QUATRIÈME
La croix vous est préparée et vous attend partout : vous ne l'éviterez pas, en quelque lieu que vous fuyiez, parce que vous la portez en vous-même : tournezvous de tous les côtés tant qu'il vous plaira, vous ne trouverez nul endroit qui soit exempt de croix.
Si vous refusez de souffrir, vous refusez la couronne; et si vous soubaitez les souffrances, résolvez-vous à combattre avec courage et à souffrir patiemment : sans travail on n'arrive point au royaume céleste.
Les maux que vous souffrez sont bien légers si on les compare au grand nombre et à la violence des maux de tant d'autres : songez à cela pour adoucir vo3 peines si légères.
Vous auriez un juste sujet de souffrir de bon cœur peu de chose pour Dieu, pendant que vous voyez tant de personnes souffrir davantage pour le monde.
La croix du Fils de Dieu est la clé qui ouvre le paradis.
Vous êtes un soldat trop ami des délices, si vous prétendez goûter les joies du siècle , et avoir ensuite place au royaume de Jésus-Christ.
Otez aux martyrs leurs combats, vous leur ôtez leurs couronnes; ôtez leurs tourments, vous les privez de leur bonheur.
La grandeur du désir qu'on a d'obtenir un bien fait qu'on souffre tout pour l'obtenir, et personne ne se résout à souffrir ce qui l'afflige, si ce n'est pour posséder quelque autre chose qui lui soit agréable.
Ce qu'on peut tirer de la Théologie par rapport à ce sujet.
[Définition]. — Les docteurs donnent plusieurs définitions de la Patience : 1rs uns par rapport à sa nature, les autres par rapport à ses effets et au besoin que nous en avons. « C'est, dit S. Thomas, (2.-2, Quœst. 136), une vertu qui soutient l'âme contre les mouvements de la tristesse causée par le mal présent, et qui les réprime ou les modère, empêchant que l'âme s'y laisse accabler, qu'elle s'en plaigne sans modération, ou qu'elle fas^e rien qui soit contraire ù sa raison. »
74 AFFLICTION, etc.
Les philosophes païens, qui ne l'ont connue que comme une vertu morale, en donnent une autre définition, qui est assez communément reçue : « C'est, disent-ils, une vertu qui nous fait souffrir volontairement et longtemps les choses les plus difficiles et les plus terribles, par un honnête motif ou pour l'utilité qui nous en revient (Cicer. i. Rhetor.) : Patienlia est, ho- 7iestaiis aut utilatis causa, rerum arduarum aut lerribilium voluntaria etdiuturnaperpcssio.» — l°Elle doit être volontaire, parce que sans cela ce ne peut être une vertu. Ce qui fait dire au Prince des Apôtres que nous ne devons pas souffrir comme les criminels, qu'on punit malgré qu'ils en aient. — 2° Il faut souffrir pour un sujet honnête, pour sa patrie, pour le bien public, pour laJoi ou pour la justice. — On ajoute qu'elle doit être de longue durée, parce que souffrir un mal passager n'est pas proprement la vertu de patience.
[La patience subordonnée à la force de l'âme]. — Cette vertu est subordonnée à la force de l'âme comme une espèce ou associée, comme une aide, selon le sentiment de S. Thomas. Les raisons qu'il en apporte sont — 1° Parce qu'elle rend l'homme victorieux de lui-même : ce qui a fait dire à Salomon que l'homme patient est préférable à l'homme fort, et que celui qui est maître de ses passions vaut mieux que celui qui assiège les villes et qui les oblige à se rendre; — 2° Parce que c'est un acte d'une grande force, et d'un courage non commun, d'emporter le ciel par violence, comme parle le Sauveur dans S. Matthieu, IV; — 3° Parce que c'est ce qui dompte et réprime la colère lorsqu'elle se soulève, dans les maux qu'on nous fait souffrir.
[D'où les occasions de souffrir]. — La patience chrétienne dont il est ici question se peut considérer par rapport à trois sortes de souffrances (ou de travaux) qui sont [assez ordinaires dans le cours de la vie humaine. Les premières sont celles que Dieu nous envoie pour éprouver notre vertu, ou pour augmenter notre mérite et ensuite notre récompense; les secondes sont celles que le démon nous procure par les persécutions qu'il nous suscite, pour nous décourager et nous faire tomber dans l'impatience et dans le murmure; et les troisièmes enfin nous viennent de la part des hommes, qui croient souvent rendre un grand service à Dieu de traverser nos desseins et de nous faire sentir les effets de leur indignation et de leur colère.
[Les maux de ce monde]. — On peut encore distinguer la patience en autant d'espèces qu'il y a de différentes sortes de maux qui nous arrivent, et qu'un chrétien doit souffrir patiemment, de quelque part qu'ils viennent. — La première est dans les biens de fortune, dont la perte nous est sensible: c;ir alors, au lieu des plaintes et des murmures, nous devons avoir en la bouche ces paroles du saint homme Job: Dominas dédit, Dominus absiulil: .sitnomcn Domivi bénédiction (Job, 1). — La seconde est dans les maux du corps, savoir les maladies, la soif, la faim, les douleurs et les plus fâcheuses incommodités, qui font perdre patience à ceux qui n'ont qu'une médiocre vertu. — La troisième dans la perte de son crédit et de sa réputation, dans les calomnies, les affronts, les outrages qu'on nous fait, ou dans
les humiliations qui nous arrivent. — La quatrième dans les maux de l'esprit, dans les chagrins, les tristesses, les inquiétudes, les craintes, les troubles, etc. — La cinquième enfin dans les maux qui arrivent aux personnes qui nous sont chères : l'éloignement ou la perte de nos proches, de nos amis, et dans leurs infortunes, auxquelles nous prenons part. Toutes ces adversités sont l'objet et le sujet de la patience, et c'est à quoi nous devons nous préparer, pour acquérir la vertu de patience.
[Principaux actes de patience] . — (Ps. 38. Gènes. 42.) Lesactes de cette vertu sont: — 1° Se taire et empêcher le murmure dans les afflictions qui nous arrivent, quelque fâcheuses et imprévues qu'elles puissent être. C'est ainsi qu'en usait le saint roi David : Obmutui, et non aperui os meum, quoniam lu fecisti. — 2° Attribuer à nos péchés ces accidents, et croire qu'ils en sont la juste punition, comme firent les frères du patriarche Joseph : Mérita hœc patimur, quia peccavimus in fratrem nostrum. — 3° Ne se point disculper en cesoccasions, ni rejeter la faute sur un autre, ni même s'excuser, lorsqu'on nous accuse d'en être la cause. — 4° Ne point souhaiter d'être délivré du mal que nous souffrons que lorsqu'il plairaau Seigneur; ou, si l'on demande que ce calice soit éloigné de nous, que ce soit avec une parfaite résignation à sa divine volonté, comme fit le Sauveur dans le jardin des Oliviers. — 5° Rendre grâces à Dieu dans nos afflictions, comme d'un bienfait d'où nous pouvons tirer de grands avantages : ce qui a fait dire à S. Jérôme que les Juifs , et les idolâtres même, ont coutume de rendre grâces à Dieu ou aux hommes pour les biens qu'ils en reçoivent, mais qu'il n'y a que les chrétiens qui remercient Dieu pour les misères qu'ils souffrent et pour les fâcheux accidents qui leur arrivent : Pro calamitalibus ac miseriis soli chrisliani (In Epist. Ephes. V. Matth.) — 6° Prier Dieu pour ceux qui nous persécutent ou qui sont la cause de nos souffrances : Orate pro persequentibus vos.
[Degrés]. — Comme cette vertu est plus parfaite dans les uns que dans les autres, on y distingue particulièrement trois degrés, qui en font pratiquer les actes avec plus ou moins de perfection. — Le premier est de souffrir les maux qui nous arrivent avec quelque égalité d'esprit, sans murmure et sans plaintes qui marquent la répugnance qu'on a à souffrir; en sorte qu'on ne voudrait pas être délivré du mal qu'on endure par quelque moyen injuste. — Le second est une entière et parfaite soumission à la volonté de Dieu dans tout ce qui nous arrive par ses OTdres, et le recevoir de sa main. — Et le troisième consiste à souffrir ces maux, ces adversités et ces accidents fâcheux, non-seulement avec résignation, mais encore aveejoie, en ne les considérant pas comme des maux mais comme de véritables biens, parce qu'en effet la patience les rend tels : c'est le conseil que l'apôtre S. Pierre donnait aux premiers chrétiens, de se réjouir dans leurs afflictions : Communicantes Chrisli passionibus qavdete (I Petr. iv, 13).
[Motifs]. — Les motifs que nous avons de souifrir pour Dieu sont aussi en
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grand nombre. Voici les principaux, que l'on peut prendre même pour autant de sujets ou de points de discours. — Le premier est la gloire et la récompense qui nous est préparée dans le ciel : Bcati qui persecutionem paliuntur, quoniam ipsorum eslregnum cœlorum. — Le second est que parla on se rend semblable à Dieu même, qui est patient, et qui fait du bien à ceux mêmes qui l'offensent : Orale pro persequentibus et calumnianlibus vos, ut sitis filii Patris vestri, qui solem suum oriri facit super bonos et malos (M attb. V, 44-45) . — Le troisième est l'exemple de Jésus-Christ, qui a voulu, comme parle Tertullien, se rassassier du plaisir delà patience, en souffrant les tourments les plus atroces et les ignominies les plus outrageantes. — Le quatrième, la vue de nos péchés, qui ont mérité une plus sévère punition : car enfin peut-on se plaindre d'un mal, quelque grand qu'il soit, quand on pense qu'on a mérité l'enfer et un malheur éternel? — Le cinquième, que nous nous sanctifions par les souffrances, et que c'est une occasion de témoigner au Seigneur notre amour, toutes les autres preuves étant suspectes ou équivoques.
[Marque do prédestination]. — C'est le sentiment des SS. Pères et des docteurs que les afflictions que Dieu nous envoie, et que l'on souffre patiemment, sont une assurance morale de notre salut, et même la plus grande que nous en puissions avoir en cette vie, à moins d'une révélation expresse. Les raisons qu'ils en apportent sont : — 1° La ressemblance que nous avons en cet état avec Jésus-Christ, selon cette parole de S. Paul, que tous ceux que Dieu a prédestinés doivent être semblables à Jésus-Christ. Or, jamais nous n'avons des traits rnifux marqués de cette ressemblance qu'en souffrant comme lui : ce qui a fait dire à Tertullien que nous nous égalons en quelque manière à lui : Coœquari passionibus Chris li (L. dePatientiâ). — 2° La seconde raison se prend de la conduite de la Providence àl'égard des prédestinés, Dieu ayant voulu qu'ils méritassent la gloire qu'il leur a destinée, particulièrement par cette voie : d'où l'on peut former ce raisonnement : Nous nous tenons assurés d'arriver à un terme quand nous prenons le chemin qui y conduit et que tous les autres ont pris pour y parvenir : or, ce chemin est la croix et l'affliction, car c'est celui qucleSauveur a pris lui-même, et ensuite tous les saints après lui. — La troisième, c'est que les souffrances sont comme une condition sous laquelle Dieu nous a promis la gloire : Nemo coronabilur nisi qui légitime certarcrit. Si compalimvr,ul et conglorificemur (II Timoh2. Roman. 8). Donc, comme sans accomplir cette condition c'est inutilement que nous prétendons à la gloire, aussi, après l'avoir accomplie, n<>us avons droit d'y prétendre.
Différentes personnes qui souffrent]. — Il y a particulièrement quatre sortes de personnes qui souffrent, mais qui néanmoins ne souffrent pas toutes avec le même courage. Les premières souffrent beaucoup, mais c'est par contrainte et avec regret, et témoignent en cela plus de lâcheté que de. force. Les r^condes souffrent librement, mais par opiniâtreté, ou par imprudence, ou
pour un mauvais sujet, et c'est plutôt un vice ou un défaut de vertu qu'une action de force. Les troisièmes souffrent volontiers, pour un bon sujet, et de grands travaux, avec patience, et ceux-là ont véritablement de la force et du courage. Enfin, il y en a qui sont prêts à souffrir tout ce qu'il y a de plus rude et de plus pénible, et qui cependant souffrent peu, ou presque rien, dans les occasions, soit que cela vienne de l'ardeur de leur courage, qui fait qu'ils ne sentent presque pas les difficultés qui accablent les autres, ou d'une abondance de grâces et de consolations qui adoucissent leurs peines : et ceux-là sont les plus saints et les plus beureux, parce que c'est une plus grande habitude de vertu et de patience.
[S. Augustin]. — Leraisonnement de S. Augustin est solide et consolant pour adoucir nos souffrances. Ou je pourrai, dit-il, surmonter les peines qui se rencontrent dans le service de Dieu, ou je ne le pourrai pas : Quod palimw, aut vinci potest aut vinci non potest. Si je le puis surmonter et que ce ne soient pas des peines insoutenables, avec quelques efforts j'en viendrai à bout, et il serait bien honteux pour moi qu'elles m'arrêtassent : Si vinci potest, facile extinguitur. Sijenele puis pas surmonter et que ce soient des peines qui m'accablent, j'y mourrai; mais cette mort précieuse, en m'ôtant une vie passagère et triste, ne servira qu'à me faire vivre plus tôt d'une vie glorieuse et immortelle : Si vinci non potest, vitam non adimil, sed accélérât.
C'est le sentiment de S. Thomas, et des théologiens après lui, que le principal acte de la force est de souffrir, parce qu'il faut pour cela plus de courage et de vertu que pour agir. En effet, dit ce saint docteur (2-2, queest. 133, art. G), quand on agit, on montre qu'on ne craint point la peine et qu'on se tient plus fort que l'ennemi qu'on attaque; on le prend à son avantage; mais, quand on soutient, qu'on résiste, qu'on souffre sans céder à la violence du mal, dont on serait accablé si l'on n'avait une généreuse patience, on triomphe alors avec plus de gloire en combattant avec tout le désavantage : c'est pourquoi un apôtre nous assure que c'est la patience qui remporte le prix et qui mérite le triomphe.
[Ordre de la Providence]. — C'est plutôt un article de foi qu'une idée théologique, que tout ce qui nous arrive de fâcheux et d'affligeant, de quelque part qu'il vienne, ne nous arrive que par la permission de Dieu, et par conséquent rien qu'il ne sache et qu'il ne veuille, et cela pour les desseins qu'il a sur nous, lesquels, quoiqu'ils nous soient le plus souvent inconnus, tout toujours très-justes, quand ce ne serait que pour éprouver ou pour faire davantage éclater notre vertu, comme il fit à l'égard du saint homme Job : ce qui a fait dire à S. Augustin : Quidquid in hâc vitâ accident, noveris non esse nisi de volunlate ipsius, de ordineipsius, denulu ipsius. Convaincus, comme nous le devons être, de cette vérité par le témoignage du Saint-Esprit entant d'endroits de l'Ecriture, nous pouvons en tirer deux puissants motifs de consolation. — Le premier, c'est d'être assurés que Dieu sait et connaît peines et par quel motif nous souffrons : Scio tribulalionem luam, dit-
"8 AFFLICTION, Ole.
il dans l'Apocalype, 3. C'est ce que les hommes ignorent le plus souvent, cl dont ils ne s'inquiètent guère : mais Dieu , sachant mieux que nousmêmes ce que nous souffrons pour lui, ne peut manquer de nous en savoir gré et tlcnous en tenir compte. — Le second motif de consolation, c'est de savo ir qu les accidents nous arrivent de la part de Dieu, qui sait ce qu'il nou s faut et ce qui nous est le plus salutaire : non pas qu'il approuve le mal et les outrages qu'on nous fait parce qu'il les permet pour notre bien : de manière que nous devons plutôt envisager la cause supérieure qui les a permis que la cause prochaine qui nous fait souffrir, et dont Dieu se sert pour les justes desseins qu'il a sur nous.
[Dieu connaît nos forces], — Une autre vérité, dont nous ne devons pas être moins persuadés, c'est que Dieu sait bien ce que nous pouvons et ce que nous sommes capables de souffrir. Il connaît notre faiblesse, la portée de notre esprit, l'étendue de nos forces; il y proportionne la croix qu'il nous met sur les épaules. S'il nous reconnaissait plus forts, il nous en donnerait de plus pesantes; et comme il sait jusqu'où notre patience peut aller, s'il nous sentait plus faibles, il nous en donnerait de plus légères. C'est pourquoi nous devons être assurés qu'il ne souffrira pas que nous soyons tentés, comme parle l'Apôtre, au-dessus de nos forces, c'est-à-dire que nous soyons accablés sous le poids d'une affliction ou d'une douleur si sensible que nous ne puisisons la supporter : c'est ainsi, à mesure que nos souffrances croissent et s'augmentent, que nous devrions redoubler notre confiance, et lui adresser cette prière d'un grand saint: Domine, auge dolorem, sed auge patientiam.
[Epreuve de la vertu]. — C'est une remarque assez commune, mais qui ne mérite pas moins nos réflexions qu'elle a mérité celles des SS. Pères et des Docteurs, que les afflictions, les adversités et tous ces fâcheux accidents, sont appelés dans l'Ecriture du nom de tentation : Tenlavit Deus Abraham.... Quia acceptus eras Deo, ùleô necesse fuit ut tenta tio probaret le (Genèse 22;Tob. 12). Ce qui signifie, en ces endroits, une épreuve que Dieu a voulu faire de la vertu de ces grands hommes, Abraham, Job et Tobie. Mais la conséquence qu'en tirent les maîtres de la vie spirituelle, c'est qu'il n'y a point de vertu solide, et sur laquelle on puisse compter, qui n'ait passé par cette épreuve : car, outre ce qu'on infère de ce que Dieu dit à Abraham après l'avoir éprouvé de la sorte : JYunc cognovit quod limes Deum; et de ce que le démon disait à Dieu en le sollicitant d'éprouver la vertu du saint homme Job; par cette voie, nous pouvons dire, et l'expérience ne le fait voir que trop souvent, que la plupart des chrétiens n'ont qu'une vertu feinte et apparente, et que l'affliction fait connaître ce qu'elle est en effet, comme on reconnaît et on éprouve l'or dansla fournaise : c'est la comparaison dont se sert le Saint-Esprit: Tanquùm aurum in fornace probavii eos (Sapicnt. 3).
[La trihulalion fait les grands saints]. — On peut encore assurer, avec les théologiens mystiques, que la tribulation met les derniers traits de perfection à
la vertu et à la sainteté : de sorte qu'elle est comme le dernier coup de pinceau que Dieu donne à l'image et à la ressemblance de son Fils qu'il veut former en nous : c'est pourquoi, quand il veut élever quelqu'un à un haut degré de sainteté, c'est par là d'ordinaire qu'il achève son ouvrage. D'abord il le traite doucement, et ensuite il le met a de plus fâcheuses épreuves, et enfin l'expose aux persécutions les plus furieuses. Ce procédé de Dieu doit désabuser le commun des hommes, qui s'imaginent que, dès qu'ils commencent à servir Dieu, il les doit affranchir de toutes les misères et de toutes les traverses de cette vie. C'est pourquoi, suivant la remarque des sages, Dieu n'envoie qu'aux parfaits les grandes afflictions, les grands travaux, les grandes persécutions, parce que c'est dans la tribulation que la vertu se perfectionne: Nàm virlus in infirmitate perficitur (II. Cor. xn, 9). Tar le moyen des afflictions souffertes pour Dieu, nous avons une espérance bien fondée et une assurance moralement certaine de notre salut : — 1° A cause que l'affliction est la matière de la patience, qui est le plus sûr moyen de nous sauver. — 2° A raison des grâces et des faveurs particulières que Dieu fait à ceux qui souffrent pour son amour. C'est le sentiment de l'Eglise , qui ne demande point d'autres preuves pour déclarer saints les martyrs, ceux qui ont enduré la mort pour la défense de la foi, ou qui sont morts des misères et des persécutions qu'ils ont souffertes pour Dieu.
§ VI
Les endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs, sur les souffrances et sur la patience dans les afflictions.
[Les afflictions viennent de Dieu]. — Afflixi le} disait autrefois Dieu à son peuple par le prophète Nahum ; c'est ce qu'il peut dire aujourd'hui à tant de chrétiens qui sont dans l'affliction : « C'est moi qui t'ai affligé , c'est moi qui ai permis la mort de cet enfant que tu aimais trop. Tu t'en prenais à sa mauvaise constitution et à l'ignorance du médecin ; mais c'est moimême qui l'ai ravi d'entre tes bras, et j'ai retiré ma main si secrètement que tu ne l'as pas vue : Afflixi le. (Nahum, 1). Je t'ai affligé par la perte de tes maisons et de tes biens : tu t'en prenais à ce chicaneur, à cet homme de mauvaise foi qui t'avait suscité de fâcheux procès : tu te trompais , c'était moi-même, et ce qu'il te faisait n'était que par la permission que je lui ai donnée. »
<Jue sont les misères de cette vie? Si je le demande à la nature et aux passions, elles me répondront qu'elles sont longues, fâcheuses et insupportables : mais, si je le demande à Dieu même, qui ne saurait ni nous
XI) AFFLICTION, etc.
tromper ni être trompé , il nous dira qu'elles ne sont presque rien : Ad punctwm in modico dereliqui te, et in miseralionibus magnis congregabo le, dit-il par Isaïe, 54. Ad punclum, voilà la quantité: c'est un point si petit, qu'on ne peut ni le voir ni le diviser. In modico, voilà la qualité : c'est peu de chose, une injure, un procès, une maladie ; ce n'est rien à comparaison de l'éternité. Je t'ai abandonné en peu de chose, et pour un moment; mais ce court et léger abandon, que produira-t-il ? une effusion et un débordement de ma miséricorde sur toi. Il semblait que je te tournais le dos; mais je t'ouvrais mon cœur.
Lorsque Dieu vous châtie, ou dans votre santé ou dans vos biens, ou dans vos personnes ou dans vos enfants , ou dans votre établissement ou dans votre honneur, si vous ne reconnaissez pas que c'est là un des plus puissants moyens dont la miséricorde se sert pour vous appeler à lui, et si, au lieu de le recevoir avec humilité et avec résignation, vous vous soulevez insolemment contre ses ordres, ne faut-il par conclure que vous êtes endurci, ou que vous le serez bientôt? Pourquoi? parce qu'il faut, dit S. Grégoire, quel'affliction produise l'un de ces deux effets, ou qu'elle convertisse un pécheur ou qu'elle l'endurcisse; qu'elle en fasse un saint comme Job, ou un réprouvé comme Antiochus. Les maux présents ne vous corrigent-ils point? ils vous pervertissent; ne vous font-ils pas retourner à Dieu? ils vous en détournent; ne vous améliorent-ils pas le cœur? ils le rendent dur et insensible. (Joly, Prônes).
[L'adversité détache de la terre]. — Tout convaincus que nous sommes du néant des biens de la terre, il n'appartient qu'à l'adversité de nous en faire une leçon fort efficace, qui désabuse notre esprit et qui dégage notre cœur. Nous sommes tous persuadés en général du néant et de la vanité du monde, et nous voyons souvent que les hommes qui y sont le plus attachés sont les plus éloquents à exposer la vanité de ces biens. A en juger de ce qu'ils en pensent par les portraits vifs et touchants qu'ils en font quelquefois, on les croirait détrompés; mais qu'il y en a peu dans la prospérité dont les maximes guérissent l'e>prit! et, après que chacun a raisonné sur la fragilité des choses humaines, la passion l'emporte toujours sur le raisonnement. Or, l'adversité nous applique personnellement les principes généraux; elle nous les rend propres, et, par une expérience évidente, qui seule a la force de détacher le cœur , elle nous fait sentir ces vérités qui nous étaient comme étrangères. On ne vous dit plus en général que la santé est un bien fragile, sur lequel il y a peu de fond à faire, que les tempéraments les plus robustes sont altérés par les plus légers accidents; alors il est inutile en général de dire qu'il ne faut pas tellement faire dépendre notre destinée des grands, que nous mettions en eux notre confiance et tout notre appui. Dans la prospérité, toutes ces leçons faisaient peu d'impression sur notre esprit; la disgrâce des autres n'est pas pour nous une instruction ou un avertissement; il semble, au contraire, qu'elle nous
donne un nouvel ascendant sur eux, en nous regardant comme des personnes privilégiées. Mais la froideur d'un maître qui commence à retirer sa confiance, la faveur d'un nouveau-venu qui s'empare de l'esprit du prince, une disgrâce éclatante qui change la face des choses , la perfidie d'un ami qui nous manque au besoin : tout cela ne nous dit-il pas plus efficacement que nous ne devons pas nous appuyer sur les hommes? Ce n'est pas seulement l'Apôtre qui nous avertit de ne pas mettre toute notre espérance dans les richesses, que c'est un fonds toujours incertain : lorsque nos affaires vont bien , nous nous flattons que nous ne manquerons jamais ; mais la perte d'un prooès, la suppression d'une charge, des années stériles, toutes ces choses nous font connaître le peu de fond qu'il y a à faire sur les prospérités temporelles , et une voix intérieure nous fait entendre ces paroles du Prophète : « Soit que les richesses vous viennent en abondance, soit qu'elles vous échappent par leur fragilité, n'y attachez point votre cœur. » (Essais de Sermons pour l'Avenf).
[Dieu consolateur]. — Si vous êtes persuadé que c'est un bonheur de souffrir, la conviction de cette vérité vous servira de consolation dans vos souffrances. Écoutez le grand Apôtre, si habile dans cette matière par l'expérience qu'il en faisait : «A la vérité, disait-il aux chrétiens de Corinthe, nous sommes affligés partout, mais nous ne sommes pas accablés; nous sommes troublés, mais nous ne sommes pas sans espérance; nous sommes persécutés, mais nous ne sommes pas abandonnés; nous sommes abattus, mais nous ne sommes pas perdus : In omnibus tribulationem patimur, sed nos angastiamur ; persecutionem patimur, sed non derelinquimur ; dejicimur, snlnonpcrimiis)) (IlCor. V).Ce grand apôtre, marquant avec tant d'étendue les circonstances de ses persécutions, ne témoigne-t-il pas sentir les douceurs sensibles des consolations que verse dans son cœur celui pour lequel il souffre : Sicut abundant passiones Christi in nobis, ità et per Christum abundat consolaiio nostra. (Anonyme.)
[Conversion du pécheur]. — De quels moyens plus efficaces Dieu peut-il se servir pour attirer à lui le pécheur et le convertir? Lui inspirera-t-il de saints désirs? combien le pécheur en a- t-il étouffé? Fera-t-il briller de nouvelles lumières à son esprit? c'est un aveugle volontaire qui ferme les yeux à la lumière. Lui enverra-t-il quelques-uns de ses prophètes ? s'il ne les fait pas mourir comme ont fait quelques rois d'Israël, il les traite au moins de censeurs et d'importuns. Opèrera-t-il quelque miracle à ses yeux? il s'endurcira contre les miracles. Enfin, Dieu, pour lui toucher le cœur, se communiquera-t-il à lui dans les sacrements ? plut au Seigneur qu'il n'y eût jamais participé! il a trouvé la mort où les autres trouvent la vie; les remèdes les plus salutaires ont été un poison pour lui. Quelle voie Dieu prendra- t-il donc pour gagner le pécheur qu'il aime et qu'il veut sauver? ici, moD Sauveur, que je reconnais véritablement que vous ne voulez
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pas la perte du pécheur, mais sa conversion. Après avoir mis en usage les plus doux stratagèmes pour toucher un pécheur endurci, vous l'obligez comme malgré lui à se convertir par l'affliction, qui est comme le dernier remède. (Sermon manuscrit).
[Exemple du Fils tic Dieu], — Si nous souffrons en ce monde, souvenons-nous que Jésus-Christ a souffert le premier. D'où il s'ensuit : — 1° Qu'il a émoussé la pointe des tribulations, qu'il en a ôté toute l'amertume. 11 a essuyé tout ce qu'il y a de plus rude dans les misères et les souffrances de cette vie, et par-là il les a rendues supportables : depuis qu'il a mis ses lèvres sacrées sur le calice de sa passion, il a adouci tout ce qui était amer , il a changé l'absinthe en douceur ; étant mort sur une croix, il a ôté tout ce qu'il y avait de honteux en ce supplice. C'est pourquoi, si l'on me conduit ta la mort, je dois me souvenir que mon Sauveur y a été conduit le premier. On ne saurait me rendre plus pauvre que lui, on ne saurait me mettre en un état où je sois plus méprisé et plus maltraité que lui. Après l'exemple d'un Dieu, j'ai de quoi me consoler : et ainsi je recevrai de bon cœur ce calice lorsqu'on me le présentera : Calicem salutaris accipiam (Ps. llo) . — 2° Si nous souffrons quelque chose, ce n'est qu'après ce même Homme-DiEU, et par conséquent moins que lui : quoi qu'il nous arrive, nous ne marcherons jamais que sur les pas qu'il nous a tracés. Touvons-nous donc refuser ce qu'il a accepté? N'est-ce pas un honneur incomparable d'être traité comme lui, de l'accompagner dans ses peines, et de boire dans son calice!
[Les afflictions sont une épreuve]. — La tribulation est appelée une épreuve, tentalio, parce qu'elle nous soumet à l'expérience, et qu'elle nous fait connaître à Dieu, à nous-mêmes et aux hommes. C'est ainsi qu'il tenta Abrahamr et cette épreuve fut la plus grande qui pouvait arrivera ce saint patriarche. Dieu lui ayant ordonné de sacrifier son fils unique de ses propres mains, cette vertu, qui était pour ainsi dire d'or pur, ayant été mise dans la fournaise, fut trouvée solide et véritable : de sorte qu'elle mérita que Dieu l'honorât de ce témoignage : « JYunc cor/novi qnùd limes Deum, et non pepercisli unigenilo tuo pr opter me : C'est maintenant que je connais ta vertu par expérience, parce que je l'ai mise à l'épreuve. » Celle de Job ne confondit-elle pas la calomnie du démon, qui l'accusait de servir Dieu seulement à cause des avantages qu'il y trouvait? Il permit donc à ce malin esprit de mettre ce saint homme à l'épreuve, et de le jeter, pour m'expriîner ainsi, dans cette fournaise de l'affliction, et ce fut alors qu'il montra jusques où pouvait aller la patience d'un homme, ainsi qu'il témoigne luimême : Ipse verô probavit me quasi aurum quodper ignem transit (Job, 23).
Si vous voulez vous connaître vous-mêmes, adressez- vous à Dieu, comme David : Proba ma, Domine, et tenta me, ; et souvenez-vous que, si vous vous emportez à des mouvements d'impatience lorsque Dieu vous éprouve
de la sorte, vous ne sauriez répondre de vous et compter sur votre vertu. Apprenez aussi que Dieu, pour vous éprouver par toutes les afflictions qui vous arrivent, se sert pour cela de la malice, de l'imprudence, de l'humeur brusque, fâcheuse et impérieuse des personnes avec qui vous vivez : et c'est ordinairement de cette manière qu'il vous fait passer par le feu de la tribulation. — Cette épreuve découvre aussi aux autres nos vertus, nos défauts et nos vices. En effet, on ne les connaît que par la patience ou les emportements que nous faisons paraître dans les maux qui nous arrivent, Jusque-là que le démon se servait de ce prétexte pour décrier la vertu de Job, en disant àDiEU : « Je ne m'étonne pus s'il vous craint, il est bien payé de ses services! Quelle louange mérite-t-il pour l'amour qu'il vous porte? vous l'avez mis si bien à couvert, qu'on ne lui peut nuire; mais si votre main l'avait vivement touché, il changerait ses louanges en blasphèmes, et vous ferait bien voir qu'il ne vous aime que par le profit qu'il en retire. » 11 est donc constant que, si nous ne sommes éprouvéspar les afflictions, notre vertu est fort équivoque, et qu'on ne peut bien juger de ce que nons sommes.
C'est un sentiment commun, qu'il y a de la différence entie l'amour des pères et celui des mères : car l'amour paternel estfort et sévère, celui des rnèresest tendre et trop indulgent. Dieu aime les justes du premier amour : il faut donc qu'ils soient exercés par les travaux, par les douleurs et par les pertes : car, s'il les traitait plus doucement ou s'il leur accordait tout ce qu'ils lui demandent, ils tomberaient dans une malheureuse langueur, et deviendraient incapables de toutes les actions de vertu, nécessaires dans les occasions plus importantes qui se présentent dans le cours de la vie : puisqu'il est constant que la vertu prend de nouvelles forces dans l'adversité, comme le corps s'endurcit et se rend propre, par le travail, à soutenir toutes sortes de fatigues. De manière que, si Dieu ne vous envoie guère ou point du tout d'affliction, c'est une marque qu'il n'a pas une haute idée de votre vertu, qu'il ne vous destine pas à quelque chose de grand et de bien considérable, et qu'il n'a pas pour vous cette sorte d'amour qu'il a pour ses enfants, dont il attend beaucoup, ainsi que l'assure S. Paul: Omnem fdium quem diligit Dominus castigat.
Lorsque la vertu est dans un souverain degré, les philosophes l'appellent héroïque. Or, pour une action héroïque, ils demandent ordinairement trois choses, savoir : un objet illustre et sublime, c'est-à-dire que ce soit une entreprise difficile et généreuse; ensuite, qu'on reçoive pour cette fin un secours particulier du Ciel; eu troisième lieu, qu'on y applique toutes ses forces. On peut dire que celui qui supporte courageusement les grands travaux possède ces trois avantages : car, afin que la nature faible et fragile, qui cherche partout ses commodités, surmonte tout ce qui lui est contraire, afin qu'elle se plaise dans les afflictions etdans les peines, qu'elle aime la croix et qu'elle se glorifie de la porter, elle a besoin d'être fortifiée d'en-haut et d'une grâce spéciale; il faut qu'elle applique tout son esprit et
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emploie toutes ses forces pour pratiquer une chose qui parait si difficile. La vertu donc n'est jamais plus héroïque que quand il s'agit de souffrir de grandes traverses et de grandes disgrâces.
La raison pour laquelle nous devons nous glorifier dans les souffrances, c'est qu'elles nous rendent semblables à Jésus-Christ, ainsi que l'Apôtre nous assure par ces paroles : Ad cognoscendam socieiatem passionim illius, configurâtes morii ejus.
Il n'y a point de plus grande gloire pour une image que de ressembler parfaitement à son original : et ainsi, puisque toute notre vie ne doit être qu'une imitation de celle de Jésus - Christ, ceux qui souffrent le plus approchent le plus près delà perfection : Inspice, et fac secimdùm excmplar quod tîbi in monte monstratum est fExodi 2I3J. De-là vient le grand honneur que vous voyez que l'on rend aux martyrs : car nous leur dédions des temples et des autels, nous leur consacrons des jours et des fêtes solennelles; on ne fait aucune perquisition de leur vie, c'est assez qu'ils aient souffert pour le nom de Jésus-Christ, afin de les mettre au nombre des saints. C'est ce qui fait que S. Paul nous assure qu'il ne se glorifie d'autre chose que de porter la croix de son maître : Absit mihi gloriari nisi in cruce Domini! Certes, comme c'est une vanité criminelle de chercher la gloire et de se vanter de ses belles actions, quelque éclatantes qu'elles puissent être, il est surprenant que S. Paul, cet apôtre si humble, et qui craignait d'être reprouvé après avoir enseigné aux autres les voies du salut, qui n'ose publier les révélations et les faveurs singulières qu'il a reçues du ciel, de crainte de s'attirer l'estime des hommes, que cet apôtre, dis-je, se vante de ses travaux et de ses souffrances, fasse trophée de ses chaînes, et se glorifie de ce qu'il a enduré pour le service de Dieu. Mais c'est que toute autre gloire est défendue, parce qu'elle est vaine, fragile et le plus souvent fausse, mais qu'il est permis de se vanter d'avoir souffert pour Dieu, parce que c'est une gloire véritable et solide, qui nous rend effectivement grands et glorieux devant Dieu. On peut même ajouter qu'il n'y en a point d'autre qui lui soit comparable, puisque le Fils de Dieu, peu de temps avant sa passion, ayant demandé à son Père éternel qu'il lui donnât la gloire qu'il avait avant la naissance du monde, la gloire qu'il lui accorda fut de souffrir la mort et les tourments les plus effroyables, parce que c'est par-là qu'il s'est fait connaître et qu'il a mérité les adorations des auges et des hommes. (Le P. de Lingendes).
[Accepter les maux que l'on nepenl éviter]. — Nous ne pouvons pas nous dispenser de souffrir les maux qui sont attachés à la nature et à la condition de l'homme, puisqu'ils nous sont inévitables; mais il est de la grâce et de la vertu du christianisme de les rendre volontaires par notre acceptation, comme doivent faire des chrétiens, suivant l'exhortation de l'apôtre S. Pierre : « Nemo veslrùm paliatur vit homicida aut fur (l Pet. 4.J : Que personne de vous n'endure les maux qui lui arrivent, ou les persécutions
qu'on lui suscite, comme les souffrent les voleurs et les homicides » ; c'està-dire avec les impatiences et les rages qui accompagnent ordinairement les supplices de ces criminels; mais qu'il les souffre avec patience et la douceur digne de la qualité d'un chrétien qu'il porte. Mais comment estce que nous pouvons donner ce caractère à nos digràces et à nos maux, si nous n'avons préparé nos esprits à les recevoir de la sorte?
Les souffrances sont le chemin du ciel, que le Sauveur a tenu lui-même, qu'il a marqué de son propre sang , et qu'il nous a tracé dans son Evangile, afin que nous disions avec un de ses apôtres : Per militas tribulaliones oportet nos intrare in regnum Dei (Act. IV). Ne croyons pas que le chemin du ciel soit parsemé de fleurs ; il est tout couvert d'épines, entrecoupé de rochers et de précipices : il faut nécessairement que nous passions par plusieurs tribulations pour arriver au royaume de Dieu. C'est pourquoi S. Grégoire] de Nazianze appelle les souffrances le chemin royal du ciel : Regia ad cœlum via. (Biroat, Avent, dise. IVe).
[Dieu connaît nos afflictions].— L'homme ne souffre rien que Dieu ne sache : il proteste lui-même qu'il connaît vos afflictions et votre pauvreté; quelque malheur qu'il vous arrive, quelque accident qui vous afflige, quelque misère qui vous accable, il n'y en a pas une qui échappe à sa connaissance et qui se dérobe à ses yeux. Les affligés souhaitent ordinairement qu'on sache leurs afflictions pour les plaindre; ils s'imaginent que la connaissance qu'on a de leurs maux les partage et les diminue, que les amis qu'ils cherchent pour répandre leurs larmes dans leur sein soulagent leur douleur en la leur faisant connaître : mais voyez l'avantage des chrétiens dans la leur : si les hommes l'ignorent , Dieu proteste qu'il la sait : et cette seule réflexion ne doit - elle pas les consoler? (Fromentières, Sermon sur les souffrances).
[Les enfants du Calvaire]. — S. Augustin a dit en un mot tout ce que l'on peut dire à l'avantage des chrétiens , quand il les a appelés les enfants du Calvaire : F/7// Calvariœ. Ce nom n'est pas seulement un éloge magnifique, c'est encore un abrégé de leur généalogie et la plus éclatante preuve de leur noblesse. Car enfin il est vrai, le Calvaire est notre patrie et le lieu de notre origine : nous y avons tous pris naissance : c'a été dans les douleurs de sa Passion que le Sauveur nous a enfantés ; nous sommes parvenus par ses plaies à la lumière de la grâce et nous avons tous reçu la vie de sa mort. Mais aussi cette qualité d'enfants du Calvaire nous engage à être des crucifiés, et nous impose la nécessité de souffrir comme notre Père, si nous ne voulons dégénérer et renoncer à sa glorieuse succession. Qui non accipit orucem saani et sequitur me non est me dignus (Matth. XJ. — (Auteur anonymej.
[Glorifier Dieu en souffrant]. — Si je ne puis, mon Dieu , devenir un instrument
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propre à votre gloire que par les afflictions, affligez-moi donc; faitesmoi passer de douleur en douleur, de tribulation en tribulation, comme par autant d'épreuves pour me disposer à sanctifier votre Nom; ôtez-moi l'amour de mon intérêt, pour me rendre plus digne de travailler au vôtre; faites-moi mourir à moi-même par la pénitence et par la mortification, pour vivre à vous. Videz mon cœur de l'amour de lui-même, pour le remplir du vôtre. Apprenez-moi à vous glorifier par les moyens dont vous vous êtes servi pour glorifier votre Père. Souffrances, humiliations, douleurs, confusions, peines intérieures, peines extérieures, contradictions, abandons, délaissements, désolations, soyez mon partage, puisque vous avez été le partage du Fils de Dieu ! Je ne veux plus chercher de raison pour aimer l'affliction, après que Jésus-Christ, la souveraine raison, l'a tant aimée. Afflictions, peines, souffrances! que vous êtes fouhaitables à un cœur parfaitement chrétien, puisque ce n'ost proprement que par vous qu'on honore Dieu et qu'on a part à sa gloire, et puisque rien ne montre mieux la solidité delà vertu chrétienne que l'adversité! ( P. Rapin, Perfection du christianisme).
Je m'étonne que nous puissions adorer le Sauveur comme notre Dieu dans les humiliations de sa croix, et néanmoins que nous ayons de l'horreur de lui ressembler. Nous l'estimons infiniment en apparence, quand nous l'adorons comme notre Dieu : et néanmoins nous méprisons en effet l'état où il est, quand nous faisons tous nos eflorts pour nous en tirer. Nous l'aimons, disons-nous, de tout notre cœur, quand nous l'appelons notre Dieu : et néanmoins nous haïssons en effet ce qui le rend aimable, le? humiliations, les douleurs, les croix qu'il a embrassées par un excès de bonté pour l'amour de nous. (Exercices du chrétien intérieur.)
[Belle comparaison]. — Il faut, dit S. Chrysostôme, qu'un chrétien se tienne fous la main de Dieu à peu près comme une pierre ou comme un marbre qui est sous le ciseau du sculpteur, qui en veut faire une statue de grand prix. Ce sculpteur frappe ce marbre, il en enlève, à force de coups, de grandes écailles ; il y applique le ciseau à diverses reprises, comme pour rechercher la statue dont il a l'idée dans sa tète : et ce n'est qu'après que ce marbre a été taillé et poli que la figure commence à paraître, qu'on en voit les proportions et qu'on en reconnaît les traits. Or, un chrétien est un homme invisible et caché, dit S. Pierre; et, selon les termes dont l'Eglise se sert, c'est une pierre vivante entre les mains de Dieu, qui, voulant en tirer l'image de son Fils, enlève tout ce qu'il y a de superflu. Tantôt il en retranche les biens par un procès perdu, tantôt il en ôte le repos par une opiniâtre persécution; aujourd'hui il l'afflige par une maladie, demain il le frappera dans son honneur par une lâche médisance. Mais ce n'est que lorsque l'homme se soumet à de si rudes coups qu'il est taillé et poli, qu'on eu voit comme sortir la figure de Jésus-Chtust. (Discours moraux.)
[Dieu est avec les affligés]. — Comme le Fils de Dieu n'a point quitté ses plaies après sa résurrection , il ne quitte point aussi ceux qui les portent pour l'amour de lui : Cum ipso sum in tribulatione (Ps. 9). Je suis avec celui qui m'aime dans son affliction. « Et d'où savons-nous, demande S. Bernard, que Dieu est avec nous dans notre affliction? Nous le savons parce que nous sommes dans l'affliction : car qui pourrait sans lui la soutenir? qui pourrait y durer et y subsister? On éprouve les véritables amis dans la mauvaise fortune : il n'y a que trop d'amis d'intérêt qui s'attacbent à l'or comme le vif-argent ; mais, si on jette l'or dans le feu, ce minéral volage s'en sépare et s'exhale en fumée. Ce sont des amis de table, qui vous quittent au besoin, lorsque vous êtes dans la misère : Socii mensœ, non permanentes in die necessitatis. » Il n'en est pas de même du Fils de Dieu : c'est un fidèle ami, qui n'est jamais plus près de nous que lorsqu'il nous voit affligés. (Le P. Nouet, Méditations.)
S. Paul avait raison de dire : Propter quod, placeo mihi in infîrmitatibus mets, in contumeliis, in necessitatibus , in persecutionibus, in angustiis, pro Chrislo (II Cor. xn). Dieu étant avec nous dans les afflictions, où pensezvous que je me plaise? dans mes infirmités et dans les maladies qui attaquent ma santé; In contumeliis, dans les calomnies qu'on invente contre moi et dans les faux bruits qu'on sème partont pour me rendre odieux ; In necessitatibus, dans l'indigence, lorsque je me vois mal logé, mal vêtu, mal nourri, et que je suis obligé de travailler la nuit pour fournir à mes nécessités; In persecutionibus, in angustiis, pro Chrislo, dans les persécutions, dans mes peines intérieures, dans l'importunité de mes tentations, dans les vives appréhensions de mon salut, dans toutes les souffrances que j'endure pour Jésus-Christ : c'est là que je mets mon plaisir, ma gloire, mon honneur. Pourquoi? Ut inhabitet in me virlus Christi, afin que la vertu de Jésus-Chpist babite en moi : car plus je suis affligé, plus il est près de moi ; et s'il est avec moi dans mon affliction, que dois-je craindre ? ne suis-je pas trop heureux ? Le même.
| Expiation]. — Quelquefois on ignore, je ne dirai pas les rigueurs, mais jusqu'aux ceuvres delà pénitence même les plus faciles. Or, je demande, chrétiens, avec le peu de soin que vous avez de satisfaire à la justice divine, ne serait-il pas naturel de prendre, en cet état du moins, de la main de Dieu les afflictions qu'il vous envoie, pour suppléer aux pénitences que vous ne faites pas? Ne serait-il pas raisonnable de vous dire à vous-mêmes : Voilà une disgrâce qui nous vient, recevons-la, nous l'avons bien méritée; nous ne faisons rien dans le monde pour expier nos fautes, voilà la pénitence qui convient à notre état. Nous nous excusons des jeûnes de l'Eglise par la délicatesse de notre comphxion; du soin de méditer, par le peu d'usage que nous avons de ce genre de prière : qu'avons-nous à répliquer aux afflictions que le Ciel nous envoie? Quelle excuse nous peut dispenser de les prendre en patience et sans murmurer ? Ne sommes-nous
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pas trop heureux qu'un Dieu si grièvement et si souvent offensé veuille se contenter de ces peines temporelle», et qu'il nous fasse payer dans la vie présente ce qui nous coûterait si cher dans l'autre s'il différait à nous punir? Xous devons nous mettre en peine que la satisfaction de nos péchés soit agréable à Dieu : or, je n'en puis avoir de marque plus certaine que de me soumettre, mon Dieu, à tout ce qu'il vous plaira de m' envoyer. Ces afflictions ne sont point de mon choix, ce ne sont point de ces pénitences d'éclat où il peut entrer de l'amour-propre, de la vanité, de l'humeur : ce sont des disgrâces humiliantes, qui ne font nul honneur dans le monde et où la nature n'a point de part; elles sont, pour ainsi dire, marquées de votre sceau : c'est par-là, Seigneur, qu'elles me doivent être chères. Trop heureux si je puis m'assurer que je satisfais à eette justice inexorable devant laquelle les plus justes doivent trembler. Hic ure, hic seca, modo in œlernwm par cas : Brûlez, mon Dieu, coupez, et ne ménagez pas un pécheur : trop heureux, encore une fois, d'échapper à cette éternité de peines qu'il a méritée! (Le P. Cheminais, Sermons). J
[La patience vertu surnaturelle]. — S. Pierre était le chef des Apôtres, le premier témoin de la divinité du Sauveur, le plus courageux et le plus fervent de ses disciples : et toutefois il ne pouvait goûter l'ignominie de sa croix; son zèle, encore trop aveuglé pour en connaître le mérite, se rebuta la première fois qu'il en ouït parler : mais, en voulant détourner le Fils de Dieu d'un dessein si glorieux, il offensa son Maître, et attira sur lui ce reproche plein de sévérité : « Allez, retirez-vous : vous ne goûtez pas les choses divines, et par-là vous êtes mon ennemi : Non sapis ea quœHEiswnt (Matth.XVI). » Ce qui me fait dire que, pour souffrir, il suffit d'être homme; mais, pour goûter le plaisir de la souffrance, il faut être plus qu'homme, il faut avoir le cœur et l'esprit de Dieu. L'exercice de la patience est humain, mais le goût en est divin ; souffrir est une faiblesse commune de la nature, mais souffrir avec plaisir c'est un miracle de force, dont toute la gloire est due à Jésus-Christ. (Le P. Nouet, Méditations.)
Quelle consolation peut trouver un pécheur dans son affliction, à moins de retourner à Dieu? Rentrera- tj- il en lui-même? dit S. Augustin : Non est quà intret, quia mala sunt. Comment en trouverait-il, puisqu'il n'y trouve que du mal? In conscientid nullum solatium. Cherchcra-t-il quelque adoucissement dans le témoignage de sa conscience? Ah! c'est elle qui le tourmente loplus cruellement. De quelque coté qu'il se tourne, il ne trouve que du désordre, que de la confusion; il n'entend que des reproches, il ne se sent que de cruels remords, il n'y voit que des crimes, dépouillés do tous les agréments et de tous les plaisirs qui les lui avaient rendus si charmants pendant qu'il était dans la prospérité, et dont il ne lui reste plus rien qu'un souvenir douloureux, qu'une confusion infructueuse, qu'un repentir inefficace, et par-là inutile, et un funeste désespoir.
Les souffrances sont le trésor de l'Évangile; mais c'est un trésor caché,
que peu de personnes trouvent, parce que peu de personnes en savent profiter, à cause qu'ils n'en connaissent pas le prix. On trouve dans la croix, dit un saint homme, le salut, la vie, la protection de Dieu, la force de l'âme, l'abrégé des vertus, la perfection de la sainteté. Que de richesses! mais qui est-ce des chrétiens qui en veut profiter, ou plutôt qui est-ce qui n'en abuse pas? La croix est notre vie et notre salut, et par notre faute nous y trouvons notre mort et notre perte ; elle devrait être pour nous une source de consolations, et elle nous devient une occasion de chagrin et de murmure ; elle devrait être notre force et notre joie, et elle nous jette dans l'abattement. (Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes).
[L'adversité attache à Dieu]. — Rien n'est plus capable de nous attacher à Dieu que l'adversité : pourquoi cela? C'est parce qu'alors nous sommes réveillés par nos propres besoins, et comme forcés de retourner à lui : car remarquez, chrétiens, qu'en quelque état l'homme se trouve il veut être heureux; il ne perd jamais cette inclination naturelle; s'il ne trouve pas sa consolation dans le monde, il la cherche en Dieu. Or, il n'appartient qu'à l'adversité de mettre l'homme dans cette heureuse situation d'esprit où les vues de l'éternité fassent une forte impression sur lui. Dans la prospérité, les grandes vérités de la foi, les objets qu'elle propose, les biens de l'autre vie, la douceur qu'il y a au service de Dieu, toutes ces choses nous touchent peu, parce que les sens épuisent toute l'attention de l'homme, et le rendent peu capable de penser à des biens invisibles, bien moins encore de les aimer. Mais quand une fois les sens sont détrompés, rebutés par les afflictions du corps et de l'esprit, cette favorable disposition fait revivre dans le cœur les maximes éternelles; la foi rentre dans son droit; tout ce que l'homme charnel n'avait pu comprendre des trésors inestimables de l'autre" vie lui paraît alors dans un'jour qui l'éclairé et le convainc; la vertu, qui semblait amère, devient aimable.
La grâce intérieure, qui ne manque jamais d'accompagner les réflexions qu'on fait dans l'adversité, achève souvent la conversion du pécheur : car, au travers de ces disgrâces, Dieu est le seul qui nous tend encore la main; il prend plaisir à se montrer plus facile pour profiter de ces moments de salut, .qu'il nous a lui-même ménagés avec tant de soin. Dans ces heures précieuses, où l'homme se trouve obligé par son propre intérêt à n'avoir plus que de l'aversion pour le monde, le Père céleste se fait voir à lui sous un visage plein de douceur; il fait luire un rayon d'espérance, il lui ouvre un asile dans son sein; il le réveille, il le console, il le presse, il le sollicite par des traits si insinuants, que l'homme, confus de se voir rechercher par un Maître qu'il avait oublié, et dans un temps où tout l'abandonne, ne peut plus se défendre. (Le P. Cheminais).
[Les souffrances préservatif]. — Si Dieu, dites- vous, vous avait donné autant de bien qu'à certaines gens qui en abusent, vous en feriez un meilleur
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usage; vous ne vous abandonneriez à un aucun excès; ce qu'ils donnent au jeu et à la débauche, vous le donneriez aux pauvres; ce qu'ils emploient à se rendre coupables, vous l'emploiriez à servir Dieu. Vous le croyez de la sorte: et moi je vous réponds que vous en feriez peut-être encore un plus grand abus : et Dieu, qui vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-mêmc,vous empêche, par les afflictions qu'il vous envoie, de vous damner. S'il vous avait mis dans un poste éclatant, vous vous seriez perdu; l'autorité vous eût rendu dur et fier, la santé vous eût jeté dans la débauche, une fortune riante vous ]eût plongé dans l'oisiveté. Si, dans le peu de bien que vous avez, vous ne laissez pas d'être orgueilleux et intempérant, que serait-ce si vous étiez dans l'abondance? Si dans une santé chancelante vous aimez le plaisir, que serait-ce si vous n'étiez pas troublé par les maladies? Si dans la condition basse où vous êtes vous ne pouvez souffrir vos égaux, que serait-ce si vous vous voyiez au-dessus de leur tête et en état de les dominer ? Ce sont donc vos péchés que Dieu arrête quand il vous afflige; et, pour me servir des termes de S. Paulin, ce sont des obstacles et des digues que sa miséricorde oppose au torrent de vos passions : Quosdam obices opponit cursibus noslris.
Que vous avez de grâces à rendre à Dieu quand, par l'adversité, il vous empêche de tomber dans le désordre! Car enfin, lui seriez-vous plus fidèle qu'un Salomon, qui ne courba le genou devant les idoles que quand il se vit paisible possesseur d'un grand royaume, et qui n'oublia le Seigneur qu'après qu'il l'eut fait roi d'Israël? De combien de faveurs la miséricorde divine l'avait- elle prévenu! Quel discernement dans les affaires les plus obscures et les plus épineuses ! quelles dispositions aux'plus grandes vertus ! Mais, comme Dieu n'avait pas joint à toutes ces faveurs celle de l'adversité, il ne faut pas s'étonner si la prospérité gâta ce beau naturel, si elle corrompit et empoisonna son cœur, si elle obscurcit ces vives lumières. Il ne tomba dans cet aveuglement horrible dont nous parle l'Écriture que parce qu'il n'avait pas été jugé digne de souffrir quelque disgrâce, commedit S. Jérôme.
L'adversité, dans le dessein de Dieu, est encore une fidèle épreuve de la vertu. S. Cyprien, consolant son peuple dans une affreuse et générale mortalité : « Vous êtes surpris, leur disait-il, des rigueurs que la Providence tient à votre égard ; vous vous plaignez que Dieu vous confond avec les païens, qu'il vous enveloppe dans un même genre de mort : mais vous vous trompez bien fort, puisque c'est par cela même qu'il vous distingue d'eux. Car saver-vous que cette mortalité et cette désolation publique est une épreuve pour connaître la vraie vertu et la démêler d'avec la fausse: Hœc mortalitas singutorum mentes examinai ? Non pas que Dieu ait besoin par lui-même de cette recherche, mais afin que chaque fidèle apprenne à se connaître, et qu'il ne fasse pas sur ses vertus plus de fond qu'il n'en doit faire, qu'il en remarque les imperfections et les défauts. Car, hélas ! il est aisé de se eroire vertueux quand on ne se voit traversé d'aucune disgrâce; une personne qui n'est point attaquée, ni dans ses biens ni dans sa
santé ni dans son honneur, qui jouit d'une fortune commode, qui voit ses affaires réussir et sa famille bien établie, croit avoir de vraies vertus, parce qu'elle a quelques sentiments de piété et de religion; un air de dévotion, soutenu d'un bon tempérament, la trompe elle-même et trompe les autres. Il faut donc éprouver cette vertu, et c'est l'adversité qui fait cette épreuve. Il semble que, quand la vertu est accompagnée ici-bas de prospérité, elle y trouve sa récompense, au lieu que, n'ayant que l'adversité en partage, et la récompense lui étant due, elle lui est réservée pour l'autre vie. De ce beau principe il s'ensuit que, quoiqu'un homme soit juste, il doit cependant tout craindre quand il est heureux en ce monde; et qu'au contraire plus il doit être assuré de son salut, plus il est persécuté, affligé et outragé. Quel sujet un juste heureux n'a-t-ilpas de craindre? Il sait qu'il n'a été sauvé que par le mérite de la mort et du sang d'un Dieu, qui, innocent en lui-même mais caution des coupables, a dû passer par les plus humiliants supplices et les plus rigoureux; qu'il n'a jamais parlé que de persécutions et de croix, que c'est à cette condition et à ce prix qu il a promis à ses disciples et à ses vrais serviteurs son paradis. Ainsi, ne doitil pas craindre quand la prospérité et l'abondance éloignent de lui tous les maux qui pouvaientle sanctifier? (Anonyme, probablement le P. Houdry).
[De l'impatience]. — Ah! mes chers auditeurs, quel mérite ne perdez- vous pas si vous souffrez mal! Ce n'est point assez de vous représenter la perte que vous coûtent vos plaisirs, vos emportements et vos débauches : il faut vous mettre devant les yeux les châtiments que vous méritez par votre impatience. Vous offensez Dieu en vous laissant aller à ces mouvements violents qui suivent votre douleur. Ne doit-il pas s'irriter contre vous, quand il vous voit révoltés de la sorte contre ses ordres, et vous en prendre à lui, pour ainsi dire, de tous les malheurs de la vie? Il voudrait vous convertir, vous sanctifier par l'affliction, et vous l'outragez! N'ètes-vous pas bien malheureux de devenir encore plus malheureux par le mauvais usage de vos peines? Vous souffrirez dans l'autre vie parce que vous aurez souffert en celle-ci; d'une misère passagère vous tomberez peut-être dans une misère éternelle. Il ne tiendra qu'à vous de participer en quelque sorte au mérite des martyrs, si vous saviez endurer cette pauvreté par exemple: car la pauvreté, endurée comme il faut, fait des martyrs, dit S. Chrysostôme : Habel pan perla s marlyrium suam, et egeslas benè tolerala facit marlyrcm (Hom. De dirit.). Votre chagrin peu raisonnable, peu religieux, vous dérobe le mérite de ce martyre : un fidèle que l'on traînerait malgré lui au lieu du supplice, et qui ne penserait point à Dieu dans ses tourments, serait-il martyr? Et s'il donnait des marques de haine aux exécuteurs de la justice, s'il les regardait avec horreur, s'il les chargeait d'injures et de malédictions, ne se rendrait-il pas coupable devant Dieu, bien loin de paraître à ses yeux comme son martyr ? (Le P. de la Pesse, Sermon sur k Fidèle qui souffre mal).
92 affliction, etc.
[Trois manières de souffrir]. — C'est une pensée de S. Augustin que l'on a souvent rebattue (Ep. 48) , que toute les croix que l'on peut porter, et toutes les personnes qui peuvent porter la croix, se sont rencontrées sur le Calvaire. On y a vu crucifier tout à la fois un scélérat, un pénitent et un innocent. Le premier devait être condamné, le second devait être absous, le troisième devait condamner et absoudre. Quoi de plus semblable que ces trois croix? quoi de moins ressemblant que ces trois crucifiés? Ces trois personnes attachées chacune sur sa croix nous représentent tous les états qui renferment tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre : l'état de péché, l'état de pénitence, l'état d'innocence. Nul n'est dispensé de souffrir : il n'est question que de la manière. Vous ne pouvez pas souffrir comme Jésus- Christ : il était innocent, et vous avez perdu votre innocence. Vous ne voulez pas souffrir comme le mauvais larron, car vous ne voulez pas mourir dans votre crime. Vous devez donc imiter le bon larron, qui profite de sa croix pour mériter le paradis.
Dieu, notre souverain Seigneur, tout maître absolu qu'il est, songe à vous donner des marques de sa miséricorde lorsque vous vous plaignez de sa rigueur : il veut vous obliger à penser à lui, à le craindre, à le servir. Voulez-vous qu'il vous traite en seigneur qui ne se soucie point de vous? Il en usera à votre égard selon la menace qu'il fit à son peuple : « Auferelur zelus meus à le..., nec irascar ampliùs (Ezech. 16) : Non, je ne vous témoignerai plus mon indignation, je ne vous troublerai plus par" les effets de ma colère, » Hé, mes chers auditeurs, la bonté divine vous préserve de ce terrible traitement! Pauvre enfant prodigue, si vous ne souffrez la faim, retournerez-vous jamais à votre Père? Ne regarderiez-vous pas un malade comme désespéré, dit S. Jérôme, si le médecin ne lui ordonnait plus de remèdes, s'il l'abandonnait à son appétit déréglé : Medicus, si cessaverit curare, desperafî Dieu connaît vos plaies, dit S. Augustin, il sait que votre âme est ulcérée : devez-vous vous récrier contre lui s'il fait sur vous des incisions fâcheuses, s'il retranche tout ce qui pourrait corrompre votre cœur? Sa sévérité n'est- elle pas une marque incontestable de sa clémence? Secaris quia desperaris. Dites-lui, dans ces tristes moments où vous avez un sentiment si vif de votre chagrin : « Mon Dieu, c'est à vous à disposer de toutes choses selon votre sainte volonté : je suis dans vos mains comme une créature indigne de vos grâces; mais quelle grâce, mon Dieu, que vous pensiez à me sauver et que vous me forciez d'y penser! Je vous adore, et je vous bénis dans mon affliction, et dans ma douleur. » (Le P. de la Pesse).
[Des persécutions]. — Pour purifier la vertu, pour l'éprouver, pour l'affermir, pour la préserver de la contagion du siècle, pour la conduire au port du salut, pour la rendre digne des couronnes immortelles, il faut, vous le savez, des combats, des difficultés, des humiliations, des disgrâces, des croix, des persécutions : il faut donc des persécuteurs, et pour cela des
méchants, et des méchants autorisés, revêtus de force et de puissance. Les gens de bien seraient mal propres à cet emploi : Dieu y emploie donc les méchants. « Il en fait, dit S. Augustin, les instruments de son courroux et les ministres de sa providence; il les remplit de puissance et d'autorité; ce sont des fléaux dans sa main, pour accabler d'autres plus grands pécheurs, ou des verges du moins pour corriger ses enfants : Assur virga furoris mci, et baculus ipse est, dit le prophète Isaïe :jl'Assyrien,t out impie et tout infidèle qu'il est, c'est la verge et le bâton de ma fureur. » Dites, Seigneur, dites qu'il l'est aussi de votre miséricorde! Si vous vous servez des méchants pour frapper les bons, ce n'est pas par colère contre les bons, c'est pour étendre sur eux vos miséricordes infinies, et les mieux disposer à l'heureuse éternité. (Anoiryme).
[Les afflictions sont un remède]. — Pour guérir l'aveuglement qui est presque inséparable de la prospérité, il faut, comme à celui de Tobie, du fiel et de l'amertume, je veux dire des afflictions et des disgrâces : alors vous ouvrirez les yeux à la vérité. Quand une fièvre violente vous dévorera jusqu'aux os , et qu'accablé dans un lit de douleur et d'abattement vous vous sentirez défaillir, vous verrez que ce corps, auquel vous sacrifiez si souvent votre âme, que vous couvrez avec tant de luxe, que vous nourrissez avec tant de délicatesse, n'est qu'un vase fragile que le moindre accident peut briser, et qui se brise enfin lui-même. Quand une calomnie concertée, et de mauvais offices rendus sourdement, vous feront tomber de ce rang où vous étiez monté par votre ambition , où vous vous mainteniez par vos intrigues , vous serez enfin convaincu du néant et de l'instabilité des grandeurs humaines. Quand l'âge, ou quelque accident imprévu, effacera cette beauté qui vous faisait tant d'admirateurs et dont vous étiez dans votre cœur la première idolâtre, vous avouerez que ce n'était que vanité. Lorsqu'abandonné d'un maître capricieux, ou trahi d'un ami lâche et infidèle, vous recevrez des chagrins mortels de ceux de qui vous attendiez de la protection et de l'assistance, vous connaîtrez qu'il ne faut pas se faire un bras de chair, et que, pour n'être jamais trompé, il faut mettre en Dieu seul votre confiance.
Les traverses et les disgrâces qui nous arrivent peuvent être tout ensemble les moyens et les causes de notre conversion. Elles excitent à la pénitence; elles nous font sentir combien Dieu est juste, et sont les premières victimes qui s'offrent pour l'apaiser. Elles nous émeuvent quand nous les ressentons avec une répugnance naturelle : elles nous sanctifient avec une soumission volontaire, maux et remèdes tout ensemble; peines par leur nature, mérites par notre patience; sujets de combats et de victoires, de souffrance et d'action, de connaissance et de pratique. C'est donc le moyen le plus propre à réduire le cœur humain, et quiconque résiste et demeure insensible aux châtiments que Dieu lui envoie pour l'instruire et pour le convertir, je crains que sou esprit ne soit enveloppé
g£ ' AFFLICTION, etc.
dans des ténèbres invincibles; je tremble, et, si je l'ose dire, je désespère de son salut. (Fléchier, Sermon sur les afflictions).
[Id. un châtiment]. — Les misères désolent tout le monde, les afflictions et les malbeurs remplissent les familles : on gémit et on se plaint; on accuse celui-ci et celui-là, on eberebo parmi les créatures quelque soulagement et quelque remède à ses peines : et on ne voit pas que nous sommes nous-mêmes les artisans de nos malbeurs, que la cause qui les produit est dans nous-mêmes, à savoir le pécbé. Oui, sacbez encore une fois que cette maladie où vous avez langui si longtemps, avec tant de douleurs et de cba°rins, n'est peut-être qu'un cbàtiment des sensualités dont vous avez né^li^é de faire pénitence; que cette perte qui vous a été si sensible, que cette mauvaise affaire qui a ruiné votre maison, n'a été qu'une punition de cette injustice que vous avez commise et de cette passion déréglée que vous avez pour les biens de la terre; que la mort de cet enfant, de ce mari, de cette femme, qui vous perce le cœur de douleur, n'a été que le cbàtiment d'une affection démesurée, qui vous y attacbait plus qu'à Dieu. Dieu s'est satisfait par ses mains, dont les coups sont plus sensibles que la pénitence que vous auriez faite pour expier ces désordres. (Usage du sacrement de Pénitence) .
Vous ne pouvez pas, dites- vous, faire de grandes eboses pour Dieu : mais ne pouvez-vous pas souffrir du moins pour l'amour de lui tout ce qui se présente? Au lieu de ces saillies d'impatience et de mauvaise bumeur, au lieu de ces murmures offensants, qui ne diminuent rien de la peine, qui vous empêcbe, selon le conseil du propbète, de répandre amoureusement votre cœur devant lui, et, sans interrompre votre travail, de le prier sans cesse, et de passer ainsi vos jours en sa présence en remplissant les devoirs de votre état? (Le P. Croiset, Réflexions chrétiennes).
[Id. une miséricorde]. — Lorsque Dieu veut opérer dans une âme le divin ebangement de sa vieille forme en une nouvelle, il emploie les afflictions les plus cuisantes, et qui pénètrent jusqu'à la source de la vie, pour purifier cette âme, et la faire ainsi passer dans cette bienbeureuse transformation. C'est pourquoi le Père céleste n'a pas accoutumé de laver légèrement l'âme qu'il veut enriebir de ses dons les plus précieux, et dans laquelle il a résolu de produire un ebangement si noble : mais il la baigne, pour dire ainsi, il la plonge et la précipite dans un océan d'amertumes, comme il fit jeter dans la mer Jonas son propbète, et comme David dit de lui-même : Tous vos orages et tous vos flots sont venus fondre sur moi. (Ps. 41.) Je vous dis donc que Dieu permenttrait plutôt que cent mille personnes fussent exposées à quelque danger à l'occasion de cette âme qu'il a élevée si baut, et qu'il a eboisie par une grâce toute particulière de son amour, que de ne la pas préparer à cette gloire par les souffrances; et qu'il jetterait pour un temps dans les ténèbres et l'aveuglement quelques
PARAGRAPHE SIXIEME. 9'ô
saints personnages, afin qu'ils préparassent ce vase d'élection par les jugements téméraires et désavantageux qu'ils en feraient, dans cet état d'ignorance. (Thaulère, Institutions, 11.)
[Id. prix du ciel]. — Comment ces chrétiens lâches et ces disciples d'un Maître crucifié emporteront-ils le Ciel , si pour le gagner il faut faire une guerre éternelle à ses sens, bénir le Seigneur dans les disgrâces les plus terribles de la vie, souffrir la persécution, la pauvreté, la mort, plutôt que de perdre l'iunocence; s'exposer aux plus cuisantes douleurs et aux tourments les plus cruels pour conserver la foi et la grâce? Ils n'ont pas la force de supporter une petite incommodité , et ils mériteront la gloire par la patience et la mortification? La patience que le christianisme exige de vous, chrétiens auditeurs, doit vous rendre victorieux de la maladie, delà douleur, du mépris, des outrages, de la pauvreté, delà perte de vos biens, de toutes les calamités de cette vie : et vous ne sauriez endurer un petit mal et une douleur d'un moment? Deviendrez- vous jamais saints? Serezvous jamais bienheureux? Avez- vous jamais bien pensé à ces paroles : Per invitas tribulationes oporlet vos inlrare in regnvm Dei? (Act. 14.)
Croix! ô* croix de mon divin Haître, ne vous connaîtra-t-on jamais? et vous fuira-t-on, vous haïra-t-on toujours? Vous êtes pourtant le plus ferme appui de nos espérances, et nous vous devons toutes nos lumières et toutes nos forces : NvXLa pœna, quanta pœnal disait le grand S. Augustin, N'avoir point de peine en cette vie, ô Ciel! quelle peine! quelle souffrance que de ne rien souffrir t Je ne sais si vous pénétrez le sens de ces paroles : Nulla pœna, quanta pœna ! Quel supplice que de n'avoir rien à souffrir ! Vous vint- il jamais rien de semblable dans l'esprit? Et goûtez-vous un sentiment si contraire à vos inclinations? C'est un étrange tourment pour un véritable chrétien que de vivre sans tribulation. Les âmes qui sont pénétrées de la crainte desjugementsdeDiEU, et qui aiment véritablement Dieu, le pensent de cette manière. Ce sont là les sentiments des saints: mais sont-ce les vôtres? Si Dieu ne vous réveille point par la tribulation, il vous méprise sans doute, il vous juge indignes des grâces qu'il fait à ses favoris. Vous avez horreur des souffrances, et vous n'oubliez rien pour les éviter : vous n'avez donc qu'une vertu fausse et suspecte; vous ignorez votre religion, votre chef, votre récompense! Vous êtes donc indifférents sur l'affaire de votre salut, et il vous importe peu de tomber en de grands dérèglements. Je souffre, doit dire un chrétien; mais un Dieu m'a appris lui-même à souffrir; c'est après un Dieu que je souffre. L'exemple et la compagnie d'un Dieu souffrant ne suffiront-ils pas pour sécher nos larmes et pour arrêter nos soupirs? Je suis pauvre : mon Sauveur l'a été. Je suis méprisé, abandonné, persécuté : mon Sauveur et mon Dieu l'a été plus que moi. Je languis dans une infirmité : mon Sauveur a versé son sang sous les fouets et sous les épines. J'en suis réduit à passer mes jours dans une obscurité indigne de mon nom et de ma qualité : Jksls-Ciiiust n'a-t-il pas passé la plus
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grande partie de sa vie dans la boutique d'un artisan? Si les souffrances indignes et cruelles de mon Sauveur n'adoucissent point mes peines, je suis indigne de toute consolation. (Le P. de la Pesse.)
[L'affliction est nne épreuve]. — Si Dieu traite le juste avec une sévérité apparente et s'il l'afflige, c'est pour l'éprouver. Ainsi s'en explique-t-il en mille endroits de l'Écriture, où il déclare en termes formels que c'est un des offices de sa providence, et que par cette raison il laisse tomber ses fléaux sur ceux qui le servent, encore plus que sur les autres : de sorte que l'affliction, dans le texte sacré, est appelée communément épreuve ou tentation, et que, suivant le même langage, ce que le Saint-Esprit appelle tentation n'est autre cbose que l'affliction. C'était la belle et solide réponse que faisait un des plus zélés défenseurs de la loi cbrétienne aux idolâtres et aux infidèles, lorsqu'ils lui reprochaient l'extrême abandon où l'on voyait le peuple fidèle, et qu'ils prétendaient de-là tirer une conséquence ou contre le pouvoir ou contre la miséricorde du Dieu que nous adorons. « Vous vous trompez, leur disait-il : notre Dieu ne manque ni de moyens ni de bonté pour nous secourir : Deus Me noster, qnem colimus, nec non potest subvenire nec despicit (Minutius Félix). Mais que fait-il? il nous examine chacun en particulier; et à quoi se réduit cet examen? à nous tenir dans l'adversité : Sed in adcersis anumquemque explorât.)) Comme si Dieu disait au juste :. Déclarez-vous et faites-moi voir ce que vous êtes. Tandis que vous avez été heureux sur la terre, vous me l'avez dit, il est vrai, que vous vouliez être à moi; mais on ne pouvait guère compter alors sur votre témoignage; dans cet état de prospérité, vous ne pouviez juger sûrement à qui des deux vous étiez, ou à moi ou à vous-même : mais, maintenant que vous êtes dans l'adversité, vous pouvez me donner des assurances de votre foi. Si donc je vous vois persévérer dans mon service, si je vous entends au pied de mon autel me faire toujours les mêmes protestations d'un attachement inviolable, je vous écouterai et je vous croirai : car un amour ainsi éprouvé ne doit plus être suspect.
« Pourquoi tant de larmes? écrivait S. Jérôme à l'illustre Paule; pourquoi tant de regrets? Choisissez, et tenez- vous- en, pour vous soutenir, à l'une de ces deux réflexions : — Ou, par le bon témoignage de votre conscience et sans blesser les sentiments de l'humilité chrétienne, vous vous considérez comme juste, et alors votre consolation doit être que Dieu perfectionne votre vertu, qu'il la met en œuvre, et lui fait sans cesse acquérir de nouveaux degrés ; — ou le souvenir de vos chutes et la connaissance de vos faiblesses vous porte à vous regarder comme criminelle, et dans cette vue vous devez, pour soulager votre peine et pour vous la rendre non-seulement supportable mais aimable, penser que Dieu vous corrige et qu'il vous donne de quoi le satisfaire à peu de frais. Elige : Aut sancta es, et probaris ; aut peccalrix, et emenduris. » C'est ainsi que ce grand suint consolait Taule dans les pertes qu'elle avait faites et dans la
sensible douleur qu'elles lui causaient : Aul sancla es, et probaris; aut peccalrix, et emendaris. (Le même.)
Si le Fils de Dieu avait dit dans l'Evangile que ceux qui s'attacheraient à le suivre, et qui marcheraient après lui, seraient exempts en ce monde de toute peine, à couvert de toute disgrâce, comblés de richesses, toujours dans le plaisir, alors, je l'avoue, notre foi pourrait s'affaiblir à la vue de l'homme de bien dans l'indigence, l'humiliation, la douleur. Il me serait difficile de résister aux sentiments de défiance qui naîtraient dans mon cœur. Pourquoi? parce que je me croirais trompé par Jésus-Christ même, et que j'éprouverais tout le contraire de ce qu'il m'aurait promis. Mais, quand je consulte les oracles sacrés sortis de la bouche de ce Dieu Sauveur, et que je les vois accomplis de point en point dans la conduite de la Providence; quand j'entends ce Sauveur adorable dire clairement et sans équivoque à ses disciples : « Le monde se réjouira, et vous serez dans la tristesse: Mundus gaudebit, vos autem conlristabimïnî » (Joan. XYI) ; quand je l'entends leur déclarer, dans les termes les plus exprès, qu'ils seront en butte aux persécutions des hommes, leur faire le détail des croix qu'ils auront à porter, des mauvais traitements qu'ils auront à essuyer, leur marquer là-dessus toutes les circonstances, et conclure en les avertissant que, s'il leur annonce par avance toutes ces choses, c'est afin qu'ils n'en soient point surpris ni scandalisés lorsqu'elles arriveront : Hœc loculus sumvobis, ut non scandalizemini ; et afin qu'ils se souviennent qu'il les leur avait prédites : Ut, cùm venerit hora, eorum reminiscamini, quia ego prœdixivobis ; quand, dis-je, tout cela se présente à mon esprit et que tout cela s'exécute à mes yeux, que j'en suis instruit par moi-même et que j'en ai les exemples les plus sensibles et les plus présents, est-il possible que ma confiance ne redouble pas, et qu'elle ne tire pas de-là un accroissement tout nouveau? Car voici comment je dois raisonner : — Le même Fils de Dieu qui a dit aux justes « Vous serez dans l'affliction » leur a dit aussi : « Votre tristesse se changera en joie : Tristitia vestra vertetur in gaudium. » Le même qui leur a prédit leurs peines et leurs adversités s'est engagé à leur donner son royaume, et dans'ce royaume céleste une félicité parfaite. Or, il n'est pas moins infaillible dans l'un que dans l'autre; pas moins vrai quand il annonce le bien que lorsqu'il annonce le mal, puisqu'il est toujours la vérité éternelle. Comme donc l'événement a justifié, et justifie sans cesse, ce qu'il a prévu des afflictions de ses élus, il en fera de même de la gloire qu'il leur fait espérer. De-là je prends le sentiment du grand Apôtre, et je dis avec lui : «Je souffre, mais je souffre sans me plaindre, et je n'en suis point déconcerté niinquiet : car je sais en qui je me confie et sur la parole de qui je me repose ; je le sais, et je suis certain nonseulement qu'il peut faire pour moi tout ce qu'il m'a promis, mais qu'il le veut, et qu'il le fera puisqu'il me l'a promis. (Bourdaloue, Dominicale).
[Perle des siens]. — Laissons aux infidèles ces. longues et sensibles douleurs t. i. 7
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que la religion ne modère pas : comme leurs pertes sont irréparables , leur tristesse peut être sans bornes ; et comme ils n'ont point d'espérance , ils n'ont pas aussi de consolation. Pour nous à qui Dieu, par la grâce, a révélé ses vérités, nous avons lu dans les Ecritures qu'il y a un temps de pleurer et une mesure de larmes; que le soleil, qui ne doit jamais se coucher sur notre colère, ne doit pas se coucher plus de sept fois sur notre affliction, et que la même charité qui nous fait regretter la mort des fidèles nous fait espérer leur résurrection , et nous invite à nous réjouir de leur bonheur. (Fléchier.)
[Récompense au ciel]. — On souffre sur la terre, il est vrai; les croix naissent partout; ce sont des fruits de toutes les saisons; elles croissent dans tous les climats; nul état, nulle condition qui en soient exempts. La vertu chrétienne, qui seule est la source du vrai mérite et que les croix devraient, ce semble, respecter, les nourrit, et souvent même les fait naître. On dirait qu'elle ne peut pas s'en passer. Peu de saints qui n'aient mêlé leurs pleurs avec leur boisson ; adversités, persécutions, humiliations, disgrâces, voilà l'apanage des saints. Toutes ces sombres couleurs entrent dans leur portrait. Ajoutez-y encore tout ce que les martyrs ont souffert : gibets, échafauds, fournaises ardentes, ongles de fer. Non sunt condignœ: nulle proportion cependant avec la récompense. Ce n'est pas seulement cette gloire future, cette félicité des saints, cette joie du Seigneur, où ils sont absorbés après cette vie, qui, étant hors de prix, sans mesure et sans bornes, n'ont point de proportion avec les afflictions du temps présent : l'onction intérieure, les douceurs secrètes, la joie spirituelle qui accompagnent les afflictions, et qui rendent le joug du Seigneur si doux et son fardeau si léger, sont sans prix; tout ce qu'on peut souffrir pour les mériter est de moindre valeur. (Croiset5 Année chrétienne.)
[Conformité avec Jésus-Christ], — 11 est vrai, (mon cher frère), votre sort parmi les hommes est triste et fâcheux : mais par-là, si je puis m'exprimer delà sorte, à quel sceau vous trouvez- vous marqué? à celui que doivent porter les élus, à celui qui les distingue comme élus ; en un mot, à celui du Fils unique de Dieu, le chef et l'exemplaire des élus. C'est un principe de notre foi que, Jésus-Christ étant le modèle des prédestinés, il faut, pour être glorifié comme lui, avoir une sainte ressemblance avec lui : Quos prœscivil, et prœdestinavit conformes fieri imaginis F Mi sui (Rom. 8). Or, il est certain que Jésus-Christ a été méprisé, persécuté sur la terre. 0 profondeur des conseils de la divine Sagesse ! Tibère régnait en souverain sur le trône, et le Fils de Dieu obéissait à ses ordres. Pilate était revêtu de la suprême autorité, et le Fils de Dieu comparaissait devant lui. Voilà comment Dieu opérait par Jésus-Christ le salut des hommes, et voilà, mon cher auditeur, comment il opère ou comment il consomme le vôtre par vous-même. 11 vous imprime les caractères de son Fils , il y grave dans vous ses traits
et son image : Quos prcescivit, et prœdeslinavit conformes fieriimayinis Filii sui. (Bourdaloue, Dominicale.)
[L'adversité matière de gloire]. — Les maux de la vie ont un usage différent dans l'ancienne et dans la nouvelle Loi. Dieu, dans l'ancienne, en avait fait la matière de ses menaces, pour intimider les pécheurs : Jésus-Christ, dans la nouvelle, en fait la matière de ses promesses, pour gratifier ses serviteurs. « Vous serez heureux, leur dit-il, quand vous serez calomniés et persécutés par les hommes. » A cette espèce de bonheur les Apôtres tâchaient d'élever l'esprit des fidèles. S. Pierre leur disait que souffrir pour la conscience était une grâce de Dieu : Hœc est gralia Dei si propter conscientiam sustinet quis tristilias. (II Pet. n). S. Paul leur disait que l'avantage de souffrir, aussi bien que celui de croire, était un don qu'ils avaient reçu de Dieu : Vobis donatum est pro Christo, non solàm ut in illum credatis, sed etiamutpro Mo patiamini (Philip. I). Les premiers chrétiens, encouragés par la force de ces paroles, voyaient sans étonnement la ruine de leur fortune et la perte de leurs biens, attendant tranquillement leur couronne, et l'effet des promesses du Sauveur : Expectanles beatam spem et adpenlum magni Dei (Tit. II). Ils avaient d'autres yeux que nous, des yeux chrétiens, et non pas des yeux profanes. Avec ces yeux chrétiens, considérant les afflictions, ils y voyaient : 1°. un préservatif assuré contre les désordres de la vie, 2°. une épreuve infaillible de la véritable vertu, 3°. un gage certain de la récompense éternelle. Un mal qui produit tant de biens doit-il passer pour une autre chose que pour un bien? (Le P. de la Rue, Avent.)
[Malheur des impies]. — La croix des impies est éternelle, mais ils la trouvent dès maintenant très-pesante; et c'est pour cela que le Sage fait dire aux damnés ces tristes paroles : Lassati sumus in via iniquitatis, etpervias duras ambulavimus (Sap. o). Ne sont-ce pas en effet des chemins rudes que ceux de l'ambition, de l'impudicité et de l'avarice? Qu'y a-t-il de plus fâcheux que les jalousies, les haines, les dissensions, compagnes inséparables de ces vices? Que peut-on imaginer déplus funeste que les trahisons, les calomnies, les querelles et les meurtres, qui en sont les suites et les effets ordinaires?Certainementcespassions, devenues maîtresses delà raison, vont quelquefois à de tels excès, que ceux qui s'y laissent emporter, voyant leurs desseins rompus ou leurs espérances trompées, s'abandonnent au désespoir, se tuent eux-mêmes; et, voulant se délivrer d'un léger chagrin, ils tombent ainsi dans un abîme d'éternels malheurs. Mais quel avantage peuvent apporter les croix aux méchants? Elles leur sont entièrement inutiles, et, quoiqu'ils en aient toute la peine, ils n'en ont point le moindre profit. Le joug du Sauveur porte avec lui la tranquillité et la paix : que peut donc produire le j ug du démon, que de l'inquiétude et du trouble? la croix du Sauveu onduit au salut : celle du démon où condui-
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rait-elle, qu'à la damnation ? (Bellarmin, Les sept paroles de Jésus en croix.)
[La prière est un souverain remède]. — Que fait une âme fidèle quand elle est dans l'aflliction, dans la désolation, lorsqu'il semble qu'elle est abandonnée et de Dieu et des hommes? Elle imite le Sauveur du monde, lorsque soii cœur inondé d'amertumes s'adressa à son Père : elle a recours à la prière. Elle ne cherche point les consolations de la terre ; elle s'adresse à Djeu, elle lui expose ses désirs, elle se soumet à sa volonté. Jamais une prière de la sorte ne manque d'être exaucée. Si Dieu refuse le soulagement qu'on lui demande, il accorde au moins la force d'en soutenir la privation. S'il ne veut pas que ce calice passe, il donne le courage de le boire. Nous ne savons pas à la vérité ce que l'ange dit au Fils de Dieu dans le jardin, mais nous savons ce que les anges de la terre, c'est-à-dire les ministres du Seigneur, doivent dire aux âmes affligées, pour les consoler et pour les fortifier. Us doivent leur représenter la nécessité de souffrir, l'utilité de la tentation, la récompense qui doit suivre le combat : comme il y a tout lieu de croire que l'ange représenta au Sauveur et la gloire qu'il devait acquérir, et le salut des hommes qu'il devait opérer par sa mort. (Anonyme.)
[Consolation dans les souffrances]. — Commencez par goûter des fruits de la croix, et ensuite vous jugerez s'il faut s'en tenir àl'écorce; vous verrez s'il est vrai qu'il n'y ait que de l'amertume dans les adversités , si l'on y est en proie à la douleur et à la tristesse. Ceux qui en ont goûté, par une heureuse expérience, savent de quelles douces consolations ces prétendues amertumes sont assaisonnées. Il est vrai, les sens sont rebutés, le naturel est gêné, l'amour-propre souffre un étrange supplice : mais ne compte-t-on pour rien la vertu toute-puissante et l'onction de la grâce, qui fait trouver un plaisir exquis dans ce qui révolte l'amour-propre et les sens? Ne compte-t-on pour rien la douce consolation qu'on a de porter la livrée de Jésus-Christ, d'être traité comme l'enfant de la maison, et non pas comme l'esclave? Ne compte-t-on pour rien l'assurance qu'on a de mourir avec la joie, si l'on vit dans l'affliction et qu'on ait soin de rendre ses disgrâces et ses croix saintes?
On peut dire qu'il se passe, dans l'exercice pénible des croix, quelque chose de semblable à ce qui arrivait dans le martyre de ces héros chrétiens dont nous honorons la mémoire. Croyez-vous qu'ils fussent abandonnés à toute la vivacité de la douleur, à toute la rigueur des tourments, à toute la fureur des juges? Et qui est-ce qui eût jamais pu naturellement résister à cette multiplicité de cruautés que l'Enfer inventa pour tourmenter les chrétiens? Dieu, qui permettait que ses fidèles et ses chers serviteurs fussent si maltraités, savait bien les dédommager et adoucir leurs peines. On y voyait de jeunes personnes, tendres, délicates, affronter les tour-
ments, faire éclater leur joie au milieu des supplices; on voyait des hommes, des femmes, des vieillards, triompher de joie et sentir une consolation dans l'âme qui charmait toute la vivacité des supplices qu'on exerçait sur leur corps. Les païens mêmes, qui ignoraient ce mystère, en étaient étourdis, et attribuaient à la magie ce qui était le pur effet de la grâce du Rédempteur et de la toute-puissance de notre Dieu. Il est vrai, la grâce a des charmes bien différents de ceux dont le démon se sert. Voilà à peu près ce qui arrive aujourd'hui à l'égard de ceux qui vivent dans les croix. Dieu a le secret d'en adoucir et le poids et les pointes. On peut dire que les afflictions ont succédé dans le christianisme aux persécutions des tyrans. C'est une espèce de matyre muet que la vie de ceux qui portent la croix; mais Dieu n'y opère guère moins de miracles. Les adversités ne rebutent pas moins les sens et la nature que les feux et les échafauds ; mais Dieu n'a pas moins de soin et de bonté pour les affligés aujourd'hui qu'il en avait alors pour les martyrs. Aimons les croix, et les croix nous deviendront délicieuses.
L'homme de bien est content dans l'adversité, parce que la foi le soutient. Elle le soutient par la vue d'un Dieu mourant sur la croix. La foi lui apprend qu'il ne peut être prédestiné s'il n'est semblable à Jésus- Christ crucifié. L'homme n'avait pas assez de courage pour travailler à acquérir cette ressemblance : c'est dans l'adversité, c'est par l'adversité, qu'il voit que Dieu travaille lui-même à former dans lui, par les afflictions dont il l'accable, l'image de son Fils crucifié. Quoi de plus consolant? La foi le soutient par la vue d'un Dieu juste : il sait qu'il faut satisfaire à sa justice; il s'estime heureux de l'occasion que Dieu lui fournit de racheter par des peines courtes et légères des peines excessives en rigueur et en durée qu'il eût fallu subir. (Croiset, Exercices spirituels).
Jésus-Christ nous a avertis que nous serions persécutés dans le monde: S. Taul, sur ce principe, dit que tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ souffriront de grandes afflictions, non-seulement de la part des hommes, mais encore de la part des démons. Job disait avec conviction que toute la vie de ce monde est un enchaînement de tentations. Pourquoi donc vous inquiétez-vous d'être affligé dans un temps tout destiné aux afflictions? Vous auriez très-grand sujet de gémir s'il vous arrivait de passer dans les plaisirs et les délices un temps que Jésus-Christ a condamné à la peine, aux déplaisirs et aux mortifications. Si vous êtes dans l'inaction, si vous êtes languissant, quand il faut avoir les armes à la main, quand il faut être plein de courage, quand il faut combattre généreusement, si vous marchez dans la voie large quoiqu'il vous ait été ordonné de suivre le chemin étroit, que votre sort est à plaindre! Quel sujet de crainte pour vous! Car citez-moi, je vous prie, un seul exemple de personnes qui, ayant mené une vie lâche, molle et oisive, aient participé aux récompenses que Dieu réserve à ses élus. Il faut donc s'en tenir aux paroles du Fils de Dieu, que la porte de la vie est petite, que le chemin qui y mène
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est étroit, et qu'il y en a peu qui le trouvent. Il est évident qu'on ne peut être au large dans un chemin étroit. (S. Chrysosfôme.)
[Conversion par l'adversité]. — Dieu met tout en œuvre pour rappeler le pécheur à son devoir, invitations, promesses, reproches, menaces; et quand ces sortes de grâces ne fléchissent point la dureté de l'homme, il en emploie d'autres plus fortes, qui font une impression profonde sur lui. Le prophète les appelle des traits dont Dieu l'avait percé lui-même : Sagiltœ luce infixée sunt mihi (Ps. 37). Les flèches aiguës, ce sont les adversités que le Ciel lui envoya pour en faire un roi pénitent; la mort du fils qui était le fruit de son crime, le violement de sa fille par un de ses enfants, ses propres femmes déhonorées par l'incestueux Absalon, la révolte de ses sujets que son sang même arme contre lui: un enchaînement de malheurs, au milieu desquels David adore la main qui s'est appesantie sur lui : Confirmâsti super me manum tuam (Ps. 37). Ainsi ce prince si chéri du Ciel est frappé par tous les endroits les plus sensibles. Il faut donc que la guérison de l'homme pécheur soit bien difficile. Quelle est, ô mon Dieu! l'extrémité du mal pour lequel vous appliquez des remèdes si douloureux? vous seul, hélas! le savez. Pour nous, notre aveuglement nous le cache : nous nous croyons même en santé, et c'est par là que nous sommes des' malades désespérés, à moins que le fer et le feu des tribulations ne soient appliqués à nos plaies pour nous les faire sentir.
Comme Dieu n'afflige pas l'homme en cette vie précisément pour le châtier mais pour le convertir, les coups qu'il lui porte sont médités : il les mesure à notre disposition particulière, à ce fond de sensibilité personnelle auquel des châtiments vagues et généraux ne toucheraient peutêtre pas. C'est là le côté faible par lequel [il nous prend, sans égard au choix que nous ferions de toute autre peine que de celle qu'il nous envoie. C'est sa main, et non pas la nôtre; c'est sa main, conduite par une sagesse miséricordieuse, qui s'étend sur nous pour nous arrêter dans nos égarements : Confirmâsli super me manum tuam. Il l'appuie selon nos besoins, auxquels il proportionne ses secours. A l'orgueil, à l'ambition, à la vanité, à la confiance en nous-mêmes, il prépare des humiliations; à la mollesse, à la sensualité, à l'immortification de la chair, il destine les souffrances du corps, les maladies, les infirmités, les dégoûts de la vie et des plaisirs. Hommes aveugles, vous murmurez, après cela, contre une providence toujours attentive à vous traiter suivant la nature de vos maux, et vous rejetez comme un poison mortel le calice qui doit vous sauver! Ah! votre perte serait certaine si la bonté de Dieu ne vous regardait comme des insensés, qu'il ne faut consulter ni sur leur mal ni sur la manière de les guérir. (Le P. Ségneri, Méditations).
Quel effet eut l'affliction sur Nabuchodonosor? Comparez les deux états de ce roi, dans son élévation et dans son abaissement. D'abord c'est un impie, un arrogant, un cruel : il fait adorer sa statue, il fait jeter au feu
ceux qui refusent de l'adorer : voilà le pécheur ébloui de sa fortune. Atten dez le coup du Ciel. Il est renversé par terre; il devient stupide et abruti, " réduit à la compagnie et à la pâture des animaux : après sept ans passés dans cette étrange manie, l'esprit lui revient, il rentre dans son bon sens. Quel usage en fait-il? Aussitôt il s'élève à Dieu par un aveu sincère delà souveraineté de son empire. « Oui, Seigneur, s'écrie-t-il, votre puissance est éternelle : Poleslas sempiternel. Tousles habitants de la terre sont comptés pour rien devant vous : Omnes habitatores lerrce in nihilum reputati sunt. Nulle force ne résiste à la force de votre bras : Nec est qui résistai manui!» Voilà le pécheur soumis, et par cette humble soumission revenu à son bon sens, au sens droit et propre de l'homme. In ipso tempore, sensus meus revenus est ad me. (Le P. de la Rue, Carême).
Ce n'est pas toujours le médecin qui applique par lui-même les remèdes au malade; au contraire, il le fait très-rarement, et, se contentant d'ordonner, il abandonne ordinairement le reste à d'autres mains. C'est de cette sorte que Dieu en use à votre égard : il juge que l'adversité est nécessaire pour remédier aux maux de votre âme; mais il ne vous applique pas ce remède immédiatement par lui-même, il se sert communément pour cela du ministère des créatures. Ainsi, lorsqu'il vous arrive quelque disgrâce, vous devez la recevoir comme venant de Dieu, qui l'a ordonnée et qui veut vous guérir par ce moyen, et vous ne devez pas faire attention à ceux dont il s'est servi pour vous la procurer. Il se peut faire, à la vérité, que les ordres d'un médecin soient quelquefois mal compris et mal exécutés, et par conséquent l'attention qu'on a sur ceux qui sont chargés de ce soin n'est pas inutile; mais ce que Dieu ordonne pour la guérison de notre âme s'exécute toujours à la lettre, et la mesure de nos adversités est toujours celle qu'il a marquée et qui est proportionnée à nos maux.
Dieu réserve à ses élus des souffrances pour en faire un saint usage, et pour acquérir par-là cette divine ressemblance qui en fait des saints. Les souffrances que Dieu nous envoie sont donc les marques les plus certaines de notre prédestination. L'Apôtre nous dit en général que nous devons être conformes à l'image de Jésus-Christ, et il nous marque par-là que nous devons employer sans restriction tous les moyens d'arriver à cette conformité : les épreuves de la part de Dieu, les contradictions de la part des hommes, les assauts que nous livrent les anges des ténèbres. Souffrons ces peines avec confiance : Jésus-Christ nous en a donné l'exemple, c'est à nous de l'imiter.
Dieu ne pouvait nous proposer un moyen plus simple que les souffrances pour acquérir le ciel. On rencontre à tout moment des sujets de souffrir en cette vie : les croix y viennent pour ainsi dire au-devant de nous, sans qu'il soit nécessaire de les chercher. Il est bien plus en notre pouvoir d'être pauvres comme Jésus-Christ que de nous enrichir, d'être humbles que de nous élever, d'obéir que de commander, de supporter les maux de la vie que d'y remédier. La conformité que Dieu nous demande
104 AFFLICTION, etc.
avec Jésus souffrant est donc un moyen beaucoup plus à notre portée que tout autre pour acquérir le ciel. D'ailleurs, si les heureux du siècle devaient régner avec Jésus-Christ, il ne serait plus le premier-né de plusieurs frères: car quelle ressemblance ces hommes auraient-ils avec lui? vous ne lui ressemblerez donc point dans la gloire si vous ne lui ressemblez dans l'humiliation. Si vous n'éprouvez point la correction àlaquclle tous les autres ont eu part, vous ne participerez point à l'héritage du premier-né (Hebr. XIIJ. Notre exercice le plus ordinaire, dans l'oraison, devrait être de prendre en main l'image de Jésus-Christ crucifié. Il nous l'a laissée, cette image, pour nous faire ressouvenir à tout moment qu'il est l'exemple que nous sommes obligés de suivre. Contemplons-la donc, et voyons si nous y sommes conformes. Jésus-Christ nu sur la croix, et nous superbement ou du moins commodément vêtus! Jésus-Christ dans les douleurs, et nous dans les délices! Jésus-Christ abandonné de tout le monde, et nous aimant à être recherchés, à être de toutes les sociétés mondaines! Jésus- Christ dans l'opprobre, et nous dans les honneurs ! Quelle différence ! où est la ressemblance avec notre modèle? Si nous n'avons pas le courage de nous faire à nous-mêmes des souffrances pour l'imiter, prions-le, conjurons-le de nous en envoyer. Car qu'est-ce que de lui demander de régner avec lui dans le ciel? c'est lui demander de souffrir comme lui sur la terre.
Quelle source de consolation et de paix, pour les personnes affligées, que d'avoir dans leurs peines un gage comme assuré de leur prédestination ! Mais quel sujet de trembler pour des chrétiens, lorsqu'ils sont dans l'opulence et dans la joie, et qu'ils semblent ne connaître pas les peines de la vie! Dieu adoptera-t-il pour ses enfants ces gens efféminés qui ne songent qu'à'jouir de leur abondance et à vivre dans les délices, ces hommes qui n'ont aucun trait de ressemblance avec son propre Fils?
Mais quand faut-il la porter, cette croix? chaque jour. Car ce n'est point ici de ces œuvres de piété qui sont limitées à un certain nombre de fois par an, par mois, par semaine. C'est une œuvre marquée et nécessaire pour chaque jour, parce que chaque jour nous trouvons des peines dans l'accomplissement des obligations de notre état. De quelle manière portez-vous chaque jour votre croix? Si c'est avec ferveur et avec joie, concluez de-là que vous n'êtes pas seulement disposé à suivre Jésus-Christ dans les seniors moins difficiles, mais que vous êtes encore prêt à l'accompagner, comme un parfait disciple, jusqu'au Calvaire, jusqu'à la mort. (Le P. Ségneri, Méditations).
[L'adversité principe de salât]. — A mesure que les liens qui nous attachaient à la terre se relâchent et s'affaiblissent, il s'en forme d'autres qui nous unissent à Dieu. La grâce, qui ne laisse échapper aucune occasion favorable pour ses desseins, ne manque pas de se présenter à nous dans ces moments d'amertume et de chagrin ; et, trouvant nos cœurs disposés à suivre ses conseils, elle nous fait voir, d'un coté, les peines que nous souf-
PARAGRAPHE SIXIEME. 10o
frons, et de l'autre le3 délices qui nous sont destinées. Eh quoi ! nous dit-elle, cette félicité qui vous attend ne mérite-t-elle pas que vous renonciez pour elle à toutes les espérances qui pourraient vous séduire? Sera-t-il dit qu'un séjour aussi ennuyant et aussi dégoûtant pour vous que celui de ce monde partage vos désirs et vos affections ? que quelques plaisirs, empoisonnés jusque dans leur source par des remords qu'une conscience importune réveille malgré vous, puissent entrer en comparaison avec ces joies éternelles, ces délices pures et sans mélange, qui vous sont promises ? Faut-il que des grandeurs sujettes à tant de révolutions, des richesses exposées à tant d'accidents , des avantages si faibles et si fragiles, des contentements si courts et si passagers, balancent dans vos cœurs la félicité de Dieu même? Renoncez promptement à tout cela; ne cherchez que Dieu et ne pensez qu'à l'éternité. Ces inspirations nous touchent-elles, la grâce redouble les mouvements, et, donnant de nouvelles attaques à nos cœurs déjà ébranlés, elle les arrache entièrement au monde, pour les engager au service de Dieu.
Le peuple Juif, qui oubliait Dieu lorsqu'il le comblait de bénédictions, revenait à lui lorsque Dieu frappait de mort quelques-uns des plus rebelles : Cùm occideret eos,quœrebanteum,et revertebantur (Ps. 77). Combien de saints jouissent maintenant de la gloire, qui seraient précipités dans les enfers s'ils n'avaient su profiter des afflictions qu'ils ont souffertes en ce monde ! Ils béniront à jamais ce moment bienheureux où leur cœur, plongé dans une amertume salutaire, commença de se rebuter véritablement du monde; ce contre-temps imprévu, qui, ruinant toutes leurs espérances temporelles, leur en donna de plus solides ; cette pauvreté, qui, leur ôtant le pouvoir de s'élever dans le monde, leur inspira une ambition toute sainte; cette infirmité, qui, leur mettant toujours une mort prochaine devant les yeux, les empêcha de faire fond sur une vie dont le terme leur paraissait si près : leur bonheur éternel dépendait, en quelque sorte, de ces disgrâces passagères. Tous ces malheurs apparents, qui semblaient des accidents ordinaires de la vie humaine, étaient marqués, dit S. Augustin, dans les décrets éternels de leur prédestination, et Dieu les avait choisis comme les moyens les plus propres pour les conduire à la fin glorieuse qui leur était destinée. (Jarry.)
Suivez le prodigue errant au gré de ses vains désirs dans des régions inconnues à l'honneur et à la vertu. H n'a plus besoin de personne; il croit avoir dans ses biens des sources inépuisables de bonheur et de plaisir. Si ces sources coulent toujours/son péché durera toujours, et c'est fait de son salut. Mais, Seigneur, desséchez ces sources délicieuses; laissez venir au pillage de ses biens le jeu, la musique , la bonne chère, le luxe, la profusion, les autres sangsues de la jeunesse; abandonnez-le à la jalousie, à l'envie, aux trahisons des faux amis, aux disgrâces de la fortune, à la stérilité, à la pauvreté : vous le verrez aussitôt rappeler le souvenir de la maison de son père et les douceurs innocentes qu'il y
106 AFFLICTION, etC.
goûtait. Ce n'est plus cet indifférent qui regardait son père avec mépris, qui croyait pouvoir aisément se passer de son secours. Il reconnaît que tout lui manque, et qu'il n'a plus d'appui ni de ressource qu'en lui. Ce n'est plus ce téméraire à qui les risques d'un long voyage et d'un pays étranger n'étaient rien en comparaison du plaisir d'être éloigné de son père : il voit qu'en s'en éloignant il ne peut éviter d'être malheureux. Il tremble à la pensée des misères qui le menacent. Il regarde la nudité, la servitude et la faim, comme des fléaux prêts à l'écraser. Quelle conclusion en tire-t-il ? celle que l'affliction fait tirer à tout pécheur qui n'est point encore endurci ; donc il faut sortir de mon état et retourner à mon père , et recourir à mon Dieu : c'est mon souverain bien, et je ne puis m'en passer; c'est mon souverain Maître et je ne puis l'éviter. Levons-nous, courons à ses pieds : Surgam, et ibo ad patrem. (Le P. de la Rue, Carême.)
AVERTISSEMENT
J'aurais joint ce sujet de l'Ambition à celui de ^Orgueil ou de la Vaine Gloire, comme étant un vice pareillement opposé à l'humilité chrétienne j mais j'ai fait réflexion qu'outre qu'un sermon qui embrasserait tout cela serait trop vague et trop ample, l'Ambition, considérée dans sa propre différence, pourrait fournir abondamment de quoi remplir plusieurs discours. Cette raison a prévalu sur mon esprit, quoique mon dessein soit de ne multiplier les titres ou les matières que le moins qu'il me sera possible. Je n'ai pu néanmoins me dispenser de confondre quelquefois l'Ambition avec la vanité et l'inconstance des honneurs du monde, des charges et des dignités, qui sont l'objet de cette ambition, parce que ces sujets sont liés trop étroitement pour pouvoir les séparer entièrement : de manière que l'on peut attaquer le vice de l'Ambition, ou bien en faisant voir le néant et l'instabilité du bien que l'on poursuit avec passion, ou bien en montrant le dérèglement de celte même passion qu'on nomme Ambition, ses causes, ses effets, ses suites, les voies injustes qu'elle prend pour venir à ses fins ; en un mot, tout ce qui la rend criminelle et qui nous oblige à la fuir.
Divers Desseins et Pians.
I. — Il n'y a point de personnes plus malheureuses, même dans cette vie, que les ambitieux, pour trois raisons, qui peuvent faire le partage d'un discours.
La première: pour les gênes, la servitude et l'esclavage volontaire, auxquels ils se réduisent pour venir à bout de leurs desseins, c'est-à-dire pour parvenir aux dignités et aux rangs qu'ils prétendent : car qui peut ignorer les basses et honteuses complaisances qu'ils emploient pour s'insinuer dans la faveur des grands? les assiduités serviles qu'ils leur rendent? comme ils se contrefont pour s'accommoder à leur humeur et à leurs caprices ? Ce qui a fait dire à S. Bernard que l'ambition est la croix et le supplice des ambitieux : 0 ambitio, ambientium crux I — Ce sujet donne lieu de faire la peinture et le caractère d'un ambitieux, et de faire voir comment il s'abaisse et rampe afin de s'élever ensuite; comment il est longtemps esclave avant que de devenir maître : il y a bien des choses à dire là-dessus. Dans quelle crainte et quelle inquiétude ne vit-il point sur le succès de ses projets et des desseins qu'il forme? Quels chagrins quand il les voit traversés ! dans quelles alarmes vit-il, lorsqu'il se voit déchu de ses espérances ! etc.
La seconde raison : parce que les ambitieux se rendent odieux à Dieu et aux hommes. C'est ce que la Vérité a prononcé en parlant de l'orgueil, qui est inséparable de l'ambition : et c'est proprement dans leurs ambitieux desseins que Dieu leur résiste, selon l'oracle du Saint-Esprit. Il semble même que Dieu prenne plaisir à s'opposer à leurs entreprises et à renverser leurs projets, parce que l'orgueil, la présomption et l'audace accompagnent toujours l'ambition. Les exemples tirés de l'Écriture font voir clairement cette vérité. — Ils ne sont pas moins odieux aux hommes, qui, par un orgueil secret, ne peuvent souffrir qu'on s'élève au-dessus d'eux : d'où vient qu'ils les traversent sourdement, s'ils n'osent se déclarer ouvertement par les brigues qu'ils font contre eux , et ils ressentent dans leur cœur une secrète joie quand ils voient arrêter les desseins de ces ambitieux.
La troisième enfin : pour les dangers auxquels ils sont toujours exposés, soit de la part de leurs compétiteurs et de leurs concurrents, soit par la nature des honneurs et des dignités qu'ils briguent, parce que, tout cela étant fragile, mille retours et mille catastrophes fâcheuses troublent tout le repos de leur vie, etc.
II. — L'honneur étant un bien hors de nous-mêmes et qui dépend
entièrement de l'opinion d'autrui, quand on le cherche et qu'on le brigue par ambition, on justifie ordinairement trois choses que S. Bernard a comprises en ces trois mots, qui peuvent servir de matière et de division d'un juste discours : Indebitè venit , prœproperè affeclatur, periculosè caplalur.
1°. Indebitè venit. On fait voir qu'on ne mérite pas le rang et l'honneur auquel on aspire. Notre ambition en est une preuve évidente, puisque nous voulons suppléer au mérite qui est nécessaire pour cela par des intrigues, des brigues et d'autres moyens, qui montrent assez que nous ne pouvons y parvenir par des voies plus justes et plus légitimes, ou que nous n'avons pas assez de modestie, de modération et d'humilité, pour attendre qu'on nous y élève.
2°. Prœproperè affeclatur. On se presse trop, on porte son ambition trop haut, et l'on prend un fardeau au-dessus de ses forces : ce qui fait que notre peu de mérite paraît davantage que si l'on se fût borné à sa première condition : car une grande charge et une dignité éclatante, où l'on s'est élevé par ambition, ne sert souvent qu'à faire voir dans un plus grand jour notre peu de génie et de capacité. De sorte qu'on s'expose au mépris des hommes, au lieu d'en être plus considéré.
3°. Periculosè caplalur. Ce n'est pas sans danger, et sans courir bien des hasards, qu'on entre en possession des charges et des dignités qu'on a souhaitées avec tant de passion : car on use ordinairement mal de l'autorité qu'on a acquise par cette voie; on est en danger de la perdre avec honte et avec confusion, et, ce qui est le plus à craindre et sur quoi on fait le moins de réflexion, on est dans un évident danger de son salut.
III. — L'Ambition détruit tous les principes de notre salut. Il faut trois choses pour se sauver. Il faut avoir l'innocence; il faut se soumettre à toutes les lois de la religion; il faut faire un bon usage des grâces que Dieu nous donne, Voilà tout l'esprit du christianisme : et c'est ce que l'ambition détruit entièrement.
1°. Elle détruit la sainteté et l'innocence par les crimes qa'elle fait commettre.
2°. Elle détruit la piété et la religion par l'indépendance qu'elle inspire, et le respect qu'on doit à Dieu en s'élevaut contre lui.
3°. Elle abuse des grâces de Dieu, qui nous portenfsans cesse à mépriser la gloire du monde.
IV. — On peut prendre pour dessein et pour division ces paroles du premier des superbes et des ambitieux: Ascendam super allitudinemnubium, et similis ero Allissimo (Is. 14).
1°. Elle enflamme les désirs de l'ambitieux, qui n'est jamais content, et qui ne dit jamais C'est assez. Ascendam : c'est le génie de l'ambition de vouloir toujours monter, et de ne s'arrêter jamais dans le poste présent qu'elle
PARAGRAPHE Ier. 109
occupe: elle pousse toujours ses prétentions plus loin, et ne leur fixe jamais de terme.
2°. Elle affecte l'autorité, la puissance, la juridiction sur les autres, parce qu'un ambitieux veut être maître et dominer partout : super altiludinem. Mais comment use-t-il de ce pouvoir? comment traite-t-il les autres? de quel œil regarde-t-il ceux qui sont au-dessous de lui?
3°. Il brigue des emplois qui sont au-dessus de sa condition et de son mérite; il s'oublie lui-même et s'égale aux plus grands hommes : similis ero Altissimo.
V. — L'Ambition — 1°. est aveugle dans ses recherches et dans ses poursuites : Nescitis quid petatis.. C'est ce que répondit le Fils de Dieu aux enfants de Zébédée.
2°. Elle est présomptueuse dans ses sentiments : ces deux disciples répondirent Possumus, quand le Sauveur leur demanda s'ils pouvaient boire son calice.
3e. Dangereuse et odieuse dans ses effets : Et decem indignati sunt. (Bourdaloue.)
VI. — L'ambitieux travaille lui-même à son abaissement en deux manières : — La première, en quittant une véritable gloire, qui est celle qui naît de la vertu et de la sainteté, laquelle nous rend grands devant Dieu, pour une fausse, inconstante et fragile, comme est l'honneur mondain; — La seconde, en prenant un chemin qui aboutit à une perte irréparable et à une confusion extrême, selon cette parole de l'Évangile : Qui se exaltât humiliabitur.
VII. — L'Ambition est criminelle : — 1°. Dans ses prétentions; — 2°. Dans les moyens qu'elle emploie pour y parvenir.
VIII. — L'Ambition — 1°. Trouble tout le repos de notre vie par les inquiétudes, les craintes et les chagrins qu'elle nous cause; — 2°r Elle trouble le repos de notre conscience par les moyens injustes qu'elle emploie pour venir à bout de ses desseins, et par les crimes qu'elle fait commettre.
IX. — Deux choses rendent les ambitieux très-coupables devant Dieu :
La première : leur aveugle et audacieuse précipitation à s'élever, qui leur fait par conséquent employer toutes sortes de moyens injustes, et commettre une infinité de crimes.
La seconde : leur dédaigneuse et insupportable fierté quand ils sont élevés.
X. — i°. L'Ambition, considérée dans sa nature, est un empressenent de s'élever : ce qui rend cette passion infiniment dangereuse.
t 10 AMBITION.
2°. Dans les moyens qu'elle emploie , elle est injuste, en faisant d'un mérite prétendu un supplément de son indignité. 3°. Elle est funeste dan3 sa fin, soit pour le temps soit pour l'éternité.
XI. — On peut prendre pour partage et pour division d'un discours ces paroles du Prophète royal : Exallalus aulem, humilialus sum et conturbatus. — 1°. On s'élève presque toujours par mille injustices : Exallalus. — 2°. On achète cette élévation par la perte de son repos : Conturbatus. — 3°. On est toujours humilié, par une particulière punition de Dieu : Humilialus sum.
XII. — L'honneur où l'ambitieux aspire — 1°. est vain, à raison du fondement sur lequel il s'appuie, qui est une chose basse, fragile et indigne d'un chrétien; ensuite, le jugement des hommes qui se trompent euxmêmes, et enfin sujet à de fâcheux retours.
2°. Il est injuste, parce qu'il souhaite et usurpe un bien qui ne lui appartient point.
3°. Fatal et pernicieux à son bonheur éternel.
XIII. — L'Ambition — 1°. De tous les crimes est celui qui porte le plus sûrement son châtiment avec soi, par le trouble et l'inquiétude qui l'accompagnent.
2°. C'est le plus aveugle et le plus imprudent, qui se précipite en voulant s'élever.
3°. Le moins sûr d'obtenir ce qu'il prétend, et qui court plus de risque de le perdre quand il l'a obtenu,
XIV. — Trois choses doivent détourner tout homme de l'Ambition.
La première est que l'honneur qu'on poursuit avec tant d'ardeur est frivole, faux et de peu de durée.
La seconde : la difficulté de s'y maintenir, parce qu'on est en butte à l'envie, à la calomnie et aux mauvais jugements qu'on fait de notre conduite.
La troisième : le danger continuel de se perdre, et pour le temps et pour l'éternité.
XV. — L'Ambition — 1°. aveugle l'esprit, en nous faisant entreprendre au-dessus de nos forces et de notre mérite, et en nous faisant méconnaître nous-mêmes.
2°. Elle dérègle le cœur, en nous inspirant de l'orgueil, de la fierté et un désir déréglé de paraître.
XVI. — Les honneurs du siècle, que notre ambition nous fait rechercher avec tant d'ardeur, peuvent être considérés en trois manières, ou
selon trois rapports qui leur conviennent : — 1°. Par rapport à Dieu, qui en est le distributeur; — 2°. Par rapport au prochain, au-dessus de qui ils nous élèvent; — 3°. Par rapport à nous-mêmes, qui les possédons ou qui nous les procurons.
Sous le premier rapport, les honneurs du siècle sont, dans l'ordre de la prédestination éternelle, autant de vocations de Dieu, et notre ambition les profane en les recherchant comme des avantages purement temporels.
Sous le second rapport, les honneurs du siècle sont de vrais assujettissements à servir le prochain, et notre ambition en abuse en les recherchant pour exercer un vain empire et une fière domination.
Sous le troisième rapport, les honneurs du siècle sont des engagements indispensables à travailler et à souffrir, et notre ambition les corrompt en les recherchant, dans la vue d'y trouver une vie tranquille et agréable. (Bourdaloue, Mercredi de la 2e semaine de Carême).
XVII. — On peut montrer dans les deux parties d'un discours : — En premier lieu, que rien n'est plus insensé que la conduite de l'ambitieux dans ses projets; — En second lieu, que rien n'est plus malheureux que l'ambitieux dans ses succès.
Pour ce qui regarde la lre partie, on la peut prouver par deux raisons : — 1°. C'est que les entreprises de l'ambitieux se font contre la volonté de Celui seul qui la peut faire réussir : c'est donc une témérité qui va jusqu'à la folie. — 2°. C'est qu'on emploie, pour y réussir, les moyens les plus capables de la faire échouer.
Les raisons qui prouvent la seconde partie sont : — 1°. Que, pour cette vie même, Dieu, pour venger l'outrage qu'on fait à sa providence, permet d'ordinaire que ces projets ambitieux tournent enfin à la confusion de celui qui se veut soustraire à ses ordres. — 2°. Par rapport à l'éternité, si un ambitieux réussit dnns ses entreprises, il en est plus attaché aux choses du monde, et par conséquent plus incapable de penser aux biens de l'autre vie, et plus éloigne de faire son salut.
Les Sources.
[Les SS. Pères]. — S. Chrysostôme, Homél. 71. sur S. Matthieu, ch. 22, dans l'exhortation, où il montre combien ce vice est dangereux, et comme il se glisse dans les âmes par cent différentes voies. Il y parle aussi des mauvais effets que la vanité et le désir de la gloire produisent en nous.
Le même, Homél. 30e sur la Genèse, où il explique ces paroles : Venite, faciamus nobis civitatem et lurrim cujus caput erit usquè in cœlum, etc. Là il dépeint le génie et les vains projets de l'Ambition, que Dieu se plaît à confondre.
Le même, sur le chap. 23e de S. Matthieu, sur ces paroles du Fils de Dieu, qui taxe l'ambition des pharisiens : Amant primos a ccubitus in mensis, salutaliones in foro et vocari ab hominibusRabbi ; déplore les malheurs. qu'a causés dans l'Église l'ambition des ecclésiastiques, et s'étend assez au long sur l'injustice et l'indignité de cette passion.
i.e même, Homél. 68e sur S. Jean, où il explique ces paroles ; Dilexerunt gloriam hominum magïs quàm gloriam Dei. Là ce saint docteur montre la nature de l'ambition, ses pernicieux effets, et la servitude où elle réduit ceux qui sont dominés par cette passion.
Le même, Homél. 2e sur l'Epitre de S. Paul à Tile. Il décrit les malheurs que cette dangereuse passion cause partout, et particulièrement à ceux qui en sont possédés. Il fait de même dans l'Homélie 43e, au peuple d'Antioche, où il compare cette violente passion eux vents furieux qui agitent et bouleversent la mer, et qui sont cause des naufrages qui arrivent souvent : et cet endroit est fort éloquemment touché.
Origènejau 2e Traité sur le livre de Job, représente ce saint homme sur son fumier comme un divin maître qui instruit tous les hommes et leur apprend, par son exemple, à quoi se réduit la gloire du monde, qui fait l'objet de leur ambition. De même, Homél. 3QsurlePs. 36e, et Homél. 2e sur le Ps. 38e.
S. Grégoire Pape, au liv. 2e de ses Morales, expliquant ces paroles de Job Memoria vestra comparabitur cineri (Ibid. 13), dépeint par quels artifices et par quels moyens les ambitieux tâchent de s'élever et d'acquérir de la gloire.
Le même, lib. 1. Episl., parlant de la charge pastorale, montre le bonheur d'une personne sans ambition et qui mène une vie tranquille, et tout au contraire le trouble et l'agitation d'esprit d'un ambitieux qui se donne mille mouvements inutiles.
S. Bernard, au Sermon VIe sur le Ps. Qui habitat, comprend en peu de mots tout ce qui se peut dire sur l'ambition.
Le même, aux livres IV9 et Ve de la Considération, exprime vivement comme ce vice régnait de son temps dans l'Église, et les désordres qu'il y causait.
[Les livres spirituels], — Le Gard. Bona, dans ses Principes de la vie chrétienne, ch. 26e et 27e, fait un portrait des ambitieux, dont il décrie le génie, les intrigues et les pernicieux desseins.
La Morale Chrétienne sur le Pater, liv. 5e, sur Fiat volunlas tua, art. 4e, parle fortement contre ceux qui entrent dans les charges et dans les dignités ecclésiastiques par ambition.
PA.RRGRAPHE DEUXIÈME. 113
Eusebius Nierenibergius, De arle volunlalis, cap. 4, traite du peu de fond qu'il y a à faire sur la gloire du monde que les ambitieux s'efforcent d'acquérir.
Le P. Caussin, liv. II de la Cour Sainte (12e obstacle), montre quel empêchement l'ambition met à la vertu et à la sainteté.
Le P. Nepveu, dans ses Réflexions chrétiennes pour tous les jours de l'année, 7 mars, parle de la nature et du génie de l'ambition, des moyens injustes par lesquels un ambitieux veut s'élever, et combien ce vice est opposé aux maximes de la religion.
Le P. Croiset, dans ses Réflexions chrétiennes, tome 2, fait plusieurs belles réflexions sur ce sujet, dans un titre particulier.
Le P. Baeza, dans ses Commentaires allégoriques et moraux, montre en différents endroits que l'ambition aveugle les hommes, qu'elle les porte aux plus grands crimes, qu'elle les éloigne des plus grandes vertus, et que le remède en est très-difficile (p. 17 i, 208, 374, 377, 513 et 682).
Dandinus, lib. 3o, a traité amplement cette matière en cinq chapitres (1).
Drexellius, Palœslra christiana, II, 3.
[Les Prédicateurs]. — Le P. Oliva fait sur ce sujet de belles réflexions dpns ses Sermons 14e, 16e, 31e, et principalement dans un discours sur la fête de S. Nicolas.
Le P. Matthias Faber, tome 3e de ses Sermons, traite aussi cette matière.
Le P. de Lingendes, dans le 2e Sermon du IVe Dimanche du Carême, à l'occasion de la fuite du Fils de Dieu lorsqu'on le voulut faire roi, parle de la vanité et de l'instabilité des honneurs du monde, et de tout ce qui fait l'objet de l'ambition de la plupart des hommes.
Maimbourg, Sermon pour le 3e mercredi du Carême, traite des pernicieux effets de l'ambition.
Fromentières, dam un Sermon sur ce sujet, montra que l'ambition est toujours criminelle.
L'Auteur des Discours chrétiens, Sermon pour le Xe Dimanche après la Pentecôte, s'étend sur la misérable condition des ambitieux.
Le P. Duneau, Sermon sur l'Évangile du 3e mercredi de Carême.
Le môme, Sermon pour le XVe Dimanche après la Pentecôte, parle de la vanité des honneurs du monde, et de l'ambition de ceux qui les recherchent.
La Volpillière a aussi traité ce sujet dans un de ses Sermons.
Le P. Bourdaloue, dans les Sermons imprimés sous son nom, Sermon pour le 3e Mercredi de Carême.
(i, Nous supposons qu'il s'agit de VEthica sacra du P. Dandini, jésuite des États de L'Église, mort en 1G24. (Edit.J
Le môme, dans ses véritables Sermons sur le même Évangile, parle aussi de l'Ambition, mais prend un autre dessein, et donne toute une autre forme à ce sermon.
Tarmi les Discours Moraux, il y en a un sur l'Ambition.
Dans le Dictionnaire Moral ou la Science de la Chaire, tome I, il y a deux Sermons de suite sur ce sujet.
Dans les Essais de Sermons pour le Carême, tome I, pour le mardi delà 2e semaine de Carême, 4e dessein.
[Ceux qui ont fait des recueils sur ce sujet]. — L'auteur des Sermons sur tous les sujets de la morale chrétienne, Sermon pour le XVIe Dimanche après la Pentecôte.
Grenade, dans ses Lieux Communs.
Peraldus, tome I, chap. 6. (1).
Busée, in Panario, Y. Ambitio.
Labatha, Thésaurus Moralis, Y. Ambitio.
Lohner, V. Ambitio.
Berchorius, Dictionar. Morale.
Passages, exemples et applications de l'Écriture.
Venite, faciamus nobis civitatem, et turrim cujus culmen pertingat ad cœ- Itttn, et celebremus nomen nostrum, antequam dividamur in universas terras.
GeDes. xi, 4.
Non dominabor vestrî, nec dominabitur in vos filius meus ; sed dominabitur vobis Dominus (aiebat Gedeon). Judic.
vin. 23.
Sublevavit te cor tuum : contentus esto gloriâ, et sede in domo tuâ. IV Reg. xiv,
Inimici Domini, mox ut honorificati fuerint et exaltati, déficientes, quemadmodùm fumus déficient. Ps. 36.
Qui altam facit domun suam quœrit ruinam. Proverb. xvn, 16.
Elevâsti me, et, quasi super ventum
Venez, faisons-nous une ville avec une tour dont le sommet atteigne le ciel, et rendons notre nom célèbre, avant que nous nous dispersions dans toute la terre.
Je ne serai point votre prince, et je ne vous commanderai poiut, ni moi ni mon £ls ; mais ce sera le Seigneur qui vous commandera.
Votre cœur s'est élevé d'orgeuil : contentez-vous de votre gloire, et demeurez en repos dans votre maison.
Les ennemis du Seigneur n'auront pas plus tôt été honorés et élevés dans le monde, qu'ils tomberont et s'évanouiront comme la fumée.
Celui qui élève sa maison bien haut en cherche la ruine.
Vous m'avez élevé, et, me tenant comme
(l) Peraldus, Pérault, appelé encore De-petrâ-altâ, dominicain du xme siècle, a composé la Somme des vertus et des vices. (Edit.)
Ho
ponens, elisisti me validé. Job xxx ,
"Noli quœrere h Domino ducatum, neque à rege cathedram honoris. Eccl.