APPLICATIONS DE L'ÉCRITURE
[L'ambition premier péché du monde]. — Eritis sicul dii (Gènes. III). Le démon, voyant que l'homme avait été créé à l'image de Dieu même, et par conséquent pour une noble fin, jugea qu'il ne pouvait avoir que de hautes pensées et des desseins qui répondaient à l'excellence de sa nature. C'est pourquoi S. Ambroise remarque que ce fut par cet endroit qu'il le tenta, espérant qu'il pourrait le perdre, et le faire déchoir de l'heureux état où il le voyait, par la même voie par laquelle cet ennemi de Dieu et des hommes était déchu lui-même du sien, savoir par l'ambition, en lui persuadant qu'il serait semblable à Dieu, et qu'il s'élèverait à une plus haute dignité que celle où Dieu l'avait placé. De-là S. Ambroise conclut que l'ambition est le premier péché du monde et la source de tous les autres, comme étant un orgueil présomptueux qui aspire à une élévation qui ne lui est point due : Non Evam cibus inflexit, non mandalorum oblivio clestiluit, sed promissi honoris ambitio illecebrosa decepit (In Evang. Lucse IV).
[Vice universel]. — Venit princeps hujus mandi, et in me non habet quidquam (Joan. XIV). S. Augustin (De agone chrisliano) demande pourquoi le Fils de Dieu appelle le démon le Prince du monde, et il répond que c'est parce qu'il y règne avec un pouvoir presque absolu, par le moyen des trois concupiscences dont parle S. Jean, et que la plus étendue, la plus violente et la plus tyrannique de toutes est l'ambition, exprimée en ces paroles : Superbia vitœ, l'orgueil de la vie. Les autres, en effet, n'y régnent pas si universellement, ni si absolument. Il y a bien des personnes qui se mettent au-dessus de l'avarice, et d'autres qui ont crucifié leur chair avec ses
concupiscences, comme parle S. Paul; mais il n'y a presque personne qui soit exempt d'ambition et insensible aux honneurs du monde.
[Contrefaçon de la charité]. — Charitas paliens est, benigna est... Non est ambitiosa (lad Corinth. xm). Quoique l'ambition soit opposée à la charité dans toutes les qualités que demande l'Apôtre, elle l'imite cependant en toute3 ses manières d'agir :ce qui fait qu'un savant interprète l'appelle une charité feinte et contrefaite. Car elle est patiente comme la charité, puisqu'elle endure mille rebuts et mille mépris pour venir à bout de ses prétentions. Si la charité fait du bien à tout le monde, un ambitieux ne tâche-t-il pas de se rendre affable et complaisant pour s'attirer la bienveillance des hommes? La charité souffre tout, croit tout, endure le froid et le chaud : l'ambition endure tout cela pour parvenir à ses fins.
[Point de paix]. — Ignis nunquàm dicil : Sufficil (Prov. XXX, 16). Le feu est le symbole de l'ambition. Voilà, hommes du siècle, ce qui vous empêche de jouir de la paix et d'être jamais contents : vous aspirez à ce bonheur, et vous n'y parvenez jamais. Mais ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, à cette ambition qui vous possède et à laquelle vous vous êtes comme livras; à cette ambition qui, malgré tant de biens dont Dieu vous a comblés dans la vie, vous empêche de vous contenter de ce que vous êtes, et vous porte toujours à vouloir être ce que vous n'êtes pas; à cette ambition qui, par la plus monstrueuse ingratitude envers la Providence, vous fait compter pour rien ce que vous avez, et toujours aspirer à ce que vous n'avez pas, jusqu'à vous fatiguer pour cela sans relâche; à cette ambition qui fait naître dans votre cœur tant de basses et de honteuses jalousies, qui des prospérités d'autrui vous fait de si amers sujets de douleur, qui vous jette en de si violents transports quand on s'oppose à vos desseins, qui vous inspire de si mortelles aversions quand on traverse vos entreprises. Mais quand vous aurez une bonne fois renoncé à cette passion qui trouble tout le repos de votre vie; quand, par une modération chrétienne et sage, vous saurez vous tenir dans le rang où Dieu vous a placés; dès-lors, soumis à Dieu, vous ne penserez plus qu'à vous sanctifier dans votre état, sans courir éternellement après un fantôme que vous vous figurez comme un bonheur parfait, mais dont la chimérique espérance ne sert qu'à vous tourmenter.
[Souffrances de l'ambition], — Elevans allisisli me (Ps. 101). En m'élevant, Seigneur, vous m'avez brisé. Que l'ambition fait de peine à ceux qui so piquent des honneurs du monde! qu'elle fait souffrir! Elle nous brise en nous élevant. Le Fils de Dieu dit qu'il avait dû souffrir pour entrer en sa gloire : il semble que l'ambition veuille imiter le procédé de Dieu en ce point, et que les lois du ciel soient celles du monde : car, s'il a quelque gloire, il ne la donne qu'après de fort longues souffrances, et l'humilité de lacroix, qui estle chemin du ciel, l'est encore des dignités où aspirentles unies
ambitieuses. Les autres passions tourmentent secrètement ceux qui en sont possédés: la seule ambition se plaît à rendre nos peines publiques; elle nous élève afin qu'elles soient mieux connues, et fait toujours un spectacle de sa cruauté... 0 ambition! comment nous peux-tu plaire en nous crucifiant? Il n'est point de douleurs au monde qui égalent les tiennes, et néanmoins nous courons après toi! Cet bomme dont la condition est un objet d'envie et d'admiration à ceux qui le regardent, et qui croit que rien n'égale sa félicité, n'en a pu venir là que par des actions basses et honteuses : combien de temps a-t-il fallu qu'il ait souffert de la mauvaise humeur et des mépris d'un grand dont il se promettait son avancement? combien de fois l'a-t-on vu lui rendre ces services que l'intérêt et la flatterie ont coutume de rendre à ceux qui se laissent gagner par ces déférences?
[Humilité dans l'élévation]. — Domine, non est exallalum cor meum, neque elali sunt oculi mei (Ps. 130). « Seigneur, je ne me suis point laissé éblouir par l'éclat du monde qui m'environne, et jamais l'ambition ne m'a porté à des entreprises au-dessus de mes forces, de mon état et de ma naissance.» C'est ce que peut dire une personne qui, pour élevée qu'elle soit, se tient dans les termes de la modestie et de l'humilité chrétienne. Un véritable chrétien, quelque grand qu'il soit aux yeux du monde, est toujours petit à ses yeux, et, au lieu de vouloir monter plus haut, d'aspirer à de plus hautes charges, ne voit qu'à regret le rang qu'il occupe. Il n'est pas comme ceux à qui la tête tourne quand ils sont dans un lieu bien élevé et qu'ils regardent ce qui est au-dessous d'eux. Un chrétien humble de cœur, quoiqu'il se voie au faîte de l'honneur, comme il n'y est point monté par ambition, il est prêt d'en descendre par humilité, et, pour avoir changé de fortune, il ne change point de sentiment et peut ajouter avec le Roi- Prophète : Non est exallatum cor meum, neque ambulavi in magnis neque in mirabilibus super me.
[Dieu irrité]. — Arrogantia tua decepit te, et superbia cordis tui (Jerem. XLIX, 16). C'est le reproche que Dieu fit autrefois aux Iduméens, peuple fier et ambitieux. « Je ne suis point insensible aux outrages que votre ambition a faits à ma Providence. J'ai examiné avec soin toutes vos démarches : toutes les idées d'élévation qui aveuglaient votre esprit vous ont fait voir sous un faux jour, et vous ont empêché d'en juger sainement. Etait-ce donc sans dessein que je vous avais fait naître dans une condition médiocre, et vous verrai-jc sans indignation sortir de l'état où je vous avais mis pour votre salut? Vous verrai-je impunément faire jouer toutes sortes de ressorts pour venir à bout de vos desseins? Qui habitas in cavernis petrœ, et apprehendere nilfiris altiludinem collis (Ibid.) Allez, livrez-vous aux désirs déréglés de votre ambition, satisfaites-la, sivousle pouvez, dans toute son étendue: votre élévation neservira qu'à vous couvrir d'un éternel opprobre,
et à vous faire sentir plus vivement l'humiliation dans laquelle je saurai vous replonger. A peine aurez-vous goûté les premiers fruits de votre passion criminelle, que ma colère éclatera sur vous; et, afin de rendre ma punition plus illustre, j'attendrai le moment auquel vous entrerez dans cet emploi que vous souhaitez avec tant d'ardeur. Fussiez-vous sur le trône, j'irai vous renverser: Cùm exaltaveris quasi aquila nidum luum, indè detraham te, dicil Dominus (Ibid.) Votre chute étonnera tous ceux qui avaient été frappés de l'éclat de votre fortune. Vous verrez bientôt disparaître cette foule d'adorateurs, et vous refuser un indigne encens qu'ils vous prodiguent maintenant par intérêt plutôt que par estime. Bien loin de vous porter compassion, chacun vous insultera dans votre malheur : Et erif, Idumœa déserta : omnis qui (ransibil per eam slupebit, et sibilabit super omnes plaças ejus (Ibid.) Chacun, dans cet étonnement universel, demandera: Qui donc a pu renverser une fortune si bien établie? Et moi, dit le Seigneur, je leur répondrai que votre ambition seule a été la cause de votre chute, que j'ai voulu faire cesser les plaintes de tant de malheureux que vous aviez opprimés, que j'ai voulu me faire justice à moi-même et venger ma Providence outragée par vos projets ambitieux. »
S iv.
Passages, pensées et sentiments des SS. Pères.
Nonferèquisquamestquicareatamore II n'y a presque personne qui soit
dominandi, et humanam non appetat exempt de la passion de dominer, et qui
gloriam. S. August. in Ps. 1. ne souhaite ardemment la gloire mondaine.
Quotiès hominibus prœesse desidero, Toutes les fois que je veux m'élever
totiès Deo rneo prœesse contendo. Id. au-dessus des hommes et leur comman-
ibid. et Bernard. Serin. 1 , super Missus der, autant de fois je cherche à m'élever
eSf; au-dessus de mon Dieu.
Locus superior, sine quo populus régi Quoiqu'on remplisse dignement la place
non potest, etsi administretur ut decet, où il faut être élevé afin de gouverner
tamen indecenler appetitur. Id. 19 Ci- tout un peuple, on ne peut toutefois la
vit. Dei, 19. souhaiter ni la briguer sans se deshonorer.
Cùm Us qui naturaliter sibi pares sunt Affecter de commander à ceux que la
dominari qtds affectât, intoler abilis om- nature a faits nos égaux, c'est 1 effet et
nimb superbia est. Id. 2 Doct. Christ. la marque d'un orgueil insupportable.
Honor quœrere te débet, non ipsum tu. L'honneur vous doit venir chercher,
1,1. 1. 50, Homil. 13. mais vous ne devez pas rechercher 1 honneur.
Etiam in sinu sacerdotum ambitio L'ambition trouve place dans le cœur
dormit : ib\ sub umbrâ recubat. in se- de ceux mêmes qui sont consacrés aux au-
crelo thalami se fraudulenter occultât, tels : elle s'y cache, elle y trouve un lit
Cyprian. , serin, de jejunio et tentât. secret et retiré où elle dort à son aise.
Mirentur alii signa quœ fecit, mirentur incredibilem abstinentiam : ego nihil ith stupeo quam gloriam illum et honorem calcare potuisse. HieroD. Epist.
51, de B. Hilarione.
Ut sœvi quidam venti in tranquillum mare delati totum ab imo subruunt, ut et arenacumundismisceatur, sic et ambitio et iurpis quœstus, animam subeuntes, omnia subvertunt. Chrysost., Hom.
43 ad Pop. Ant.
Excœcat mentis intuitum prœsertlm gloriœ furor. Id. ibid.
Omnibus servis magïs est servus gloriœ cupidus. Id. Hom. 49, ad Pop. Ant.
Primatus fugientem se desiderat , desiderantem fugit. Id. Imperf. opère, Homil. 35.
Hoc est quod humanum genus potissimùm perdit, quia non vult naiurœ suœ mensuram agnoscere, sed majora semper desiderat, et quœ supra suam sunt dignitatem votis concipit. Id. Homil. 50 in Gènes.
Blandum nomen honos, malaservitus, exitus œger. Paulini Epist. 36 ad Augustin.1
Sœpè juos vilia nulla délectant, quos nulla pctuit movere luxuria, nulla avaritia subvertere, facit ambitio criminosos. Ambr. sup. Luc. 5.
Resipiscat unusquisque à furore sœcularium dignitatum, quœ mentem animumque perturbant, ut compos suî esse non possit. Id. ibid.
Ambitiosus, ut dominetur, aliis priùs servit, curvatur obsequio ut honore donetur, et dùm vult esse sublimior fit remissior. Id. ibid.
Ambitio est quœdam simia charitatis.
Charitas enim patiens est pro œternis, ambitio patitur omnia pro caducis ; charitas benigna est pauperibtis, ambitio divilibus ; charitas omnia suffert pro veritate, ambitio pro vanitate : utraque omnia crédit, omnia sperat, sed longé dissimili modo. Salvianus.
Locus regiminis dcsiderantibus negan-
Que d'autres admirent les miracles que ce grand saint a faits par la vertu divine; qu'ils soient surpris de son incroyable abstinence : pour moi, je n'admire rien tant que de voir qu'il ait pu fouler aux pieds l'ambition, l'bonneur et le faste du monde.
Comme les vents impétueux qui s'élèvent sur la mer l'agitent jusqu'au fond et la bouleversent, en sorte que le sable qu'ils découvrent se mêle avec les flots, de même l'ambition et l'avarice, entrant dans une âme, la troublent et y bouleversent tout.
La furieuse passion d'acquérir de la gloire aveugle l'esprit plus que toute cbose.
Celui qui est esclave de la gloire est le plus misérable de tous les esclaves.
La première place, qui donne droit de commander aux autres, recbercbe celui qui la fuit, et fuit celui qui la recbercbe.
Voici ce qui trouble et perd le genre humain: personne ne se mesure sur les talents qu'il a reçus de la nature, mais aspire toujours à quelque cbose de plus grand, et porte ses vœux et ses désirs à un plus baut rang que celui qu'il occupe.
L'honneur est un nom qui nous flatte, mais il est une rude servitude, dont la fin et les issues sont funestes.
L'ambition a souvent rendu criminels ceux mêmes qui ne trouvent aucun plaisir dans les autres vices, que jl'impureté n'a point tentés, que l'avarice n'a pu corrompre.
Que chacun revienne de cette furieuse passion pour les grandeurs du monde, laquelle trouble et renverse tellement l'esprit, qu'on n'est plus maître de soi-même.
L'ambitieux se rend esclave, afin d'arriver à commander aux autres; il plie sous le joug, afin d'être ensuite dans l'honneur, et en voulant s'élever il s'avilit.
L'ambition est, pour ainsi dire, le singe de la charité. La charité est patiente en vue des biens éternels, et l'ambition souffre tout pour des biens fragiles et périssables ; la charité est bienfaisante aux pauvres, et l'ambition l'est aux riches; la charité endure tout pour la vérité, l'ambition pour la vanité : l'une et l'autre croit tout , espère tout, mais d'une manière bien différente.
Le gouvernement doit être refusé à