ce pauvre a prié , et le Seigneur l'a exaucé.
EXEMPLES ET FIGURES TIRES DE L'ECRITURE
[Madeleine et Paul]. — Une fallait qu'éclairer l'esprit de Saul pour change sa volonté ; il ne fallait que lui découvrir l'injustice de son zèle et lui faire voir qu'en persécutant Jésus-Christ il persécutait le Messie promis par la loi et annoncé par les prophètes. Quelque engagement malheureux que pût avoir Madeleine, il ne fallait qu'un peu de honte pour la réduire à son devoir; il ne fallait que lui représenter la beauté de la vertu pour lui donner de l'horreur du péché ; et sitôt que les ténèbres qui l'aveuglaient eussent été dissipées par la lumière de la grâce, elle eût été chercher son salut aux pieds de son divin libérateur. Il ne fallait que redresser ces deux criminels pour les convertir; changer le zèle de l'un et l'amour criminel de l'autre, pour en faire deux admirables amants du Fils de Dieu. Mais, dans S. Matthieu, tout résistait à la grâce : son avarice combattait la charité, qui est la principale vertu du christianisme ; sa dureté com-
battait la compassion, qui est si naturelle à tous les membres composant un même corps; le désir insatiable d'amasser des richesses périssables combattait l'espérance et le désir des biens éternels: et Ton peut dire qu'il fallut que le Fils de Dieu fît cent miracles pour le convertir ; qu'il domptât les passions qui obscurcissaient sa raison, qu'il brisât les chaînes qui captivaient sa volonté, et qu'il changeât les inclinations qui possédaient son cœur. Cependant le Fils de Dieu ne jeta qu'un, regard vers ce pécheur, ne dit qu'une parole à cet avare, et, le tirant de son bureau, l'obligea à deux choses également difficiles : à quitter ses biens et à le suivre : Et ait Mi: Sequere me. Secutus est eum.
[Les Apôtres]. — Il n'y a nul sujet d'être surpris que les Apôtres aient si facilement obéi au Fils de Dieu lorsqu'il les appela à sa suite, parce qu'ils n'avaient rien dans leur famille qui fût assez digne ou assez puissant pour les arrêter ni pour mériter aucun attachement. Il leur était bien aisé de dire à leur Maître : Ecce nos reliquimus omnia et secuti sumus te; puisqu'ils ne laissaient qu'une barque et des filets, choses de trèspetite conséquence ; qu'ils renonçaient à un genre de vie qui n'avait rien d'honorable, et tout au plus de très-peu de profit, et qu'ils avaient raison de se laisser charmer par les promesses du Fils de Dieu, qui leur faisait espérer qu'au lieu de prendre des poissons ils prendraient, dans la suite des pécheurs ; qui leur parlait de certains biens, de certain royaume, lesquels, quoiqu'ils ne les connussent point, pouvaient cependant exciter leur désir et leur ambition. Mais rien de tout ceci ne se rencontrait dans la conversion de Matthieu. Il possédait de grands biens, qui nattaient son avarice ; il n'ignorait pas que les charges se donnent plutôt aux richesses qu'au mérite ; il savait bien que, quelque honte qui accompagnât son emploi, il était toujours assez glorieux puisqu'il était utile ; que, selon la coutume perverse des hommes, l'honneur doit céder au profit ; et tf avait sans doute appris, par l'exemple de ses compagnons, qu'il était dans une charge très-propre pour relever sa fortune par une alliance considérable.
[S. Paul, Madeleine, S. Matthieu]. — Remarquez, je vous prie, que le Fils de Dieu a opéré trois conversions extraordinaires par lui-même, dans lesquelles il a montré la puissance souveraine qu'il a sur les cœurs : celles de Madeleine, de S. Matthieu et de S. Paul. Et, dans ces trois changements, il a vaincu les passions dominantes des hommes et les trois principaux démons qui régnent dans le monde : l'orgueil de la vie, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, c'est-à-dire l'avarice. Il a vaincu la concupiscence de la chair dans Madeleine, la passion de l'avarice dans Matthieu, l'esprit d'orgueil dans Paul. Je ne dispute pas, maintenant, laquelle de ces trois passions est la plus opposée à la bonté de Dieu, ni laquelle apporte le plus grand obstacle à la grâce; il est ce-
pendant assez visible que, dans la passion d'intérêt, il y a des difficultés qui doivent nous faire regarder la conversion de S. Matthieu comme une conquête et un triomphe remarquable de la grâce du Sauveur.
Le Fils de Dieu appela tous les Apôtres, et ils lui obéirent tous ; il appelle notre publicain à la pénitence, et Matthieu devient, à la suite du Sauveur, un parfait pénitent. Les autres évangélistes n'ont point parlé de sa conversion ; lui seul Ta rapportée, pour confesser sa faute en publiant la miséricorde de Jésus envers lui. Il abandonna tous ses biens, pour satisfaire à la justice de Dieu, et renonça pour jamais à une profession qui avait été la cause de ses crimes. La douleur qu'il en conçut fut proportionnée à sa charité : car ces deux choses sont toujours en un égal degré dans le cœur du pénitent, dit S. Augustin. Or, comme on ne peut témoigner un plus grand amour pour Jésus-Christ que S. Matthieu en renonçant à tout pour le suivre avec tant de promptitude, il est aisé de juger du regret qu'il conçut de l'avoir offensé. Quand il fut de sa suite, il répara par une fidélité inviolable ses années d'égarement, et il répandit jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la défense de la foi . — On ne vous dit pas, Chrétiens, d'abandonner vos charges ;mais, si vous êtes dans des emplois dangereux, vous êtes indispensablement obligés d'y renoncer.
[Générosité de S. Matthieu]. — Le Fils de Dieu, en obligeant Matthieu à tout quitter, ne lui fit aucune promesse ; il no remplit point son esprit d'espérance pour lui faire supporter avec courage sa perte présente et l'abandon de ses richesses et de ses possessions ; il ne lui dit pas, comme à S. Jacques et à S.Jean: Faciam vos fieri piscatores hominum; et, contre la nature du commerce auquel ce publicain était accoutumé, il lui cache le profit qu'il y avait à faire avec lui, et ne lui découvre que le dommage : Sequere me. Quel gain pouvait s'imaginer ce banquier à la suite d'un pauvre homme tel qu'était le Sauveur? Je sais bien que, pour relever le mérite des autres Apôtres, notre saint évangéliste a écrit qu'ils quittèrent tous leurs biens et qu'ils suivirent Jésus-Christ: Relictis omnibus, secuti sunt eum. Nous n'ignorons pas que l'Eglise, pour autoriser cet abandon généreux de toutes leurs petites possessions, dit que celui-là laisse beaucoup qui laisse tous ses désirs et toutes ses espérances, et que celui-là laisse encore davantage qui, en se défaisant de son bien, se défait en même temps de la volonté d'en acquérir. Mais qu'il me soit permis de dire que Matthieu a fait plus : il n'a pas seulement quitté des espérances ni de petites possessions, ni la volonté d'en acquérir d'autres, mais, avec toutes ces choses, il a encore quitté réellement et effectivement de grandes richesses.
Le Sauveur, qui, outre sa bonté universelle pour tous les hommes, fut touché d'une tendresse particulière pour ce jeune homme de l'Evangile, lequel lui demanda ce qu'il devait faire pour acquérir la Vie éternelle, ne
lui montre point d'autre chemin, pour parvenir à la perfection, que de vendre tous ses biens, de les distribuer aux pauvres et de le suivre en qualité de disciple : Cùm audîsset verbum adolescens, abiit tristis. Ce malheureux entend avec tristesse un oracle si salutaire, et abandonne lâchement les grandes espérances de la perfection et du salut éternel. D'où vient un aveuglement si funeste, une dureté de cœur si déplorable ? Erat enim, dit l'Evangile, habens possessiones multas. Le Sauveur dit plusieurs paroles à ce jeune homme; il le regarda avec quelque complaisance.il n'en fallut pas tant pour attirer notre publicain : Suis-moi, lui dit simplement le Sauveur.
[Les évangélistes], — Les quatre évangélistes sont ces quatre grands fleuves du Paradis terrestre, qui, sortant d'une même source, ont porté les eaux salutaires des vérités divines dans les quatre parties du monde pour les rendre fertiles en grâces et en vertus. Ce sont ces quatre chérubins remplis de science, décrits par le prophète Ezéchiel, et dans l'Apocalypse avec tant de pompe, qui ont traîné le char de triomphe du Fils de l'Homme par tous les endroits du monde, pour le faire régner dans tous les cœurs. Mais, si les figures de ces chérubins nous font voiries qualités communes entre les quatre Evangélistes, la différence de leur visage nous montre assez ce que chacun d'eux a de particulier. Les Pères, qui ont parlé de cette vision mystérieuse, disent que S. Matthieu est ce chérubin qui porte le visageet la figure d'un homme, parce que, disent-ils, le commencement de son Evangile, qui en est comme le visage, nous fait voir la naissance humaine de Jésus-Christ.
| Les prophètes]. — S. Matthieu a des avantages infinis sur les historiens du siècle ; il en a même beaucoup sur les prophètes de l'Ancien-Testament. Car, quoique ces derniers fussent animés de l'esprit de Dieu, ils prédisaient souvent des choses qu'ils n'entendaient pas; et nous voyons, de plus, que les prophéties étaient toujours accompagnées d'obscurités. Mais S. Matthieu n'a rien écrit qu'il n'ait entendu; et, comme il avait été enseigné dans l'école du Saint-Esprit, ses lumières n'étaient point mêlées de ténèbres. Quoique les prophètes fussent les historiens du Fils de Dieu, et que, par une merveille qui surprend tout l'univers, ils écrivissent la vie d'un homme qui n'était pas encore né, ils l'ont partagée entre eux, et ils n'ont osé entreprendre de l'écrire chacun en particulier toute entière. Il est vrai que, quand nous joignons leurs écrits ensemble, nous y remarquons les circonstances les plus notables de la vie du Fils de Dieu, et nous avons cette satisfaction de l'y voir dépeint par des hommes qui, vivant en des siècles différents et fort éloignés de sa naissance, n'avaient point eu de communication les uns avec les autres. S. Matthieu eut cet avantage sur ces anciens prophètes, qu'il nous a donné le Fils de Dieu tout entier, et ne nous laisse rien à désirer de ce qu'il a dit, de
ce qu'il a fait et de ce qu'il a enduré de plus mémorable pendant qu'il a conversé parmi les hommes.
[S. Matthieu évangéliste|. — S. Ambroise remarque que S. Matthieu est proprement l'Evangéliste de la morale chrétienne : Evangelîum totum S. Matthœi existimo esse morale. S. Jean décrit la divinité du Sauveur; S. Luc l'histoire de sa vie ; S. Marc celle de ses miracles, et S. Matthieu la douceur des mœurs, la sainteté et la pureté du christianisme. A quoi nous pouvons ajouter que, si la vie des saints est une explication vivante de l'Evangile, S. Matthieu en a été lui-même l'explication. Il l'a écrit comme évangéliste, il l'a pratiqué comme saint, il l'a prêché comme apôtre, et il l'a scellé de son sang comme martyr. S. Luc et S. Marc l'ont écrit comme évangélistes, et l'ont pratiqué comme saints ; mais ils ne sont pas pour cela apôtres. S. Jean l'a écrit, il l'a pratiqué, il l'a prêché; mais il ne l'a pas scellé de son sang. Il n'appartient qu'à notre saint de l'avoir annoncé de ces quatre différentes manières, en l'écrivant, en le pratiquant, en le prêchant, en mourant pour sa défense, en le confirmant par le témoignage de son martyre.
A EXPLICATION S DE QUELQUES PASSAGES DE L'ÉCRITURE
Non veni vocare justes, sedpeccatores (Matth. ix). — Comme le Sauveur voulait nous persuader qu'il était venu singulièrement pour sauver les pécheurs, et qu'il n'y avait point de condition dans le monde si éloignée des voies du salut qui ne pût espérer d'avoir part à ses miséricordes, il daigna choisir pour un de ses apôtres un homme qui, par sa profession, paraissait le plus indigne d'une si grande faveur. Cet homme fut S. Matthieu, galiléen de naissance, juif de religion, mais d'une profession odieuse à toute la nation juive ; car il était publicain, c'est-à-dire receveur ou commis pour la recette des impôts que les Romains levaient dans tous les pays qui leur étaient soumis. Ce^te haine particulière des Juifs contre les publicains venait de ce que, en qualité d'Israélites et de peuple choisi de Dieu, ils croyaient devoir être exempts de payer aucun tribut et aucun droit aux nations étrangères ; ils regardaient ces publicains comme des pécheurs de profession et des scélérats, qui n'avaient point de religion et qui rançonnaient tout le monde. C'était là le métier de notre saint avant que le Fils de Dieu lui eût dit de le suivre. Jésus-Christ, qui depuis près d'un an enseignait dans la Galilée, passant près du bureau de Matthieu, s'arrêta, et, le regardant fixement, lui dit de tout quitter et de le suivre. Jamais la grâce du Sauveur ne parut plus puissante qu'en cette occasion.
Tout autre que le Fils de Dieu eût eu besoin de raisons bien fortes pour persuader à un homme de cette sorte, avide des biens de la terre et qui avait si peu de religion, de quitter un emploi qui s'accommodait si fort à son inclination et à son amour-propre. Cependant le Sauveur ne l'eût pas plus tôt regardé, et ne lui eut pas plus tôt dit Suivez-moi, que ce mot le frappa, et lui changea tellement le cœur qu'il n'hésita pas un moment à tout quitter pour le suivre : Matthieu se lève à l'heure même, suit Jésus, et se déclare hautement son disciple.
Cvm transiret inde Jésus, vidit hominem sedentem in telonio, etc. (Matth. ix). — Les interprètes ont assez de peine à expliquer ce prodige de la conversion de Matthieu : sa promptitude les étonne, et ils ne peuvent comprendre comment un homme qui avait un si violent attachement aux richesses les quitte tout à coup à la parole d'un autre homme, et brise sans balancer toutes les chaînes qui le rendaient esclave de son avarice. Ces deux grands ennemis du nom chrétien, Porphyre et Julien-1' Apostat, traitent cette promptitude des Apôtres à suivre le Sauveur de légèreté et de faiblesse d'esprit ; mais le grand S. Jérôme, qui rapporte ce raisonnement impie, le combat par deux raisons : l'une fondée sur la réputation éclatante que le Sauveur s'était acquise par ses miracles, et dont il était croyable que S. Matthieu n'était pas ignorant ; l'autre est un certain rejaillissement de la divinité répandu sur le visage et sur toute la personne du Fils de Dieu, capable d'attirer les cœurs au premier aspect : Fulgor ipse, et majestas divinitatis oceultœ, quœ etiam in facie refulgebat liumanâ, videntes ad se Irahere poterat primo aspectu(In Matth. i). — Et ce grand saint, pour nous aider à concevoir ce prodige de la grâce par un prodige de la nature, nous renvoie à l'aimant, qui a la propriété d'attirer le fer, et qui, par une vertu occulte, donne le sentiment et le mouvement à ce métal immobile et insensible. Mais, sans nous arrêter à ces raisons, qui * stifient la conduite de S. Matthieu, ne cherchons point d'autre cause de sa prompte obéissance à la voix du Fils de Dieu que la force de sa parole même, accompagnée de l'attrait et de la vertu toute-puissante de sa grâce.
Vidit hominem sedentem in telonio, Matthœum nomine (Matth. ix). — Les autres évangélistes, en écrivant la vocation de S. Matthieu, épargnent son nom ; ils le nomment Lévi, parce que ce nom était moins connu que celui de Matthieu. Notre évangéliste n'usera pas de la même précaution : ici il dit que Jésus vit un homme nommé Matthieu, assis au bureau des impôts ; quand il écrit le catalogue des Apôtres, il se nomme Matthieu le publicain. Il est bien aise d'être connu : partout il se nommera, et il dira ce qu'il était. Il n'a garde d'omettre aucune circonstance de toutes celles qui peuvent servir à l'humilier et à faire connaître la grande miséricorde que Jésus lui a faite. Les regards du Fils de Dieu ont beaucoup
de force ; ils pénètrent jusqu'au cœur. Heureux ceux sur lesquels il jette de semblables regards ! Un regard du Sauveur fut le principe de la conversion de S. Pierre. Quand notre Evangile dit que le Sauveur vit S. Matthieu, il parle de ces regards efficaces qui touchent le cœur et le convertissent. Le Fils de Dieu jeta sur Matthieu un de ces regards favorables : voilà pourquoi en un instant son cœur fut changé. Tous les obstacles qui auraient pu retarder sa conversion furent levés, tous les liens qui rattachaient à la terre furent rompus. Le Sauveur n'a qu'à prononcer une parole : il trouvera un homme docile, qui fera gloire d'obéir à sa voix, et qui se donnera à lui sans réserve. Quand il appela S. Matthieu, il fit voir combien sa miséricorde était grande. Il avait déjà appelé à lui de pauvres pécheurs, des hommes sans lumière, sans force et sans mérite ; Matthieu paraît encore plus indigne de la grâce qu'il reçoit. Ceux de sa profession étaient considérés par les Juifs comme des pécheurs publics, comme des gens abominables, pour lesquels toute la nation avait le dernier mépris.
Relictis omnibus, surgens secutus est eum (Matth. ix). — C'est la plus grande gloire de la bonté et de la puissance de Dieu de vouloir et de pouvoir sauver tous les hommes, en quelque condition qu'ils se trouvent. Mais, si nous voulons être disciples du Fils de Dieu, nous devons nous élever, au moins de cœur et d'affection, au-dessus de ces biens périssables ; nous devons en quitter le superflu pour l'amour de Jésus-Christ, qui nous le demande par la bouche des pauvres et le reçoit par leurs mains. Nous devons même être prêts à quitter tout le reste, si les intérêts de sa gloire et de son service nous y obligent. Nous ne pouvons pas tous être apôtres et évangélistes, comme l'a été S. Matthieu ; mais nous sommes tous obligés d'imiter sa foi et son obéissance, qui lui ont acquis ces illustres qualités. Il faut que les lumières de la foi nous découvrent les défauts des biens de la terre, en comparaison de ceux de l'éternité ; qu'elles nous fassent connaître l'intention et le dessein de l'auteur de tous ces biens, qui nous les a donnés pour son service et les devoirs auxquels nous sommes obligés, afin que leur usage nous soit salutaire. Il faut que l'obéissance et la charité nous fassent accomplir ces devoirs et suivre exactement les ordres de celui qui s'est fait pauvre et s'est anéanti pour nous procurer des richesses incorruptibles et une gloire immortelle. Il le faut donc suivre par la foi, avec S. Matthieu, par l'obéissance et la charité, en suivant l'attrait de ses inspirations et la conduite de ses lumières, en prenant pour règle de notre vie les maximes saintes de son Evangile, et pour modèle de nos actions les merveilleux exemples de ses vertus. Nous le devons suivre au milieu même de l'affluence des biens et des plus grandes fortunes, si nous nous y trouvons, en ne perdant jamais de vue les biens éternels qu'il nous a promis pour récompense de notre obéissance à sa loi. Quelque obstacle que forment notre condition et nos
T. XVII. s
affaires, nous pouvons, nous devons suivre le Fils de Dieu de cette façon : il n'y a rien qui nous en puisse dispenser, puisque nous ne pouvons être véritablement chrétiens qu'en chérissant la doctrine, en imitant l'exemple, en accomplissant les préceptes du Sauveur, comme a fait avec promptitude S. Matthieu, dont l'Eglise honore aujourd'hui la mémoire,
Hœc mutatio dexterœ Excelsi (Ps. 76). — Tout le monde connaît parfaitement l'insatiable avidité et la cruelle avarice de ceux qui ont coutume de lever des tributs sur les peuples. S. Matthieu était de cette trempe, comme il était pourvu d'un pareil emploi. Mais qui fera de ce riche cruel un homme pitoyable ? qui changera ce cœur de pierre en un cœur de chair ? Ce sera votre grâce, ô mon Dieu, qui change tout à coup les loups en agneaux, et qui peut convertir les tigres en colombes. Quel changement en Matthieu, comme évangéliste, comme apôtre, comme martyr ! car ces trois qualités sont renfermées dans le ministère où il est ainsi changé. De la même main dont il avait signé tant d'injustices, commis tant d'exactions barbares, il écrit un évangile de charité. Cette bouche qui avait prononcé tant d'invectives, affligé tant de malheureux, désolé tant de familles, sert pour les fonctions de son apostolat, et pour aller porter le salut par tout le monde ; et cet homme qui s'était enivré du sang des peuples verse le sien jusqu'à la dernière goutte pour la cause du Sauveur.
Cum transir et indè Jésus, vidit hominem sedentem in telonio, Matthœum nomine; et ait Mi: Sequere me (Matth.ix). — Ce ne fut point par hasard, mais avec dessein, que le Sauveur fit ce voyage ; c'était pour trouver l'occasion de faire un miracle dans la conversion de Matthieu. Ces yeux qui sont capables d'éclairer les abîmes, regardent l'abîme de son péché ; son visage, qui, comme dit S. Jérôme, porte les traits de la divinité, se présente à ce criminel ; sa voix, capable de fendre les rochers, se fait entendre à ce publicain, en lui disant Sequere me. C'est un commandement qu'il lui fait, et qui l'oblige en même temps de l'exécuter. Mais outre ces grâces extérieures, qui se font sentir au dehors, il lui envoie au dedans une grâce correspondante aux éclairs de ses yeux et à la force de sa voix, et, lui représentant au dedans l'horreur de ses crimes, il lui dit aussi, d'un ton plus impérieux et plus efficace : Sequere me. Faut-il s'étonner s'il obéit si promptement à ces attraits, et si, sans attendre davantage, il se convertit en ce moment? Ce miracle est d'autant plus grand qu'en changeant cet homme du péché à la grâce il opère un second changement sur la passion dominante qui possède son cœur, et d'un homme attaché aux richesses, avide de gains illicites, il fait un disciple de la pauvreté évangélique. — Ce sont les mêmes paroles que le Sauveur dit à chacun de nous, d'une voix forte et intelligible, et cela dans le plus profond de nos cœurs : Sequere me. Malheur à nous si nous n'y faisons
point attention ! 0 homme, nous dit le Fils de Dieu, qui que tu sois, emploie toutes les forces de ton âme à me suivre, c'est-à-dire à me connaître, à m' aimer, à me servir fidèlement. N'alléguons point pour excuse de notre lâcheté les empêchements de notre condition, de nos affaires. Nous voyons dans l'exemple de ce publicain ce que nous pouvons avec i'aide de la grâce. Mais il faut y coopérer, il faut joindre nos efforts avec les siens, il faut la mettre en usage ; il faut rompre courageusement toutes ces chaînes qui nous attachent au monde, à la chair, au démon, et qui nous empêchent de suivre le Sauveur. Avec le secours de sa grâce, il n'y a point de passion si tyrannique que nous ne soyons en état de vaincre et de surmonter.
§iv.
Passages et pensées des SS. Pères et autres.
Christus Matthœum, non Matthœi sacculos, requirebat. Chrysolog. Serai. 28.
Propria dereliquit Matthœus, qui rapiebat aliéna. Ambros.
Quid mirum si Christus publicanum non erubuit, quandb non meretricem erubuit, quam è fornicatione non solùm eripuit, verùm etiam pedes osculari permisit9 Chrysost. in Matth. ix.
Vidisti virtutem vocantis : disce nunc vocati obed/entiam. Ghrysost, ibîd.
Jussit Christus Matthœo ut quod tulera^ per miseriam, misericordiâ prorogaret, ef indè redimeret pœnam undè cornpar avérât culpam. Chrysolog. Serai. 28.
Quod est dare vitam mortuo, hoc est largitatem iribuere avaro. Id. ibid.
Quisquis de illo vùo cogitât, de magnâ Dei misericordiâ, de mirabilibus Dei muneribus cogitât. Augustin. Epist. 32 de S. Paulino.
Qui fecit te sine te non justificabil te sine te. Id. Serai. 15 de verbis Apostol.
Heec mutatio dexterse Excelsi •. non tan-
Jésus recherchait la personne de Matthieu, et non pas l'argent que Matthieu avait amassé.
Celui qui auparavant ravissait le bien d'autrui par un gain illicite renonça ensuite au sien propre pour suivre Jésus- Christ pauvre.
Devons-nous nous étonner que le Sauveur n'ait point rougi d'appeler un publicain, lui qui n'a point rougi d'appeler à lui une femme débauchée, à laquelle il a permis de lui baiser les pieds et de les arroser de ses larmes ?
Après avoir vu la puissance de celui qui appelle, admirez la soumission de celui qui est appelé.
Jésus ordonne à Matthieu de faire une sainte profusion de ses biens, d'employer à la miséricorde ce qui avait contribué à la misère des autres, et de racheter sa peine avec ce qui avait été la cause de son péché.
Ce n'est pas un moindre miracle d'inspirer la libéralité à un avare que de rendre la vie à un mort.
Quiconque parle de cet homme parle d'un grand miracle de la miséricorde de Dieu, d'un grand miracle de sa libéralité.
Celui qui vous a fait sans vous ne vous sauvera pas sans vous.
Ce changement que la main du Très.
quhm exemplum, sed tanquàm miraculum afferri débet. Bernard. Epist. 8.
Fulgor ipse et maj estas divinitatis occulta; (in Christo) quœ etiam in humanâ fade relucebat, ex primo ad se videntes trahere poterat aspectu.B.\eron, I Comment. inMatt.
Malthœum se et publicanum nominat f ut ostendat legentibus nullum debere salutem desperare si ad melioru conversus sit, cùm de publicano in apostolum sit ipse conversus. Id. ibid.
Evangelium non est simplex Christi annuntiatio, sed exhibitio. Ambros.
Haut a fait, doit plutôt être regardé comme un prodige que rapporté comme un exemple.
L'éclat et la majesté de la divinité cachée qui reluisait jusque sur le visage de THomme-DiEu étaient capables d'attirer tout de suite ceux qui le voyaient.
Il s'appelle lui-même Matthieu par son nom et déclare qu'il est publicain, pour faire voir que personne ne doit désespérer de son salut s'il se convertit et change de vie, puisque de publicain qu'il était il est devenu apôtre.
L'Evangile n'annonce pas simplement Jésus-Christ, il fait voir qu'il est véritablement le Messie.
Ce qu'on peut tirer de la Théoiogie.
[Cette conversion est un prodige de la grâce J . — Si nous en voulons croire .S. Bernard, la conversion de S. Matthieu, aussi bien que celle de S. Paul, est un miracle de la grâce ; elle ne doit point flatter les pécheurs dans leurs crimes, ni leur persuader qu'il ne faut qu'un regard ou une parole du Fils de Dieu pour les toucher, puisque, ces deux conversions s'étant passées contre les règles ordinaires, elles doivent être plutôt regardées comme des prodiges que rapportées comme des exemples : Hœc mutatio dexterœ Exccelsi, non tanquàm exemplum sed tanquàm miraculum afferri débet. Car, soit que nous regardions la force avec laquelle elles commencèrent, la promptitude avec laquelle elles se traitèrent, et la fidélité avec laquelle elles s'achevèrent, nous sommes obligés d'avouer qu'elles tiennent plus du miracle que de l'exemple. Si S. Paul avait les armes à la main, les menaces à la bouche et la fureur dans le cœur, S. Matthieu était dans l'exercice de la banque, attaché aux richesses, ne respirant que son profit, ne cherchant que la ruine des particuliers ; tirant le plus clair sang de ses frères ; sans conscience, sans probité et sans honneur, et ne commettant pas moins de meurtres par son insatiable avarice que l'autre en commettait par sa rage contre les sujets du Fils de Dieu. Se pouvait-il rien voir de plus opposé à la grâce que le coupable ! Si nous le comparons avec la Madeleine ou avec Saul,
ne trouverons-nous pas que son salut était plus désespéré et sa conversion plus difficile ?
[La divine miséricorde]. — Quoique tout ce qui est en Dieu nous doive ravir en admiration, il faut cependant avouer que les ouvrages de sa miséricorde semblent remporter sur tous les autres : Miserationes ejus super omnia opéra ejus. De là vient que les Pères ont dit que la conversion de Madeleine fut un plus grand miracle que la résurrection de Lazare, et qu'il en coûte plus à Dieu de convertir un pécheur qu'il ne lui en a coûté de créer le monde. La raison que S. Thomas en apporte est que la création de l'univers se termine aux biens du temps, et que la conversion du pécheur regarde les biens de l'éternité. Mais si jamais conversion fut admirable, c'est celle de S. Matthieu : elle est un chef-d'œuvre delabonté et de la miséricorde divine. C'était un pécheur endurci dans son péché ; le saint Evangile nous le témoigne quand il dit qu'il était assis dans son comptoir : sedentem in telonio. Cette posture marque le repos dans le crime. Il suivait sans aucun remords de conscience une profession dont le péché est presque inséparable ; il était dans l'actuel et paisible exercice d'un emploi si dangereux ; son esprit et son cœur étaient tout occupés du soin d'accroître ses richesses par toutes les voies que la cupidité et l'avarice lui pourraient suggérer. Dans ce moment, Jésus-Christ le regarda, Vidit hominem sedentem in telonio; il jeta les jeux sur cet homme, dit S. Chrysostôme, et il les détourna de son péché ; il vit l'ouvrage de ses mains, pour ne pas voir l'ouvrage de l'iniquité : Vidit opus manuum suarum, ut non vider et opus iniquitatis : vidit hominem, ut peccatum non videret. Dieu vit du haut du ciel ce publicain, comme une pierre précieuse clans la boue, et il l'en retira pour en parer la cité sainte, et pour en faire un des fondements de la Jérusalem céleste.
Dieu ayant l'empire absolu des cœurs et des volontés, il les tourne comme il lui plaît. Il n'y a point de dureté si extraordinaire qu'il n'amollisse ; fussent-ils dans les abîmes les plus profonds de l'iniquité, une seule de ses paroles suffit pour les élever au comble de la sainteté ; et, quand ils seraient chargés de toutes les chaînes des enfers, il les peut rendre libres en un moment. C'est le pouvoir de Dieu qui change tout d'un coup notre apôtre, qui, en arrachant de son âme la cupidité, cette racine funeste de tous les maux, y fait germer en un instant les semences précieuses de la grâce. C'est la parole d'un Dieu, accompagnée de la vertu triomphante de sa grâce, qui produit ce miracle. Sequere me: cette parole, qui, du néant du péché comme du néant de la nature, tire les plus merveilleux ouvrages, cette parole à qui tout obéit, fait d'un cœur criminel un cœur innocent, d'un cœur avare un cœur détaché, d'un cœur déterre un cœur céleste, d'un grand pécheur un grand saint: Et surgens secutus est eum.
[Point de passion pins opposée à la grâce que l'avarice]. — Il n'est point de passion qui oppose de plus grands obstacles à la grâce que l'avarice, parce qu'elle attache le cœur à la terre et l'occupe tout entier de soins inutiles. On connaît l'extravagance de l'orgueil humain, on rougit en secret du vice de l'impureté; mais l'avarice, qui prend le nom de prudence et d'économie, paraît n'avoir rien de criminel. L'avarice est une passion à laquelle toutes les autres servent ; et, comme l'or et l'argent offrent à l'homme les moyens de satisfaire tous ses désirs déréglés, il n'est rien que Tonne sacrifie à l'envie de s'enrichir, parce que l'on sait que si cette passion est une fois satisfaite, il sera aisé de contenter toutes les autres. C'est ce que S. Paul nous apprend par ces paroles: Qui volunt divites fieri incidunt in tentationem et in laqueum diaboli. Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation et dans les pièges du démon ; leur cœur s'abandonne à une infinité de désirs vains et déréglés, qui précipitent l'homme dans la mort: car la cupidité est l'origine de tous les vices. C'est par là que se vérifie, dit S. Chrysostôme, cet endroit de l'Apôtre, dans lequel il dit que le Fils de Dieu a été tenté en tout: Tentatusper omnia.
[Conversion des pécheurs] . — On demande en théologie, à quelle perfection de Dieu appartient la conversion des hommes, et le changement qu'il fait en eux de l'état du péché à celui delà sainteté et de la grâce. Quoi, qu'on puisse dire que toutes ses perfections contribuent à cet ouvrage, on peut cependant assurer que c'est un coup de la bonté et de la miséricorde d'aller chercher un pécheur dans un état malheureux, enfoncé dans un abîme de crimes, sans qu'il y ait rien de son côté qui puisse mériter cette faveur, et même quoiqu'il le trouve dans un état qui le rende positivement indigne de toutes les grâces. Il faut une bonté triomphante pour en user de la sorte : Vocavitnos vocatione sua sanctâ, non secundiim opéra nostra, sed secundùm gratiam quœ data est nobis, dit S. Paul à Timothée. Il appelle lui-même ce changement une exécution qu'il a fondée sur le néant delà créature, mais qui triomphe du second néant, c'est-à-dire du péché, directement opposé à la grâce. Mais, si c'est un coup de bonté et de miséricorde de concevoir ce favorable dessein pour un pécheur, c'est un coup de puissance de l'exécuter. Il faut que Dieu emploie pour cela l'efficace de la grâce, afin de vaincre la résistance du péché et du pécheur même. Que si jamais Dieu a montré ou sa miséricorde dans cette élection, ou sa puissance dans cette exécution, c'a été sans doute dans le changement de S. Matthieu, quand il a fait de ce grand pécheur un grand apôtre et un grand saint.
[L'homme doit consentir à son salut. — Si Dieu a eu quelque égard pour l'homme dans sa création, j'ose dire qu'il en a encore davantage en sa conversion : car dans sa création, il n'a pas besoin du consentement de l'homme, il ne prend point son avis quand il le tire de l'abîme du néant,
PARAGRAPHE CINQUIÈME. lï
et, s'il lui parle, c'est pour l'en faire sortir, et non pas pour le consulter ni se servir en aucune manière de son conseil. Mais dans la conversion du pécheur, quoiqu'il le prévienne par sa grâce, qu'il l'aille chercher dans les ténèbres du péché, il ne laisse pas de ménager sa volonté et d'exiger sa coopération. Ce qui a fait dire à S. Augustin: Qui fecit te sine te non justificabit te sine te : ergô fecit nescientem , jvstificat volentem (xv de verb. Apost.) Si jamais conversion fut difficile, ce fut celle de S. Matthieu. Sa passion était l'avarice, son emploi un perpétuel exercice de concussions, d'extorsions, de rapines ; on peut dire même que plus il amassait de richesses, plus il s'enfonçait dans le crime, plus il y avait d'attachement, et par conséquent plus d'éloignement pour le salut: car, de toutes les passions de l'homme, l'avarice est la plus sordide et la plus opiniâtre: la plus sordide en ce que l'avare, n'ayant nul égard aux deux commandements de la charité, peut être véritablement nommé l'ennemi du genre humain; la plus opiniâtre en ce que l'âge, qui affaiblit les autres passions, donne à celle-ci de jour en jour de nouvelles forces, en sorte que les coups de tonnerre même font trop peu de bruit pour réveiller un avare et le faire penser à son salut.
[Suivre la grâce]. — C'est une chose bien déplorable qu'il y ait si peu de gens qui connaissent le prix de la grâce de la vocation. C'est cependant celle d'où dépend l'économie de notre salut. On peut y travailler dans tous les états, dans toutes les conditions, et Dieu n'appelle personne à un état qu'il ne lui destine par avance tous les secours qui lui seront nécessaires, dans son emploi, pour parvenir à l'éternelle félicité. Dieu ayant distribué sur la terre les différentes conditions, i] a de toute éternité destiné à chacun sa place. Rien n'arrive dans ce monde par hasard, tout se fait par les ordres de la sagesse éternelle et de la divine Providence. S. Matthieu, quoique dans une profession ouverte d'usure et de rapine, ne balança pas un moment à suivre sa vocation ; il quitta tout, et tout à coup, pour suivre le Sauveur. Quoique Dieu n'en use pas de même à l'égard de tous les hommes, il donne cependant à chacun les grâces nécessaires pour suivre sa vocation.
| Toute-puissance de la grâce]. — Quand nous voyons arriver dans la nature quelque soudain changement, nous disons, avec la philosophie, qu'il faut que cette promptitude procède ou de la facilité du sujet, qui, n'ayant pas de disposition contraire qui résiste à l'activité de l'agent, reçoit incontinent la forme qu'on lui donne ; ou de la force de la cause agissante, qui domine pleinement sur le sujet, et qui triomphe en un moment des obstacles qui l'empêchent. Voir Matthieu devenir en un moment d'un grand pécheur un grand saint, il paraît bien que ce soudain changement ne vient pas de la facilité de son cœur, déjà habitué et endurci au vice : il faut donc que ce soit de la toute-puissance de la grâce, qui surmonta les
obstacles qu'il y pouvait mettre. Il est vrai que Dieu n'agit pas ainsi dans la conversion ordinaire des pécheurs : la grâce agit lentement, et dispose peu à peu le sujet qu'elle veut vaincre. D'ailleurs, la liberté, habituée au péché, résiste quelque temps à la grâce: ah! que de larmes, que de combats, ' que de soupirs avant de pouvoir dire : Je le veux ! Mais ici, en même temps que ce publicain voit le Fils de Dieu et qu'il entend sa voix, il ne met point d'intervalle, il reçoit sa grâce et il quitte son péché. S. Cyprien explique cette promptitude par un beau mot: « Nonper moras temporum, dit-il; sed compendio gratiœ maturitatem habet : Il n'y a point dans cette conversion de succession de temps, c'est un abrégé de grâce, qui mûrit ce fruit en un moment. »
[Le regard de Dieu sur un pécheur pour le convertir). — Le regard des yeux du Sauveur marque la prédestination que l'Ecriture-Sainte nous signifie par le regard des yeux de Dieu, pourdireque, comme la connaissance et l'amour se remarquent dans les yeux, ainsi la première élection des hommes est un effet de la connaissance et de l'amour de Dieu. Puis il ajoute, au regard de ses yeux, sa voix et sa parole, pour marquer l'exercice qu'il en a fait par la puissance de sa grâce, voix secrète et intérieure qui dit au dedans du cœur ce que la parole dit au dehors. En effet, il ne faut pas dissimuler les crimes de S. Matthieu, puisqu'ils font la gloire de sa conversion, et qu'ils ont servi de matière à la grâce. Il avoue lui-même son péché quand il ajoute à son nom la qualité de publicain; et le lieu même où il est, quand le Fils de Dieu le regarde, montre qu'il est coupable. Il le vit, non pas dans un temple ni au pied d'un autel, mais au bureau delà banque, où il recueillait les impôts, c'est-à-dire le fruit de ses cruautés et de ses rapines. Ce comptoir est le théâtre de ses crimes: c'est laque la grâce le va chercher et triomphe de sa dureté. Qui eût jamais pensé que le Sauveur se fut mis en peine d'aller chercher ce publicain dans un état si misérable et si éloigné de ses desseins? « C'est l'œil du Fils de Dieu, dit S. Chrysostôme, qui voit, à travers les ténèbres du péché, le cœur d'un saint et d'un prédestiné. »
[La victoire sur l'avarice]. — On peut triompher de l'avarice en deux façons : la première en quittant entièrement les richesses, la seconde en quittant l'attachement aux richesses, qui allument et entretiennent cette passion. Le premier changement est le changement d'un apôtre ; le second est le changement nécessaire à tous les chrétiens. C'est la passion prédominante de tous les hommes que la passion d'intérêt ; elle est la source de la plus grande partie de nos crimes, et le funeste flambeau qui allume nos vices et qui brûle nos cœurs. Que faut-il faire ? Il faut dompter cette misérable passion, à quelque prix que ce soit ; il faut la modérer, et se souvenir de ce que nous sommes dans la nature et dans la grâce, et de ce que nous devons être un jour dans la gloire. S. Matthieu, voulant
suivre le Fils de Dieu avec une entière liberté, non-seulement renonce de cœur et d'affection aux richesses, mais les quitte en effet.
[Renverser tout ce qui nous retient]. — Il est à remarquer que, y ayant différents états dans le monde, il y en a qui sont essentiellement propres à faire son salut, comme l'état ecclésiastique et religieux, et ici il n'y a point de changement à faire de son état. Il y en a qui sont évidemment criminels par eux-mêmes, et ceux-là il les faut abandonner sans réserve, comme l'état de ceux qui sont dans des habitudes vicieuses et criminelles. Il y en a encore d'autres qui sont dangereux par eux-mêmes, où un homme ne peut presque vivre sans commettre mille péchés mortels, et dans lesquels sa perte est inévitable. Un homme voit clairement que, s'il est dans tel emploi, s'il demeure dans tel office, infailliblement il se damnera : il doit le quitter, y eût-il des millions d'or à gagner. Pourquoi cela ? C'est, disent les théologiens avec le Maître des sentences, qu'il est dans l'occasion prochaine, inévitable et continuelle d'offenser Dieu : Qui deditus est alicui officio quod sine peccato exercere non potest, veram pœnitentiam agere non potest nisi deserat illud; et un confesseur ne peut absoudre un homme qui est en cet état, et qui prétend y demeurer. Il y a à la vérité certains états et certaines conditions qui sont permises par les lois, mais où il y a quelque danger : on n'est point obligé de quitter ces états, parce qu'on peut éviter ces dangers avec le secours de la grâce, que Dieu ne refuse à personne. Et comme la plupart des états qui composent les républiques et les royaumes sont remplis de dangers, l'état de soldat, de commis, de receveur, et quantité d'autres, je leur dis, de la part de l'Apôtre : Que chacun tâche de vivre conformément à l'état auquel il se sent appelé ; qu'il veille pour éviter les péchés qui y sont communs, et que, pour se sauver, il se serve des moyens que Dieu lui donne. Si cet office ou cet emploi sont illicites, qull imite S. Matthieu, qui ne balança pas un moment non-seulement à quitter son bureau, mais à restituer tous les vols qu'il avait faits pendant ce damnable exercice.
Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.
[Conversion de Matthieu difficile]. — Ce n'est pas sans un ordre particulier de la Providence que tous les apôtres ont été tirés ou d'une condition obscure ou de l'état du péché, pour être élevés à l'apostolat. Dieu a voulu faire connaître à tous les hommes, par l'opposition qu'il y avait entre ce qu'ils étaient et ce qu'ils sont devenus, que sa seule grâce a pu opérer en eux un changement si admirable : mais en même temps il a voulu prévenir dans ses apôtres les sentiments d'orgueil auxquels un si sublime emploi les exposait. La condition des autres apôtres était beaucoup moins opposée à l'apostolat que celle de Matthieu : c'étaient des gens grossiers et rustiques, mais simples et innocents, et par là plus disposés à recevoir l'esprit de l'Evangile : au lieu que Matthieu était dans une profession dont les fourberies, les concussions et les rapines sont presque inséparables. Il était non-seulement pécheur, mais pécheur public et scandaleux. Le premier pas de sa conversion était de quitter son emploi, dont la fonction était un péché actuel, ou du moins une occasion continuelle de pécher. Or, rien n'est si difficile que d'abandonner une profession publique, autorisée par le prince, dans laquelle on s'est établi, surtout lorsqu'on y a acquis des biens et des richesses. Les riches assis dans leurs comptoirs, dit S. Chrysostôme, y oublient les jugements de Dieu, et, occupés uniquement de leurs comptes, ils ne pensent point à rendre à leur souverain juge le compte qu'ils lui doivent rendre : Divites mali sedent in telonio , obliti judiciorum Dei. Cependant ce comptoir est l'endroit où la grâce du'Sauveur va chercher Matthieu pour en faire un apôtre et un évangéliste. îl reposait tranquillement sur cette chaire empestée, où le prophète marque le troisième et dernier degré de l'impiété et de l'injustice, lorsque le même Sauveur l'établit dans la chaire de Moïse, pour prêcher aux nations les vérités éternelles du salut. Son emploi était non-seulement coupable, à cause des injustices qull entraîne ordinairement après lui , mais particulièrement odieux aux juifs, qui, aimant la liberté, avaient en abomination les subsides comme des marques de servitude. Cependant tous ces obstacles à la conversion de Matthieu ne font qu'offrir une plus ample matière de triomphe à la
grâce : cet homme engraissé du sang du peuple est choisi pour sceller du sien les vérités de la foi ; cette main, souillée de concussions et de contrats usuraires, est destinée pour écrire l'histoire de la vie et de la mort du Sauveur ; cette bouche, qui a tant condamné de veuves et d'orphelins, est réservée pour prononcer les oracles de l'Evangile devant les rois, et pour faire taire ceux des démons, dont notre saint apôtre combat les sortilèges par la vertu de la croix (Essais de Panégyriques).
[Prompte obéissance de S. Matthieu |. — S. Matthieu est un bel exemple de la prompte obéissance que nous devons à Dieu quand il nous appelle. Il n'y a pas un moment d'intervalle entre la parole que le Fils de Dieu lui adresse et la résolution qu'il forme de le suivre : Staùm secutus est eum. Il n'est pas besoin que le Sauveur le renverse par terre, qu'il l'environne d'une grande lumière, et qu'il lui fasse entendre une voix éclatante du haut du ciel, comme à Saul ; il ne faut qu'un regard et une parole : Sequere me, suivez-moi : aussitôt de publicain et d'usurier qu'il était, il devient disciple et apôtre de Jésus-Christ. Ce qui rend son obéissance plus admirable, c'est que trois choses principalement pouvaient le retarder : l'emploi qu'il exerçait, le péril où il s'exposait en abandonnant les intérêts de l'empereur dont il recevait les droits, le profit qu'il en retirait lui-même. Ajoutez à cela qu'il exerçait cet emploi depuis longtemps, et que les richesses qu'il y avait acquises n'avaient fait qu'enflammer son avidité pour le gain, au lieu de l'éteindre. Mais la parole de Dieu, qui est comme un glaive à deux tranchants, coupe tous les liens qui pouvaient l'arrêter. Il ne craint point d'abandonner les deniers de l'empereur ; aucune des considérations qui pouvaient l'arrêter par un endroit si délicat ne le peut retenir, et, quand il lui en devrait même coûter la vie, il ne différera pas un moment à suivre le Fils de Dieu qui l'appelle. Il montra par cette promptitude qu'il était véritablement propre au royaume de Dieu, puisque, après avoir mis la main à la charrue, il ne regarda plus derrière lui. Il eut le temps depuis cela, de faire toutes les réflexions capables de le dégoûter du service d'un maître qui ne promettait à ses disciples que des persécutions, et dont les récompenses n'étaient pas de ce monde : mais il demeura fidèle jusqu'à la mort, et confirma par une persévérance couronnée du martyre le choix heureux qu'il avait fait par une conversion si soudaine (Les mêmes)
[Sa modestie à parler de lui-même]. — C'est une chose digne de remarque que S. Matthieu ne parle jamais de lui-même qu'avec une profonde humilité et une grande modestie, quoiqu'il eût assez d'occasions de parler en sa faveur. Il ne décrit sa vocation que pour faire connaître publiquement sa honte et ses crimes ; il n'en marque les circonstances que pour nous apprendre que, si la miséricorde du Sauveur l'avait fait apôtre, son avarice l'avait fait publicain, et que, sans les favorables regards et la parole
efficace de Jésus-Christ, il fût demeuré dans cet exercice aussi pernicieux à son salut qu'injurieux à son honneur. Quand il fait le dénombrement des Apôtres et qu'il est contraint de se nommer, il ajoute toujours la qualité de publicain à celle d'apôtre, afin que tous les siècles apprissent que le Sauveur l'avait retiré de la banque pour l'appeler à l'apostolat. Nous devons apprendre, par cet exemple, à publier toujours les grandeurs de Dieu, à faire connaître ses bontés à notre égard, à convenir de notre indignité et de notre bassesse, et, si nous avons quelques bonnes qualités, à tout attribuer à la miséricorde infinie du Sauveur, demeurant toujours comme concentrés dans la bassesse de notre néant, et nous regardant comme infiniment indignes de si grandes faveurs. (Le P. Senault).
[La force de la grâce]. — La force de la grâce ne paraît pas moins dans la vocation de S. Matthieu que la miséricorde du Sauveur. Quoi de plus engageant qu'une profession où l'on fait des gains considérables ! Quoi de plus difficile que de déraciner de son cœur l'amour des richesses ? Il n'y a point de riche qui ne doive trembler en faisant réflexion sur ces paroles du Fils de Dieu : // est plus aisé quun câble passe par le trou dJune aiguille quun riche entre dans le royaume des deux. D'où naissent donc ces grands obstacles qui empêchent la plupart des riches de marcher dans la voie du salut ? Ils viennent du grand empire que la passion des richesses exerce sur eux, qui en sont les esclaves. Les riches ne peuvent se résoudre à ne plus aimer leurs biens, et ils ne peuvent être sauvés tant que ce funeste amour restera dans leur cœur. Jésus-Christ déclare que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. L'exemple de S. Matthieu en est une preuve manifeste. En un moment son cœur est parfaitement libre de l'amour des choses de ce monde : il est prêt à tout quitter pour suivre le Fils de Dieu. Merveilleux effet de la grâce ! — Seigneur, renouvelez ce miracle en faveur de tant de riches qui aiment mieux vivre sous l'empire du Dieu des richesses que de se donner à vous. Vous seul pouvez rompre les liens qui les tiennent captifs. Délivrez-les d'une si dure servitude, afin qu'étant libres de la liberté,des enfants de Dieu, ils puissent vous offrir un cœur vide de l'amour des biens de ce monde, et disposé à ne plus aimer que vous. (Groiset, Exercices de piété).
[Le sens du Sequere me). — Pénétrons-nous bien le sens de ces deux mots : Sequere me. Nous voyons ce maître que suit S. Matthieu n'avoir autre emploi que de parcourir les villes et les bourgades de la Judée pour y prêcher son Evangile avec toutes les incommodités et toutes les peines possibles. Nous le voyons, ce maître, dans une si extrême pauvreté, quMl n'a point de retraite ni de maison assurée. L'éclat de ses miracles n'a fait qu'exciter contre lui l'envie et la haine des princes de sa nation, et la sévérité de ses maximes, et sa liberté à reprendre les
vices, ne donnent pour lui que de l'aversion à la plupart des hommes. Pour être son disciple, il faut être exact observateur de ses lois et de sa doctrine ; il faut être compagnon de ses travaux et de sa pauvreté ; i\ faut prendre part à la haine qu'on lui porte, aux calomnies dont on attaque sa réputation, aux injures qu'on lui fait souffrir ; et, si la rage des pharisiens et des prêtres passe outre, il faut se résoudre à être en butte à leur haine et à leur fureur, aussi bien que lui, à être enveloppé dans la même persécution. (Verjus),
| Triomphe de la grâce]. — Voici le triomphe de la grâce du Sauveur et du courage de S. Matthieu; voici un chef-d'œuvre de la bonté du Fils de Dieu et des vertus de notre apôtre : les obstacles que sa fortune forme à son bonheur ne servent qu'à faire éclater davantage sa générosité. Sitôt que Jésus lui adresse ces puissantes paroles, Sequere me, il rompt tous les liens qui l'attachent si fortement à la terre, il écarte tous les nuages et toutes les dangereuses ténèbres que produit le faste d es grandes fortunes, pour considérer une vive lumière qui vient frapper ses yeux et lui découvrir les routes du salut; il foule aux pieds tous les avantages de sa condition pour marcher à la suite de Jésus-Christ : Et relictis omnibus, surgens, secutvs est eum. Le Seigneur l'appelle, et sans délai il quitte tout pour le suivre. Comprenons-nous bien l'importance de cette entreprise, voyons-nous bien quel courage il fallut à ce publicain pour faire un si violent effort ? Il attire sur lui la haine de ses semblables, qui voient déjà la condamnation de leurs désordres dans une conversion si éclatante ; il s'attire le mépris et les moqueries du monde, qui ne manquera pas de traiter de folie un abandon si général de tous ses biens, et d'insensé un homme qui quitte une fortune si florissante pour se faire disciple d'un étranger pauvre et inconnu. (Verjus).
[Récompense accordée à S. Matthieu]. — Comme S. Matthieu avait donné dans sa vocation des preuves merveilleuses d'une foi si vive et d'une charité si parfaite, il était raisonnable que Dieu, qui, comme ce bon père de famille de l'Evangile, ajoute toujours de nouveaux biens aux talents dont on s'est servi suivant ses intentions, élevât ce grand saint au plus haut degré des connaissances de la foi, et qu'il lui donnât aussi l'emploi le plus illustre de la charité. Je veux dire qu'un disciple si respectueux et si obéissant à la parole du Fils de Dieu ne devait être rien de moins qu'évangéliste et apôtre tout ensemble, afin qu'ayant la plus sublime connaissance il eût encore le plus noble exercice de la doctrine céleste. Les évangélistes ont eu une connaissance pleine et entière des mystères de notre foi, ils ont du être remplis des divines lumières pour en faire une profusion si grande à tous les hommes, et, puisqu'ils ont été les secrétaires du Saint-Esprit pour l'état de la grâce, et les hérauts choisis pour faire entendre par leurs écrits à toutes les nations et à tous
les siècles les merveilles de la loi nouvelle, il fallait que tous les adorables secrets de cet état divin et toutes les sublimes maximes de cette sainte loi leur fussent confiés. {Le même).
— Il me semble que c'est faire en peu de mots à notre saint un assez ample panégyrique que de dire qu'il a été apôtre, c'est-à-dire l'un de ces conquérants de l'univers qui ont acquis tant d'âmes à Dieu Il me semble que c'est mettre sa gloire en un assez beau jour que de le faire voir rempli de cette charité apostolique, après en avoir fait voir un si grand chef-d'œuvre dans sa vocation, puisqu'elle comprend excellemment toutes les vertus, et que, après que l'Ecriture l'a nommé entre ces douze princes de la terre qui jugeront toutes les nations, que leurs miracles et leurs vertus ont soumises au doux joug de l'Evangile, on ne peut guère y ajouter d'autres éloges qui ne soient faibles et inutiles. Car qu'y a-t-il de plus glorieux et de plus illustre que d'être choisi de Dieu pour être le dépositaire de tous ses secrets et le dispensateur de ses divins mystères ; pour être un de ces astres brillants de la première grandeur dont il veut éclairer tout le monde ; pour être un vase sacré plein de l'Esprit de Dieu, afin de porter dans le cœur des hommes ce feu divin, après l'avoir reçu avec tant de profusion ! Celui dont nous parlons a eu des beautés singulières, des lumières qui lui ont été propres, des courses et des mouvements particuliers, des effets et des influences qui, pour n'être pas tout à fait connus, n'ont pas laissé sans doute d'être très-salutaires et très-remarquables. (Senault).
[Mort du saint]. — Quelques anciens historiens ecclésiastiques, auxquels on peut ajouter foi dans ces matières, nous assurent que ce fut en Ethiopie que S. Matthieu répandit principalement les lumières de l'Evangile, et qu'il y finit glorieusement sa course ; que cette province fut le dernier champ de ses illustres combats et le théâtre de sa plus grande gloire. Ce fut là qu'il suivit enfin parfaitement Jésus-Christ dans ses souffrances, dans ses peines et dans sa mort. Ce fut là que, par un dernier effort de sa foi et de sa charité, il sacrifia généreusement sa vie, comme il avait fait autrefois sa fortune, à la gloire de son maître et au salut de ces peuples. Les beaux reflets de la religion chrétienne qui se sont conservés en Ethiopie jusqu'à notre temps, au milieu de l'impiété des mahométans et de la barbarie des autres peuples d'Afrique qui environnent ce royaume, sont encore de glorieux trophées des victoires de ce grand apôtre, qui nous peuvent faire connaître avec quelle fermeté la religion y fut établie par ses travaux et par son sang ; combien il y a opéré de miracles ; quelles forces y ont eue ses prédications et ses exemples, puisque la foi chrétienne s'est maintenue dans ce grand royaume durant tant de siècles, parmi la corruption générale de tous ses voisins.
La principale cause de sa mort fut qu'ayant converti la fille du roi, et
lui ayant persuadé de consacrer sa virginité au Sauveur du monde, le roi étant venu à décéder dans ce temps, et le prince frère du défunt voulant épouser sa nièce, sur le refus de la princesse, il fut tellement animé de fureur contre le saint apôtre, qu'il ordonna à des satellites de l'aller massacrer. C'est ici que ce grand saint eut l'honneur de joindre son propre sacrifice avec celui de Jésus-Christ, et que, expirant à l'autel, il eut l'avantage de mêler son sang avec celui du souverain sacrificateur. Car le cruel prince, qui pour s'assurer du sceptre voulait épouser la princesse sa nièce, sachant bien que, pendant la vie de notre saint, il ne pouvait lui faire changer de résolution, le fit assassiner dans l'église pendant qu'il offrait le saint sacrifice. Ainsi, ce grand apôtre eut le bonheur d'être immolé sur le même autel où il immolait le Sauveur; il eut l'avantage d'être en ce moment la victime aussi bien que le prêtre. Heureuse conformité, parfaite ressemblance entre le Fils de Dieu et son apôtre, qui procure à ce grand saint une immortelle gloire, dans le même temps qu'il reçoit le coup de la mort. (Verjus).
limitation du saint). — Il est à propos de remarquer, maintenant, en quoi nous pouvons profiter des grands exemples de notre saint. Je trouve trois choses principales, dans le détail de sa vie, que nous devons et que nous pouvons suivre. — La première est de quitter la profession, l'emploi, l'état que nous occupons ou que nous avons embrassé, si cet état est criminel, s'il est dangereux et contraire à la religion ; comme saint Matthieu nous en montra l'exemple en quittant l'état de publicain pour suivre la lumière de l'Evangile. — Nous devons encore imiter ce grand saint en renonçant à l'attachement aux richesses : non pas qu'il soit nécessaire à tous d'embrasser la pauvreté, de se réduire à la mendicité ; tout le monde n'est pas capable d'une si grande perfection ; mais en employant nos biens à subvenir aux nécessités de nos frères, n'y ayant point d'attache, ne faisant point notre idole de notre bien, comme font les avares, qui croient n'en avoir jamais assez. — La troisième manière d'imiter ce saint est de changer, comme il fit, l'état du péché en celui de la grâce, de faire tous nos efforts pour la conserver quand nous l'avons une fois reçue, en ne négligeant rien de ce qui pourra nous maintenir en cette possession ; en suivant avec promptitude et fidélité la voix du Sauveur lorsqu'il nous appelle : en un mot, en lui sacrifiant toutes nos passions, en domptant surtout celles qui dominent en nous, en lui offrant même notre vie s'il est nécessaire. C'est de cette manière que nous pourrons imiter ce saint apôtre, et jouir un jour avec lui de la gloire immortelle. (Anonyme).
80 LA FORilONCULE.