L'AME
SON EXCELLENCE, SON PRIX; Le soin que nous en devons prendre, etc.
AVERTISSEMENT
Parler de la nature, de l'excellence et des perfections de notre âme, de son prix et de tout ce qui la dislingue de celle des bêtes, c'est un sujet qui d'abord pourrait paraître trop spéculatif, trop vague ou trop général, plus propre à un philosophe ou à un théologien qu'à un prédicateur. Mais, si l'on réfléchit sur la manière dont il peut être traité, sur les vérités qu'il comprend et sur les conclusions naturelles qu'on en peut tirer, je ne sais si l'on en trouvera déplus moral, de plus utile et de plus capable de porter les hommes à une sainte vie, que de leur bien faire concevoir qu'ils ont une âme créée de la main de Dieu, faite pour le connaître, l'aimer et le servir sur la terre, et pour le posséder un jour dans le ciel. Car, par-là, on peut exciter cette âme même à ne point se dégrader par un attachement indigne aux choses du monde, à penser à la fin pour laquelle elle est créée, et à travailler tout de bon à acquérir le ciel.
Comme ces vérités sont les maximes fondamentales de la Morale chrétienne, on peut juger que le sujet est non-seulement utile et important, mais encore qu'on le peut tourner en plusieurs manières, qui toutes peuvent faire impression sur l'esprit et sur le cœur. Nous en suggérerons les principales. Il faut seulement, pour en faire un discours particulier, se donner de garde de le confondre avec d'autres qui y ont beaucoup de rapport : tels que sont l'importance de l'affaire de notre salut, le soin que nous devons prendre de mettre notre bonheur étemel en assurance, la dignité de l'emploi apostolique, qui est de travailler au, salut des âmes, et d'autres semblables: ce qu' il sera facile d'éviter en se bornant à la dignité, au prix, à la fin de celte âme, à la perte irréparable que l'on fait en la perdant, et à l'estime que nous en devons faire, en conséquence de l'estime que Dieu même en fait. Et il faut consulter ensuite les autres sujets approchants de cette matière, que nous traiterons en leur lieu. Sur quoi il est bon de remarquer que l'Écriture emploie souvent le mot d'âme pour signifier l'homme, et que toutes les prérogatives qu'on donne à l'homme na lui conviennent qu'à raison de l'âme, qui en est la plus noble partie.
Desseins différents ou Plans de discours.
I. — En prônant pour texte ces paroles : Cujus est imago hœc et superscriptio ? (Mattb. XXII), on peut faire trois questions, ou bien donner à ces mêmes paroles trois sens qui peuvent faire le juste partage d'un discours.
1" sens ou première demande : — Cujus est imago hœc ? De qui est cette image, ou que représente-t-elle, et sur quel original a-t-elle été' formée ? C'est sur Dieu qu'elle fut formée, c'est lui qu'elle représente et dont elle est une parfaite image. Et là-dessus montrer qu'étant tirée sur un si excellent modèle, elle ne peut rien représenter que de grand. Il faut ensuite montrer en quoi elle le représente : en sa nature, en ses opérations, dans sa liberté, dans 5a durée ; — ou bien faire voir comment ses trois puissances sont véritablement une image de cet Être infini, intelligent, toutpuissant, etc., et conclure de-là que, comme elle est une image parfaite, elle doit lui ressembler par ses mœurs et par sa sainteté, qui sont les derniers traits qu'elle doit y ajouter, et que c'est pour cela que Dieu l'a créée.
2e demande : — Cujus est imago hœc? De qui est-elle? C'est-à-dire qui en est l'auteur? — comme, quand on voit une peinture exquise et un excellent tableau, on a coutume de demander de quelle main elle est, et quel est l'ouvrier qui a fait un si excellent cbef-d'œuvre. Et alors on nous répondra que c'est Dieu qui a créé cette âme et qui l'a faite à son image et à sa ressemblance : d'où l'on peut juger de son excellence, par la manière singulière dont il l'a créée, et qui est rapportée dans l'Ecriture : Inspiravit in faciem ejus spiraculum vitœ. De-là on fait voir qu'elle est spirituelle, infiniment plus noble que celle des autres animaux ; qu'ensuite le même Dieu l'a formée par la grâce, qui lui donne tout un autre degré de beauté que celui que lui donnent toutes les perfections de la nature. D'où l'on doit conclure qu'il faut bien se donner de garde de la souiller une seconde fois par le pécbé, etc.
3e demande : — Cujus est imago hœc ? A qui appartient-elle, et qui en est le maître? qui a droit d'en disposer? Il est aisé de répondre que c'est celui même qui l'a créée, et qui l'a créée pour lui, pour sa gloire, pour son service; comme un ouvrier qui fait et qui polit un ouvrage pour ses usages et pour les desseins qu'il a. De-là il suit que nous ne pouvons nous donner à un autre; que, notre âme étant faite pour Dieu, rien n'est capable de la contenter que Dieu seul; qu'il nous demandera compte de notre âme comme de son propre bien, etc.
II. — Sur le peu d'estime que la plupart des bomnies font de leur âme :
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ce qu'ils témoignent par trois sortes d'abus que nous remarquons dans leur conduite.
1°. Elle est noble et précieuse, puisqu'elle est faite à l'image et à la ressemblance de Dieu, et que Dieu même la préfère à toutes les autres créatures : cependant, qui ne voit le peu de soin qu'on en prend , la négligence qu'on apporte à acquérir les vertus qui en font l'ornement et les ricbesses, a éviter les pécbés qui la souillent et qui la déshonorent, etc?
2°. Elle est libre, maîtresse de ses actions, et même faite pour dominer sur toutes les choses de la terre : et néanmoins elle mène une vie d'esclave, se laisse domiuer par ses passions, s'assujettit à son corps;- et comme parle S. Paul , elle fait la volonté de la chair et est sous la captivité du démon, qui s'en rend le maître par le moyen du péché.
3°. Elle est immortelle : c'est un apanage de sa nature, et par conséquent elle est faite pour des biens éternels : cependant, la plus grande partie des hommes vivent comme si leur âme devait mourir avec leurs corps, et comme s'il n'y avait point d'autre vie à espérer.
III. — On peut tourner ce même dessein d'une autre manière, en faisant voir
1°. Que, l'âme étant spirituelle dans sa substance, nous l'avilissons et nous la dégradons en ne pensant qu'aux choses de la terre.
2°. Elle est faite pour gouverner le corps, et pour s'en servir dans les actions qui peuvent lui faire acquérir sa fin, savoir un bonheur éternel : et elle se rend l'esclave de ce même corps, qu'elle doit toujours tenir soumis, et empêcher qu'il ne se révolte coutre l'esprit.
3°. Elle est faite pour être éternellement heureuse dans le ciel : et elle voudrait éternellement demeurer sur la terre, par rattachement indigne qu'elle a aux choses de ce monde.
IV. — Sur l'estime que nous devons faire de notre âme, et les motifs qui nous obligent de la préférer à tout ce qui n'est point Dieu.
1°. Une chose doit passer pour exquise et pour être de grand prix, quand elle est considérée sur ce pied-là par ceux qui la connaissent le mieux, et qui sont des juges compétents de son excellence et de son mérite.
2°. Quand elle fait des envieux à celui qui la possède, et qu'on tâche de la lui enlever par toutes sortes de moyens.
3°. Quand elle rend de grands services à celui à qui elle appartient. — Or, notre âme est estimable par ces trois endroits. Elle est l'objet de l'estime de Dieu, qui l'a rachetée de son sang, et qui l'estime plus que toutes les choses du monde. Elle attire l'envie des démons, qui n'oublient rien pour la perdre. Elle nous produit des biens infinis, savoir le ciel et la possession de Dieu même.
V. — 1". Xotre âme eït la conquête et la possession du Fils de Dieu, qui l'a acquise et achetée au prix de son sang : nous devons donc la lui conserver entière, la défendre contre ses ennemis qui veulent l'envahir et la lui enlever.
2°. Elle est son épouse, qui doit lui être fidèle : car il ne peut souffrir qu'elle s'attache d'affection à quelque bien créé, ni qu'elle partage son cœur, etc.
3°. Elle est son temple, dit S. Paul. Il faut donc se donner garde de le profaner, en sacrifiant à l'idole de l'ambition, de l'avarice ou du plaisir, etc.
VI. — 1°. C'est le plus grand bien que nous ayons reçu de Dieu, puisque c'est la source et le fondement de tous les autres biens. Il faut donc l'estimer comme Dieu l'estime lui-même , pour reconnaître la grandeur de ce bienfait, et en prendre le soin qu'il en prend lui-même.
2°. C'est le plus grand présent que nous puissions faire réciproquement à Dieu. Il faut donc tâcher de le lui rendre le plus agréable que nous pourrons, en ornant et parant cette âme de vertus et de mérites.
VIL — 1°. La haute idée que nous devons avoir de notre âme, de sa noblesse, de son excellence et de son prix : non pour nous élever et nous enfler d'orgueil en cette vue, mais pour ne pas nous avilir en nous abaissant à des choses indignes de nous.
2°. Il faut marquer l'estime que nous en faisons, et l'idée que nous en avons conçue, par le soin que nous devons prendre de cultiver cette âme par les vertus qui la peuvent faire davantage estimer de Dieu.
VIII. — L'âme est l'image de Dieu et faite à sa ressemblance : car elle le représente en sa spiritualité ; rien de matériel n'entre dans sa nature et ne concourt à sa production ; — elle l'imite en sa liberté, qui la rend maîtresse de ses actions, et lui donne le pouvoir de faire le bien ou le mal ; — elle représente enfin son immortalité, puisque sa durée va au-delà de tous les siècles et n'aura jamais de fin. Elle doit donc, 1°. Acquérir les biens spirituels, et les préférer à tout ce qui est matériel ; 2°. User de sa liberté à faire le bien, à avoir horreur du péché, qui est l'unique mal qui soit au monde ; 3°. Ne s'occuper que des choses éternelles, sans s'attacher à celles qui passent avec le temps.
IX. — 1°. Le bonheur de notre âme en cette vie est de posséder Dieu par la grâce, de le connaître, de l'aimer et de le servir.
2°. Le malheur de cette âme est d'offenser son Créateur, et de se mettre en danger de le perdre et d'en être éternellement privée dans l'autre vie.
X. — La nature, la grâce et la gloire doivent nous rendre notre âme
extrêmement précieuse, nous obliger d'en prendre tout le soin imaginable.
1°. La nature, qui nous fait connaître son excellence dans sa production et dans sa fin, puisque Dieu atout créé pour elle, et qu'elle est elle-même faite pour Dieu.
2°. La grâce, qui l'embellit et qui la rend digne do l'amour et des soins de Dieu.
3°. La gloire, puisqu'elle est faite pour être éternellement heureuse. C'est un bien qu'elle se doit procurer aux dépens de tout le reste.
XI. — Dieu a créé l'âme de l'homme capable de le connaître et de l'aimer. C'est ce qu'elle a de commun avec les anges, et en quoi consiste principalement son excellence et sa grandeur ; mais, par son union avec le corps, en contractant le péché, elle trouve trois obstacles à cette fin ;
, obstacles qu'elle doit s'efforcer de vaincre. — Le premier est une profonde ignorance des choses de son salut ; — le deuxième une pente et une inclination incroyable vers les biens sensuels; — le troisième un amour déréglé qu'elle a pour son corps. Elle doit donc s'occuper en cette vie à connaître Dieu ; elle doit se détacher de toutes les choses de la terre; elle doit régler l'amour qu'elle a pour sa chair, en la domptaut et la soumettant à l'esprit.
XII. — L'âme peut être considérée — 1". Par rapport à Dieu qui lui a donné l'être : et elle lui doit être soumise comme à son créateur et à son souverain, et avoir une entière dépendance de lui; — 2°. Par rapport à son corps, auquel elle est unie : et elle le doit gouverner, et non pas en être l'esclave; 3°. Par rapport au monde, où elle est entrée et dont elle fait la plus considérable partie : et elle doit s'élever au-dessus de lui et ne s'y point attacher, puisque ce n'est pas sa demeure et qu'elle n'y doit pas être toujours.
XIII. — Puisque notre âme est faite à l'image et à la ressemblance de Dieu, nous pouvons considérer en Dieu trois choses : — Son être spirituel et nécessaire ; — Ses opérations, qui sont des actions d'intelligence et de liberté ; — Sa durée, qui est l'éternité. Or, l'on peut faire voir comment il communique à l'âme ces trois caractères, et en tirer de justes conséquences. On peut voir 1°. Son être dans la spiritualité de l'âme; 2°. Ses opérations dans l'intelligence et les actes de l'âme; 3°. Son éternité dans l'immortalité de l'âme.
XIV. — Il faut juger du prix de notre âme par la grandeur de la perte que nous faisons en la perdant.
1°. C'est une perte universelle : parce qu'étant la fin de toutes les choses créées, qui ne sont faites que pour elle, en la perdant nous perdons nécessairement tout le reste, qui n'a été fait qu'en sa considération.