‹ La bibliothèque des prédicateurs (volume 5)Chapitre 73 sur 75 · XXXVIII · texte numérisé non relu

XXXVIII

Scivi enim quia durus es tu, et nervus ferrcus cervix tua , cl frons tua œrea. Isaiae xlviii, 4.

Excœca cor populi hujus , et aures ejus aggrava, et oculos ejus Claude, ne forte videàt oculis suis, et auribus audiat, et corde suo intelligat, et couverlatur, etsanem eum. Id. vi, 10.

Populus qui habitabal in tenebris vi-

sorte que vous marchef à tâtons en plein midi, comme l'aveugle dans ses ténèbres.

Mon peuple n'a point écouté ma voix :

c'est pourquoi je l'ai abandonné aux désirs de son cœur, et il marchera dans des voies qu'il a inventées lui-même.

Que leur chemin soit couvert de ténèbres et glissant.

Que leurs yeux soient tellement obscurcis, qu'ils ne voient point.

Ils sont dans l'ignorance, ils n'ont point compris : ils marchent dans les ténèbres.

Mon cœur est rempli de trouble, toute ma force m'a quitté ; la lumière même de mes yeux n'est plus avec moi.

Approchez-vous de lui, afin que vous soyez éclairés.

Je vous donnerai l'intelligence ; je vous enseignerai la voie par laquelle vous devez marcher.

Vos merveilles seront-elles connues parmi les ténèbres?

Répandez sur moi, Seigneur, votre lumière et votre vérité.

Ils ont dit cela dans l'égarement de leurs pensées : car leur propre malice les a aveuglés.

Nous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité et de la perdition; nous n'avons point connu la voie du Seigneur.

Lorsque l'impie est venu au plus profond des péchés, il méprise tout.

Le cœur endurci sera accablé de maux à la fin de sa vie.

Retirez-vous de nous: nous ne voulons point connaître vos voies.

Ils ont été rebelles à la lumière; ils n'ont point connu les voies de Dieu.

Nous nous sommes donc égaré de la voie de la vérité ; la lumière de la justice n'a point lui pour nous, et le soleil de l'intelligence ne s'est point levé sur nous !

La lumière sera ôtée aux impies.

Je savais que vous êtes dur et que vous avez une tête de fer, un front d'uirain.

Aveuglez le cœur de ce peuple, rendez ses oreilles sourdes et fermez ses yeux, de peur que ses yeux ne voient, que ses oreilles n'enteudent, que son cœur De comprenne, qu'il ne se convertisse à moi et que je ne le guérisse.

Le peuple nui marchait dans les ténè-

dit lucem magnam ; habit antibus in regione umbrœ morlis , lux orta esteis.

Isaise ix, 2.

Lucerna impioram extinguetur. Prov.

xiii, 9.

Percussisli eos, et non doluerunt; attrivisti eos, et renuerunt accipere disciplinant; induraverunt faciès suas silprapetram, et nolueruntrecerti. Jerem.

Insipientes sunt et vecordes; sapientes sunt ut faciant mala , benè autem facere nescierunt. Jerem. iv, 22.

Desolatione desolata est omnis terra, quia nullus est qui recogitet corde. Id. xu, 11.

Palpavimus sicut cœci parietem , et quasi absque oculis altrectavimus; impegimus mendié quasi in tenebris. Isaiœ, ux, 10.

Quale gaudium mihi erit, qui in tenebris sedeo et lumen cœli non video !

Tob. v, lî.

Ambulabunt ut cœci, quia Domino peccaverunt. Sophon. i, 17.

Cor suum posuerunl ut adamantem, ne audirent legem... Et facta estindignatio magnait Domino exerciluum. Zachar.

vir, 12.

Occidet sol in meridie- Ainos vin, 9.

Error et tenebrœ peccatoribus concreata sunt. Eccli. xi, ÎG.

Oculos habentes, nonvidetis? et aures habentes, non auditis? Marci, vin, 18.

Contristatus est Jésus super cœcitate cordis eorum. ld. m. 5.

Sinite illos : cœci sunt et duces cœcorum. Matth. xv, 14.

Excœcavit oculos eorum, et induravit cor eorum, ut non videant oculis et non intelligant corde, et non converéantur, et sanem eos. Joau. xn, 40.

In mundo erat , et mundus eum non cognovit. Joan. i.

Dilexerunt homines inagis tenebras quhm lucem. Joan. ux, 19.

In judicium ego in hune mundum veni, ut qui non vident videant, et qui vident cœci fiant, ld. ix, 39.

Yœ vobis, duces cœci et duces cœcorum ! Matth. xxm, 16.

bres a vu une graude lumière, et le jour s'est levé pour ceux qui habitaient dans la région de l'ombre de la mort.

La lampe des méchants s'éteindra.

Vous les avez frappés, et ils ne l'ont point senti; vous les avez brisés, et ils n'ont point voulu se soumettre au châtiment ; ils ont rendu leur front plus dur que la pierre, et ils n'ont pas voulu revenir à vous.

Ils n'ont ni sens ni cœur; ils sont sages pour faire le mal, et ils manquent d'intelligence pour faire le bien.

Toute la terre est clans une extrême désolation, parce qu'il n'est personne qui médite dans son cœur.

Nous allons comme des aveugles le long des murailles ; nous marchons à tâtons, comme si nous n'avions point d'yeux; nous nous heurtons en plein midi, comme si nous étions dans les ténèbres.

Quelle joie puis-je avoir, moi qui suis toujours dans les ténèbres, et qui ne vois point la lumière du ciel!

Ils marcheront comme des aveugles, parce qu'ils ont péché contre le Seigneur.

Ils ont rendu leur cœur dur comme le diamant, pour ne point écouter la loi... Et le Seigneur des armées a conçu une grande indignation coutre eux.

Le soleil se couchera pour eux en plein midi.

L'erreur et les ténèbres ont été créées avec les pécheui's.

Avez-vous des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne point entendre?

Jéslts fut affligé en voyant l'aveuglement de leur cœur.

Laissez- les : ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles.

11 a aveuglé leurs yeux et endurci leurcœur, de peur qu'ils ne voient des yeux et qu'ils ne comprennent du cœur, et que, venant à se convertir, je ne les guérisse.

11 était dans le monde, et le monde ne l'a point connu.

Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière.

Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement, afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles.

Malheur à vous, conducteurs aveugles et qui conduisez des aveugles!

Dura cervice et incircumcisis cordibus et auribus, vos semper Spiritit- Sancto resistitis. Act. vu, 51.

Adhùc modicùm lumen in vobis est:

ambulate dùm lucem habetis , ut non vos tenebrœ comprehendant- Joan. ni,

Obscuralmn est insipiens cor eorum...

Tradidit illos DE\:sinreprobum sensum.

Rom. I, 21 et 28.

Tenebris obscuratum habentes inlelleclum, alienali à via Dei, per ignorantiara quœ est in illis, propter cœcitatem cordis eorum. Ephes. iv, 18.

Df.us hujus sœculi excœcavit mentes inftdelium , ut non fulgeat illis illuminatio Evangelii. n Cor. iv, 4.

Mittet illis Deus operationem erroris.

u Thessal. Il, 10.

Non obduretur quis ex vobis fallaciâ peccati. Hebr. ni, 3.

Fascinatio nugacitatis obscurcit bona, et inconstantia covcupiscentiœ transverlit sensum sine malitiû. Sapient. iv,

Têtes dures, hommes incirconcis de cœur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit.

Vous avez encore pour un peu de temps la lumière : marchez pendant qu'elle luit sur vous, de peur que les ténèbres ne vous surprennent.

Leur cœur insensé a été rempli de ténèbres... Dieu les a livrés à leur sens réprouvé.

Ayant l'esprit rempli de ténèbres et étant entièrement éloignés de la voie de Dieu, à cause de l'ignorance où ils sont et de l'aveuglement de leur cœur.

Le dieu de ce monde (le démon) a aveuglé les esprits des infidèles, afin qu'ils ne soient point éclairés par la lumière de l'Évangile.

Dieu enverra un travail d'erreur (en sorte qu'ils croient au mensonge).

Prenez garde que personne de vous ne tombe dans l'endurcissement séduit par le péché.

La fascination des bagatelles obscurcit le bien, et les passions volages de la concupiscence renversent l'esprit même éloigné du mal.

APPLICATIONS DE QUELQUES PASSAGES

Sinile illos : cœci sunt et duces cœcorum (Matth. zv, 14). — C'est ainsi que le Fils de Dieu parle des scribes et des pharisiens , comme de gens dont le salut était entièrement désespéré : a Laissez-les et ne vous en mettez pas davantage en peine. » Mais , Seigneur, si vous les abandonnez de la sorte, sans leur parler, sans les instruire de leurs devoirs, ils sont perdus, ils périront sans ressource! « C'est pour cela qu'il faut les laisser, parce qu'il n'y a plus d'espérance. » Comme s'il disait : « Qu'ils périssent, puisqu'ils le veulent; c'est leur malice : ils sont aveuglés et endurcis dans leurs crimes , il n'y a plus rien à faire , et leur malheur est sans remède, parce qu'ils n'en veulent point recevoir. »

Qui eripuil nos de poteslate lenebrarum (Coloss. i, 13). — Il faut remarquer, dit un savant interprète, que l'Apôtre ne dit pas que le Fils de Dieu nous a délivrés des ténèbres, mais de la puissance des ténèbres : car quelle plus grande puissance que celle qui a autrefois aveuglé les philosophes païens et les plus sages d'entre les Juifs, qui aveugle et captive encore aujourd'hui tous les iniidèles , et qui les assujettit de telle manière, qu'il faut une puissance toute divine pour les retirer de cette captivité, et les lumières d'une grâce toute-puissante pour dissiper ces ténèbres?

Scit Deus quod, in quocumque die comederilis exeo, aperienlur oculi vestri (Genèse in, 5). — Lorsque le démon , sous la figure du serpent, trompa nos premiers pères et les porta à violer le commandement de leur Créateur, il leur promit qu'ils n'auraient pas plus tôt mangé de ce fruit que leurs yeux seraient ouverts , et qu'ils auraient la connaissance du bien et du mal. Mais il arriva tout le contraire : car ce fut alors qu'ils furent frappés d'un funeste aveuglement, qui a passé dans toute leur postérité, comme le marque la réponse qu'Adam lit à Dieu : Vocem tuant audivi..., et abscondi me. Car quel plus grand aveuglement , comme le remarque S. Grégoire , que de croire que Dieu lui-même est aveugle , et qu'on peut se dérober à ses yeux en se cacbant : Ecce peccaloris cœcitatem , qui judical Deum esse cœcum, et scelera ejus non videre! (xv Moral.)

Fiat lux : et fada est lux (Genèse, i). — Comme, après la création du monde , Dieu produisit aussitôt la lumière , sans laquelle toutes les créatures corporelles eussent été sans beauté, parce que de profondes ténèbres étaient répandues sur la face de l'abîme , Dieu se comporte de la même manière dans la régénération du pécbeur à la grâce , qui est comme une nouvelle création. L'âme de ce pécbeur est comme un abîme tout obscurci d'épaisses ténèbres. De-là vient qu'il ne voit ni le danger où il est, ni les précipices où il est près de tomber : il faut que Dieu fasse luire la lumière au fond de cet abîme , et découvre à cette âme le misérable état où elle est. C'est ainsi que parle S. Augustin.

Dix il homo cujus obturalus est oculus (Numer. xxiv, 3). — C'est ce que l'Ecriture dit du faux propbète Balaam, et ce que nous pouvons dire parmi nous de tant de personnes qui ne pensent ni ne voient mieux. Qu'est-ce que cet bomme qui croit et parle de la sorte, qui a des sentiments si peu conformes à l'Évangile et à la droite raison , qui craint si peu la vengeance d'un Dieu irrité ? C'est un bomme aveuglé dans son pécbé, qui va se précipiter en aveugle dans un abîme de malbeurs , et qui est prêt à passer outre, malgré toutes les menaces du Ciel; c'est un bomme du nombre de ceux dont parle S. Jérôme , qui ne craignent rien parce qu'ils ne voient rien : Nihil liment quia nihil vident.

Facla est nox , in ipsâ périr ansibunt omnes besliœ sylvœ (Ps. 10). — La nuit est venue, dit le prophète, durant laquelle toutes les bêtes farouches qui sont dans les forêts passent impunément, à la faveur des ténèbres. Tant qu'un chrétien a l'usage des yeux et la lumière de la grâce, les passions n'osent paraître pour le solliciter; il prévoit et détourne leur violence ; il connaît l'horreur et la laideur du péché ; mais, dès que la nuit est venue et qu'il est tombé dans l'aveuglement, toutes les passions se présentent , et on souffre tous leurs désordres sans y faire réilexion. Une injustice se présente , on ne la voit pas ; une impureté passe : on commet

68b AVEUGLEMENT DE LAME.

enfin toutes sortes de crimes , sans difficulté et sans remords de conscience.

Venit nox, quandônemo polest operari (Joan. ix, 4). — Cette nuit dont parle le Sauveur dans l'Evangile peut s'entendre de l'état précis du péché, dans lequel tout ce qu'on fait ne sert de rien pour le ciel; mais l'horreur en paraîtra encore bien plus grande si nous l'entendons, comme font les Pères, plus particulièrement encore des profondes ténèbres de l'aveuglement, qui ne permet pas à ceux qui en sont atteints de voir ni la voie de salut qu'il faut suivre ni la voie de perdition qu'il faut éviter, et dans laquelle ils marchent à grands pas : quoique tout pécheur ne soit pas d'abord réduit à un si triste état, et que ces choses ne lui soient pas cachées, puisqu'elles sont même le plus grand sujet de ses combats intérieurs, de ses remords et de ses troubles, souvent si salutaires. Mais, dans l'aveuglement, tout cela repose, et les lumières sont éteintes. On ne fait guère attention au terme auquel cette voie doit aboutir: on ne connaît ni la beauté de la vertu ni la diformité du vice, non plus que le mérite do la sainteté et la punition due au crime. Durant cette nuit, nous n'apercevons pas les pièges qui nous sont tendus partout : nous ne faisons point de bien, en un mot, et il n'est point de mal dont nous ne soyons capables.

Faclœ sunt tenebrœ horribiles in universâ terra (Exode 10). — C'est une chose assez remarquable, que, de toutes les plaies dont Dieu frappa autrefois l'Egypte, il n'y a que celle des ténèbres et la nuit obscure, qui dura trois jours entiers, que l'Ecriture appelle horrible, quoique d'autres n'aient pas été moins préjudiciables à cette nation, aussi injuste qu'infidèle. C'est pour nous apprendre, dit S. Augustin, que, de tous les châtiments que la justice divine exerce en ce monde sur les pécheurs, il n'y en a point de plus horrible que l'aveuglement, les ténèbres de l'âme, parce qu'elles sont la marque la plus visible de leur réprobation et de l'abandon éternel de Dieu.

ïmpii lin lenebris conlicescent (IReg. n, 19). — Les aveugles d'esprit sont moins sensibles à leur misère que les aveugles de corps : car ceux-ci s'en plaignent souvent, cherchent et demandent la guérison de leur mal, comme fit l'aveugle qui dit au fils de Dieu : Domine, ulvideam! Il n'en est pas de même de l'aveuglement spirituel : ceux qui en sont frappés se plaisent dans leurs ténèbres ; et, bien loin de demander d'en être délivrés, il-; s'y enfoncent toujours davantage, les uns parce qu'ils ne connaissent pas leur malheur, et les autres faussement persuadés qu'ils ont plus de Lumière que les personnes les plus éclairées dans les voies de Dieu. C'est pourquoi ils ne consultent personne : Impii in lenebris conlicescent.

EXEMPLES DE L'ANCIEN TESTAMENT

[Pharaon]. — Le plus fameux exemple d'aveuglement d'esprit et d'endurcissement de cœur qui se présente dans l'Ecriture est celui de Pharaon, qui, par son opiniâtreté aveugle et rebelle aux ordres de Dieu, a mérité de servir d'exemple de ce terrible châtiment. Convaincu par tant de prodiges surprenants que Dieu voulait qu'il laissât aller son peuple, jamais il ne consentit à se rendre ni aux menaces de la justice divine ni aux plaies dont lui-même fut frappé, avec son peuple et toute sa cour. Induravi cor Pharaonis, dit Dieu dans l'Ecriture : non qu'il lui ait endurci le cœur par une action positive, mais il permit qu'il demeurât dans son obstination et son aveuglement, plus funestes que les ténèbres horribles qui enveloppèrent durant trois jours tout son royaume.

[Les Israélites]. — L'aveuglement des Israélites, qui était le peuple de Dieu, n'est guère moins surprenant, puisque, après s'être vus délivrés de la servitude d'Egypte et de la tyrannie de Pharaon par tant de miracles, ils oublièrent le Dieu tout-puissant qui les avait si visiblement protégés, pour adorer un veau d'or, par l'aveuglement le plus étrange et la plus détestable idolâtrie, C'est ce que Dieu leur a reproché tant de fois : Popule slulle et insipiens... Video quod populus iste durce cervicis sit, etc. Aussi ontils été, dans la suite des temps, entièrement abandonnés; et Dieu continue aujourd'hui de leur donner des marques de ce déplorable abandon, par un aveuglement d'esprit et un endurcissement de cœur que rien n'est capable de vaincre.

[David, Salomon, les vieillards]. — On sait assez celui de David, qui n'eut pas plus tôt ouvert les yeux du corps pour regarder trop curieusement une femme, qu'il semble qu'il ferma ceux de l'âme à la lumière céleste : car il cessa de marcher dans la voie des commandements de Dieu, et commença ù mener une vie sans attention à Dieu et toute déréglée. L'amour d'une fatale beauté lui aveugla tellement l'esprit, qu'il demeura un an entier sans rentrer en lui-même : il fallut que le prophète Nathan usât d'artifice pour le faire revenir de son égarement, et lui faire connaître le malheur où son crime l'avait réduit.

On n'oubliera jamais l'étrange aveuglement de son fils et successeur Salomon, qui, du plus sage de tous les hommes, en vint à cet accès de folie et d'impiété, de faire bâtir des temples et d'offrir des sacrifices aux idoles des femmes étrangères qu'il avait épousées : tant une folle et ardente passion a coutume de répandre des ténèbres dans les esprits les plus éclairés.

L'aveuglement des infâmes vieillards qui attentèrent à l'honneur de Suzanne est remarquable entre tous les autres : car, dès qu'ils eurent conçu cette criminelle pensée, [ils détournèrent les yeux pour ne pas voir le ciel t. j. M

et l'énormité du crime qu'ils méditaient : Declinaverunt oculos suos ne vidèrent cœlum. Ils s'aveuglèrent, pour ne pas se voir eux-mêmes, pour ne pas se souvenir de leur âge, de leur état et du rang qu'ils tenaient parmi le peuple.

[Samson]. — Samson, à qui les Philistins crevèrent les yeux, est une image sans doute bien sensible des malheurs que l'aveuglement de l'âme attire à un pécheur. Ce prodige de force et de valeur, ne fut pas plus tôt aveuglé, qu'il devint l'opprobre de ses ennemis, qui le chargèrent de chaînes, s'en servirent de jouet dans leurs festins, et enfin, le réduisirent à ne pouvoir se retirer de leurs mains et se venger d'eux qu'en se procurant la mort à lui-même, accablé qu'il fut sous les ruines de leur temple.

[Aveuglement des Syriens]. — On voit enfin, dans l'Ecriture, grand nombre de personnes, et même de peuples, que Dieu a aveuglé en punition de leurs crimes, et dont nous pouvons regarder le malheur, pour le mieux connaître, comme assez bien peint dans l'aveuglement plus matériel arrivé à ce corps de troupes dont il est parlé au ive Liv. des Rois, 6, envoyé par le roi de Syrie pour enlever le prophète Elisée, — et qui se laissèrent conduire par ce prophète même, sans s'apercevoir ni de quel guide ils acceptaient les offres ni en quel lieu il les menait. Percute, obsecro, genlem hanc cœcitale. Et percussit eos Dominus ne vidèrent, juxà verbum Elisei. Ils étaient au milieu de leurs ennemis, et triomphaient de joie par avance dans la pensée qu'ils auraient bientôt en leur pouvoir celui qui était le principal bouclier de Samarie et sa défense la plus certaine. Mais, le prophète ayant demandé à Dieu qu'il leur ouvrît enfin les yeux pour voir le danger où ils étaient, ils reconnurent qu'ils se trouvaient dans Samarie même, la capitale du royaume avec lequel ils étaient en guerre, dans le plus grand danger d'être mis à mort, si Elisée l'eut souffert.

EXEMPLES DU NOUVEAU TESTAMENT

[Scribes et Pharisiens]. — Dans tout le Nouveau-Testament, il n'y a poiwt d'aveuglement d'esprit plus marqué qne celui des docteurs mêmes de la loi à l'égard du Messie, qu'ils ne voulurent point reconnaître, quelque ; preuves évidentes qu'ils en eussent. Aussi le Sauveur les appela-t-ils des aveugles et des conducteurs d'aveugles : Cœci sunt et duces cœcorum. Leur aveuglement a paru principalement en trois ou quatre rencontres.

La première fut lorsque les rois mages vinrent à Jérusalem demander où était le nouveau roi des Juifs. Ces docteurs de la loi répondirent à Hérode, qui les avait assemblés, que le Messie devait naître dans la bourgade de Bethléhem. Ils l'attendaient vers ce temps-là, parce que c'était celui que les prophètes avaient marqué; ils virent l'étoile qui avait conduit

les mages, et qui devait être le signal de l'arrivée de ce Roi de gloire, si longtemps attendu, si instamment demandé ; ils furent troublés à cette nouvelle, et ils avaient tout sujet de croire qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans la naissance de l'enfant que les Mages cherchaient. Quel aveuglement de ne pas se mettre en peine d'aller eux-mêmes sur les lieux et de ne pas s'en informer d'avantage !

La seconde preuve de leur aveuglement fut leur conduite à l'occasion de la guérison de Taveugle-né à qui le Fils de Dieu avait rendu la vue. Ce miracle fut si incontestable, que, quelque effort qu'ils fissent, ils ne purent empêcher qn'il éclatât. Mais ce qui marque combien ils étaient eux-mêmes aveuglés fut qu'après toutes les tentatives inutiles qu'ils firent pour l'obscurcir et le faire passer pour un faux miracle, ils n'ouvrirent pas les yeux pour reconnaître que l'auteur de ce prodige venait de Dieu, et pouvait bien être tel qu'il se disait, le Fils de Dieu : mais l'envie et la jalousie les aveuglèrent : Excœcavit illos malitia eorum (Sap. n, 21).

La troisième et la plus grande marque de cet aveuglement fut la résolution qu'ils prirent de perdre le Sauveur, sur le bruit que faisait la résurrection de Lazare, et sur la réputation que lui avait acquise le grand nombre de miracles qu'il faisait tous les jours. Quid facimus, quia hic homo malla signa facit ? Videtis quianihil profecimus : ecce mundus totus iiosl eum abit (Joan. xi, 10). Car ne fallait-il pas être frappé du dernier aveuglement pour tirer de-là une conséquence si contraire au bon sens, à toute sorte d'équité, et même à leur propre intérêt ?

[Autres exemples]. — Après cela, il n'est pas nécessaire de rapporter l'exemple de Judas, aveuglé par une passion d'avarice; ni des soldats qui se saisirent de la personne du Fils de Dieu dans le jardin, nonobstant qu'il les eût renversés par terre d'une seule parole ; ni des j uges qui le condamnèrent à mort, et qui ensuite voulurent corrompre les gardes pour empêcher que ceux-ci ne publiassent sa résurrection, dont ils avaient été témoins; ni des Juifs enfin, qui demandèrent avec tant d'instance la mort de celui qu'ils avaient écouté avec admiration, et honoré comme un grand prophète.

Ce qu'il y a plus particulièrement à remarquer sur ce sujet est la manière dont le proconsul Sergius Paulus fut guéri de l'aveuglement où il était en qualité de Païen et d'homme élevé dans l'idolâtrie, et qui est rapporté au xme chapitre des Actes des Apôtres. Cet aveuglement, pris à la lettre, n'est pas tout le même que celui dont nous parlons, considéré en son initier, puisqu'on peut être païen et n'être pas positivement aussi éloigné d'une conversion salutaire que plusieurs chétiens qui n'auront pas même tout-à-fait abandonné la foi de l'Église. Cependant la manière dont il fut guéri peut fournir un beau sujet d'instruction en cette matière. Un aveuglement est guéri par un autre. Ce proconsul ayant vu qu'un fameux magicien nommé Elymas était devenu aveugle à la seule voix de S. Paul

et aux reproches que cet apôtre lui lit, reconnut la main toute-puissante du Dieu des chrétiens, et se convertit à la foi.

§ IV

Pensées et passages des SS. Pères.

Peccatoris mens tantb altiiïs tenebrescit quanto nec damna suce cœcitatis intelligit : un de fil, divino munere, ut flagella oculos delinquentis aperiant quos intervitia securitas cœcabat. Gregor. vi, Moral. 17.

Non cor peccantis Domùuis obdurat, sed obdurare dicitur cùm ab obduratione non libérât, là. Hoiriil. 4 in Ezech.

Plangit eos (Chiustus) qui nesciunt cur plangontur. Id. Homil. 28 in Evang.

Quid inter membra nostra prœslantms est oculis , qui nobis omnium operum magistri sunt et duces? Gregor.

Nyssen. Orat. 7 Cantic.

Quod sol et luna in cœlo , sunt oculi in homine. Ambros. vi, Hexain. 8.

Sicut coecus non potest aspicere in splendorem luminis , sic non potest intclligere homo malignus inysteria pietutu. Chrysost. Homil. 40 in Matth.

llabet hocinfelix consuetudo peccandi, ut quanto ampliùs quisque peccaverit, tantb minus peccata ipsa intelligat.

Euseb. Einissen. Homil. 7.

lia Uei est non intelligere delicta, ne sequatur pœnitentia ; sicut scriptum est : Dédit illis Deus oculos ut non videant, et aures ut non audiant. Cyprian. Epist. 3.

Cœcitatis duœ species facile concurrunt, ut qui 7ion vident quœ sunt videre videantur quœ non sunt. Tertull. Apolog. 9.

Cœcilas est cordis quam solus remo- ■vet illuminator DF.rs. August. v, contra Julian. 3.

Illa est pœna peccati justissima , ut

L'esprit du pécheur est plongé dans des ténèbres d'autant plus profondes qu'il connaît moins le mal de son aveuglement. D'où il arrive, par une faveur particulière du Ciel, que les fléaux et les châtiments ouvrent au pécheur les yeux que la tranquilité dans le crime lui tenait fermés.

Le Seigneur n'endurcit pas par luimême le cœur du pécheur; mais on dit qu'il l'endurcit, lorsqu'il le laisse dans son endurcissement et ne l'en délivre pas. Le Fils de Dieu, versant des larmes, pleure sur ceux qui ignorent pourquoi ils sont dignes de larmes.

Qu'y a-t-il entre les membres du corps de plus excellent que les yeux, qui nous éclairent et nous conduisent en tout ce que nous faisons?

Les yeux sont à l'homme ce que le soleil et la lune sont à l'égard du ciel.

Comme un aveugle ne peut voir la beauté de la lumière, de même un méchant homme ne peut apercevoir la grandeur et l'éclat de nos divins mystères.

C'est un triste effet de l'habitude dans le péché, que plus on le commet, moins on en aperçoit la malice et l'énormité.

C'est un effet de la colère de Dieu, de ne pas connaître ses péchés, de crainte qu'on n'en fasse pénitence ; selon ce que dit l'Écriture : Dieu leur a donné des yeux afin qu'ils ne voient pas, et des oreilles afin qu'ils n'entendent point.

11 y a deux espèces d'aveuglement qui se rencontrent souvent ensemble : ne point voir ce qui est, voir ce qui n'est point.

Il y a un aveuglement de cœur que Dieu seul peut ôter et guérir par sa lumière.

C'est un châtiment justement dû au

amittat unusquisque illud quo benè uti noluit, ut qui sciens rectè non facit amittat scire quod rectum est. Id. m, De lib. arbitr. 18.

Sic excœcat, sic obdurat Deus, deserendo, non adjuvando : quod occulto judicio facere potest, iniquo nonpotest.

Id. un, in Joan.

Non obdurat Deus impertiendo malitiam, sed non impertiendo misericordiam. Augast. Epist. 103 ad Sixtum.

A tenebris somniorum excipient eum tenebrœ tormentorum. Id. in Ps. 48.

Tollanlur alicui oculi corporei : omnes miserum dicunt ; perdat oculos mentis , sed tamen circumfluant omnia temporalia : felicem appellant. Id. in Ps. 68.

Cœcus eram , et cœcitatem amabam.

Id. Confess.

Exhalabantur nebulœ de nebulosâ concupiscentiâ carris , et offuscabant cor meum. Id. H, Confess. 2.

Spargens pœnales cœcitates super illicilas cupiditates. Id. i, Confess. 18.

Vœ cœcis oculisqui te videre nonpossunt, sol illuminans cœlum et terram !

vœ caligantibus oculis qui te non vident ! Id.

Deus neminem deserit, nisi deseratur.

Id. De nat. et gratià, 16.

Ambulabam per tenebras et lubricum, et quœrebam te forts à me , et non inveniebam Deum cordis mei. August. vi, Conf. 1 .

Exordium pœnarum animœ avertentis se à Deo, vero lumine , est ipsa cœcitas. Id. Serm. 38 de Verb. Dom.

Via illorum tenebrœ ac lubricum, ait Psalmista. Tenebrœ sunt : quis non horreat? lubricum: quis non timeat?

Id. in Ps. 34.

Volvebar in tenebris , et per tenebras ■ ad tenebras ambulabam. Id.

In hâc anima , ut in Mgypto , Irium dierum fiunt tenebrœ , id est triplex obcœcatio , quâ non videt cœlestem felicitatem, terrestrem felicilatem, et in-

péché, qu'on soit privé de l'avantage dont on n'a pas voulu faire un bon usage ; et que celui qui connaît le bien, et ne le pratique pas, perde le discernement de ce qui est bon et juste.

Dieu aveugle et endurcit ainsi les pécheurs, en se retirant d'eux et ne les assistant pas : ce qu'il peut faire par un secret jugement, mais par un jugement juste.

Dieu n'endurcit pas le pécheur en excitant la malice de son cœur, mais en lui refusant le secours de sa miséricorde.

Le pécheur passera des ténèbres de ses vues et de ses songes à celles de l'enfer. Que quelqu'un perde l'usage des yeux du corps: tout le monde plaint son malheur ; qu'il perde les yeux de l'âme, dans l'abondance de toutes sortes de biens temporels : on l'appellera heureux et on le regardera comme tel.

Hélas ! j'étais aveugle, et je chérissais un aveuglement dont je ne voulais pas sortir.

Les vapeurs grossières qui s'élevaient du fond corrompu de ma concupiscence obscurcissaient et aveuglaient mon cœur.

Dieu punit les pécheurs en répandant un aveuglement funeste sur leurs passions déréglées.

Malheur aux yeux aveugles qui ne vous voient pas, ô Soleil de vérité qui éclairez le ciel et la terre ! malheur à ces yeux qui baissent la paupière, et qui ne peuvent vous voir !

Dieu n'abandonne personne s'il n'esl abandonné le premier.

Je marchais dans les ténèbres et par des lieux glissants, et je vous cherchais, Seigneur, hors de moi, et je ne trouvais nulle part le Dieu de mon cœur.

Le commencement du supplice d'une âme qui s'éloigne de Dieu, la vraie lumière, est l'aveuglement même où elle est. La voie des pécheurs est dans les ténèbres et par des lieux glissants, dit le Psalmiste. Ce sont des ténèbres : qui n'en a horreur? c'est un lieu glissant : qui ne craindra d'y marcher?

Je roulais dans mes ténèbres, et de ces ténèbres je tombais dans d'autres plus affreuses.

Dans l'aveuglement d'une âme, il y a comme en Egypte, des ténèbres de trois jours-, c'est-à-dire trois choses sur lesquelles elle est aveuglée : Je bonheur

fi9i

ferni acerbitatem. id. Serin. 38. de Verb. Dom.

Cùm magnum malum homines putent oculorum corporalium cœcitatem*. quia lux ista retrahilur, quantam ergb pœnam palitur qui secundis rébus eo perducitur, ut non sit Deus in conspectu ejus. August. in Ps. 9.

Hœc est inclinatio et casus miserrimus , dÙ7ii animus hominis in suis iniquitatibus quasi prosperatur, et parci sibi putat , cùm exctecetur, et servetur in ultimam opportunamque vindictam.

Id. Ibid.

Cain divinâ voce admoneri potuit , mutari non potuit: jam intùs cor ejus reliquerat qui forls verba faciebat.

Greg. xi, Moral. 18.

Quia superbi nolunt facere quod cognoscunt, hâc pœnâ puniantur ut nec cognoscant inala quœ faciunt : quia enimpriùs sciendo rebelles sunt, posteà cœcantur ut nesciant. Id. i Moral. 18.

Odiosa illa duritia est, hoc est insensibilitas cordis , quandb homo nec se sentit nec alium, nec pietate flectitur nec precibus movetur, exemplis non inducilur, minis non terretur ; beneficiis induralur, flagellis non erudilur ; frontosus ad lurpia , pronus ad illicita.

Richard, à S.-Vict. 4 de Amor. Insep.

Bferitb obscuratum est insipiens cor eorum, quia, cùm veritatem cognoscerent et contemnerent, jure receperunt in pœnam ut nec cognoscerent eam.

Bernard. Epist. 3.

Erit tempus quandb non erit locus, cùm ille fons miser ationis interminabili siccabitur siccitate. Id. Serm. de dilig. Deo.

Cor durum est quod semetipsum non exhorret, quia nec sentit, nec pietate mollitur, nec movetur precibus; minis non cedit, flagellis duratur ; ingratum ud bénéficia, ad consilia infidum. adjudicia sœvum , inverecundum ad turpia, impavidum ad pericula, inhumanum ad humana, lemerarium ad divina , prœteritorum obliviscens , prœsentium negligens, futura non prœvidens. . . , et, ut brevi cuncta horribilis mali mala complectar, ipsum est quod nec Deum limet,

éternel, la félicité de cette vie, et l'horrible malheur des peines de l'enfer.

Les hommes comptent comme un grand mal la perte des yeux du corps, parce qu'on est privé de la lumière : de quelle peine donc n'est pas puni celui qui, dans sa prospérité, en vient jusqu'à n'avoir plus Dieu devant les yeux?

C'est l'extrémité de la misère qu'un homme prospère dans ses crimes, et qu'il s'imagine que Dieu l'épargne et a quelque égard pour lui, lorsqu'il l'aveugle et qu'il le réserve pour la vengeance opportune et dernière.

La voix de Dieu put bien avertir Caïn, mais non le convertir : car déjà celui dont la parole se faisait entendre au-dehors était sorti de son coeur.

Parce que les superbes refusent de faire le bien qu'ils connaissent, ils sont justement punis de la peine qu'ils méritent, qui est de ne voir pas même le mal qu'ils font : car comme, en connaissant le bien, ils ne l'ont pas suivi, ils sont ensuite aveuglés afin qu'ils ne le connaissent pas. C'est une dureté et une insensibilité de cœur bien odieuse, quand un homme n'a égard ni à soi ni à personne ; qu'il ne se laisse fléchir par aucun sentiment de piété ni par prières; qu'il n'est ni excité par les bons exemples ni épouvanté par les menaces ; que les bienfaits l'endurcissent, et qu'il n'est point corrigé par les châtiments; qu'il s'est fait le front aux reproches les plus honteux, et qu'il se porte à tous les crimes.

C'est avec raison que leur cœur insensé a été aveuglé puisque, connaissant la vérité et n'en tenant point compte, ils ont reçu pour châtiment le malheur de ne la plus connaître.

Le temps viendra qu'il n'y aura plus lieu d'espérer, lorsque la source de la miséricorde divine ne coulera plus pour eux, durant toute l'éternité.

Un cœur endurci, c'est celui qui n'est ni brisé par la componction, ni amolli par la piété, ni ému par les prières; qui ne se rend point aux menaces, qui s'endurcit par les châtiments; ingrat aux bienfaits, rebelle aux conseils, cruel dans ses jugements, inhumain dans ses rap- ' ports, téméraire dans les choses de Dieu, courant au devant du péril, oublieux du passé, peu soucieux du présent, les yeux fermés sur l'avenir... et, pour tout dire

l'ARAGîlArHE CINQUIEME.

nec hominem reveretur. siderat.

Id. i, de Con-

Quœris quid sit cor durum : si non expavcscis. tuum est. Bernard, ibid.

Vehementer claudit oculum cordis amor privatus. Greg. honiil. 4 in Ezech.

Cura multiplex terrenarum rerum, quia occupât, excœcat. Id. in c. xxn Job.

Non videre pœna peccatoris est,adhûc tamen in hoc sœculo viventis : videre autem non posse est mortui impii , in alio jàm sœculo, œternâ pœna damnati.

Id. 2 in Reg.

Sicut tenebrœ oculos, ita delicta mentem claudunt , nec lucem videre sinunt nec se. August. in ps. 18.

en un mo sur cet horrible mal, c'est ce cœur qui n'a point la crainte de Dieu et qui ne respecte point se9 semblables.

Vous demandez ce que c'est qu'un cœur endurci : si vous ne craignez pas, c'est le votre.

L'amour-propre aveugle étrangement le cœur.

L'esprit occupé de la multitude des soins terrestres en est aveuglé.

Ne point voir, c'est la peine du pécheur en cette vie ; mais être privé de !a faculté de voir, c'est le châtiment d'un réprouvé dans l'autre monde.

Comme les ténèbres empêchent les yeux de voir, de même le péché ne permet à l'esprit de voir ni la lumière ni lui-même.

Ce qu'on peut tirer de la Théologie.

[Définition]. Pour bien connaître ce que c'est que l'aveuglement de l'àme dont Dieu frappe souvent les pécheurs, il en faut juger par l'aveuglement du corps, qui est une privation de la faculté de voir. Il en est de même de l'aveuglement spirituel dont nous parlons : c'est une dépravation du jugement; en sorte que le pécheur, privé des lumières de la grâce et de la droite raison, ne voit et ne discerne plus que les vérités nécessaires au salut, et ne fait plus que suivre son caprice et sa passion. Et il faut juger encore de la même manière de l'endurcissement du cœur, par comparaison avec les choses dures de leur nature, qui résistent aux impressions des agents contraires, et qu'on ne peut plier qu'avec violence : c'est une corruption de la volonté qui ajoute à l'inclination naturelle au mal un état et une espèce d'immutabilité dans le vice : de sorte que rien ne touche plus un cœur et n'est capable de tourner cette volonté rebelle vers le bien.

[Deux sortes d'aveuglement]. Il ne faut pas confondre, dans cette matière, deux sortes d'aveuglement d'esprit : l'un, qui est véritablement péché, et qui, comme parle saint Bonaventurc, est une résistance actuelle du pécheur à l'égard des lumières de la grâce, confonnémeat aux paroles du saint homme

Job. Ipsi fuerunl rebelles Iwmini {Job 24) ; l'autre qui est une peine et un juste châtiment du péché. C'est une soustraction et une privation des lumières que Dieu donne aux autres, et sans lesquelles un pécheur aveuglé et endurci ne se convertira jamais, quoique Dieu ne l'abandonne pas jusqu'à ne lui laisser absolument ancune ressource.

[Comment et en quel sens Dieu aveugle.] Quoiquenous voyions en termes exprès, dans l'Écriture, que Dieu aveugle les pécheurs, ce serait une erreur de s'imaginer que Dieu leur ôtela raison, ou que, par une action positive, il produise ces ténèbres dans leurs âmes : il contribue à cet aveuglement en ce qu'il retire les lumières de la grâce, ou du moins en donne de si faibles, qu'à moins d'avoir un secours plus puissant, elles ne leur servent de rien, et qu'ils ne se convertissent point. C'est pourquoi, quand S. Thomas (1-2, qu. 79, art. 3) demande si Dieu peut être cause de l'aveuglement spirituel et de l'endurcissement du cœur, il distingue : car, en tant, dit-il, que cet aveuglement et cet endurcissement marquent un mouvement de l'esprit vers le mal, Dieu n'en peut être la cause, parce qu'il ne peut pas être la cause du péché ; mais en tant que c'est une privation et une soustraction de la grâce, c'est par-là qu'il punit souvent les pécheurs, et par conséquent on ne peut douter qu'il n'en soit la cause dans ce sens.

Il faut remarquer, avec le même saint docteur, que cet aveuglement spirituel (et il faut le dire de l'endurcissement du cœur, qui se forme par la privation de la lumière divine,) vient de deux principes. Le premier est la volonté du pécheur, qui met empêchement à la grâce; le second est Dieu, qui selon l'ordre de sa sagesse et de sa justice soustrait la lumière de la grâce à celui qui y met empêchement. C'est ainsi que Dieu est cause, en partie, de l'aveuglement spirituel, par accident, ou par la soustraction de ses lumières, à l'égard des pécheurs qui s'en sont rendus indignes.

[Distinction]. L'aveuglement, l'appesantissement et l'endurcissement du cœur sont trois choses plus ou moins distinctes, selon les différents effets de la grâce, laquelle perfectionne l'entendement par le don de sagesse, et attendrit le cœur par le feu de la charité. Et parce que la vue et l'ouïe, servent à l'instruction et à la discipline, l'aveuglement comme par rapport à la vue, l'appesantissement ou la surdité comme par rapport à l'ouïe, appartiennent à l'entendement, et l'endurcissement au cœur. Les deux premiers donc ne diffèrent entr'eux que suivant ces deux manières différentes de concevoir un même objet; mais tous deux diffèrent réellement du troisième.

L'aveuglement spirituel et l'endurcissement de cœur, en tant qu'ils signifient une soustraction de grâces, ont pour cause notre propre malice, le démon, et Dieu même, mais de différentes manières. Car notre malice est la cause qui mérite et qui attire cette punition; le démon comme tentateur, en est la cause par son induction et sa sollicitation; Dieu, par la soustrac-

tion de sa divine lumière, en est aussi la cause, mais en ce sens seul que nous venons d'expliquer.

[Dieu n'aveugle pas tous les pécheurs]. Tout péché est un aveuglement, dans lequel Dieu pourrait abandonner ceux qui le commettent. Il n'use pas néanmoins de cette sévérité à l'égard de tous ; et nous voyons que, dans la disposition ordinaire de sa justice, ce châtiment ne tombe que sur ceux qui se sont fortifiés dans leur péché par une longue habitude et par de grands désordres. C'est la réflexion de S. Grégoire-le-Grand, sur ces paroles de Job, 34 : Le Seigneur connaît les œuvres des hommes, et il répandra sur eux les ténèbres d'une nuit affreuse : Induce t noctem. Et il ajoute qu'il ne les répand que sur ceux qui, trouvant du plaisir dans le péché, se servent d'industrie pour se retirer de Dieu et pour ne pas voir les voies qu'il nous enseigne : Qui quasi de industrie recesserunt ab eo, omnes vias ejus intelligere noluerunt. *

H faut encore présupposer, avec S. Thomas, que c'est une erreur contre la foi de croire qu'un pécheur aveuglé, pendant qu'il est encore voyageur, ne puisse plus se corriger ni sortir de ce déplorable état. Dieu n'a borné sa miséricorde ni à un certain nombre de péchés, ni à un certain temps. Il n'y a point dans le pécheur de nuit si ténébreuse qu'il n'aperçoive de temps en temps quelque lueur de grâce dont, s'il voulait, il se servirait pour en obtenir de plus fortes, qui le feraient enfin rentrer en lui-même- Il faut donc dire qu'un pécheur, quelque abandonné de Dieu qu'il soit, reçoit encore des grâces : mais ce sont des grâces plus rares, des grâces éloignées, des grâces médiates. Ces grâces sont plus rares, un pécheur n'est plus éclairé, conduit ni touché aussi fréquemment qu'il Tétait. Ces grâces sont éloignées : ce sont des éclairs qui brillent de loin, et qui marquent autant la colère et l'indignation de Dieu que sa miséricorde et sa bonté. Des grâces médiates : par exemple, la grâce de la prière, qui n'est jamais refusée à personne, et par le moyen de la prière ce pécheur peut obtenir la grâce de sa conversion.

[Raison de celle conduite.] Il y a des pécheurs que Dieu retire de leur aveuglement par des grâces fortes et qui triomphent de leur malice, et d'autres qu'il abandonne aux désirs de leur cœur et au dérèglement de leurs passions ; mais c'est afin que, par ce différent partage, on voie dans les uns ce que peut sa grâce miséricordieuse, et dans les autres ce que peut sa juste vengeance, dit S. Augustin (De civ. D. 22). Si tousles hommes demeuraient dans la peine de la damnation, qui leur était justement due, la grâce miséricordieuse du Rédempteur n'aurait paru en aucun d'eux; si d'un autre côté tous avaient été tirés des ténèbres du péché pour jouir de la lumière de la grâce et de la gloire, la sévérité de la vengeance divine ne se serait fait connaître par aucune marque. Il était donc à propos que, parmi les hommes, il y en eut que Dieu retirât par un secours de sa miséricorde, et

698 AVEUGLEMENT DE l'aME,

d'autres qu'il abandonnât à leur propre malice. Mais de vouloir savoir pourquoi plutôt ceux-ci que ceux-là, c'est vouloir pénétrer l'abîme des jugements de Dieu : Deus, cujiis vullmiseretur et quemvult indurat (Rom. 9).

La volonté même du pécbeur l'aveugle par sa malice : Excœcavit illos malitia eorum. Premièrement, elle détourne la raison de la considération des lumières saintes. Secondement, elle s'applique fortement à tout ce qui peut les effacer et les éteindre. Troisièmement, elle élève, du sein des objets des vapeurs qui empêcbent la raison de voir : c'est-à-dire qu'elle l'engage à ne s'occuper que de eboses qui la séduisent, et qu'une âme ainsi occupée se laisse aisément éblouir par les debors du monde, qui la ebarment et qui ne lui permettent pas de voir la vanité et le néant de ce qu'ils lui cacbent par leurs précieuses illusions.

L'aveuglement n'est pas seulement la cause, mais encore l'effet du pécbé, et, par une espèce de causalité mutuelle, il le produit et en est produit. Dès que le pécbé entre dans un cœur, ce qui n'arrive point qu'il n'ait été brouillé par bien des nuages, il en chasse encore plus la lumière : et l'homme, qui pour pécher s'aveugle, devient plus aveugle du moment qu'il devient pécheur. Ce qui fait que S. Thomas assure que tout péché actuel cause en chacun de nous les mêmes plaies que l'originel a fait à toute la nature, dont la première est l'aveuglement et l'obscurcissement d'esprit, qui dispose ensuite à d'autres désordres. Mais tout cela n'exprime encore que l'aveuglement ordinaire : celui dont nous parlons ici est le grand effet et la grande peine qui suit des péchés précédents, joints à leur aveuglement plus ou moins grand, mais toujours moins formé et moins étendu que celui-ci.

[Malheur de l'aveuglement spirituel]. L'aveuglement plus proprement dit, ou aveuglement par état est donc aussi la peine du péché, mais la plus terrible, encore une fois, et la plus formidable de toutes les peines, en comparaison de laquelle toutes les autres ne doivent être comptées pour rien, parce que toutes les autres ou ne sont pas si générales ou servent même à nous corriger et à nous faire penser à notre salut. Celui-ci est la première et la plus sensible marque de notre réprobation, et nous conduit immanquablement à un malheur éternel, sans un miracle de la miséricorde de Dieu et un coup extraordinaire de sa grâce toute-puissante.

[Marques et signes]. Les marques infaillibles qu'on est venu à cet état d'aveuglement, sont : — 1°. quand on ne rougit plus du vice, et qu'on est devenu tout-à-fait effronté; — 2°. Quand on blâme la vertu et qu'on tâche d'en faire honte à ceux qui la pratiquent et qui en font une profession déclarée; — 3°. Quand on a perdu la crainte de Dieu et tout sentiment de Religion : car c'est là le plus grand signe qu'un pécheur est abandonné de Dieu.

Les péchés qui conduisent le plus communément à l'aveuglement de l'esprit et à l'endurcissement du cœur sont. — 1°. L'impureté: l'expérience fait

voir tous les jours que les personnes qui sont adonnées à ce vice deviennenttoutes charnelles et abruties;— 2°. L'avarice et l'attachement aux biens de la terre qui fait qu'on nepense en nulle sorteà ceux du ciel;— 3°. L'abus des sacrements ; car rien n'endurcit davantage un cœur; — 4°. L'impiété naissante et le libertinage, non consommé encore en matière de foi : car s'il est achevé, ce n'est plus un acheminement; c'est, comme nous venons de dire, un signe présent, et des plus sensibles, d'aveuglement et d'abandon.

§ VI

Endroits choisis des Livres spirituels et des Prédicateurs.

[L'Écriture], Quand l'Écriture parle de l'aveuglement spirituel, c'est en des termes si contraires en apparence, qu'il serait très-difficile d'en comprendre le secret, si elle-même n'avait pris le soin de nous le développer. Tantôt elle dit que c'est le péché qui aveugle les hommes : Excœcavit eos malitia eorum (Sap. 2) ; tantôt elle attribue cet aveuglement à Dieu comme s'il en était l'auteur : Excœca cor populi hujus (Js. 6) ; tantôt elle en impute la cause au démon, qu'elle appelle le dieu du siècle : Deus hujus seculiexcœt cavit mentes inpZdelium (ICor. 4), tantôt elle traite cet aveuglement d'excusable et de pardonnable : Misericordiam conseculus suum quia ignoransfeci (ITim. 13) ; et tantôt elle le condamne et en fait un grand sujet de reproche. Voilà, comme vous voyez, une grande diversité de passages qui a fait tomber plusieurs dans l'erreur, et qu'il est important d'expliquer par l'Ecriture même, qui distingue un aveuglement qui est péché, un aveuglement qui est la cause du péché, et un aveuglement qui est l'effet du péché. (Bourdaloue.)

[Causes et circonstances]. — Il y a un aveuglement qui de soi est criminel, et que l'Ange de l'École a pris soin de nous expliquer en disant que c'est un aveuglement que l'homme affecte, dans lequel il se plaît et se plonge lui-même, dont il ne veut pas se défaire, et par lequel il dit : « Je ne veux pas être plus éclairé que je suis, et je trouve dans mes ténèbres un si grand contentement, que je suis ravi d'y demeurer. » C'est le péché ordinaire des libertins et des athées, lesquels, ayant des lumières plus que suffisantes pour connaître Dieu, veulent néanmoins de propos délibéré s'aveugler pour ne le pas connaître: Hœc est summa delicti, dit Tertullien, nolle agnoscere quem non possunt iynorare. C'est de la sorte que les hérétiques de mauvaise foi ont agi de tout temps ; je veux dire ceux qui ne sont hérétiques que parce qu'ils veulent bien l'être : car il y en a qui, quoiqu'il arrive, sont déterminés à ne jamais se rendre. C'est encore le

péché des voluptueux du siècle, qui, pour vivre dans une grande liberté ec jouir plus à leur aise des délices de cette vie, ne veulent point entendre parler des vérités éternelles. C'est de ces sortes de gens que le monde est plein, et qui semblent dire à Jésus-Christ : Recède à nobis, viam scienliarum tuarum nolumus : Seigneur, retirez- vous de nous ; la science de vos voies nous est trop importune : réservez ces lumières pour d'autres gens que nous. (Job. 21).

D y a une infinité de chrétiens qui ne veulent pas s'éclaircir des doutes qu'ils ont touchant la loi, parce qu'il ne veulent pas s'acquitter des obligations qu'elle leur impose: Noluit intelligere ut benè ageret: Il n'a rien voulu entendre, de peur d'être obligé de bien vivre. Un homme a été dans de grands partis, et, malgré la misère du temps, il a fait ses affaires; un homme a malversé en rendant la justice ; un particulier s'est mêlé de négocier pour les autres ; il y a fort bien réussi. Si dans quelque temps ce marchand, ce juge, cet homme d'intrigue, entraient dans le détail de toutes ces choses, il est plus que probable qu'ils trouveraient des injustices à réparer, des restitutions à faire, ou bien des promesses à accomplir. Tout cela les embarrasserait trop, parce que cette considération les obligerait d'y satisfaire. Mais que fait cet homme? il étouffe tout cela ; et, pour s'ôter cet embarras, il s'en ôte la connaissance ; il ne veut pas connaître ses obligations, parce qu'il ne veut pas y satisfaire. Aveuglement volontaire, ignorance affectée! Noluit intelligere ut benè ageret.

De tous les péchés, il n'y en a point de plus opposé au salut que cet aveuglement volontaire : car c'est celui-là qui est proprement péché, parce qu'il nous arrache la première de toutes les grâces, qui est la connaissance. Il faut que Dieu commence par-là pour nous sauver, et c'est en cela que Dieu, tout Dieu qu'il est, est obligé de se conformer à l'ordre de la nature: puisque, comme dans l'ordre de la nature nous ne pouvons agir sans connaître, de même, en celui de la grâce, Dieu ne peut pas opérer notre salut s'il ne nous en donne la volonté, et il ne nous en peut pas donner la volonté, s'il ne nous en donne la connaissance. Que faisons-nous donc quand nous résistons à cette connaissance ? Nous refusons de faire notre salut; et, fuyant celte première lumière, nous renonçons à toutes les autres grâces qui sont capables de nous sauver.

Les personnes qui sont dans une ignorance affectée ou vincible des choses de leur salut ne sont pas excusables devant Dieu, parce qu'ils agissent ou contre leurs lumières ou contre leurs doutes. Or, Dieu ne reçoit point ces sortes d'excuses. S'il s'agissait, mon cher auditeur, de quelque affaire du siècle, vous ne manqueriez pas de lumières : il n'y a que pour l'affaire de votre salut que vous n'en avez point. Mais, quand vous n'agiriez point contre vos propres lumières, au moins agiriez-vous contre vos doutes; et quand vous n'auriez de lumières que vos doutes, vous en auriez assez pour pécher. Remarquez bien ceci : dès-là que je doute qu'une chose est péché, et que néanmoins je la fais, dès-là je pèche.

Je doute si ce bien est à moi, et cependant je le prends : c'est comme si je le dérobais.

« Achab est un impie, dit Dieu : je veux l'aveugler et le tromper ; je veux même que ses propbètes l'abusent et l'aveuglement : Dominus dédit spîritum mendacii in ore omnium prophelarum iuorum. » (Paralip. 18). Ne direz-vous pas, par conséquent, que c'est Dieu qui, par une action positive, l'aveugle? Non, dit S. Augustin! Dieu, qui est la vérité même, ne peut pas nous tromper; et s'il nous aveugle, dit ce Père, c'est par une espèce de permission, et non par une action réelle ; c'est en souffrant que nous soyons trompés, et non pas en nous inspirant lui-même l'erreur, parce que, si Dieu aveuglait positivement le pécbeur , ce malbeureux, dans cet état, ne pourrait accomplir la loi, et elle lui deviendrait impossible. Que fait donc Dieu quand il nous aveugle? Il ne fait rien ; et, Dieu ne faisant rien, nous tombons dans l'aveuglement. Il nous voit engagés dans nos désordres, et il nous retire certaines lumières avec lesquelles nous aurions fait notre salut ; lumières privilégiées, lumières qu'il donne à ses élus, lumières qui nous feraient voir toutes cboses dans leur véritable jour, lumières pénétrantes qui nous découvriraient la vanité du monde, la fausseté de ses espérances et la fourberie de ses promesses, lumières qui, par leur approche, en détacheraient notre cœur. Or, ce sont ces lumières dont Dieu nous prive quand il est irrité contre nous ; et ce sont ces lumières qui, par leur présence ou leur absence, font notre connaissance ou notre aveuglement. D'où il arrive que, lorsqu'elles nous sont ôtées, Dieu nous châtie de la plus terrible et la plus rigoureuse de toutes les peines.

Toutes les autres peines dont Dieu nous afflige ou nous punit, hors celle-là, n'ont rien que d'avantageux pour nous, parce que, quand il semble que Dieu s'éloigne de nous par la justice de ses châtiments, il nous reçoit par sa miséricorde, et s'en approche par sa bonté ; il y a un mélange de justice et de miséricorde : au lieu que l'aveuglement est l'effet d'une justice toute pure : Judicium sine miser icordiâ. Quand Dieu m'afflige, quand Dieu m'envoie des disgrâces, quand il me fait souffrir des maladies et des pertes de procès, j'ai de quoi me consoler : mais, quand Dieu m'aveugle, c'est un pur effet de sa justice; il me punit d'une peine semblable en quelque façon à celles des damnés. Car en quoi consiste la peine des réprouvés ? elle consiste en ce que plus ils souffrent, plus ils sont obstinés. Ce n'est plus une peine purement temporelle, c'est un châtiment qu'on peut appeler étesnel, qui commence à la vérité, mais qui ne doit jamais cesser : la mort, qui termine toutes les autres peines, ne fait que changer celle-là. Car, comme un bienheureux ne fait que passer de lumières en lumières et de clartés en clartés, des lumières de la grâce à la lumière de la gloire, de même un réprouvé passe d'aveuglement en aveuglement, des ténèbres du péché aux ténèbres de l'enfer : si bien que l'on peut dire que l'aveuglement n'est autre chose qu'un enfer commencé, comme l'enfer n'est autre

chose qu'un aveuglement oontinué. (Bourdaloue, Carême, mercr. de la 4e sem.).

[L'aveuglement des pécheurs]. — Tous les pécheurs sont véritablement aveugles, parce que l'aveuglement est la peine du péché, suivant ces paroles d'un prophète : Ambulabunt ut cœci, quia Domino peccaverunt. Sophon. 1). Il ne voient ni les feux de l'enfer ni la gloire du paradis, ni la beauté de la vertu ni la laideur du péché. Mais en quoi ils sont plus aveugles que l'aveugle même dont parle l'Evangile, c'est que cet aveugle connaît son aveuglement et fait tout ce qu'il peut pour être guéri, et que la plupart des pécheurs croient avoir de bons yeux et aiment leur maladie, bien loin d'en chercher la guérison. Si vous étiez aveugles, répond Jésus- Christ aux pharisiens, vous n'auriez point de péché ; c'est-à-dire, si vous connaissiez votre aveuglement, vous seriez véritablement éclairés, parce que vous auriez recours au médecin ; Mais maintenant vous dites que vous voyez , et c'est pour cela même que voire péché demeure toujours en vous. (Joan. 9). Car c'est comme si le Sauveur leur eût dit: « Parce que vous voyez clair, vous ne cherchez point de remède à votre aveuglement, qui ne sera jamais guéri. » N'est-ce pas ce qui arrive à la plupart des pécheurs, qui, selon le prophète Isaïe, disent que le bien est mal, et que le mal est bien? Ils donnent aux ténèbres le nom de lumière, et à la lumière le nom de ténèbres. Craignons cette disposition, comme la marque la plus. évidente de la réprobation. {Anonyme).

[Les passions]. — Pendant que notre âme jouit des lumières du ciel, nos passions se tiennent dans le repos et dans le silence : mais la nuit est-elle venue, il n'y a point de passions qui, comme des bêtes cruelles, ne passent et ne repassent cent fois dans notre cœur. L'avarice, la vengeance, l'impureté, l'ambition, la haine et l'envie, que les Pères comparent à des lions, à des taureaux, à des tigres, s'emparent d'une âme et la déchirent cruellement. Pendant qu'un chrétien est éclairé du jour de la grâce, quels monstres n'est-il pas capable de terrasser, quelles passions ne peut-il pas vaincre? Mais, quand il est couvert de la nuit de ses crimes, il est comme un Samson aveuglé ; il perd sa force et son courage, il s'abandonne à la fureur de ses passions. Dans cet état il devient le jouet de ses ennnemis; il se laisse prendre ; on l'enchaîne, on se rend maître de toutes ses puissauces. En cet état, les démons, qu'il mettait auparavant en fuite, le font l'objet de leur rage; il roule de ténèbres en ténèbres; il s'engage de passions en passions, jusqu'à ce qu'il se soit mis dans l'impuissance de rompre ses chaînes. Judas s'est laissé aveugler par son avarice : en demeurera-t-il là? Non: la perfidie entrera dans son cœur, et, pour satisfaire sa cupidité, il trahira son maître et le vendra à ses plus cruels ennemis. Il a reçu le prix de son iniquité: en dcmcurera-t-il là? Non: le désespoir et la fureur s'empareront de son âme; il sera lui-même son bourreau, ne pouvant

mourir d'une main plus infâme que la sienne : Facla est nox : in ipsâ pertransibunt omnes bestiœ sylvœ. (Ps. 103). (Discours chrétiens, 2e. Dim. de l'Avenl).

[Nous nous aveuglons nous-mêmes]. — Il est vrai que, si nous naissons tous aveugles en qualité d'enfants d'Adam, le second Adam, dans le baptême, nous rend la vue que le premier nous avait ôtée: et, s'il n'est aucun de nous dont Adam ne puisse dire en sa naissance, comme les parents de l'aveugle-né : Nos scimus quia hic est filins nosler et quia cœcus nalus est ; il n'est aucun de nous qui ne puisse dire au sortir de ce bain sacré, comme l'aveugle après que Jésus-Christ eut frotté ses yeux avec sa salive : Cùm cœcus essem,modo video. (Joan. 9). C'est là en effet que le Fils de Dieu nous ouvre les yeux, qu'il allume dans nos esprits le flambeau de la foi, qu'il en hannit toutes les ténèbres. Heureux si nous marchions toujours à la clarté de ce flambeau , si nous réglions toutes nos démarches par sa lumière! Mais, hélas! que nous retombons tôt dans notre ancien aveuglement ! que nous étouffons tôt ces divines lumières que la foi avait répandues dans nos esprits ! Ne dirait-on pas que le premier usage que la plupart des hommes font des lumières de leur raison est de s'en servir pour combattre et pour étouffer celles de la foi? Funeste et déplorable aveuglement, qui nous fait détenir dans une injuste captivité toutes les vérités divines dont nous avons été éclairés, et qui nous en fait faire aussi peu d'usage que les infidèles et les sauvages qui ne les ont jamais connues ! (De la Font, Dim. de la Quinquag.).

[Suites du péché]. — L'aveuglement de l'esprit et du cœur, est la cause la plus ordinaire du péché. Tout pécheur est aveugle, et il n'est pécheur que parce qu'il est aveugle. S'il connaissait Dieu, s'il se connaissait lui-même, s'il connaissait le péché, il ne le commettrait jamais. Pourrait-il, s'il connaissait Dieu aussi grand, aussi bon, aussi juste qu'il est, le mépriser, le haïr, l'outrager? Pourrait-il, s'il se connaissait aussi vil, aussi misérable, aussi dépendant qu'il est, se préférer à Dieu, comme il fait quand il pèche mortellement? Pourrait-il, s'il connaissait le péché aussi horrible qu'il est, aussi opposé à Dieu, aussi funeste à lui-même, l'aimer plus que Dieu? Pourrait-il, s'il en connaissait les suites et les malheurs intinis, en faire son souverain bonheur? En vérité, le pourrait-il?

Le premier homme fut créé dans l'abondance de toutes les lumière; naturelles: le péché, en lui ouvrant les yeux pour lui faire voir la honte de sa nudité, les lui ferma pour les autres objets : pour avoir aspiré à une science qui ne lui convenait pas, il fut condamné à l'ignorance et à l'erreur. D'où vient que cet homme si éclairé, si prudent dans tout le reste, est si ignorant et si aveugle sur les vérités qui regardent son salut, qu'il raisonne si pitoyablement, qu'il agit si imprudemment? C'est qu'il est

pécheur. Éclairé, habile partout ailleurs, c'est un enfant, c'est un aveugle dans la science du salut.

La soustraction de la grâce estla cause de l'aveuglement, et la peine la plus ordinaire dont Dieu punit le mépris ou l'abus de la grâce. On murmure quelquefois de la patience de Dieu à souffrir les pécheurs. Hélas ! il exerce des vengeances en secret, qui, pour être moins éclatantes, n'en sont pas moins funestes : c'est en retirant aux pécheurs les lumières auxquelles ils ont été rebelles, et en les frappant d'un aveuglement fatal. Que cette peine est commune, même parmi les chrétiens ! En effet, si la plupart n'étaient aveugles, les verrait-on vivre dans un si grand oubli de Dieu, dans une si grande négligence de leur salut; craindre si peu la rigueur des jugements de Dieu, se mettre si peu en peine de les prévenir; s'exposer tous les jours, comme ils font, aux suites d'une éternité malheureuse pour un plaisir d'un moment, pour un vil intérêt; se faire un sujet de vanité» traiter de bonne fortune des actions auxquelles Dieu destine des supplices éternels; demeurer enfin des années entières avec une tranquillité surprenante, dans des péchés qui les rendent l'objet de la haine de Dieu et de ses plus terribles vengeances : sûrs d'un enfer s'ils meurent dans cet état, et ne pouvant se répondre à eux-mêmes que chaque jour ils n'y mourront pas? qu'un pareil aveuglement paraît incroyable dans un chrétien ! Gomment l'accorder avec la foi? Et cependant qu'il est commun!

Dieu et l'homme contribuent à l'endurcissement du cœur : l'homme le commence, Dieu l'achève : l'homme en commettant le péché, Dieu en le punissant : l'homme en résistant aux lumières de la grâce, Dieu en retirant ses lumières pour se venger de cette résistance. L'homme est injuste et méchant en s'endurcissant lui-même : Dieu est juste et saint en endurcissant le pécheur. L'aveuglement de l'esprit est la cause de l'endurcissement du cœur : l'endurcissement du cœur est la peine de l'aveuglement de l'esprit. Dans les autres peines, Dieu punit en père; mais, quand il frappe un homme de l'endurcissement, il punit en ennemi. Dans les autres peines, Dieu veut être apaisé, et elles engagent le pécheur à le vouloir apaiser : dans celle-ci, Dieu cherche à se venger, et le pécheur ne se met pas en peine de l'apaiser; les autres peines font souvent des pénitents, celle-ci ne peut faire que des réprouvés. L'endurcissement est une réprobation commencée : si vous ne la craignez pas, malheur à vous! c'est signe que vous y avez quelque part.

L'endurcissement du cœur a d'étranges suites. La lumière aveugle ou éblouit un cœur endurci, elle ne l'éclairé pas; les coups du bras de Dieu, qui s'appesantit sur lui, le révoltent et ne l'assujettissent pas; les fléaux que Dieu lui envoie l'accablent et ne l'humilient pas; les miracles l'étonnent, mais ils ne le convertissent pas.. Voulez-vous connaîtreles marques de l'endurcissement du cœur? S. Bernard vous les donne. « Un cœur dur, dit-il, est un cœur qui ne se brise point par la componction, qui ne s'amolit point par la dévotion, qui ne se laisse point toucher par les prières, qui

PARAGRAPHE SIXIEME. 70ÎS

ne cède point aux menaces, qui s'endurcit davantage sous les coups, qui est ingrat aux bienfaits de Dieu et infidèle à ses grâces; il ne rougit point des choses les plus honteuses, il ne s'effraie point des plus grands dangers; il n'a point d'humanité pour ses frères, point de respect ni de crainte de Dieu; il oublie le passé, il néglige le présent, il ne prévoit point l'avenir; il oublie ses devoirs, et il s'oublie lui-même.» Voilà le portrait d'un cœur endurci. Quel horrible portrait! N'est-ce point le vôtre? Si vous n'en avez pas tous les traits, n'en reconnaissez-vous point au moins quelques-uns? (Le P. Nepveu, Réflex. chrétiennes).

[Trois sortes de lumière]. — Dieu nous a donné trois sortes de lumière pour nous éclairer : la foi, la grâce et la raison. Le pécheur éteint volontairement ces trois flambeaux, et il se met lui-même dans les ténèbres. Il commence par éteindre les lumières de la foi : il ne craint plus rien ; l'enfer, la justice de Dieu, l'éternité, ne le touchent plus : Ipsi fuerunl rebelles lumini (Job 2i). Il ne peut détruire la foi, mais il se révolte contre elle; il ferme les yeux pour ne pas voir ce qu'elle lui montre. Il ajoute un second aveuglement au premier, en étouffant les lumières de la grâce, c'est-à-dire que, malgré les plus vives lumières de la grâce, il demeure toujours dans l'ombre de la mort et dans les ténèbres du péché. La 1 umière de la raison n'a pas plus de force à son égard que celles de la foi et de la grâce. Car il en est de la raison à l'égard de l'âme comme des yeux à l'égard du corps. Les yeux nous ont été donnés pour prévenir les dangers qui menacent notre vie. Un aveugle est exposé à mille dangers, soit du côté de ses ennemis, soit du côté de lui-même, pouvant faire autant de chutes qu'il fait de pas. 11 en est ainsi de la raison, qui est l'œil de l'âme : elle nous est donnée pour nous défendre du péché. Un chrétien privé de cette lumière fait des chutes continuelles ; ses ennemis le couvrent de plaies à coup sûr, et il est la proie de ses passions et du démon.

Il y a trois sortes de personnes qui, aveuglées pour leur salut, sont malheureusement éclairées pour voir ce qui n'est pas : savoir, les sages du monde, les hérétiques, les libertins. Les prudents du siècle ne suivent que les maximes du monde, qui sont toutes trompeuses et toutes fausses : la passion et l'intérêt sont deux flambeaux qui les éclairent, et qui leur font voir tout autre chose que ce qui est. Les hérétiques sont aussi de ces clairvoyants aveugles qui voient ce qui n'est pas : au lieu de s'arrêter au principal et à la substance des choses, au lieu de s'en tenir aux marques infaillibles de la vraie Eglise, à son autorité suprême et aux décisions des conciles, qui sont les véritables lumières, ils suivent à l'écart je ne sais quelle lueur qui leur fait former quelques misérables fantômes d'opinions dangereuses. Les libertins sont les plus à plaindre : ils suivent une clarté fausse qui ne leur vient que des flammes de la volupté, qui leur fait voir leur âme mortelle, le plaisir permis, le monde conduit au hasard, l'enfer et le paradis comme des inventions politiques pour contenir les peuples t. i. 4.'j

enfin, croyaut tout voir et n'appréhendant rien, ils vivent dans une monstrueuse intrépidité, jusqu'à ce qu'ils voient enfin dans les enfers ce qu'ils n'ont pas voulu voir sur la terre. (Bretteville, Carême, mercredi de la 3'sem.).

[Le monde aveugle ses partisans]. — Il semble que le monde traite ceux qui se donnent à lui comme le roi des Ammonites traita ces peuples qui voulaient se mettre à son service : il les reçut à condition qu'onleur crèverait à tous l'œil droit : In hoc feriam vobiscum fœdics, ut eruam omnium veslrûm oculos dexlros (1 Reg. xi, 1). Voilà ce que fait le monde : il arrache l'œil droit à ses esclaves; c'est-à-dire qu'il les empêche devoir les choses d'une manière droite et véritable; ils voient tout à gauche, tout leur paraît dans un faux jour et de toute autre manière qu'il n'est en effet.

lUcn de plus pitoyable que les égarements du pécheur aveuglé : il ne sait où il va, ni même où il veut aller ; il se lasse, il se fatigue, il prend des chemins difficiles, il suit des routes embarrassantes, qui n'aboutissent qu'à des précipices, et qui le laissent dans une mortelle inquiétude: Lassali sumus in via iniqidtatis (Sap. 5). Mais combien de chutes fait un malheureux en cet état! Il trouve des abîmes partout : et, sans aucun guide et sans lumière, le moyen de n'y pas tomber? Fiai via illorum ienebrœ el lubricum, et angélus Domini persequens eos (Ps. 34). Figurez- vous un homme sur le haut d'un précipice glissant, chargé d'un pesant fardeau, au milieu des ténèbres, et poussé rudement par un cruel ennemi qui le veut faire périr : voilà l'état du pécheur lorsqu'il est tombé dans l'aveuglement. Enfin, ce misérable ne saurait plus agir ; il est lié par la passion ; sa liberté est affaiblie, et la grâce l'abandonne : que peut-il faire en ce pitoyable état? (Le même).

[Mot de l'Écrilure]. — L'aveuglement de l'âme est appelé par le prophète royal l'ombre de la mort, non-seulement parce que, comme l'ombre accompagne toujours le corps, ainsi les ténèbres de l'àme ne sont toujours que trop au voisinage de la mort éternelle; ou parce que, comme une image de ce que la mort fait au corps, il prive l'homme de toutes les fonctions de la vie de la grâce, le laissant sans mouvement qui le porte à Dieu, sans sentiment des choses du ciel, sans action surnaturelle qui donnent le moindre signe qu'il y ait en son âme quelque reste de vie; ou bien parce que, comme l'œil, selon la remarque des naturalistes, est la première partie qui meurt dans le corps, et puis tous les membres consécutivement meurent les uns après les autres, de même, par l'aveuglement, l'entendement, qui est l'œil et le flambeau de l'âme, s'éclipse, toujours le premier, et la volonté suit aussitôt; en sorte qu'il n'y a plus dans l'homme aucune puissance qui tende à Dieu; mais particulièrement parce que, comme la mort est un terme de repos et de consistance où l'on demeure pendant toute l'éternité tel que l'on est, de même l'aveuglement, qui est l'ombre de

la mort, est un état fixe et arrêté dans le péché, où il n'y a presque plus d'espérance de changement et de conversion. (Anonyme).

[Jugement de Dieu]. — Quand Dieu voit les hommes endurcis dans leurs péchés, et qu'au lieu de gémir de ceux qu'ils avaient déjà commis ils en ajoutent au contraire de nouveaux, sans être touchés de crainte, il fait alors ce "qu'il a marqué partout dans l'Ecriture : il ferme le ciel, il ne laisse tomber aucune goutte de rosée de sa grâce; il commande à ses nuées, comme dit Isaïe, de retenir leurs pluies, c'est-à-dire qu'il ordonne à ses ministres de retenir leurs prédications et d'abandonner ces 'âmes ingrates, qui ont toujours été insensibles à leurs avis. C'est alors que l'âme , comme une terre desséchée , ne produisant aucun fruit , n'est couverte que de ronces et d'épines, qui ne sont destinées qu'au feu. Elle peut encore garder des apparences, pour ne se pas faire horreur à ellemême, et faire quelques actions qui paraissent bonnes aux hommes, et qu'elle se persuade aussi être telles ; mais, en les faisant, elle n'est arrosée d'aucune goutte de la grâce qui rende ces œuvres saintes et surnaturelles. (Vies des Prophètes : Elie).

[Le dêmou]. — S. Bernard remarque que, pour aveugler les pécheurs, le démon se sert également des ténèbres et de la lumière. 11 les aveugle par les ténèbres, quand, les tenant dans la vie mondaine occupés de toutes les passions, abandonnés à tous les plaisirs, dissipés dans toutes les assemblées, il leur ôte la vue du péché et de la justice de Dieu. Car, dans ces funestes ténèbres, les pécheurs ne voient rien du tout, ou ils ne voient rien comme il est; excusant tout, trouvant tout léger, etc. Le démon aveugle les pécheurs par la lumière quand, la grâce leur ayant découvert ce qu'il leur cachait avec tant de soin, il tâche de leur persuader, afin de les jeter dans le désespoir, que le mal est devenu trop grand pour être capable de remède. Alors le démon découvre une conscience embarrassée de mille choses difficiles à éclaircir, le désordre d'une âme abandonnée à tous les dérèglements de la volupté, la confusion d'une vie intriguée en mille sortes d'affaires injustes, l'horreur de certains péchés énormes, extraordinaires, et dont on ne voit presque d'exemples que dans soi-même. Tout cela fait un chaos également affreux à voir et difficile à débrouiller. (Le P. d'Orléans, Sermon sur la Confiance).

[L'aveuglement est facile, guérissable, elc]. — Tel est, Chrétiens, ce torrent où vous courez avec vitesse : peut-être qu'au moment où je vous parle vous n'êtes plus éloignés du précipice que d'un seul pas; si vous le faites, vous y tomberez, pour n'en sortir peut-être jamais. Ecoutez le terrible châtiment que le prophète prédit à la rebelle Jérusalem. « Tremblez, frémissez et séchez de frayeur, parce que le Seigneur va répandre sur vous un esprit

d'assoupissement, il va vous aveugler : Miscuit vobis Dominus spirilum soporis : claudet oculos vestros (Isaïe, 29). » Et quand vos yeux auront été fermés par la main de Dieu, vous ne verrez plus que ténèbres, et tout vous sera caché. « Ils marcheront à tâtons en plein midi, dit Job, et seront aussi environnés de ténèbres en plein jour qu'en plein minuit : Et quasi in nocle, sic palpabunt in meridie. » C'est-à-dire qu'il est encore des chrétiens aussi aveugles au grand jour delà foi qui les éclaire que l'étaient les Juifs, et que le sont les païens au milieu des ténèbres de l'idolâtrie.

11 ne faut pas croire que l'aveuglement et l'endurcissement d'un pécheur soient sans ressource: il est des intervalles de raison, pendant lesquels Dieu ne laisse pas de jeter quelque lumière dans son âme, pour le faire penser aux vérités terribles de la religion. J'appelle intervalles de raison ces moments de solitude où les passions, assoupies pour quelque temps, le laissent entrevoir ce qu'elles lui avaient caché ; j'appelle intervalles de raison, ces frayeurs, ces langueurs, ces retours que l'âge qui s'affaiblit, que la beauté qui s'enfuit, que la santé qui s'altère, amènent presque toujours ; en un mot, cette satisfaction peu durable dans la possession de ce que l'on avait souhaité avec le plus d'empressement : voilà ce que j'appelle intervalles de raison. Ah ! qu'il est difficile, du moins dans ces moments-là, qu'on ne sente quelque chose au-dedans de soi qui fasse penser à ces terribles vérités de la foi! Et c'est aussi de ces moments que l'on doit profiter pour revenir de ses égarements.

Hélas ! en vain présente-t-on la lumière à des aveugles et parle-t-on à des sourds; en vain s'efforce-t-on de dissiper les illusions d'un esprit accoutumé à l'erreur et déterminé au mal, et qui, outre qu'il se plaît dans son aveuglement, s'applique à s'y affermir, et à envelopper ses ténèbres d'autres ténèbres, comme parle S. Augustin : Tenebrans tenebras suas. Car voilà ce que fait le péché, quand il est entré dans une âme. Alors, content du malheureux état où l'on s'est réduit par sa désobéissance, on n'en veut presque jamais sortir, on s'abandonne à l'égarement de son esprit, pour ne suivre que la fausse voie de son cœur, et l'on ne veut point connaître les obligations que l'Evangile nous impose, afin de n'être pas obligé d'y satisfaire, on n'a plus en vue les jugements de Dieu, la mort, le paradis, l'enfer, etc. (Anonyme).

[Causes de l'aveuglement]. — Comme il est difficile de soutenir longtemps un combat entre la passion et la raison, aussi, afin de jouir avec plus de tranquillité des satisfactions de la vie présente, on a recours à un détestable artifice, qui est de détruire ou d'affaiblir l'une pour satisfaire l'autre: c'est-à-dire que, pour ne pas interrompre le cours de ses passions déréglées, on étouffe dans son cœur les sentiments les plus purs de la foi, on supprime les lumières du bon sens et de la raison. Par-là on s'affranchit des remords importuns d'une conscience qu'on a tâché de séduire, par-là

on persévère sans inquiétude dans son libertinage, et, comme si la loi de la passion était plus douce que la loi de la raison et de l'équité, ou bien comme s'il y avait plus d'attraits et de gloire à vivre en bête qu'en homme, on veut bien cesser d'être raisonnable pour ne pas cesser d'être brutal et criminel.

Quand Dieu élève contre nous les orages de sa justice, quand il nous envoie des traverses et des afflictions, quand il nous accable par de longues et fâcheuses maladies, on peut croire qu'en tout cela il entre quelque chose de sa justice et de sa miséricorde. Nous châtier, c'est un effet de sa justice; mais nous punir dans le temps pour nous faire grâce dans l'éternité, c'est un effet de sa grande miséricorde :'eh! trop heureux d'entrer dans ce partage, qui est celui des âmes prédestinées, et de participer ainsi aux douleurs d'un Dieu crucifié, pour avoir part à ses récompenses ! Mais quand Dieu frappe un pécheur d'aveuglement, c'est l'effet d'une justice toute pure et sans aucun mélange de miséricorde : car, bien loin qu'un châtiment de cette nature le fasse rentrer en lui-même et le force en quelque manière de recourir au remède de la pénitence, il ne sert qu'à le confirmer dans sa malice et à l'endurcir dans ses iniquités. (Anonyme).

[Comparaison]. — S. Augustin explique l'aveuglement de l'âme par la comparaison d'un homme qui dort. Quand nos yeux sont fermés pendant le sommeil, nous sommes aveugles: néanmoins nous voyons quelque chose, car, si les yeux sont fermés, l'imagination est ouverte ; nous formons quantité de songes, nous croyons être bien riches, nous nous persuadons être dans le sein de la volupté et de l'abondance; en un mot, nous nous figurons cent chimères. Voilà, Chrétiens, notre image. Nous ne voyons pas les véritables objets qui sont devant nous, nous n'entendons pas le langage muet des créatures qui nous portent à Dieu ; mais notre imagination se représente quantité de fantômes. Nous croyons trouver les véritables richesses dans les biens de la fortune, mais ces richesses n'y sont pas ; nous croyons trouver les véritables plaisirs sur la terre, et ces plaisirs n'y sont pas. Quand notre âme viendra à s'éveiller, à la mort, ce sera alors que nos yeux s'ouvriront, et que nous connaîtrons notre effroyable aveuglement.

David nous peut servir d'exemple de l'aveuglement où un pécheur est réduit après son péché. Ce pauvre prince fut un an entier sans se reconnaître, après avoir commis un adultère et un homicide; et lorsqu'il revint à soi, il se dit à lui-même : « Mes yeux, où vous êtes-vous arrêtés? lumière de mes yeux, êtes-vous éclipsée? Lumen oculorum meorum et ipsum non est mecum. » En effet, ce prince était si aveuglé, que le prophète Nathan lui disait une parabole qui s'adressait à lui ; et, encore que d'ailleurs il eût un esprit fort éclairé, cependant il prononça lui-même ^on arrêt contre lui. Pourquoi cela? Lumen oculorum meorum et ipwm non est mecum. (Mascaron).

[Les maximes du monde], — Si les passions, toutes dangereuses qu'elles sont, ne sont pas assez fortes pour corrompre le cœur, les maximes du monde viennent au secours, et, toutes opposées aux lumières delà vérité, répandent les lumières du mensonge dans l'esprit de ceux qui les suivent. Si Jésus-Christ commande, dans l'Evangile, d'aimer son prochain et d'être prêt à se sacrifier pour ses intérêts, s'il ordonne de pardonner à ses ennemis, elles conseillent de s'en venger; si Jésus-Christ condamne les richesses comme dangereuses, elles les regardent comme nécessaires; si Jésus-Christ recommande l'humilité, elles inspirent des sentiments d'orgueil. Ainsi, entraînés par l'esprit du monde, nous devenons contraires à l'esprit de Dieu , et nous suivons sans réflexion des maximes qui ne peuvent être vraies, puisqu'elles sont opposées à celles de Jésus-Christ, qui est la vérité même. Si même, parmi tant de faibles esclaves, il se trouve quelques chrétiens assez généreux , assez forts pour briser ses chaînes, le monde, qui ne peut souffrir les vertus qu'il ne pratique pas, n'oublie rien pour s'en venger ; la médisance n'épargne contre lui aucun de ses traits, et, à la honte des chrétiens timides et lâches, la crainte de ces discours retarde souvent la conversion des pécheurs, qui n'osent se donner à Dieu. (Le P. de la Rue, Sermon sur l'Aveuglement).

[L'aveuglement est inexcusable]. — Vous êtes inexcusables dans votre aveuglement : c'est pourquoi, ne prenez point de là une excuse pour demeurer en cet état où vous vous êtes vous-mêmes réduit. Quoi ! vous avez rejeté la lumière de la foi, étouffé celle de la grâce qui vous éclairait, et presque éteint le flambeau de la raison : et vous voudrez encore vous excuser sur votre faiblesse ou sur une impuissance prétendue? Si vous vous êtes égarés de la voie de la vérité et de la vie, si vous vous êtes creusé le précipice où vous êtes tombés, si vous êtes venus dans cet état d'aveuglement dont vous ne pouvez sortir maintenant que par un secours extraordinaire de la miséricorde divine, prenez-vous en à vous-mêmes, et avouez que vous vous êtes procuré ce malheur. Le plus court maintenant pour vous, c'est de ne point chercher à vous disculper par de fausses excuses. La seule voie qui vous reste, c'est de faire un dernier effort pour sortir de cet état déplorable, afin de dire, comme l'aveugle de l'Evangile guéri par le Sauveur: Cùm cœcusessem, modo video. Oui, mes frères, vous le pouvez: Dieu vous en propose les moyens, et vous avez encore assez de lumière pour cela. C'est le dernier effort de la miséricorde de Dieu à votre égard, je l'avoue ; mais vous devez de votre part le seconder. Ouvrez les yeux à la dernière lueur du flambeau de sa grâce qui vous éclaire, et demandez instamment ù Dieu qu'il vous fasse connaître le danger où vous êtes. (Anonyme).

[Suites et effets]. — Qu'arrive-t-il quand Dieu permet que nous tombions dans la privation de ces lumières et de ces connaissances dont je parle ?

Ce cœur, qui se réglait sur les maximes de l'Évangile, qui écoutait et suivait les mouvements de sa conscience, fuit autant qu'il peut ce qui pourrait lui faire naître quelque doute. A-t-on quelque passion criminelle pour un objet périssable? est-on dans un poste où, malgré la misère des temps, on ait trouvé les moyens de s'enricbir? a-t-on dans le trafic, sous prétexte d'un double contrat, pallié son usure? au lieu de consulter un habile homme, qui nous découvre jusqu'au moindre pli de notre malice et de notre mauvaise foi, pour s'épargner cet embarras, on s'ôte cette connaissance, on s'aveugle, on cherche un ami qui flatte dans le désordre, et qui trouve quelque excuse à nos crimes : abus qui n'est que trop ordinaire, mais qui ne servira de rien devant le souverain Juge.

S. Paul, dans la lettre qu'il écrit aux Romains, déplore la perte et la chute des philosophes païens, et dit que, Dieu les ayant attirés à lui par la connaissance de sa divinité et par la sublimité d'un esprit vif et pénétrant : Quod notum est Dei manifestum est in Mis : Deus enim Mis manifestavit ; ces misérables voulurent passer pour des sages du monde et se conduire par les vues de la chair; ils connurent Dieu sans le glorifier comme Dieu , c'est-à-dire qu'ils méprisèrent ses lumières , qui devaient être leur guide. Mais, à peine furent-ils livrés à l'égarement d'un esprit dépravé et corrompu qu'ils se perdirent dans leurs vains raisonnements, et que leur cœur, destitué d'intelligence , ne fut plus que ténèbres. Alors ils furent remplis de toute sorte d'injustice : ils devinrent envieux, vains, superbes, sujets à des passions honteuses, plongés dans des impuretés abominables : Propter quod, tradidit illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, etc. (Anonyme.)

Qu'il est déplorable, cet état d'une âme infidèle, qui se retire des mains de Dieu et qui secoue le joug de sa crainte! Quand l'impie, dit le Sage, est tombé en oubliant Dieu , dans l'abîme des péchés, rien ne le retient plus : Impius , cùm in profundum venerit peccatorum , contemnit (Prov. 19). Ce n'est plus un pécheur timide qui pèche en tremblant, et qui se défend encore contre le crime, c'est un pécheur intrépide et qui marche d'un pas hardi dans les voies de l'iniquité; ce n'est plus un pécheur fragile qui tombe et qui se relève , et qui , du milieu même de ses égarements , se ménage dans la pénitence des ressources à la grâce, c'est un pécheur constant dans le mal , immuable dans l'habitude du péché, et qui, ayant renoncé aux exercices de la religion, s'est fermé tout passage au retour.

Autrefois, que Ton tenait encore à son devoir par les liens de la crainte et par la considération de la justice divine, que la religion nous représente si terrible dans ses châtiments, l'image affreuse des supplices arrêtait le débordement de l'iniquité; la crainte servait de frein aux passions , et était comme une garde vigilante et sévère à la porte du cœur, pour en écarter tous les vices. Mais, à présent qu'on n'est plus effrayé par la main qui menace , qu'on ne sent plus même celle qui frappe , et que les coups du Ciel sont des coups perdus, que d'excès! que d'emportements! que

712 AVEUGLEMENT DE l'aîIE.

d'impiétés ! C'est un torrent qui a rompu ses digues : un crime en attire un autre, comme des flots qui poussent d'autres flots et qui suivent rapidement leur cours. A chaque pas qu'on fait , on enfonce dans l'abîme ; chaque jour enfante de nouveaux monstres; on est soi - même étonné de ses propres horreurs; on ne sait plus ce qu'on a fait de sa religion. On ouvre les yeux , et aucun rayon de lumière ne luit plus; on ne voit entre Dieu et soi qu'un nuage sans fin , qu'on ne peut plus percer. Insensiblement, l'esprit a fait dans le libertinage autant de progrès que le cœur ; les erreurs répondent aux passions; on a commencé par perdre la crainte, et on finit par perdre la foi. (Mongin, Discours couronné par l'Académie Française.)

[Jugement de Dieu]. — Le Fils de Dieu dit que, quand il éclaire un pécheur et qu'il en aveugle un autre, c'est un jugement qu'il exerce : In judicium. . . veni , ut qui non vident videant , et qui vident cœci fiant (Joan. rx, 39). N'ayons donc pas l'insolence de vouloir juger le jugement d'un tel juge, dit S. Augustin; et, si nous avons quelque chose à faire, ajoute ce Père , que ce soit de trembler : Non judicium usurpemus , sed contremiscamus. Appréhendons qu'ayant tant de fois mérité d'être aveuglés de Dieu , il ne nous châtie enfin des peines que nous méritons.

Figurez-vous l'état d'un homme qui, pendant une nuit obscure, se trouve engagé dans un chemin glacé, bordé de précipices : peut-il avancer, peut-il faire la moindre démarche, que le pied ne lui manque, et qu'il ne tombe dans un abîme ? Demandez au saint Roi - Prophète quel est l'état de ces pécheurs aveuglés : il vous dira que c'est celui d'un voyageur égaré, qui ne trouve partout que chemins glissants et ténèbres. L'une de ces choses , s'écrie S. Augustin, ne suffit-elle pas pour perdre un homme ?

Le propre effet de l'aveuglement spirituel est un enchaînement comme nécessaire de désordres et de crimes : et, par conséquent, qui ne croira que, puisqu'il attire des suites si fâcheuses, il est le plus terrible châtiment dont Dieu punisse un pécheur? Mais qui, en le croyant, pourra en même temps se flatter de n'en être pas frappé? Car savez-vous, Chrétiens, qu'une seule passion que vous nourrissez , et que vous laissez croître dans votre cœur, peut attirer ce fléau ? Considérez jusqu'où se porte l'aveuglement des pharisiens. (Fromentières.)

[Il est difficile de sortir de ecl état] . — Afin de vous faire concevoir la grande difficulté , pour ne pas dire l'impossibilité morale, qui se trouve dans la guérison d'un pécheur aveuglé, je n'ai qu'à vous dire qu'un homme en cet état ne connaît pas sa misère; que , s'il la connaît, il l'aime , et que , quand il cesserait de l'aimer, il n'est pas en son pouvoir d'en sortir par lui-même. Outre qu'il y a quantité de pécheurs qui, quand même ils connaîtraient leur aveuglement, auraient encore bien de la peine à se

laisser guérir, parce qu'ils aiment leur état et qu'ils s'y plaisent. Cœcus eram, et tenebras amabam, disait S. Augustin, lequel, après avoir reconnu et senti son mal, fut encore longtemps sans en vouloir sortir. J'étais dans les ténèbres , dit-il ; mais ce qui faisait le comble de ma misère , c'est que je les aimais. La raison en est assez naturelle : les pécbeurs, à la faveur des ténèbres, se donnent toute liberté de satisfaire leurs passions ; la lumière du ciel troublerait leurs plaisirs, leur reprocberait leur infamie et les couvrirait de bonté. (Le même) .

[Pécheur aveuglé et endurci]. — Il y a quelquefois, jusque dans les maisons les plus saintes , des âmes vendues au pécbé , pour user de l'expression d'un prophète. Il en est que ni les remontrances , ni la vigilance, ni les sacrements, ni le bon exemple, ni la grâce, ne touchent plus ; qui s'endurcissent dès l'enfance , et qui n'ont nul sentiment de piété. Je ne sais quel fond de malignité, qui leur est propre, les corrompt : quand ils verraient tout le monde converti , ils s'acbarneraient à leur perte. Il semble qu'ils aient pris à tâche , pour parler avec l'Ecriture , de s'éloigner de Dieu , et d'écarter adroitement tout ce qui peut les rappeler : les discours de piété, le commerce des gens de bien, les conseils les plus sages, tout leur devient suspect dès qu'on les veut ramener à leur devoir : Qui quasi de industriel recesserunt ab eo (Job, 34). S'il y a quelque sujet digne de compassion, c'est de voir un homme de ce caractère devenir indocile, froid, insensible à tout, s'endurcir, se perdre et se damner avec plus de peine qu'il n'aurait à se sauver. (Le P. Cheminais, Sermon sur une cérémonie de piété).

[Fausses consciences]. — Rien n'est plus vrai que , ordinairement parlant, la passion , quand elle est un peu forte , nous aveugle sur les objets auxquels elle nous attache. C'est de -là que viennent toutes les fausses consciences, si communes aujourd'hui dans le monde, fondées sur de spécieux raisonnements, dont on se fait comme un retranchement pour se mettre à couvert ou de la censure des hommes ou des remords intérieurs. De-là viennent tant d'usures palliées , tant de contrats illicites déguisés, tant de restitutions négligées; de-là cette affectation à éviter certains éclaircissements là-dessus, de peur d'être obligé de rendre un bien qui accommode. On traite de scrupules des doutes très - bien fondés ; on ne consulte que des gens ou faibles, ou lâches, ou intéressés. De-là tant de simonies déguisées sous des titres de reconnaissance , sous des prétextes de dédommagements imaginaires ; de-là ces détours d'intention , tous ces artifices de l'amour -propre et d'une passion ingénieuse à nous tromper; mille manières de sauver les apparences , d'être simoniaque avec honneur et sans scrupule, et de se damner en paix, en gardant les formes. Dc-là tant de liaisons naturelles, sensuelles, dangereuses, qu'on traite d'honnêtes amitiés parce que la passion nous empêche de les vouloir rompre ; dc-là

tant de libertés dangereuses, et même déréglées, qu'on se permet parce qu'elles sont agréables. (Le P. Nepveu, Réflexions chrétiennes.)

[Pensées diverses] . — Placez, si vous pouvez, dit S. Augustin , un aveugle au milieu du soleil : à quoi serviront ces rayons qui l'environnent , sinon à rendre son aveuglement plus remarquable ? Il a le soleil présent ; mais son aveuglement fait qu'il est éloigné du soleil. Je veux que l'esprit de Dieu ne refuse jamais ses lumières à ces pécheurs endurcis; je veux qu'un prédicateur éloquent leur dépeigne les ravissantes beautés d'une âme qui est en grâce, et les difformités hideuses du péché; qu'il leur fasse un tableau raccourci des richesses du paradis et des horreurs de l'enfer : tout cela ne servira de rien : c'est un aveugle à qui les lumières ne manquent pas, mais les yeux lui manquent; ils sont pourris par ses infâmes voluptés, la poussière de l'avarice ou la fumée de l'ambition les aveugle.

Voici le principe général de l'aveuglement volontaire et de la stupidité opiniâtre des chrétiens : ils ont presque tous une passion dominante , ils ont une attache ou à leur propre sens ou à un oijet qui les flatte. Ce dérèglement de leur cœur leur fait rejeter absolument les vérités de la foi dès qu'elles paraissent. C'est de la sorte que les libertins bannissent de leur esprit toutes les pensées qui les importunent et qui les fâchent ; ou ce dérèglement tient leur esprit dans une foi flottante , entre les vérités qui sont trop manifestes pour être rejetées , et les passions qui ne veulent pas se rendre. Les principes de la foi, qui sont d'intelligence avec les lumières et les instincts secrets de la nature, représentent à ce débauché le danger évident où il est de se perdre éternellement; mais sa passion échauffée pousse une vapeur ténébreuse, qui obscurcit la clarté qui commençait à briller dans son esprit.

La volonté se détourne librement de la considération des principes que la foi et la raison lui présentent comme des flambeaux pour l'éclairer : Noluit inlelligere ut benè ageret. Outre que la volonté, séduite par la passion, applique l'imagination à lui former des images et des idées des objets qu'elle aime , elle oblige aussi l'entendement à l'entretenir des avantages qu'elle y trouve : de sorte que l'âme, occupée autour des choses qui flattent cette volonté corrompue, n'a plus de lumières pour les considérations de la foi. Ajoutez que le vice est un voile épais que nous nous mettons devant les yeux. Or, comme, quand on a les yeux bandés, nonseulement on ne voit pas les objets les plus visibles, mais on ne voit pas même le bandeau qui nous les cache, de même, quand on a péché et qu'on a contracté quelque vicieuse habitude , on tombe dans un aveuglement qui cache jusqu'au vice qui l'a causé. (Le P. Texier, Sermon sur la parole de Dieu.)

[Les ténèbres de l'àme]. —La privation des lumières du ciel marque que

l'âme est morte à la grâce, comme la lumière du corps distingue un homme mort d'avec celui qui vit de la vie naturelle. C'est pourquoi, quand l'Écriture parle des ténèbres de l'Egypte , qui n'étaient qu'une figure des ténèbres de l'âme , elle s'exprime en ces termes : Vinculis tenebrarum et longœ noctis compediti . . . , tremebundi peribant (Sapient. xvn, 2, 9). Quoi donc ? les ténèbres qui viennent de la privation de la lumière corporelle sont une marque de mort, et cet aveuglement de l'âme ne le serait pas ? Celui-là n'est plus compté au nombre des vivants qui ne voit point la lumière du soleil : à combien plus juste raison doit-on tenir pour mort celui qui ne jouit point de la lumière de la grâce ? Oculi , lucis usu , vilam distinguvmt à morte, dit le naturaliste Pline : pourquoi ne dirions-nous pas la même chose des yeux de l'âme? C'est en ce sens que le Prophète royal demandait à Dieu qu'il lui ouvrît les yeux et qu'il les éclairât de ses lumières : Illumina oculos meos, ne unquàm obdormiam in morte. Et pourquoi , à votre avis , le prophète fait-il cette prière avec tant d'instance ? C'est que la vue et la vie de l'âme sont une même chose, et que l'une dépend de l'autre absolument. (Reina, Sermon 20e du Carême.)

[L'aveugle - né de l'Évangile]. — Ce pauvre homme me fait pitié, Messieurs, et je ne puis souffrir la dureté de ceux qui lui défendent de crier et de se plaindre. Il est aveugle : et peut-on condamner le désir qu'il a de recouvrer un bien sans lequel , au sentiment du saint homme Tobie , il n'y a point de plaisir au monde? Quale gaudium mihieril, qui in tenebris sedeo et lumen cœli non video? Pour moi, je crois qu'il vaudrait presque autant être privé de la vie; et je ne trouve guère de différence entre un mort à qui l'on a fermé les yeux , et un vivant qui ne les saurait ouvrir qu'aux ténèbres et aux pleurs. Mais, quoique ce pauvre homme soit digne en effet de compassion, il y en a bien d'autres qui sont encore plus à plaindre que lui. Vous les connaissez, Chrétiens, auditeurs : car le monde en est rempli maintenant plus que jamais. Ce sont ceux que l'Ecriture appelle enfants de ténèbres, qui ne se conduisent point par les lumières de la grâce et de la foi, qui courent aveuglément après les faux biens de la terre et les vains divertissements du monde, sans regarder ce qu'ils font et sans se mettre en peine à quoi ils aboutiront. (Anonyme.)

[Justice de la part de Dieu]. — Cette conduite de Dieu, d'aveugler et d'endurcir ainsi le pécheur, est bien rigoureuse; mais le pécheur ne peut s'en plaindre avec justice : c'est une suite naturelle de ses fréquentes révoltes et de son obstination. Si Dieu cesse de le solliciter et de le presser, c'est après lui avoir fait, sans fruit, toutes les instances possibles et les plus pressantes sollicitations. « Mais enfin mon temps est venu, dit le Seigneur, et mes recherches ont été trop inutiles jusqu'à présent pour les continuer. Mes avis vous importunent; je ne vous les donnerai plus : tout ce que je vous dis vous chagrine : je commence à me taire. Vous vivrez sans

716 AVEUGLEMENT DE I.'aJIE.

trouble, puisque vous voulez vivre ainsi. Jouissez à votre gré de vos injustices, de vos usures, de vos concussions, de votre fortune, de vos intrigues, de vos débauches; couronnez-vous de roses comme l'impie; passez de plaisir en plaisir , toujours content , ou toujours affectant de le paraître. Je ne m'oppose plus à ce bonheur prétendu : vous l'aimez, vous l'aurez ; mais j'en attends la fin. » Victime déjà condamnée, engraissez-vous pour fournir plus de matière aux flammes qui vous doivent consumer ; le bandeau sur les yeux , approchez-vous de l'autel. Tel sera le sort de ce repos apparent que vous goûtez. (Le P. Giroust, Avent.)

[L'aveuglement comparé à la frénésie]. — Les SS. Pères, reconnaissant la grande différence qui se trouve entre les maladies de l'âme et celles du corps, lorsqu'ils veulent représenter l'horrible aveuglement du pécheur, le comparent aux frénétiques. La frénésie n'attaque pas seulement le corps, comme les autres maladies; mais elle attaque l'esprit; elle l'obscurcit et l'agite d'une telle sorte, que ces personnes soutiennent même qu'elles ne sont point malades : elles sont prêtes à battre leurs médecins et ceux qui approchent d'elles pour les guérir : Phreneticus œger morbum amatet pellit medicum, dit S. Prosper. Ainsi, le pécheur étant aveugle dans son esprit et corrompu dans sa volonté, non-seulement il prend le mal pour le bien et le bien pour le mal, les ténèbres pour la lumière et la lumière pour les ténèbres, mais il aime son mal, il s'emporte contre ceux qui veulent le guérir, et n'est jamais plus malade que lorsqu'il croit se mieux porter. On n'oserait même lui représenter l'état où il est : car non-seulement il ne le croirait pas, mais il se soulèverait contre ceux qui entreprendraient de le guérir, et son opiniâtreté dans le mal le rend entièrement incurable. {Instructions chrétiennes.)

[Personnes éclairées] . — Il y a des personnes qui ne manquent point de lumières; elles en ont même assez pour éclairer les autres : mais elles ne s'en servent point, et leur cœur est tellement corrompu, que, bien loin de faire le bien qu'elles connaissent, elles en sont les ennemies, et cette connaissance ne sert qu'à les irriter et à les tourmenter. L'impatience où les jette cette peine leur fait mettre toute leur industrie à fermer les yeux à la vérité : de sorte que, si elles ont encore quelque vue du péché qu'elles commettent, c'est malgré elles : c'est une vue faible et imparfaite, qui n'a pas assez de force pour empêcher leur chute. Elles se livrent aux fausses raisons de leur amour-propre ; la passion qui domine dans leur cœur ne manque jamais d'assujettir leur esprit ; et enfin rien ne les empêche de s'abandonner à tous leurs désirs déréglés. De-là vient qu'il n'y a rien qui fasse mieux paraître l'extrême impuissance où cet homme est réduit, que de voir que, quelque lumière qu'il ait, elle ne lui sert de rien quand sa convoitise est bien forte : car nous voyons tous les jours des gens bien

éclairés n'agir presque jamais selon leurs lumières. (De Sainte-Marthe, Traité de piété, 3.)

[Xotre amour-propre nous aveugle]. — Notre amour-propre est une source de fausse lumière et de fausses raisons, et il a l'industrie de nous les faire approuver , quelque extravagantes qu'elles soient. Quoiqu'elles ne soient que des productions monstrueuses d'un esprit déréglé, nous ne laissons pas de les préférer aux véritésdes plus claires et les plus constantes : nous les aimons parce qu'elles ont pris naissance dans notre cœur, et nous nous y soumettons autant que nous les aimons. Quiconque a un si méchant caractère d'esprit est dans un extrême danger de se perdre : car, à mesure qu'il s'engage dans le péché, les passions croissent, et font croître ses ténèbres ; et, en croissant, elles lui cachent les lumières nécessaires au salut et achèvent d'éteindre dans son cœur ce qui peut y rester d'esprit de piété. (Le même.)

[L'aveuglement commun]. — Il n'y a rien que l'on voie plus ordinairement,

dans le monde, que des hommes aveugles et muets tout ensemble. C'est

une profession presque universelle, et on peut assurer que la plus grande

partie des chrétiens n'a point d'yeux pour voir, pour connaître la vérité.

ni de bouche pour la dire et pour l'apprendre aux autres : Os habent, et

non loquentur; oculos habenl, et non videbunt. Les uns sont sans le désir de

s'instruire, et sans se mettre en peine de s'informer des règles et des

maximes dont la connaissance est nécessaire; les autres les entendent, les

voient, elles frappent leurs yeux; mais, comme elles ne font aucune

impression sur leur cœur et qu'on n'en aperçoit aucune marque dans leurs

œuvres, on ne saurait ne pas regarder ces personnes comme de véritables

aveugles. Si leurs yeux sont fermés et s'ils n'en font pas l'usage qu'ils en

devraient faire, il faut par nécessité que leur langue soit liée, et qu'ils soient

sans paroles, comme ils sont sans intelligence : car comment parleront-ils,

s'ils n'ont rien appris , puisqu'ils ne sauraient dire que ce qu'ils savent?

Ainsi, le monde est rempli d'aveugles et de muets : on y garde un profond

silence sur les choses de Dieu. Les maximes des saints, qui devraient être

sur les lèvres comme dans les actions des chrétiens qui ont l'honneur de

porter le nom du Seigneur, sont supprimées. On cache ce qu'on est obligé

de publier, et chacun à sa manière, par une illusion déplorable comme

par des intérêts différents, ne fait point de scrupule de retenir la vérité

dans le silence et dans l'injustice : Verilatem Dei in injuslitiâ detinenl

(Rom. I, 18). (Anonyme).

[Abandon de Dieu]. — Il faut savoir', d'abord en général, ce que c'est qu'être abandonné de Dieu. C'est, dit Jérémie,être rejetédeDiEU comme un objet de sa fureur : Projecit Dominus generationemfuroris sui. C'est, dit Osée, être oublié de Dieu comme un objet de son mépris : Oblivio7ie[ublioiscar eorum.

C'est, dit Moïse, être vomi de Dieu comme un objet de son horreur : Ne et vos similiter evomat. Quels sont les effets et les suites de cet abandonnement ? C'est, dit Isaïe, avoir les oreilles, les yeux et le cœur fermés au bien : Excœca cor populi hujus, et aures ejus aggrava, et ocidos ejits claude. C'est, dit David, être livré à ses propres désirs et à ses propres passions : Dimisit eos secundum desideria cordis eorum. C'est, dit S. Paul après le prophète Elie, être vendu au péché, soumis en esclave au péché : Venumdalus sub peccalo. C'est enfin, dit Salomon, être incorrigible, et moralement incapable de conversion : Nemo possit corrigere quem Me despexeri l(Eccl VII, 14). Quand on parle d'un endurci, Pharaon vient aussitôt en pensée. Son endurcissement, tout affreux qu'il nous paraît, paraît à S. Augustin nonseulement juste, mais même évidemment juste : Pœnâ non solàm justâ, sed evidenter juslâ. Pour quelle raison? Le voici. Quels biens, dit S. Augustin, Joseph, ses frères, ses descendants, tout le peuple d'Israël, n'avaient-ils pas faits à l'Egypte? ils l'avaient cultivée et enrichie durant plus de deux cents ans. Pharaon ne l'ignorait pas, et c'était ce qui l'empêchait de leur permettre d'en sortir. Cotte connaissance qu'il avait des services de ce peuple était, ajoute le même Père, une vraie vocation de Dieu, une inspiration suffisante pour l'obliger à traiter humainement ceux qui le servaient si fidèlement : cependant il les traite chaque jour avec plus d'humanité : Quod autem exercuit crudelitatem in eos quibus miser icordia debebatur, et huic vocalioni obtemperare noluit. Or, parce qu'il étouffa ce sentiment commun d'humanité, cette espèce de vocation et d'inspiration divine, pour cela, dit S. Augustin, il mérita la rigueur terrible que Dieu exerça contre lui : et ce cœur, qni s'était endurci volontairement lui-même aux sentiments d'humanité, fut endurci par châtiment aux sentiments du salut : Me mit pœnam ut induraretur Mi cor (L. 83, quœst., 68.) (Le P. de la Rue).

[Dieu est juste quand il abandonne]. — Pouvez-vous murmurer contre ce charitable médecin, lorsqu'après avoir appliqué tous les remèdes de son art les plus forts et les plus doux, les prospérités et les disgrâces, à convertir Babylone, il l'abandonne enfin à sa léthargie et à son infidélité ? « Nous avons voulu guérir Babylone, a-t-il dit par le prophète Jérémie : elle s'est rendue incurable ; abandonnons-la, laissons-la : Curavimus Babylonem, et non est sanata : derelinquamus eam (Jer. 41, 9). Pouvez -vous blâmer ce sage père de famille, lorsqu'après avoir mis son plaisir à planter, à cultiver une vigne, espérant recueillir le fruit de ses soins, il la trouve ingrate et stérile ? A-t-il tort d'appeler alors ses voisins et de leur diïe : Venez, parlez, jugez entre moi et ma vigne ? Qu'ai-je dû faire que je n'aie fait? Quid est quod debui facere vineœ meœ, et non feci? (Is. S). A-t-il tort d'y laisser croître les ronces, et de la laisser fouler aux pieds des passants ? Pouvezvous condamner ce père attentif à l'éducation de son enfant, jusqu'à le porter dans ses bras ? C'est la peinture que Dieu nous fait de ses soins pour la tribu d'Ephraïm, quand, après cette profusion de tendresse, il voit ce

fils dénaturé s'échapper, le mépriser, s'abîmer dans la débauche, affecter de feints repentirs, insulter à sa bonté, se joindre à ses ennemis : à quoi peut-on imputer la colère et l'indignation du père, qu'à l'opiniâtreté de la révolte de son fils ? Que peut faire un époux passionné pour une femme qu'il a comblée de douceurs et de biens, lorsqu'il la voit manquer de foi, se perdre, et le déshonorer par des commerces infâmes ? Il dissimule, il fuit l'éclat, il tâcbe de l'attendrir, de lui ouvrir les yeux sur son désordre; il essaie par degrés le reproche, la menace, la froideur, la douceur l'épargne, la profusion : tout, sans pouvoir fixer sa résolution libertine et la rappeler à son devoir. Vous étonnez-vous qu'il s'en sépare, et la livre à toute l'horreur de son penchant détestable ? Ipsa non uxor mea, et ego non vir ejus (Osée, 2). Jugez donc, Chrétiens : prononcez entre Dieu et le pécheur. C'est sous ces diverses figures que Dieu nous justifie sa rigueur, en cent endroits des livres saints. Appliquons ces figures à notre état personnel. Nous approuvons^ cette rigueur et cet abandon du médecin à l'égard de son malade intraitable, et du maître à l'égard de sa vigne infructueuse, et du père à l'égard de son fils dénaturé, et de l'époux à l'égard de sa femme incorrigible : n'y aura-t-il que Dieu qui soit obligé de tout souffrir, sans pouvoir opposer que sa seule patience à l'ingratitude des pécheurs ? (Le P. de la Rue, Carême.)

Dieu ne quitte jamais de telle sorte les pécheurs pendant leur vie, que, s'ils veulent se servir des grâces qu'il leur présente, ils ne puissent se tirer du mauvais état où ils sont, et garder ses commandements : autrement ils ne pécheraient pas en les violant, s'il leur refusait son secours, sans lequel il leur est impossible de les garder. Mais, s'ils passent leur vie en de continuelles résistances à la grâce, la peine ordinaire de leurs désordres est qu'ils meurent dans l'impénitence, comme ils ont vécu dans le crime. Et c'est alors proprement que Dieu les abandonne pour jamais, et qu'il leur fait entendre ces effroyables paroles : « Discedite à me, maledicli : Allez, maudits, retirez-vous de ma présence ; Vos me reliquislis, et ego reliqui vos. (II Paralip. 12) : Vous m'avez quitté, et moi je vous ai aussi abandonnés: vous ne me verrez jamais plus. » Oh! le funeste abandon, de quelque côté qu'on le considère ! Quitter Dieu, quelle indignité ! être abandonné de Dieu, quel effroyable malheur ! Qu'attendez-vous, dit un ancien, d'un vaisseau sans pilote, qu'un triste naufrage? d'un charriot conduit par des chevaux fougueux et sans cocher, que de tomber dans quelque précipice ? d'un corps sans âme, que de la pourriture ? Que doit-on donc attendre d'une âme qui délaisse son Créateur pour s'abandonner à ses passions, qu'une suite continuelle de crimes ? et que doit attendre un pécheur que Dieu quitte par un éternel divorce, qu'un abîme de toutes sortes de misères? (Le P. Nouet, Méditations).

C'est un point de la créance catholique, qui nous est déclaré par le Concile de Trente, qu'à l'égard de ceux qui sont une fois justifiés, ou par la pénitence ou par le baptême, Dieu ne les abandonne jamais s'ils ne

l'ont auparavant abandonné : Deus graliâ sud semel juslificalos nunquàm deserit, nisi priùs ab ipsis deseratur. Quel est donc l'ordre de cet abandon terrible que nous devons craindre? le voici. Nous commençons, et Dieu acbève ; nous abandonnons Dieu en négligeant de recourir à lui et de nous attirer par la prière sa grâce et son secours, et Dieu, qui, selon le Propbète, méprise celui qui le méprise, nous abandonne, en nous laissant, par une juste punition, dépourvus de ce secours et de cette grâce particulière. Mais l'abandon de Dieu suppose le nôtre ; et, sans le nôtre qui est volontaire et dont nous nous rendons coupables, nous ne devrions jamais craindre celui de Dieu. Hors de là, nous aurions droit de compter sur Dieu. (Bourdaloue, Dominicale).

[Yeux du corps et yeux de l'âme]. — L'aveuglement du corps peut au moins procurer de grands avantages à l'âme, en lui ôtant la vue de tant d'objets dangereux, si capables de la corrompre et de la perdre; mais l'aveuglement de l'esprit, qui est un effet de l'abandon de Dieu, est infiniment funeste et au corps et à l'âme. « Que leurs yeux, dit le Propbète-Roi, s'obscurcissent, afin qu'ils ne voient plus ! » Et que suit-il de là? Vous les ferez plier , Seigneur , sous le joug de leurs ennemis. Quand le démon vous a une fois aveuglés, il vous domine absolument. En second lieu, quand on a perdu les yeux du corps, on cbercbe du secours et de l'appui pour se conduire : mais, quand on est frappé de l'aveuglement d'esprit, on dédaigne tout appui ; on s'imagine voir plus clair que tous les autres : ainsi on tombe bientôt dans le précipice. L'insensé qui se croit sage est sans ressource, et ne peut profiter de la sagesse des autres. Enfin, l'aveuglement du corps fait tout au plus tomber quelquefois, et ces cbutes communément ne sont ni dangereuses ni sans remède : mais l'aveuglement de l'esprit fait faire des chutes continuelles, et nous conduit enfin presque toujours à notre perte. 11 n'est point de précautions que nous ne devions prendre pour éviter ce funeste aveuglement : mais si, malheureusement, nous y sommes tombés, le meilleur remède pour en guérir est celui dont le Sauveur use pour rendre la vue à l 'aveugle-né : mettons-nous de la boue sur les yeux, c'est-à-dire pensons que nous ne sommes qu'un amas de terre et de poussière ; qu'ainsi notre vie ne tient presque à rien, et que nous pouvons la perdre à tout moment. Pénétrés de ces pensées, nous ne tarderons guère à courir aux eaux de la Pénitence : Vade ad naialoria Siloe. Nous mêlerons nos larmes avec ces eaux, nous nous laverons dans ce bain si salutaire, et par ce moyen nous recouvrerons infailliblement la vue.

L'Apôtre dit que les déserteurs de la vérité pèchent de propos délibéré, parce qu'ils pèchent avec une liberté pleine et entière. Il est des hommes qui pèchent plus par emportement que par choix; qui sont comme t-ntrainés par des passions vives, et qui, dans leur ivresse, ne connaissent le mal qu'autant qu'il faut pour être coupables. Mais il s'agit à présent de

ceux qui pèchent de sang-froid, après avoir eu la connaissance expérimentale de la vertu, qui veulent délibérément le mal, qui le recherchent, qui l'étudient, qui y raffinent, et qui ferment les yeux à la lumière de peur d'en être éclairés : Fuerunl rebelles lumini. La vraie victime de propitiation, c'est Jésus-Christ: or, cette victime n'est plus pour ceux qui ont abandonné Dieu; les mérites d'un Dieu crucifié deviennent pour eux inuiiles : Jàm non relinquitur hoslia. Jésus-Christ peut dire à son Père, de quelques pécheurs : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font; mais il n'en peut pas dire autant de ceux qui ont abandonné Dieu, qui ne suivent plus les maximes de Jésus-Christ, qui en ont connu la beauté, qui les ont aimées, qui les ont observées quelque temps, mais qui s'en sont lassés peu à peu, qui les ont négligées, et sont venus jusqu'à s'en éloigner tout-à-fait. Ce n'est pas que ces pécheurs ne puissent rentrer un our en eux-mêmes, pleurer leurs égarements, se convertir, et profiter ainsi de la victime offerte sur la croix pour les péchés de tous les hommes; mais ces conversions sont si rares, qu'on peut en quelque sorte les regarder comme impossibles.

Entre ceux qui ont abandonné la foi, nous trouvons à peine un Bérenger qui soit rentré dans le chemin de la vérité ; presque tous les hérétiques sont morts dans leur rébellion. Mais en compterons-nous beaucoup davantage qui aient repris le chemin de la vertu après l'avoir abandonné, qui se soient tournés vers Dieu après l'avoir entièrement quitté ? En effet, tout ce qui peut faire impression sur les autres pécheurs n'est guère capable de toucher ceux-ci. Leur représentera-t-on l'énormité des péchés qu'ils commettent, le scandale qu'ils donnent au prochain, le danger évident de leur damnation éternelle : tout cela n'a rien de nouveau pour eux, et leur cœur y est insensible. Tremblons à la vue de ces hommes endurcis; et, quelque éloignés que nous soyons à présent d'un si funeste état, ne nous croyons pas en assurance: on y arrive peu à peu, par des degrés.

J'ai horreur de ceux qui ont abandonné la foi, et je ne voudrais pour rien au monde suivre leur exemple. Ce sentiment est en moi l'effet de votre grâce, et je vous en remercie, ô mon Dieu. Mais que me servirait-il de demeurer attaché aux vérités delà religion, si je me lassais d'en suivre les maximes saintes? En effet, n'est-il pas presque aussi rare de rentrer dans les sentiers de la vertu, quand, après les avoir suivis, on s'en est éloigné délibérément, et pour ainsi dire avec connaissance de cause, que de rentrer dans le sein de la religion quand une fois on l'a abandonnée ? Il se flatte, ce chrétien qui a été sincèrement à Dieu et qui l'a abandonné, il se flatte de se convertir de nouveau ; et véritablement il est en son pouvoir de le faire, avec la grâce. Mais que ces retours sont extraordinaires ! que ces sortes de pécheurs font rarement ce qu'il faut pour profiter des secours qui leur restent, et de la victime d'expiation qui pourrait encore les purifier! Que vous servirait-t-il, chrétiens, de n'être pas du nombr de ceux qui abandonnent la religion, si vous étiez du nombre de ceux qui i. 40

abandonnent Dieu , qui suivent sa doctrine et n'en observent pas les maximes? (Le P. Ségneri, Méditations).

[Endurcissement et insensibilité]. — Dieu envoie un prophète à Jéroboam, lorsque, par une sacrilège et scandaleuse impiété, il monte à l'autel pour y offrir de l'encens aux idoles : mais il est surprenant de voir que ce prophète ne s'adresse qu'à l'autel dont il s'approche, sans dire un seul mot à ce roi impie : « Altare, altare, hœc dicit Dominus : Autel. Autel, voici ce que dit le Seigneur : il naîtra dans la maison de David un fils qui s'appellera Josias, et il immolera sur toi les prêtres qui t'encensent : tu vas te rompre présentement, et la cendre, qui est sur toi tombera par terre » (III Reg. 13). Vous vous étonnez, dit S. Chrysostôme, de ce que ce prophète, envoyé de Dieu à Jéroboam pour lui reprocher son péché, s'adresse à un être inanimé qui n'en est pas coupable ; mais n'en soyez pas surpris, répond ce Père; c'est que le roi a le cœur plus dur et est moins capable de sentiment que la pierre : 3Iinùs est compos sensuum quàm lapis. Ce qu'il dit fera plus d'impression sur l'autel que sur Jéroboam : l'autel s'ouvre, comme s'il eût entendu les menaces du prophète, et le cœur de Jéroboam demeure endurci; l'autel se fend en deux, pour marquer ce qui eût dû se faire dans l'âme de ce prince par une vraie contrition : et ce malheureux, sans être touché de ce signe, n'éclate qu'en menaces et en blasphèmes. Voilà le déplorable état des pécheurs endurcis et abandonnés de Dieu. Que les prophètes, que les prédicateurs déclament contre leurs désordres, ils parleront à des gens qui n'ont point d'oreilles pour les écouter. Que les confesseurs s'efforcent de les émouvoir, de leur toucher le cœur, ils travailleront en vain : ce sont des pierres qui n'ont point de cœur, où plutôt ce sont des gens dont le cœur est plus dur que la pierre.

Tout ce qui se passa alors devait faire rentrer Jéroboam en lui-même. L'autel profane qu'il avait dressé dans Béthel, il le voyait rompu, comme le prophète venait de prédire; il s'apercevait que la main qu'il avait étendue pour se saisir de sa personne s'était séchée sur l'heure : ces deux prodiges devaient le toucher; mais ni la rupture de l'autel ni la sécheresse de sa main ne produisent aucun effet pour sa conversion. Il voyait, par un autre surcroît de prodiges, qu'après avoir prié le prophète de rendre à sa main son premier mouvement, il en avait obtenu la guérison qu'il en attendait : et ce miracle le touche si peu, qu'il se contente de dire à celui qui lui a rendu un si bon service : Venez diner avec moi dans ma maison, et je vous ferai des présents. Ne vous en étonnez pas, mes frères : un homme abandonné de Dieu n'est ému de quoi que ce soit; sourd aux menaces, ingrat aux bienfaits, il est toujours le même. Et ce que nous condamnons dans ce prince arrive encore tous les jours. On voit des exemples tragiques, on éprouve en sa propre personne des miracles inespérés : et avec tout cela on ne retourne pas à Dieu. Trop heureux, ce semble, si on peut corrompre ceux qui parlent en son nom, et les engager,

par des présents, à adoucir leur morale et éluder l'effet de leurs menaces. (Dictionnaire moral).

[Malheur du pécheur obstiné]. — La première chose que Dieu fait à l'égard d'un pécheur obstiné, c'est de retirer de dessus lui sa protection et les soins particuliers de sa 'providence, et les secours extérieurs qu'il lui donnait auparavant : c'est, selon l'expression du prophète, cette haie qui défend sa vigne et qui empêche qu'elle ne soit exposée au pillage. En effet, tant que Dieu regarde une âme comme un bien qui lui appartient, et dont il attend quelque chose pour son service et pour sa gloire, on ne peut dire le soin qu'il en prend : il l'entoure non-seulement d'une haie comme une vigne, mais, comme sa chère ville de Jérusalem, d'une forte et épaisse muraille; il y ajoute des terrasses, des fortifications et des ouvrages avancés, pour en éloigner les ennemis et pour la mettre à couvert de leurs insultes : Ponelur in eâ munis et atitemurale (Is. 26). 11 l'entoure de montagnes dont les approches sont difficiles ; et, comme si la situation du lieu et toutes les fortifications qu'il y ajoute ne lui paraissaient pas suffisantes pour la défendre, il se fait lui-même son rempart, pour la mettre hors d'atteinte et de péril : Montes in circiùtu ejus, et Dominus in circuiln populi sui (Ps. 124). C'est ainsi que Dieu exprime dans l'Écriture ses soins et le secours qu'une âme fidèle peut se promettre de lui : tellement que ce ne peut être que par sa lâcheté, ou par une honteuse trahison, qu'elle tombe eutre les mains de ses ennemis. Mais, au contraire, quand Dieu l'abandonne, elle ne peut empêcher que l'ennemi, qui depuis longtemps a résolu sa perte, n'y entre sans résistance, et ne mette tout son bien au pillage.

C'est encore une image de ce qui arrive à une âme abandonnée de Dieu, ce que le prophète Ezéchiel nous représente par ces paroles : Erit in direptionem gentibus, les ennemis de son salut y feront tout le ravage que l'on peut attendre de leur haine et de leur cruauté. C'est cette maison abandonnée qui était auparavant défendue par un fort armé; mais un autre plus fort l'a surprise, et a enlevé tout ce qui s'y trouvait. S'il y a quelque reste de vertu morale, de justice et d'équité naturelle dans cette âme, quelque sentiment de piété, qui pouvait encore donner espérance qu'elle reviendrait de ses égarements, si elle pratiquait encore quelques bonnes œuvres, qui étaient comme une racine capable de produire, avec le temps, du fruit pour l'éternité, si l'on y remarquait encore quelque penchant au bien, et qui fit connaître que tout n'était pas désespéré; si l'on y apercevait quelque marque de religion : tout cela est enlevé, dissipé, ravagé par ceux qui se sont emparés de cette place abandonnée; le rempart qui la défendait au-dehors étant renversé, elle vient en la puissance de ses plus cruels ennemis, qui n'y laissent pas pierre sur pierre, après en avoir enlevé toutes les richesses : et enfin il arrive ce que le Prophète royal dit de la ville de Babylone, qui est encore une figure d'un pécheur abandonné :

Exinanite, exinanile, usquè ad fundamenlicm in eâ : on y renverse jusqu'aux fondements, c'est-à-dire jusqu'au principe de toutes les vertus : car la foi même, cette foi qui demeure dans une âme souillée de crimes, et qui subsiste après la perte de la charité et de toutes les autres vertus chrétiennes, s'éclipse et s'éteint enfin par un athéisme secret, qui lui ôte toute la crainte des jugements de Dieu, et la pensée des vérités les plus claires et les plus terribles qui pourrait faire rentrer ce pécheur en luimême : et ainsi, insensible à toutes les choses de Dieu, mettant toutes ses espérances aux choses de la terre, il ne lui reste que le nom de chrétien, qu'il déshonore par une vie de païen et d'infidèle.

Ce qui marque plus visiblement la colère que Dieu a conçue contre une âme qu'il a enfin abandonnée pour ses infidélités et pour ses crimes, c'est que non-seulement Dieu retire les secours extérieurs qui la défendaient, ce qui donne lieu à ses ennemis de l'attaquer et de s'en rendre les maîtres, mais encore il empêche qu'on ne la secoure. C'est ce que nous voyons dans l'Écriture, où Dieu, pour marquer qu'il avait entièrement abandonné son peuple, défend à ses prophètes de prier pour lui : Tu veto noli orare pro populo, quia non exaudiam, dit-il à Jérémie : Je te défends d'intercéder pour ce peuple ingrat; et quand tu le feras, selon ta coutume, je ne t'écouterai plus, parce que le temps auquel j'ai résolu d'exercer ma justice sur lui et de l'abandonner est venu. Ah! voilà le plus grand effet de la plus sévère colère d'un Dieu. Quand il veut faire miséricorde aux pécheurs, il presse les saints et ses fidèles serviteurs de se rendre leurs médiateurs par leurs prières, et par-là il marque qu'il a dessein de leur pardonner et de se réconcilier avec eux : mais, quand ils les abandonne, pour signe qu'il ne veut plus entendre parler de miséricorde, il ôte aux personnes pieuses la pensée et le désir d'intercéder pour eux. C'est ainsi qu'il ne veut pas que Samuel l'importune pour remettre en grâce Saûl auprès de lui : Usquequà luges Saùl, cùm ego abjecerim eum? (I Reg. 16). Non pas que ces prières ne fussent agréables à Dieu, et que nous ne devions prier pour la conversion des pécheurs mêmes qui semblent les plus désespérés : c'est un zèle et une charité qui a son prix et son mérite, qui triomphe quelquefois, si j'ose ainsi parler, de la colère de Dieu, et qui casse tous les arrêts de sa justice : mais par-là il veut montrer combien il les abandonne, puisqu'il leur ôte souvent cette dernière ressource de la prière des gens de bien.

Comme la parole de Dieu, dans la bouche des prédicateurs, est l'un des plus puissants moyens de la conversion des pécheurs , et comptée entre les grâces extérieures que Dieu leur laisse , il leur retranche encore ce moyen si efficace et si ordinaire ; et , au lieu de ces prédicateurs zélés qui leur prêchent les grandes vérités de l'Évangile, et qui par-là font ces conversions surprenantes qu'on admirait dans les Apôtres et dans les personnes apostoliques, il permet que d'autres s'en mêlent, qui les amusent par de belles paroles et par des pensées subtiles , qui n'entrent point

dans leur cœur pour en fléchir la dureté et les réveiller de cet assoupissement : comme autrefois il permettait que de faux prophètes trompassent son peuple et l'entretinssent dans les illusions où il était. C'est ainsi qu'il souffre que les pécheurs, dans cet abandon, ne rencontrent que des personnes qui s'intéressent peu à leur salut, et qui ne servent qu'à entretenir leur curiosité , sans faire couler la grâce dans leur cœur avec la parole de Dieu.

Le dernier degré de l'abandon du pécheur est quand, à force de refuser les grâces de Dieu et d'y résister, il en vient jusqu'à l'insensibilité : ce qui fait perdre toute espérance qu'un pécheur s'en relève jamais, puisqu'il ne le peut que par les grâces et le secours que Dieu lui donne, et que son malheur est tel qu'il n'est plus touché de rien, par un endurcissement qui s'appelle insensibilité , lequel , comme témoigne S. Augustin , naît de la multitude de ses crimes : De midtitudine peccatorum nascitur obduralio. En effet , tant qu'il lui reste encore quelque sentiment de religion et des vérités de la foi, rien n'est encore désespéré; mais quand il s'est aveuglé lui-même sur tout cela , que sa conscience s'est endurcie , qu'elle ne sent plus rien, ayant été auparavant facile à émouvoir, par quel endroit le peut-on prendre? à moins d'un miracle de grâce et d'un coup extraordinaire de la miséricorde de Dieu , on peut dire que c'en est fait, et qu'il est entièrement abandonné : aussi demeure-t-il toute sa vie en cet état, sans mouvement qui le porte vers Dieu , sans réflexion sur sa misère , inflexible dans son opiniâtreté, et sans jamais changer de conduite. (Anonyme.)

[Mémo sujet]. — Le prophète exprime cet abandon funeste en disant que Dieu défend au ciel et aux nues de verser leurs pluies et leurs rosées sur cette vigne abandonnée, qui est la figure d'une âme délaissée : et c'est ce qui cause ce dernier, cet épouvantable malheur dont le Fils de Dieu menaça autrefois les Juifs, qui, bien qu'ils pussent encore se convertir, ne le firent pourtant pas, leur disant qu'ils le chercheraient quand il serait retiré, mais qu'ils ne le trouveraient pas : Quœretisme, et non invenietis. Ce malheur est extrême et sans ressource : non qu'il n'y en ait point absolument s'ils voulaient s'en servir, mais parce qu'ils ne le voudront pas : car, pour cela, il faudrait que Dieu troublât leur repos en leur envoyant ces revers de fortune et ces afflictions sensibles qui font ouvrir les yeux aux pécheurs les plus aveuglés, qu'il traversât toutes leurs joies par les remords les plus cuisants de leur conscience. Mais c'est cela même qui fait et qui marque cet abandon, de les laisser en paix durant cette vie, parce qu'il les réserve pour servir en l'autre d'exemple funeste de sa justice , comme parle S. Augustin : Cùm servenlur in ultimam opportunarrujue vindlctam.

Si l'infidélité que nous apportons au service de Dieu est comme le premier pas de ce terrible abandon, la résistance que nous faisons ensuite aux grâces par lesquelles il nous rappelle à lui, le mépris que nous faisons

de ses recherches et de ses poursuites, par lesquelles il nous presse de rentrer en nous-mêmes, est cause que Dieu se lasse enfin de tant de tentatives inutiles , qu'il se rebute après tant de vains efforts, et quïl nous abandonne : comme, quand une personne se voit souvent rebutée dans la demande qu'elle fait à une autre, elle perd, avec l'espérance, le dessein et le désir de l'obtenir. Ou, pour l'exprimer d'une manière encore plus sensible, représentez-vous un général d'armée qui assiège une place forte, et si bien défendue, qu'il est repoussé avec perte autant de fois qu'il approche et par tous les endroits qu'il l'attaque : lorsqu'il voit enfin qu'il perd ton temps et sa peine, il lève le siège , et abandonne le dessein qu'il avait de s'en rendre maître. C'est en quelque manière ce que Dieu fait à l'égard d'un cœur rebelle, et opiniâtre dans sa rébellion : il fait, pour ainsi dire, mille efforts et y donne mille attaques ; mais c'est une place qui se défend toujours, et qui résiste aux impressions les plus puissantes de ses grâces : il y a tant de temps, qu'il presse ce misérable cœur, et qu'il n'a rien gagné ni avancé par tant de différentes reprises. Enfin il se rebute du mauvais succès , et abandonne ce pécheur opiniâtre à son obstination.

Le dirai-je, Messieurs? Dieu ôte même souvent, aux pécheurs qu'il abandonne, les personnes qui pourraient arrêter leurs désordres et les contenir, du moins extérieurement, dans les termes de leur devoir : Aufera/m sepem ejus ; comme il ôta autrefois Moïse à Pharaon, et le grand S. Jean - Baptiste au roi Hérode. C'est ainsi qu'il prive un pécheur d'un ami dont les charitables avertissements pouvaient arrêter le cours de ses désordres et les emportements d'un méchant naturel. C'est ainsi qu'il ôte à cet enfant prodigue et débauché un père sage et vertueux, qui était l'unique barrière arrêtant ce torrent et l'empêchant de se répandre dans toutes sortes de dérèglements. Une mère a retenu longtemps cette fille dans la modestie et empêché ses désordres par sa vigilance : mais, quand Dieu la retire du monde, il marque qu'il abandonne cette fille à son libertinage , puisqu'il ôte l'unique personne qui la pouvait retenir : de sorte que , comme les avis des confesseurs , les exemples des gens de bien , les conseils des amis , l'autorité des parents, sont de grands secours pour retirer une personne du vice, et qu'on les compte entre les grâces que Dieu fait à ses élus et entre les moyens qu'il emploie pour leur prédestination; quand au contraire il en prive un pécheur, il vient dans cet abandon dont i ueu le menaçait, qui est de lui retrancher tous ces secours : Auferam sepem ejus. (Anonyme.)

[L'aveuglement volontaire n'excuse point J . — Ce n'est pas une excuse légitime que l'aveuglement, s'il est volontaire : et de-là vient que ceux qui pèchent par une pure malice ont toujours quelque ignorance, mais une ignorance qui, accompagnant seulement l'action et ne la précédant pas, est incapable de la justifier. C'est en ce sens que le Sage assure que ceux qui font mal sont dans l'erreur; et c'est sur ce principe qu'est fondé cet axiome si

PAU.VGRAl'HE SIXIEME. 727

célèbre du Philosophe : « Tout pécheur est ignorant. » On peut donc dire. en général , de tous ceux qui pèchent , qu'ils ne savent ce qu'ils font. Et, de vrai, personne ne veut le mal comme mal, parce que l'objet de la volonté n'est pas le bien ou le mal , mais le bien seul , et que quiconque se porte au mal n'aime le mal qu'à cause qu'il se le figure comme un bien, et comme le plus grand bien. L'erreur où il est, et où il veut être, vient du trouble de ses passions, qui l'aveuglent de telle sorte, que ses yeux charmés ne voient que le peu de bien qui se rencontre dans l'objet qu'il aime. Ainsi, un homme qui veut commettre ou un adultère ou un larcin ne pourrait jamais former dans son cœur ce mauvais dessein , s'i\ n'envisageait comme un vrai bien le plaisir impur ou le gain injuste qui se trouve dans l'adultère ou dans le larcin , et s'il ne détournait les yeux pour ne pas voir le mal véritable qui est attaché à l'impureté et à l'injustice. Tout pécheur est donc semblable à un homme qui, voulant se précipiter dans la rivière , ferme les yeux avant de s'y jeter. Parce qu'il fait mal , il fuit le jour et tâche de se cacher à lui-même. Mais son ignorance , étant volontaire et affectée , est pour lui une vaine excuse , par la raison même qu'elle est volontaire. Pourquoi donc le Sauveur dit-il à son 'Père : « Pardonnez - leur, car ils ne savent ce qu'ils font » ? On peut répondre, en premier lieu, qu'il priait pour ses bourreaux, qui probablement ne connaissaient ni sa dignité ni son innocence, et qui avaient exécuté simplement l'arrêt donné contre lui. Sans doute il pouvait dire de ceux-là : Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. Mais , en second lieu, s'il priait pour nous, qui n'étions pas encore créés, ou pour une infinité d'autres pécheurs qui, fort éloignés de Jérusalem, n'avaient nulle connaissance de ce qui s'y passait , il est vrai de dire que , bien que nous fussions cause de sa passion et de sa mort, nous ne savions pourtant pas le mal que nous lui causions. (Bellarmin, Les sept paroles en croix.)

[Causes de l'aveuglement des pécheurs]. — Dieu, étant la lumière incréée, ne peut être la cause positive de l'aveuglement des pécheurs : car ce n'est pas un effet du soleil de couvrir la terre de ténèbres, mais plutôt de l'éclairer. Néanmoins, comme il arrive que cet astre nous laisse dans les ténèbres, ou parce que nous fermons les yeux ou parce qu'il se cache et se retire, de même, par un malheur effroyable que nous attirons sur nous, le Sauveur du monde laisse l'âme dans une nuit obscure, non par une production réelle de l'erreur et du mensonge (cela répugnerait à sa sagesse), mais par Tune de ces trois causes : ou parce que, par sa malice, elle met un obstacle à ses grâces ; ou parce qu'elle; en abuse , présumant trop de ses forces et delà bonté divine; ou parce qu'il les retire lui-même, en punissant des crimes qui la rendent indigne de ses faveurs. C'est ce que portent ces effrayantes paroles du Fils de Dieu : « In judicium ego in hune mundum vent, ut qui non vident videant , et qui vident cœci fiant (Joan. 9) : Je suis venu en ce monde pour exécuter un jugement, afin que

ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Il est vrai que le Fils de Dieu est la lumière du monde, comme il le dit lui-même : Quamdiù sum in mundo , lux sum mundi (ibid.) ; mais c'est une lumière volontaire, qui n'agit pas par un mouvement nécessaire. Le soleil, dit S. Thomas, agit par une nécessité naturelle en éclairant tout l'univers : mais Dieu, par un jugement aussi libre qu'il est équitable, ne communique pas la lumière de sa grâce à ceux qui y mettent un empêchement en suite duquel ils tombent dans un aveuglement effroyable. « Ils ne voient que des ténèbres, dit S. Augustin; ils n'aiment que les ténèbres; ils n'approuvent que les ténèbres; ils vont de ténèbres en ténèbres, sans savoir où ils se précipitent. » Malheureux, dit ce même Père, en ce qu'ils ne savent pas ce qu'ils perdent , et plus malheureux encore lorsqu'ils le savent , parce qu'ils tombent les yeux ouverts , et descendent tout vivants dans les enfers (Solil. 34).

La plus grande maladie de l'esprit, le plus terrible aveuglement de l'àme, est celui qui vient de la contagion du corps, qui a coutume d'abrutir un homme, et de le rendre incapable de former une pensée raisonnable de son salut. C'est le puits de l'abîme, d'où sortent les hérésies , les impiétés, les superstitions , le libertinage et l'athéisme. Un pécheur qui y est malheureusement engagé perd en même temps le souvenir de Dieu, et avec ce souvenir la crainte de ses jugements et la reconnaissance de ses bienfaits. Il perd la connaissance de soi-même, et, ne s'apercevant pas du misérable état où sa mauvaise vie le réduit , il est d'autant plus malheureux qu'il n'a pas le moindre sentiment de son malheur. Car, étant aveuglé dans ses propres crimes , il l'est aussi à l'égard des peines qu'il mérite ; et , ne voyant pas les châtiments effroyables qu'il attire sur lui , il ne peut penser aux moyens de les éviter. Ce qui arriva à l'échanson de Pharaon est une figure, disent les interprètes, de ce qui arrive aux élus et aux réprouvés. Les réprouvés portent leur fardeau sur la tête sans le voir : les élus le portent devant eux et le voient. Qu'arrive-t-il de là ? Les élus se retirent du danger: les réprouvés demeurent dans le précipice. Les élus s'humilient et fléchissent la miséricorde divine par leurs larmes et par leurs prières : les réprouvés perdent la honte de leurs crimes avec la connaissance ; et, comme la nuit donne de la hardiesse aux voleurs, de même leur aveuglement les rend plus insolents et plus hardis à multiplier leurs crimes, qui provoquent à la fin la colère de Dieu , et l'obligent à les punir avec la dernière rigueur. (Nouet, Méditations.)

[Diverses images]. — Peut-on voir une plus belle image de l'aveuglement de l'âme que l'adoration du veau d'or par les Israélites ? Dieu avait fait sortir ce peuple de l'Egypte, avec tant de prodiges que Moïse avait faits devant les yeux de Pharaon : et, sortis de là, ils ne se souviennent plus de ce Dieu qui a tant fait de merveilles en leur faveur. Ils élèvent , à la place du vrai Dieu , un veau d'or. Si cela n'était dans l'Écriture , à peine pour-

rions-nous nous le persuader. Quoi ! après tant de miracles et de grâces, prendre pour dieu un veau d'or, adorer le même dieu que les Egyptiens ! C'est que, depuis qu'une âme est dans les ténèbres, le démon peut la conduire partout où il veut.

L'Écriture remarque que les Egyptiens, dans ces affreuses ténèbres dont ils furent affligés, ne bougèrent d'une place qu'ils ne voyaient aucunement parce qu'ils étaient privés de la lumière du ciel et de la terre. C'est la véritable image des âmes qui, par le pécbé, se sont mises dans l'obscurité ; elles en sont enfin venues là; elles n'agissent plus. Il y a quelques années qu'elles se portaient à des actions si relevées, à des méditations si spirituelles , qu'elles avaient de si hauts sentiments de la majesté de Dieu : et maintenant elles n'ont aucun bon mouvement. D'où vient qu'elles n'agissent plus de la sorte ? C'est qu'elles sont si couvertes de ténèbres, qu'elles ne peuvent plus s'en retirer. La raison est que l'âme, pour être sauvée, doit coopérer aux grâces de Dieu par sa volonté, laquelle, étant de soimême aveugle, ne se porte jamais au bien si l'entendement ne lui en donne connaissance: donc, s'il en est privé, le voilà arrêté, sans qu'il puisse jamais faire aucune démarche vers le ciel.

Origène dit que le démon est appelé Ange de la nuit, ou Prince des ténèbres, parce qu'il maintient son empire dans les ténèbres de l'aveuglement des cœurs. Les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur le font régner sur les pécheurs : car qui voudrait servir le démon, s'il avait les yeux ouverts pour voir et connaître sa malice? Qui obéirait à ses lois, s'il en connaissait l'injustice, et les peines qui en reviennent? Le péché est si difforme, qu'il ne faut que lever le voile dont il se couvre pour en concevoir de l'horreur. Le démon, auteur du péché, est si odieux, que, s'il se faisait voir, il se ferait abhorrer. C'est donc sa ruse de se servir de l'obscurité afin de faire prendre le vice pour la vertu. (Le P. Ant. de S.- Martin).

[C'est une suite du libertinage]. — L'aveuglement de l'esprit suit de près l'abandon de la ipiété, et l'endurcissement suit aussi ce prompt aveuglement. Mais n'y a-t-il point quelques bons intervalles? Il y en a sans doute. On sent d'abord quelques remords; on découvre la vérité à travers ces premiers nuages : mais on aime le sommeil, pour ne pas sentir son mal. On regarde ce qui étourdit comme un remède à toutes ces alarmes. Ce nouveau libertin devient plus méchant par choix et par étude, de peur de devenir plus chrétien par raison. Sent-il la pointe de mille salutaires remords? il cherche à les émousser par de nouveaux plaisirs. Plus la grâce le trouble, plus il échappe. Il cherche à étouffer la voix intérieure de la conscience par le tumulte ; ses saillies de passions sont les efforts qu'il fait pour charmer ses secrets reproches. Plus il est tourmenté, plus il s'agite. Ses excès de débauches sont d'ordinaire des preuves de l'excès de ses nouveaux remords. De-là ces libertés scandaleuses qui feraient

horreur aux plus vieux libertins ; de-là ces débauches publiques dont les impies mêmes sont indignés; de-là ces emportements furieux contre tous ceux qui font profession de piété. Il ne peut souffrir ces censeurs muets, comme si la seule vue d'un homme de bien le faisait entrer en frénésie, en réveillant en lui mille reproches, mille regrets involontaires de son affreux changement. Guérit-on de ces sortes de maladies de l'âme? revient-on de ces déplorables égarements? trouve-t-on beaucoup de ces dévots devenus libertins qui se convertissent? La mort les effraie, il est vrai; les alarmes les font entrer dans le désespoir, mais rarement dans une vraie pénitence. (Croiset, Exercices de piété) .

[Du retour à Dieu] . — Quel moyen de gagner le cœur de l'homme aveuglé et endurci? La prospérité et les bienfaits le corrompent; les afflictions ne le changent point, et le rendent souvent plus criminel par ses murmures. Il faut donc lui donner la mort pour mettre fin à sa malice, ou, ce qui est encore plus terrible, l'abandonner à lui-même, c'est-à-dire à un sens réprouvé, à des désirs corrompus, à des passions honteuses : car l'homme, de son propre fond, ne peut produire autre chose. La mort serait avantageuse au pécheur endurci, elle arrêterait le cours de ses injustices, et il serait moins malheureux dans l'autre vie. C'est le comble des malheurs que Dieu, par sa patience, le laisse sur la terre abandonné à lui-même, parce qu'il amasse un trésor de colère pour l'éternité. Cet abandonnement, du côté de Dieu, est la soustraction de sa grâce, et une résolution de laisser le pécheur dans sa constante malignité sans le troubler. Voilà le dernier effet de la patience de Dieu : un repos affreux dans lequel vivent les méchants, oii sans remords ils contentent toute la dépravation de leur cœur. Pleins d'injustice à l'égard du prochain, d'impiété envers Dieu, toujours criminels dans l'usage qu'ils font des créatures, s'ils connaissent le Créateur, ce n'est jamais par un sentiment d'amour pour aimer sa miséricorde, ni par un sentiment de crainte pour appréhender sa justice.

Nous ne voyons que trop, tous les jours, de terribles effets de l'aveuglement de l'âme. Les pharisiens de la loi nouvelle nous en sont un funeste exemple, lorsqu'ils s'appuient sur le faux repos d'une conscience qui ne sent pas sa propre misère. Ils sont insensibles aux jugements de Dieu; leur présomption est si grande, qu'ils s'élèvent au-dessus des tonnerres et des foudres, et ils se persuadent que, dans le temps auquel les maux accableront les impies, ils ne viendront point jusqu'à eux. Confiance téméraire! funeste tranquillité, qui leur paraît favorable, et qui cependant leur devient mortelle, en les précipitant dans le dernier des malheurs. Ils passent à la vérité leur vie dans la fréquentation des sacremonts; mais ce divin Soleil de justice, qu'ils reçoivent si souvent, leur cache de plus en plus ses lumières, et ils trouvent la mort dans la source de la vie. Le son de la parole de Dieu retentit sans cesse à leurs oreilles, et ce bruit les rend encore plus sourds à la voix intérieure qui leur parle.

PARAGRAPHE SIXIEME. 73 i

Tout ce qu'ils ont de lumières ne sert qu'à les aveugler, et leur maladie est d'autant plus pernicieuse qu'elle est plus cachée, et qu'ils se flattent d'une parfaite santé lorsqu'ils sont le plus malades. En un mot, tous ces arbres qu'ils plantent et qu'ils cultivent avec tant de soin, malgré les belles espérances qu'ils en conçoivent, ne produiront que de méchants fruits, et toutes ces plantes qui leur paraissent si belles et si fleuries, c'est-à-dire ces actions qu'ils revêtent de quelque vertu purement extérieure, ne seront propres que pour le feu.

On déplore quelquefois l'état malheureux d'un pécheur livré à de folles passions, et que de tyranniques habitudes rendent esclave du péché; on gémit sur sa misère, on craint pour son salut : mais l'état d'une âme que l'erreur a séduite n'est-il point plus déplorable? Ce pécheur sait au moins qu'il s'égare; il a devant les yeux l'image de ses désordres; et, s'il pèche avec plus de connaissance, c'est en cela même qu'il est moins incorrigible. D'ailleurs, les dégoûts du vice, la beauté de la vertu, les remords de la conscience, la crainte des jugements de Dieu, sont comme autant de voies qui le rappellent à son devoir. Mais il n'en estpas ainsi d'un pécheur qui s'égare, et qui ne connaît pas son égarement : toutes ces ressources lui sont fermées. Comme il pèche sans connaissance, il pèche aussi sans scrupule et sans remords. Ce ver qui déchire le cœur des libertins semble se reposer dans le sien, et la conscience, qui est si salutaire quand elle reproche le mal, soit qu'elle soit elle-même, en lui, ou trompeuse ou trompée, le laisse dans un calme profond que rien ne trouble.

Après qu'on s'est faussement affermi dans l'erreur, et qu'on s'est acquis par autorité une assurance qu'on ne peut 'pas toujours avoir par raison, quelle apparence qu'on veuille ou qu'on pense même à changer, et de quels artifices la grâce elle-même se servira-t-elle pour détromper une âme si fortement abusée? Par quelles vives clartés dissiper l'aveuglement d'un homme qui se ferme à lui-même les yeux, et qui ne veut point voir? Salutaires amertumes, que Dieu dans sa miséricorde verse sur les joies du monde, disgrâces, humiliations, puissantes ressources à la conversion des pécheurs, vous êtes des remèdes inutiles pour un malade qui, insensible à ses maux, périt dans l'idée funeste d'une santé imaginaire. (Discours à l'Acadénîie, en 1693 ei 1695).

[La mort des endurcis]. — L'Ecclésiastique dit que le cœur dur sera accablé de maux à la fin de sa vie : Cor durum malè habebit in novissimo (Eccli. 3). C'est à des hommes désobéissants, rebelles, inflexibles, qu'il parle. « Ils ont rendu leur cœur dur comme le diamant, pour ne point écouter la loi », dit un prophète. Malheur à vous si vous aviez un cœur de ce caractère! i! serait à souhaiter que vous pussiez vous ouvrir vous-même les entrailles pour l'en arracher. Si vous n'avez pas le cœur tout-à-fait docile, demandez au Seigneur de l'avoir au moins facile à fléchir; demandez-lui un cœur

de chair, un cœur d'homme, au lieu d'un cœur de rocher. « Je leur ôterai leur cœur de pierre, et je leur donnerai un cœur de chair, » dit-il par un prophète. Mais quels maux accableront le cœur dur à l'heure de la mort ! Il ne l'acceptera point avec toute la résignation qu'il doit. Il ne s'est point accoutumé pendant la vie à se soumettre à la volonté du Seigneur : comment s'y soumettrait-il à la mort ? Il lui paraît à présent si difficile de le faire en des choses aisées : quelle difficulté n'y trouvera-t-il pas dans la chose du monde la plus dure à l'homme, qui est de mourir? Ce sera, à la vérité, une nécessité pour lui de recevoir le coup de la mort; mais c'est cela même qui le jettera dans le trouble, dans la désolation, dans l'accablement. Or, en cet état, peut-il penser au salut de son âme? peut-il former, comme il devrait, les actes nécessaires à un chrétien mourant ? Et c'est la raison pour laquelle le cœur dur sera accablé de maux à la fin de sa vie : cette raison est prise du côté de l'homme. — Une autre raison, qui est prise du côté de Dieu, c'est que, pour vaincre un cœur dur, il ne suffit pas que Dieu use de moyens ordinaires : il faudrait pour cela, selon l'expression de Jérémie, qu'il le frappât comme un marteau qui brise la pierre, qu'il employât les remèdes les plus efficaces. Or, Dieu n'en use pas ainsi en faveur d'un homme qui s'est toujours montré rebelle à ses ordres. « Vous serez méchant envers le méchant, » disait David : c'est-àdire, selon un savant interprète, vous traiterez durement le cœur dur. Ainsi, le cœur dur sera accablé de maux, en ce qu'il n'aura que des grâces communes, lui qui aurait besoin des grâces les plus extraordinaires. Le Seigneur, il est vrai, peut employer de si fortes grâces, que le pécheur le plus obstiné se rende, quoiqu'il ait le pouvoir de résister, Oui, Dieu peut ainsi fléchir le cœur le plus dur ; mais y est-il obligé ? Il vous importe donc extrêmement de ne pas laisser endurcir votre cœur. Mais comment s'endurcit-il? H s'endurcit peu à peu et par degrés. L'eau devient de la neige, la neige devient de la glace, et la glace, dit l'Écriture, devient le plus dur cristal. (Ségneri, Méddlations) .

Rien n'est plus effroyable que l'impénitence finale: et cependant c'est la funeste peine d'une âme réprouvée, d'où le Saint-Esprit a été contraint de se retirer. Entraînée par la violence de ses passions, engagée dans le vice par une habitude opiniâtre, ensevelie dans l'abîme de ses désordres, s'imaginant que tout ce qu'elle veut lui est permis, elle s'attache indifféremment h tout ce qui lui plaît; défendu ou non. Elle dît tout ce qui lui vient dans la pensée, elle regarde tout ce qui se présente devant ses yeux, et, sans être retenue soit par la considération des hommes soit par la crainte des jugements de Dieu, elle se jette brusquement dans le précipice. Tel est, dit S. Bernard, l'état d'un homme infidèle au Saint-Esprit : et il faut en quelque manière juger de lui par rapport à ce qui arrive à un autre qui l'a reçu, et qui, lui demeurant uni par la charité, le conserve. Ils courent tous deux et ils se hâtent, mais avec cette différence, que l'un court avec joie et sans peine dans le chemin de la vertu, et l'autre dans celui du péché

et de la mort : Ad morlem hic, ad vilam ille festinal. (Discours moraux).

[Les pécheurs par malice]. — Jésus-Christ, parlant de Judas, qui, nonobstant les miracles qu'il lui avait vu faire et les grâces qu'il en avait reçues, avait formé la résolution de le livrer entre les mains de ses ennemis, ne dit pas qu'il est inspiré du démon pour commettre une action si noire, mais que ce malheureux est lui-même un démon : Unns ex vobis diabolus est. Ceux qui pèchent de pure malice sont dans un état bien différent des autres qui pèchent ou par ignorance ou par faiblesse. Ceux-ci pèchent en hommes, mais ceux-là pèchent en démons, n'ayant souvent ni de violentes tentations ni de mauvais exemples. Il est à craindre qu'ils ne soient, en un sens, aussi endurcis que des démons, parce que, s'étant endurcis contre l'Esprit de Dieu, ils le contraignent de s'endurcir contre eux, et que, l'ayant outragé dans leurs cœurs, ils l'obligent de leur rendre la pareille. Sicut vindictam quasi ad relributionem indignalionis hoslibus suis, et vicissitudinem inimicis suis, insulis suis vicem reddet. (Is. 59) Pendant que l'Esprit de Dieu est dans le cœur de l'homme, il ne lui parle que de paix, de douceur et d'amour ; mais quand on l'a étouffé et qu'on l'a fait servir aux passions, il n'a presque que des paroles de mort et de vengeance. (Discours moraux) .

Les Evangélistes rapportent que Jésus pleura sur la ville de Jérusalem, qu'en considérant la superbe structure de son temple il dit à ses Apôtres que, d'un si grand édifice, il ne demeurerait pas pierre sur pierre. Or, ce ne fut pas, dit S. Jérôme, sur des marbres inanimés et des pierres insensibles que le Sauveur versa des larmes : ce fut sur les citoyens de cette ville malheureuse, plus endurcis que ces marbres et ces rochers qui se fendirent à sa mort. C'étaient les sujets funestes de leur endurcissement que le Sauveur avait en vue lorsqu'il prononça ces paroles entrecoupées de sanglots, dont le désordre marquait bien les différentes images qui le troublaient : « Jérusalem, Jérusalem, quœ occidis prophelas et lapidas eos qui ad le missi sunt, etc. : Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés pour te convertir, si tu avais connu ! Et ce serait maintenant que tu devrais ouvrir les yeux : mais toutes ces choses te sont cachées ! Le temps viendra où tes ennemis t'environneront et te presseront de toutes parts, où ils enseveliront tout vifs tes enfants sous tes ruines, parce que tu n'as pas connu le temps auquel Dieu t'a visitée. »

[Aveuglement volontaire]. — S. Augustin remarque que nous naissons tous aveugles, parce que nous naissons tous pécheurs : Nascimur omnes cœci, quia nascimur omnes peecatores. Nous sommes tous des aveugles-nés, et la faiblesse de notre vue est une plaie générale que le péché originel a faite dans tous les esprits, étouffant les lumières du ciel dans leur source, et enveloppant l'aurore de notre vie dans les ténèbres de la mort. Le péché

que nous contractons par le malheur de notre naissance nous engage dans une nuit obscure, qui nous ôte la vue du souverain bien et nous remplit d'erreurs et d'illusions. Cet aveuglement est d'autant plus déplorable, qu'il augmente à mesure que nous croissons, et que, étant nécessaire dans son origine, il devient libre et volontaire dans son progrès : si bien que notre malice fait un crime personnel d'une peine héréditaire qui corrompt tous les ruisseaux, après avoir empoisonné la source. Car c'est le propre du péché de porter les ténèbres partout où il entre, soit parce qu'il en bannit la grâce, qui est le soleil de l'âme, soit parce qu'il aveugle l'entendement, le rend incapable de recevoir les lumières du Saint-Esprit, qui s'éloigne du pécheur, et le laisse exposé à une infinité de malheurs. Vœ,vœ, tenebris mets, in quibus jacu.il vos cœcilali illi in quâ videre non poteram lumen cœli! vozprœteritœ ignorant iœ meœ,quandù non cognoscebam te, Domine! (August. Confess.).0 malheureuses ténèbres, s'écrie S. Augustin, dans lesquelles j'ai vécu! ô funeste aveuglement, qui m'enpêchait de jouir de la lumière du ciel! ô déplorable ignorance, qui me cachait la beauté et la douceur infinie de mon Dieu! ô beauté aussi ancienne que l'éternité même! ô beauté plus brillante que la clarté du soleil! faut-il que je vous aie si tard connue, si tard aimée, si tard servie! Eh! que ne puis-je ôter du nombre des jours cette longue suite de ténébreuses années où j'ai vécu jusqu'à présent, et en effacer la mémoire par mes larmes! (Nouet, Méditations).

[Trois mauvais caractères]. — L'aveuglement de l'homme pécheur a trois mauvaises qualités : il est volontaire, il est étudié, il est opiniâtre. Volontaire : on ne pèche que parce qu'on veut bien pécher, et la liberté est une condition si essentielle au crime, qu'on cesserait d'être criminel si on cessait d'être libre. Si celui-ci se précipite dans des débauches scandaleuses, si celui-là se soucie peu de réparer les injustices qu'il a commises, ce n'est pas faute de lumière, c'est faute d'une bonne volonté pour les recevoir, aimant mieux demeurer dans son ignorance que d'être instruits des vérités de la religion et des règles de son devoir ; se persuadant que cette ignorance prétendue lui est une favorable excuse, au lieu qu'il devrait conclure que devant Dieu il est d'autant plus inexcusable qu'il détourne volontairement les yeux pour ne pas connaître ses obligations, et que, séduit par son amour-propre, il se pousse avec plaisir où le libertinage de son cœur le fait pencher. Mais, si cet aveuglement est criminel parce qu'il est libre et volontaire, il l'est encore plus parce qu'il est étudié. En effet, combien de dangereux ménagements et de détours malins pour éluder la loi de Dieu ! On se fait un plan de salut à sa mode; on met toute sa vertu dans son humeur, et l'on rebute quasi un directeur qui, ne pouvant agir contre ses propres lumières, n'a pas assez de condescendance pour relâcher quelque chose de sa prétenduo sévérité. On veut bien renoncer à beaucoup de choses, pourvu qu'on ne renonce pas à soi-même; et tel, qui se ferait un grand crime d'usurper les biens de son prochain, ne se fait presque jamais

devant Dieu un scrupule de conscience de déchirer sa réputation, ou par des médisances atroces, ou par de fines et subtiles railleries. Si cet aveuglement du pécheur est volontaire et étudié, ces deux premières qualités le conduisent à une troisième, d'autant plus dangereuse que les autres, qu'elle le conduit à l'endurcissement du cœur, à une opiniâtreté si invincible, que, quelques lumières que ce misérable reçoive d'en haut, il les rejette, il les étouffe dès qu'il les aperçoit ; il y est impénétrable : et ce misérable devient ainsi tellement confirmé dans le mal, qu'il n'y a plus d'espérance qu'il puisse jamais ni retourner à Dieu, ni faire aucune réflexion sur le malheureux état de son âme.

Je ne m'étonne pas qu'un prophète, voulant armer la justice de Dieu contre l'ingratitude de son peuple, ne lui demande pas qu'il ôte la santé aux uns, qu'il prive les autres de leurs biens : toutes ces peines n'eussent pas été proportionnées à l'énormité de leurs crimes. Mais, emporté d'un saint zèle, il lui demande qu'il aveugle l'esprit de ces ingrats et qu'il endurcisse le cœur de ces rebelles : Exœca cor populi hujiis, et aures ejus aggrava (Is. 6) : jugeant bien que ce supplice pouvait seul égaler la grandeur de leurs désordres. Toutes les autres peines auront une fin, comme elles out eu un commencement. On ne sera pas toujours accablé de pauvreté; on ne sera pas toujours languissant ou paralytique dans un lit; la mort finira au moins tous ces maux : mais cet aveuglement de l'esprit et cet endurcissement du cœur subsistent toujours, et sont dès ce monde comme un enfer anticipé, si la miséricorde de Dieu n'en interrompt le cours; si, par une continuelle attention sur nous-mêmes, nous ne prévenons des punitions si terribles. Heureux le fidèle qui, marchant toujours d'un pas égal dans les voies de Dieu, s'élève au-dessus de ces vapeurs malignes, capables d'éclipser toutes les lumières de sa raison et de sa foi, et de lui ôter toute la connaissance de ses plus importants devoirs! (Dictionnaire moral).

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