‹ La Bibliothèque du Louvre et la collection bibliographique MotteleyChapitre 4 sur 14 · SA DECORATION · texte numérisé non relu

SA DECORATION

LA décoration artistique de la Bibliothèque du Louvre était fort remarquable. On accédait dans les salles de lecture par un escalier monumental d'une grande hardiesse de construction, très élégant et orné de sculptures par M'"' Claude Vignon. Dans la première salle, le plafond avait été peint par M. Brune et représentait /es neuf Muses.

La grande salle se composait de trois nefs, celle du milieu soutenue par 12 piliers quadrangulaires et celles de chaque côté divisées en compartiments par des cloisons en chêne, formant corps de bibliothèque. La décoration du plafond de cette salle, divisé également en autant de parties, avait été confiée à M. Biennoury, qui y avait peint en figures allégoriques, grandeur naturelle, avec symboles et attributs, les sujets suivants : Théologie. — Jurisprudence. — Sciences et Arts. — Littérature et Poésie. — Géographie et Histoire. — Histoire générale. Ces sujets, correspondant aux diverses sections du catalogue de la Bibliothèque, se développaient

dans la longueur de la galerie 5 mais chacun servait aussi de texte à la décoration des compartiments latéraux. Les motifs du milieu de forme circulaire avaient l'^^yS de diamètre, et ceux de côté, octogones, i'",6oà i"\2^. Cette mesure n'était pas rigoureusement exacte de l'entrée de cette salie à son extrémité, par suite du manque de parallélisme du Louvre avec les Tuileries. M. Denuelle avait peint les entourages ainsi que des médaillons contenant des portraits d'écrivains célèbres. Toute cette décoration était en camaïeu roussâtre.

Au delà de cette vaste galerie se trouvait une grande salle d'honneur ayant vue sur la cour Napoléon III. Au plafond de cette salle était une copie, faite par M. Abel de Pujol, de la fresque qu'il avait peinte en 1819 dans le grand escalier du Louvre de Percier et Fontaine, démoli plus tard par Visconti. Cette composition représentait la renaissance des arts. En voici la description d'après l'ouvrage de M. le comte de Ciarard sur le Louvre : « Au milieu d'un ciel éclatant de lumière, le génie des beaux-arts, un flambeau à la main, les fait sortir des ténèbres où les retenait le Fanatisme. La Peinture, la Sculpture, l'Architectiu-e et la Gravure, que l'on reconnaît à leurs attributs, se tenant comme des sœurs par la main, s'élèvent vers le céleste séjour. La Vérité, le Commerce, la Liberté et la Paix les encouragent et prennent part à leur succès. » M. Abel de Pujol avait exécuté cette copie à l'âge

SA DÉCORATION. aj

de soixante-seize ans. Il mourut peu de temps après l'avoir achevée; la fatigue que lui coûta cette entreprise considérable avait fortement altéré sa santé. Ce plafond était demi-circulaire aux extrémités avec pans rectangles et contenait quelques figures de plus que l'original, dont les dimensions et la forme étaient sensiblement différentes.

Dans cette salle, sur deux cheminées monumentales en bois sculpté, œuvre de Leprétre, étaient placées deux peintures de M. Hébert. L'une représentait Napoléon P'' et l'autre Napoléon III. Dans son Salon de 1866, Théophile Gautier les a décrites longuement. Voici les lignes du maître :

« Le premier est accompagné du Génie civilisateur de la France et du génie de la guerre, qui volent à côté de son char triomphal. L'artiste l'a figuré à l'état héroïque en vêtements blancs, la couronne de laurier d'or sur la tète, dans un ciel sombre sillonné d'éclairs.

« Napoléon III se détache sur le ciel bleu de la réalité. Il revient de la guerre d'Italie, attendant les événements, une main sur la garde de son épée et l'autre sur un bloc de granit, qui symbolise le suffrage universel. Il est en costume de général de division avec un léger manteau militaire jeté sur les épaules. Son expression est calme et rêveuse. (( Derrière lui l'Italie délivrée, soutenue par la France, lève son bras gauche où pend encore l'anneau de fer de l'esclavage ; de la main droite, elle

agite un glaive. Quelques feuilles de sa couronne de laurier sont fanées, quelques perles d'or manquent à son collier et les plis du voile de crêpe dont elle se dégage indiquent le deuil qui l'a si longtemps attristée.

«La France, fière et sérieuse, coiffée de la tête de lion à la façon des vexillaires romains, étend le bras vers l'Empereur et le désigne comme celui qui a tout fait, comme Thomme du destin.

« M. Hébert, dans ce dernier tableau surtout, où la difficulté était plus grande, a très heureusement allié Fallégorie à la réalité. L'Empereur est peint avec les chaudes couleurs de la vie 5 les personnifications poétiques de la France et de l'Italie, par leurs nuances vaporeuses, par leurs contours fondus et leurlégèreré immatérielle, montrent qu'elles sont des idées encore plus que des corps . La tête de l'Italie est ravissante. C'est Juliette plus belle et plus jeune, renaissant du tombeau et revoyant la lumière. »

Peu de temps après le 4 septembre, on essaya d'enlever ces deux peintures pour Jes transporter au musée du Louvre ; mais comme elles étaient marouflées, on dut y renonce;r. On se contenta de les recouvrir d'une toile. Il n'en reste naturellement plus trace. Les esquisses, que nous reproduisons, font partie de la collection de la princesse Aiathilde.

LA COLLECTION MOTTELEY

'use des plus précieuses collections de la Bibliothèque du Louvre était la collection Motteley, formée par le célèbre bibliophile de ce nom. Elle se composait de 2,000 volumes environ, tous remarquables soit par leur reliure, soit par leur rareté comme impression, ou poiu' avoir appartenu à de grands personnages, rois, reines, princesses de France, à de célèbres bibliophiles, etc. Mais c'est particulièrement au point de vue de la reliure que cette collection avait un grand prix et était admirée des

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amateurs ; on y rencontrait les reliures types les plus rares et les plus splendides, depuis le xvi'' siècle jusqu'à nos jours, chefs-d'œuvre de Vérard, du Seuil, Purgold, Bozérian, Derôme, Boyer, Padeloup, Duru, Cape, Thouvenin, Bauzonnet ; reliures en bois, avec fermoirs en cuivre, en bronze, mosaïques et incrustations ; reliures en parchemin, telles qu'elles étaient lorsque l'ouvrage sortait de la librairie des Elzévir; reliures indigènes, historiques, avec armoiries, chiffres, devises, etc. C'était un véritable musée de reliure, unique au monde peut-être.

Les ouvrages que recouvraient ces merveilleuses reliures n'étaient point indignes de leurs parures princières, et l'admiration se partageait entre l'intérieur et l'extérieur. Il y avait là une collection nombreuse de précieux elzévirs de la plus incontestable authenticité, entre autres : VHorace, le Tacite, le Vù^gile, du cemte d'Hoym ; le Procès de Charles Stuart d'Angleterre, exemplaire dit de Coligny: des Ovide, des Sénèque, des Pétrone, des Lucain, des Virgile d'une conservation parfaite ; le Rabelais du comte d'Hoym, VOvide de Longepierre, les Prophéties de Nostradamus, la Bible hébraïque en 4 volumes, VAppien et V Histoire romaine de Robert Estienne, la Bible (1567) de François Estienne ; le Nopum Testaïnentiim , le Xenophon, 1561 (exemplaire du comte d'Hoym), de Henri Estienne; le Plante (1522), VAusone (i^iyjjle Livide du Courtisan (1547) des Aide 5 les Contes de La

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Fontaine (1795), le Boileau (1681), le Corneille (1783) de Didot ; des gothiques comme les Faits de maître Allain Chartie?' (15 14), etc.

Pour former la collection des elzévirs, M. Motteley avait mis quarante ans, parcourant l'Europe entière, fouillant dans leurs moindres recoins la Hollande, l'Allemagne, la Hongrie et la Belgique. Pas une bibliothèque un peu importante, pas un magasin de librairie ne lui avaient échappé. Aussi rinfatigable et ardent bibliophile avait-il acquis en cette matière une rare compétence et une science , profonde, science dont il a tracé les règles dans divers ouvrages qui sont devenus le bréviaire de tous ceux qui s'occupent de bibliographie. 11 avait divisé cette collection en trois parties :

1° Les elzévirs authentiques avec ou sans nom, par ordre chronologique et par imprimeries, Amsterdam, Leyde, Utrecht ;

2° Les faux elzévirs ou pseudo-elzévirs sortis des diverses imprimeries de Hollande, de Belgique, d'Allemagne et de France :

3° Les petits livres imités des elzévirs, avec leurs formats, leurs caractères et leurs fleurons.

Les dédicaces, ex libris, armoiries, portaient les noms suivants : François I", Henri II, Henri 111, Diane de Poitiers, Henri IV, Louis XIII, Anne d'Autriche , Marie - Thérèse d'Autriche , Marie Lecszinksa, Alexandre VII, Grégoire VII, Pie V, Napoléon P', comtesse d'Artois, M"" de Pompadour,

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Séguier, Grolier, comtesse de Verrue, Choiseul, cardinal Alexandre, Letellier, cardinal de Noailles, de Thou, d'Hozier, Colbert, M""' de Maintenon, cardinal Mazarin, maréchal d'Estrées, cardinal Albain, Grotius, cardinal Salviati, Marie-Antoinette, Duchesse d'Angoulême, etc., etc.

La section des manuscrits comprenait des richesses nombreuses. Nous citerons entre autres raretés :

Un Manuscrit de la Cité de Dieu de saint Augustin, daté de 1476, Florence, avec miniatures ; un Virgile du xv'^ siècle ; un manuscrit sur vélin, Audrelini Faust i epistola, adressée à Anne de Bretagne; un Traité de géométrie, par Léonard de Pise, écrit dans le xiv^ siècle ; un Horace in-folio, du milieu du xii" siècle ; les Evangiles et la Passion de Jésus-Christ, manuscrit avec peintures de style byzantin, du ix" siècle 5 un Eva^igéliaire du x® siècle 5 un autre du ix'' siècle, avec canons or et couleur en style byzantin, offert à Agobart; un Extrait des Offices de CiceYoUj dédié à Enœas Sylvius, le pape Innocent II ; une Bible du xni" siècle 5 un Horace du xii" siècle ; les Tables astronomiques du roi Alphonse du xiiF siècle ; les Campagnes de Louis XIV, avec plans de ville coloriés et un dessin de Van der Meulen en tête de la campagne de 1692; un manuscrit en langue basque de i4')2, des Chartes nombreuses et des portulans très-bien conservés.

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Grâce à des documents privés dont nous avons eu communication, il nous a été possible de dresser un catalogue complet de toutes ces richesses bibliographiques et de les sauver ainsi de l'oubli. Nous le publions ci-après.

M. Motteley, qui est mort en 1856, avait, de son vivant, légué au pays sa collection bibliographique.

Voici le texte de la clause spéciale de son testament relative à ce don :

Je donne de mon vivant, et en cas de mort prématurée je lègue à la nation française, sous les auspices de M, le président de la République, ma remarquable bibliothèque, à condition :

I*' Que le gouvernement la fera placer dans une galerie ou salon portant cette inscription : Musée bibliographique formé par le bibliophile Ch. Motteley;

2° Quil n'y sera introduit d'autre livre ou manuscrit que ceux que le donateur y pourra ajouter de son vivant;

3° Qu il sera construit, dans le local où elle sera établie, une longue montre en acajou, avec glaces, propre à recevoir le plus nombreux et le plus beau musée de reliures exécutées depuis Louis XII et Anne de Bretagne, jusqu'à nos jours, qu'il y ait bien certainement en Europe.

Quant à moi ou à ma famille, je laisse à la générosité du gouvernement d'agir comme il l'entendra, lui offrant en outre, autant que mon âge et mes forces me le permettront, d'être le conservateur honoraire de ce musée, jusqu'à mon décès, mais avec l'aide d'un employé ou sous-conservateur, rétribué, qui pourra me suppléer au besoin.

Après la mort de M. Motteley, le gouvernement

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fut invité à entrer en possession du legs princier du savant bibliophile. Pour nous ne savons quels motifs sérieux, le directeur de la Bibliothèque nationale, qui était à cette époque M. Taschereau, refusa d'ouvrir les portes de cet établissement à la collection Motteley. Après avoir été déposée pendant quelque temps dans une des salles du Musée du Louvre, le gouvernement décida que cette collection ferait partie de la Bibliothèque du Louvre, dirigée par M. Louis Barbier, le fils de son illustre fondateur. Conformément aux intentions du donateur, un corps de bibliothèque spécial fut affecté à la collection Motteley, et l'on installa les volumes dans des vitrines à hauteur d'appui, de manière à ce que le public pût aisément les voir et étudier leurs superbes reliures. Un buste de M. Motteley en marbre blanc sculpté par M'"^ Claude Vignon fut placé au centre de ces vitrines.

Toutes ces merveilles de typographie, tous ces chefs-d'œuvre de reliure ont été anéantis. En quelques minutes, le feu a réduit en cendres cette collection précieuse, que la patiente et infatigable érudition d'un bibliophile avait mis bien des années à former, volume par volume. 11 n'en reste plus aujourd'hui que le souvenir, souvenir douloureux qu'aggrave encore cette triste pensée que l'on ne peut imputer cette perte immense à un caprice du hasard ou à des circonstances indépendantes de la volonté humaine. O sombre et néfaste époque, où

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il a été donné au monde stupéfait de voir ce spectacle navrant de compatriotes de Goethe et de Schiller détruisant à coups d'obus la Bibliothèque de Strasbourg, et de Français — de nom seulement — brûlant dans un moment de folie, il est vrai, la Bibliothèque du Louvre ! Mais ne ravivons point les blessures qui saignent encore au cœur de tous ceux qui aiment leur pays et de tous les amis des lettres. Celui qui a jeté la première torche sur la Bibliothèque du Louvre ne connaissait point sans doute la valeur des chefs-d'œuvre qu'elle renfermait ; alors que le canonnier qui a pointé la première pièce sur le Vieux-Temple de la cité alsacienne est peut-être un docteur es sciences philosophiques !

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