L^ÉCRITURE ET LA LANGUE
recherches que ces inscriptions comportent, il faut nous servir ici des renseignements que les Assyriens eux-mêmes nous ont donnés sur leur histoire.
Les Assyro-Chaldéens ne sont pas, en effet, les premiers possesseurs du sol qu'ils ont glorieusement occupé si longtemps. La trace de la population aborigène avait déjà disparu quand ils s'y sont établis, et aujourd'hui tous les efforts de la science ne parviendront peut-être pas à la retrouver. Mais on connaît leurs prédécesseurs immédiats ; on sait, en effet, que la civilisation assyro-chaldéenne a été précédée d'une civilisation toute autre, à laquelle les sujets d'Assur-bani-pal avaient emprunté leurs lois, leur culte et jusqu'aux éléments de leur écriture. On peut discuter le caractère de cette civilisation, le nom par lequel on doit la désigner, mais elle était assurément différente de celle des Assyro-Chaldéens. Les Assyriens eux-mêmes nous diront un jour cette histoire et nous verrons bientôt dans quels documents nous pourrons la puiser. En attendant,
nous appelons ces peuples du nom qui leur est
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donné dans les inscriptions, ce sont les hommes de Sumer; et dés lors, nous désignons par le nom de Sumérien leur langue et leur écriture. N'oublions pas que si l'écriture de ce peuple antique est la même que celle du peuple assyro-chaldéen, la langue est différente ; or, nous allons nous trouver bientôt en présence de textes écrits dans cette langue, et d'autres textes dans lesquels nous verrons figurer simultanément les deux langues. Il faut d'abord se rendre compte de cette première difficulté pour bien comprendre celles que l'on a dû surmonter pour arriver à traduire les documents bilingues que les fouilles nous ont procurés et que nous allons examiner.
Pour nous faire une idée du problème qui nous occupe, supposons que, dans quelques milliers d'années, un savant des âges futurs trouve les débris d'une de nos bibliothèques modernes, et qu'il s'aperçoive tout à coup qu'il est en présence de livres écrits avec les mêmes caractères, mais appartenant à des langues différentes ; que parmi ces langues, l'une, qu'il a déjà appris à connaître, est le
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français ; l'autre, dont il voit de nombreux documents ainsi que des citations éparses, est le latin. Il sait que cette langue était celle d'un peuple qui a précédé la civilisation française ; il sait que l'alphabet est le même; il lit et comprend une de ces langues ; il lit et cherche à comprendre l'autre. En examinant avec cette idée les découvertes assyriennes, nous aurons précisément une idée de notre position relative, à nous autres philologues du xix« siècle, en présence de la Bibliothèque royale de Ninive.
Nous pouvons maintenant passer en revue les Livres que nous avons recueillis dans ces ruines.
Les premiers documents que nous devons essayer de &ire connaître sont naturellement relatifs à l'écriture, parce qu'ils vont nous renseigner sur la valeur des signes : ce sont Les .Syllabaires, Ils représentent des tableaux disposés comme ceux qui servent encore aujourd'hui dans nos écoles primaires . Leur mécanisme est assez simple ; les signes sont disposés sur trois colonnes ; au milieu se trouve le signe à expliquer; à droite la valeur primitive du signe
indiquant sa valeur phonétique ; à gauche, sa valeur idéographique traduite par un mot assyrien. Ces tableaux nous donnent ainsi les deux valeurs principales des caractères, Tune idéographique , l'autre phonétique. Nous voyons, par exemple, que tel signe inscrit dans la colonne du milieu a la valeur de an ; elle est indiquée par la valeur de la première syllabe du nom inscrit dans la colonne à gauche, ou nous lisons annap, qui, dans la langue sumérienne primitive, veut dire ce Dieu » ; nous savons du reste cette signification par le texte perse ; mais, en assyrien, Dieu se dit ilu^ et ce mot est inscrit dans la colonne à droite. Des centaines d'exemples nous montrent que toujours l'articulation phonétique correspond à la première articulation de l'idéogramme dans la vieille langue et qu'elle s'écarte de celle du mot qui exprime la même idée dans la langue relativement moderne. Voilà pourquoi il a été permis de croire que ce sont les prédécesseurs immédiats des Assyriens qui ont inventé le système graphique qu'ils leur ont légué.
Ces syllabaires étaient rédigés avec un certain
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ordre. Pour pouvoir retrouver facilement le signe à expliquer, les signes étaient disposés suivant un arrangement matériel reposant sur la similitude des formes ; il devait en être ainsi, car on voit que parmi ces signes quelques-uns paraissent avoir été employés dans leur état primitif, et que d'autres qui les suivent sont le résultat de combinaisons conventionnelles résultant de l'agencement des premiers signes.
Il est probable que ces tablettes étaient répandues dans les écoles primaires de l'Assyrie et que les enfants s'exerçaient sous une direction pédagogique intelligente à en comprendre la valeur. Les Ninivites, initiés de bonne heure à l'étude des trois ou quatre cents signes de l'écriture sumérienne, arrivaient promptement à lire avec facilité les textes écrits dans les deux langues. Il y a peu de temps que le latin n'est plus compris dans l'enseignement des écoles primaires; sous Assur-bani-pal , le sumérien tendait aussi à disparaître, cependant il n'était pas encore oublié et l'enseignement en était encore nécessaire. Aussi, quelques syllabaires
étaient même plus compliqués que ceux dont nous venons de parler. Ils présentaient alors quatre colonnes. Les trois premières étaient analogues à celles que nous connaissons ; la quatrième était destinée à expliquer l'origine et la formation de certains caractères.
Un exemple suffira pour faire comprendre la disposition de ces tableaux. Supposons que nous assistons à la leçon du pédagogue ninivite, qui, en présence des tableaux que nous venons de décrire, adresse à ses élèves une série de questions qui appellent des réponses, et donnent lieu à un dialogue que nous pouvons résumer ainsi :
D. — Quelles sont les valeurs phonétiques de ce signe ?
R. — As, rum, dil.
D. — Comment le nommez-vous ?
R. — LHlu.
D. — Et celui-ci, quelle en est la valeur phonétique ?
R. — HaL
D. — Quelle est sa valeur idéographique ?
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R. — Italîaku (marcher rapidement).
D. — Comment le nommez-vous ?
R. — LHÎiminnabi (c'est-à-dire formé du signe dilUj le premier que nous avons cité, et du mot minnabi, qui veut dire répété deux fois).
Du moment où le mécanisme de ces tablettes fiit trouvé , on comprit l'importance qu'on devait accorder à leur étude et le parti qu'on pouvait en tirer pour la lecture des textes.
A côté de ces documents d'un usage évidemment élémentaire, nous en rencontrons de plus avancés qui sont de véritables Gram* maires.
Les grammairiens de Ninive n'étaient pas naturellement des philologues comme nous l'entendons aujourd'hui; ils n'en avaient pas moins une aptitude spéciale pour étudier l'histoire des transformations de leur écriture et des régies de leur langue. On est en droit de supposer qu'ils avaient même des notions de philologie comparée, et qu'ils se rendaient parfaitement compte des différences caracté-
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ristiques des deux idiomes qui se trouvaient alors en présence.
La langue sumérienne n'est pas encore suffisamment comprise pour en formuler les régies d'une manière rigoureuse, mais la langue assyrienne est aujourd'hui parfaitementconnue. On sait la place qu'elle occupe parmi les langues de l'Asie occidentale , et qu'elle a conservé toute sa pureté pendant la longue période de son existence qui embrasse plus de vingt siècles ; elle participe de cette fixité qui fait un des caractères les plus apparents de ce groupe, qu'on désigne sous la dénomination conventionnelle de langues sémitiques. Les inscriptions sont généralement d'une correction parfaite, quelle que soit l'époque de leur rédaction et quels que soient les sujets dont elles nous entretiennent. Les contrats qui consacrent les transactions les plus vulgaires présentent la même pureté que les textes scientifiques les plus importants. Les règles de la grammaire sont du reste assez simples ; aussi dès que la connaissance de la valeur des signes a permis d'assurer la lecture des textes, les
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formes grammaticales se sont dégagées avee une grande précision.
Les grammaires que nous trouvons dans la Bibliothèque de Ninive paraissent, en général, avoir été faites en vue de l'enseignement simultané du sumérien et de l'assyrien, telles que nos grammaires latines rédigées en français, avec cette différence que si les formes sumériennes sont en regard des formes assyriennes, comme nous trouvons des paradigmes et des conjugaisons latines en présence du français, c'est au profit de la langue moderne que l'explication a lieu.
Les séries des tablettes grammatiafles étaient fort nombreuses, et dans chaque série il y avait un grand nombre de tablettes. Si les principales divisions des différentes parties du discours sont nettement posées, les exemples ne paraissent souvent disposés qu'en vue de se graver dans la mémoire par une répétition pour ainsi dire machinale. C'est du reste la méthode la plus pratique pour arriver promptement à un bon résultat. Nous trouvons une série de tablettes intitulées ana itti su qui nous
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montre le rôle des pronoms : pronoms personnels, pronoms possessifs, pronoms relatifs. Une autre série nous initie aux formes verbales et alors nous voyons les différentes conjugaisons qui se développent en colonnes parallèles, le sumérien d'un côté et l'assyrien de l'autre. Les autres parties du discours présentent du reste la même disposition avec une régularité que le philologue sait parfaitement apprécier.
Ce n'est pas tout : quelques tablettes nous offrent des exemples d'analyses, et sont consacrées à faire ressortir le rôle des différents mots qui composent une phrase.
A mesure qu'on avance, on s'aperçoit que l'enseignement a pourvu aux différents besoins des élèves ; aussi, il ne faut pas être surpris de rencontrer dans la Bibliothèque de Ninive des traductions interlinéaires, qui ne laissent rien à envier à nos éditions classiques les mieux comprises.
Le complément de ces études philologiques se trouve dans des Dictionnaires à l'usage des deux langues, comme nos dictionnaires latin-
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français ou français-latin, et qui permettent de traduire l'expression ass3^enne par un mot sumérien ou réciproquement.
Le mot sumérien se trouve dans la première colonne à gauche, Tassyrien en face; le plus souvent les mots paraissent groupés d'après des assonances en rapport avec les mots assyriens; quelquefois, mais rarement, par une certaine analogie des objets désignés; dans d'autres cas, c'est le vocabulaire d'un texte déterminé qu'on pourrait reconstruire et qui n'a alors qu'une application spéciale.
L'ensemble des traités pédagogiques est donc complet ; malheureusement, en fait, de nombreuses lacunes existent dans ces différents traités, et c'est à 4es combler que l'attention des explorateurs est particulièrement dirigée aujourd'hui. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cet exposé succint des éléments qui nous sont fournis par les Assyriens eux-mêmes, et que je me suis efforcé de rendre aussi accessible que possible à nos idées modernes, ne se dégage pas aussi Êicilement des nombreux documents exhumés des ruines du palais de Koyoundjik
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qu'on serait tenté de le croire au premier abord. Lorsque l'ordre matériel a été provisoirement établi, il a fallu méditer longtemps devant ces clous enchevêtrés qui voulaient dire des mots qu'on ne comprenait pas, et en trouver la relation avec ceux qu'on commençait à comprendre. Il faut avoir participé aux premiers déchiffrements de l'écriture assyrienne pour se rendre compte des difficultés qu'on avait à surmonter alors ; car ceux-là qui poursuivent aujourd'hui avec tant de facilité les explorations philologiques de l'Assyrie et de la Chaldée, ne paraissent pas se douter des efforts que leurs prédécesseurs ont dû déployer pour leur ouvrir une voie qui devient de plus en plus aisée à parcourir.