L'INDULGENCE
Et la Fête de Notre-Dame-des-Anges.
AVERTISSEMENT
J'ai longtemps douté si je devais entreprendre ce sujet, soit pour ne savoir en quel rang le placer, soit pour ne pouvoir suivre la méthode que f ai exactement observée dans tous les autres. Le titre de Notre-Damc-des-Anges semblait me déterminer à le placer parmi les Mystères de la Sainte Vierge, avec les fêtes du Rosaire et du Scapulaire, qui y ont quelque rapport ; mais, dans /'Indulgence de la Portioncule, l'intercession de la Mère de Dieu neutre que comme une circonstance qui n'en fait que la moindre partie. La demande que S. François fait au Sauveur, et que le Sauveur lui accorde, nest qu'une action particulière de la vie de ce saint, et une des grâces spéciales que Dieu lui a faites, laquelle a trouvé sa place dans le Panégyrique de ce grand saint. D'ailleurs, ne pouvant d'abord trouver assez de matière pour traiter ce sujet, selon mon pi^ojet, mais aussi, voyant qu'on le prêche dans tout l'ordre de S. François, qui de tous les ordres Religieux est le plus étendu et le plus multiplié, quelle apparence d'omettre un sujet si commun ? Ainsi, le parti que j'ai pris est de le mettre hors de rang dans ce volume, et de
PARAGRAPHE PREMIER. 8î
in attacher aux circonstances particulières de cette indulgence, dont nous devons faire une estime toute singulière, à cause du bien inestimable que les pécheurs en peuvent tirer, comme étant la plus certaine, la plus ample et la plus facile à gagner ; et c'est pour y exciter tout le monde que j 'ai recueilli ce que j'ai trouvé de plus solide dans les sermons, soit manuscrits soit imprimés qui sont en assez petit nombre.
Desseins et Plans.
I. — Desiderium cordis ejus tribuisti ci, et voluntate labiorum ejus non fraudâsti eum : Vous avez écouté, Seigneur, le désir de son cœur, et vous ne l'avez pas frustré de la demande qu'il vous a faite (Ps. 2). — Il n'est pas fort extraordinaire de voir, dans l'Ecriture, que les plus grands hommes et les plus grands saints aient souhaité quelque chose avec passion, et qu'ils l'aient demandé avec instance. Nous savons que Salomon a particulièrement demandé la sagesse, et qu'il l'a préférée à toutes les grandeurs de la terre et à tous les trésors du monde ; que son père, le saint roi David, ne demandait à Dieu qu'une seule chose, qui flattait davantage ses espérances, et qu'il croyait seule capable de satisfaire tous ses désirs : Unampetii à Domino, hanc requiram (Ps. 26); que Daniel fut appelé un homme de désirs; que Moïse demanda pardon à Dieu pour le peuple d'Israël, avec des sollicitations si pressantes, que le Tout-Puissant fut comme forcé de céder à la douce violence que lui fit son serviteur. Et, dans la nouvelle loi, il n'y a personne qui ne sache les trois désirs que forma le cœur du* grand Augustin. — Ceci me persuade que vous ne serez pas si surpris d'apprendre que le sujet de la fête de ce jour est un désir ardent du cœur de l'incomparable S. François. Le Sauveur lui ayant promis, comme à un autre Salomon, de lui accorder tout ce qu'il souhaiterait, ce grand saint s'oublia lui-même, et tout l'avantage qu'il pouvait attendre d'une offre si magnifique, pour lui faire une demande dont nul autre saint ne s'était encore avisé, et que François jugeait lui devoir être la plus agréable : celle d'une indulgence en faveur des pécheurs qui, après s'être disposés à la recevoir par les sacrements et par les autres conditions nécessaires, visiteraient l'église que ce grand saint avait choisie pour sa demeure et pour le lieu de son repos. Ce Dieu de
bonté, qui écoute jusqu'à la disposition du cœur de ses serviteurs, comme dit le Prophète, se comporta à son égard comme il fit à l'égard de Salonion, en le comblant lui-même d'autres grâces et d'autres faveurs qu'il ne demandait pas, et en lui accordant libéralement ce qu'il avait si ardemment souhaité en faveur des autres. Laissons là ce que ce grand saint obtint pour lui-même, et nous attachons uniquement au bien et à l'avantage que son zèle nous a procurés, puisque c'est pour en jouir que nous sommes ici assemblés. Considérons donc :
1°. L'estime que nous devons faire de cette indulgence, obtenue d'une manière si nouvelle et si surprenante.
2°. L'avantage que nous en pouvons retirer, depuis que le Saint-Siège l'a étendue à toutes les églises de l'ordre de S. François.
Ce seront là les deux points et tout le partage de ce discours.
II. — Iste pauper clamamt, et Dominus exaudivit eum (Ps. 33). On peut montrer — 1°. François priant pour les pécheurs, et, par les mérites de sa personne, étant digne d'être exaucé : Iste pauper clamamt^ et Dominus exaudivit eum. — 2°. La sainte Vierge intercédant pour François, et s'y trouvant engagée par les plus puissants motifs. — 3°. Le Fils de Dieu accordant en faveur de sa mère et de son serviteur, une indulgence que nous devons regarder comme un des dons de Dieu les plus estimables.
Première partie. — Nous pouvons représenter François — 1°. Comme un pauvre volontaire ; 2°. Comme un crucifié ; 3°. Comme un pauvre désintéressé pour lui-même, et tout ardent de zèle pour les autres. Un pauvre volontaire, un pauvre évangélique, instituteur d'un ordre de pauvres, parfaits imitateurs de la pauvreté de Jésus-Christ. Un pauvre crucifié , c'est-à-dire un pauvre revêtu de la mortification de Jésus-Christ, jusqu'à porter les stigmates de ce Dieu Sauveur. Un pauvre désintéressé : pour qui adressait-il ses vœux au Ciel ? Four les autres, sans parler aucunement pour lui-même.
Seconde Partie. — Nous considérerons la sainte Vierge intercédant pour François et s'y trouvant engagée par deux grands motifs : — 1°. Motif de piété maternelle ; 2°. Motif de propre intérêt. — De piété maternelle envers François : car la mère de Dieu devait sans doute chérir un homme qui faisait profession singulière de lui appartenir. — Motif de propre intérêt : de quoi s'agissait-il dans la concession de l'indulgence que demandait François ? De rétablir et de mettre en honneur l'église de la Portioncule, autrement nommée Notre-Dame-des-Anges ; de lui donner un nouveau lustre, en y faisant revenir les peuples et y rétablissant le culte de la Mère de Dieu.
Troisième Partie. — Nous pouvons considérer le Sauveur du monde accordant à François, par l'intercession de la Vierge toute sainte, une indulgence d'un prix inestimable. — 1°. Parce que c'est une indulgence
accordée immédiatement par le Fils de Dieu même, laquelle donc doit être infaillible. — 2°. Parce que cette indulgence est attestée par des miracles certains et incontestables. — 3°. Parce que cette indulgence s'est répandue parmi le peuple chrétien avec un merveilleux progrès des âmes, et par la conversion même d'une grande quantité de pécheurs, qui sans ce bien eussent été en danger de mourir dans leurs désordres. (Bourdalouë).
III. — C'est le malheur de la plus grande partie des hommes de n'être vivement touchés que de ce qui frappe leurs sens : en sorte que, comme l'estime qu'ils font des choses suit toujours l'idée qu'ils s'en sont formée, il n'y a point de sujet d'être surpris s'ils n'ont pas toute l'estime qu'ils devraient d'un bien aussi grand et aussi utile que sont les indulgences. Ils n'ont peut-être jamais médité ni conçu comme il faut la grandeur des peines dont elles les délivrent dans l'autre vie, ni le bonheur souverain dont elles leur avancent la possession. C'est cependant par ces deux endroit, scomme les plus sensibles, qu'on tâche de nous en montrer l'utilité, et qu'on nous excite à ne pas négliger un bien que nous souhaiterons peutêtre acheter un jour, s'il était en notre pouvoir, de tous les trésors du monde. Mais, quelque puissants que soient ces motifs qui regardent les indulgences en général, comme celle de la Portioncule est toute singulière, et assez considérable par elle-même pour remplir le sujet de cet entretien, sans nous arrêter aux avantages qui lui sont communs avec les autres, je veux tirer uniquement des conséquences qui lui sont propres les motifs nécessaires pour vous en faire naître l'estime. Je les trouve dans son institution, qui fait le sujet de la fête que l'Eglise célèbre en ce jour. Je dis donc
1°. Qu'elle est un fruit des mérites du grand et séraphique patriar. che S. François, qui a demandé cette indulgence, poussé d'un ardent désir de secourir les âmes : ce qui a fait dire à S. Bonaventure, l'un de ses enfants, qu'il n'eût pas cru aimer Dieu s'il n'eût aimé les âmes, qui sont faites à son image et qu'il a rachetées au prix de son sang.
2°. Que c'est le Fils de Dieu lui-même qui a accordé cette indulgence à la prière de ce grand saint, en faisant réussir son dessein malgré toutes les contradictions et les obstacles qui se trouvèrent dans l'exécution.
3°. Enfin, que la glorieuse Mère de Dieu a bien voulu appuyer la juste demande de ce même saint en faveur des pécheurs, et que la tendre compassion qu'elle a pour eux n'a jamais plus éclaté que dans cette occasion.
De manière que ces trois personnes, d'un mérite à la vérité tout différent, semblent avoir conspiré à nous donner une marque de leur charité ? dans l'indulgence dont je parle. C'est ce qui en relève le mérite, et ce
qui vous en fera concevoir une haute estime, si vous voulez bien vous donner la peine de les examiner.
IV. — Iste pauper clamavit, et Dominus exaudivit eum (Ps. 33). — Qui ne croirait, à voir François prosterné aux pieds de Jésus-Christ, dans la chapelle de la Portioncule, qu'il demande le soulagement de sa misère ? Que ce pauvre, les larmes aux yeux et les sanglots à la bouche, se trouvant dans des nécessités que la ferveur l'avait empêché de prévenir, emploie ce qui lui reste de force et de voix pour obliger la divine Providence à l'en délivrer? N'en jugez pas néanmoins de la sorte : quelque ardeur que ce pauvre fasse paraître dans sa prière, il ne demande rien pour lui, il pense moins à ses besoins qu'aux nôtres. Trop content de sa pauvreté volontaire, il veut nous soulager dans les nécessités spirituelles que nous souffrons. Sa charité officieuse et prévenante va au-devant de nos misères ; et, persuadé que les pécheurs sont infiniment plus misérables dans leur abondance qu'il ne Test dans sa mendicité, c'est en leur faveur qu'il tâche, par ses soupirs, d'obtenir de Dieu ce qui leur manque. Iste pauper clamavit. — Vous voyez bien que mon dessein est de parler de cette grande indulgence qui fut accordée au patriarche S. François, dans l'église de la Portioncule : indulgence si particulière et si extraordinaire dans toutes ses circonstances, soit par rapport au Sauveur qui l'accorde par lui-même, et sans le ministère de ceux qu'il a établis sur la terre les dispensateurs de ses grâces ; soit par rapport à la sainte Vierge, qui emploie ce qu'elle a d'autorité et de tendresse pour l'obtenir ; soit par rapport aux pécheurs, qui y trouvent, sans qu'il leur en coûte beaucoup, une pleine et entière rémission de leurs péchés. Mais c'est toujours François d'Assise, qui, plein de compassion et de charité pour nous, représente au Fils de Dieu nos misères, et en obtient le soulagement. N'en doutons pas, si ce pauvre a crié, le Seigneur l'a exaucé ; et voici tout ce que j'ai à vous dire sur cette grande indulgence.
1°. François demande et obtient pour nous la grâce la plus importante. 2°. Il obtient cette grâce parle moyen le plus efficace. 3°. Il l'obtient à des conditions si aisées et si faciles à accomplir, que quiconque les néglige ne peut se couvrir d'aucune excuse. Ce sera tout le partage de ce discours. (Fromentières) .
V . — Domine, propter famulum tuum, juxtà cor tuum fecisti omnem magnificentiam hanc ; et nota esse voluisti univer sa magnolia (I Parai, xvn, 19). — Pour remplir parfaitement le sujet de cette indulgence si célèbre de la Portioncule, on peut dire qu'elle a été miraculeusement accordée, qu'elle a été miraculeusement publiée, qu'elle a été miraculeusement reçue.
1°. Miraculeusement accordée par Jésus-Christ, et autorisée par les souverains -p ontif es .
2°. Miraculeusement publiée par les évêques dans tout le monde chrétien.
3°. Miraculeusement reçue par la parfaite soumission des peuples, qui en ont tiré un fruit merveilleux.
VI. — Iste pauper clamavit, et Dominus exaudivit eum (Ps. 33). — Pour renfermer dans ce discours toute l'étendue de mon sujet, je me propose de vous faire voir, conformément aux paroles de mon texte :
1°. Les gémissements de S. François pour obtenir de la miséricorde de Dieu une pleine indulgence en faveur des pécheurs contrits : Iste pauper clamavit.
2°. La miséricordieuse condescendance du Sauveur pour accorder à S. François l'indulgence pour laquelle il le prie si affectueusement.
VII. — Oculi met erunt aperti et anres meœ erectœ ad orationem ejus qui in loco isto oraverit (II Parai, vu). — Cette solennité si éclatante et si nouvelle nous propose deux grands objets, qui demandent une attention d'autant plus singulière qu'elle est plus rare, et je puis dire même unique en sa manière .
1°. J'aperçois le grand François d'Assise, qui, s' oubliant lui-même, demande grâce pour les pécheurs dans le lieu saint, sous la protection de la Vierge très-sainte.
2°. Le Fils de Dieu même, qui, en considération de la Sainte Vierge, écoute favorablement la prière de son humble serviteur, et lui accorde avec profusion tout ce qu'il demande pour les pécheurs.
VIII. — On peut prendre pour sujet d'un discours le sentiment commun des théologiens catholiques, qu'il y a trois conditions requises pour participer au fruit des indulgences.
1°. L'autorité dans celui qui l'accorde : In concedente auctoritas. Si on suppose le pouvoir de celui qui donne une indulgence, il n'y a point lieu de douter de la valeur de celle de la Portioncule, parce que c'est le Sauveur qui l'a accordée immédiatement par lui-même.
2°. La piété en doit être le motif: In motivo pietas. Le Sauveur n'a accordé cette indulgence que par un excès de miséricorde envers les
pécheurs pénitents, et S. François ne Ta demandée que par un ardent désir de leur salut.
3°. La chose la plus essentielle est que l'indulgence suppose la charité dans l'âme de celui qui prétend y participer : In recipimte charitas. C'està-dire qu'un pécheur doit être en état de grâce et pour cela avoir confessé ses péchés, en avoir été absous, être contrit, et qu'il ne reste dans sa volonté aucune affection au péché.
Ce sont trois conditions absolument nécessaires pour gagner toute indulgence, et qui pourront servir d'un juste dessein pour celle de la Portioncule.
IX. — Je ne craindrai point de dire que le Fils de Dieu paraît plus particulièrement la source de l'indulgence de la Portioncule que de toutes les autres ; et, sans prétendre diminuer le mérite de celles-ci» qui coulent également des plaies du Fils de Dieu, je prétends montrer avec évidence
1°. Que c'est Jésus-Christ lui-même qui l'accorde à S. François par l'intercession de la Très-Sainte Vierge, et qui la confirme par des miracles.
2°. Qu'il a voulu que les souverains-pontifes la confirmassent d'une manière irrévocable en un sens.
3°. Que cette indulgence a cela de singulier, que la bonté de ce divin Sauveur et sa miséricorde y semblent plus briller que dans les autres indulgences. {Discours chrétiens).
X. — Quoique le Sauveur puisse seul distribuer ses grâces, quoique la Sainte Vierge puisse efficacement prier pour nous, et les saints anges seuls nous garder, il était à propos que le Fils de Dieu établît dans l'Eglise un trésorier de ses grâces pour en faire part aux hommes, que la Mère de Dieu choisît un organe de sa parole qui pût prier pour les pécheurs, et que les anges élussent un ministre pour veiller à la garde des hommes, dont le Sauveur est le père, sa sainte Mère la médiatrice et les anges les gardiens. Or, le glorieux patriarche S. François est aujourd'hui associé à toutes ces charges : car,
1°. Le Fils de Dieu en fait le trésorier de ses grâces, qu'il dépose entre ses mains.
2°. La Vierge très-sainte en fait l'organe de sa prière, qu'elle met en sa bouche.
3°. Les anges en font le ministre de leurs soins, dont ils chargent sa personne.