‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 5)Chapitre 49 sur 75 · QUATRIEME 1-"J · texte numérisé non relu

QUATRIEME 1-"J

ceux qui le souhaitent, et présenté à ceux qui le fuient : que celui-là donc soit forcé de l'accepter, qui se fait remarquer par ses vertus.

Il faut aller par ordre aux ordres sacrés : car enfin celui-là souhaite sa chute et se creuse des précipices, qui, pour s'élever jusqu'au plus haut faîte, laisse les degrés qui y conduisent pour y monter par des lieux escarpés.

Ceux qui recherchent la première place ou la première dignité s'attirent le mépris, ne sachant pas que c'est par cette voie qu'on s'abaisse jusqu'aux plus bas

Lorsqu'une magistrature ou une dignité a été obtenue par force ou par une cabale séditieuse, ou bien quand l'ambition, la brigue, prenant les devants, s en est emparée par des voies plus artificieuses, quoique celui qui la possède ne donne ensuite aucun sujet de se plaindre par ses mœurs et par sa conduite, ce commencement néanmoins est d'un pernicieux exemple, et il est difficile qu'une entreprise qui a eu de si méchants commencements ait jamais une bonne issue.

L'ambition est un mal qui s'insinue adroitement, un poison secret, une peste cachée; elle n'invente que des ruses et des fourberies ; c'est la mère de l'hypocrisie et de l'envie, la source de tous les vices, et qui fomente ensuite tous les crimes; c'est la rouille des vertus, la teigne qui consume peu à peu tout ce qu'il y a de saint; elle aveugle les cœurs, et fait des maladies des remèdes mêmes. Ambition, la croix et le supplice des ambitieux! Comment, étant si fâcheuse et si insupportable, peux-tu plaire à tout le monde? Rien ne tourmente plus cruellement, rien ne cause plus d'inquiétude et de chagrin.

Je ne crains rien davantage pour vous que la passion de dominer; il n'y a point de poison plus à craindre, ni d'épée qui puisse vous blesser plus dangereusement.

Lorsque les ambitieux veulent acquérir de l'honneur, ils tâchent, premièrement, de s'insinuer dans l'amitié des autres; mais quand ils sont parvenus à leur but, enflés de leur puissance, ils s'assujettissent ceux-là mêmes à qui ils marquaient le plus d'affection.

Nous voyons les ambitieux, poussés par la passion qu'ils ont pour la gloire, s'exposer à tous les hasards, causer mille

probia dissimulare, negligere maledicta.

Id. de Convers. ad Cler. 32.

Sicut peremptoria est altitudo quœsita, ità periculosissima est oblata. Cyprian. De jejun. Christi.

Die, quœso te, omnibus ittislaboribus nostris qub amhimus pervenire ? Majorne esse poterit spes nostra in palalio quant ut amici Imperaloris simus ? et ibï quid non fragile plenumque periculis, et per quot pericula pervenitur ad grandius periculum ! Aug. 8 Conf.

[Relinque ambitum : tumida res est, vana, ventosa ; nulluni habet terminum ; tain sollicita est ne quem ante se videat quam ne alium post se.... Confragosa in fasligium dignitatis est via. Seneca , Epist. 852.]

scandales, souffrir la haine des hommes, dissimuler les affronts et mépriser les mauvais discours qu'on fait d'eux.

Comme c'est se perdre que de rechercher les grandes charges, c'est se mettre en danger de se perdre que de les accepter.

Dites-moi, je vous prie, où prétendonsnous arriver par tous nos travaux? pouvons-nous porter notre espérance plus haut dans la cour que d'être favoris de l'Empereur? Et en cela même qu'y a-t-il qui ne soit sujet à l'inconstance et à de grands daugers? Hélas! par combien de •périls piirvient-on au plus graud de tous les périls!

[Ne vous laissez point aller à l'ambition: c'est une passion vaine et enflée d'orgueil; elle est aussi mécontente de voir quelqu'un au-dessus d'elle qu'elle l'est de n'avoir pas quelqu'un à qui elle puisse commander; la voie par laquelle on veut monter au faîte des dignités est toute bordée de précipices.]

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

[Nature de I'ambilion]. — L'ambition est une passion déréglée qui nous porte à nous élever, ou bien un désir immodéré de l'bonneur, des charges et des dignités qui nous attirent le respect et la considération des hommes. C'est la notion que S. Thomas en donne (2-2., quœsl. 13, art. 1). Ce qu'on peut entendre et expliquer en l'appelant « une passion déréglée de s'élever au-dessus de sa naissance, de son état et de sa condition présente, et par conséquent un désir aveugle et ardent de surpasser ses égaux, de s'égaler aux plus grands, et même de s'élever au-dessus d'eux, sans mesurer ses forées, sa capacité et son mérite. » De-là vient qu'elle est toujours accompagnée d'orgueil et de présomption, dont elle est une espèce ou une partie.

[Elle est un péché, cl en quoi]. — D'où il s'ensuit — 1°. Que l'ambition est mauvaise et un péché, parce qu'elle nous fait désirer et poursuivre les grandeurs désordonnément, c'est-à-dire contre l'ordre de Dieu, qui veut qu'on ne les souhaite qu'autant qu'elles sont utiles pour son service et pour nous acquitter de l'emploi qu'il nous a confié; ensuite, qu'on ne les

obtienne que par des moyens légitimes. C'est ce que S. Thomas a bien voulu confirmer par le témoignage d'un païen, qui a reconnu cette vérité par les lumières de la raison, lorsqu'il a dit que les bons et les méchants cherchaient à s'avancer et à se pousser dans le monde, mais avec cette différence, que les personnes vertueuses y allaient par des voies droites et prenaient des moyens justes pour y parvenir, au lieu que les autres y arrivaient par des chemins détournés, c'est-à-dire par des crimes, par des ruses, des fourberies, des injustices et des violences (Salluste, Calilinà).

De-là on infère — 2°. Que l'ambition est déréglée quand on souhaite ou qu'on poursuit les honneurs qu'on ne mérite point : comme si quelqu'un, par exemple, voulait être considéré sur le pied d'un homme savant ou vertueux, n'ayant ni science ni vertu"; ou bien si, ayant en effet quelque science ou quelque vertu, il exigeait qu'on lui rendît plus d'honneur, de respect ou de louange qu'il n'en mérite. Enfin, l'ambition est déréglée lorsqu'on ne rapporte pas à Dieu l'honneur qu'on nous rend et que l'on croit mériter, mais qu'on y met sa dernière fin et qu'on en fait son principal objet : ce qui est assez rare et assez difficile dans un chrétien, parce qu'alors il cesserait d'être chrétien, étant dans un sentiment si opposé aux principes de sa religion. Mais la plupart des ambitieux vivent comme s'ils étaient dans cette erreur.

On infère — 3°. Qu'il est permis de chercher et de prendre les moyens de s'avancer dans sa condition, c'est-à-dire d'acheter ou d'accepter les charges et les emplois que l'on croit pouvoir remplir, et qui ne sont point au-dessus de notre capacité, pourvu qu'on ne les recherche et qu'on ne les accepte que dans l'ordre de Dieu, et non pas par quelque passion déréglée qui nous y pousse : parce que, comme dit S. Augustin, il est nécessaire que les premières places soient remplies, dans le monde politique, aussi bien que les dernières.

On doit inférer — 4°. Que le désir de l'honneur et des dignités est encore déréglé quand, au lieu de rapporter cet honneur à l'utilité du prochain (comme c'est l'ordre que Dieu a établi, que les grands protègent et secourent les petits) , on s'en sert pour l'opprimer, ou quand on le méprise. De manière qu'étant élevé au-dessus des autres par quelque voie, même juste et légitime, si on ne daigne pas ensuite les regarder ou si on les traite avec fierté, c'est une marque qu'on n'a souhaité cette charge ou ce rang que par ambition. — C'est ce que j'ai recueilli de différents théologiens dont j'ai abrégé la doctrine, ou d'auteurs à qui j'ai donné ce nom parce qu'ils raisonnent en théologiens sur la nature et sur les effets de l'ambition.

[Les charges]. — Pour avoir une plus parfaite intelligence de ce vice et en connaître mieux le dérèglement, il faut savoir que l'honneur n'est autre chose qu'un témoignage extérieur qu'on rend à quelqu'un de l'opinion avantageuse qu'on a de son mérite : Ilonor lestificationem quamdam importât de exceUentiâ alicujus, dit S. Thomas (2-2, qaœsl. 103, art. 1). C'est pour

cela que les ambitieux marquent des désirs si empressés et se donnent tant de mouvemeut pour être dans quelque poste avantageux. Or, quoiqu'à proprement parler il n'y ait que la vertu qui mérite d'être estimée et honorée, nous honorons toutefois, non-seulement ceux qui la possèdent, mais encore ceux qui en portent quelque marque, parce qu'ils sont dans un état qui oblige d'être vertueux. C'est par cette raison que nous devons honorer les princes, les prélats, les magistrats, quoiqu'ils soient vicieux, parce que, Dieu leur ayant communiqué un rayon de sa puissance, il les a élevés à un rang qui suppose en leurs personnes du mérite et de la vertu. D'où l'on doit conclure que ce n'est pas toujours un vice de souhaiter d'être honoré, puisque l'honneur est la récompense de la vertu, mais seulement lorsque ce désir est désordonné dans l'une des manières que nous avons rapportées. De sorte que, si l'on s'efforce do se rendre digne de cet honneur et si on le rapporte à une honnête fin, ce n'est plus l'ambition, qui se prend toujours en mauvaise part, mais une vertu.

[Quel péché est l'ambition]. — L'ambition qu'on a de s'agrandir est un plus grand mal qu'on ne pense; et l'on peut juger de la grièveté de ce péché par sa nature, par les moyens injustes qu'elle emploie pour venir à ses fins, et par les châtiments que Dieu a coutume d'en tirer. De sa nature, c'est un désir désordonné de s'élever et qui vient de l'orgueil, comme parle le Prophète : Superbia eorum qui teoderunt ascendit semper (Ps. 73.) Les moyens qu'elle emploie sont d'ordinaire criminels : car, pour cela, on emploie l'artifice au défaut du mérite, ou bien on s'élève sur les ruines de la réputation d'autrui. Pour les châtiments que Dieu exerce sur les ambitieux, nous voyons dans l'Ecriture peu de personnes de ce caractère que Dieu n'ait puni par une mort funeste et tragique : nous en avons rapporté les principaux exemples.

S. Augustin(V. Cité de Dieu, ch. XIX) met cette différence entre le désir de la gloire et la passion de dominer ou de commander aux autres (qui sont les deux choses que l'ambition envisage comme son but et sa fin), que ceux qui sont possédés d'un désir déréglé d'acquérir de la gloire usent de précaution dans leurs entreprises, et se donnent de garde de rien faire qui puisse leur faire perdre ou diminuer la bonne opinion qu'on a conçue de leur mérite; mais celui qui a une ardente passion de dominer n'envisage pas précisément la gloire, mais l'élévation et l'empire qu'il exercera sur les autres, et ensuite emploie toutes sortes de moyens, justes et injustes, pour arriver à son but, sans se mettre en peine de l'estime et de la réputation des hommes.

L'ambition, qui est toujours inséparable de l'orgueil, est un vice qu'on peut nommer en quelque manière général et universel, parce qu'il entre dans tous les autres qui peuvent servir à acquérir la fin que l'on prétend : ce qui fait que S. Bernard l'appelle : Doli artifex, mater hypocrisis, livoris parens, vitiorum oriyo, criminum fomes fSupràj.

[Verlu opposée]. — L'ambition est opposée à la Magnanimité, parce que l'une est un désir déréglé de l'honneur et d'une distinction considérable, au lieu que l'autre est un désir juste et raisonnable du même honneur : ce qui fait que l'une est un vice, et l'autre une vertu morale, qui peut devenir chrétienne si elle est élevée par un saint motif.

H faut remarquer, avec les théologiens, que l'ambition a deux principes, ou naît de deux vices, qui en sont les causes et qui la composent, poir ainsi dire : savoir, de l'orgueil et de la cupidité. On est ambitieux parce qu'on est superbe et que l'on désire des biens pour se mettre au-dessus de tous les autres. Voilà les deux principes de la corruption des âmes : l'orgueil corrompt l'esprit, et la cupidité corrompt le cœur : et voilà ce qui forme l'ambition, laquelle est un composé de ces deux vices, qui sont la source de tous les péchés et de tous les maux du monde.

§ VI

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[Nabuchodonosor]. — Voici un exemple des châtiments de Dieu sur les ambitieux : c'est celui de Nabuchodonosor, exemple tel que toute la variété des métamorphoses n'a jamais rien eu de semblable. Ce prince cessa pour un temps d'être prince et homme tout ensemble, et perdit en même temps la raison et la couronne. Il n'eut plus l'usage de la parole ; il fut réduit à mugir comme les bœufs, aussi bien qu'à vivre de leur nourriture, et, s'étant voulu élever au-dessus des hommes, il devint moins que le dernier de tous les hommes. Il fut chassé de ce palais dont il était idolâtre, et où se passa alors la scène la plus tragique qui soit jamais arrivée dans aucun palais des princes. Ces édifices superbes, qui avaient été la malheureuse source de son orgueil, ne lui purent servir de retraite pendant l'humiliation ce sa pénitence; cette majesté, qui d'un clin d'œil faisait trembler .tout le monde, fut dépouillée tout d'un coup de toutes les marques d'honneur. Ou cherchait Nabuchodonosor dans Nabuchodonosor même; ses enfants n'y reconnaissaient plus leur père, et ses sujets n'y reconnaissaient plus leur roi. (Vies des prophètes : Vie de Daniel.)

[Injustices de l'ambitieux]. — Faut-il, pour parvenir à ses fins, calomnier un innocent, opprimer un homme de bien, trahir jusqu'à ses propres amis ? Ambition, tu n'as qu'à parler ; si c'est par-là qu'on réussit, on n'en cherche que les moyens. Faut-il acheter une charge, passer par ces emplois dangereux qui donnent occasion de s'enrichir des dépouilles des villes et

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des provinces? Faut-il, pour entrer dans un bénéfice, user de certains traités suspects, ou suppléer par le crédit, par l'intrigue et par la faveur, à la science et à la piété, auxquelles seules il appartient d'ouvrir l'entrée du sanctuaire? Faut-il, pour se rendre nécessaire aux grands, trouver mille moyens injustes de leur faire avoir le bien des pauvres? Faut-il, pour gagner leur amitié épouser toutes leurs passions , se rendre ministre de leurs voluptés et complice de tous leurs crimes? faut-il, pour conserver leur faveur, Irabir son devoir, avilir sa naissance, déshonorer son caractère? Ambition, tu n'as qu'à prescrire de quel moyen tu veux qu'on s'élève. On veut parvenir : par quel moyen? c'est à toi d'en décider.

De combien de maux ne sont point cause parmi les hommes ces injustes et honteuses voies de parvenir aux grands emplois? Que peut-on attendre de ceux qui doivent leur grandeur à leurs crimes? Quelle justice se peuton promettre d'un homme installé par l'injustice ? Quel droit d'un magistrat élevé contre toutes sortes de droits? Quelle fermeté d'un pasteur devenu pasteur après avoir été courtisan? On se sert toujours plus d'une fois d'un instrument dont on sait l'usage et avec lequel on a réussi. Ainsi, rarement on est fourbe et injuste pour une fois, quand, établi par la fourberie et élevé par l'injustice, on a besoin d'avoir recours à l'une et à l'autre pour se maintenir.

Tel a rassemblé sur sa tête tout ce que la cour et la guerre peuvent donner de dignités, qui, ne se trouvant pas assez grand, s'abaisse à tout pour monter plus haut : à cela on fait employer tous les talents de la nature ; pour cela on sait ménager tous les avantages de la fortune ; en cela on sait profiter de toutes les conjonctures des temps : naissance, adresse, faveur, crédit, science, esprit, vrai et faux mérite, on use de tout pour réussir, fallût-il employer le crime. (Le P. d'Orléans.)

[Malheur de l'ambitieux.] — Yoilà à quoi se termine l'élévation de la terre. On doit comparer les ambitieux à des vents qui font du bruit, et à des orages qui font des ruines. Yoilà ce qui réussit de l'empressement de ceux qui cherchent des habitudes hors de leur rang et au-dessus de leur qualité : la division et le désordre des familles, le déshonneur et la rupture des mariages. Ne vaudrait-il pas mieux demeurer dans les termes de modestie, se renfermer dans les bornes de sa condition, et se tenir aux règles ordinaires de la nature, qui n'a pu encore consentir aux alliances inégales ? Mais quelle est la misère de ceux qui ne peuvent demeurer dans les bornes de leur condition, qui se remuent, qui se donnent des mouvements, qui se haussent et s'évaporent pour s'élever à une région supérieure, qui veulent choisir dans le monde un rang à leur fantaisie, qui se veulent montrer de plus haut, et avoir plus de spectateurs que n'a voulu la Providence, et que ne demande le personnage qu'ils jouent ! (Le P. Lemoine, Traité de la 7nodeslie.)

[Présomption]. — Toutes les règles de la nature, de la prudence et de la politique sont renversées par l'ambition. La présomption ne l'a pas plutôt formée dans le cœur d'un bomme, qu'il commence à se méconnaître, et qu'il se croit tout d'un coup capable des plus considérables emplois, soit de l'État soit de l'Église : Possumus, comme disaient les enfants de Zébédée. D'où pensez-vous que tant de gens s'engagent à conduire les autres, qui seraient empêchés de se gouverner eux-mêmes? Ces projets téméraires ne viennent que de leur ambition : Possumus. Ce qu'il y a de certain est qu'elle produit de très-grands désordres dans toutes les conditions où elle se trouve, et que souvent elle est punie par ellemême.

Il y a de l'éclat dans les dignités, mais il y a aussi d'étranges fardeaux: on y est admiré, mais on y est surchargé ; il y a d'éclatantes marques d'honneur , mais sous ces glorieuses marques il y a de pesantes croix : et séparer ces deux choses c'est se perdre; et c'est en quoi les prétentions des ambitieux les damnent. Les Apôtres, sur la proposition que le Sauveur leur fît de boire son calice, répondirent d'abord qu'ils le pouvaient, et c'était une marque de leur présomption : mais j'ajoute que c'en est aussi une de la bassesse et de la lâcheté de leur cœur : Possumus. Pour arriver aux grandeurs, nous sommes prêts à tout faire et à tout souffrir. Fautil faire le flatteur et le complaisant? nous le pouvons : Possumus. Faut-il s'exposer aux rebuts et essuyer de grands affronts pour parvenir à cette charge? Nous le pouvons encore.

L'ambition ne règne pas moins dans l'Église que dans les autres conditions; et, nous devons l'avouer avec confusion, les choses sont horriblement changées. On se cachait autrefois pour éviter les dignités ecclésiastiques ; il fallait souvent faire violence pour obliger à les accepter ; c'était même, pendant plusieurs siècles, une exclusion formelle que de s'y présenter. Tous les canons ne nous disent autre chose. Et aujourd'hui non-seulemeut on se produit, mais on brigue et on emploie le crédit et la faveur de tous ses amis pour se pousser dans l'Église. Ce que nous pouvons faire est de gémir sur cet abus , et souhaiter que ceux qui nomment aux dignités de l'Eglise entrent dans les sentiments que S. Bernard inspirait au Pape Eugène : Pro quo rogaris sit suspectus ; qui pro se rogat jàmjuclicatus est.

Cette seule considération faisait autrefois tant d'impression sur l'esprit des premiers chrétiens, que la fuite des honneurs faisait un de leurs plus grands soins. « Savez-vous, dit Tertullien, ce que c'est qu'un chrétien? en voici la définition en deux mots : Homo ab omni gloriœ et dignilatis ardore fngescens : c'est un homme froid pour la gloire et insensible aux honneurs du siècle. -Empereurs, c'est en vain que, par vos édits, vous nous fermez l'entrée aux charges : vous nous les offririez que nous les mépriserions! C'est en vain que vous menacez de nous dépouiller des dignités et des emplois que nos pères nous ont laissés : nous vous les abandonnons

volontiers. Une seule qualité fait notre ambition : c'est celle de chrétiens, c'est-à-dire de gens qui sont tout de glace pour vos honneurs. » (Fromentières, Serm. sur l'ambition.)

[Inquiétudes d'un ambitieux]. — L'ambitieux est toujours dans l'action, dans l'empressement et dans la peine, soit pour se défendre d'une confusion, soit pour se venger d'un mépris, soit pour se purger d'une calomnie, soit pour attirer à lui l'honneur qu'on rend à un autre, soit pour se défaire d'un autre qui donne de l'ombrage à sa vanité, soit pour être préféré aux autres dans la distribution des emplois, soit pour emporter un prix dans la concurrence de plusieurs autres qui le lui disputent, soit enfin pour monter à quelque dignité à laquelle il ne peut parvenir que par mille soins, par mille brigues et par mille flatteuses assiduités, par mille adresses étudiées, par mille secrets efforts, par mille différent-; artifices.

Un homme passionné pour la gloire du monde est dans une secrète disposition de commettre tous les crimes qu'il jugera à propos pour contenter ce désir insatiable qui le possède. Faut-il acquérir du bien injustement pour entretenir un équipage superbe, ou pour exécuter un dessein ambitieux? Faut-il supplanter un voisin dans la poursuite d'une charge? Faut-il attenter à la vie d'un parent pour lui succéder dans une dignité? Faut-il s'élever sur la ruine d'un ami? Faut-il obtenir un rang considérable dans le monde par l'oppression de mille pauvres? Faut-il mériter le nom de brave par la témérité, par le duel et par le meurtre? Il fera tout cela, sans aucun remords de conscience, et sans rougir même du sang qu'il aura répandu. (Ds la Volpillièrô, Serm. id.)

[Caractère de grandeur], — L'ambition, quoique coupable en elle-même, porte je ne sais quel état de grandeur qui la fait paraître non-seulement légitime, mais en quelque façon glorieuse. Elle affecte quelque imitation de la grandeur de Dieu. C'est le péché des anges, et on l'appelle le vice des grands : ce qui fait qu'elle se produit avec pompe à la cour, et que , comme toutes choses y servent à la faire paraître, elles concourent aussi à la persuader. 0 Dieu! qui pourra garantir un cœur chrétien de ces tentations éclatantes! de ce grand jour que craignait le Prophète quand il disait : Ab altiludine dici limebo ! Je ne craindrai pas la puissance de mes ennemis ni la force de leurs armes; mais le sujet de mon appréhension est le grand jour qui m'environne; c'est celui de ma dignité et de ma fortune, dont les rayons, qui paraissent à mes yeux, pourraient allumer dans mon âme des passions contraires à mon devoir. (Bossuet, Omis, fun.)

[Dieu humilie]. — Dejecisti eos dùm attevarentur : Vous les avez renversés, Seigneur, ces superbes et ces ambitieux, au moment que leur ambition faisait ses plus grands efforts pour les élever. Que signifient ces paroles du même prophète : A fade indignadonis tuœ, elevans allisisli me ? Ah! je vois

bien, Seigneur, que tous m'avez élevé dans votre colère: car vous m'avez humilié et brisé au même temps que voire justice a bien voulu accorder à mon ambition la grandeur qu'elle a souhaitée. Et c'est encore ce que le même prophète nous enseigne par une belle comparaison, quand il nous dit que les ambitieux se dissipent comme la fumée : Déficientes, quemadmodùm fumas déficient (Ps. 36). La fumée monte et s'élève en haut; mais, à mesure qu'elle monte, nous voyons qu'elle se dissipe, et elle n'est jamais plus près de sa fin que quand elle est plus élevée et plus éloignée de la terre. Il en est souvent de même de l'ambition et des ambitieux : Déficientes, quemadmodùm fumus déficient. Toutes leurs élévations ne sont que des dissipations, et les plus grandes faveurs qu'ils reçoivent de la fortune, des chutes et des ruines encore plus profondes que leur condition ne nous parait élevée. (De S. -Martin, Sermon sur l'ambition).

[Caractères de l'ambition]. — L'ambition, plus hardie et plus insolente que tous les autres péchés, ne garde aucune mesure : intéressée dans ses prières, hypocrite dans ses soumissions, impétueuse dans ses mouvements, insatiable dans ses désirs, téméraire dans ses projets, lâche et importune dans ses demandes, elle emploie toutes sortes de moyens, soit permis soit défendus, soit honnêtes soit vicieux, soit à temps soit à contre-temps, pour se satisfaire.

Far quel principe les ambitieux veulent-ils s'élever, si ce n'est par un principe de présomption, par une aveugle confiance en leurs propres forces, et une si favorable prévention pour eux-mêmes, qu'ils osent se promettre beaucoup, quoique souvent ils ne puissent effectivement rien? De-là ces bassesses, ces importunités, ces soumissions, ces intrigues, ces secours mendiés de parents, d'amis, de cabaleurs. L'ambition, toute fière qu'elle est, dit S. Cyprien, n'achète cependant l'honneur qu'aux dépens de l'honneur même. De-là ces avantageuses idées qu'un ambitieux conçoit de lui-même, se flattant témérairement et méprisant les autres, détournant les yeux de dessus ses véritables défauts pour les appliquer à des mérites imaginaires; et, au lieu d'une perfection acquise qui lui est absolument nécessaire pour servir son prochain, il compte sur celle qu'il acquerra un jour.

A quoi travaille l'ambitieux? à supplanter les autres et à les humilier, pour s'élever au-dessus d'eux; à chercher aux dépens de sa conscience et de son repos les moyens propres pour s'agrandir. C'est ce qui nous fait connaître l'injustice de l'ambition, et de quelle manière les ambitieux rapportent tout à leur intérêt : ils deviennent les ennemis de tout le monde et d'eux-mêmes. On sait que l'ambition est injuste et criminelle. On fait valoir sa naissance, on remue les cendres de ses ancêtres, et on croit avoir acquis par elles le droit de supplanter et d'humilier les autres. Dès qu'un homme se laisse dominer par son ambition, il n'y a point d'injustice ni de cruauté dont il ne soit capable, point de loi qu'il ne viole, de société

qu'il ne rompe, d'amis qu'il ne trnhisse. d'ennemis qu'il ne sacrifie, de fidélité, d'équité, de religion, à laquelle il ne renonce. « C'est un feu qui dévore tout ce qui se rencontre, soit saint soit profane, soit consacré au culte de Dieu, soit destiné aux besoins des hommes, dit S. Chrysostôme. » (Discoia's moraux, Ambition).

L'ambitieux n'examine point les moyens par lesquels il veut s'élever : tout lui paraît légitime, quelque injuste qu'il soit, dès-là qu'il favorise son ambition; toutes les démarches qui l'aident à monter lui paraissent droites; il ne regarde que le terme où il va, peu attentif au chemin par où il va; qu'il soit difficile, qu'il soit mauvais, tout lui est égal, pourvu qu'il l'y conduise. Son ambition est une idole à laquelle il sacrifie tout, le droit, les lois; ou plutôt il n'en connaît point pour lui d'autres que celles que lui dicte sa passion; quand on a beaucoup d'ambition, on n'a guère de religion. (Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes).

La mort même, qui humilie tous les hommes en leur faisant subir la loi commune des enfants d'Adam, peut à peine détruire les restes de la vanité des ambitieux. Ils paraissent, ces restes, dans les magnifiques tombeaux qu'on leur dresse, et qu'on prendrait pour des arcs -de-triomphe si l'on ne savait que c'est là qu'est renfermé un cadavre plein de pourriture et d'infection, dont la mort a triomphé. Ils paraissent, ces restes, dans ces statues de marbre et de bronze qui pleurent leur mort, tandis que les vivants s'en consolent; ils paraissent dans ces épitaphes gravées en lettres d'or, où l'on marque le jour de leur décès et les années qu'ils ont vécu, comme s'il était fort important à la postérité de savoir quand est mort un homme qui ne valait pas plus qu'un autre, et qui dépensait autant que mille; un homme peut-être qui n'a jamais mérité qu'on marquât le jour qu'il est mort qu'à cause qu'il n'a rien fait de meilleur que de mourir. (Dictionnaire moral, Ambition).

[A quoi aboutissent les grandeurs]. — Le tourbillon qui nous emporte entraîne avec nous les biens du monde, ce néant pompeux et ces magnifiques vanités que nous voyons en passant pour ne les revoir jamais, et roule vers le tombeau et grandeur et magnificence, et sceptres et couronnes. Le temps, qui nous mine peu à peu, qui détruit et consume les choses qui paraissent les plus durables, est comme un grand fleuve de feu, sur lequel nous voguons comme sur une mer paisible et tranquille, enfermés dans un vaisseau de bois que la flamme pénètre de tous côtés, et qu'elle va bientôt réduire en cendres. Tout passe ou a déjà passé. Et comment serions-nous heureux par nous-mêmes, puisque nous ne pouvons pas même subsister? Stoïciens superbes, qui n'avez pas duré davantage que les songes de la vanité; imbéciles vers de terre, qui êtes maintenant perdus dans votre néant; terre autrefois animée de tant d'orgueil; terre, cendre, poussière, si toutefois le temps vous a laissé ces tristes noms, cessez du moins d'être ambitieux dans vos tombeaux: Quïd superbit terra et cinis? (Eccl. 10.)

Apprenez-non s dans quelle partie de vous-mêmes nous devons chercher votre excellence, et tous ces avantages dont vous vous êtes tant glorifiés. (Caractères du chrétien).

Où est maintenant cette ancienne Rome, le théâtre de toutes les grandeurs, cette ville la patrie de toutes les nations du monde, et celle qui a vu l'Europe, l'Afrique et l'Asie comme enchaînées et attachées au char de ses triomphes; celle qui, sous les ailes de ses aigles victorieuses, a porté ses foudres si loin, que dans le monde cette nation et cette contrée passait pour inconnue qui n'avait point été vaincue et surmontée par les Romains? Cette Rome s'était accrue des ruines de cent royaumes : par sa ruine, cent royaumes se sont enrichis de ses dépouilles . Et maintenant, qu'en restet-il? Un reste d'amphithéâtre, qui, après avoir été une seule fois un spectacle de merveille par les actions qu'on y a représentées, est maintenant un spectacle continuel de compassion. Il a autrefois ramassé dans son enceinte un peuple presque innombrable; et personne n'y passe maintenant qn'avec crainte et effroi, parce que les pierres séparées et qui tombent en ruine menacent de nous accabler (1). (Bartoli, livre intitulé Povertà contenta).

[L'ambition contraire, à la raison]. — Prétendre que la prudence tant vantée des enfants du siècle combat la droite raison, et que rien n'est plus insensé que les desseins les mieux concertés, les intrigues les mieux ménagées, les démarches les plus étudiées des ambitieux, c'est pour la plupart des hommes un paradoxe qui les révolte. L'esprit plein des préjugés de l'éducation, le cœur séduit par les attraits de la volupté qui suit l'opulence, ils regardent le désir de s'élever comme une sorte de mérite : c'est la belle passion des grandes âmes ! elle forme les héros! Langage séduisant du monde, ennemi de la vérité! Que signifient ces titres si pompeux? et pourquoi nous représenter le vice sous l'idée de la vertu? Ne prenons point le change, et donnons à l'ambition ses couleurs naturelles : qu'y trouveronsnous de conforme au bon sens? Ce n'est point assez de dire que c'est un orgueil secret et insupportable à quiconque s'en aperçoit; une cupidité démesurée, une soif insatiable. Ciel ! quelle agitation dans un cœur que cette passion domine! à quels travaux n'engage-t-elle point! Combien de traverses ne faut-il point essuyer avant que d'arriver à ses fins ? Et ce longtourment, le pourra-t-on bien comprendre? on l'endure pour des biens frivoles et passagers, qu'on n'acquiert presque jamais, et dont la possession même n'empêche point de soupirer après des avantages également imaginaires, d'autant plus insatiables qu'on fait plus d'efforts pour se rassasier. L'on est toujours en proie à ses désirs toujours renaissants, et l'on poursuit sans relâche un fantôme de bonheur qui nous échappe sans cesse. Il suffirait de voir ainsi l'ambition dans son principe, dans ses effets et dans ses

1) 11 s'ayit du Colysée.

motifs, pour reconnaître l'illusion où elle jette ceux qui en sont le? esclaves. (Anonyme).

[Contraire à la Providence]. — D:eu, par un secret admirable de sa sagesse, a voulu qu'il y eût de la subordination parmi les hommes. Pour maintenir cet ordre, il a établi cette diversité d'états et de conditions qui font un^ si belle économie dans l'univers, et qui prouvent si bien la sagesse de Celui qui en est l'auteur. Il a fait naître les uns dans la grandeur et dans l'opulence, les autres dans l'indigence et dans la poussière; il a distribué aux uns les charges et les honneurs, il s'est contenté de fournir aux autres les choses nécessaires à la vie; les uns sont nés pour commander, les autres pour obéir ; et par-là, si les petits ont besoin des grands, les grands ont besoin des petits ; en sorte que les uns ne peuvent se soutenir sans les autres. Ordre admirable, que l'ambitieux veut renverser ! Toujours mécontent de son sort, il aspire à le rendre meilleur ; plein d'estime de sa propre excellence, il croit qu'on ne le considère jamais autant qu'il le mérite, qu'on n'a jamais pour lui assez d'égards. Qu'un autre s'élève, c'est toujours à son préjudice, et sa jalousie en est piquée ; mais, quand il s'agit de lui, les honneurs qu'on lui rend ne sont que la juste récompense de son mérite; la naissance, les patrons, la cabale, n'y concourent jamais. Ainsi pensent, ainsi raisonnent les mondains. Vous le savez mieux que' moi : combien en voit-on dans le monde qui sont entêtés de leur mérite? Et combien en est-il de ce nombre à qui cette idée flatteuse ne fasse trouver indignes d'eux les postes où la Providence les a placés ? Je vous le demande, à vous qui êtes les dispensateurs des grâces, à vous à qui on a confié le soin de récompenser les services et de distinguer le mérite : de quels empressements et de quelles ardentes poursuites n'ètes-vous pas tous les jours les témoins ? Combien de fois avez-vous vu ces esclaves de leur ambition, par la plus monstrueuse ingratitude envers la Providence, compter pour rien tout ce qu'ils ont reçu d'elle, et sacrifier à leur fortune jusqu'à leurs devoirs les plus sacrés ? Que si, par une juste punition de Dieu, ils sont frustrés de leurs espérances, en quelles plaintes n'éclatentils point ! Quels emportements et quel désespoir ne produit pas l'élévation d'un autre, qu'ils regardent comme un affront et une injustice qu'on leur fait ! Quelle merveille donc si Dieu renverse ces desseins entrepris contre sa volonté et contre les ordres de sa Providence?

Voilà jusqu'où nous porto l'aveuglement de notre ambition. Y avonsnous jamais fait réflexion ? Quiconque cherche à s'élever renverse les desseins de la Providence divine, rensée effrayante pour un homme à qui il reste encore un peu de foi! Oui, se doit-il dire à lui-même, quoi outrage ne font pas à la Providence les projets que je forme? Dieu n'a pas voulu que je tentasse ce rang que je brigue avec tant d'empressement, et néanmoins que ne fais-jo pas pour y parvenir? Il n'en a déjà que trop fait pour moi en me faisant ce quo je suis : et moi, plein d'iugratitude pour

ses bienfaits, j'agis comme si je n'en avais pas reçu assez, et par ma conduite je parais condamner sa sagesse, de n'avoir pas proportionné ses bienfaits à mon mérite, ou plutôt à mon avidité. Puis-je espérer, après un outrage si sanglant, qu'il favorisera mes démarches ? Non, non, pécheur, ne vous en flattez pas ! Dieu saura venger sa Providence des injures que vous lui aurez faites. Ainsi la vengea-t-il autrefois en punissant un Aman les autres ambitieux. (Anonyme).

[Injustice de l'ambitieux]. — Depuis le péché du premier homme, les passions de l'homme sont d'une part si vives, et surtout celle qu'il a pour l'élévation lui est devenue si naturelle, que, sans un grand effort de sa raison, sans un grand secours de la grâce, il ne peut résister au penchant qui l'entraîne. D'un autre côté, ses vues sont si faibles, ses lumières si bornées, son mérite si inférieur aux emplois où il aspire, que, désespérant de se pousser dans le monde par des voies justes et permises, il prend bientôt la résolution de suivre les maximes que lui dicte la sagesse mondaine. Hé! quelles lerons lui fait cette sagesse reprouvée de Dieu, et frappée dans l'Écriture de tant d'anathèmes? « Il est beau de tenir le premier rang, lui dit-elle; pour y parvenir il n'est rien qu'un grand cœur ne doive entreprendre, il n'est rien qu'il ne doive sacrifier. Cherchez, inventez, employez tout, écartez tout ce qui peut donner de l'ombrage : moyens justes ou injustes, qu'importe? Il faut tout mettre en usage pour arracher à la fortune ce que la naissance nous a refusé. » Telles sont les dangereuses maximes qui ont maintenant le plus de cours : car avec quelle fidélité ne les suit-on pas? Rendez témoignage à la vérité, partisans du monde : quels crimes n'emploie-t-on pas tous les jours pour éteindre la soif insatiable des richesses et des honneurs ? A-t-on un concurrent d'un mérite supérieur? que ne fait-on pas pour le supplanter ? à quelles extrémités n'en vient-on point? On se fait un point d'honneur de le perdre ; on croirait même qu'il y va de sa réputation de le faire avec éclat. On viole toutes les lois de l'humanité, de la bienséance; les liens du sang, les nœuds de l'amitié, sont trop faibles pour réprimer les effets d'une passion si vive ; la religion même n'oppose rien d'assez fort pour en arrêter les saillies ; enfin, pour apaiser une fureur si violente, il ne faut rien de moins que la mort du rival, ou du moins une humiliation éternelle, qui ne lui laisse plus de ressource. (Anonyme).

[Ambition du prêtre]. — Le désordre des ambitieux n'est-il point passé du monde dans le sanctuaire même? Oui, chrétiens, il faut l'avouer à la honte de la religion, on voit jusque dans le sacerdoce de ces hommes dévouéi à l'ambition, qui, pour s'élever à des dignités dont le ministère est si redoutable, font jouer toutes sortes de ressorts, et changent à toute heure d'air et de langage ; qui, pour s'acquérir la considération et la bienveillance des grands, vont au-devant de tout ce qui peut leur plaire.

préviennent leurs désirs, condescendent à leurs volontés. N'en est-il point qui, pour surprendre les dispensateurs des grâces dont ils connaissent la droiture et l'attention à ne récompenser que la probité et à ne distinguer que le mérite, font profession de la vertu la plus exemplaire, qui étalent avec ostentation les beaux dehors d'une piété pharisaïque ? Mais en vain paraissent-ils ce qu'ils ne sont pas et ce qu'ils devraient être : on perce, h travers cas voilés, et on découvre bientôt les honteux artifices de leur hypocrisie; on s'aperçoit que leur aversion s'attache à ceux qui prétendent des grâces, leur envie à ceux qui les obtiennent, et leur animosité aux personnes qui les distribuent. Mais qu'arrive-t-il d'ordinaire? il arrive que, quoique Dieu condamne la malignité de ceux qui découvrent les lâches détours d'une politique si criminelle, il permet néanmoins qu'ils la découvrent, pour punir ces ambitieux d'une passion qui tient du sacrilège, et pour confondre la fausse prudence de ceux qui veulent s'élever contre ses desseins.

Telle fut autrefois, ambitieux Absalon , telle fat votre insensibilité ; ainsi fermâtes -vous l'oreille à la voix de la nature, pour n'écouter que celle de votre passion. Bien différent du saint roi à qui vous deviez le jour et à qui votre mort prochaine devait coûter tant de larmes et de soupirs, vous voulûtes en faire la victime de votre passion, bien loin de penser à sa conservation, comme il pensa peu de temps après à la vôtre. Aveuglé du désir de régner, vous vous rendîtes avec complaisance aux lâches conseils de l'impie Achitophel. Une ingratitude si monstrueuse vous irrite sans doute, chrétiens auditeurs : mais suspendez vos murmures ; vous allez bientôt voir ce fils dénaturé puni de son ambition ; vous allez voir rompre les mesures criminelles qu'on tâche de lui faire prendre. A peine aura-t-il écouté ce flatteur intéressé, que Dieu saura susciter un fidèle Israélite, dont le sage conseil, prévalant contre celui du perfide, dissipera ces conseils si bien concertés : Domini autem nu tu dissipation est consilium Achilopel. (Anonyme).

[Témérité et présomption]. — Qu'est-ce, à votre avis, qu'un homme préoccupé de cette maudite passion ? C'est un homme, répond S. Ambroise, qui croit pouvoir soutenir tout le fardeau de l'emploi et de la dignité qu'il poursuit; c'est un homme qui, selon les différents états auxquels il se voit engagé, croit avoir assez de forces, assez de lumières, assez d'intégrité, assez de zèle, pour remplir les premières places de l'Église, s'asseoir sur les fleurs-de-lys, et entrer dans le conseil des rois. 11 ne reçoit jamais de récompense qui ne lui soit due, ni de faveur qu'il ne croie avoir méritée. Demandez-lui si, dans cette charge, il pourra s'acquitter dignement de son devoir, s'il a toutes les dispositions nécessaires pour y entrer, s'il a assez d'assiduité, d'application, de diligence, de fermeté, d'esprit, pour rendre justice à chacun, pour ne pas opprimer l'innocent et pour condamner le coapable; assez de générosité d'âme pour s'élever au-dessus des censures

et des murmures des autres : incontinent il vous répondra, comme les deux enfants de Zébédée : Possumus : oui, je le puis. (Bourdaloue).

[Ambition cachée]. — Je ne parle pas, ici, de cette ambition grossière qui usurpe les dignités par violence, qui s'y introduit par adresse, qui les achète par des bassesses, qui les obtient par des surprises, qui les gagne parles services, qui prévient les uns par des recommandations mendiées, qui supplante les autres par de mauvais offices et par des calomnies, qui n'apaise pas ses désirs par l'acquisition, qui s'élève aux dépens d'autrui, et qui fonde sa fortune comme elle peut, sur les débris de la vertu même: je parle d'une ambition délicate et cacbée, qui convient mieux à des âmes qui, sous un désintéressement apparent, ne laissent pas d'avoir des désirs ardents et des espérances mondaines. Car il y a un art de s'approeber des honneurs en faisant semblant de s'en éloigner, de couvrir l'esprit du siècle sous les dehors trompeurs de la piété et sous un air extérieur de réforme, afin d'arriver plus facilement au but qu'on s'est proposé, et de surprendre l'approbation des hommes en leur faisant accroire qu'on a déjà celle de Dieu. (Fléchier, Panégyr. de S. Sulpîcè).

[L'ambitieux jamais satisfait]. — Que le seul exemple d'Aman suffise pour nous convaincre de cette vérité. Aman, le sujet le plus fortuné qui fut jamais, devant lequel, par ordre même du roi, chacun fléchissait le genou, se croit malheureux parce qu'un homme qui devait paraître misérable à ses yeux ne lui a pas rendu ce devoir ; la haine et la colère s'emparent tellement de son cœur, qu'il projette le dessein d'exterminer tous les Juifs répandus dans l'empire d'Assuérus, pour en pouvoir envelopper un seul dans ce massacre général. Comprenons, s'il est possible, combien ses passions le déchirent et le tourmentent, puisque, après avoir exposé à sa femme et à ses enfants qu'il est parvenu au comble de la félicité mondaine, il leur avoue ingénument qu'en possédant toutes ces choses il compte tout ce qu'il a pour rien, et qu'il ne peut être heureux tant qu'il verra Mardochée, Juif, assis à la porte du palais : Et càm hœc omnia habeam, nihil me habere ■pulo quamdià videro Mardochœum Judœum sedenlem ante fores regias. (Monmorel, IVe dimanche après l'Epiph.)

[Les charges]. — Les charges et les dignités sont bonnes en elles-mêmes ; leur établissement et l'autorité qui y est attachée viennent de Dieu, dit l'Apôtre ; et si l'on avait assez de mérite pour les bien désirer, assez de modération pour n'y entrer que quand on y est appelé de Dieu, il n'y en aurait pas une, soit dans le monde, soit dans l'Église, dont on ne pût dire ce que S. Paul dit de l'épiscopat, que celui qui le désire désire une bonne œuvre. Mais la corruption du cœur humain est devenue si grande, que ce qui était autrefois l'objet de la vertu ne l'est plus que de la témérité, que ce qu'on attendait de la vocation n'est plus occupé que par l'ambition, que

ce qu'on n'eût pas osé recevoir sans trouver en soi un fond de mérite bien établi ne vient jamais assez tôt, quoiqu'on le cherche par mille moyens illégitimes. Le plus souvent ce n'est point Dieu qui y élève, c'est l'injustice, l'orgueil, l'amour-propre, le désir de l'indépendance; c'est le même esprit d'enfer qui voulut y élever Jésus-Christ, lorsque, l'ayant transporté sur une haute montagne, il lui montra tous les royaumes du monde.

Que font les ambitieux pour contenter l'ardente passion qu'ils ont de se voir au terme de leurs désirs? N'ayant ni vertu ni mérite pour cela, ils imitent les architectes qui se servent de machines et de ressorts pour élever au faite de leurs bâtiments ces masses pesantes de bois et de pierre qui font tout l'ornement de leur dessein, et qui, sans ces machines, demeureraient peut-être avec mépris ou sur la poussière ou dans les entrailles delà terre. Il n'y a point d'intrigues qu'ils ne mettent en usage, point de voyages qu'ils ne fassent, point d'intelligences qu'ils n'entretiennent, point d'avis qu'ils ne donnent, point de flatterie dont ils n'usent auprès des grands, point d'ypocrisie dont ils ne se revêtent pour faire paraître de fausses vertus qui leur tiennent lieu de véritables. Ils sont humbles au-dehors, parce qu'ils sont superbes au-dedans; ils s'occupenl des biens du ciel en apparence, pour ravir les biens de la terre en effet ; désobligeants par inclination, ils se font officieux par artifice, et, ajoutant petit service à petit service, ils forment insensiblement de plusieurs petits ruisseaux un gros fleuve, qui les conduit où ils veulent arriver ; tout intéressés qu'ils sont dans la vérité, ils n'épargnent pas leur bien quand on ne se contente pas de leurs offices et de leurs paroles; ils séduisent la simplicité des uns par des promesses, et ils corrompent la probité des autres, par leurs présents.

C'est assez la coutume des ambitieux de faire solliciter par les autres, pour feindre, en se taisant eux-mêmes, de la modestie et de l'humilité; mais leur silence ne marque pas moins leur ambition que les paroles des ministres de leur passion. Elle est même d'autant plus dangereuse qu'elle est plus fine, qu'elle se déguise pour mieux surprendre, qu'elle se tait pour persuader, par la bonne opinion qu'elle donne de leur vertu : et S. Bernard l'avait bien remarqué, lorsqu'il avertit le pape Eugène de ne point accorder légèrement les dignités, ni à ceux qui sollicitent par autrui, ni à ceux qui sollicitent par eux-mêmes : ceux qui parlent par autrui étant toujours suspects, et ceux qui prient eux-mêmes étant déjà condamnés.

Dès que cette passion s'est emparée d'un cœur, il n'y a plus ni loi, ni religion, ni crainte, ni honte, ni respect, qui l'arrête; tout lui est permis, toutlui est bon, toutlui est juste, pourvu qu'il monte où il aspire. « Pour régner, il faut violer le droit : », disait un ancien ambitieux, et ce que. celui-là disait, ses disciples et ses imitateurs le pratiquent tous les jours, foulant aux pieds tous les droits, le divin et l'humain, pour so faire de la justice violée une planche à leur ambition.

L'élévation est toujours auprès du trouble et du péril. Leurs chaînes peuvent devenir plus belles, et non pas plus légères; ils ont autant de maîtres que d'engagements par leurs charges, autant de liens que de désirs de s'y maintenir, et autant de servitudes que de prétentions. Ils sont esclaves de ce qu'ils possèdent, et n'ont que cet avantage sur les malheureux, de boire les amertumes dans des vases plus précieux. (Discours chrétiens sur les Evangiles.)

[€araetère de l'ambition]. — L'ambition est une passion qui porte l'homme à s'élever plus qu'il ne doit : elle est donc toujours injuste; l'insaîiabilité fait en partie son caractère. Quelle passion plus ennemie de notre repos? Dédaigneuse, chagrine, elle méprise le vulgaire, et elle ne peut souffrir d'égal. Nulle passion plus odieuse. L'ambitieux ne regarde jamais que le terme où il va, peu attentif au chemin par où il marche; qu'il soit difficile, qu'il soit mauvais, tout lui est égal, pourvu qu'il l'y conduise. Toutes les démarches qui l'aident à monter lui paraissent droites; son ambition est son idole, à laquelle devoirs, amitié, reconnaissance, lois divines et humaines, tout est sacrifié. Nulle passion plus dure ni plus irréligieuse. Que de ressorts ne fait-elle pas remuer pour venir à ses fins : intrigues, cabales, intercessions, bassesses mêmes, tout est mis en usage; l'ambitieux joue toutes sortes de personnages, d'ami, de suppliant, d'adorateur, rarement celui d'honnête homme, et encore moins celui de chrétien. La conscience n'est jamais écoutée, la religion encore moins consultée; la passion règne seule dans un cœur ambitieux. De-là cette confusion dans les emplois, ces dérèglements dans les mœurs, les sacrés mystères profanés, presque toutes les conditions avilies.

L'ambition fait qu'on n'envisage plus les honneurs du monde comme des rangs marqués parla Providence, mais comme des objets de nos passions, comme des fruits de notre habileté, ou comme des dons de la fortune, exposés aux entreprises les plus hardies. Les uns regardent les premières places comme dues au mérite et aux services de leurs ancêtres, les autres poursuivent les honneurs, même les plus saints, comme dus à leur naissance : c'est assez d'être né d'un père opulent pour se pousser aux plus grandes charges. Avec cela, quelle que soit son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'ambitionne et qu'il n'entreprenne: il possédera des bénéfices, il commandera, il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes. On serait bien reçu à dire qu'il faut consulter le Seigneur, qu'il faut avoir la vocation de Dieu! On ne l'a pas; mais l'ambition la donne, l'ambition supplée à tout. Quel crime n'est pas du goût de l'ambitieux, dès qu'il peut servir à ses fins et qu'il est regardé comme utile? Et l'on s'étonne des malheurs qui arrivent dans les familles et dans les Etats? Que l'ambition s'éteigne, et l'on verra bientôt tarir la source de tous les maux.

L'ambition dérange, pour ainsi dire, l'économie de la Providence; elle

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s'oppose à ses desseins, elle ne suit que ses propres vues et ses projets. Elle seule se choisit les emplois, se procure les dignités, saisit les premières places. Chacun veut s'élever sur ses égaux, chacun veut monter plus haut que sa place. De-là les uns dans l'élévation, où souvent la tête leur tourne ; les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable; ceux-ci dans de grandes affaires où ils se noient; ceux-là dans de vastes entreprises où il se perdent, dans des travaux immenses où ils s'épuisent, dans des mers orageuses où il sont les jouets des vents et des flots : Deus meus, pone illos ut rotam, et sièut stipulant anle faciem venti (Ps. 82.) C'est la prière que le prophète, jaloux de la gloire de son Dieu et indigné du mépris que l'ambitieux fait de la divine Providence, adresse au Seigneur, le suppliant de confondre tous les ambitieux : « Faites-les, mon Dieu, tourner comme une roue, et dissipez-les comme le vent dissipe la paille : » c'est-à-dire humiliez-les, détruisez-les, anéantissez-les, ces âmes fières et ambitieuses, qui ne sauraient vouloir s'élever au-dessus du reste des hommes qu'elles ne s'élèvent en même temps contre vous. Et voilà qu'elle est cette ambition qui règne si universellement et si tranquillement dans le monde.

L'ambition ne paraît pas toujours cette passion turbulente qui bouleverse tout : elle sait céder au temps, aux personnes, sans rien céder de ses prétentions : douce, obligeante, honnête, artificieuse, elle fait tout servir à ses fins. Une ambition dédaigneuse, chagrine, arrogante, révolte et ne sert qu'à faire naître des obstacles à ses desseins; une ambition plus dissimulée, plus souple, est toujours plus efficace; et, comme on ne juge pour l'ordinaire que par les dehors, on est ambitieux sans avoir la réputation de l'être; et, ce qui est plus étrange, c'est qu'on s'étudie à se tromper soi-même, par le même artifice par lequel on trompe les autres. Une modération apparente nous tranquillise, tandis que l'esprit ne se repaît que de vains projets, et le cœur d'insatiables désirs.

Toute la vie se passe à soupirer après une fortune imaginaire , un fantôme de gloire. La place qu'on occupe déplaît, tant qu'on en voit une plus élevée, dont on se flatte : et pour cela que de mesures ne prend - on pas? que de bassesses ne fait-on point? On pourrait dire que la plupart des hommes semblent imiter ces téméraires enfants de Noé qui ne s'occupaient que du dessein qu'ils avaient d'élever jusqu'aux cieux leur édifier*. \mbitieux projets, hardies entreprises, fortune bien cimentée, et que Dieu prend plaisir de confondre, que ne coûtez-vous pas ? Et qu'elle est votre durée? une disgrâce, un accident fâcheux, une mort précipitée, met en un moment la confusion dans ces ouvrages de l'ambition. Tous ces colosses orgueilleux ne portent que sur des pieds d'argile. On triomphait d'avoir gagné quelques degrés sur ses égaux : le tombeau nous met bientôt soûles pieds des inférieurs mêmes. Ainsi l'ambition se joue de tous ceux dont elle est le supplice : nulle passion qui tourmente avec plus do cruauté, nulle qui nous laisse moins de repos, et nulle qui rassasie moins le cœur

de l'homme. Mon Dieu! que cette insatiabilité prouve sensiblement que nous sommes faits pour une gloire plus solide et plus capable de contenter nos désirs 1 La vertu chrétienne est seule un digne objet d'ambition. Dieu seul peut remplir notre cœur, Dieu seul le rassasie : notre cœur n'est fait que pour Dieu.

Ce qui est le plus surprenant, c'est que cette impérieuse passion trouve des sujets jusque dans les états les plus saints, et au milieu des asiles de l'humilité chrétienne. Ces sociétés si religieuses, formées sur l'esprit et sur l'exemple même de Jésus-Christ, sont-elles toujours exemptes de cette contagion? L'esprit d'ambition n'y fait-il jamais de progrès? L'intrigue n'y prévaut-elle jamais au mérite? Quelle indignité, que des personnes qui ne doivent avoir d'autre modèle que les anéantissements d'un Homme-DiEU, et qui n'ont d'autres lois que ce qu'il y a de plus parfait dans l'Évangile, aiment à être assis aux premiers rangs, et mettent tout en t^sage pour en avoir les premières places! Quel dérèglement pitoyable! Pauvres par religion, humbles par état, se donner bien des mouvements pour primer jusque dans la poussière, et ambitionner, dans l'obscurité même de la retraite, la distinction et l'éclat! Que le Prophète a bien raison d'appeler ces vains honneurs, ces frivoles objets d'une ambition si irréligieuse, vanités et folies pleines d'une ridicule et sotte erreur: Vanitates et ■insanias falsasl (Ps. 39). (Croiset, Rêflex. chrét.).

[Même sujet]. — Les honneurs du monde sont, dans les principes de la prédestination éternelle, autant de vocations de Dieu; mais le scandale du christianisme est de les voir aujourd'hui traités comme les choses les plus profanes : car, au mépris de S. Paul et de sa règle, on y entre sans vocation, on les obtient par brigue et par artifice. De quelque nature qu'ils soient, on les regarde comme dus à sa naissance; on les poursuit comme des récompenses de ses services; on en fait des établissements de famille et de maison; on les mesure par le plus et le moins de profit qui en revient; on en fait enfin l'objet de son ambition : et tout cela sans remords, sans inquiétudes, parce qu'on s'autorise d'une prescription imaginaire et d'un faux usage : comme si le dérèglement de notre conduite pouvait être un titre contre les droits de Dieu. Sur quoi gémirons-nous, si ce n'est pas sur de semblables abus ?

Voilà ce que prétend l'ambition de la plupart des hommes. On veut voir sa famille honorablement établie; je dis honorablement selon les maximes du monde. On veut voir ses enfants pourvus, et pourvus avantageusement, selon les idées du monde : c'est-à-dirales uns dans l'Eglise avec tout le faste du monde, les autres dans le monde avec tout le faste du paganisme; les uns riches des dépouilles des peuples, les autres du patrimoine de l'autel; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne, les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable ; et, parce que

la corruption des mœurs suit presque infailliblement, dc-là les uns et les autres sont déréglés et scandaleux dans leur état.

Quand on est possédé de cet esprit d'empire et d'ambition, d'une pure jalousie on se fait une justice et une vertu. Jalousie d'autorité : ah! tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes-tu pas tous les jours les bommes! combien de scandales as-tu causés! combien de ressentiments et de vengeances as-tu autorisés! De quels maux n'as-tu pas été le principe, et quels biens n'as-tu pas mille fois arrêtés? Si l'humilité, telle que l'Évangile la propose, servait à cette passion de correctif et de remède, Dieu en tirerait sa gloire, et ses droits, qui nous touchent si sensiblement, n'en seraient que mieux maintenu-;: mais, parce qu'on ne sait rien ménager et que, pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition, il faut que, pour un droit souvent très-frivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée, l'union et la concorde ruinées, l'innocence opprimée, la patience outrée; que le dépit et la haîne s'emparent des cœurs, et qu'un fantôme mette partout le désordre et la confusion.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les plus impérieux ce sont communément ceux à qui l'empire- qu'ils affectent doit moins convenir. Des gens qui de leur fond ne sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui, pour relever leur fausse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez : des gens dévots par état et par profession, des gens plus obligés par-là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus jaloux de leurs prétentions, les plus obstinés dans leurs sentiments, les plus absolus dans leurs ordres. Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels retours ne s'exposerait-il pas? et quels scandales n'a-t-on pas vus?

Ce n'est pas seulement dans les cours des souverains, ni dans le monde profane, qu'on trouve de l'ambition, et qu'on aime à exercer son pouvoir et à le faire sentir. Pàen de plus commun; ô opprobre de notre siècle, disons mieux, ô opprobre de tous les siècles! non, rien de plus commun dans l'Église même, dans cette Église fondée néanmoins sur l'humilité de Jésus-Christ, contre l'avis que nous donne l'Apôtre, de ne chercher point à dominer dans le clergé : Neque ut dominantes in devis. On envisage les plus saintes dignités par les respects, par les hommages qu'elles attirent, et non point par le travail qui en est inséparable. On oublie qu'on est père, qu'on est pasteur, et l'on se souvient seulement qu'on est maître. (Bourdaloue, Merc. de la 2e sem. de Car.)

[L'ambitieux aveuglé]. — Quoiqu'il n'y ait point de passion qui n'aveugle

l'homme et qui ne lui laisse voir les choses que dans un faux jour, en lui cachant ce qu'elles sont et les lui faissant paraître ce qu'elles ne sont pas, on peut cependant dire avec toute sorte de vérité que ce caractère convient particulièrement à l'ambition : ce qui est si véritable, qu'au rapport de S. Augustin les païens même l'ont reconnu. Oui, quelque ambitieux qu'aient été ces sages de l'antiquité, et à quelque degré de faste et de gloire que leur présomption les ait élevés, ils ont avoué qu'en cela ils étaient aveugles : car quel aveuglement, ont-ils dit, que de désirer toujours d'être ce que l'on ne peut jamais être, d'être toujours dans l'inquiétude et dans le trouble, de prendre plaisir à s'accabler d'ennuis et se faire une gloire de cet accablement! N'est-ce pas être aveugle que de bâtir sur le penchant d'un profond abîme, de mener une vie d'esclave, de gêne et de servitude ; de n'être ni à Dieu ni à soi, mais de dépendre malheureusement d'autant de gens qu'on a de supérieurs ou de compétiteurs? Voilà cependant le funeste sort de l'ambition, qui, toute fière qu'elle est, achète l'honneur aux dépens du bonheur et de la liberté. Car combien de complaisances serviles, combien de mortifications secrètes, combien d'assujettissements honteux, combien de rebuffades injurieuses, ne faut-il pas souffrir pour venir à bout de ses dessoins! Et, après cela, combien d'espérances frustrées, combien de prétentions échouées, qui ne laissent que le blasphème dans la bouche et la rage dans le cœur! Peut-on concevoir un aveuglement pareil? « Voilà, dit S.Augustin comme ont raisonné ces sages du paganisme; et si, avec tout cela, ils n'ont pas laissé d'être ambitieux, c'a été ou parce qu'ils se sont contentés de ces belles spéculations sans les mettre en pratique, ou parce que cette passion ne devait être guérie que par la grâce du divin Réparateur. »

La réflexion de S. Ambroise est très-considérable et pleine d'un grand sens, quand il a dit qu'un homme possédé de l'ambition doit être excessivement injuste ou furieusement présomptueux : injuste, s'il recherche des honneurs dont il se croit indigne ; présomptueux, s'il se persuade en être digne. Et comme il arrive très-rarement qu'on se rende cette justice à soi-même, de se croire indigne des choses que l'on souhaite, ce Père conclut que le principe le plus ordinaire qui fait agir l'ambitieux est la présomption de sa suffisance. En effet, un ambitieux prétend à tout : par conséquent, il se croit capable de tout. Un ambitieux ne met pas de bornes à ses désirs : par conséquent, il n'en met pas non plus à l'estime qu'il a de sa suffisance. Il brigue les premiers rangs dans l'Église et dans l'État: et par conséquent il se rend ce témoignage, qu'il est plus parfait que les autres : car, s'il se croyait inférieur à eux en mérite, il ne voudrait pas commettre cette injustice que de s'élever au-dessus d'eux.

Dans quelque emploi que ce soit, on ne s'acquitte jamais bien de son devoir, dit S. Augustin, que lorsque l'on se défie de ses forces. Or, cette défiance est formellement opposée à la pensée d'un ambitieux, qui est infatué et entêté de son mérite. Ajoutez à cela que presque toujours ceux

qui sont les plus incapables sont ceux qui sont les plus ardents à se pousser. A. peine entendrez-vous un homme bien sensé se rendre ce témoignage à lui-même de sa capacité, et dire : J'ai toutes les qualités et les dispositions requises pour occuper cette place. Cette témérité n'appartient qu'à un esprit léger et vide de vertu. D'où vient que, selon le Philosophe, la modestie a do tout temps été la vertu des parfaits, et la présomption le vice des ignorants et des faibles. (Le même).

[Châtiment]. — Le démon, qui avait élevé en l'air Simon-le-Magicien, le laissa tomber, et cassa les jambes à celui qui avait voulu prendre des ailes pour voler. Ainsi le démon ne fait monter que pour descendre, et l'ambition n'élève que pour précipiter: Ascendunt usquè ad cœlos, descendunl usquè ad abyssos (Ps. 106). Ou bien disons qu'à mesure que les hommes, qui ne sont que poussière et cendre, s'élèvent parleur ambition, Dieu les dissipe par sa puissance: il en fait comme de la fumée, dit le Prophète, laquelle trouve sa destruction dans son élévation : Déficientes, quemadmodàm fumus déficient (Ps. 30). (Monmorel, 4e dimanche après Pâques).

Voyez, mes frères, dit S. Augustin : ce qui s'appelle, au langage des hommes trompés, élévation, agrandissement, gloire, cela s'appelle, au style du Roi-Prophète, ou pour mieux dire de Dieu même qui est la première vérité, une fosse et un abîme: Donec fodiatur peccatori fovea(Vs. 93). Qu'est-ce donc que Dieu fait quand il permet que cet ambitieux réussisse dans ses desseins et qu'il prospère dans ses vices? Il lui permet de creuser sa fosse; et, plus il lui donne de temps pour exécuter ses entreprises orgueilleuses, plus il lui laissse agrandir et aprofondir l'abîme dans lequel il veut l'ensevelir. Voilà un homme bien trompé : il pense s'élever, et néanmoins il s'abaisse; il croit fixer et établir ses charges, ses dignités, sa grandeur humaine : et Dieu dit qu'il ne fait autre chose, en même temps, que se disposer aune chute plus honteuse et à un précipice plus profond. Hoc se W<j putat sublimiter ire, et hoc Deus foveam vocat.

Hélas! que servira-t-il à tous ces ambitieux du monde d'avoir rempli les histoires et les annales de leurs belles actions, si leur nom est effacé du livre de vie? Que leur servira-t-il d'avoir été le sujet des louanges de toute une province ou de tout un royaume, si Dieu les méprise pour jamais? Quelle satisfaction d'avoir vécu dans l'approbation de tous les hommes, si l'on meurt dans la réprobation de Dieu; d'avoir été connus des grands et des princes de la terre, si, à l'heure de la mort, Dieu leur fait cet affront de leur dire qu'il ne les connaît point : Nesciovos (Matth. XXV); je ne sais qui vous êtes? Quelle fatale gloire d'avoir possédé des charges honorables dans le temps, si pour l'éternité Dieu vous flétrit d'opprobre et grave sur votre front un caractère ineffaçable d'ignominie, comme il dit par un prophète : Dabo vos in opprobrium et in iijnominiamœternam, quœnunquàm oblivione delebilur (Jerem. 23.)? Orgueilleux réprouvés, parlez pour l'instruction de mes auditeurs: Quid vobis profuit superbia,aut diviliarum jac-

tantia qu'ai contulit vobis? (Sap. 5). Eh bien, quel soulagement recevez-vous maintenant, vous voyant rejetés pour jamais de devant la face de Dieu, de vous souvenir des charges illustres et de toute cette gloire trompeuse que vous avez possédée dans le monde? Ce vain et inutile, souvenir ne sert qu'à augmenter votre supplice, lorsque vous êtes contraints d'avouer que vous avez renoncé à la gloire solide et éternelle que Dieu vous proposait, pour une ombre funeste qui ne fait que passer : Transierunt omnia sicul timbra. (Ibid.) (Le P. Texier, Dominicale, XQ ap. Penlec).

[L'ambition excite les autres passions]. — Quand on est possédé de cette passion, il est presque, impossible de ne se pas laisser entraîner dans des précipices dont il est difficile de sortir. L'envie, la colère, l'orgueil, séduisent nos ûmes; on ne peut voir d'autres personnes chercher la gloire, et y parvenir par un chemin plus court et plus aisé, sans se laisser emporter aux mouvements de la jalousie; leur félicité et leur bonheur attire notre haine et notre colère. Il n'y a point de lois assez fortes pour nous retenir, la nature et le devoir sont effacés par la violence de nos emportements; il n'y a rien enfin de si sacré et de si religieux qu'on ne viole aisément, quand il est question de se venger de ceux qui semblent mettre quelque obstacle au dessein que l'on a formé de s'avancer et de se pousser dans le monde. Ce sont les premières passions qui tourmentent l'esprit des ambitieux qui aspirent à la gloire. Mais de combien d'autres n'est-on point combattu quand on y est parvenu? C'est alors que l'on voit éclater un orgueil insupportable : on croit tout au-dessous de soi; l'amitié la plus siucère, les liens du sang les plus forts sont oubliés; et, dans l'aveuglement où nous jette cette passion, nous nous méconnaissons nous-mêmes; nous ne nous souvenons plus de ce que nous étions, et que nous pouvons retomber un jour dans le même état. (Pièces d'éloquence présentées à l'Académie Française, année 1675, 4e Disc).

[Dangers pour le salut]. — Une grande ambition expose à beaucoup d'accidents, et le salut à combien de dangers? Il en coûte pour s'avancer, pour s'élever; on ne monte jamais sans peine, surtout s'il y a des rochers à grimper. Que d'obstacles à vaincre! que de mauvais pas à franchir! que de sueurs! que de veilles! Et, parmi ce nombre de difficultés, la conscience n'a-t-elle jamais rien à se reprocher? Ce n'est pas cependant ce que l'on craint le plus. Un projet de fortune occupe tout entier, absorbe tout le loisir, alarme continuellement toutes les passions qu'il excite. C'est là l'idole à laquelle se font tous les vœux : le cœur s'épuise en désirs, et l'esprit en industries; on ne craint que de ne pas réussir, que de ne pas bien prendre ses mesures. (Croiset, Réflex. chrèt.)

[Ambition universelle]. — Il y a peu de gens qui naissent contents de leur sort. Quelque élevé qu'on soit, on veut toujours monter plus haut. Nulle t. i. ut

condition dans le monde qui tôt ou tard ne dégoûte. La médiocrité déplaît, l'abondance altère; nos désirs croissent avec nous; plus on les nourrit, plus on les rend insatiables. Notre vie n'est qu'une suite de folles inquiétudes, et l'on peut dire que notre cœur est souvent le plus grand ennemi de notre repos. Les biens créés n'ont de cbarme que quand ils sont absents; le dégoût suit de près la jouissance. Quelque fortune qu'on ait faite dans le monde, on ne s'occupe que de celle qui reste à faire. Les mauvais succès irritent nos désirs, la prospérité les allume. Xous naissons avec un fond d'ambition qui ne s'éteint qu'avec la vie, et on croit être toujours trop bas, tant qu'on se flatte de pouvoir monter plus baut.

L'ambition est une passion dure et austère. On peut dire, qu'elle flatte beaucoup l'amour-propre, mais qu'elle le ménage peu. Gène, contrainte, assiduité, mortification même, tout est mis en usage quand tout peut servir à ses fins. Que de souplesse, quelle docilité, quelle déférence pour gagner l'estime et les bonnes grâces d'un bomme qui peut être notre bienfaiteur! Dans le monde, on prend des commissions, on entre dans des sociétés, on travaille jour et nuit pour faire fortune : si c'est pour s'avancer dans l'Église, on étudie l'bumeur et l'inclination de ceux qui peuvent faire notre fortune. Sont-ils d'un caractère réformé? on le copie, on ne parle que de sévérité et de réforme; ont-ils de la piété? on prend un air dévot; on adopte même leurs défauts ; on embrasse leurs intérêts. On est presque toujours comédien quand on est ambitieux. (Le même).

[L'ambition ôte la paix]. — Hommes du siècle, vous êtes incapables de goûter jamais la paix du cœur, vous serez éternellement dans l'agitation et dans le trouble. Vous la désirez, cette paix, préférablement à tout, puisque vous ne désirez tout le reste que pour y parvenir. Cependant vous n'y parvenez jamais : ne vous en prenez qu'à vous-mêmes, à cette ambition qui vous possède, et à laquelle vous êtes comme livrés; à cette ambition qui, malgré tant de biens dont Dieu vous a comblés dans la vie, vous empècbe d'être jamais contents de ce que vous êtes, et vous porte toujours à vouloir être ce que vous n'êtes pas; à cette ambition qui, par la plus monstrueuse ingratitude envers la Providence, vous fait compter pour rien tout ce que vous avez, et toujours aspirer à ce que vous n'avez pas, jusqu'à vous fatiguer pour cela sans relâcbe, jusqu'à vous crucifier vous-mêmes; à cette ambition qui fait naître dans votre cœur tant de basses et de honteuses jalousies, qui des prospérités d'autrui vou>s fait de si amers sujets de douleur, qui vous jette en de si violents transports quand on s'oppose à vos desseins, qui vous inspire de si mortelles aversions quand on traverse vos entreprises. Quand vous aurez une bonne fois renoncé à cette passion; quand, par une modération chrétienne et sage, vous saurez voua tenir dans le rang où Dieu vous a placés,' quand, par une justice que vous ne vous rendez pas et qu'il faudrait vous rendre, vous reconnaîtrez que Dieu n'a que trop fait pour vous; dès-là vous posséderez ce trésor de la paix,

c'est-à-dire dès-là vous bénirez Dieu dans votre condition, sans envier celle des autres. Dès-là, soumis à Dieu, vous ne penserez plus qu'à vous sanctifier dans votre état, sans courir après un fantôme que vous vous figurez comme un bonheur parfait, mais dont la chimérique espérance ne sert qu'à vous tourmenter. Dès-là, contents de votre fortune, vous en jouirez paisiblement, et vous ne craindrez rien autre chose que d'en faire un criminel abus. (Bonrdaloue, Nativité de Jésus- Christ).

[L'ambition cause de bouleversements]. — L'ambition a cent fois changé la face du monde, et le déluge n'a pas fait tant de dégâts dans l'univers que l'orgueil et la vanité des conquérants. La plupart des marques de leur' grandeur sont funestes. Ils bâtissent des villes sur les ruines de celles qu'ils ont abattues. Souvent la violence et l'injustice ont donné commencement à leurs conquêtes. La victoire n'a presque jamais été le prix de leur vertu; celui qui a été le plus téméraire a souvent été le plus heureux. Le monde entier a redouté l'ambition d'Alexandre, et un seul homme a fait du mal ou donné de la crainte à tous les peuples de la terre. Le désir d'acquérir de la gloire l'a fait nager dans le sang de ses ennemis. Cette passion s'agrandissait par les bons succès; les victoires l'engageaient dans de nouveaux combats ; plus il était heureux, plus il était insolent ; si la mort n'eût arrêté le cours de ses conquêtes, il eût fait gémir toute la nature. Le monde paraissait trop petit à son ambition; l'usurpation semblait juste à sa vanité, et la passion qui l'aveuglait ne lui permettait pas de penser que le ravissement d'un état fut un larcin, ni que la défaite d'une armée fût un meurtre. (Le P. Senault, L'homme criminel, Traité 4e, 4e Disc).

[Ambition insatiable]. — Il est vrai que l'orgueil est un péché général, qui entre dans tous les autres : c'est pour cela qu'on le met à la tête des péchés capitaux, et que les saintes Lettres nous assurent qu'il est le principe de tous les autres vices ; mais il est comme déterminé par l'ambition, qui le rend propre : car elle fait qu'un homme s'évanouit dans ses propres desseins, ne souffre qu'avec envie un autre au-dessus de lui; veut toujours s'avancer et monter plus haut ; et, s'il arrive qu'il réussisse dans ses premiers projets, il n'est point content de lui-même qu'il ne les ait portés aussi loin qu'ils peuvent aller, parce que l'ambition, la plus hardie de Imites les passions, n'a ni bornes ni mesure ; et autant elle est insatiable dans ses désirs, autant est-elle téméraire dans ses desseins. Elle pousse toujours sa pointe, et jamais ne s'arrête en chemin: Superbia eorumqui le oderunt ascendit semper (Ps. 73). C'est la peinture qu'en fait le prophète, opposée en ce point à l'humilité, que le Sauveur a mise pour fondement de l'Evangile, laquelle tient de la nature des corps pesants, qui tendent toujours en bas, et qui ne sont jamais en repos qu'ils ne se trouvent dans le centre du monde. L'ambition, tout au contraire, veut toujours s'élever, toujours monter plus haut, et tenir partout le premier rang.

Il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y ait que les personnes d'une illustre naissance ou d'un mérite distingué qui soient sensibles à l'ambition, et que cette passion ait seulement pour objet les premières dignités d'un État, d'une province ou d'une ville: elle règne dans toutes les professions, et souvent elle n'est pas moins ardente dans les personnes du commun pour les petits avantagée, qui sont grands par rapport à eux, que daus les autres, qui aspirent aux premiers rangs. Car qui est-ce qui, dans ta condition, ne s'efforce pas de primer, ou du moins d'être un des plus considérables dans son corps, dans sa communauté, dans l'emploi qu'il exerce, en un mot qui ne souhaiterait pas de se distinguer en tout et partout? On a donc toujours besoin de combattre cette inclination naturelle, dans toutes les professions, dans tous les états de la vie, dans toutes les conditions, puisqu'elle se trouva parmi les Apôtres mêmes, et dans la compagnie d'un Maître qui ne leur parlait que d'abaissement et de mépris de soi-même. En effet, ne contestèrent-ils pas un jour entr'eux lequel était le plus grand et le plus considérable : Quis eorum esset major ; et deux des plus familiers du Sauveur ne lui firent-ils pas demander les deux premières places de son royaume ? Vous savez la réponse que le Fils de Dieu fit à ces ambitieux, qui voulaient s'élever jusque dans l'école de l'humilité même. Leur profession était basse ; ce n'étaient que de pauvres pêcheurs ; leur naissance était obscure, leur esprit grossier : jugez s'ils étaient faits pour porter des couronnes : cependant, si cet ambitieux dessein leur monta à la t'Hc, que sera-ce du reste des hommes, qui, ayant tous le même instinct de nature, n'ont pas les mêmes motifs d'humiliation que ceux-ci, qui étaient dans l'école du Sauveur ? (Sermons sur tous les sujets de morale).

[L'ambitieux]. — Quand une fois on est possédé d'une ambition déréglée, o.i méprise tout ce que la raison, la conscience et les amis peuvent nous alléguer de plus fort contre le désir d'un emploi qu'on sait qui ne nous convient pas, et un ambitieux ne fait point d'autre réponse à toutes les objections qu'on lui fait que celle de l'ange rebelle; Aseendam, je rnonterai. Mais comment entrer dans une charge au-dessus de votre génie et de vos talents ? Comment occuper une place que vous ne remplirez jamais dignement ? Comment vous charger d'un fardeau que vous ne sauriez soutenir ? — J'en veux l'honneur ; je trouverai qui se chargera du fardeau quand j'en voudrai partager les fruits: Aseendam. — Mais, dans un poste si exposé à la vue et à la censure des hommes, comment accorder les bienséances d'une dignité qui demande une vie pure et sans reproche, avec le penchant naturel que vous sentez au plaisir? — On gardera autant qu'on pourra les apparences, comme tant d'autres; et si on n'a pas assez de bonheur pour imposer silence au public, on aura assez de force pour le laisser dire. Aseendam ! — Mais, quoi! ne considérez-vous point le scandale que vous allez causer, les murmures que vous allez exciter, le mépris même et le ridicule que vous allez vous attirer ? Vous allez devenir l'objet

de toutes les railleries d'une ville, le sujet de tous les mauvais contes. Plus sûrement dans la médiocrité vous auriez suivi vos penchants ; moins criminellement dans l'obscurité vous eussiez contenté vos désirs. — A tout cela point de réponse, sinon qu'on veut s'élever : Ascendant. — Encore, si, pour suppléer à la vocation et aux talents, de telles gens avaient eu soin de se disposer par leur travail aux emplois auxquels ils aspirent et où leur vanité les porte, par un travail, dis-je, assidu et constant, par une forte application à en connaître les devoirs, par une probité à, l'épreuve, par une piété capable de s'attirer des grâces de ressource, leur témérité aurait quelque endroit par où elle pourrait être excusable. Mais, Dieu ! quelles dispositions y apportent-ils d'ordinaire? une jeunesse déréglée, des passions vives et bouillantes, des habitudes incorrigibles, un cœur corrompu par la volupté, un esprit léger et incertain. C'est avec ces grandes qualités que l'on décide de la vie des hommes, qu'on préside aux affaires de la religion : faut-il s'étonner des désordres qui nous scandalisent dans tous les états? (Le P. d'Orléans, Annonciation).

[Opposition à l'Évangile]. — Si la raison condamne l'ambition, la foi la déteste, et le Fils de Dieu la réprouve : Qui se exaltaverit humiliabiiur. L'unique ambition d'un chrétien doit être de se mettre au-dessous de tout le monde. « Prenez, dit le Sauveur, la dernière place si vous voulez mériter la première : Qui major est vestrùm sit et minimus... Reges gentium domina n lur eorum; vosautemnonsic (Luc. IX, 14-22). Que celui qui est le plus grand d'entre vous soit le plus petit... Les rois des gentils les dominent avec hauteur, mais il n'en doit pas être ainsi entre vous. » Plus on s'abaisse, plus on approche de Jésus-Christ, qui est le principe de la grandeur, et plus on devient alors véritablement grand. L'Evangile n'est guère fait pour les grands du monde, parce qu'il n'est fait pour flatter personne. Les grands états, les dignités, sont des choses terribles pour un homme qui a de la foi. « Je méritais pour mes péchés, disait un grand du monde que les lumières de la foi avaient rendu petit, d'être encore comme cet homme que l'ambition a élevé. » C'est ainsi qu'on pense quand on a une foi vive, et que l'on est véritablement ehrétien ; et, parce qu'il y a très-peu de véritables chrétiens, il y a aussi très-peu de personnes qui aient ces sentiments. (Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes).

[Remèdes]. — Vous demanderez peut-être quel parti vous devez prendre quand vous serez tenté de cette passion furieuse d'ambition. Il n'y en a point d'autre que celui de l'humilité du Fils de Dieu ; humilité qui nous empêchera de présumer de nous-mêmes, qui réprimera ces sentiments de notre propre estime, qui nous rendra vigilants et attentifs à tous nos devoirs, pour nous rendre dignes de ce dont nous nous croyons indignes. Humilité qui nous fera dire, comme Moïse à Dieu: « Qui suis-je pour me charger de la conduite des autres, moi qui ne pui ; me gouverner moi-

ISO AMBITION.

même ? » Sans cela, notre ambition sera non-seulement aveugle dans ses recherches et présomptueuse dans ses desseins, mais odieuse dans ses suites et dans ses effets. Il y a deux sortes de grandeurs: les unes naturelles et légitimes, qui sont établies de Dieu ; les autres extraordinaires et irrégulières, qui s'érigent pour ainsi dire d'elles-mêmes. Les premières sont les ouvrages de la Providence divine ; les secondes sont des productions de l'ambition humaine. Les premières portent un certain caractère de grandeur qui attire le respect et l'amour : telles sont celles des souverains et des puissances légitimes. Bien loin que leur élévation nous choque, nous les croyons si nécessaires pour maintenir le bon ordre, que nous prenons les armes pour les défendre. Il n'en est pas de même de ces grandeurs irrégulières auxquelles on ne parvient que par des moyens honteux et des voies obliques : elles ont toujours je ne sais quoi d'odieux, qui nous les rend haïssables. Pourquoi? parce qu'elles nous paraissent autant d'usurpations qui vont à notre ruine ou à celle des autres. Nous avons dans l'Evangile un exemple assez sensible de ce que je dis. S. Pierre vient d'être élevé à la plus haute dignité dont un homme mortel soit capable, qui est d'être chef visible de toute l'Eglise, sans que les autres Apôtres s'y soient opposés. S. Jacques et S. Jean sont les seuls qui s'en scandalisent. Pourquoi? dit S. Chrysostôme : la prééminence de S. Pierre ne les choque pas, parce qu'il ne l'a pas recherchée ; mais celle que demandaient ces deux apôtres excite leur indignation, parce qu'ils savent que ce sont eux qui l'ont désirée et qui s'en sont crus dignes.

Les plus grands saints, se voyant engagés dans des dignités ou ecclésiastiques ou séculières, ont tremblé de frayeur à la vue de ces fardeaux si incommodes. Cependant l'ambitieux en juge tout autrement : il se croft non-seulement capable de les remplir, mais digne de les posséder. De-là vient qu'il n'y a point de ressort qu'il ne fasse jouer pour se les mettre sur les épaules ; et, au défaut de ses mérites personnels, il y emploie la ruse et la cabale, et souvent quelque chose de pire. C'est là la manière indigne dont les enfants du siècle en usent tous les jours : ils ne parviennent ordinairement aux charges et aux dignités , tant ecclésiastiques que séculières, que par des lâchetés et des bassesses indignes d'un honnête homme. Si un ambitieux était capable de raisonner, s'il faisait réflexion à la charge qu'il s'impose en recherchant les honneurs, il faudrait toutes les raisons divines et humaines pour l'y engager. (Dictionnaire moral).

[Punition]. — C'est le sentiment du Prophète royal, que Dieu prend plaisir à abaisser les ambitieux à mesure qu'ils s'efforcent de s'élever : Dejecisti eos dàm allevarcnlur (Ps. 72). Remarquez, dit S. Augustin, sur ces paroles du Prophète, que David ne dit pas «Vous les avez abaissés après qu'ils se sont élevés,» mais «lorsqu'ils s'élevaient»: de sorte qu'il ne marque pas un temps pour leur élévation et un autre pour leur abaissement : Non aliud est tempus ekvationis, aliud dejeclionis : non; leur propre

élévation est leur ruine même : Eleva tio, ipsa ruina est. Les ambitieux périront, ajoute le Frophète, et ils se dissiperont comme la fumée : Déficientes, quemadmodàm fumus déficient. « Que la comparaison est bien prise ! dit S. Gregoire-le-Grand. Quand est-ce que la fumée se perd? quand elle s'élève. A mesure qu'elle se dilate et qu'elle s'étend, elle se dissipe enl'air : Ascendit, tumescit, evanescit. Plus elle monte, plus elle se perd : Undè ostenditur ut altus sit, indè agitur ut non sit : en même temps que l'ambitieux nous découvre sa grandeur et son élévation, il nons montre aussi son néant. » Toilà une naïve peinture de l'agrandissement et de la prospérité des ambitieux. La pensée du saint bomme Job est dans ce même goût. A. quoi pensez-vous qu'il compare un ambitieux qui élève sa maison par des voies injustes? à un lion, à un loup,? Cela est encore trop commun, ou plutôt je crois cette comparaison trop noble : il le compare à une teigne, à ce petit insecte presque imperceptible à notre vue : JEdificavît, sicut tinea, domwm suamQob. 27). Mais quel rapport, me direz- vous, peut-il y avoir de cepetit insecte, qui ronge insensiblement le bois, avec un ambitieux dont les vexations et les concussions font tant d'éclat? Le rapport y est entier, cette peinture est exquise. N'est-il pas vrai qu'en même temps que la teigne ronge le bois où elle s'est logée, elle ronge et ruine sa propre maison? Il en est ainsi de l'ambitieux : dans le temps même qu'il travaille à s'établir, à s'élever par des moyens criminels, il se perd et se ruine : Prosperilus slultoram perdet cos (Frov. 1). Il faut donc convenir que ce qui s'appelle, dans le style des gens du siècle, une prospérité, une élévation, une haute fortune, c'est proprement, dans les termes des saintes Lettres, une fosse, un précipice, un abime. Que fait donc cet ambitieux, qui, après avoir englouti des provinces entières, après avoir enseveli des milliers de familles dans la poussière, s'est élevé sur leurs ruines, a acheté argent comptant des terres immenses, des seigneuries? Il s'est creusé un précipice dans lequel, plus il avance en âge, plus il s'enfonce, lui et sa famille, sans aucun espoir de retour, vu l'impossibilité morale où il est de faire jamais aucun pas pour revenir dans son bon sens, enivré comme il est de sa propre excellence et de ses prétendus mérites. Déplorable aveuglement des mondains, de ne pas voir qu'en même temps qu'ils s'efforcent de s'élever de plus en plus sur les débris de la fortune des autres, ils travaillent à s'anéantir davantage! (Le P. Texier).

[Ambition depuis N.-S.]. — Il est vrai qu'il est bien difficile d'avoir des sentiments d'aversion pour cet esprit ambitieux, ce vice qui flatte la plus naturelle de nos inclinations, et qui est l'effet et l'objet de nos plus chère» complaisances. Mais, pour en tracer dans nos esprits une peinture qui exprime son énormité et qui puisse exciter notre haine, regardons-le dans la pensée du Fils de Dieu, ou, pour parler plus clairement, dans les humiliations qu'il a souffertes pour le guérir. Nous pouvons considérer l'orgueil des hommes en deux états : ce qu'il était pur lui-même avant

l'incarnation du Sauveur du monde, et ce qu'il est maintenant, depuis l'accomplissement de ce mystère. Tandis que Dieu régnait dans le premier état de sa gloire, l'ambition* de l'homme était abominable à ses yeux et à son cœur : soit parce que, dit S. Augustin, cette insolente passion affecte ce qui est propre à Dieu, et par cette affectation détruit en quelque manière ses attributs et sa gloire; soit parce que ce vice fait partie de l'ambition des démons (De Civ. D., J). Mais, depuis que le Fils de Dieu s'est humilié dans la bassesse de l'homme, on peut dire que ce crime a contracté une nouvelle malice, par le rapport qu'il a avec l'humilité de l'Incarnation comme son remède, et qu'ensuite de ce mystère il en est devenu plus abominable aux yeux de Dieu, ce qui conséquemment doit le rendre plus horrible aux yeux des hommes. Pourquoi cela? parce que c'est proprement notre ambition qui arrache le sceptre des mains du Fils de Dieu, et qui lui a ôté la couronne de gloire, pour lui mettre sur la tête un diadème de douleur et d'ignominie. Mais pourquoi encore? parce que, par un attentat subséquent , ce péché a offensé de nouveau les humiliations auxquelles le Sauveur s'est assujetti, et que, par ce crime nouveau, notre ambition a comme dégradé une seconde fois son souverain d'une façon plus injurieuse que la première. (Biroat, Serm. sur l'Incarnation).

[Punition]. — Je ne sais si, dans toute la morale chrétienne, il se trouvera une maxime plus constante et une vérité dont nous ayons des preuves plus sensibles, que celle qu'à prononcée autrefois S. Augustin, instruit et convaincu qu'il en était lui-même par sa propre expérience : que les passions déréglées sont le plus grand supplice du cœur même qui les a conçues, et qui en ressent le premier toute la tyrannie avant que de la faire souffrir aux autres: Voluisti, Domine, et sic est, ul omnis inordinatus animus sibi ipsi pœna sit (I Confes. 12). Mais, si cela se peut dire.de toutes les passions en général, il se peut beaucoup plus justement rapporter à l'ambition en particulier, comme étant la plus inquiète, la plus cruelle, la plus odieuse et la plus insupportable de toutes : car elle trouble tout le repos de la vie, jusque-là qu'au sentiment d'un ancien il n'était pas nécessaire que les loi§ établissent des supplices pour punir les ambitieux, et qu'il ne fallait que les abandonner à leur propre passion, qui emploie bientôt toutes les autres passions pour les tourmenter et pour leur déchirer le cœur, par l'envie, la haine, la vengeance, le dépit, le chagrin, le désespoir, et par tout ce qui est le plus capable de rendre un homme misérable.

Pour être persuadé combien le cœur d'un ambitieux est misérablement déchiré par la tumultueuse confusion de toutes les passions les plus furieuses, il ne faut que rélléchir sur les vues vastes et sans bornes de l'ambition, qui trouve souvent tout le contraire de ce qu'elle prétend. Un veut s'élever aux premières charges et aux premiers rangs, afin de vivre indépendant des autres, et n'avoir personne qui nous commande ou qui

nous prescrive des lois, et pour exercer un petit empire sur ceux qui dépendent de nous : mais on reconnaît bientôt que l'ambition change cet empire en une cruelle servitude, par la dépendance qu'on a de tout le monde. On se persuade que, quand on sera dans ce poste considérable et bien établi dans l'état où nous sommes enfin parvenus, nous serons à l'abri des tempêtes, et que nous mènerons une vie tranquille : mais nous éprouvons bientôt que nous sommes en butte à tous les traits de la fortune, exposés à l'envie et à la jalousie des uns, et aux embûches des autres.

Nous avons déjà parlé des complaisances serviles que l'ambitieux est contraint d'avoir pour s'avancer aux dignités où il aspire: flatter l'un, avoir des égards et des ménagements pour l'autre, essuyer les caprices de celui-ci et l'humeur impérieure de celui-là ; mendier la faveur de ceux qui sont au-dessus de nous; solliciter les suffrages de ceux qui sont audessous ; se rendre agréable aux uns par des assiduités gênantes, et prendre garde de ne pas choquer les autres, qui pourraient apporter quelques obstacles à nos desseins; se contraindre, se contrefaire, dissimuler, patienter: il faut qu'un ambitieux se soumette à tout cela : Curvatur obsequio ut honore donetur, dit S. Ambroise. Mais, quelque fâcheuse que soit cette servitude, l'ambition la compte pour rien parce qu'elle est beaucoup plus forte. Ce qui a fait dire souvent aux païens mêmes que les honneurs et les grandes dignités ne sont que de spécieuses servitudes, auxquelles personne ne voudrait se soumettre si l'opinion des hommes n'y avait attache de glorieux titres qui les relèvent ; ou plutôt, si l'ambition n'était plus puissante sur leur esprit que l'amour de leur liberté. Ce qui est vrai et constant est que le rang où ces personnes ambitieuses sont élevées les oblige à tant de devoirs, qu'on en a vu qui, chargés du poids de leurs chaînes (car c'est ainsi qu'ils les appelaient), ont fait tous leurs efforts pour les rompre, et ont mille fois préféré une vie privée et particulière. Mais, quand on s'y pousse et qu'on s'y ingère par une pure ambition, ces honneurs et ces dignités deviennent un pur esclavage, qui croît à mesure que l'on monte et que l'on s'élève, parce que, pour s'y maintenir et pour y trouver de l'appui , il faut, contre les principes de l'honneur et de la conscience, souffrir les désordres sans oser s'y opposer ; ménager les personnes qui nous peuvent faire de la peine ; dissimuler les plaintes et les murmures que l'on fait de notre conduite, et conniver quelquefois aux choses les plus injustes. C'est pourquoi, cet ancien n'avait pas mauvaise raison de dépeindre l'ambition assise sur un trône, mais chargée de fers : entourée de gardes, mais qui étaient autant d'ennemis qui la menaçaient; qui commandait, mais en soupirant, et pliant sous le joug qu'elle était, obligée de porter elle-même. (Anonyme).

[Une ambition permise], — Si les moyens d'acquérir de la gloire, laquelle est le propre et le premier objet de l'ambition, étaient toujours légitimes et innocents ; par exemple, si c'est la naissance qui nous y place et qui nous

met en possession d'une charge, d'un emploi éminent, par un titre héréditaire ; si c'est un mérite reconnu qui nous y appelle, ou qui fait faire choix de notre personne pour commander aux autres, comme on en a vu quelquefois qu'on a forcés d'accepter les plus hautes dignités de l'Église, lorsqu'ils s'en sont le plus opiniâtrement défendus, et d'autres que la Providence y a poussés sans qu'ils s'en missent en peine ou qu'ils fissent aucunes démarches pour y parvenir; si même on les recherche, si on les poursuit pour s'y occuper utilement et pour profiter au prochain, quand les emplois qui y sont attachés ne sont pas au-dessus de notre capacité et de nos forces : la fin en étant honnête et profitable au public, il y a aussi des moyens qui peuvent être justes pour y parvenir, et il n'y a rien de blâmable alors dans notre conduite, quand notre dessein est d'employer nos talents au service des autres. Mais combien peu y en a-t-il qui aient des vues auxquelles on ne puisse trouver à redire? C'est là ce qu'on ne peut voir dans une ambition déréglée : on y substitue les sollicitations, les intrigues, les brigues, au vrai mérite ; l'autorité et le pouvoir des amis aux qualités réelles et effectives que nous n'avons pas, et qui seraient nécessaires pour cela. La faveur des grands tient souvent lieu de mérite, et l'adresse et la fraude suppléent à la capacité et aux vertus qui nous manquent pour remplir ces postes considérables ; et il arrive encore plus souvent que l'argent, qui supplée à tout, est le moyen le plus ordinaire et le plus efficace pour en trouver l'entrée. Cet homme a du bien, il faut donc qu'il achète cette charge, et celui qui en offrira le plus sera celui qui l'emportera. Voilà le titre, le droit, le moyen de s'en mettre en possession. C'est un désordre général, qui s'est introduit dans le monde, et qui est sans doute la preuve la plus évidente de la corruption générale qui y règne aujourd'hui. (Id.)

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