XXXII DE LA. MANIERE
fins, des expressions ingénieuses et délicates, un langage noble et fleuri, qui règne partout, depuis le commencement jusqu'à la fin : de manière que, quand on parle d'exactitude, de justesse d'esprit, de finesse de composition, c'est ordinairement de l'expression que cela s'entend, et non de l'ordre des preuves, des pensées et des choses que l'on traite. Pour moi, s'il m'est permis de dire mon sentiment sur cet article, je crains que, pour vouloir trop bien faire, enfin l'on ne gale tout, et que ceux qui viendront après nous ne soient obligés, pour donner la dernière perfection à l'éloquence de la chaire, d'en retrancher nos défauts, comme nous avons corrigé ceux du siècle précédent. Voici donc ce que j'ai remarqué, sur ce chapifre, de contraire aux préceptes de l'art et au sentiment des meilleurs connaisseurs.
J'avoue qu'on ne peut disconvenir qu'on ne doive bien parler en chaire : car enfin le langage et l'expression font une partie de l'éloquence, et c'est un avantage qu'on a enfin gagné, que la barbarie, l'incongruité et la trop grande négligence en ce point, n'est plus supportable aujourd'hui. Mais, comme on ne doit jamais oublier que ce doit être une éloquence chrétienne et conforme à la fin qu'on s'y propose, elle doit être naturelle, majestueuse, forte, et sans nulle affectation ; elle doit s'insinuer dans le cœur, et y exciter les sentiments dont l'orateur lui-raème est pénétré. D'où il faut inférer ces trois conséquences, qui sont autant de règles que nous donnent les maîtres de cet art.
La première, que l'on doit accommoder les paroles aux choses que l'on veut exprimer. Les grandes choses demandent une expression élevée et sublime qui y réponde, et ce qui ne sert qu'à disposer l'auditeur à quelque chose de plus grand doit s'exprimer en termes communs et naturels : autrement, si tout est grand, rien n^ frappe l'esprit, rien ne l'attache en particulier, pour vouloir tout faire remarquer. En effet, si vous examinez bien les harangues de ces anciens orateurs, il semble qu'ils jettent et qu'ils négligent de certaines choses pour faire valoir les plus importantes, et qu'ils fassent comme les peintres qui mettent des ombres dans leurs tableaux et qui n'emploient pas partout les mêmes couleurs. Ainsi, nous remarquons, dans les pièces même les plus achevées de ces grands maîtres, des endroits qui frappent davantage, et d'autres qui ne servent qu'à élever ceux qu'ils ont prétendu faire mieux sentir : au lieu que, dans la plupart des discours qu'on entend, rien n'applique en particulier l'auditeur, parce que l'orateur veut qu'il s'attache à tout. On veut que tout soit fini, que tout brille, qu'il y ait de l'art et de l'esprit jusque dans les moindres choses, et que le style sublime règne également partout. C'est par cette affectation d'un style grand et uniforme que l'éloquence ancienne a commencé à dégénérer de cette beauté naturelle que nous admirons dans les premiers orateurs, et qui commence aujourd'hui à se corrompre, pour vouloir semer, puur ainsi dire, des fleurs et des ornements partout.
La seconde conséquence que je tire de ce même principe est qu'on se forme une fausse idée d'un sermon quand on croit que, pour y réussir, c'est assez de savoir parler poliment, et que ce seul avantage tient lieu de science et de capacité, sans se mettre en peine si un discours est bien rempli, si le sujet en est bien pris, si les preuves en sont fortes et les raisons concluantes ; pourvu qu'ils tournent bien leurs pensées et qu'ils les expriment heureusement, ils appellent cela bien prêcher. D'où vient qu'on en voit quelquefois monter en chaire sans aucun fond de science, sans posséder l'Écriture ni les Pères, sans aucun principe de théologie, et sans entendre même l'art de raisonner. Mais ils ont vu le monde, ils en savent le manège, ils en ont étudié les manières : c'est pourquoi tous leurs sermons aboutissent à peindre