DE PRECHER
les mœurs, à faire des portraits et des caractères des désordres qui s*y passent : et c'est tout ce qu'on y apprend. Mais, quoique ces portraits soient du nombre de ces traits et de ces ornements que l'éloquence emploie pour rendre l'auditeur attentif, et qu'ils puissent trouver leur place dans un discours, c'est un abus et une fausse idée de faire consister en cela la bonté d'un sermon, qui n'est bon qu'autant qu'il persuade et qu'il émeut. Or, ces peintures et ces portraits, quelque vifs qu'ils soient, peuvent bien représenter les mœurs, les vices et les dérèglements, mais ils ne les corrigent pas et ne persuadent pas d'y renoncer ; ils n'excitent pas à changer de vie, ils n'inspirent pas la crainte et l'horreur du péché. De-là vient que l'on retourne souvent du sermon tel qu'on y était venu, et que tout le fruit qu'on en retire est une estime assez mal fondée du prédicateur, en louant sa politesse, son esprit et la finesse de son expression. Non, encore une fois, ce n'est pas en cela que consiste l'artifice d'un discours, mais à bien faire entendre l'obligation de fuir le vice et de pratiquer la vertu, et à bien pousser un point de morale : et pour cela il faut autre chose que des expressions choisies et que des mots vides de choses, comme les appelle un ancien. Mais les personnes de bon goût et de bon sens ne désapprouveront jamais qu'on s'arrête à son sujet, qu'on en tire toute l'instruction qu'il renferme, qu'on le prenne par tous les endroits pour le faire entrer dans l'esprit, et qu'on excite puissamment à fuir le mal et à faire le bien, puisque c'est la fin d'un sermon moral, et non pas de faire connaître le monde en ne parlant presque d'autre chose que de ses intrigues, de ses commerces et de ses entretiens, que l'on fait venir à tout propos par des inductions qui ne finissent point , et dont on commence à se lasser et à revenir.
La troisième et la dernière conséquence , sur laquelle ceux qui nous ont donné des règles de l'éloquence ont le plus fortement appuyé est que l'expression trop polie et trop recherchée est moins propre à persuader et à émouvoir qu'un style plus naturel et moins étudié, parce que l'expérience nous apprend que l'esprit attentif à la manière dont l'orateur s'exprime fait comme diversion de l'application qu'il doit donner tout entière aux choses qu'il traite. Et c'est une remarque que chacun peut faire dans les SS. Pères et dans les anciens orateurs, qui nous ont laissé des ouvrages de différente nature : que leurs harangues et les discours publics qu'ils appellent des oraisons sont moins polis et d'un langage moins exact que les livres et les traités qu'ils ont faits sur diverses autres matières : par la raison que, devant réciter ces harangues et ces diseours, ils s'étudiaient plus à persuader qu'à plaire, et appréhendaient que l'esprit de leurs auditeurs ne s'appliquât plus au langage qu'aux choses dont ils avaient plus d'intérêt d'être instruits. Ils n'en jugeaient pas de même de la lecture de leurs livres et de leurs traités, où l'on a tout loisir de réfléchir et sur les choses qu'on enseigne et sur les termes dans lesquelles elles sont exprimées.
Cette règle n'est pas moins nécessaire pour émouvoir l'auditeur que pour le bien persuader : car, comme un sermon de morale doit être touchant et aller au cœur, l'orateur n'a point de plus puissant moyen d'émouvoir les autres que d'être luimême ému et vivement pénétré des sentiments qu'il veut exciter. Or, on ne se persuadera jamais qu'il parle de cœur s'il ne parle le langage du cœur, qui est sans art et sans étude. Un homme touché de compassion, ou pénétré d'une vive douleur ou de quelque autre passion qu'il veut inspirer aux autres, s'exprime naturellement ; c'est la nature qui parle : l'esprit, tout occupé à faire connaître ce que le cœur sent, ne pense point à des antithèses ni à des jeux de mots, ni à chercher ces tours ingénieux qui ne se présentent pas d'abord ; il faut de l'étude et de la